15/10/2014

Littérature et technicité: sujets d’agrégation

Quand je passais l’agrégation de littérature, en France, j’étais toujours étonné de ce que les sujets de dissertation me parussent tourner autour du pot, et ne pas parler réellement de ce qui faisait le sel poétique des textes. C’était mon point de vue, peut-être biaisé par mes conceptions particulières, qui butor3.jpgorientent jusqu’à ma façon d’écrire; et, certes, on dira peut-être que je m’y prends assez mal pour ne pas savoir en quoi la littérature consiste!
 
Mais j’ai une autre perception de la chose. Car la plupart des professeurs de littérature ne font pas eux-mêmes de poèmes ou de récits, bons ou mauvais. En lisant leurs commentaires critiques, j’ai en général l’impression qu’ils ne parviennent pas à entrer dans la démarche de création même: ils regardent la production de l’extérieur, restent à la surface.
 
Or, j’ai été frappé par l’expérience de Michel Butor, qui lui aussi a écrit très tôt des poèmes et des récits, et qui lui non plus n’a pas eu beaucoup de succès aux dissertations d’agrégation. Il déclara un jour que c’était parce qu’il était trop intelligent pour les examinateurs. Mais cela est un peu facile; je dirai plutôt qu’il est possible que celui qui fait, qui crée, ne peut pas s’exprimer du tout de la même manière que celui qui ne regarde qu’extérieurement, intellectuellement, le résultat produit. Dès lors on peut en un sens donner raison à Butor: l’intelligence de la chose nécessite qu’on pénètre à l’intérieur.
 
Or, c’est ce à quoi se refusent les professeurs, en général, parce qu’ils ont peur d’entrer dans la sphère mystérieuse de l’âme - sinon en la réduisant à des idées simplistes d’inspiration matérialiste comme la psychanalyse les aime. Ils préfèrent en rester aux phénomènes physiques, les prenant même volontiers comme fondements - se croyant par là plus rationnels et plus rigoureux, alors même que l’objet exige, pour être compris, qu’on n’en reste pas là. Goethe pareillement disait que le vivant, le végétal, exigeait une tout autre approche que le mort, le minéral, et que cela n’avait pas été bien saisi par la science moderne. Et on hegel-3bf2a.jpgm’a rapporté que pour Hegel, chaque objet nécessitait une méthode d’approche particulière; or, la dissertation s’appuie sur une procédure globale, qui ne tient pas compte de la spécificité de l’objet traité.
 
Cette tendance à n’étudier que les faits extérieurs est aussi ce qui a rendu la littérature matérialiste. Ce qui paraît donner raison aux professeurs vient essentiellement d’eux: la littérature est soumise à un dogme, et penche vers une sorte de naturalisme abstrait, dans lequel on s’efforce de théoriser ses pulsions instinctives.
 
Et le fait est qu’entre l’idée qu’un texte sert à démontrer une idée et celle qu’il expose les désirs intimes, on retombe sur le sujet sur Rousseau dont j’ai déjà parlé, émanant de Jean-Bertrand Pontalis; un autre sujet du reste est tombé sur Rousseau en littérature moderne, insistant sur l’idée du récit, c’est-à-dire une disposition technique. Ce dont j’ai parlé moi, l’aspiration spirituelle de Rousseau à se fondre dans la nature, illustrée bien sûr par le récit, ses désirs, ou sa volonté d’apparaître comme innocent, je ne crois pas qu’un sujet de dissertation puisse l’aborder; il y a un agnosticisme forcé qui fait finalement rater la source de l’émotion. L’ensemble se pose comme empilement de fragments disparates, sans unité intime.

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19/03/2010

Pédagogie de l'impôt

les-miserables.jpgDans Les Misérables, Victor Hugo a une réflexion amusante: il dit qu’on voit que les gens sont heureux et satisfaits de leurs dirigeants quand l’État n’a que peu de dépense à faire pour recouvrer l’impôt. Quand la situation est différente, dit le célèbre écrivain, l’impôt lui-même coûte cher à recouvrer!

Peut-être que les programmes d’enseignement centralisés de France sont liés précisément à ceci qu’en France, on paie surtout ses impôts en direction de l’État central: qui sait?

Mais la liste conduite par Jean-Jack Queyranne intègre des personnes favorables à l’enseignement public de la culture régionale et donc à l’accroissement de l’importance des régions, ce qui permettra du reste de limiter l’abstention lors des élections locales: j’en suis convaincu. On peut toujours penser que comme l’histoire officiellement enseignée renvoie aux rois de France, cela amène les citoyens à ne s’intéresser qu’aux élections présidentielles!

Il faut cultiver son jardin, disait Voltaire - qui a développé l'économie du Pays de Gex en la libérant en partie du poids de l'administration centrale. Je crois qu’à l’école, en Haute-Savoie, quand on parle des guerres de religion, on entend parler de Ravaillac, mais pas de François de Sales. C’est bien le meilleur moyen d’empêcher la compréhension des enjeux des élections locales, à mon avis.

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