France

  • Le destin du cheval volant (Perspectives, LXXV)

    pegase.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Fin de la bataille séculaire, dans lequel j'explique que les hommes ailés de la Lune doivent venir aider les hommes saints de la Terre s'ils les appellent, parce que des êtres solaires répercutent auprès d'eux leurs ordres, et qu'ils ne peuvent s'en esquiver.

    Il est bien, en effet, des extraterrestres, comme l'ont conçu les savants parmi les hommes; mais ils n'ont pas la forme qu'ils imaginent, car le système planétaire dans lequel nous vivons est un immense géant, et en son sein vivent des races différentes, qui s'entraident les unes les autres pour assurer à l'énorme organisme la vie, la santé et la liberté.

    Il évolue dans l'espace cosmique, saluant ses frères les étoiles fixes – ou systèmes planétaires extérieurs, comme le disent les savants parmi les hommes. Là est le secret de l'univers.

    Du moins l'ai-je cru, en recevant, de l'esprit peut-être fantasmé de Radumel, des renseignements étranges!

    Par ses yeux extraordinaires, à même de percer le voile des mondes, je vis aussi les Dormïns, elfes aux grandes ailes d'or – et leur armée s'avançait lentement, dans le ciel, en laissant derrière elle des lignes de lumière – une pour chaque rang de guerriers étincelants. C'était splendide, et jamais je n'avais rien vu d'aussi pur. Un moment cosmique semblait être advenu, une heure immense semblait avoir sonné au clocher de l'éternité.

    L'horloge des temps avait annoncé l'avènement d'une armée sainte, et proclamé l'ouverture du passage menant à l'Homme Divisé, qui devait désormais être réuni!

    Je me levai, et m'en allai dans la direction qu'ils suivaient. Je vis bientôt, couché, le cheval que j'avais monté, le brave Isniecsil. Il respirait avec peine. Ses ailes étaient brisées. Les plumes en étaient rompues. Car elles n'étaient pas comme celles des oiseaux périssables. Quoique vivantes, elles avaient un rapport avec un vêtement, étaient comme une parure sur le dos. Et elles pouvaient se détacher – et se briser.

    Tout autour de son corps, mais surtout derrière, ces plumes dorées luisaient encore, à la clarté du soleil matinal, et l'œil de rubis d'Isniecsil, toujours allumé, était plein de tristesse et d'angoisse. Je m'agenouillai près de lui et, ce faisant, une douleur au flanc gauche remonta jusqu'à mon cerveau – si je puis dire. J'y portait instinctivement la main, et un sang luisant et clair, semblable à celui que j'avais vu couler du flanc d'Ithälun, se montra à mes yeux, quand j'eus relevé la main.

    J'avais été blessé, et une chaleur visqueuse descendant de mon front m'indiqua que j'avais été aussi frappé à la tête, et que mon inconscience en avait été l'effet funeste, mais ordinaire. Cependant je ne pensais pas avoir été blessé à mort, tandis que mon cheval respirait fort, et que son âme s'apprêtait visiblement à partir de son corps.

    Hélas! il m'avait si souvent transporté dans les nuées, il m'avait si souvent servi, m'avait tant aimé, et je l'avais tant aimé aussi! Ensemble, nous avions parcouru des chemins obscurs ou lumineux, luisant des couleurs de l'arc-en-ciel ou s'adombrant sous les collines, et avions franchi des seuils fatidiques que gardaient des créatures étranges. Souvent nous avions dû affronter celles-ci, et en général nous les avions vaincues, passant glorieusement les épreuves par lesquelles l'âme s'élève, et s'initie aux mystères du monde.

    (À suivre.)

  • Sagesse et vertu

    charles-feli.jpgDans un récent article, j’ai évoqué le dicton de la Bible selon lequel l’homme n’aime rien tant que la beauté, chez les femmes, et que s’il trouve en elles de la vertu, il est heureux, et s’il trouve en elles, en plus, de la sagesse, il est aux anges.

    Néanmoins, la hiérarchie ainsi créée, dans la succession même, suggère la tendance des religions à privilégier les femmes vertueuses, fidèles et constantes, aux femmes intelligentes et subtiles – ce qui est contredit par la tendance, je dirais, moderne, philosophique et progressiste, à préférer les intelligentes, rusées et subtiles, aux vertueuses. Un combat a lieu ici, qui me rappelle le mot plaisant du roi de Sardaigne Charles-Félix, comparant le Piémont, qu’il n’aimait pas, à la Savoie, qu’il aimait. Car, selon lui, le premier était constitué de deux sortes de gens, les pieux ignorants et les savants impies. Il affirmait qu’on y était soit religieux dans la stupidité, la crédulité, l’abrutissement, soit savant dans l’impiété, l’irréligion, le mépris des choses saintes. Quant à la Savoie, elle unissait les deux, disait-il, la piété et l’intelligence – et quand les deux sont unis, soit dit en passant, c’est ce qu’on appelle la sagesse.

    Il n’est pas difficile de voir que la tendance française, malgré la communauté de langues, n’est pas tant celle de la Savoie que du Piémont, car c’est un pays qui se pique d’intelligence, d’intellectualisme, mais aussi de rejet de la religion, de mépris des croyances traditionnelles.

    Du moins, il en est ainsi dans la bonne société, car on sait que dans les couches populaires, une forme de réaction a amené beaucoup de gens à suivre aveuglément des principes religieux archaïques, à adopter même des formes religieuses qui rejettent l’intellectualisme, et sont fondées soit sur la soumission de la volonté à des groupes, soit sur des effusions intérieures mettant au moins à distance la clarté rationnelle. Cela a Claude-Favre-de-Vaugelas-261x300.jpgfini par créer de graves conflits et, de mon point de vue, c’est le fond de celui qui oppose les tenants de l’agnosticisme qui se veut laïque, et les tenants d’un islamisme qui se veut rigoureux.

    Vaugelas, qui était savoyard, disait des ouvrages de François de Sales, en particulier le Traité de l’amour de Dieu, que pour l’apprécier, il fallait être à fois très pieux et très docte, et que cela ne se rencontrait que rarement. Lui-même pensait être de ceux qui étaient les deux – à l’exemple de son père Antoine Favre, ou de leur ami Honoré d’Urfé. Souvent les plus grands poètes sont les deux. C’était le cas de Goethe, par exemple, ou de Tolkien.

    C’était aussi le cas de Rudolf Steiner, à mes yeux, et je pense qu’à cet égard, il est le successeur paradoxal de François de Sales. Peut-être que, par rapport à celui-ci, il était plus intelligent que pieux, je ne sais pas. Peut-être pas. Peut-être qu’il unissait encore mieux les deux qualités que François de Sales. Mais il faut avouer que, à l’intérieur de l’espace francophone, seul Joseph de Maistre, un autre Savoyard, peut être comparé à cet égard à François de Sales.

    Cependant, il y en a d’autres, on pourrait les citer, ils ne sont pas tous savoyards. Ils sont tous en tout cas assez rares, Vaugelas avait raison.

  • Jacques Chirac en apothéose

    chirac 02.jpgJ'ai bien voulu sacrifier au rituel des hommages à Jacques Chirac par un article sur le Musée des Arts Premiers, dont je pense du bien, et qu'il a réalisé avec les deniers de la République, mais je suis surpris par la tournure qu'a prise cet hommage notamment dans l'Éducation nationale, car les professeurs ont reçu un message relativement édifiant de leur ministère pour les inviter à une minute de silence recueillie et pleine de componction qui sentait bon la religion officielle, quel que soit son nom – ou le livre qui lui serve de référence.

    Mais la tradition n'en est pas difficile à reconnaître, pour qui a lu l'ancienne littérature romaine, Pline le Jeune, Tacite ou Ovide, qui montraient comment les empereurs romains étaient divinisés après leur mort. De façon atténuée, parce que chapeautée par un christianisme qui soumettait l'apothéose des princes à la piété religieuse, au jugement des prêtres, le culte du chef a continué à l'époque féodale et monarchique, comme on ne l'ignore guère. Mais la monarchie a tendu à affranchir le prince du collège des prêtres, comme c'était le cas dans l'Empire romain, puisque l'empereur même était pontife, grand prêtre, et assurait, notamment après sa mort, la solidité du pont entre les hommes et les dieux.

    Au mieux, les seigneurs de la Savoie médiévale étaient regardés comme de bons anges, des esprits protecteurs du peuple, du pays, mais ils demeuraient soumis aux archanges, et aux saints du Ciel, à Dieu, au Christ. L'empereur romain était virtuellement l'égal de Jupiter, le faisait descendre sur Terre. Bien sûr, les Romains n'étaient pas stupides, ni immoraux: c'était le cas si l'empereur était juste et bon. S'il pouvait avoir en lui une part de sainteté. Mais il n'y avait pas pour eux de saint indépendant de la sphère politique, même les saints de la République étaient des dirigeants de la cité, non des ermites ou des prêtres sans pouvoir autre que d'officier et de sacrifier dans les temples. Ceux-là demeurent cachés dans l'histoire, on ne parle jamais d'eux.

    Voici que Jacques Chirac fait l'objet d'une sorte de culte, et que le bras armé de l'État dans la sphère culturelle, je veux dire l'Éducation nationale, est chargé de l'exécuter dans le peuple, qui doit apprendre à vénérer les chefs suprêmes de la République.

    On a même vu passer l'information selon laquelle la messe d'hommage à Jacques Chirac serait présidée par Emmanuel Macron, à Saint-Sulpice...

    Ce n'était pas vraiment un saint, que le défunt Président, même s'il était sympathique – il a pensé surtout à lui, au cours de sa carrière politique, même s'il aimait les gens, dit-on. On insiste sur son bon cœur mais DivineAugustus.jpegmalheureusement Machiavel a révélé que sans bonté affichée aucun prince n'a jamais pu régner. On ne voit pas que son âme soit suffisamment pure pour monter dans un ciel assez élevé pour protéger de ses rayons stellaires la France immortelle, malgré l'adhésion populaire et ses nombreuses élections remportées – son statut de champion de la compétition politique. On sait bien qu'il n'a pas réalisé grand-chose, quelles qu'aient été ses plus ou moins nobles intentions, sans doute assez nombreuses. Du reste j'ai tendance à penser que les poètes méritent plus qu'on leur voue un culte que les hommes politiques, et aussi les conteurs.

    Le problème est de savoir qui après sa mort entre dans un rayonnement suffisant pour aider, éclairer, guider, porter les vivants, et pour cela il faudrait un regard occulte, un don de seconde vue. Mais la façon dont le gouvernement invite à vénérer un chef de gouvernement rappelle un peu trop la façon dont les prêtres catholiques canonisaient essentiellement d'autres prêtres catholiques. L'intérêt privé dont cela relève est un peu évident.

  • Jacques Chirac et les arts premiers

    Branly-630x405-C-OTCP-Lois-Lammerhuber-I-172-06.jpgDe mon point de vue, Jacques Chirac a réussi peu de choses, si ce n'est son musée du quai Branly, dit des Arts Premiers, qui a remplacé le Musée Colonial de la Porte Dorée – que j'ai souvent visité avant son transfert, car j'habitais à côté, et mon école en était plus proche encore. Sans doute ces Arts Premiers étaient-ils affectionnés d'une façon assez sincère par le défunt Président, et en tout cas il sut employer le talent de Jean Nouvel, car le bâtiment même est beau. Tout le monde en a convenu, et c'est étrange, car son prédécesseur François Mitterrand a fait créer beaucoup plus de bâtiments, il se piquait en effet de culture et de lumières particulières en matière architecturale, mais la vérité est que la production mitterrandienne est médiocre et sentait sa pompe moderniste, une certaine absence d'implication personnelle: il en faisait beaucoup, mais d'une manière abstraite, il aimait d'ailleurs les formes mathématiques ennuyeuses.

    Ce qui est troublant, c'est que Mitterrand s'appuyait sur une tradition typiquement française, classique, y compris en poésie, qui échappait à Chirac, plutôt amateur de traditions asiatiques ou africaines. Or il en est sorti un bâtiment de plus de charme, comme si la grande tradition à la française était devenue vide. Comme si Paris ne brillait que par les cultures des pays que son armée a conquis, même si dans les faits elle continue d'afficher orgueilleusement son style propre, continue d'en pénétrer son propre espace, ne s'embellissant pas tant qu'on voudrait.

    Le style moderniste et mathématique est volontiers imité des Américains, mais en Amérique les bâtiments géométriques et nus de Paris, de ceux que Mitterrand a fait produire, sont plutôt l'apanage des villes de province, quai-branly.jpgtandis que Washington affiche son style néoromain, et New York son néogothisme, au-delà de son gigantisme. En quelque sorte, le Musée des Arts Premiers est une heureuse intrusion de l'art amérindien dans le sol occupé par les Européens, comme si la vérité de Paris, par-delà les siècles chrétiens que l'incendie de Notre-Dame semble avoir encore davantage annihilés, était dans l'indigénat chamanique préceltique, ou au moins prélatin.

    Il est curieux que la fin d'une civilisation se marque par l'absence de capacité à digérer les choses sans renoncer à ses traditions propres, je veux dire, le christianisme et le philosophisme auraient pu s'animer en accueillant le chamanisme des anciennes colonies, ou même des régions à tendance païenne – mais, au lieu de cela, Paris superpose les traditions sans parvenir à les synthétiser, comme si le génie n'y flamboyait plus autant que les accumulations de science vide.

    Car le problème des traditions chamaniques est que, aussi belles soient-elles en soi, elles apparaissent comme extérieures à la tradition européenne, et que leur exposition publique anesthésie leurs pouvoirs de suggestion, quoi qu'on dise, les plaçant dans la lumière artificielle dont Walt Disney use lorsqu'il s'agit d'exposer le merveilleux traditionnel – la même. Pendant ce temps, le style géométrique à la Mitterrand continue de régner - suscitant l'ennui.

    Il n'y a guère que Charles Duits qui parvint à synthétiser la tradition française et le chamanisme, et il était américain, il ne faisait pas de politique, il n'avait pas même le droit de vote.

  • La fin de la bataille séculaire (Perspectives, LXXIV)

    angel 03.jpgCe texte fait suite à celui appelé C'était un monde étranger tout proche, dans lequel je donne la nature intime du monde des génies, et son rapport avec celui des hommes mortels, avant d'annoncer le récit de la fin de la bataille contre mes hommes-chauves-souris du mal.

    Et donc, je continuais, sous la forme de Radumel, à donner des coups fulgurants, mais mon âme s'épuisait, et il en allait de même d'Othëcal. Seule Ithälun semblait garder son éclat, et ne douter en rien, parant les attaques à la fois des chauves-souris géantes et des spectres fins qui s'élançaient de leurs rangs – exécutant les ordres plus intimement donnés par Mardon. Je l'en admirais, cette dame ravissante, flamboyante, toute proche des anges. Mais mon sang se glaça quand j'aperçus, à son flanc droit, une blessure qui laissait couler un liquide rouge et brillant – son sang à elle. Elle ne perdait pas foi, mais du coup son corps subissait les assauts des chauves-souris, si son cœur restait intact, et je me demandai si ce ne serait pas elle, finalement, qui tomberait la première! À cette idée, une horreur sans nom m'étreignit, et une large souffrance m'enveloppa.

    Une ténèbre voila mon visage, et je sentis ma cuisse me brûler, me piquer. On avait dû l'atteindre, la percer. Je sombrai dans le désespoir, comme au fond d'un lac. Tout au loin, juste avant de perdre conscience, j'entendis crier, comme en un son étouffé et obscur: «Les célestes Dormïns arrivent!» Et la voix était joyeuse, mais pensant que je mourais, je me désolais de ne pas pouvoir voir ces nouveaux arrivants, et songeais que peut-être une merveille aurait lieu, que je ne verrais pas. Et j'en versai une larme grosse, avant de sombrer dans l'inconscience.

    Quand je me réveillai, j'étais étendu sur l'herbe, toujours vêtu de mon armure, et c'était le matin. Le sol était encore frais et humide, mais le soleil, bien dégagé de l'horizon, commençait à me chauffer. Ayant ouvert les yeux, je reconnus, autour de moi, le vallon d'Aslacïn, qui s'était étendu souvent sous nous durant notre combat dans les airs, bordé cependant par les hauts plateaux d'Orcled et le lac d'Icimïn. Nous allions et venions, sur nos chevaux volants, et parcourions, tout en donnant et en recevant les coups, de nombreuses lieues, et même si nous avions à peine le temps de reconnaître les montagnes et les rivières, d'un coup d'œil nous les voyions, et leurs noms rutilants passaient dans notre esprit agité.

    J'étais entouré de corps sans vie, jonchant épars l'herbe drue pleine de fleurs, surtout des corps de chauves-souris géantes (les Umulers), mais aussi de quelques chevaliers de la suite d'Othëcal; je reconnus notamment un homme que j'avais fréquenté, nommé Bëlal, fils d'Ontoloc. Je l'avais aimé, sous ma forme de Radumel, et avais mené avec lui quelques assauts, contre les troupes de Mardon, mais aussi accompli quelques cérémonies festives, dans la maison de Sëgwän. C'était un bon et joyeux compagnon, et mon cœur à sa vue se serra.

    Je songeai au cri que j'avais entendu au moment de sombrer dans les ténèbres, et tentai de voir, dans le ciel, les Dormïns. Des étoiles en troupe m'apparurent bientôt, volant dans les airs, et, aiguisant le feu de mon regard, je reconnus en elles des formes – celles de guerriers en armure qui avaient au dos des ailes. Je le savais, ils se les forgeaient eux-mêmes, les faisant pousser de leurs corps souples et mobiles, plastiques et purs, lorsqu'ils parvenaient dans l'atmosphère terrestre. Ils en avaient le pouvoir, pouvant changer de forme.

    Car voici! leur habitacle ordinaire était l'orbe lunaire. Ils vivaient là-haut dans une forteresse obscure, et ils n'en sortaient que lorsqu'ils étaient invoqués par des âmes saintes pour venir les secourir, et donc quand leur cause était juste au plus haut point. Alors leurs mots, leurs appels avaient une valeur injonctive puissante – et ils ne pouvaient y résister, tout virils qu'ils fussent. Car d'en haut, du grand orbe solaire, leur venait l'ordre répercuté et approuvé par le Conseil des Puissances – les maîtres occultes de notre système solaire; et ils devaient s'y plier.

    (À suivre.)

  • Collectivisme spontané et roman bourgeois

    bel.jpgMon directeur de thèse m'avait demandé d'émettre des hypothèses pour expliquer la marginalisation, dans l'université française, de la littérature savoyarde, et la principale, celle que je pensais la plus vraie, était que l'université française concevait la littérature comme rendant compte des relations sociales complexes telles que Paris peut en donner l'exemple, ou du moins des villes modernes et bourgeoises telles qu'il n'en existait pas en Savoie, où les écrivains mettaient l'individu face aux forces cosmiques, celles qui gouvernaient le pays physique, la nature, les lacs et les montagnes – ou le temps, l'histoire, l'évolution. Cela paraissait aux amateurs de romans bourgeois comme ressortissant à la littérature religieuse, nourrie de concepts à leurs yeux vides. Les problèmes de l'être humain face aux autres êtres humains seuls leur paraissaient dignes d'intérêt.

    Je lis, pour des raisons professionnelles, un de ces romans bourgeois se passant à Paris, appelé Bel-Ami, de Guy de Maupassant bien sûr, et c'est assez simple: l'amour, si pur lorsque l'âme s'adresse aux éléments, ou à l'évolution cosmique, puisqu'alors il embrasse le vaste monde, y cache un égoïsme illimité. On pourrait croire en effet qu'une cité aussi noble que Paris élève l'âme, mais dans le roman bourgeois, elle n'est que le théâtre des ambitions personnelles, sans jamais que l'amour au sens que Platon entendait soit impliqué réellement.

    On pourra me dire que c'est là seulement l'effet du Naturalisme, et que Victor Hugo plaçait, lui, de pures amours dans Paris, comme avec, dans Les Misérables, Marius et Cosette. Il n'est pas faux que Hugo ait cherché à déployer un amour cosmique embrassant la société, surtout à l'époque où il ne vivait plus à Paris mais concevait la vie sociale dont cette ville est le centre depuis les visions qu'il avait de l'océan, sur l'île de Guernesey. Mais la tendance est de considérer Paris comme un aboutissement, et donc de déclarer nulle et non avenue l'idée qu'il y aurait, au-delà encore, une force inconnue agissant dans le monde. Or, il est entendu que Paris étant un pôle économique majeur, on y fait beaucoup d'affaires et que, par conséquent, les désirs égoïstes y sont particulièrement mariuscosette.pngsensibles. L'apparence parisienne le dit à l'esprit rationnel, et si dans le même temps on prend cette apparence comme étant l'essence des choses, on divinise l'égoïsme, sous couleur d'en faire la satire. Car s'il n'y a rien d'autre, les héros seront de ceux que ces forces de l'égoïsme habitent tout entier, et on sera réduit à faire le tableau triste de leurs ambitions terrestres, aussi vaines semblent-elles être au regard de l'univers.

    Cela choquait le traditionaliste Tolkien, qui détestait ce genre de romans prenant pour héros des âmes viles, et à vrai dire cela choquait aussi en Savoie. Jean Valjean pouvait bien, dans Paris, être une âme pure et faire figure d'exception – il pouvait bien racheter, au fond, les égoïsmes communs de la capitale française, on était étonné que des héros ne pussent plus incarner les forces du bien, de l'amour et de l'altruisme. L'obsession et le culte du lien social faisaient s'estomper jusqu'à l'amour dans le néant, et l'image du couple, sanctifiée même par des prêtres comme Pierre Teilhard de Chardin, était ruinée, bien que Paris fût reconnue comme la ville de l'amour même.

    La réaction des Savoyards était d'éviter de traiter ce sujet, qui occupe la plupart des lecteurs: l'amour normal étant celui voulu par les prêtres, mieux valait ne rien dire des amours réelles. Le lien social, présenté comme pervers, s'effaçait devant la recherche individuelle de salut face à l'espace et au temps. Du coup, cela apparaît comme décalé et inadapté au lecteur moderne, si engoncé dans des relations sociales devenues toujours plus complexes. Les succès de la psychanalyse eux-mêmes s'expliquent par ceci, qu'on a voulu sacraliser le lien social sans le renvoyer à rien d'autre qu'à des mécanismes. Cela a créé le paradoxe de héros égoïstes.

  • Révélations individuelles et contraintes collectives

    karl_marx.jpgJean-Noël Cuénod, dans un récent article de son blog, a assimilé la laïcité à la liberté individuelle garantie contre les tyrannies de groupe, les dogmes religieux ou athées, les pensées imposées par les communautés, qu'elles se réclament de la Bible ou du matérialisme scientifique. C'est beau, et compréhensible en Suisse, où les individus ont des droits garantis non seulement par la théorie, ce qui est écrit dans les lois, mais aussi dans la pratique, dans ce qui se fait couramment, dans les coutumes, dans la vie politique même. Car, en France, il y a un droit écrit qui est magnifique, et des coutumes qui en réalité ne se sont pas départies des habitudes médiévales et catholiques, et qui ont resurgi dans la république dite laïque à travers des dogmes plus ou moins officieux – en particulier, à une certaine époque, le marxisme, qui avait pour corollaire l'athéisme.

    C'est un pays où bien sûr les propositions politiques de Marx peuvent être discutées, mais où ses postulats philosophiques doivent souvent, notamment dans la bonne société – les milieux intellectuels –, être reconnus comme vrais si on veut pouvoir s'exprimer en public. Le concept de lutte des classes est admis comme incontestable, et celui qui trouve des exemples qui en contredit la loi mécanique est réputé n'avoir rien compris à Marx ni à la société réelle et donc n'avoir pas de légitimité à s'exprimer. C'est parce que j'avais pu montrer que la Savoie des rois de Sardaigne, au dix-neuvième siècle, n'avait pas en son sein de lutte des classes significative que ma thèse a choqué.

    Il est de bon ton, dans la bonne société des milieux cultivés, de proclamer son athéisme, vu comme parfaitement en adéquation avec la laïcité, et les professeurs de l'Université n'hésitent pas à le faire, et je ne pense pas que la même liberté existe pour proclamer sa doctrine monothéiste ou polythéiste, la considération que les dieux non seulement existent, mais interviennent réellement dans la vie.

    La tendance de la France est au collectivisme, et c'est une tendance qui n'est pas proprement européenne, on la retrouve dans des pays d'Asie comme la Turquie ou la Chine. Dans ces pays, la nation est regardée comme une chine.jpgautorité absolue en matière de philosophie individuelle, et il est très mal vu de s'opposer aux révélations d'État en matière d'organisation sociale, ou sur d'autres sujets, comme la nature de l'être humain. Il faudrait voir pourquoi il en est ainsi, et quel lien mystérieux existe entre la France et la Chine.

    Disons déjà que ce sont deux vieux empires de leurs continents respectifs, les plus gros et les plus anciens. Il y a comme un noyau dur qui attache les gens qui y vivent au passé, et au territoire occupé, ainsi qu'à la communauté qui l'occupe. Comme l'origine glorieuse s'en perd dans le passé lointain, on s'imagine aisément que c'est par là qu'on se relie à la divinité – et la communauté elle-même, perçue comme immortelle, en devient tout à coup divine. Il est donc difficile d'y faire triompher la liberté individuelle, quoi qu'on veuille, et la tendance existe, à y assimiler la laïcité à ce qu'y pensent les gens intelligents, qui dirigent la Communauté.

  • Critiques de philosophes diplômés

    tolkien.jpgIl y a une tradition culturelle propre aux universités, qu'on pourrait dire bourgeoise, et tout le problème de l'État est de parvenir à convaincre qu'elle est universelle et absolue, et que chacun est dans la possibilité de s'y soumettre et de s'y adapter, qu'elle est libre d'accès, qu'à cet égard règne une égalité parfaite entre tous.

    Mais il existe aussi des individus libres qui ne cherchent pas à faire reconnaître leurs connaissances et leur orientation culturelle par le gouvernement, et qui, dans des groupes pour ainsi dire privés, étudient, lisent et pratiquent des auteurs non reconnus, n'appartenant pas à la tradition culturelle officielle.

    Regardons les choses objectivement: les professeurs diplômés, les philosophes patentés, qui sont allés dans des soi-disant grandes écoles, ne peuvent pas ne pas être jaloux des auteurs qu'ils ne pratiquent ni ne connaissent, et envieux du succès qu'ils ont auprès de gens qui, à leur tour, ne les reconnaissent pas, eux, comme des autorités incontestables. C'est fatal.

    Essaient-ils de s'initier à ces auteurs interlopes, non reconnus, qu'ils les trouvent facilement mauvais, parce que leur jugement n'a en réalité jamais été formé, ils en ont reçu les principes tout faits. Leurs études ne leur ont pas réellement permis de pulvériser en eux les préjugés, et d'emblée leur impression, lorsqu'ils abordent ces auteurs nouveaux, est négative – ils cherchent plutôt à prouver, lorsqu'ils les lisent, qu'on a raison de ne pas les mettre dans les programmes d'étude officiels. Ils en cherchent les défauts, ils sont en quelque sorte chargés de démontrer qu'ils ne sont pas bons, qu'ils ne méritent pas l'amour que leur portent des gens non diplômés, non autorisés, non patentés.

    J'ai connu cela avec la littérature savoyarde ancienne, mais aussi avec des auteurs aujourd'hui célèbres, et défendus en leur temps par des individualités courageuses (tel Jacques Bergier): J. R. R. Tolkien, H. P. Lovecraft, steiner rud.jpgRobert E. Howard... Les esprits officiels n'en disaient que du mal, maintenant la Bibliothèque Nationale de France fait des expositions sur eux.

    Il y a un auteur qui continue d'être attaqué, c'est Rudolf Steiner, peut-être parce qu'il était de langue allemande, ou parce qu'il était un philosophe qui ne voilait pas ses pensées ésotériques par de la fiction, comme les précédents. Ce qui le suggère, c'est le texte de présentation de l'exposition sur Tolkien à la B.N.F.: le mot mythologie y est mis continuellement entre guillemets, comme s'il ne s'agissait pas réellement de mythologie, alors que l'auteur pensait réellement en faire une. Mais on a beau jeu de le pousser dans les cordes et d'invoquer la fiction pour ne pas prendre au sérieux son projet. Avec Steiner évidemment c'est plus difficile. Tant que les intellectuels fonctionnaires n'y seront pas arrivés, ils n'auront d'autre choix que de le rejeter. Car leur but, quand le peuple unanimement vénère un auteur d'orientation mythologique, est au moins de vider son œuvre de sa substance, en la ramenant à des combinaisons de langage ou à des hallucinations intimes. Seule, en effet, la culture conventionnelle enseignée par l'État a au fond droit de cité.

  • C'était un monde étranger tout proche (Perspectives, LXXIII)

    cosmic viw.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Ennemi s'appelant Légion, dans lequel je raconte avoir vu la forme de l'âme-groupe des chauves-souris géantes à face humaine, et qu'il s'agissait d'un avatar de celui que les hommes souvent nomment Satan.

    Une rumeur sourde et lourde émanait à présent de cet être qui était une légion à soi seul – un grondement épouvantable, comme si, dans les profondeurs, un monde se craquelait, se brisait, s'effondrait. Mais nous devions continuer le combat. Il ne pouvait s'arrêter. Et dans la nuit de la bataille, alors que le feu de notre cœur ferait flamboyer nos armes, peut-être trouverions-nous une issue, peut-être une solution salvatrice brillerait-elle devant nous comme une chandelle, que porterait l'ange d'un dieu!

    Nous levâmes encore et encore le bras, et l'abattîmes mille fois, et maintînmes à distance l'ennemi malgré sa puissance, sa force redoublée, et ses assauts incessants. Nos bras ne se fatiguaient pas, seul notre cœur commençait à saigner, et à laisser des ombres s'y glisser.

    Elles se tenaient cachées derrière les hommes-chauves-souris et, servantes plus profondes de Mardon, plus proches de lui, plus liées à son être intime, elles pénétraient impromptues dans nos âmes occupées par la guerre contre les monstres armés, plus visibles dans ce monde de génies pourtant purs.

    Mais, comme je l'ai dit, à chaque niveau d'épreuve se trouve un péril différent, adapté, et le monde spirituel n'a rien d'uni, mais s'approfondit toujours davantage, se raffine pour ainsi dire sans fin, se subtilise, et ce qui est anges pour nous a d'autres anges pour eux, plus élevés dans l'ordre cosmique. Il est bien des sphères au-dessus de la nôtre, et la vérité est que le monde des génies est situé entre la sphère lunaire et la sphère terrestre: il est intermédiaire, il est ce qui reste du temps où la sphère terrestre et la sphère lunaire ne faisaient qu'une. Il n'en demeure pas moins sali et corrompu, puisque la partie pure est la sphère lunaire proprement dite: il est terrestre, mais plus fin, et il s'est retenu dans la chute dans laquelle est tombé le monde humain, il s'est pour ainsi dire accroché à une branche, il a tissé un sortilège pour s'empêcher de tomber tout à fait, quoi qu'il fît partie de la sphère terrestre destinée finalement à tomber. Cela explique sa nature, et livre son avenir.

    Je compris tout cela en intégrant les souvenirs de Radumel mon double astral. Car dans la sphère des génies, parce qu'elle est terrestre en principe, mais a gardé la qualité céleste des premiers temps du monde, les choses de la Terre mortelle ont toutes des reflets; simplement, le fossé entre les choses et leurs reflets est en général tellement grand, tellement vaste qu'on ne reconnaît rien. Tout paraît autre, comme dans un pays exotique.

    Il n'a pourtant rien d'exotique, il contient l'essence de tout ce qui est familier. S'il paraît exotique, c'est parce que les hommes qui périssent sont aveugles. Et si j'ai pu lier ma personne physique terrestre à mon reflet astral, c'est, je dois l'avouer, parce que j'ai reçu une grâce que je n'ai jamais méritée – mais quand même reçue, pour des desseins que je ne puis révéler, car ils relèvent encore de l'indicible.

    Je reviens à présent à la bataille qui nous opposa de longs jours aux hommes-chauves-souris de Mardon et à ses spectres, pour dire comment elle évolua, et se termina. Car tout a une fin, contrairement à ce que disent certains philosophes mal inspirés. Leur esprit ensorcelé est dans l'erreur, tournant en rond il croit que les choses sont dans le même cas. Mais il n'en est pas ainsi.

    (À suivre.)

  • L'ennemi s'appelant Légion (Perspectives, LXXII)

    legion.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Péril des chauves-souris géantes, dans lequel je raconte avoir participé à une bataille cosmique contre des hommes-chauves-souris sous la forme d'un guerrier céleste appelé Radumel, comme mon double astral. Je disais que le roi elfe Othëcal venait de venger une femme de son peuple en tuant son tueur.

    La fureur du roi elfe ne fut pas apaisée pour autant, et il creusa de son épée étincelante une véritable tranchée, dans l'essaim des hommes-chauves-souris, s'enfonçant dans leurs rangs. C'était là pauvre imprudence, car bientôt la troupe se referma sur lui, le cernant d'en bas, d'en haut, de la droite, de la gauche, de devant, de derrière - et nous le crûmes perdu, bien qu'il brillât encore comme une étoile dans leur obscurité multiple. Mais ses guerriers se précipitèrent à son secours, ouvrant une brèche, et Ithälun et moi en fîmes de même, protégeant les chevaliers qui protégeaient leur roi.

    Le combat continua ainsi pendant un long moment, et tantôt nous avancions, tantôt nous reculions, et des troupes fraîches suppléaient à la fatigue des troupes fatiguées, et il en allait de même des autres, car, de derrière la montagne, toujours leur nuée noire se reformait, leur peuple semblant surgir des profondeurs d'une façon inépuisable, à la façon d'un jet de pétrole sortant de son puits. Mais l'ardeur des guerriers du bien ne semblait pas non plus devoir s'épuiser, puisqu'ils la tenaient du rayonnement des étoiles, et on ne pouvait savoir si cette bataille s'arrêterait, ou si elle continuerait jusqu'à la fin des temps.

    Le long moment dont je parlais s'étendit en heures, peut-être en jours, car Radumel mon double céleste ne vivait pas le temps comme nous, simples mortels. La bataille cosmique faisait un bruit qui résonnait jusque dans les astres, à ce qu'il me paraissait, et les montagnes sous nous en tremblaient. Car quand Radumel mon double faisait vibrer la corde de son arc et laissait partir une flèche pareille à la foudre, le tonnerre retentissait, et les hommes-chauves-souris étaient dispersés, et plusieurs tombaient au sol, comme effectivement frappés par un éclair venu du ciel. Et il en allait de même des deux autres héros de cette armée du bien, Ithälun et Othëcal, qui valaient, pour chacun d'eux, au moins vingt hommes-chauves-souris, tant leur puissance était grande.

    Mais l'ennemi était vraiment nombreux. On ne voyait pas finir sa nuée ténébreuse, qui à présent obscurcissait les étoiles et la lune (car la nuit était tombée). Seuls quelques rayons parfois traversaient leur épaisseur armée, aussitôt chassés par de nouvelles ombres ailées. Le désespoir commença à entrer dans le cœur de Radumel, qui était également le mien. Mais au fond de son âme, là où était le souvenir du mortel que j'avais été, il y avait aussi de la peur. Car l'assemblée volante des chauves-souris à tête d'hommes prenait la forme d'un monstre géant muni de mille tentacules, et je sentais que je découvrais là la véritable forme du terrible Mardon, dont le spectre se tenait derrière eux, et les dirigeait, à distance et par la force de la pensée seule, si grand était son pouvoir. Aussi Ithälun s'exclama: «C'est Mardon! Regardez donc. C'est lui.» Et Othëcal, levant les yeux, le perçut à son tour, et pâlit, et moi, ou Radumel mon double, fîmes: «Oui», et sentîmes quelque chose se nouer dans notre ventre.

    (À suivre.)

  • Histoire du débat des Savoyards et des Savoisiens

    pingon.jpgJ'ai déjà mentionné les reproches qu'on m'a faits, lors de ma soutenance de thèse, relativement à la différence entre Savoyard et Savoisien. On fait comme si c'était scientifique, que cette différence, et il y a là quelque chose de radicalement illogique. Car ce débat a été initié par Jean de Pingon – romancier, pamphlétaire, fondateur du mouvement indépendantiste de la Ligue savoisienne. C'est lui, qui a tenu à proscrire le mot Savoyard parce qu'il le jugeait insultant – qu'il renvoyait à ce que les anciens Romains appelaient une plèbe, alors qu'il regardait la Savoie comme ayant été un peuple à part entière, avec son aristocratie et son unité globale, embrassant toutes les classes sociales.

    Je m'en souviens d'autant mieux que, je ne le cacherai pas, je l'ai fréquenté avant qu'il ne lance ce débat dans le public, et qu'il avait déjà cette opinion, qu'il développait volontiers devant moi. Et le fait est qu'au dix-neuvième siècle, le mot savoisien renvoyait bien au sentiment national propre à la Savoie, que les historiens faisaient remonter aux Allobroges ou aux Burgondes.

    Mais on utilisait Savoyard aussi pour l'aristocratie, et le prince Eugène rapporte, dans ses mémoires, qu'on l'avait présenté comme Savoyard. C'est le mot qu'il utilise. Il n'a pas l'air de le trouver insultant.

    L'incohérence des historiens à cet égard est qu'ils ont estimé que Jean de Pingon ne savait pas de quoi il parlait. Oui, mais ensuite, ils veulent que, dans les thèses de doctorat, on évoque le débat qu'il a lancé, en prenant partie contre lui. Si Jean de Pingon ne savait pas de quoi il parlait, pourquoi participer à un débat qu'il a lancé? C'est incompréhensible.

    Cela montre qu'il y a un fond de vérité dans ce qu'il a énoncé, et que les intellectuels d'État sont simplement chargés de le contredire, et de proclamer que le mot de Savoisien est impropre, que seul le mot de Savoyard musee savoisien.jpgl'est. C'est du reste dans ce sens très politique que vont les dictionnaires les plus récents. À croire que leur confection est subventionnée par le gouvernement!

    Eh, c'est le cas. Et moi qui croyais qu'ils émanaient de sages bénévoles...

    Car les plus anciens dictionnaires disent que Savoyard et Savoisien sont simplement synonymes. Mais Jean de Pingon a fait évoluer les choses... On l'a puni en proscrivant le mot de Savoisien, ou en le restreignant aux indépendantistes. Même le Musée savoisien de Chambéry du coup devient suspect...

    Tout cela montre que l'histoire et les sciences humaines en général doivent se dégager de la politique, et ne pas se sentir obligées d'entrer dans des débats sur la forme que doit prendre le corps collectif. Elles doivent avoir un point de vue humain global, et se moquer des nations ou des États, qui n'ont réellement aucune valeur scientifique. Qu'importe à l'historien objectif que la Savoie prenne ou non son indépendance? Cela ne le regarde pas. Moi-même j'y suis relativement indifférent, je ne m'intéresse qu'aux faits, physiques ou psychiques – à l'histoire, et à la poésie.

  • Un soir dans le Quercorb

    moon-setting-over-forest-debbie-homewood.jpgJe promène les chiens de mon amie Rachel dans les prés d'un village du Quercorb, en Occitanie, et il y a peu de lampadaires: j'en ai déjà parlé. Mais il s'ensuit que la lumière est très pure et, l'autre soir, j'étais admiratif du ciel: à ma gauche, vers le nord, la lune gibbeuse brillait au-dessus des arbres noirs et dans un ciel bleuté et métallique. Elle était grosse, et me regardait de son œil attentif, plein d'attentes pour l'avenir. À ma droite, la crête noire des arbres était brandie devant un ciel doré, pur et transparent, s'étendant à l'infini, et semblant contenir des elfes, des fées.

    Rudolf Steiner explique que les êtres lucifériens se distinguent en particulier le soir, dans le rougeoiement du ciel et de l'air, sur les nuages rutilants. Ils offrent à l'œil une beauté infinie, mais l'homme est bloqué sur terre, entre les crêtes des arbres et les collines. Son corps appartient au monde noir, à Ahriman.

    Car pour Steiner deux êtres dangereux pour l'être humain existent, dans le monde spirituel. L'un est celui que les chrétiens connaissent bien, et qui inspire les passions viles, Satan. L'autre appartient à l'air et suscite d'autres genres de tentations, propres au mysticisme, et donnant envie de mépriser la Terre, de s'enorgueillir de voir plus haut et plus loin qu'elle – par exemple par la vision de l'ouest du soir. Là est Lucifer.

    Je me souviens que, vivant à Montpellier, j'y admirais tout particulièrement les couchers de soleil, que peut-être la Savoie, du fond de ses vallées, ne propose pas à l'âme sensitive avec la même splendeur. J'imaginais, dans les americ4.jpgflamboiements, des combats célestes entre le dieu du jour et la déesse de la nuit, des jalousies profondes, des disputes de ce couple cosmique. J'en faisais des poèmes, et certains ont été publiés dans mon recueil de La Nef de la première étoile. À cette époque, eût dit Steiner, j'étais luciférien, je me perdais dans la contemplation des cieux, et refusais plus ou moins de m'atteler à des choses terrestres. On se demandait, autour de moi, si je n'allais pas devenir moine, et je me le demandais aussi. J'étais dans une ville active et populeuse, mais j'y étais comme un ermite. Et je rêvais d'habiter à la campagne, pour composer plus librement mes vers.

    Je me rends compte que, dans le village où je me suis installé, je suis plus ou moins dans cette situation que j'espérais. Je suis dans une nature qui rend visible l'opposition grandiose entre le Ciel et la Terre, quand, le soir, les arbres noirs se dessinent sur le ciel bleu qu'éclaire la Lune, ou le ciel d'or que le Soleil crée. Il ne reste, pour équilibrer cela, que l'être humain, dont l'œil brille quand il fait face aux astres, et dont les jambes sont sombres comme les troncs, quand il marche la nuit. Mais l'opposition n'est plus tout à fait celle que je concevais quand j'habitais Montpellier et que j'avais beaucoup lu Tolkien, mais pas Steiner.

    Ce qui permet aux gnomes de la Terre et aux fées de l'air de s'unir et de servir l'être humain, c'est la figure de l'Homme transfiguré – c'est-à-dire le Christ cosmique, ou éthérique, que l'ésotérisme décrit. C'est aussi pour agir au service de l'être humain, à vrai dire, que je me suis installé en Occitanie, pas pour contempler sans but les beautés du ciel – pas seulement pour cela, du moins!

  • Le péril des chauves-souris géantes (Perspectives, LXXI)

    Camazotz_Gargoyle_Card.pngCe texte fait suite à celui appelé Le Nouveau Bond de Pégase, dans lequel j'évoque le caractère indicible des souvenirs de mon double divin, auquel je me suis intimement mêlé au cours de mon voyage au pays des génies. Dès que j'en parle, c'est par métaphores, je ne désigne pas de réalité physique, comme j'en ai pourtant l'air.

    Mais je ne mens pas, quand je dis que, monté sur un cheval volant, je foulais une route de lumière colorée comme un arc-en-ciel et, passant par-dessus la terre, m’élançais sans retenue vers la montagne de ma destinée, où je devais trouver le secret de l’Homme Divisé – et de le réunir.

    Du moins croyais-je – grisé par ma nouvelle nature et ma nouvelle personne, le nouveau corps, le nouveau masque que j’arborais – que ce serait une voie rapide et sans obstacle. Mais à tout état il est un danger, à toute métamorphose il est une réponse du Malin, de Mardon – et des ennemis nouveaux, d’une essence adaptée et plus haute, d'une certaine manière elle aussi métamorphosée! Et j’avais beau être désormais du même peuple qu’Ithälun et le Génie d’or, je n’étais pas forcément mieux armé pour affronter les terribles chauves-souris à corps d’hommes et à crocs de lion, portant des lances parcourues d’éclairs, qui se dressèrent bientôt devant moi, après avoir surgi du détour d’un sommet, d’une montagne que je m’apprêtais à longer et à dépasser.

    Sans doute étaient-ils sortis d’une grotte. Car le jour déclinait rapidement, à mes yeux devenus scintillants, pour qui le temps n’était point le même, et se confondait aisément avec la nuit – et je voyais souvent le soleil, la lune et les étoiles ensemble, dans ce monde nouveau, plus différent encore de la terre périssable qu’il ne l’avait été jusque-là, alors que je n’étais encore que le modeste poète nommé Rémi Mogenet que personne ne connaît ni n’admire, à raison. Et, sentant les premiers souffles de la nuit, percevant ses ombres, ces êtres s'étaient, comme leurs cousines mortelles, arrachés à leur abri souterrain, et s'étaient mus vers l'air libre en troupe.

    Ou avaient-ils, de toute façon, obéi à un signal? Car ils avaient un air menaçant, et étaient comme une armée en marche. Sans attendre ils se précipitaient sur moi et mes compagnons, Ithälun et Othëcal que suivaient ses meilleurs guerriers – hommes ou femmes, tous montés sur des chevaux ailés de feu.

    En hurlant les monstres volèrent, portés par leurs ailes énormes, et leurs visages, mélanges d'hommes et de bêtes, étaient terrifiants, et sans ambages le combat s'engagea, car nous brandissions des boucliers pour parer leurs coups, et nous leur en donnâmes à notre tour, perçant les cœurs et tranchant les membres, ou simplement ruinant les ailes et les forçant à se poser à terre. Certains s'y écrasèrent, leurs ailes ne les portant plus...

    Plusieurs d'entre nous reçurent des blessures, et même deux chevaliers d'Othëcal périrent, un homme et une femme, et mon cœur fut brisé quand je vis la femme s'écrouler, car elle était plus belle qu'on ne saurait dire. Et même Othëcal cria, et se précipita furieux vers le monstre qui l'avait tuée, et lui trancha la tête de haut en bas, en mettant en pièces la protection de métal qu'il avait placée sur son crâne dans l'espoir d'éviter les coups meurtriers. Mais quel heaume aurait pu résister à la fureur flamboyante d'Othëcal, et à son épée rutilante, qui s'enfonça jusqu'au cou de l'être horrible, lui rompant les dents, faisant sortir ses yeux de la tête, et laissant les deux pans de sa tête coupée tomber sur ses épaules, affreusement?

    (À suivre.)

  • Idées passéistes et tabous légitimes

    dune 1.jpgJ'ai lu par hasard, sur un forum consacré à Frank Herbert et à ses romans, une discussion relative à un article que j'ai publié ici. On m'y accusait de défendre les écrivains qui avaient envie d'avoir des idées passéistes, dans le sens où le leur interdire était limiter leur inspiration. Surtout, j'ai dit que la religiosité était pourchassée en France dans la littérature, et que, dans les faits, elle avait beaucoup nourri la science-fiction, au moins au travers de la théologie classique, et que cette restriction, sous couvert d'empêcher de défendre les idées passéistes, avait eu pour effet de créer un obstacle à la vie culturelle en général et à l'essor de la science-fiction en particulier.

    Les critiques qui m'étaient adressées avaient une forme singulièrement ordinaire: elles contenaient des insultes, et prétendaient que mes idées étaient peu claires, alors qu'il était simple de considérer que les restrictions idéologiques limitaient la liberté de l'artiste et la variété de son inspiration. L'Union soviétique en a donné assez d'exemples pour que cela soit parfaitement clair pour tout le monde.

    Mais il s'agit bien sûr de montrer patte blanche aux gardiens de l'humanisme républicain, quand on ose imaginer quelque chose: pas de marxisme, bien sûr, mais de bienséance humaniste et républicaine!

    C'est assez typique. Pour s'excuser de m'avoir cité, l'initiateur de la discussion évoquait l'idée de l'Homme Oméga (que j'ai bien sûr prise chez Pierre Teilhard de Chardin), en la disant intéressante mais certainement pas de moi. Oui, mais je l'ai adoptée, et illustrée, et j'en ai fait le fondement du motif du super-héros, et même, dans un livre collectif récent, j'ai donné ma version de la chose à travers le personnage de Captain Corsica.

    Cette idée, je l'ai développée en la liant à Frank Herbert, où d'ailleurs elle n'est pas très solidement illustrée, parce que Herbert, sceptique, dénonçait en réalité le mythe de l'empereur surhumain, issu de l'ancienne Rome. Du moins restait-il ambigu, parce que justement, américain, il avait le sens du mythe et du récit épique, et ne voulait pas détruire la possibilité que l'Homme Oméga fût une réalité.

    Or, mon article visait à démontrer que la science-fiction française n'avait pas la même vitalité que l'américaine parce qu'elle affiche son rationalisme pour montrer patte blanche aux autorités humanistes et républicaines, et s'empêche donc de proposer à la foi du lecteur la possibilité d'un surhomme impérial. Avec ses lourds sabots, elle dune 2.jpgcondamne, anéantissant toute perspective de développement dans l'imaginaire – ou privant de substance morale cet imaginaire, le laissant à la rêverie évanescente.

    Il y a des exceptions, bien sûr. Beaucoup d'écrivains français sont quand même parvenus à cristalliser quelque chose à cet égard, soit qu'ils aient trouvé dans le classicisme républicain assez de motifs de foi pour construire une épopée (cas rare mais avéré), soit qu'ils se soient, à l'exemple des Américains, affranchis de tout dogme, même progressiste: Charles Duits en est l'idéal modèle (il était d'ailleurs de nationalité américaine, quoique francophone).

    Bref, les barrières restent fortes, dans les milieux littéraires, excessivement tournés vers Paris et sa vie culturelle subventionnée par la France entière.

  • Savoyard et savoisien à l'Université

    remi 01.jpgJe me souviens encore que, durant ma soutenance de thèse – plutôt à la fin, comme pour conclure sur le fond du problème que posait mon travail –, on m'a reproché de ne pas poser la question politique impliquée par l'emploi du mot savoisien. Il semblait presque qu'on m'avait inventé des défauts pour justifier qu'on s'en prît à moi à cause de mon indifférence à cette question. Ce n'est pas qu'on m'accusait d'être indépendantiste, on me reprochait de ne pas avoir parlé contre les indépendantistes. Cela démontrait que j'étais de leur côté. Si je les laissais naturellement croître sans m'opposer à eux, si je laissais la nature séparatiste du peuple se déployer librement, c'est que je n'étais pas républicain.

    La République, c'est d'imposer la nation rationaliste, peut-être!

    Je répondais que j'avais utilisé les deux mots, savoyard et savoisien, sans connotation, sans implication particulière, simplement pour éviter les répétitions, ou alors pour me replacer dans le contexte de l'ancienne Savoie – où, dans l'aristocratie, qui effectivement croyait à la nationalité savoisienne, on utilisait le mot savoisien. Le fond du problème était que, aux yeux des universitaires, ce mot était dangereux et fallacieux, puisque le peuple se sentait français avant tout. Il fallait donc utiliser le mot savoyard. Mais le peuple ne se sentait pas forcément français avant tout, ce n'est pas vrai, on ne peut pas l'affirmer.

    Cela rappelle le jour où le footballeur Zinédine Zidane a accepté l'hommage officiel de l'État algérien. Mais vous, en tant que Kabyle, vous n'avez pas de rapport avec cet État, vous préférez la France qui a libéré la Kabylie, lui disait-on. Il répondait qu'il recevait cet hommage avec bienveillance, que l'État algérien représentait aussi les Kabyles. Le colonialisme français avait toujours le même argumentaire. L'État turinois représentait bien les Savoyards avant 1860, cela ne fait aucun doute, les rois de Sardaigne étaient bien les rois des Savoyards.

    Pour me défendre, encore, je disais avoir utilisé savoisien comme Paul Guichonnet avait utilisé Hexagone pour France, pour varier les mots. Bruno Berthier me dit que ça n'a rien à voir, que Hexagone ne porte pas en lui de connotation politique. Bien sûr que si, je réplique, il renvoie à la perfection mathématique dont les historiens remi 01.jpgpatriotes veulent nimber la République française, il désigne une forme idéale qu'il est interdit de changer. Chez Paul Guichonnet, grand patriote hexagonal, c'était patent, c'était évident.

    Bruno Berthier a bien été obligé d'en convenir.

    Mais cette forme de la France républicaine, justement, est le prétexte pour me faire des reproches vides de sens. Il y a une sorte d'idolâtrie, à son endroit, qui empêche simplement d'avoir des vues lucides sur la question – calmes et intelligentes, sages et pures. On en revient toujours à la politique, au lieu de regarder les faits.

  • Homéopathie et démocratie

    weledahippo editorialmedium.jpgL’homéopathie n’est pas utilisée seulement pour les êtres humains mais aussi pour les animaux et les plantes et parler d’effet placebo est ridicule. Qu’il existe souvent n’est pas à mettre en doute, mais en réalité il existe aussi pour les médicaments chimiques à l’effet prétendument avéré, la crédulité des gens à l’égard des machines et des méthodes matérialistes étant patente. Dès qu’un antibiotique ne marche plus parce que son effet placebo est passé, on invente des théories sur des virus mutants, sans saisir que l’organisme aime aussi être pris par surprise, que l’antibiotique a la valeur pour lui d’un coup de fouet, et que les statistiques peuvent le manifester tant qu’il n’est pas utilisé en masse, parce qu’alors, comme les coups de fouet qui se répètent, il perd son efficacité: tel Mithridate invulnérable aux poisons parce qu’il en avait pris à petites doses tout au long de sa vie, l’antibiotique cesse de faire réagir le corps lorsque son ingestion est régulière, et la cause n’en est pas forcément les fantasmes des biologistes.

    Les vins biodynamiques remportent des prix connus d’œnologie, et la biodynamie est fondée sur l’homéopathie. Mais déjà Georges Gusdorf avait montré la cécité de l’Académie de Médecine de Paris, qui, comme l’Église catholique (dont au fond toutes les institutions françaises sont spirituellement issues), tient superstitieusement à ses dogmes. L’homéopathie est d’origine allemande, et prend sa source dans la Philosophie biodynamie-12-624x413.jpgde la Nature qui voulait regarder les forces que portent les éléments, au-delà de leur enveloppe physique. C’est une démarche complètement juste et sensée, car ce qui compte dans l’action d’un homme, c’est l’âme qui utilise le corps, et il en va de même du reste de l’univers, dont l’homme est un rejeton.

    Rudolf Steiner, sans doute, a indiqué des limites à l’homéopathie: les dilutions excessives ne portent plus la force en question; l’excès de spiritualisme nuit à la médecine, c’est entendu. Mais l’excès de matérialisme aussi.

    Ce qui est néanmoins consternant, c’est la conception dogmatique et élitiste de la médecine officielle, de la médecine d’État, qui se comporte, à nouveau, comme les évêques catholiques médiévaux, en imposant au peuple des vérités prétendument prouvées par des institutions subventionnées. Où est la démocratie? On sait bien qu’en Suisse, le remboursement des médecines alternatives a été soumis à un vote populaire, qui a marqué le souhait qu’il soit effectif. En France, les divins prophètes de la sainte République règlent le problème à la place des gens, comme le roi autrefois guérissait des écrouelles. Peu importent leurs choix: le Ministre décide de tout. L’Académie de Médecine est réputée infaillible, comme pape.jpgle Pape. Y a-t-il quelque chose qu’on appelle la liberté, au pays des Droits de l’Homme? On peut en douter.

    Les choix médicaux ont un fondement culturel, et dépendent de la liberté de conscience. Les gens sont quand même aptes à juger: ils n’ont pas à subir des diktats inspirés par une Science sacralisée. Que veut dire la laïcité si les institutions d'État sont regardées comme la bouche de la vérité ultime, on ne sait pas.

  • La métamorphose de moi (Perspectives, LXIX)

    merkaba new copy.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Vision des éons, dans lequel je rapporte que des visions m'ont amené à perdre le sens, et à ne plus voir autour de moi qu'un monde noir, épais, sourd et oppressant.

    J'entendis alors un son de vague. Il venait de ma droite. Je me tournai, et vis une lueur violette dans l'obscurité. Elle ondoyait comme de l'eau. Elle disparut, puis reparut, fit cela plusieurs fois. À la fin elle s'en alla complètement. Mais une lueur plus claire surgit à sa place. Elle était comme la lumière signalant un bateau – et je me souvins de la première fois où m'était apparue la nef d'Ithälun, et de l'embouteillage où je m'étais trouvé, juste avant, dans la cité de Genève, alors que j'écoutais, à la radio, les nouvelles de l'attentat terroriste de Paris, dans la salle du Bataclan. J'avais oublié ce monde, qui avait pourtant été le mien depuis ma naissance – du moins le croyais-je.

    La clarté se rapprocha, et elle prit une teinte rougeoyante, et elle avait la forme de la pierre qu'Othëcal m'avait donnée. J'ouvris la main, elle n'y était plus. Mais comme elle rayonnait, éclairant l'air autour d'elle, je vis qu'elle était au front d'un homme beau et jeune, et qui avait des ailes de feu aux épaules, aussi curieux cela puisse-t-il paraître. Était-ce vraiment des ailes? De chaque épaule jaillissait un jet de flamme, ayant vaguement la forme d'ailes, et au pourtour doré, traversées d'éclairs, également d'or: de cela seul j'étais sûr. L'être avait des yeux profonds, qui me fixaient, et ce regard m'inquiéta, mais je n'eusse su dire pourquoi.

    Il leva le bras vers moi, et sa bouche s'ouvrit. Mais je n'entendis qu'un son indistinct, comme un vent qui se levait. Il eut l'air mécontent. Un éclair traversa l'air, et un coup de tonnerre retentit. Je me revis au volant de ma voiture. La voiture de devant continuait de faire clignoter son feu orange. J'étais de nouveau à Genève. Je fermai les yeux, les rouvris, mais j'étais toujours au volant de ma voiture.

    Puis il fondit dans mes mains, comme changé en liquide chaud, et mes mains fondirent aussi. Je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête – avant qu'eux aussi ne fondissent, comme tout mon corps. Puis tout fut dissous comme dans un nuage de fines gouttelettes, et l'obscurité revint, et je revis le visage de l'ange portant sur son front ma pierre magique.

    Je levai le bras, et marchai vers lui. Il me toucha, me prit par les épaules, et je sentis un feu m'entourer, et me crus mort, consumé. Mais l'instant d'après, j'étais de nouveau, un genou à terre, à côté d'Ithälun. Or, cette fois, mon corps était revêtu d'un haubert éclatant, je tenais en main une épée scintillante, et ma poitrine brillait de la pierre magique qu'Othëcal m'avait donnée, inscrustée dans une cuirasse dorée. J'eusse pu m'étonner, mais je regardai l'épée que je tenais, et dont la lame brillait, et je ne l'étais pas; j'avais la sensation de savoir comment m'en servir, comme si les souvenirs d'une autre vie surgissaient en trombe. Je scrutai mes amis immortels, pensant qu'ils seraient peut-être étonnés par ma métamorphose. Mais ils n'en donnèrent aucun signe.

    Et ils me dirent: Es-tu prêt, désormais, Radumel le Preux, toi qu'on fit venir d'un pays lointain, où les temps sont différents? Ils m'avaient appelé d'un nom que je croyais n'être pas le mien, mais je m'entendis répondre, spontanément: Oui, prêt, je le suis! Allons, mes amis, marchons, dirigeons-nous vers la destinée. Car cette dame auguste nous attend! Ils acquiescèrent, et, comme devenu quelqu'un d'autre, je partis avec eux – l'égal de ces êtres, et leur frère, ou cousin, et non plus un mortel venu d'un autre monde, inférieur au leur. J'étais comme possédé, mais possédé par un autre moi-même, dont je n'eusse su dire s'il appartenait au passé, au futur ou à un autre monde, mais que je sentais être plus moi que moi-même, si une telle chose est possible!

    Me croirez-vous? Je n'en sais rien. Mais il en était bien ainsi. Je pourrais le jurer.

    (À suivre.)

  • La fée de la raison contre la reine Mab

    mab 02.jpgDans un commentaire à un de mes précédents articles, je disais que l'intelligence dans l'antiquité était représentée et inspirée par la déesse Minerve – ou Pallas Athéna, patronne d'Athènes –, et que, en un sens, celle-ci est la même déesse de la Raison que les révolutionnaires français se sont efforcés de faire adorer en 1789, lui faisant des processions, lui bâtissant des temples.

    En un sens aussi, cette figure se retrouve dans celle de Marianne, la patronne de la république française, car celle-ci a pour objet la diffusion du rationalisme, regardé au fond comme un nouveau dogme. Elle le dit moins clairement que les révolutionnaires français pour ne pas paraître religieuse – et sembler se confondre avec la laïcité, la neutralité, comme si le rationalisme seul était neutre, impartial, et donc supérieur à toutes les religions déclarées.

    Mais c'est contre le rationalisme, l'assimilation de la déesse Raison à l'Être suprême, que le Romantisme a parlé et agi, et même le républicain Victor Hugo affirmait que la raison devait améliorer les religions, non les supprimer. À l'opposé, on a vu des romantiques défendre les libertés complètes de l'imagination contre le rationalisme, préfigurant le Surréalisme. Celui-ci se réclamait du romantisme allemand (qui était sans limites et ne pratiquait pas le rationalisme mais affranchissait l'imagination), ainsi que de Gérard de Nerval et des poèmes visionnaires de Hugo. Du vrai Romantisme, si l'on peut dire.

    J'aime évoquer, de mon côté, le Savoyard Jacques Replat, qui rejetait le rationalisme et prônait la dévotion à la reine Mab – la fée de l'Imagination, disait-il. On sait qu'elle est apparue dans la littérature moderne avec Shakespeare, plus imaginatif assurément que les dramaturges français classiques: elle est présente dans une chanson de Roméo et Juliette. Prise au folklore celtique, elle est issue de la Reine Maeve, déesse irlandaise rationalisée dans les récits qui sont restés d'elle, incarnation de l'autorité royale. Par cette fée le roi était inspiré et pouvait gouverner, elle était l'esprit du pouvoir. Littéralement, son nom signifiait ivresse.

    Certes, Minerve et Athéna inspiraient aussi les princes, dans leurs décisions. Elle était leur sagesse. Ulysse, roi d'Ithaque, l'avait pour mentor, parce qu'elle avait pris l'apparence de son conseiller Mentor – et, sous cette forme, le guidait. Mais Replat se réclamait d'une sagesse nourrie d'imagination, d'ivresse intime, de visions, de révélations acquises en l'état de rêve, et non d'une raison raisonnante, d'un rationalisme qui fondait l'exercice du pouvoir sur la science positive, la tradition cartésienne. Le fait est que les rois de Sardaigne, dont il était le sujet, se réclamaient de l'inspiration prophétique, issue de la tradition chrétienne et des anges intimes, tels que Joseph de Maistre et François de Sales les avaient peints.

    La déesse de la Raison, elle-même, avait acquis un peu de tendresse, de douceur, d'esprit chrétien avec Marianne, que créa Lamartine quand il se convertit à son tour au républicanisme. Il était de tendance rationaliste, maedb.jpgmais était, comme Hugo, un vrai romantique, qui voulait améliorer la vie mystique par l'exercice de la raison, non la supprimer. Il aimait le merveilleux chrétien d'un Frédéric Mistral, pourtant catholique traditionaliste, et la fantaisie de Xavier de Maistre, également nourrie de conservatisme chrétien.

    Bref, le rationalisme, c'est bien joli, mais c'est vide, et Replat a raison, la fée de l'Imagination est plus belle. Mais il admettait que la raison devait l'éclairer, l'assainir, la diriger, la discipliner, il ne s'agissait pas de devenir fou. Selon les temps, il semble plus judicieux de développer la raison, ou l'imagination; je pense, personnellement, que le temps d'aujourd'hui est celui où il faut développer l'imagination (sans perdre le lien avec la raison). Je pense donc le rationalisme mauvais, comme André Breton le faisait – et même si le Surréalisme, lui, a bien rompu inutilement avec la raison, fréquemment.

  • La vision des éons (Perspectives, LXVIII)

    ainur.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Pierre de ma mission, dans lequel je rapporte un discours que m'a tenu sur la ruine du royaume dont on m'avait confié le cœur sous la forme d'une pierre magique.

    Cet étrange discours me jeta dans de nouvelles affres. Je regardai Ithälun, étonné. Et, tout en l'écoutant, son visage me paraissait se détacher de son corps, de tout, et entrer en moi, dans mon cerveau, comme si plus rien au monde n'existait qu'elle – comme si elle me parlait du fond des mondes, et que je fusse ailleurs que sur Terre, et qu'elle m'eût entraîné dans les plus curieux lointains. Or, dans ses yeux devenus rayonnants, rendus pareils à des soleils, je vis soudain un monde que je n'avais jamais vu auparavant. D'abord perdu dans la lumière, inaccessible à mon éblouissement, il dessina peu à peu ses formes, ses teintes et ses êtres.

    Et j'y vis des âges, j'y vis se dérouler des éons – ils passaient comme des êtres vivants dans l'air, et sous leurs pas le monde se transformait. Dans une succession d'éclairs il se modifiait, et j'apercevais, dans le cycle des âges, des évolutions cosmiques, et des étoiles passaient en tournant, et elles étaient pareilles à des hommes et à des femmes, aussi étrange cela puisse-t-il paraître. Elles glissaient dans l'azur infini comme sur un sol de cristal – semblant danser –, et je savais que depuis la Terre elles prenaient la forme de ce qu'on nomme les étoiles filantes.

    Puis j'y vis des batailles entre les êtres planétaires – et elles étaient furieuses, et les guerres humaines les plus meurtrières et les plus destructrices m'apparurent comme peu de chose, à comparer de celles-là, dont l'univers tremblait jusque dans ses bases. Car d'un geste, d'un coup d'épée, d'une flèche lancée, des mondes disparaissaient, des races étaient anéanties, des planètes étaient supprimées, des époques ruinées parsemaient l'espace de leurs sinistres fragments, et l'homme n'était qu'un fétu de paille, entre les mains des Puissances.

    Les armées s'affrontaient parmi des nébuleuses luisantes, et surgissaient éclatantes de l'épaule d'Orion ou de la queue du Dragon, des ailes de Pégase ou des pinces du Crabe, des yeux de Méduse et de la voile d'Argo – et traversaient les astres, et des feux jaillissaient de leurs vaisseaux, et se croisant par milliers coloraient l'air de leurs teintes rouges, bleues, jaunes, vertes, mauves. J'en étais étourdi, ne comprenant rien, ne distinguant rien de connu, étonné que ce ciel que j'avais cru mort, ou mû par de simples mécanismes, s'animât de toutes parts de lui-même, et que ces batailles que j'y voyais fussent aussi des ballets rituels d'anges immenses, comme si la guerre parmi eux n'était qu'un jeu, ou qu'un art. Une harmonie se dégageait de ces visions dramatiques, et elle me parvenait comme depuis le fond d'un rêve, et parfois il me semblait n'entendre que le frou-frou d'un rideau, et des échos de rires et de cliquetis guerriers résonnaient comme dans des coulisses où l'on eût préparé un étonnant spectacle. Mais parfois je voyais des anges tomber vers la Terre, sous la forme de boules de feu, et je savais que ces êtres vivaient aussi d'affreux malheurs!

    Il y avait aussi des châteaux, des palais, des brumes vermeilles constellées de lampions énormes, et des fêtes se déroulaient, noces immenses – et je crus devenir fou, car cela dépassait l'entendement. Un vertige me saisit, et je mis un genou à terre, tandis qu'une nappe noire recouvrait mes sens et pénétrait mon esprit.

    Soudain, je ne vis plus Ithälun, ni Othëcal, ni rien du monde des génies. De toutes parts un épais mur noir m'entourait, bloquant ma vue. Je ne voyais plus mon corps, qui se perdait dans les ténèbres, et me sentais assiégé par des brumes lourdes, oppressantes, épaisses, et grand était mon tourment. J'entendais de vagues chuchotements qui m'inquiétèrent, une sourde rumeur monta ensuite, et, me tournant vers la droite, puis vers la gauche, levant les yeux, les abaissant, regardant devant, derrière, je n'aperçus plus rien – sinon de grosses bouffées plus noires encore que le reste, si une telle chose est possible.

    (À suivre.)

  • La République et ses valeurs dans l'université française

    tibet.jpgDurant ma soutenance de thèse, Christian Sorrel m'a reproché d'avoir parlé d'idéologie républicaine: pour lui, la République a surtout des valeurs.

    N'a-t-il pas, ainsi, marqué que ses critiques étaient de nature politique? Car c'est une question philosophique, non historique; et chacun en pense bien ce qu'il veut. D'ailleurs, il n'a pas étayé son affirmation.

    C'est une question de mots. Les valeurs de la République s'organisent en un réseau qu'on peut appeler, de l'extérieur, une idéologie. Le défaut serait-il, donc, de se placer à l'extérieur?

    Sabine Lardon, présidente du jury, m'a félicité pour mon style, mais a trouvé que j'abusais de l'art de la formule: c'était parfois choquant, comme quand je disais que la Savoie pouvait être regardée comme petite et marginale – tel, depuis Pékin, le Tibet. Je ne nommais pas Paris, car l'art de la formule consiste à surprendre. Mais ici, Pékin est tellement réputé maltraiter le Tibet que la comparaison a choqué.

    Pékin maltraite-t-il vraiment melenchon.jpgle Tibet? Le célèbre Jean-Luc Mélenchon a assuré que la Chine essayait de civiliser et de moderniser une province archaïque. Tout se défend.

    Quand un Français assimile sa tradition au rationalisme universel, il est persuadé qu'il est porteur d'une qualité qui embrasse l'humanité entière, et permet son évolution infinie. Mais quand un Chinois fait pareil, il apparaît au Français comme simplement chinois. Il n'y a que Jean-Luc Mélenchon qui ait admis qu'il y avait une sorte de confédération des peuples rationalistes supérieurs – qui pouvaient bien coloniser le reste, que c'était pour leur rendre service. On peut lui concéder au moins cette qualité, qu'il voit un peu au-delà des frontières.

    Mais pas beaucoup. Il a un abord théologique de la chose, un abord religieux: religion sans Dieu, mais religion tout de même, c'est celle de la raison brandie comme le salut ultime. Or, dans les faits, la raison présentée de cette façon n'est pas si utilisée qu'on croit. Car divinite.jpgle rationalisme n'est pas tant l'habitude d'utiliser la raison que la peur de ce qui sourd des profondeurs, et n'est pas réductible à la raison. En un sens, il s'agit de se réfugier dans des idées déjà établies, pour ne pas avoir à regarder l'esprit nu. Et cette peur se développe ici ou là, à des degrés divers.

    Si la Chine confucianiste et marxiste s'en prend au Tibet, c'est parce que son ésotérisme qui invite à visualiser le monde des esprits lui fait peur. Cela va au-delà de ses préoccupations sociales ou commerciales, rassurantes parce que terrestres, et tissant un voile devant les profondeurs de l'univers. La France tend à faire pareil. Elle tend à le faire beaucoup. Ce qu'on nomme la laïcité a cette source, dès qu'elle prétend s'imposer à la sphère culturelle, et ne pas se restreindre à la sphère politique – ne pas être simplement l'affirmation claire de la liberté de conscience, et de ce que Rudolf Steiner appelait l'individualisme éthique.

    C'est Steiner, le même, qui a montré clairement que le matérialisme n'émanait pas de l'amour de la logique, mais de la peur de l'esprit nu, des profondeurs obscures de l'âme. Dans l'ancienne Rome, elle existait déjà, c'est pourquoi la tradition romaine a tendu à persécuter les chrétiens et les juifs. Mais à vrai dire, à des degrés divers, cela existe dans l'humanité entière. Une valeur de la République, cela pourrait être le courage, face à l'esprit nu. Cela demande à ce que la liberté soit regardée comme plus importante que la laïcité elle-même.