02/07/2018

Joseph de Maistre et le Surréalisme

Joseph de Maistre.jpgOn attache beaucoup trop d'importance, en littérature, à l'idéologie: marque de l'emprise injustifiée de la politique sur la culture. Pour saisir les évolutions littéraires réelles, il faut savoir dépasser les partis. Alors on reconnaît l'importance paradoxale de Joseph de Maistre dans l'avènement ultérieur du Surréalisme.

Maistre et Breton s'opposaient diamétralement dans leurs idées politiques; leur lien n'en est pas moins patent.

Remarquons d'abord (avant d'établir une continuité historique passant évidemment par Victor Hugo) que Breton devait devenir le reflet inversé de Joseph de Maistre. Si ce dernier prônait un système d'analogies secrètes qui, mettant en rapport le matériel et le spirituel, confirmait les dogmes chrétiens, les Surréalistes tendaient au contraire à penser que l'imagination libre, fondée sur l'amour et l'empirisme analogique, infirmait ces dogmes.

Pour Breton, le socialisme avait son origine dans le rêve et le spirituel, et il citait à cet égard Pierre Leroux. L'Église, à ses yeux, ne portait pas de spiritualité, mais empêchait, par son dogmatisme, de pénétrer les mystères.

Pour Maistre, c'était le rationalisme de la philosophie des Lumières, qui était dans ce cas. L'Église avait su conserver une force initiatique profonde, irréductible à la raison.

Comment expliquer ces oppositions semblant s'appuyer sur des principes fondamentaux identiques? Les deux prônaient une démarche intuitive fondée sur l'analogie. Pourquoi, politiquement, étaient-ils si différents?

L'époque, déjà, n'était pas la même. Maistre vivait au temps de la Révolution française, et elle manifestait pour lui l'illusion des pensées rationalistes de Voltaire, Rousseau et consorts: les résultats n'étaient pas à la mesure des attentes, la Terreur et l'Empire ayant vite remplacé la Liberté, l'Égalité et la Fraternité. Breton, certes, vivait à un temps où l'Union soviétique elle aussi pouvait décevoir; mais elle était loin, les Français n'en subissaient pas les effets directs, et les années 1930 pouvaient garder de fous espoirs. Au reste, Breton andre-breton.jpgse détachera bientôt du communisme liberticide, comprenant qu'il s'efforçait d'assujettir les artistes, au lieu d'émanciper (comme il prétendait le faire) le peuple.

En outre, on n'en parle pas assez, mais les lieux sont différents: Paris n'est pas Chambéry. Le catholicisme savoisien n'était pas le gallicanisme. Plus marqué par l'Allemagne et l'Italie, il se fondait sur l'imagination, libre jusqu'à un certain point, et sur le principe d'analogie entre le monde manifesté, et le dieu qui l'avait créé. On affirmait qu'il existait un rapport entre les deux - même si on déconseillait aux laïcs d'essayer de le déceler: on le réservait aux clercs. Dans le catholicisme français, classique et rationaliste, on s'appuyait sur l'entendement, et on ne concédait rien à l'imagination et à ce que Maistre nommait la pensée intuitive: il s'agissait de bâtir ses raisons logiquement, à partir de l'étude précise des textes. Il était donc naturel que Breton se tournât contre le catholicisme. Même les surréalistes chrétiens comme Malcolm de Chazal rejetaient celui-ci et se réclamaient du gnosticisme. Le seul religieux catholique doué d'intuition, Pierre Teilhard de Chardin, ne fut pas protégé par son statut de jésuite: on l'exila en Amérique - où s'était justement exilé Breton pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans la même ville: New York. Fait étrangement significatif.

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24/06/2018

La femme divinisée et le Surréalisme

napoleoninthewilderness.jpgLe Surréalisme a constamment cherché à remplacer la religion chrétienne par l'amour humain, et donc a été amené à faire de Dieu une femme, après avoir fait de la femme un dieu. Louis Aragon se réclamait de la lyrique occitane parce qu'elle tendait à diviniser la femme terrestre et donc la relation sexuelle. On aurait tort de voir chez lui des restes de mysticisme oriental qui ferait de l'union avec la femme une sorte de symbole: dans ses livres, il est assez explicite, il parle bien d'amour charnel. Il raconte même ses aventures avec des prostituées. Mais dans Le Paysan de Paris, tout à son obsession et à son désir de créer des images fabuleuses, il projette la femme partout, dans le ciel, sur les maisons: cela tient de l'hallucination, mais la figure se détache bien de la femme de chair.

L'autre poète galant de ce mouvement est Paul Éluard: lui aussi sacralise l'amour charnel, faisant des femmes avec qui il couche des divinités de l'air. Les images sont belles et puissantes, mais elles s'affichent comme idéalisations de plaisirs privés.

Il faudra attendre Robert Desnos, Léopold Sédar Senghor et André Breton pour dépasser les voluptés personnelles et voir créer des figures cosmiques, non seulement projetées à partir d'une obsession, mais acquérant une âme propre: les figures se recoupent avec des entités cachées. Chez le premier, cela prend l'allure d'une femme qui est l'exhalaison d'une étoile, dans un poème magnifique en alexandrins que j'ai déjà cité, et Desnos rejoint ainsi la poésie médiévale italienne la plus noble, la plus élevée, celle qui s'affranchissait des amours de cour, et touchait à la mythologie antique. Chez le poète sénégalais, la femme connue physiquement était souvent idéalisée comme chez Aragon et Éluard, mais il y eut en plus la figure grandiose de l'Afrique, femme divine à laquelle il donna forme et âme. Chez Breton, l'âme du peuple de Paris prit l'allure de Mélusine, assimilée à Isis et à d'autres femmes divines: il prolongeait ainsi Jules Michelet en ajoutant un merveilleux plus concret, se montrant un vrai grand homme, et liant l'hallucination au monde spirituel.

Finalement, c'est surtout Charles Duits qui osa donner une vie propre à une entité féminine et en faire une divinité suprême. C'est lui qui affirma qu'autant qu'il a un sexe, Dieu est forcément une femme, et femme.jpgque le Christ s'exprime par la féminité. C'est lui qui acheva de créer une mythologie à partir de la tradition galante parisienne.

Ce n'est plus une relation idéalisée avec une femme de chair, qu'il présente dans La Seule Femme vraiment noire, mais une relation intime imaginée avec une nymphe!

Il rejoignait ainsi les récits d'union entre dieux et mortels - encore bellement faits par La Fontaine en son temps, dans Adonis.

Ses prédécesseurs furent surtout velléitaires, en particulier les plus connus et les plus lus. Ils annonçaient des mythes, mais ils n'en faisaient que de façon fragmentaire, allusive. Il en est souvent ainsi, que le public préfère ce qui a la couleur de la mythologie, à ce qui en a la substance. Comme rhétorique, elle idéalise le monde physique; comme fondement esthétique, elle plonge dans le monde effrayant de l'image pure, animée d'elle-même.

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13/05/2018

Le Territoire humain de Michel Jeury

pp5188-1985.jpgToujours curieux de mieux connaître la littérature française faisant appel à l'imaginaire, et ayant déjà lu plusieurs bons romans de Michel Jeury (1934-2015), auteur de science-fiction reconnu, je me suis efforcé d'avaler Le Territoire humain (1979), signalé comme chef-d'œuvre par l'universitaire Roger Bozzetto.

Michel Jeury écrit bien, il a un grand sens poétique, il sait sortir les mots de son intériorité profonde, et en tisser des phrases. À cet égard, il rappelle Racine, ou les poètes contemporains les plus célèbres, Bonnefoy ou Jaccottet. Mais pour moi, le danger d'un tel style est de ne pas parvenir à sortir de soi, et de ne créer, en fin de compte, que des bulles abstraites, mues par des concepts inaccessibles - peut-être connus de quelques initiés, mais incompréhensibles à l'entendement ordinaire. Or, comme le disait François de Sales, les mystères les plus profonds s'appréhendent par l'amour, qui, saisissant le lien entre les choses au-delà des apparences, créent des similitudes - des images. La Trinité prenait l'allure d'un père, d'un fils et d'une colombe - et les concepts, dans leur feu intime, se dissolvaient. Je ne suis donc pas sensible à ce qui, se posant comme idées, se veut en même temps mystérieux: cela ne me paraît pas cohérent. L'allégorie même ne vaut que si elle se déploie en images chatoyantes, de nature féerique, et fait oublier sa dimension intelligible.

Les romans de Jeury que j'ai lus précédemment maniaient des concepts qui me laissaient plutôt froids, mais ils y plaçaient des images fabuleuses, cristallisées par le style pur de l'auteur et déployant, au moins par fragments, des mondes oniriques. Je n'ai, hélas, pas retrouvé cela dans ce Territoire humain, qui m'a semblé projeter dans le futur des concepts complexes qui m'intéressent très peu, sans que des images saillantes soient réellement présentes. Derrière le récit, se trouvent des idées subtiles que je reconnais parfois, parfois non, mais qui, quoi qu'il en soit, ne résonnent pas spécialement en moi. L'idée par exemple que les souffrances rendent plus fort est banale, et en réalité on pourrait aussi bien répliquer qu'elles rendent malade et tuent. Lorsqu'on introduit du mysticisme dans la réalité, il faut aussi évoquer des miracles et des anges; sinon, cela tombe à plat. Aucune idée n'est a priori plus spirituelle qu'une autre: ce n'est pas vrai.

Les descriptions du livre sont essentiellement relatives à des rituels abominables - remplis de sang, de plaies et de pornographie -, et je ne leur trouve aucun caractère imaginal, comme disait Henry Corbin. C'est bizarre, mais mêmeMaster_Gh_-_Holy_Trinity,_Central_Panel_from_the_High_Altar_of_the_Trinity_Church,_Mosóc_-_Google_Art_Project.jpg plus choquant, car Michel Houellebecq, dans des trames beaucoup plus réalistes, a aussi évoqué, décrit ce genre de choses. C'est donc qu'ici le futur était inutile: le présent suffisait bien.

Les tendances mystiques et oniriques de Jeury sont également présentes chez Houellebecq, à peu de choses près, et les rares symboles originaux et inattendus du Territoire humain ne sont pas approfondis, passant comme dans un rêve.

Cela ressemble à un conte celtique, mais avec moins d'images grandioses suggestives d'un panthéon caché. À la place, il y a des concepts cachés. Mais cela n'exerce sur moi aucune fascination.

Quand je lis Jeury, ne pas tout comprendre ne me gêne pas trop, si des images fortes sont déployées; mais les idées réservées aux gens intelligents ne suscitent en moi aucun désir de les entendre, et sans ces images, je me contente de m'ennuyer. Je crois bien que c'est ici le cas: intelligent ou pas, l'univers du Territoire humain est peu imaginatif, et la poésie m'en a paru très formelle, très extérieure. Je dois avouer que c'est le type de science-fiction dont je ne raffole pas.

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05/05/2018

L'épopée romantique en France: le règne de Louis XIII

D'Artagnan.jpgJ'ai écrit ailleurs que les romantiques français n'avaient pas pu honorer les anciens Francs et les rois médiévaux, trop proches à leurs yeux de l'Église catholique. Cela les a gênés pour bâtir des épopées nouvelles, et créer des héros. Il leur a manqué un socle. Alors que les Allemands chantaient Arminius, Siegfried et Faust, les anglophones Ivanhoe, Robin des Bois, Natty Bumppo et Hiawatha, les Français ne parvenaient pas à faire émerger des individualités marquantes.

Ne pouvant, ou ne voulant pas se consacrer au Moyen Âge, ils ont marqué leur révolte dérisoire seulement en chantant le règne de Louis XIII, et en prenant le parti des nobles contre le cardinal centralisateur Richelieu: Pierre Corneille reflétait encore, dans ses œuvres, la Fronde, et le débat restait propre au classicisme. On brandissait le baroque comme s'il était révolutionnaire - alors qu'ailleurs, où le baroque était naturel, on se référait au gothique sa source, d'un ressort plus puissant.

Cela avait un inconvénient majeur. Le héros médiéval, dans les chansons de geste, était réputé lié aux anges et aux saints célestes. Dans la Savoie romantique, on a bien procédé de cette façon, avec Amédée VI, et d'autres vieux comtes: cela paraissait aller de soi. En France, on ne voulait créer de figure que nationale, et comme le Moyen Âge était féodal, on le repoussait. Même l'Église gallicane, qui divinisait le monarque absolu, allait dans ce sens. Or, les seigneurs révoltés contre l'absolutisme n'étaient pas réputés, eux, liés même à des divinités païennes, terrestres, leur temps ne le permettant guère. Lorsque Vigny dénonce le lien établi par le clergé français entre Cinq-Mars et la sorcellerie, il n'en profite aucunement pour dire le noble seigneur révolté en lien avec les forces élémentaires, contre l'abstraction catholique: il aurait pu; mais il n'a pas osé.

Théophile Gautier ne relie pas davantage son Capitaine Fracasse à des forces supérieures cachées. C'est encore Hugo qui a le plus convaincu, dans sa pièce de Marion Delorme: son héroïne lutte contre un Richelieu Cardinal_de_Richelieu_mg_0052.jpgqui est explicitement l'incarnation du mal, notamment grâce au vers: Satan ne peut-il pas s'être fait cardinal? Vigny suggérait ce lien avec le diable, dans Cinq-Mars, sans aller jusqu'au bout; Dumas l'inférait, sans évoquer l'occulte. Seul Hugo sera direct dans son idée. Par réfraction, Marion devenait angélique: tout ennemi d'un démon l'est de facto.

Hugo du reste chantera aussi un héros médiéval, mais non français: Frédéric Barberousse, dans Les Burgraves. Indice certain que les Français avaient un blocage avec leur Moyen-Âge propre.

Il était peut-être possible de chanter un héros païen de Paris, comme était Julien l'Apostat: Vigny s'y est employé, dans son méconnu Daphné, plutôt court et abstrait, mais contenant une belle scène néoplatonicienne insérant du merveilleux dans la vie de l'empereur initié qui a bâti le palais impérial dont est issu le Quartier latin. C'est un jalon fondamental, et peut-être que les écrits du grand Charles Duits, mais aussi d'André Breton, sont secrètement dans son droit fil. Mais de nouveau Vigny semble avoir reculé devant l'idée de réhabiliter massivement et glorieusement Julien. Dans ses écrits privés, il a eu de belles pages sur Clovis et ses guerriers à demi enchantés, mais cela n'a pas donné lieu non plus à une grande œuvre.

La crainte de lier l'individu à la divinité est sans doute en rapport avec le succès du marxisme, la nation seule étant supposée divine, et l'individu ne devant faire que la représenter - mécaniquement. On en a le tableau avec Michelet, qui faisait de Jeanne d'Arc non l'envoyée des anges, mais l'expression individualisée de la France, laquelle il faisait absolument divine. N'est-ce pas là, au fond, la suite du gallicanisme tendant à diviniser le monarque? Le catholicisme néomédiéval de la Savoie, de la Franche-Comté, de la Bourgogne (avec Aloysius Bertrand), était plus porté au merveilleux, dans la lignée d'un Dante.

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09/04/2018

Le destin de l'elfe chu (Perspectives pour la République, LI)

earth.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Départ de l'elfe Ornuln, dans lequel je raconte avoir vu embarquer, par une théorie d'elfes, le corps inanimé d'Ornuln mon protecteur dans une superbe nef elfique.

Elle disparut au loin, après avoir franchi une chaîne de montagnes qui découpait l'azur assombri du ciel de sa noirceur plus profonde, et je vis une clarté renouvelée s'élever, se mêler aux étoiles naissantes, puis toute trace de la nef enchantée s'en fut à jamais de mes yeux. Car je ne devais de ma vie revoir Tornither, et quand Ornuln se manifesterait de nouveau à moi, ce serait après avoir emprunté un autre véhicule – que, pour le moment, je ne révèlerai pas.

Me tournant vers Ithälun, je la vis qui tenait sur moi les yeux fixés, et, quand nos regards se croisèrent, elle ouvrit la bouche, et me parla dans un souffle. En soupirant, elle déclara qu'elle regrettait de m'avoir laissé seul avec Ornuln, aussi vaillant fût-il, et aussi béni eût été le moment où il avait pu le démontrer!

Je lui demandai s'il était mort, ou s'il allait mourir, et elle hésita, avant de répondre: «Non point», fit-elle. «Mais il est grièvement blessé, et ne pourra se rétablir qu'avec les dons exprès des entités solaires - celles que les hommes appellent les anges, et qui devront les lui apporter, s'ils agréent sa guérison. Ce n'est cependant pas sûr. En attendant, il dort. Sa femme est auprès de lui – c'est celle que tu as vue pleurant -, et ses fils aussi s'occuperont de lui, pendant qu'il est encore de ce monde. Tu le reverras peut-être un jour - si ce n'est dans cette vie, ce sera dans une autre.

- Tu veux dire, au ciel, parmi les anges? Au paradis?» demandai-je naïvement. Elle rit, et dit: «Puisse-t-il en être comme tu le dis! Mais tu devras, Rémi, apprendre que les mots utilisés par les hommes pour désigner les mystères qui les entourent ne sont pas toujours appropriés, notamment quand ils sont anciens, et qu'ils ne renvoient plus qu'aux images que les hommes se sont faites de ces choses. J'ai dit, entends-le bien, que tu le reverras sans aucun doute dans une autre vie, et cela pourrait aussi être après une seconde naissance, non dans le ciel, au paradis, mais sur terre, dans un autre temps - lorsque la Terre, elle-même, aura assez parcouru de chemin, dans l'immensité cosmique, pour faire apparaître l'endroit où elle se trouve comme étant un ciel pour les hommes qui y ont vécu dans une époque antérieure! Car, tu ne le sais pas, ou ne mesures pas les effets de ce que tu sais, mais la Terre voyage, elle ne reste pas immobile, et c'est ainsi que les époques se succèdent, non en revenant toujours au même point, mais en gravissant des marches. La Terre tourne en spirale, s'élevant vers un point obscur, que l'étoile polaire toutefois manifeste aux yeux, et le ciel d'hier est la terre de demain – à moins que ce ne soit le contraire, et que la Terre ne cesse de tomber, la Terre d'aujourd'hui devenant le Ciel de demain: qui le sait? Ce ne sont d'ailleurs pas des vérités contradictoires, même si elles te paraissent telles. Mais ton esprit est encore informe, et ne peut saisir ce mystère. Ne t'en préoccupe donc pas, il te sera révélé quand tu le seras prêt, un autre jour.

«Sache seulement qu'il arrivera un moment où la Terre, avançant sur son chemin en faisant des cercles s'enroulant dans l'éther cosmique, loin de revenir jamais à son point de départ, rejoindra Ornuln où il sera lui-même parti. Tu peux, si tu le veux, te représenter cela comme une élévation prématurée de cet ami, rejointe plus tard par la Terre qui supporte tes membres. Il renaîtra, pour ainsi dire, quand la Terre croisera de nouveau sa route, et vous vous reverrez.

«Un autre jour, comme tu l'as suggéré, citant indirectement les sages de ta race qui ont songé à ces choses, la Terre atteindra un seuil fatidique, et, face à la puissance qui sera devant elle, ne pourra rien faire d'autre que se dissoudre. Mais un peu plus loin, portée par son élan, elle se reformera, et même plus grande, plus belle, comme cela a été pensé. Cependant, tiens pour assuré que c'est avant ce moment fatidique et terrible que tu reverras ton cher ami Ornuln, à cet égard ne connais aucune crainte!»

(À suivre.)

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18/03/2018

Jupiter Président

jupiter_et_semele_detail_jupiter_and_semele_detail.jpgLisant The King of Elfland's Daughter, de Lord Dunsany (1878-1957), je me suis souvenu de la présidence jupitérienne d'Emmanuel Macron. En effet, dans ce roman féerique, l'écrivain anglo-irlandais racontait que le royaume immortel des Elfes était dirigé par un roi disposant de runes magiques pouvant vaincre et défier le Temps. Il levait la main, inclinait la tête, prononçait quelques paroles, et siégeait sur un trône d'arc-en-ciel.

Or, malgré la prétention à s'appuyer sur les mythologies celtique et germanique, il n'était pas difficile de reconnaître, en ce personnage, le Jupiter de la mythologie classique, imposant sa volonté à Saturne maître du temps, et figeant une partie du cosmos pour permettre aux dieux d'y demeurer sans jamais vieillir - à l'abri du dieu des chrétiens qui ordonne la mort.

Car la dimension est présente chez Lord Dunsany: les anges ne veulent pas que le roi des elfes s'impose, mais il en a le pouvoir, et même celui d'englober une communauté humaine, de la rendre immortelle aussi. Peu importe le jugement divin, dit-il: c'est ce que veut ma fille, amoureuse du prince mortel du lieu. C'est plaisant, car au Moyen-Âge, on assurait que les dieux ne savaient quoi faire de leur immortalité, qu'ils s'ennuyaient pour ainsi dire à mourir, et Maurice Dantand, qui était catholique, a montré comment, perdant leurs pouvoirs à l'arrivée de Jésus-Christ, les dieux de l'Olympe sont eux-mêmes partis de la sphère terrestre et ont regagné le ciel profond dont ils venaient - le centre étincelant de l'univers!

Mais Lord Dunsany appartenait à l'aristocratie, qui autrefois pensait pouvoir imposer sur terre un ordre divin. Et je me suis souvenu du président de la France, de son roi élu, siégeant tel un nouveau Jupiter, tentant d'imposer la France éternelle au monde, telle une majestueuse figure de Gustave Moreau - prenant la fée du pays sur ses genoux.

Emmanuel Macron est persuadé, je pense, qu'il faut donner cette image, et peut-être même croit-il, un peu comme Charles de Gaulle, à sa vertu magique, qu'elle peut se cristalliser à partir de la pensée.

En un sens, c'est beau, mais je suis sceptique. Louis Rendu, annonçant Pierre Teilhard de Chardin, disait que les nations étaient l'émanation de la nature, au même titre que les montagnes et les plantes, et que la loi était sainte seulement si elle était universelle. Il proposait donc celle de l'Église catholique - Jésus-Christ en quelque sorte transfigurant Jupiter et l'étendant dans l'univers entier.

img182.jpgJe ne sais pas si l'institution romaine a un tel pouvoir, mais il faut avouer que l'idée de Rendu relativisant les nations n'est pas mauvaise. L'individu, sans doute, a en lui un noyau immortel, plus que la nation. Les individus se liant librement font luire entre eux une flamme. Cela ne peut pas être imposé. Cela commence donc par le couple, comme les poètes l'ont souvent dit. Cela finit par l'humanité entière. Le trône de Jupiter ne saurait être qu'une étape.

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12/03/2018

Le départ de l'elfe Ornuln (Perspectives pour la République, L)

alien_spaceship_in_the_mist_by_wonderis-d5kt23d.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Retour de Tornither le Brave, dans lequel je raconte que l'immortelle Ithälun, ma suprême protectrice, a prié les puissances solaires et Tornither de bien vouloir revenir, pour une raison inconnue. Et voici qu'un navire volant survint, et que des elfes en descendirent, hommes et femmes, conduits par Tornither vêtu d'une bure.

Passant à la suite du moine, ils s'inclinèrent tous, un à un, devant moi, qui étais plus gêné que jamais - et se dirigèrent vers Ornuln, qu'ils soulevèrent dans leurs bras, et posèrent sur un brancard que portaient deux elfes terminant la file. La femme en larmes, qui elle aussi s'était inclinée devant moi, avait la main posée sur le cœur d'Ornuln, et le regardait. Un manteau couvrait ses épaules et sa tête, et sous le capuchon avait les yeux à peine visibles; mais leur éclat était rehaussé par les larmes, et ils m'impressionnèrent, car ils étaient comme deux étoiles dans l'obscurité de la nuit. Qui était-elle? L'épouse d'Ornuln? Sa sœur? Dans son regard était davantage que ne rencontrait mon œil. Un monde de tristesse et d'étoiles tombantes s'y déployait, comme une terre inconnue, qui n'était pas d'en bas, mais d'en haut, mais dont chaque larme était un ange rejeté du ciel par le désespoir. Dans le néant cosmique ils faisaient comme des météores qui s'éteignaient dans les profondeurs, et la vision me stupéfia, et mon cœur se gonfla, et mes pensées se brouillèrent, et mes larmes jaillirent en torrents. Jamais je n'avais ressenti une telle peine, et je ne saurais la redire: elle dépassait tous les mots que je pourrais utiliser.

Murmurant un chant étrange, à la fois sourd et redondant, qui ajoutait de la lourdeur à la douleur couvant dans les poitrines, les elfes repassèrent devant moi, cette fois sans me regarder, et s'en retournèrent vers le navire des airs. Ils y entrèrent, et le moine mystérieux les suivit, disparaissant dans la carène après avoir salué d'un signe de tête Ithälun; mais lui ne me regarda jamais, comme s'il me reprochait ce deuil sinistre - ou bien comme si je n'existais aucunement. Sur eux la porte coulissante se referma, silencieusement et dans un souffle, et, dans un autre souffle à peine audible, le navire s'éleva dans les airs. De sa carène d'or, une étrange clarté bleue plut sur la terre, s'éparpillant en flocons, et la vision m'en bouleversa, tant elle était belle. Et j'eus soudain en horreur les machines des hommes, pâles copies de ces machines elfiques, et, tout en comprenant que, plus qu'on ne le savait, les premières étaient inspirées par les secondes (que les inventeurs voyaient dans des rêves qu'ils oubliaient ensuite), leur nature, si corrompue par les limites de la science humaine, me sembla honteuse, comme si les mortels, en les fabriquant selon leurs voies naïves, trahissaient les dons qui leur étaient faits. D'objets fluides comme la pensée, ruisselant de lumière et vivants par eux-mêmes, les hommes faisaient des choses mortes, lourdes, bassement matérielles; d'œuvres d'art servant aussi utilement les gens, ils faisaient des engins hideux qu'ils tâchaient de décorer; de formes changeantes, obéissant mystérieusement à la pensée, souples et subtiles, ils faisaient des outils figés dans le métal, bientôt gagnés par la rouille. Ne savaient-ils pas ce qu'était une machine du monde enchanté? Le sauraient-ils jamais? Au reste, en connaissais-je, moi-même, le secret?

Il me vint soudain le désir de relativiser cette supposée trahison. Je songeai que, hélas! les hommes faisaient ce qu'ils pouvaient, et qu'ils n'étaient pas les maîtres complets de leur destin. Peut-être même valait-il mieux créer ces copies erronées et déformées, que rester à ne rien faire en attendant de pouvoir en créer des reflets plus dignes. Je ne le savais pas, je ne pouvais en décider; je connaissais seulement ma faible capacité à m'intéresser aux machines - mais le plaisir que j'avais à m'en servir quand j'en avais besoin, inconséquent que j'étais!

Cette nef elfique était si pure, si légère, si aérienne, qu'on l'eût confondue avec un nuage, si elle avait vogué dans le ciel périssable. Un éclat si grand était en elle, toutefois, que l'on eût hésité, si le soleil couchant n'eût pas rendu ce nuage doré, à ne pas y voir une comète - si vive était sa beauté, noble son vol, fin le sillon d'or qu'elle laissait derrière elle dans l'air! Les mots me manquent, pour la peindre. Les corps célestes seuls étaient à sa mesure.

(À suivre.)

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04/03/2018

Isis dans la légende dorée de Paris

isis.jpgJ'ai récemment, ailleurs, évoqué les éléments de mythologie parisienne contenus dans la littérature depuis l'époque où l'on écrivait en latin - si malheureusement rejetée par les intellectuels ordinaires, puisqu'elle reste quand même, en France, la référence en matière de merveilleux. Il faut savoir que l'ésotérisme local a constamment fait de la déesse égyptienne Isis l'origine de la cité, qu'il a estimé qu'à l'origine, celle-ci s'est créée autour d'un temple qui lui était voué, et qu'ainsi s'explique son nom. Pourquoi pas? Il y a bien des rapports entre Notre Dame et Isis, chacun le sait, et les deux étaient liées à la Lune par les temps anciens. Le nom de Paris vient du peuple des Parisii, qui étaient une subdivision des Belges, mais rien n'empêche, après tout, leur nom de venir d'Isis, ce peuple ayant pu s'appeler en celte, pour ainsi dire, les fils d'Isis. Tout a pu commencer par un petit centre de mystère créé par un prêtre égyptien, ou un Celte venu s'initier en Égypte, sur une île de la Seine. Voltaire évoque cette idée, puis Gérard de Nerval, puis Victor Hugo, et elle avait été énoncée déjà à la Renaissance par un savant local (dont j'ai oublié le nom).

Dans mon article précité, j'ai affirmé que cette déesse n'avait pas, néanmoins, donné lieu à des mythes mémorables, dans la littérature connue, sinon sa description comme un squelette hideux, à l'origine de la Bastille, chez Hugo, et quelques poèmes bizarres de Gérard de Nerval. Même André Breton, voulant caractériser l'âme de Paris, préfère évoquer Mélusine, ce qui est curieux, car elle est traditionnellement liée au Dauphiné - parfois au Poitou. Mais elle aussi est une divinité païenne ayant survécu au christianisme: c'est indéniable.

Il a pu y avoir un mythe antique, raconté par les druides, sur Isis, si vraiment son culte a créé Paris: ils ont pu raconter une histoire sur sa venue au bord de la Seine ou, pour mieux dire, sur son île. Mais il n'en est rien resté.

À moins qu'il ne faille la retrouver dans la légende de saint Marcel, neuvième évêque de Paris. Celle-ci marcel.jpgraconte en effet que du tombeau d'une dame auguste était né un abominable dragon, qui dévorait les pauvres filles vendant leur corps - ou l'offrant sans respect. Marcel l'abattit d'un coup de crosse dont il jaillit un éclair.

Le monstre foudroyé atteste que Paris ne fut jamais exempte de merveilleux, comme veulent le faire croire les rationalistes qui essayent d'imposer leur philosophie depuis la capitale.

Ce récit fait référence à des principes médiévaux qu'il est utile de rappeler. On regardait en effet les anciens dieux comme de grands hommes abusivement divinisés sous l'influence du démon, sur le modèle d'Auguste et de son épouse, vénérés dans des temples où justement les chrétiens avaient refusé d'officier. Le tombeau de la dame dont est sorti le dragon a donc pu être en réalité un temple d'Isis, ou, plus subtilement, le tombeau d'une dame dont les anciens Celtes pensaient qu'elle l'avait incarnée.

Au bout du compte, c'est encore La Légende dorée, qui a élaboré le mythe le plus complexe sur Isis, et Victor Hugo, plus qu'on ne croit, en a repris l'esprit: le dragon avait survécu dans les pierres de la Bastille.

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16/02/2018

Le retour de Tornither le Brave (Perspectives pour la République, XL)

Cosmic-woman.pngCe texte fait suite à celui appelé L'Élixir de l'Immortelle, dans lequel je raconte que, après avoir versé dans la bouche de mon elfe protecteur un étrange élixir doré, l'immortelle Ithälun s'est tournée vers le soleil couchant et s'est mise à parler dans un étrange langage dont je devais apprendre qu'il était l'origine de toutes les langues humaines.

Sur le moment, néanmoins, je ne compris absolument pas ce qu'elle disait, ni même si elle parlait, ou simplement chantait des sons dénués de sens; car cela m'en donnait l'impression, le langage qu'elle utilisait étant incroyablement mélodieux et rythmé, de telle sorte qu'en parlant elle semblait chanter, et que, dans mon cœur, tomba alors comme un ruissellement de lumière, un flot de clarté qui, curieusement, me sembla aussitôt remonter, couler dans les airs et défier la pesanteur terrestre - comme si cela était possible. J'eus aussi l'impression bizarre que les sons en étaient pareils à une langue humaine inversée, comme si, en les créant, elle remontait le temps! J'eus la vision d'une forme allant chercher, dans le passé, l'elfe Ornuln juste avant qu'il ne fût mortellement blessé, et laissant, à sa place, une forme vide, un double qui n'avait que l'apparence d'Ornuln, et qui n'était pas lui. Cette forme était splendide, lumineuse, et ressemblait à Ithälun sans être elle. Le temps avait tremblé sous mes yeux, et une ouverture s'était faite dans l'espace. Ce ne fut que fugitif.

Cette vision manqua pourtant de me briser le cœur. Elle fut bientôt recouverte d'une nappe d'étincelles qui jaillissaient en gerbes, à la façon d'une neige de lumière, et dont j'avais le sentiment qu'elle était mue selon sa volonté propre, ainsi que des poissons en banc. Et je tendis la main, croyant pouvoir les toucher, les saisir, mais tout disparut, et je n'avais la main que sur l'épaule d'Ithälun, que je retirai aussitôt.

Elle tourna la tête vers moi, et sa beauté me donna comme un coup au cœur. Je baissai les yeux. Puis, les relevant, je lui demandai, en tremblant, ce qu'elle avait fait. Elle ne me révéla pas tout: elle ne le pouvait pas, disait-elle. Je devais seulement savoir qu'elle avait prié les puissants êtres solaires, mais aussi demandé à Tornither de venir: car il l'entendrait, disait-elle, ainsi qu'un écho renvoyé par l'astre du jour. Cela me paraissait étrange. Et lorsqu'elle se tut, je n'osai rien dire. La splendeur de ses mots et des images qui m'en étaient venues faisait un tel contraste avec l'horreur de la langue, tout aussi obscure à vrai dire, et du visage, que j'avais toujours sous les yeux, de Borolg, que j'en étais bouleversé. Ithälun d'ailleurs avait tourné la tête vers le soleil, qui s'enfonçait derrière la montagne, en la baignant d'une brume de feu: elle semblait s'y fondre comme un quai submergé par la mer.

Puis, me regardant à nouveau, baissant pour ainsi dire ses yeux jusqu'à ma misérable personne, Ithälun dit: «Il va venir.» Je demandai: «Qui?» Elle répliqua: «Tornither. Tornither le Brave! Il va venir.» Comment le savait-elle? Je ne le saurais jamais. Mais elle était absolument sûre d'elle. Quel signe avait-elle distingué, qui m'avait échappé? Quel vol d'oiseaux, quel reflet des rayons du soleil sur le roc de la montagne, sur le cristal de la rivière, sur la neige de la fleur, sur les perles de la cascade qui tombait à ma droite? De nouveau je n'osai l'interroger, et quand j'y fis plus tard allusion, elle ne répondit rien, ne voulant le révéler.

Or, le même vaisseau brillant qui avait emporté Ithälun alors revint, et voici! le moine qui avait remplacé à mes yeux effrayés le géant de feu qui me tourmentait en descendit, s'appuyant sur son bâton, marchant sur une passerelle d'or. Des elfes le suivirent, que je ne connaissais pas, et dont le visage était sombre. Plusieurs étaient des femmes, de la même race, sans doute, qu'Ithälun, quoiqu'elles ne fussent pas armées, et que leur beauté, leur éclat fût moindre; l'une d'elles pleurait abondamment.

(À suivre.)

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08/02/2018

La Providence dans les glaces selon Jules Verne

verne.JPGJ'ai lu, pour des raisons professionnelles, Un Hivernage dans les glaces, roman de Jules Verne, et j'ai été surpris de la qualité du récit. En soi, en effet, le style, quoique précis et varié, très maîtrisé, de Verne, ne m'enthousiasme pas, car il est mécanique, il me fait pour ainsi dire penser à la tour Eiffel: les personnages ont une psychologie stéréotypée, étant soumis à des pulsions plutôt banales, et la nature est peinte sans poésie, c'est à dire sans métaphores et personnifications notables.

Mais Verne est tellement bien renseigné, sur la nature objective des milieux insolites, qu'il ne laisse pas d'intéresser rapidement, d'autant plus qu'il distille leurs singularités avec habileté, tout au long de l'action, les confrontant à des êtres humains qui en sont eux-mêmes surpris - ou inquiets, selon les cas. Ceux-ci déploient évidemment une ingéniosité brisant les obstacles relevant de la glorification de l'esprit technique, mais, d'un autre côté, la narration sait se placer au cœur des événements les plus violents et les plus brutaux, d'une façon qu'on ne connaît plus en France, et qui est devenue l'apanage presque exclusif des Américains.

Le plus beau néanmoins est que les faits s'enchaînent selon une philosophie judicieuse, qu'on a eu grand tort de renier. Traditionnellement, quand une histoire se finissait bien, c'est que les dieux intervenaient; quand ils n'intervenaient pas, elle se finissait mal. Or cela participe d'une profonde sagesse, qui nous vient du fond des âges, et qu'a rejetée stupidement le marxisme en voulant faire croire que les propriétés de la matière faisaient tourner les choses spontanément au bien.

De fait, la vie même n'est qu'un miracle, dans l'espace physique, et tout le monde doit mourir, selon les principes les plus évidents de l'existence. Cela ne peut donc pas se finir bien, si la natureancient-of-days-by-william-blake-1794.jpg s'impose. Il faut qu'un miracle survienne - issu du ciel, s'imposant à la terre.

Et c'est ce qu'a respecté Jules Verne - à la suite de Molière, dont les comédies se terminaient bien grâce à la Providence. Les bons s'en sortent au moment où, attaqués par des traîtres qui prennent le dessus, ils voient surgir des ours attisés par la faim. Les fauves assaillent les méchants qu'ils voient debout, et cela permet aux autres de se débarrasser d'eux. Ensuite tout se passe à merveille. Jules Verne nomme alors explicitement la Providence.

Las, les éditeurs scolaires de ce noble ouvrage ont traduit, en note, ce mot par hasard - peut-être poussés par quelque démon matérialiste qu'on ne nommera pas. On comprend, si la critique scolaire de Jules Verne réduit la Providence au hasard, pourquoi les romanciers et scénaristes français sont devenus si médiocres, lorsqu'il s'agit de mener à bien une intrigue.

Cela rappelle, bien évidemment, les éditions des romans de Victor Hugo destinées aux écoles et édulcorées de leurs anges. N'assumant plus leur tradition venue des anciens, les Européens reculent toujours plus face aux Américains, qui, il faut l'avouer, assument encore la Providence, comme Jules Verne.

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23/01/2018

L'élixir de l'Immortelle (Perspectives pour la République, XXXIX)

elixir.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Main sur l'épée ferme, dans lequel je raconte que l'elfe qui me protégeait, aidé de mes faibles paumes, est parvenu à vaincre l'homme-sanglier qui m'attaquait, mais en subissant des plaies mortelles, et qu'à mon appel l'immortelle qui m'avait d'abord conduit avait accouru.

Ithälun alors se leva, et retourna l'homme-sanglier, bien qu'il fût un colosse, regarda dans les yeux, qu'il maintenait ouverts. Le monstre prononça quelques mots étouffés dans sa langue étrange, et Ithälun répliqua: «Te tuer, monstre? Non, car tu n'es pas assez digne de haine, à nos yeux, et nous userons envers toi du fouet pour les méchants le plus cinglant, et c'est la bonté.»

Borolg serra les dents et sembla ressentir un redoublement de souffrance, à ces paroles. Il fit entendre un nouveau gémissement. Ithälun lui ordonna: «Silence!» et lui abattit sa paume, que gantait l'argent, sur le front. Un éclair jaillit, et le monstre perdit conscience. Quoi qu'elle eût dit, je voyais la colère dans les yeux de la fée; et elle déformait, aussi, son beau visage.

Puis elle revint vers l'elfe. À sa ceinture, elle ouvrit une pochette,y plongea ses doigts, et en sortit une fiole contenant un liquide jaune et brillant, éclairant la pénombre de la tente où nous nous tenions toujours. L'éclat m'en rappela la topaze, comme si elle y avait fondu.

J'étais fasciné par le moindre des gestes de l'Immortelle: c'est pourquoi je m'en souviens si précisément.

Elle ouvrit la fiole, dont le bouchon se tirait, et en versa le contenu entre les lèvres à Ornuln. Il s'écoula dans sa bouche ensanglantée comme de la lumière, lorsque la fiole fut vide, l'elfe s'apaisa, semblant ne plus souffrir, tandis qu'une vague lueur d'or paraissait dans son souffle. Il ferma les yeux, reprit un semblant de couleurs, puis s'endormit. Son corps luisait faiblement, à mes yeux peut-être trompés. Je ne savais si je l'imaginais, ou le voyais. Le liquide de la fiole avait-il une telle puissance? C'eût été par trop extraordinaire.

Ithälun posa délicatement la tête d'Ornuln sur un coussin, le regarda un instant de son œil inquiet, soupira, et se leva. Elle tourna les yeux vers le soleil couchant, et voici! des larmes y coulaient, reluisantes aux rayons rasants de l'astre. Jamais je n'avais vu cette dame si belle, si splendide, si pareille à la vierge sainte que les peintres médiévaux d'Italie si bien peignirent! Il me parut qu'elle était un astre, et qu'un miracle lui avait, sous mes yeux, donné l'apparence d'une femme; il me parut qu'elle était l'étoile du soir, qu'elle était celle que les anciens appelaient Vesper et qui était l'étoile de Vénus - celle que la déesse de l'amour portait au front, quand elle siégeait parmi les dieux! Elle regardait le soleil se coucher comme si elle devait lui succéder, et guider après elle, roulant dans son sillage comme une poussière, le peuple des étoiles tout entier.

Puis elle leva les bras, et parla. La langue qu'elle utilisa m'était inconnue. Elle me révéla, plus tard, qu'il s'agissait de celle que son peuple avait lorsqu'il arriva sur Terre, une fois quitté l'orbe lunaire qu'il occupait précédemment, et qu'elle était comme une langue des anges juste rendue audible par les vents terrestres. Depuis, les langues avaient connu une décadence, s'étaient corrompues, même au pays des génies. Mais que je susse bien que toutes les langues humaines étaient issues de celle des Immortels, et que celui que la Bible nomme Adam n'en parla jamais d'autre!

(À suivre.)

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21/12/2017

La main sur l'épée ferme (Perspectives pour la République, XXXVIII)

ithalu.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Combat de l'homme-sanglier, dans lequel je raconte que l'elfe qui me protégeait a essayé de me défendre contre un homme-sanglier hideux qui cherchait à me tuer. Mon protecteur malheureusement ne put résister à sa puissance.

Lentement, lourdement, il marcha dans ma direction. J'étais plus mort que vif. Pris d'un réflexe inexplicable, je m'exclamai, sans comprendre ce que je disais: «Mère! Mère!» - et je joignis les mains, après avoir fait un signe de croix. Le monstre s'arrêta, surpris. Cela donna le temps à l'elfe de se relever et, malgré sa blessure et son bras pendant, de se jeter sur le monstre. S'accrochant à son cou, il passa le bras droit devant lui, et planta dans sa poitrine l'un des deux couteaux tombés à terre qu'il avait ramassé en courant. Borolg rugit, et, se retournant brusquement, fit choir l'elfe. Celui-ci, malgré la souffrance, se remit sur ses pieds, mais il ne put éviter le coup de massue que le monstre alors lui donna. À peine en atténua-t-il la violence, lorsqu'il l'accompagna d'un mouvement soudain en arrière; de son visage meurtri n'en jaillit pas moins une gerbe de sang, qui se mêla à ses longs cheveux blonds; et il tomba à terre. Je le crus mort. J'en fus horrifié.

Mais quand le monstre se retourna vers moi, je ressentis, aussi, une colère et, au lieu de fuir, je me jetai entre ses bras sur le couteau à peine planté, pour l'enfoncer jusqu'à la garde.

La lame en était longue. De nouveau, le sanglier-homme rugit. Il lâcha même, cette fois, sa masse ferrée, de la peine qu'il ressentit. Il arracha le poignard, et du sang jaillit de la plaie.

Il était noir et épais, presque gluant, dégageait une odeur nauséabonde, et voici qu'un profond dégoût me saisit.

Le monstre, affaibli, mit un genou à terre. Il grommelait sourdement d'horribles mots qui vibraient de menace et dont le sens précis, toutefois, m'échappa encore.

À ma grande surprise, derrière lui je vis se mettre debout Ornuln. Il titubait, et avançait à grand-peine, et le sang ruisselait de son crâne ouvert. Sifflant entre ses dents, il disait: «Borolg... Borolg... Maudit sois-tu...» Le monstre ne l'entendait pas, submergé de souffrance, et gémissant bruyamment.

Péniblement Ornuln ramassa l'autre poignard tombé à terre, puis, il s'écroula, plutôt qu'il ne se jeta, sur le monstre et enfonça sa lame dans sa gorge par le côté droit du cou.

Cette fois Borolg se tut. Il tomba à terre. Mais je pus voir qu'il respirait toujours. Était-il indestructible?

Ornuln lui aussi tomba. Je me précipitai vers lui. Sa tempe paraissait défoncée, sa mâchoire brisée. Chaque mot qu'il prononçait exhalait une immense souffrance. Pleurant à chaudes larmes, je ne savais que faire, ni comment sauver ce compagnon, cet ami vaillant qui avait donné pour moi sa vie. Le prenant dans mes bras, je lui dis des mots de réconfort, et d'affection. «Le temps est venu, pour moi, apparemment», fit-il alors. «Mais ne t'inquiète pas, je retournerai au pays de mes ancêtres, et ne serai pas malheureux, quoique dans l'incapacité de reprendre un corps pour toi visible avant de nombreux éons!

- Non, non!» m'écriai-je. Et, de nouveau, sans que je comprisse pourquoi, je dis: «Mère! Mère!», en traçant une croix dans l'air.

Rien ne se produisit, d'abord. Puis j'entendis un souffle. Un vent s'était levé. Soudain, une forme brillante apparut devant moi: Ithälun était revenue. Elle était pâle comme un linge. Elle regarda l'elfe Ornuln, puis s'agenouilla près de lui: «Ornuln, Ornuln», murmurait-elle, émue. «Qu'as-tu fait, Ornuln? Pourquoi ne m'avoir pas appelée? Pourquoi n'étais-je point là, grands Dieux?» Ornuln, la voix déformée par la douleur, répondit: «Tu le sais, princesse, tu le sais: il fallait que je fisse mes preuves.» Le sens de ce dialogue m'était pour l'essentiel obscur.

L'elfe reprit: «Borolg, est-il...?» Ithälun regarda le monstre, et dit: «Il vit.

- Bien», répondit, bizarrement, mon pauvre protecteur.

(À suivre.)

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07/12/2017

La poésie de Léopold Sédar Senghor

femme.jpgÀ l'Emmaüs de Cranves-Sales, je trouve un volume rassemblant les principaux recueils de poèmes de Léopold Sédar Senghor, qui ont toujours attisé ma curiosité. En effet, je suis dans la pensée que la France est enfermée dans son matérialisme de principe, et que l'imagination est dans les faits libérée chez des auteurs francophones non français, tel l'Américain Charles Duits. La théorie peut bien en être défendue par André Breton, elle n'est appliquée pleinement que par des étrangers - parmi lesquels les Suisses, que ce soit en s'appuyant sur des mythologies exotiques comme Blaise Cendrars ou sur les traditions locales comme Ramuz et Gonzague de Reynold.

Senghor était sénégalais, et l'assumait. Les premiers recueils sont une mise en français du chant épique des griots, avec les esprits des lieux et les génies des tribus, les ancêtres veillant, le souvenir des combats d'autrefois. Il s'y mêle des revendications légitimes, liées à l'universalité des valeurs de la République qu'intelligemment Senghor fait émaner du catholicisme: ne voulant aucunement rompre avec la divinité et ne croyant pas à la lutte des classes, il a rapidement abandonné le communisme, à la mode chez les peuples aspirant à la liberté, pour adopter la doctrine plus profonde et plus juste, plus subtile de Pierre Teilhard de Chardin. Et dans ces premiers recueils, l'articulation entre l'esprit universel, la personne cosmique et catholique de l'humanité entière, et la mythologie africaine a quelque chose de grandiose, qui m'a enthousiasmé infiniment.

On sent, avec son recueil le plus célèbre, Éthiopiques (1956), un léger infléchissement de la pensée. Senghor s'efforce de créer une mythologie nouvelle, propre à l'Afrique et participant du Surréalisme. Il dépasse le nihilisme de celui-ci pour rejeter l'idée de l'Absente et adopter celui de la Présente - peignant une dame sublime, une déesse, qui est l'âme même de l'Afrique. C'est l'aboutissement de son cheminement poétique:

Ses mains d’alizés qui guérissent des fièvres
Ses paupières de fourrure et de pétales de laurier-rose
Ses cils ses sourcils secrets et purs comme des hiéroglyphes
Ses cheveux bruissants comme un feu roulant de brousse la nuit.
Tes yeux ta bouche hâ! ton secret qui monte à la nuque…
mamiwata.jpg[…]
Woï! donc salut à la Souriante qui donne le souffle à mes narines, et
engorge ma gorge
Salut à la Présente qui me fascine par le regard noir du mamba, tout
constellé d’or et de vert […].

Elle est bien l'Esprit, le mot qui inspire le poète - et, dans les ténèbres, l'âme des hommes. Senghor, comme le disait Jean-Luc Bédouin définissant le Surréalisme, met à jour les archétypes collectifs en les faisant siens; il forge des mythes.

Pour les recueils qui suivirent, je suis demeuré sceptique, car le poète s'emploie à illustrer ses sentiments d'amour tristes par des images exotiques, et si parfois les vieilles fulgurances reviennent, il donne l'impression de se répéter et d'être tourné surtout vers soi et ses problèmes domestiques, peut-être sous l'influence des poètes parisiens – ou bien, accaparé par ses importants soucis, avait-il perdu part de son génie?

Il en a, quoi qu'il en soit, suffisamment montré pour qu'on le loue.

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29/11/2017

Le combat de l'homme-sanglier (Perspectives pour la République, XXXVIII)

boarcreature.jpgCe texte fait suite à celui appelé Face à l'Homme-Sanglier, dans lequel je raconte que l'elfe qui me conduisait, Ornuln le Fier, et moi avons été attaqués par un monstre horrible, mêlant l'homme au sanglier et qu'une flèche n'avait pas pu faire reculer, ni l'assaut de mon ange gardien, repoussé par lui d'un violent coup de poing.

Il s'avança, prêt, visiblement, à me détruire d'un geste, et en ayant bien l'intention. Mais deux lames virevoltèrent dans l'air en jetant un éclat et se plantèrent dans sa poitrine épaisse: il s'agissait de deux couteaux fins d'Ornuln, qu'il avait jetés de loin.

Le monstre poussa un petit cri, plus de rage que de douleur, je pense, car il arracha sans peine les poignards, et en profita pour arracher aussi la flèche, dont un souffle de sang jaillit, mais qui fut bref, comme s'il avait des facultés spéciales de cicatrisation. Car je ne revis pas couler la plaie, après ce brusque arrachement.

Il reprit sa marche pesante en ma direction. Le sol tremblait, sous ses pas.

Or, bondissant, Ornuln se tint entre lui et moi, et le tança avec vigueur: «Tiens-toi éloigné, Borolg», lui lança-t-il. «Tu ne peux pas toucher cet homme; il t'est proscrit!» Le monstre le regarda, ouvrit la bouche et hurla. Puis un son plus articulé en sortit, que je ne compris néanmoins pas. Ornuln répondit: «Non, Borolg! Non, tu n'as aucun droit sur lui, ni sur aucun autre être humain. Ton maître est un fourbe, et un menteur. Son orgueil l'étouffera, et tu étoufferas avec lui!»

À ces mots, le dénommé Borolg, ou homme-sanglier, fut fou de rage. Avec plus de célérité qu'on l'eût cru possible au vu de sa taille et de sa corpulence, il se jeta sur l'elfe. Mais celui-ci fut plus vif encore.

S'écartant comme un météore de la trajectoire du monstre, il plaça un pied devant sa jambe droite pour le faire trébucher, et fit voler son autre pied vers sa figure, d'un coup magistral qui eût ridiculisé tous les champions humains de kung-fu ou de savate. Un bruit sourd se fit entendre, et la mâchoire du monstre fut projetée en haut. Du sang en jaillit, et Borolg gémit. Mais il n'en fut pas abattu pour autant. Il fut même rendu plus furieux encore. Il leva sa masse vers l'elfe et l'abattit de toute la force de son bras. Ornuln plaça son épée devant l'arme du monstre, et parvint à la détourner par un coup de revers. Continuant sur son élan, l'elfe se retourna, mit la pointe de son épée vers l'arrière et, la faisant glisser à droite de son flanc, la lança vers le ventre du monstre. Mais celui-ci repoussa l'elfe de sa puissante main gauche, et le coup ne fit qu'effleurer ses côtes.

L'elfe et le sanglier-homme se regardèrent dès lors. Le second fit entendre quelques mots d'une langue horrible, plus crachés qu'articulés, et, bien que je n'en comprisse pas le sens, le ton avec lequel ils étaient prononcés fit se dresser mes cheveux sur ma tête. Ornuln ne répondit rien. Je vis alors que du sang coulait d'une plaie qu'il avait à l'épaule gauche, et que son bras était lâche, et ne bougeait plus. Il avait dû prendre un coup de défense lors de son mouvement d'attaque, qui n'avait pas surpris comme il l'espérait le monstre à tête de porc. Il tenait toujours néanmoins son épée de sa main droite, et était en garde, prêt à laisser l'autre s'embrocher sur la lame, s'il était assez fou pour se jeter sur lui sans réfléchir.

La fatigue se lisait sur les traits de l'elfe, et la sueur coulait sur son front. Non une peur, mais une tristesse se dessinait au fond de ses yeux. Toutefois, quand le monstre fit un mouvement vers lui, il fronça les sourcils et reprit tout son courage. De nouveau les armes s'entrechoquèrent, mais la lame d'Ornuln se brisa, et de sa main gauche fermée Borolg le frappa et l'envoya à plusieurs mètres devant lui. Il s'avança, visiblement, pour l'achever, et l'elfe s'accouda et le regarda, mais c'est alors que le monstre se souvint de moi, apparemment, car, levant le nez, il renifla bruyamment, et se tourna vers ma tremblante personne.

(À suivre.)

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20/10/2017

Démocratie et programme électoral (Catalogne, II)

parlement-catalogne-indépendance.jpgOn rencontre beaucoup de philosophes qui reprochent au parlement catalan d'avoir appliqué le programme pour lequel il a été élu: entamer une procédure d'indépendance. La constitution et le roi sont tellement plus importants que les programmes électoraux! Au fond on donne des postes d'élus aux locaux pour qu'ils se sentent importants, et peut-être même que les programmes ne sont faits que pour donner l'illusion au peuple que les élus le représentent.

Cela me rappelle qu'une loge maçonnique, en France, se disant républicaine idéalement a un jour écrit aux parlementaires pour leur recommander de ne pas voter la Charte européenne des langues minoritaires et régionales comme ils en avaient l'intention; en effet, c'était dans le programme de François Hollande, sous la bannière duquel ils avaient été élus. La république, donc, cela peut être de ne pas respecter le programme pour lequel on a été élu; cela peut consister à ne pas représenter le peuple.

On pourrait faire remarquer que ce point était secondaire parmi ceux du candidat Hollande; mais on ne peut pas vraiment prétendre qu'il en aille de même pour l'indépendance de la Catalogne. Tout le monde le sait parfaitement.

Par ailleurs, pour aborder la question de fond sur les langues, vu.jpgVaugelas disait que le français était la langue de la Cour, c'est à dire du Roi; les langues régionales sont évidemment celles du peuple. La république française, comme la démocratie espagnole, a sa force dans la défense de la monarchie.

Joseph de Maistre annonçait que la république consisterait en une poignée de républicains avec des millions de sujets. Et Rousseau indirectement l'avait prévu, aussi, en affirmant que la république ne pouvait avoir que la taille d'une ville, que s'il y en avait plusieurs et qu'une seule était une capitale, la république serait inégalitaire et donc illégitime.

Rappelons, également, ce que disait Charles Duits: la force et la légitimité d'une authentique démocratie viennent de ses minorités. Ce sont elles qui rendent un pays démocratique.

Mais peut-être que les peuples issus des Romains préfèrent au fond la monarchie, et que la démocratie est une façade imposée par le charme des peuples du nord - notamment les Anglais. Quand les Anglo-Américains sont devenus les maîtres du commerce mondial, il a fallu donner aux peuples latins l'illusion qu'ils avaient les mêmes droits que les Anglais. Il a fallu donner aux Catalans l'illusion qu'ils pourraient voter pour leur indépendance comme les Québécois et les Écossais.

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12/10/2017

Le brouet de l'elfe fou (Perspectives pour la République, XXXVI)

skylla.jpgCe texte fait suite à celui appelé Cours de conduite de voiture volante, dans lequel je raconte qu'un être étrange m'a appris à conduire un engin volant, après avoir été envoyé à cette fin par le seigneur du lieu, un certain Tornither. Il venait de m'annoncer en riant que j'étais plus adroit que la plupart des mortels.

Comme disait Molière, il n'est flatterie qui ne fasse croire à la plus grande folie, et, entendant son compliment, je ne pus m'empêcher de sourire aussi, bien qu'en réalité conduire ce véhicule n'avait rien de bien difficile et que n'eussent su faire aussi bien, et même mieux que moi, des milliers d'hommes et de femmes mortels.

Comme midi approchait, et que le soleil était haut dans le ciel, l'elfe, car c'en était un, me demanda de nous poser, et, après qu'il m'eut expliqué comment procéder, je m'y employai avec succès.

Lorsque nous fûmes parvenus au sol, il chercha dans le coffre et trouva, à ma grande surprise, du matériel que je n'avais pas vu, et que je n'aurais jamais pensé y être. Il déploya alors, en l'accrochant à des piquets plantés à terre, un pavillon de soie, sur lequel étaient dessinés de curieux symboles, notamment des animaux mélangeant plusieurs formes, proches de la chimère, du centaure, du sphinx, du griffon. Des hommes ailés aussi s'y trouvaient, colorés et brodés avec art. L'ouverture était large et laissait voir le paysage. L'elfe ne rabattit pas le pan qui permettait de la fermer. Nous nous mîmes à l'intérieur, à l'abri du soleil.

Puisant dans un sac du coffre, Ornuln m'offrit, à son tour, une sorte de thé, des gâteaux excellents, et il s'absenta quelques instants, avant de ramener de larges feuilles, semblables à du chou, qu'il commença à faire cuire dans de l'eau, en y plaçant aussi des herbes. Il m'indiqua comment je devais continuer cette préparation, et retourna à la recherche de nourriture. Il ramena des racines violettes et jaunes rappelant le navet, ainsi que des fruits de plantes poussant au sol, et ressemblant à des courgettes ou des concombres.

Quand il vit que je n'avais toujours pas sorti le chou de son eau bouillante, cependant, il parut mécontent. Sans rien dire, il jeta le tout au loin, et retourna à la vitesse de l'éclair chercher le même chou.

Il fit cuire à sa guise, à son retour, tous ces légumes, sans les laisser longtemps dans l'eau chaude, afin qu'ils craquassent sous la dent. Et, je l'avoue, jamais je n'avais mangé rien d'aussi bon. J'étais stupéfait. Je me sentais à nouveau léger et pur, après ce repas.

Je dois ajouter que celui-ci n'avait pas commencé sans une prière aux dieux du pays, aux êtres qui présidaient à la croissance végétale des différentes plantes, de nous pardonner nos emprunts, et par une action de grâce, pour les remercier de nous les laisser faire.

Or, j'eus la plus grande surprise de voir se matérialiser, dans l'air, des formes souriantes, assez semblables à l'elfe mais plus éthérées et dénuées de jambes distinctes: leur ventre se prolongeait en bas par des effilochements qui disparaissaient dans une nuée - ou plutôt deux nuées, une de chaque côté du corps, comme si leurs membres inférieurs avaient été dissous dans l'air et qu'il ne restait plus que la force qui les mouvait. Toutefois ces nuées s'enroulaient, mais vers l'extérieur, donnant à ces gens l'image des êtres jadis dits anguipèdes.

Ils s'inclinèrent devant Ornuln, et prirent tout à tour ses mains jointes dans les leurs. Il me sembla même qu'ils prenaient, de ces mains, un objet qui brillait, comme si ce fût de l'argent, mais je ne pus distinguer ce que c'était, et à aucun moment Ornuln ne me parut avoir quelque chose dans ses mains ou se saisir de quelque objet que ce fût, dans ses poches ou ailleurs.

C'était encore un mystère, pour moi, devant s'ajouter aux précédents.

Lorsque nous eûmes mangé, nous nous reposâmes sur des matelas fins et moelleux installés dans le pavillon, et bientôt j'entendis le souffle régulier d'Onuln, qui s'était endormi. Je m'endormis à mon tour.

(À suivre.)

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06/10/2017

Dante et l'héritage européen des Francs

CharlemagneCourronne.jpgJ'ai dit récemment que les Français assumaient peu leur véritable culture, puisqu'en général, lorsqu'ils se cherchent une référence fondamentale, ils se détournent des chansons de geste et des chroniques latines du temps des Francs, ne s'appuient même pas tellement sur l'ancienne Rome, mais se réclament des Grecs. Or c'est assez fabuleux, peu crédible, et il n'y a somme toute guère de logique à protester contre des invasions de cultures étrangères au nom de l'héritage grec.

Que les chansons de geste et le règne des Francs et de Charlemagne soient fédérateurs pour l'Europe ne fait pourtant pas beaucoup de doute. Les épopées espagnoles sont imitées des chansons de geste françaises et le Cid est aussi un héritage des Francs. Mieux encore, l'épopée franque est pour la littérature classique italienne la référence fondamentale: Dante cite Roland, Olivier et Guillaume comme étant parmi les héros transportés au paradis, mais aussi Godefroi de Bouillon, le champion de la première croisade et de la Jérusalem délivrée du Tasse.

En Allemagne, des poèmes en latin ont mis en scène des héros germains de la Gaule, notamment le Waltharius, et le Nibelungenlied est relatif aux Burgondes, venus en Gaule pour y fonder le royaume de Bourgogne. En dialecte dauphinois, une chanson de geste chante encore, au douzième siècle, les Bourguignons, issus des Burgondes, dans leur opposition aux Francs leurs maîtres - puisqu'ils admettent que le roi de France a un titre impérial auquel ils doivent se soumettre: c'est Girart de Roussillon, l'une des plus belles chansons de geste qui aient été composées.

Pour se retrouver, certes, l'Europe doit établir une base culturelle commune, et elle n'est pas réellement dans l'ancienne Grèce, comme on le fait croire. Elle est plutôt dans l'ancienne Rome et l'empire carolingien.

L'Italie au fond fait mieux que la France, quand elle prend Dante pour classique de référence: il se réclame de cet empire carolingien archange.jpget de sa descendance germanique, espérant l'avènement d'un empereur romain d'origine allemande qui rétablira l'ordre antique, et il assume et illustre pleinement le merveilleux chrétien, qui est l'essence de l'Europe moderne, parce qu'il lui est aussi commun. Dans toute l'Europe on a vénéré les saints du christianisme, tandis que, personne ne l'ignore, les légendes païennes étaient très différentes d'un pays à l'autre. Dans toute l'Europe on a lu la Légende dorée en latin, et Dante montre qu'au paradis on rencontre non seulement Roland et Charlemagne, mais aussi, dans des cercles plus élevés, les saints du Nouveau Testament. C'est la mythologie commune à l'Europe, et la seule qui soit dans ce cas.

Pourquoi se leurrer? C'est bien cela, qu'il faut assumer. Sinon, l'Islam a aussi des liens profonds avec une partie de l'Europe, tout comme le paganisme de l'ancienne Grèce. Avoir une préférence à cet égard peut apparaître comme arbitraire.

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26/09/2017

L'Europe s'assume-t-elle?

grec_vase_noir.jpgJe lis et entends l'idée que l'Occident ne s'assumerait pas, et laisserait les religions orientales l'envahir sous prétexte d'ouverture d'esprit. Mais dès qu'on demande ce qu'il faudrait assumer, on est loin de quelque chose qui s'enracine profondément dans les âmes, aussi profondément que le font les religions orientales en Orient.

En général, on parle des Grecs. Et ce n'est pas que je n'aime pas les Grecs, je suis d'eux un grand admirateur, mais je suis d'accord avec J.R.R. Tolkien lorsqu'il ressentait que la Grèce antique était abstraite et sans lien intime avec l'Europe moderne.

Déjà les anciens Romains ont un lien plus clair, et ils sont délaissés, dans la classe cultivée, au profit des Grecs. On parle peu de Virgile, on parle beaucoup d'Homère.

Mais, plus encore, le lien est clair avec la littérature médiévale: la France a une mythologie dans les chansons de geste et les chroniques latines, de Grégoire de Tours à La Chanson de Roland. Or, c'est cela qui n'est pas assumé.

Quand on parle de culture française fondamentale, on ressort soit les auteurs qui, nourris de culture antique, se sont moqués des traditions gauloises et les ont parodiées, tel Rabelais, soit les auteurs qui, nourris aussi de culture antique, l'ont illustrée, tel Racine. Mais il est évident que Racine est excessivement abstrait. Cela ne peut donc pas fonctionner.

Le rêve que la France soit dans la continuité de la Grèce ôte toute vitalité aux références classiques. Il est somme toute logique que les traditions orientales s'imposent, ou même que l'Amérique s'impose, puisqu'elle s'appuie sur la Bible, qui a été intégrée à la culture médiévale latine, notamment pour le Nouveau Testament, et qui, à ce titre, semble bien plus proche que l'ancienne Grèce.

Je ne juge pas ici dans l'absolu les qualités des uns et des autres; mais, organiquement, la Grèce antique ne peut pas être dite fondatrice. C'est un constat qu'il faut faire, qu'on s'en plaigne ou félicite. La littérature roland.jpgmédiévale reste excessivement négligée, comme si les élites ne voulaient pas qu'on pût dire que la France vient des Francs.

Quand on en parle, le sentiment spontané affirme fréquemment que c'est faux; mais les arguments sont inexistants. C'est juste qu'on n'a pas envie que cela soit le cas. Venir des anciens Grecs est tellement plus valorisant! Mais cela ne correspond pas à quelque chose qu'on ressent en profondeur. Les légendes françaises sont celles des Francs - ou des Burgondes, des Wisigoths et des Bretons qu'ils ont vaincus.

Des anciens Gaulois, il ne reste rien: leur littérature n'existe pas. À leur égard, on ne peut que se référer à l'ancienne Rome, ou aux écrits de ceux qui se sont soumis aux Francs et qui s'exprimaient en latin, comme Grégoire de Tours ou Avit de Vienne.

L'Europe s'assume peu, la France moins que toutes ses composantes peut-être.

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14/09/2017

Cours de conduite de voiture volante (Perspectives pour la République, XXXV)

hffg.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Elfe conducteur, dans lequel je raconte qu'un elfe est venu me voir de la part de son seigneur l'immortel Tornither, et m'a emmené dans la voiture volante jusque-là conduite par Ithälun disparue, m'annonçant même, en m'appelant « petit homme », qu'on l'avait chargé de m'apprendre à la conduire.

Je demeurai perplexe, en l'entendant me nommer ainsi, car je suis d'une taille au-dessus de la moyenne, et lui-même était plus petit que moi. Mais je devais apprendre, plus tard, que c'était illusoire, et qu'il avait réellement une taille supérieure à la mienne, mais qu'il avait comprimé son corps réel pour que nous pussions discuter aisément, et que nous fussions d'une même nature extérieure. Cela l'avait amené, cherchant à se proportionner selon ses vertus, à être plus petit que moi, qui peut-être ai somme toute de trop longues jambes, par rapport à mon buste: Dieu sait. Comme Tornither, en effet, il avait la faculté de cristalliser son enveloppe extérieure, et de réduire par conséquent son corps éthérique.

Je fus cependant assez effrayé par la perspective de devoir conduire le véhicule volant, même avec un moniteur à mes côtés, pour ne pas songer trop profondément au mystère du sobriquet qu'il m'avait donné. Ce moniteur était du reste fantasque à l'excès, et je craignais le pire. Quelle valeur auraient ses conseils? Devrais-je réellement les suivre?

Par bonheur, il m'en donna peu, me laissant conduire au hasard, et faire, par ma maladresse, pencher la voiture jusqu'au risque de la faire choir, ou de m'en expulser au péril de ma vie; mais il y prenait visiblement du plaisir, et ne craignait guère pour la sienne, et je finis par le soupçonner de n'être guère soucieux de mon sort, et de ne pas prendre du tout au sérieux la mission qu'il avait reçue.

Je devais en effet m'apercevoir que, comme le peuple de Tornither en général, il était de la race qui, sans être leur ennemie jurée, méprisait les mortels, et ne voulait pas frayer avec eux, regrettant secrètement de devoir leur laisser la place dans le règne du monde. Mais, ainsi qu'on le verra, Ornüln était amené à s'adoucir, dans ce mépris, et on espérait, en haut lieu, qu'il nouerait avec moi une amitié bénéfique pour lui.

Il n'était pas hostile, au demeurant, et il me mettait la main sur l'épaule lorsqu'il raillait ma maladresse, et demandait si je m'y prenais de la même façon sur terre, quand je conduisais ma voiture à pétrole, et si j'avais déjà écrasé beaucoup d'êtres humains. Et en disant ces mots, il souriait, et en finissant de parler, il riait un peu. Mais je ne prenais pas toujours en bonne part ses moqueries, car il dépassait parfois les bornes. Il se moqua même de ma maladresse supposée avec les femmes, puisque selon lui conduire ce véhicule volant était comme faire monter une femme au ciel, et j'en rougis, et mon visage se ferma.

Il sembla toutefois regretter sa plaisanterie juste après l'avoir faite, et reprit son sérieux, et m'expliqua plusieurs choses, pour que je la conduisisse mieux. Il me complimenta même, cette fois sans détours, et déclara que j'étais un bon camarade, et d'une patience pleine de vertu, puisque je soutenais sans me révolter son insolence et son indiscrétion, et même ses insultes! Mais je n'étais pas complètement apaisé, car qu'il en parlât me semblait destiné à minimiser celles qu'il m'avait lancées, et qui pour tous les hommes représentent un grave déshonneur, combien que le lot en soit, hélas, assez commun!

Nous continuâmes de la même manière un certain temps, et son calme et sa gentillesse, sa modestie, finirent par me faire oublier l'injure, et par me le rendre aimable. Grâce à lui, je pus bientôt conduire avec adresse le véhicule, et je lui en étais reconnaissant. Finalement, il me déclara: «Tu es vraiment adroit, pour un mortel, ô Rémi! Et je ne doute pas de tes capacités, parmi les tiens. Ne m'imite néanmoins pas, dans mes blagues insultantes, quand tu rentreras parmi eux, car ils n'ont pas ta patience, et l'ont d'autant moins qu'eux, contrairement à toi, sont réellement très maladroits!» Et ayant dit ces paroles, il cligna de l'œil, et afficha un large sourire.

(À suivre.)

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27/08/2017

L'elfe conducteur (Perspectives pour la République, XXXIV)

faun 01 (2).jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Apparition enchanteresse, dans lequel je raconte avoir vu venir à moi un elfe à la beauté séduisante, qui finalement me jeta un regard en riant.

Je souris, et lui demandai qui il était. Il me répondit qu'il était le premier serviteur de Tornither, et m'annonça que, à sa demande, Ithälun était venue boire le thé avec lui, et qu'elle y avait rejoint Dom Solcum son époux, invité lui aussi par le maître des lieux.

Il avait néanmoins tenu à ce que je ne fusse pas présent, et Ithälun l'avait accepté, à condition que je fusse protégé en son absence; or, lui, Ornüln, avait été chargé de cette mission, et voici! il était prêt à l'accomplir avec joie.

Je demandai alors pourquoi Tornither avait eu cette exigence, à quel moment il l'avait prononcée, et ce qu'il avait de si important à dire à Ithälun et à Solcum, que je ne pusse l'entendre; mais Ornüln ne fit que rire à ces demandes, et ne me répondit point.

Il se plaça néanmoins à côté de moi dans la voiture volante et, à un de ses mots, celle-ci s'éleva dans les airs. Il savait parfaitement la diriger.

Nous nous élançâmes vers l'ouest, où était ma destination.

Je fus bientôt surpris par sa conduite, qui n'avait rien de la douceur et de la sérénité de celle d'Ithälun, car lui, Ornüln, était facétieux, joueur, et il aimait à zig-zaguer, et à pencher l'engin à droite et à gauche, à accélérer, à ralentir, à aller en haut et en bas, se grisant au vent qui soulevait ses cheveux, et s'amusant de ces mouvements inutiles, riant même quand je manifestais de la peur.

Je m'enquis du motif de cette conduite étrange, et il en sourit, déclarant qu'il n'avait pas souvent l'occasion de manier ce genre de véhicules (que n'utilisait pas Tornither, quoiqu'il en eût d'autres), et qu'il était de tempérament tel qu'il se divertissait fort de cet exercice futile, comme d'ailleurs le faisait toute la maison de Tornither, ou presque. Cette franchise, dans ce qui me paraissait être un défaut, m'étonna.

Je demandai ensuite de quelle façon Ithälun comptait me rejoindre (si elle comptait effectivement le faire). Il rit encore, et me répondit que je verrais bien! Mais il était évident que Tornither ne manquait pas d'engins filant dans l'air, puisqu'il venait de m'en parler!

Cependant, ils s'apparentaient davantage à des bateaux flottant sur l'éther qu'à des voitures volant dans les airs, ajouta-t-il, toujours en riant, quoique je ne comprisse pas pourquoi.

Je crois, à présent, qu'il s'amusait de comparaisons impliquant les machines humaines, qu'il trouvait en réalité ridicules. Car, dès qu'il faisait allusion à la façon de vivre de nous autres mortels, il s'esclaffait comme si nous étions grotesques, et dès que j'évoquais cette vie que je menais avec les miens, il faisait de même, comme s'il n'y avait là qu'un sujet de moquerie. J'en fus à la fin choqué, car certains pans de mon existence que je peignais me paraissaient importants, dignes d'être pris tout à fait au sérieux; mais lui ne faisait qu'en rire. Même les peines humaines semblaient peu le toucher.

Une fois, néanmoins, il demeura songeur et grave, en m'écoutant parler. Mais j'anticipe trop: je redirai plus tard à quel propos il en fut ainsi.

Mon pilote me déclara, au bout de quelques lieues, qu'il avait aussi reçu la mission de m'apprendre à conduire ce véhicule, afin que je me débrouillasse sans lui, le cas échéant, et continuer seul mon voyage. J'hésitai à le croire, mais il bondit derrière moi, sur le coffre, se glissa à ma droite, et me poussa sur la gauche, où se trouvait le volant. Et en riant, il dit: «À toi, maintenant, petit homme!»

(À suivre.)

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