France

  • Critiques de philosophes diplômés

    tolkien.jpgIl y a une tradition culturelle propre aux universités, qu'on pourrait dire bourgeoise, et tout le problème de l'État est de parvenir à convaincre qu'elle est universelle et absolue, et que chacun est dans la possibilité de s'y soumettre et de s'y adapter, qu'elle est libre d'accès, qu'à cet égard règne une égalité parfaite entre tous.

    Mais il existe aussi des individus libres qui ne cherchent pas à faire reconnaître leurs connaissances et leur orientation culturelle par le gouvernement, et qui, dans des groupes pour ainsi dire privés, étudient, lisent et pratiquent des auteurs non reconnus, n'appartenant pas à la tradition culturelle officielle.

    Regardons les choses objectivement: les professeurs diplômés, les philosophes patentés, qui sont allés dans des soi-disant grandes écoles, ne peuvent pas ne pas être jaloux des auteurs qu'ils ne pratiquent ni ne connaissent, et envieux du succès qu'ils ont auprès de gens qui, à leur tour, ne les reconnaissent pas, eux, comme des autorités incontestables. C'est fatal.

    Essaient-ils de s'initier à ces auteurs interlopes, non reconnus, qu'ils les trouvent facilement mauvais, parce que leur jugement n'a en réalité jamais été formé, ils en ont reçu les principes tout faits. Leurs études ne leur ont pas réellement permis de pulvériser en eux les préjugés, et d'emblée leur impression, lorsqu'ils abordent ces auteurs nouveaux, est négative – ils cherchent plutôt à prouver, lorsqu'ils les lisent, qu'on a raison de ne pas les mettre dans les programmes d'étude officiels. Ils en cherchent les défauts, ils sont en quelque sorte chargés de démontrer qu'ils ne sont pas bons, qu'ils ne méritent pas l'amour que leur portent des gens non diplômés, non autorisés, non patentés.

    J'ai connu cela avec la littérature savoyarde ancienne, mais aussi avec des auteurs aujourd'hui célèbres, et défendus en leur temps par des individualités courageuses (tel Jacques Bergier): J. R. R. Tolkien, H. P. Lovecraft, steiner rud.jpgRobert E. Howard... Les esprits officiels n'en disaient que du mal, maintenant la Bibliothèque Nationale de France fait des expositions sur eux.

    Il y a un auteur qui continue d'être attaqué, c'est Rudolf Steiner, peut-être parce qu'il était de langue allemande, ou parce qu'il était un philosophe qui ne voilait pas ses pensées ésotériques par de la fiction, comme les précédents. Ce qui le suggère, c'est le texte de présentation de l'exposition sur Tolkien à la B.N.F.: le mot mythologie y est mis continuellement entre guillemets, comme s'il ne s'agissait pas réellement de mythologie, alors que l'auteur pensait réellement en faire une. Mais on a beau jeu de le pousser dans les cordes et d'invoquer la fiction pour ne pas prendre au sérieux son projet. Avec Steiner évidemment c'est plus difficile. Tant que les intellectuels fonctionnaires n'y seront pas arrivés, ils n'auront d'autre choix que de le rejeter. Car leur but, quand le peuple unanimement vénère un auteur d'orientation mythologique, est au moins de vider son œuvre de sa substance, en la ramenant à des combinaisons de langage ou à des hallucinations intimes. Seule, en effet, la culture conventionnelle enseignée par l'État a au fond droit de cité.

  • C'était un monde étranger tout proche (Perspectives, LXXIII)

    cosmic viw.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Ennemi s'appelant Légion, dans lequel je raconte avoir vu la forme de l'âme-groupe des chauves-souris géantes à face humaine, et qu'il s'agissait d'un avatar de celui que les hommes souvent nomment Satan.

    Une rumeur sourde et lourde émanait à présent de cet être qui était une légion à soi seul – un grondement épouvantable, comme si, dans les profondeurs, un monde se craquelait, se brisait, s'effondrait. Mais nous devions continuer le combat. Il ne pouvait s'arrêter. Et dans la nuit de la bataille, alors que le feu de notre cœur ferait flamboyer nos armes, peut-être trouverions-nous une issue, peut-être une solution salvatrice brillerait-elle devant nous comme une chandelle, que porterait l'ange d'un dieu!

    Nous levâmes encore et encore le bras, et l'abattîmes mille fois, et maintînmes à distance l'ennemi malgré sa puissance, sa force redoublée, et ses assauts incessants. Nos bras ne se fatiguaient pas, seul notre cœur commençait à saigner, et à laisser des ombres s'y glisser.

    Elles se tenaient cachées derrière les hommes-chauves-souris et, servantes plus profondes de Mardon, plus proches de lui, plus liées à son être intime, elles pénétraient impromptues dans nos âmes occupées par la guerre contre les monstres armés, plus visibles dans ce monde de génies pourtant purs.

    Mais, comme je l'ai dit, à chaque niveau d'épreuve se trouve un péril différent, adapté, et le monde spirituel n'a rien d'uni, mais s'approfondit toujours davantage, se raffine pour ainsi dire sans fin, se subtilise, et ce qui est anges pour nous a d'autres anges pour eux, plus élevés dans l'ordre cosmique. Il est bien des sphères au-dessus de la nôtre, et la vérité est que le monde des génies est situé entre la sphère lunaire et la sphère terrestre: il est intermédiaire, il est ce qui reste du temps où la sphère terrestre et la sphère lunaire ne faisaient qu'une. Il n'en demeure pas moins sali et corrompu, puisque la partie pure est la sphère lunaire proprement dite: il est terrestre, mais plus fin, et il s'est retenu dans la chute dans laquelle est tombé le monde humain, il s'est pour ainsi dire accroché à une branche, il a tissé un sortilège pour s'empêcher de tomber tout à fait, quoi qu'il fît partie de la sphère terrestre destinée finalement à tomber. Cela explique sa nature, et livre son avenir.

    Je compris tout cela en intégrant les souvenirs de Radumel mon double astral. Car dans la sphère des génies, parce qu'elle est terrestre en principe, mais a gardé la qualité céleste des premiers temps du monde, les choses de la Terre mortelle ont toutes des reflets; simplement, le fossé entre les choses et leurs reflets est en général tellement grand, tellement vaste qu'on ne reconnaît rien. Tout paraît autre, comme dans un pays exotique.

    Il n'a pourtant rien d'exotique, il contient l'essence de tout ce qui est familier. S'il paraît exotique, c'est parce que les hommes qui périssent sont aveugles. Et si j'ai pu lier ma personne physique terrestre à mon reflet astral, c'est, je dois l'avouer, parce que j'ai reçu une grâce que je n'ai jamais méritée – mais quand même reçue, pour des desseins que je ne puis révéler, car ils relèvent encore de l'indicible.

    Je reviens à présent à la bataille qui nous opposa de longs jours aux hommes-chauves-souris de Mardon et à ses spectres, pour dire comment elle évolua, et se termina. Car tout a une fin, contrairement à ce que disent certains philosophes mal inspirés. Leur esprit ensorcelé est dans l'erreur, tournant en rond il croit que les choses sont dans le même cas. Mais il n'en est pas ainsi.

    (À suivre.)

  • L'ennemi s'appelant Légion (Perspectives, LXXII)

    legion.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Péril des chauves-souris géantes, dans lequel je raconte avoir participé à une bataille cosmique contre des hommes-chauves-souris sous la forme d'un guerrier céleste appelé Radumel, comme mon double astral. Je disais que le roi elfe Othëcal venait de venger une femme de son peuple en tuant son tueur.

    La fureur du roi elfe ne fut pas apaisée pour autant, et il creusa de son épée étincelante une véritable tranchée, dans l'essaim des hommes-chauves-souris, s'enfonçant dans leurs rangs. C'était là pauvre imprudence, car bientôt la troupe se referma sur lui, le cernant d'en bas, d'en haut, de la droite, de la gauche, de devant, de derrière - et nous le crûmes perdu, bien qu'il brillât encore comme une étoile dans leur obscurité multiple. Mais ses guerriers se précipitèrent à son secours, ouvrant une brèche, et Ithälun et moi en fîmes de même, protégeant les chevaliers qui protégeaient leur roi.

    Le combat continua ainsi pendant un long moment, et tantôt nous avancions, tantôt nous reculions, et des troupes fraîches suppléaient à la fatigue des troupes fatiguées, et il en allait de même des autres, car, de derrière la montagne, toujours leur nuée noire se reformait, leur peuple semblant surgir des profondeurs d'une façon inépuisable, à la façon d'un jet de pétrole sortant de son puits. Mais l'ardeur des guerriers du bien ne semblait pas non plus devoir s'épuiser, puisqu'ils la tenaient du rayonnement des étoiles, et on ne pouvait savoir si cette bataille s'arrêterait, ou si elle continuerait jusqu'à la fin des temps.

    Le long moment dont je parlais s'étendit en heures, peut-être en jours, car Radumel mon double céleste ne vivait pas le temps comme nous, simples mortels. La bataille cosmique faisait un bruit qui résonnait jusque dans les astres, à ce qu'il me paraissait, et les montagnes sous nous en tremblaient. Car quand Radumel mon double faisait vibrer la corde de son arc et laissait partir une flèche pareille à la foudre, le tonnerre retentissait, et les hommes-chauves-souris étaient dispersés, et plusieurs tombaient au sol, comme effectivement frappés par un éclair venu du ciel. Et il en allait de même des deux autres héros de cette armée du bien, Ithälun et Othëcal, qui valaient, pour chacun d'eux, au moins vingt hommes-chauves-souris, tant leur puissance était grande.

    Mais l'ennemi était vraiment nombreux. On ne voyait pas finir sa nuée ténébreuse, qui à présent obscurcissait les étoiles et la lune (car la nuit était tombée). Seuls quelques rayons parfois traversaient leur épaisseur armée, aussitôt chassés par de nouvelles ombres ailées. Le désespoir commença à entrer dans le cœur de Radumel, qui était également le mien. Mais au fond de son âme, là où était le souvenir du mortel que j'avais été, il y avait aussi de la peur. Car l'assemblée volante des chauves-souris à tête d'hommes prenait la forme d'un monstre géant muni de mille tentacules, et je sentais que je découvrais là la véritable forme du terrible Mardon, dont le spectre se tenait derrière eux, et les dirigeait, à distance et par la force de la pensée seule, si grand était son pouvoir. Aussi Ithälun s'exclama: «C'est Mardon! Regardez donc. C'est lui.» Et Othëcal, levant les yeux, le perçut à son tour, et pâlit, et moi, ou Radumel mon double, fîmes: «Oui», et sentîmes quelque chose se nouer dans notre ventre.

    (À suivre.)

  • Histoire du débat des Savoyards et des Savoisiens

    pingon.jpgJ'ai déjà mentionné les reproches qu'on m'a faits, lors de ma soutenance de thèse, relativement à la différence entre Savoyard et Savoisien. On fait comme si c'était scientifique, que cette différence, et il y a là quelque chose de radicalement illogique. Car ce débat a été initié par Jean de Pingon – romancier, pamphlétaire, fondateur du mouvement indépendantiste de la Ligue savoisienne. C'est lui, qui a tenu à proscrire le mot Savoyard parce qu'il le jugeait insultant – qu'il renvoyait à ce que les anciens Romains appelaient une plèbe, alors qu'il regardait la Savoie comme ayant été un peuple à part entière, avec son aristocratie et son unité globale, embrassant toutes les classes sociales.

    Je m'en souviens d'autant mieux que, je ne le cacherai pas, je l'ai fréquenté avant qu'il ne lance ce débat dans le public, et qu'il avait déjà cette opinion, qu'il développait volontiers devant moi. Et le fait est qu'au dix-neuvième siècle, le mot savoisien renvoyait bien au sentiment national propre à la Savoie, que les historiens faisaient remonter aux Allobroges ou aux Burgondes.

    Mais on utilisait Savoyard aussi pour l'aristocratie, et le prince Eugène rapporte, dans ses mémoires, qu'on l'avait présenté comme Savoyard. C'est le mot qu'il utilise. Il n'a pas l'air de le trouver insultant.

    L'incohérence des historiens à cet égard est qu'ils ont estimé que Jean de Pingon ne savait pas de quoi il parlait. Oui, mais ensuite, ils veulent que, dans les thèses de doctorat, on évoque le débat qu'il a lancé, en prenant partie contre lui. Si Jean de Pingon ne savait pas de quoi il parlait, pourquoi participer à un débat qu'il a lancé? C'est incompréhensible.

    Cela montre qu'il y a un fond de vérité dans ce qu'il a énoncé, et que les intellectuels d'État sont simplement chargés de le contredire, et de proclamer que le mot de Savoisien est impropre, que seul le mot de Savoyard musee savoisien.jpgl'est. C'est du reste dans ce sens très politique que vont les dictionnaires les plus récents. À croire que leur confection est subventionnée par le gouvernement!

    Eh, c'est le cas. Et moi qui croyais qu'ils émanaient de sages bénévoles...

    Car les plus anciens dictionnaires disent que Savoyard et Savoisien sont simplement synonymes. Mais Jean de Pingon a fait évoluer les choses... On l'a puni en proscrivant le mot de Savoisien, ou en le restreignant aux indépendantistes. Même le Musée savoisien de Chambéry du coup devient suspect...

    Tout cela montre que l'histoire et les sciences humaines en général doivent se dégager de la politique, et ne pas se sentir obligées d'entrer dans des débats sur la forme que doit prendre le corps collectif. Elles doivent avoir un point de vue humain global, et se moquer des nations ou des États, qui n'ont réellement aucune valeur scientifique. Qu'importe à l'historien objectif que la Savoie prenne ou non son indépendance? Cela ne le regarde pas. Moi-même j'y suis relativement indifférent, je ne m'intéresse qu'aux faits, physiques ou psychiques – à l'histoire, et à la poésie.

  • Un soir dans le Quercorb

    moon-setting-over-forest-debbie-homewood.jpgJe promène les chiens de mon amie Rachel dans les prés d'un village du Quercorb, en Occitanie, et il y a peu de lampadaires: j'en ai déjà parlé. Mais il s'ensuit que la lumière est très pure et, l'autre soir, j'étais admiratif du ciel: à ma gauche, vers le nord, la lune gibbeuse brillait au-dessus des arbres noirs et dans un ciel bleuté et métallique. Elle était grosse, et me regardait de son œil attentif, plein d'attentes pour l'avenir. À ma droite, la crête noire des arbres était brandie devant un ciel doré, pur et transparent, s'étendant à l'infini, et semblant contenir des elfes, des fées.

    Rudolf Steiner explique que les êtres lucifériens se distinguent en particulier le soir, dans le rougeoiement du ciel et de l'air, sur les nuages rutilants. Ils offrent à l'œil une beauté infinie, mais l'homme est bloqué sur terre, entre les crêtes des arbres et les collines. Son corps appartient au monde noir, à Ahriman.

    Car pour Steiner deux êtres dangereux pour l'être humain existent, dans le monde spirituel. L'un est celui que les chrétiens connaissent bien, et qui inspire les passions viles, Satan. L'autre appartient à l'air et suscite d'autres genres de tentations, propres au mysticisme, et donnant envie de mépriser la Terre, de s'enorgueillir de voir plus haut et plus loin qu'elle – par exemple par la vision de l'ouest du soir. Là est Lucifer.

    Je me souviens que, vivant à Montpellier, j'y admirais tout particulièrement les couchers de soleil, que peut-être la Savoie, du fond de ses vallées, ne propose pas à l'âme sensitive avec la même splendeur. J'imaginais, dans les americ4.jpgflamboiements, des combats célestes entre le dieu du jour et la déesse de la nuit, des jalousies profondes, des disputes de ce couple cosmique. J'en faisais des poèmes, et certains ont été publiés dans mon recueil de La Nef de la première étoile. À cette époque, eût dit Steiner, j'étais luciférien, je me perdais dans la contemplation des cieux, et refusais plus ou moins de m'atteler à des choses terrestres. On se demandait, autour de moi, si je n'allais pas devenir moine, et je me le demandais aussi. J'étais dans une ville active et populeuse, mais j'y étais comme un ermite. Et je rêvais d'habiter à la campagne, pour composer plus librement mes vers.

    Je me rends compte que, dans le village où je me suis installé, je suis plus ou moins dans cette situation que j'espérais. Je suis dans une nature qui rend visible l'opposition grandiose entre le Ciel et la Terre, quand, le soir, les arbres noirs se dessinent sur le ciel bleu qu'éclaire la Lune, ou le ciel d'or que le Soleil crée. Il ne reste, pour équilibrer cela, que l'être humain, dont l'œil brille quand il fait face aux astres, et dont les jambes sont sombres comme les troncs, quand il marche la nuit. Mais l'opposition n'est plus tout à fait celle que je concevais quand j'habitais Montpellier et que j'avais beaucoup lu Tolkien, mais pas Steiner.

    Ce qui permet aux gnomes de la Terre et aux fées de l'air de s'unir et de servir l'être humain, c'est la figure de l'Homme transfiguré – c'est-à-dire le Christ cosmique, ou éthérique, que l'ésotérisme décrit. C'est aussi pour agir au service de l'être humain, à vrai dire, que je me suis installé en Occitanie, pas pour contempler sans but les beautés du ciel – pas seulement pour cela, du moins!

  • Le péril des chauves-souris géantes (Perspectives, LXXI)

    Camazotz_Gargoyle_Card.pngCe texte fait suite à celui appelé Le Nouveau Bond de Pégase, dans lequel j'évoque le caractère indicible des souvenirs de mon double divin, auquel je me suis intimement mêlé au cours de mon voyage au pays des génies. Dès que j'en parle, c'est par métaphores, je ne désigne pas de réalité physique, comme j'en ai pourtant l'air.

    Mais je ne mens pas, quand je dis que, monté sur un cheval volant, je foulais une route de lumière colorée comme un arc-en-ciel et, passant par-dessus la terre, m’élançais sans retenue vers la montagne de ma destinée, où je devais trouver le secret de l’Homme Divisé – et de le réunir.

    Du moins croyais-je – grisé par ma nouvelle nature et ma nouvelle personne, le nouveau corps, le nouveau masque que j’arborais – que ce serait une voie rapide et sans obstacle. Mais à tout état il est un danger, à toute métamorphose il est une réponse du Malin, de Mardon – et des ennemis nouveaux, d’une essence adaptée et plus haute, d'une certaine manière elle aussi métamorphosée! Et j’avais beau être désormais du même peuple qu’Ithälun et le Génie d’or, je n’étais pas forcément mieux armé pour affronter les terribles chauves-souris à corps d’hommes et à crocs de lion, portant des lances parcourues d’éclairs, qui se dressèrent bientôt devant moi, après avoir surgi du détour d’un sommet, d’une montagne que je m’apprêtais à longer et à dépasser.

    Sans doute étaient-ils sortis d’une grotte. Car le jour déclinait rapidement, à mes yeux devenus scintillants, pour qui le temps n’était point le même, et se confondait aisément avec la nuit – et je voyais souvent le soleil, la lune et les étoiles ensemble, dans ce monde nouveau, plus différent encore de la terre périssable qu’il ne l’avait été jusque-là, alors que je n’étais encore que le modeste poète nommé Rémi Mogenet que personne ne connaît ni n’admire, à raison. Et, sentant les premiers souffles de la nuit, percevant ses ombres, ces êtres s'étaient, comme leurs cousines mortelles, arrachés à leur abri souterrain, et s'étaient mus vers l'air libre en troupe.

    Ou avaient-ils, de toute façon, obéi à un signal? Car ils avaient un air menaçant, et étaient comme une armée en marche. Sans attendre ils se précipitaient sur moi et mes compagnons, Ithälun et Othëcal que suivaient ses meilleurs guerriers – hommes ou femmes, tous montés sur des chevaux ailés de feu.

    En hurlant les monstres volèrent, portés par leurs ailes énormes, et leurs visages, mélanges d'hommes et de bêtes, étaient terrifiants, et sans ambages le combat s'engagea, car nous brandissions des boucliers pour parer leurs coups, et nous leur en donnâmes à notre tour, perçant les cœurs et tranchant les membres, ou simplement ruinant les ailes et les forçant à se poser à terre. Certains s'y écrasèrent, leurs ailes ne les portant plus...

    Plusieurs d'entre nous reçurent des blessures, et même deux chevaliers d'Othëcal périrent, un homme et une femme, et mon cœur fut brisé quand je vis la femme s'écrouler, car elle était plus belle qu'on ne saurait dire. Et même Othëcal cria, et se précipita furieux vers le monstre qui l'avait tuée, et lui trancha la tête de haut en bas, en mettant en pièces la protection de métal qu'il avait placée sur son crâne dans l'espoir d'éviter les coups meurtriers. Mais quel heaume aurait pu résister à la fureur flamboyante d'Othëcal, et à son épée rutilante, qui s'enfonça jusqu'au cou de l'être horrible, lui rompant les dents, faisant sortir ses yeux de la tête, et laissant les deux pans de sa tête coupée tomber sur ses épaules, affreusement?

    (À suivre.)

  • Idées passéistes et tabous légitimes

    dune 1.jpgJ'ai lu par hasard, sur un forum consacré à Frank Herbert et à ses romans, une discussion relative à un article que j'ai publié ici. On m'y accusait de défendre les écrivains qui avaient envie d'avoir des idées passéistes, dans le sens où le leur interdire était limiter leur inspiration. Surtout, j'ai dit que la religiosité était pourchassée en France dans la littérature, et que, dans les faits, elle avait beaucoup nourri la science-fiction, au moins au travers de la théologie classique, et que cette restriction, sous couvert d'empêcher de défendre les idées passéistes, avait eu pour effet de créer un obstacle à la vie culturelle en général et à l'essor de la science-fiction en particulier.

    Les critiques qui m'étaient adressées avaient une forme singulièrement ordinaire: elles contenaient des insultes, et prétendaient que mes idées étaient peu claires, alors qu'il était simple de considérer que les restrictions idéologiques limitaient la liberté de l'artiste et la variété de son inspiration. L'Union soviétique en a donné assez d'exemples pour que cela soit parfaitement clair pour tout le monde.

    Mais il s'agit bien sûr de montrer patte blanche aux gardiens de l'humanisme républicain, quand on ose imaginer quelque chose: pas de marxisme, bien sûr, mais de bienséance humaniste et républicaine!

    C'est assez typique. Pour s'excuser de m'avoir cité, l'initiateur de la discussion évoquait l'idée de l'Homme Oméga (que j'ai bien sûr prise chez Pierre Teilhard de Chardin), en la disant intéressante mais certainement pas de moi. Oui, mais je l'ai adoptée, et illustrée, et j'en ai fait le fondement du motif du super-héros, et même, dans un livre collectif récent, j'ai donné ma version de la chose à travers le personnage de Captain Corsica.

    Cette idée, je l'ai développée en la liant à Frank Herbert, où d'ailleurs elle n'est pas très solidement illustrée, parce que Herbert, sceptique, dénonçait en réalité le mythe de l'empereur surhumain, issu de l'ancienne Rome. Du moins restait-il ambigu, parce que justement, américain, il avait le sens du mythe et du récit épique, et ne voulait pas détruire la possibilité que l'Homme Oméga fût une réalité.

    Or, mon article visait à démontrer que la science-fiction française n'avait pas la même vitalité que l'américaine parce qu'elle affiche son rationalisme pour montrer patte blanche aux autorités humanistes et républicaines, et s'empêche donc de proposer à la foi du lecteur la possibilité d'un surhomme impérial. Avec ses lourds sabots, elle dune 2.jpgcondamne, anéantissant toute perspective de développement dans l'imaginaire – ou privant de substance morale cet imaginaire, le laissant à la rêverie évanescente.

    Il y a des exceptions, bien sûr. Beaucoup d'écrivains français sont quand même parvenus à cristalliser quelque chose à cet égard, soit qu'ils aient trouvé dans le classicisme républicain assez de motifs de foi pour construire une épopée (cas rare mais avéré), soit qu'ils se soient, à l'exemple des Américains, affranchis de tout dogme, même progressiste: Charles Duits en est l'idéal modèle (il était d'ailleurs de nationalité américaine, quoique francophone).

    Bref, les barrières restent fortes, dans les milieux littéraires, excessivement tournés vers Paris et sa vie culturelle subventionnée par la France entière.

  • Savoyard et savoisien à l'Université

    remi 01.jpgJe me souviens encore que, durant ma soutenance de thèse – plutôt à la fin, comme pour conclure sur le fond du problème que posait mon travail –, on m'a reproché de ne pas poser la question politique impliquée par l'emploi du mot savoisien. Il semblait presque qu'on m'avait inventé des défauts pour justifier qu'on s'en prît à moi à cause de mon indifférence à cette question. Ce n'est pas qu'on m'accusait d'être indépendantiste, on me reprochait de ne pas avoir parlé contre les indépendantistes. Cela démontrait que j'étais de leur côté. Si je les laissais naturellement croître sans m'opposer à eux, si je laissais la nature séparatiste du peuple se déployer librement, c'est que je n'étais pas républicain.

    La République, c'est d'imposer la nation rationaliste, peut-être!

    Je répondais que j'avais utilisé les deux mots, savoyard et savoisien, sans connotation, sans implication particulière, simplement pour éviter les répétitions, ou alors pour me replacer dans le contexte de l'ancienne Savoie – où, dans l'aristocratie, qui effectivement croyait à la nationalité savoisienne, on utilisait le mot savoisien. Le fond du problème était que, aux yeux des universitaires, ce mot était dangereux et fallacieux, puisque le peuple se sentait français avant tout. Il fallait donc utiliser le mot savoyard. Mais le peuple ne se sentait pas forcément français avant tout, ce n'est pas vrai, on ne peut pas l'affirmer.

    Cela rappelle le jour où le footballeur Zinédine Zidane a accepté l'hommage officiel de l'État algérien. Mais vous, en tant que Kabyle, vous n'avez pas de rapport avec cet État, vous préférez la France qui a libéré la Kabylie, lui disait-on. Il répondait qu'il recevait cet hommage avec bienveillance, que l'État algérien représentait aussi les Kabyles. Le colonialisme français avait toujours le même argumentaire. L'État turinois représentait bien les Savoyards avant 1860, cela ne fait aucun doute, les rois de Sardaigne étaient bien les rois des Savoyards.

    Pour me défendre, encore, je disais avoir utilisé savoisien comme Paul Guichonnet avait utilisé Hexagone pour France, pour varier les mots. Bruno Berthier me dit que ça n'a rien à voir, que Hexagone ne porte pas en lui de connotation politique. Bien sûr que si, je réplique, il renvoie à la perfection mathématique dont les historiens remi 01.jpgpatriotes veulent nimber la République française, il désigne une forme idéale qu'il est interdit de changer. Chez Paul Guichonnet, grand patriote hexagonal, c'était patent, c'était évident.

    Bruno Berthier a bien été obligé d'en convenir.

    Mais cette forme de la France républicaine, justement, est le prétexte pour me faire des reproches vides de sens. Il y a une sorte d'idolâtrie, à son endroit, qui empêche simplement d'avoir des vues lucides sur la question – calmes et intelligentes, sages et pures. On en revient toujours à la politique, au lieu de regarder les faits.

  • Homéopathie et démocratie

    weledahippo editorialmedium.jpgL’homéopathie n’est pas utilisée seulement pour les êtres humains mais aussi pour les animaux et les plantes et parler d’effet placebo est ridicule. Qu’il existe souvent n’est pas à mettre en doute, mais en réalité il existe aussi pour les médicaments chimiques à l’effet prétendument avéré, la crédulité des gens à l’égard des machines et des méthodes matérialistes étant patente. Dès qu’un antibiotique ne marche plus parce que son effet placebo est passé, on invente des théories sur des virus mutants, sans saisir que l’organisme aime aussi être pris par surprise, que l’antibiotique a la valeur pour lui d’un coup de fouet, et que les statistiques peuvent le manifester tant qu’il n’est pas utilisé en masse, parce qu’alors, comme les coups de fouet qui se répètent, il perd son efficacité: tel Mithridate invulnérable aux poisons parce qu’il en avait pris à petites doses tout au long de sa vie, l’antibiotique cesse de faire réagir le corps lorsque son ingestion est régulière, et la cause n’en est pas forcément les fantasmes des biologistes.

    Les vins biodynamiques remportent des prix connus d’œnologie, et la biodynamie est fondée sur l’homéopathie. Mais déjà Georges Gusdorf avait montré la cécité de l’Académie de Médecine de Paris, qui, comme l’Église catholique (dont au fond toutes les institutions françaises sont spirituellement issues), tient superstitieusement à ses dogmes. L’homéopathie est d’origine allemande, et prend sa source dans la Philosophie biodynamie-12-624x413.jpgde la Nature qui voulait regarder les forces que portent les éléments, au-delà de leur enveloppe physique. C’est une démarche complètement juste et sensée, car ce qui compte dans l’action d’un homme, c’est l’âme qui utilise le corps, et il en va de même du reste de l’univers, dont l’homme est un rejeton.

    Rudolf Steiner, sans doute, a indiqué des limites à l’homéopathie: les dilutions excessives ne portent plus la force en question; l’excès de spiritualisme nuit à la médecine, c’est entendu. Mais l’excès de matérialisme aussi.

    Ce qui est néanmoins consternant, c’est la conception dogmatique et élitiste de la médecine officielle, de la médecine d’État, qui se comporte, à nouveau, comme les évêques catholiques médiévaux, en imposant au peuple des vérités prétendument prouvées par des institutions subventionnées. Où est la démocratie? On sait bien qu’en Suisse, le remboursement des médecines alternatives a été soumis à un vote populaire, qui a marqué le souhait qu’il soit effectif. En France, les divins prophètes de la sainte République règlent le problème à la place des gens, comme le roi autrefois guérissait des écrouelles. Peu importent leurs choix: le Ministre décide de tout. L’Académie de Médecine est réputée infaillible, comme pape.jpgle Pape. Y a-t-il quelque chose qu’on appelle la liberté, au pays des Droits de l’Homme? On peut en douter.

    Les choix médicaux ont un fondement culturel, et dépendent de la liberté de conscience. Les gens sont quand même aptes à juger: ils n’ont pas à subir des diktats inspirés par une Science sacralisée. Que veut dire la laïcité si les institutions d'État sont regardées comme la bouche de la vérité ultime, on ne sait pas.

  • La métamorphose de moi (Perspectives, LXIX)

    merkaba new copy.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Vision des éons, dans lequel je rapporte que des visions m'ont amené à perdre le sens, et à ne plus voir autour de moi qu'un monde noir, épais, sourd et oppressant.

    J'entendis alors un son de vague. Il venait de ma droite. Je me tournai, et vis une lueur violette dans l'obscurité. Elle ondoyait comme de l'eau. Elle disparut, puis reparut, fit cela plusieurs fois. À la fin elle s'en alla complètement. Mais une lueur plus claire surgit à sa place. Elle était comme la lumière signalant un bateau – et je me souvins de la première fois où m'était apparue la nef d'Ithälun, et de l'embouteillage où je m'étais trouvé, juste avant, dans la cité de Genève, alors que j'écoutais, à la radio, les nouvelles de l'attentat terroriste de Paris, dans la salle du Bataclan. J'avais oublié ce monde, qui avait pourtant été le mien depuis ma naissance – du moins le croyais-je.

    La clarté se rapprocha, et elle prit une teinte rougeoyante, et elle avait la forme de la pierre qu'Othëcal m'avait donnée. J'ouvris la main, elle n'y était plus. Mais comme elle rayonnait, éclairant l'air autour d'elle, je vis qu'elle était au front d'un homme beau et jeune, et qui avait des ailes de feu aux épaules, aussi curieux cela puisse-t-il paraître. Était-ce vraiment des ailes? De chaque épaule jaillissait un jet de flamme, ayant vaguement la forme d'ailes, et au pourtour doré, traversées d'éclairs, également d'or: de cela seul j'étais sûr. L'être avait des yeux profonds, qui me fixaient, et ce regard m'inquiéta, mais je n'eusse su dire pourquoi.

    Il leva le bras vers moi, et sa bouche s'ouvrit. Mais je n'entendis qu'un son indistinct, comme un vent qui se levait. Il eut l'air mécontent. Un éclair traversa l'air, et un coup de tonnerre retentit. Je me revis au volant de ma voiture. La voiture de devant continuait de faire clignoter son feu orange. J'étais de nouveau à Genève. Je fermai les yeux, les rouvris, mais j'étais toujours au volant de ma voiture.

    Puis il fondit dans mes mains, comme changé en liquide chaud, et mes mains fondirent aussi. Je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête – avant qu'eux aussi ne fondissent, comme tout mon corps. Puis tout fut dissous comme dans un nuage de fines gouttelettes, et l'obscurité revint, et je revis le visage de l'ange portant sur son front ma pierre magique.

    Je levai le bras, et marchai vers lui. Il me toucha, me prit par les épaules, et je sentis un feu m'entourer, et me crus mort, consumé. Mais l'instant d'après, j'étais de nouveau, un genou à terre, à côté d'Ithälun. Or, cette fois, mon corps était revêtu d'un haubert éclatant, je tenais en main une épée scintillante, et ma poitrine brillait de la pierre magique qu'Othëcal m'avait donnée, inscrustée dans une cuirasse dorée. J'eusse pu m'étonner, mais je regardai l'épée que je tenais, et dont la lame brillait, et je ne l'étais pas; j'avais la sensation de savoir comment m'en servir, comme si les souvenirs d'une autre vie surgissaient en trombe. Je scrutai mes amis immortels, pensant qu'ils seraient peut-être étonnés par ma métamorphose. Mais ils n'en donnèrent aucun signe.

    Et ils me dirent: Es-tu prêt, désormais, Radumel le Preux, toi qu'on fit venir d'un pays lointain, où les temps sont différents? Ils m'avaient appelé d'un nom que je croyais n'être pas le mien, mais je m'entendis répondre, spontanément: Oui, prêt, je le suis! Allons, mes amis, marchons, dirigeons-nous vers la destinée. Car cette dame auguste nous attend! Ils acquiescèrent, et, comme devenu quelqu'un d'autre, je partis avec eux – l'égal de ces êtres, et leur frère, ou cousin, et non plus un mortel venu d'un autre monde, inférieur au leur. J'étais comme possédé, mais possédé par un autre moi-même, dont je n'eusse su dire s'il appartenait au passé, au futur ou à un autre monde, mais que je sentais être plus moi que moi-même, si une telle chose est possible!

    Me croirez-vous? Je n'en sais rien. Mais il en était bien ainsi. Je pourrais le jurer.

    (À suivre.)

  • La fée de la raison contre la reine Mab

    mab 02.jpgDans un commentaire à un de mes précédents articles, je disais que l'intelligence dans l'antiquité était représentée et inspirée par la déesse Minerve – ou Pallas Athéna, patronne d'Athènes –, et que, en un sens, celle-ci est la même déesse de la Raison que les révolutionnaires français se sont efforcés de faire adorer en 1789, lui faisant des processions, lui bâtissant des temples.

    En un sens aussi, cette figure se retrouve dans celle de Marianne, la patronne de la république française, car celle-ci a pour objet la diffusion du rationalisme, regardé au fond comme un nouveau dogme. Elle le dit moins clairement que les révolutionnaires français pour ne pas paraître religieuse – et sembler se confondre avec la laïcité, la neutralité, comme si le rationalisme seul était neutre, impartial, et donc supérieur à toutes les religions déclarées.

    Mais c'est contre le rationalisme, l'assimilation de la déesse Raison à l'Être suprême, que le Romantisme a parlé et agi, et même le républicain Victor Hugo affirmait que la raison devait améliorer les religions, non les supprimer. À l'opposé, on a vu des romantiques défendre les libertés complètes de l'imagination contre le rationalisme, préfigurant le Surréalisme. Celui-ci se réclamait du romantisme allemand (qui était sans limites et ne pratiquait pas le rationalisme mais affranchissait l'imagination), ainsi que de Gérard de Nerval et des poèmes visionnaires de Hugo. Du vrai Romantisme, si l'on peut dire.

    J'aime évoquer, de mon côté, le Savoyard Jacques Replat, qui rejetait le rationalisme et prônait la dévotion à la reine Mab – la fée de l'Imagination, disait-il. On sait qu'elle est apparue dans la littérature moderne avec Shakespeare, plus imaginatif assurément que les dramaturges français classiques: elle est présente dans une chanson de Roméo et Juliette. Prise au folklore celtique, elle est issue de la Reine Maeve, déesse irlandaise rationalisée dans les récits qui sont restés d'elle, incarnation de l'autorité royale. Par cette fée le roi était inspiré et pouvait gouverner, elle était l'esprit du pouvoir. Littéralement, son nom signifiait ivresse.

    Certes, Minerve et Athéna inspiraient aussi les princes, dans leurs décisions. Elle était leur sagesse. Ulysse, roi d'Ithaque, l'avait pour mentor, parce qu'elle avait pris l'apparence de son conseiller Mentor – et, sous cette forme, le guidait. Mais Replat se réclamait d'une sagesse nourrie d'imagination, d'ivresse intime, de visions, de révélations acquises en l'état de rêve, et non d'une raison raisonnante, d'un rationalisme qui fondait l'exercice du pouvoir sur la science positive, la tradition cartésienne. Le fait est que les rois de Sardaigne, dont il était le sujet, se réclamaient de l'inspiration prophétique, issue de la tradition chrétienne et des anges intimes, tels que Joseph de Maistre et François de Sales les avaient peints.

    La déesse de la Raison, elle-même, avait acquis un peu de tendresse, de douceur, d'esprit chrétien avec Marianne, que créa Lamartine quand il se convertit à son tour au républicanisme. Il était de tendance rationaliste, maedb.jpgmais était, comme Hugo, un vrai romantique, qui voulait améliorer la vie mystique par l'exercice de la raison, non la supprimer. Il aimait le merveilleux chrétien d'un Frédéric Mistral, pourtant catholique traditionaliste, et la fantaisie de Xavier de Maistre, également nourrie de conservatisme chrétien.

    Bref, le rationalisme, c'est bien joli, mais c'est vide, et Replat a raison, la fée de l'Imagination est plus belle. Mais il admettait que la raison devait l'éclairer, l'assainir, la diriger, la discipliner, il ne s'agissait pas de devenir fou. Selon les temps, il semble plus judicieux de développer la raison, ou l'imagination; je pense, personnellement, que le temps d'aujourd'hui est celui où il faut développer l'imagination (sans perdre le lien avec la raison). Je pense donc le rationalisme mauvais, comme André Breton le faisait – et même si le Surréalisme, lui, a bien rompu inutilement avec la raison, fréquemment.

  • La vision des éons (Perspectives, LXVIII)

    ainur.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Pierre de ma mission, dans lequel je rapporte un discours que m'a tenu sur la ruine du royaume dont on m'avait confié le cœur sous la forme d'une pierre magique.

    Cet étrange discours me jeta dans de nouvelles affres. Je regardai Ithälun, étonné. Et, tout en l'écoutant, son visage me paraissait se détacher de son corps, de tout, et entrer en moi, dans mon cerveau, comme si plus rien au monde n'existait qu'elle – comme si elle me parlait du fond des mondes, et que je fusse ailleurs que sur Terre, et qu'elle m'eût entraîné dans les plus curieux lointains. Or, dans ses yeux devenus rayonnants, rendus pareils à des soleils, je vis soudain un monde que je n'avais jamais vu auparavant. D'abord perdu dans la lumière, inaccessible à mon éblouissement, il dessina peu à peu ses formes, ses teintes et ses êtres.

    Et j'y vis des âges, j'y vis se dérouler des éons – ils passaient comme des êtres vivants dans l'air, et sous leurs pas le monde se transformait. Dans une succession d'éclairs il se modifiait, et j'apercevais, dans le cycle des âges, des évolutions cosmiques, et des étoiles passaient en tournant, et elles étaient pareilles à des hommes et à des femmes, aussi étrange cela puisse-t-il paraître. Elles glissaient dans l'azur infini comme sur un sol de cristal – semblant danser –, et je savais que depuis la Terre elles prenaient la forme de ce qu'on nomme les étoiles filantes.

    Puis j'y vis des batailles entre les êtres planétaires – et elles étaient furieuses, et les guerres humaines les plus meurtrières et les plus destructrices m'apparurent comme peu de chose, à comparer de celles-là, dont l'univers tremblait jusque dans ses bases. Car d'un geste, d'un coup d'épée, d'une flèche lancée, des mondes disparaissaient, des races étaient anéanties, des planètes étaient supprimées, des époques ruinées parsemaient l'espace de leurs sinistres fragments, et l'homme n'était qu'un fétu de paille, entre les mains des Puissances.

    Les armées s'affrontaient parmi des nébuleuses luisantes, et surgissaient éclatantes de l'épaule d'Orion ou de la queue du Dragon, des ailes de Pégase ou des pinces du Crabe, des yeux de Méduse et de la voile d'Argo – et traversaient les astres, et des feux jaillissaient de leurs vaisseaux, et se croisant par milliers coloraient l'air de leurs teintes rouges, bleues, jaunes, vertes, mauves. J'en étais étourdi, ne comprenant rien, ne distinguant rien de connu, étonné que ce ciel que j'avais cru mort, ou mû par de simples mécanismes, s'animât de toutes parts de lui-même, et que ces batailles que j'y voyais fussent aussi des ballets rituels d'anges immenses, comme si la guerre parmi eux n'était qu'un jeu, ou qu'un art. Une harmonie se dégageait de ces visions dramatiques, et elle me parvenait comme depuis le fond d'un rêve, et parfois il me semblait n'entendre que le frou-frou d'un rideau, et des échos de rires et de cliquetis guerriers résonnaient comme dans des coulisses où l'on eût préparé un étonnant spectacle. Mais parfois je voyais des anges tomber vers la Terre, sous la forme de boules de feu, et je savais que ces êtres vivaient aussi d'affreux malheurs!

    Il y avait aussi des châteaux, des palais, des brumes vermeilles constellées de lampions énormes, et des fêtes se déroulaient, noces immenses – et je crus devenir fou, car cela dépassait l'entendement. Un vertige me saisit, et je mis un genou à terre, tandis qu'une nappe noire recouvrait mes sens et pénétrait mon esprit.

    Soudain, je ne vis plus Ithälun, ni Othëcal, ni rien du monde des génies. De toutes parts un épais mur noir m'entourait, bloquant ma vue. Je ne voyais plus mon corps, qui se perdait dans les ténèbres, et me sentais assiégé par des brumes lourdes, oppressantes, épaisses, et grand était mon tourment. J'entendais de vagues chuchotements qui m'inquiétèrent, une sourde rumeur monta ensuite, et, me tournant vers la droite, puis vers la gauche, levant les yeux, les abaissant, regardant devant, derrière, je n'aperçus plus rien – sinon de grosses bouffées plus noires encore que le reste, si une telle chose est possible.

    (À suivre.)

  • La République et ses valeurs dans l'université française

    tibet.jpgDurant ma soutenance de thèse, Christian Sorrel m'a reproché d'avoir parlé d'idéologie républicaine: pour lui, la République a surtout des valeurs.

    N'a-t-il pas, ainsi, marqué que ses critiques étaient de nature politique? Car c'est une question philosophique, non historique; et chacun en pense bien ce qu'il veut. D'ailleurs, il n'a pas étayé son affirmation.

    C'est une question de mots. Les valeurs de la République s'organisent en un réseau qu'on peut appeler, de l'extérieur, une idéologie. Le défaut serait-il, donc, de se placer à l'extérieur?

    Sabine Lardon, présidente du jury, m'a félicité pour mon style, mais a trouvé que j'abusais de l'art de la formule: c'était parfois choquant, comme quand je disais que la Savoie pouvait être regardée comme petite et marginale – tel, depuis Pékin, le Tibet. Je ne nommais pas Paris, car l'art de la formule consiste à surprendre. Mais ici, Pékin est tellement réputé maltraiter le Tibet que la comparaison a choqué.

    Pékin maltraite-t-il vraiment melenchon.jpgle Tibet? Le célèbre Jean-Luc Mélenchon a assuré que la Chine essayait de civiliser et de moderniser une province archaïque. Tout se défend.

    Quand un Français assimile sa tradition au rationalisme universel, il est persuadé qu'il est porteur d'une qualité qui embrasse l'humanité entière, et permet son évolution infinie. Mais quand un Chinois fait pareil, il apparaît au Français comme simplement chinois. Il n'y a que Jean-Luc Mélenchon qui ait admis qu'il y avait une sorte de confédération des peuples rationalistes supérieurs – qui pouvaient bien coloniser le reste, que c'était pour leur rendre service. On peut lui concéder au moins cette qualité, qu'il voit un peu au-delà des frontières.

    Mais pas beaucoup. Il a un abord théologique de la chose, un abord religieux: religion sans Dieu, mais religion tout de même, c'est celle de la raison brandie comme le salut ultime. Or, dans les faits, la raison présentée de cette façon n'est pas si utilisée qu'on croit. Car divinite.jpgle rationalisme n'est pas tant l'habitude d'utiliser la raison que la peur de ce qui sourd des profondeurs, et n'est pas réductible à la raison. En un sens, il s'agit de se réfugier dans des idées déjà établies, pour ne pas avoir à regarder l'esprit nu. Et cette peur se développe ici ou là, à des degrés divers.

    Si la Chine confucianiste et marxiste s'en prend au Tibet, c'est parce que son ésotérisme qui invite à visualiser le monde des esprits lui fait peur. Cela va au-delà de ses préoccupations sociales ou commerciales, rassurantes parce que terrestres, et tissant un voile devant les profondeurs de l'univers. La France tend à faire pareil. Elle tend à le faire beaucoup. Ce qu'on nomme la laïcité a cette source, dès qu'elle prétend s'imposer à la sphère culturelle, et ne pas se restreindre à la sphère politique – ne pas être simplement l'affirmation claire de la liberté de conscience, et de ce que Rudolf Steiner appelait l'individualisme éthique.

    C'est Steiner, le même, qui a montré clairement que le matérialisme n'émanait pas de l'amour de la logique, mais de la peur de l'esprit nu, des profondeurs obscures de l'âme. Dans l'ancienne Rome, elle existait déjà, c'est pourquoi la tradition romaine a tendu à persécuter les chrétiens et les juifs. Mais à vrai dire, à des degrés divers, cela existe dans l'humanité entière. Une valeur de la République, cela pourrait être le courage, face à l'esprit nu. Cela demande à ce que la liberté soit regardée comme plus importante que la laïcité elle-même.

  • Le mythe républicain de l'ancienne Rome à la France moderne

    fmd_209399 (2).jpgDans ma thèse de doctorat, j'ai pensé bon de me demander si l'âme de la Savoie n'était pas contestée par les intellectuels français parce que, inconsciemment, ils ne s'autorisaient pas à n'admettre que l'âme française – le génie national qu'exprime l'État républicain, tel que Jules Michelet l'a défini dans ses textes. On a eu beau jeu de me répondre que le rationalisme s'était aussi emparé de cette question, et avait fait justice de ce fantasme national, qu'il n'y avait pas de possibilité d'erreur à cet égard – qu'on ne donnait pas plus de droits au génie français à l'existence qu'à celui de la Savoie. Je n'en crois rien, car ici l'inconscient joue à plein, et on brandit souvent le rationalisme contre les replis régionaux, tandis qu'on l'articule libéralement avec la défense de la République, elle-même perçue comme source de toute raison lumineuse en l'espèce humaine.

    Car cela aussi fait l'objet d'un mythe. Il n'est pas né en 1789, puisque Virgile en parle dans l'Éneide. Il affirme que Rome abat les rois, et répand la vertu et l'intelligence dans un monde barbare, accomplissant une mission civilisatrice en l'humanité. Elle émancipe les peuples, et personne n'ignore que cette rhétorique était aussi celle de la France coloniale, du temps de la Troisième République. En adoptant la devise Post Tenebras Lux, la Genève protestante allait dans le même sens. Il s'agit de dire que la République est en phase avec l'évolution humaine, devant aller vers toujours plus de raison. La France n'est plus, dans cette perspective, une fin en soi, mais l'instrument de cette évolution, et la Savoie n'est pas combattue en tant que telle puisque, sous ses apparences catholiques et royalistes, elle aussi serait tirée vers cet horizon rationaliste, la république française ne l'émancipant pas de ses illusions parce qu'elle est la France, mais parce qu'elle est la République.

    À tout prendre, c'est aussi l'essence du catholicisme romain, qui se pose comme universel parce que romain, et issu de l'Empire romain. Post_Tenebras_Lux_détail.JPGCalvin, du reste, ne le contestait pas dans l'absolu, puisqu'il disait le catholicisme bon jusqu'à saint Augustin, qui restait rationaliste et latin dans sa culture et son esprit. Il s'agissait, pour lui, de combattre le retour du paganisme en son sein, des superstitions, du merveilleux.

    Mais le rationalisme n'est pas réellement universel. Il est aussi une caractéristique de certains peuples. À un moment donné de l'histoire, je ne le nie pas, ces peuples ont été comme en pointe, parce que l'humanité avait besoin des progrès de la raison, de la pensée logique – c'était nécessaire à son évolution globale. Mais cette évolution n'a rien de linéaire. Tantôt l'humanité a besoin de perfectionner sa vie intérieure par la pensée logique, la_republique_1848_bd.jpgtantôt elle doit développer l'imagination créatrice, comme l'a très bien vu le romantisme après l'échec du rationalisme français en Europe, l'échec de la Révolution. Et c'est alors que d'autres cultures, appartenant à d'autres peuples, se mettent à la pointe. On en a eu l'exemple avec le romantisme allemand, qui, idéalement, conciliait la raison et l'imagination. Mais les cultures orientales ont aussi du succès, par exemple le bouddhisme tibétain, parce que, dans ses profondeurs, l'humanité se sent menacée par l'excès de rationalisme qui a mené la culture française à l'assèchement, à la destruction. Et dans cette perspective, la réhabilitation du style mythologique des Savoyards d'autrefois est importante, et bénéfique.

    Non pour dire qu'il faut renoncer à la raison ou même regretter qu'avec son intégration à la France moderne, la Savoie ait accueilli l'esprit cartésien: dans mon livre Portes de la Savoie occulte, j'ai présenté cela comme providentiel, et nécessaire. Mais pour dire que cela n'avait de valeur que pour un temps et que, effectivement, le génie français, non celui de l'humanité, est celui du rationalisme, de telle sorte que le prétendre universel ressortit encore à l'adoration du génie français, même chez les étrangers sensibles à cet aspect de la culture humaine. Le génie savoisien est autre, il offre un contre-poids à l'excès de rationalisme, et promeut l'imagination créatrice, comme le rappelaient François de Sales et Joseph de Maistre, chacun à sa manière – et sans en être totalement conscients, non plus.

  • La pierre de ma mission (Perspectives, LXVII)

    Red_Blood_Gem.pngCe texte fait suite à celui appelé Le Mystère de la pierre magique, dans lequel je rapporte avoir pris le joyau lumineux qu'on me tendait, et y avoir vu des visages étranges, qui me laissèrent stupéfait.

    J'entendis alors soupirer à côté de moi, et c'était Ithälun – et lorsque je la regardai, je vis qu'elle avait, sur le front, un nuage de tristesse et que, apparemment compatissante, elle jetait les yeux tantôt sur moi, tantôt sur la pierre que je tenais, tantôt sur Othëcal, tantôt sur ses gens, passant lentement des uns aux autres, bougeant imperceptiblement la tête, comme si le temps s'était arrêté, ou n'était plus fait que d'une succession d'images fixes. Un silence intense, semblant peser sur les mondes, s'était installé dans la salle, et les gemmes des habits des elfes luisaient sans qu'un bruit se fît entendre, comme les étoiles lors des nuits cosmiques – au-delà des oiseaux, des feuillages, des renards glapissants, ou des automobiles qui vrombissent dans les lointains de la Terre. Ce silence aussi était stupéfiant, et ma gemme sembla briller moins fortement, sous son poids. C'était comme un endormissement complet, et comme si les lumières de la salle et des parures se changeaient en veilleuses – comme on appelle les lampes qu'on laisse pour les dormeurs, notamment les enfants.

    Je vis soudain, tel un diamant, une larme surgir de l'œil d'Ithälun. Elle aussi était émue par ce fatidique moment, bien que je n'en devinasse en rien la cause. Pourquoi était-elle si mélancolique? Ce qui arrivait n'était-il pas ce qu'elle avait attendu, en se rendant avec moi en ces lieux? Je ne comprenais pas vraiment ce que tout cela signifiait, et me demandai si je n'avais pas commis une grave faute, en m'emparant de la pierre qu'on m'avait offerte. Je fis un mouvement traduisant mon désir de la lui donner à mon tour, mais elle m'arrêta, posant son bras sur le mien, et dit: «Non, Rémi, non. Tu dois la garder. C'est maintenant la tienne. Maintenant et à jamais. Ne t'inquiète pas. Il te la fallait, pour accomplir ta mission. Tu as bien fait, de la prendre. Car je vois que ton cœur est troublé, mais il ne doit pas l'être. Sache que si tu nous vois un regard triste, ce n'est pas pour cette raison, que tu eusses dû agir autrement que tu ne l'as fait. Non. Il n'en est rien. Tu as agi conformément à nos vœux. Mais vois-tu, même quand on sait qu'un ami doit mourir, et que, en mourant, il ira rejoindre les dieux – entrera dans le pays des étoiles et sera accueilli avec joie par ceux qui gardent ces joyaux du ciel au front –, et que ses bonnes actions mêmes accourront à lui en dansant, comme des vierges, et l'entoureront de leurs bras tendres et frais, même quand cela arrive, tu le sais, nous sommes tristes, parce que nous aurions voulu garder avec nous cet ami, et, malgré ce que dit la raison, la passion fait surgir des larmes, car la séparation est un déchirement; et un vide se crée, au sein de l'âme, dès que l'ami s'éloigne.

    «Or, cette pierre était le secret de la royauté d'Othëcal sur la Terre, et le moyen qu'il avait, avec son peuple, pour y vivre, s'y maintenir, et créer le cercle enchanté qui y maintenait, aussi, les splendeurs des temps anciens – justement celles des étoiles. Oui, par cette pierre, sache-le, Othëcal conservait sur la Terre où vivent les mortels la gloire du Ciel où sont nés les génies, elle était le secret de leurs enchantements les plus nobles, les plus purs. Et qu'Othëcal te l'ait donnée veut dire une chose claire: pour toi, pour le salut de l'homme, pour le salut, aussi, de la Terre, il a accepté de renoncer à son royaume, de laisser dépérir ce qu'il a bâti sur la Terre. C'est donc avec peine que nous entrevoyons la déperdition du pays où il veut – de ce royaume qu'il gouverne, de la fin de ses enchantements qui étaient parmi les plus purs de la Terre, et qui étaient parmi ceux qui y conservaient le mieux les splendeurs astrales. Comprends-tu? Nous savons qu'en partant sur l'orbe lunaire, Othëcal et les siens gagneront un royaume plus pur, plus noble; mais celui-ci, où ils vivaient, étaient leur patrie, leur maison, et, même si, en haut, ou au fond du Ciel, ils retrouveront bien des amis, des cousins, des congénères – même si, avec le temps, ils s'y referont volontiers une patrie, ils avaient assimilé ce royaume, ici-bas, à eux, y avaient versé leur sang, y avaient sacrifié leur sueur, leur vie, leur âme, et s'en séparer leur brise le cœur, le leur crève. Ils savent que certains d'entre eux ne le supporteront pas, ne le souffriront pas, et qu'ils erreront parmi les ombres, sans pouvoir monter dans le vaisseau spatial qui emmènera la plupart d'entre eux dans leur nouvelle maison; ils savent que ce sera pour eux une épreuve, et que tous ne la surmonteront pas – et que, attachés à ce sol, ils s'y mêleront aux plantes, aux rochers, aux bêtes: triste sera leur destin! Mais ils ne peuvent pas faire autrement, ils le savent aussi, et maintenant qu'ils te connaissent, ils comprennent qu'il le faut, que c'est fatal. C'est ainsi, et tu dois respecter leur peine.»

    (À suivre.)

  • Mythologies selon Roland Barthes

    barthes.jpgIl y a un fond athée, dans la philosophie française moderne, qui empêche spontanément de parler des dieux et du monde spirituel. Mais il faut bien, tout de même, parler des concepts, et c'est ainsi que ces philosophes se sont efforcés de donner une nouvelle définition au mot mythe, ou mythologie – valide à leurs yeux bien qu'ils eussent évacué le monde divin. Comme le disait Roland Barthes, le mythe est un acte de langage, et donc c'est un signe adressé à la collectivité, l'impression de l'humain sur le réel à partir des mots. On sent là poindre la philosophie de Sartre sur la pensée magique, qu'il étendait à l'ensemble des actes organisateurs du monde. On peut toujours prétendre, de fait, que dès qu'on attribue une organisation au monde, on fait dans la mythologie, car seul un dieu a pu organiser le monde. Sinon, la matière est pure masse informe.

    Mais c'est là trop réfléchir, et faire preuve d'une sorte d'intégrisme philosophique. Dans les faits, le locuteur peut penser que les choses sont organisées, sans se référer à un dieu explicitement, ni consciemment. Il peut, en un sens, être naïf, et s'exprimer sans mesurer les effets de sa pensée. Il peut donc attribuer au monde des lois mécaniques sans se référer à un législateur. Cela se fait constamment. Et la vérité est qu'on ne peut pas appeler cela de la mythologie, sinon de façon profondément abusive. Car la mythologie consiste à évoquer directement Fairies_by_H.J._Ford-1.jpgles êtres spirituels ou les dieux, et non pas seulement à décrire un monde dans lequel selon les philosophes forcément un dieu est intervenu avant, puisqu'il est organisé. Justement, le réalisme consiste à ne pas dire ce qui s'est passé avant. La mythologie consiste à dire ce qui s'est passé avant. C'est tout simple. Et étendre la chose à tout ressortit au fondamentalisme.

    À force de refuser de voir Dieu nulle part, les philosophes le voient partout. Ils disent, d'un côté, que la Bible a été écrite par des êtres humains, non par un dieu; de l'autre, que la citer manque de neutralité, que c'est une démarche religieuse – alors que citer Roland Barthes, lui aussi un être humain, ne le serait pas!

    Veut-on me dire que Barthes ne fait pas l'objet d'une religion? Mais si, puisque l'Université se sent obligée d'adopter ses définitions sans les remettre en question – puisqu'on peut dire, en son sein, que depuis ses bouquins, on sait que tout est mythologique, que le moindre acte de langage est mythologique, même celui qui ne nomme absolument pas l'esprit agissant dans la matière! Il est devenu le prophète de l'agnosticisme républicain.

    Car c'est bien le problème: refusant absolument d'explorer avec leur esprit le monde divin, tâchant même souvent de l'interdire aux autres, les philosophes à la mode ne veulent pas non plus qu'on distingue les actes de langage dans lesquels on évoque le monde des esprits, des autres. En effet, à leurs yeux, les premiers ne devraient pas exister, donc il ne faut pas en tenir compte. Donc, la mythologie, ce n'est pas le récit des êtres invisibles, anges, dieux, elfes ou Grands Transparents, mais toute idée énoncée par un homme, même foncièrement matérialiste. C'est vraiment absurde.

  • Le mystère de la pierre magique (Perspectives, LXVI)

    Satana.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Don sacré de l'Ornim, dans lequel je rapporte m'être apprêté à prendre un joyau lumineux qu'on me tendait, et qui semblait contenir une bête dangereuse, tant la vie en elle était grande.

    Pour autant, Othëcal ne me le confiait pas comme s'il se fût agi d'un être mauvais, et Ithälun, que je regardai à ce moment, ne cilla pas, ne dit rien, ne bougea pas, ne m'empêchant aucunement de le saisir – mais, au contraire, par son inaction, semblait simplement attendre que je m'emparasse du joyau. J'en fus surpris, mais, dans ce monde, à vrai dire, les choses n'étaient pas toujours ce qu'elles paraissaient, n'étaient pas toujours ce que les hommes croient qu'elles sont, et les symboles que je pensais y reconnaître n'y étaient en rien des idées prédéfinies (évidemment), mais des choses vivantes et mouvantes, des esprits, des souffles rendus visibles par le don que m'avait fait Solcum (le Génie d'or), et qu'avait prolongé en moi la noble Ithälun son épouse. Le bien et le mal n'y étaient ainsi pas aussi simples que dans les représentations humaines, et on me confiait une gemme habitée par un démon qui peut-être était favorable à ma quête: je n'eusse su le dire. L'attitude d'Ithälun, toutefois, le laissait penser, et je n'avais aucune raison de douter d'elle.

    Je pris donc la pierre entre mes doigts, et faillis aussitôt la lâcher – non qu'elle fût brûlante comme une flamme, mais que, au contraire, un étrange mélange de chaleur et de fraîcheur la rendait comme vivante, comme semblable à la peau d'un animal – une fois de plus. Mais quel animal pouvait bien se trouver dans cette petite prison, c'était impossible à dire. Je crus d'autant plus fortement qu'il allait me mordre, ou me faire du mal, enrouler une queue serpentine autour de mon poignet, et qu'on m'avait trompé, mais rien n'advint, sinon ceci: soudain, sur la facette du rubis taillé, mais à l'intérieur, apparut un visage qui riait, et qui l'instant d'après disparut!

    Je criai, et lâchai la pierre de surprise, mais j'ai toujours été assez adroit avec les objets que mes mains lançaient, et, déjà convaincu que cette gemme était précieuse, et qu'il fallait la traiter avec le plus grand respect – déjà saisi d'amour pour elle, je la rattrapai de l'autre main, plus rapide, plus vif, dans mes réflexes, que je ne m'en serais pourtant cru capable. Elle brillait entre mes doigts, chatoyante, douce, plus belle qu'aucun joyau que j'eusse vu de ma vie, et mon désir s'enflamma, de la porter sur moi, de l'absorber – ou d'être absorbé par elle –, et, lors, une chose des plus incroyables survint, car, à l'intérieur de la pierre, je ne vis plus un visage bestial ricanant, comme j'avais cru l'apercevoir un bref instant, mais le visage d'une femme souriante et belle, aux cheveux purs et blonds, et dont les mèches dorées se fondaient dans l'air vermeil qui la nimbait. Je fus, à nouveau, stupéfait, et, comme je craignais d'être le jouet d'une illusion, je levai le regard vers Ithälun, et celle-ci ne m'aida pas beaucoup: car elle me continuait de me regarder sans rien dire, et sans faire montre d'aucune émotion distincte. Je regardai alors Othëcal, et lui avait un étrange sourire en coin, mais très léger; et ses yeux brillaient, comme si des paillettes d'or s'y étaient agitées, sous l'effet du plaisir, ou d'une quelconque malice difficile à définir.

    «Qu'est ceci?» murmurai-je alors. Je tournai la tête autour de moi, attendant que quelqu'un me répondît. Mais les sujets d'Othëcal gardaient l'œil baissé, comme s'ils s'étaient changés en pierre – et seules des larmes luisantes coulant sur leurs joues, reflétant, même, la lumière de ma gemme, attestaient que ce n'était pas le cas.

    (À suivre.)

  • Notre Dame de Paris

    notre-dame-de-paris-incendie.pngOn se souvient peut-être que, du temps des rois, le bon ange de la France, sa tutelle protectrice, était la sainte vierge Marie, et comme Paris est la capitale de la France, l'incendie de sa cathédrale a donné le sentiment que la France n'était plus protégée depuis les hauteurs des cieux – depuis le monde spirituel. Cela a été un choc. Comme l'événement est venu après d'horribles attentats, et dans un contexte de dissension incroyable, il est apparu comme signe prophétique, d'une façon indéniable.

    Le fait est, d'abord, que, malgré les tentatives de Charles de Gaulle d'y remédier, le lien entre Marianne, patronne ou allégorie de la République, et la sainte vierge Marie n'a jamais été clairement établi, ou simplement admis. Il a été plutôt nié, au nom d'une laïcité plutôt dérisoire, qui tenait plus de la concurrence avec l'Église catholique que d'une véritable liberté de conscience accordée aux individus – notamment dans l'Éducation.

    J'ai fait bien des articles cherchant à montrer que, d'un point de vue intérieur, Marie de Bethléem et Marianne étaient une seule entité – le bon génie de la Artemis_Kephisodotos_Musei_Capitolini_MC1123.jpgFrance au visage de femme. Peut-être que Victor Hugo, renouant avec cet édifice médiéval et le liant à l'âme du peuple – à travers, notamment, Esméralda –, avait déjà cette intention, et on l'en a su gré, mais on n'en a pas tenu assez compte – même si, depuis la catastrophe, cette vision réconciliatrice, rejetant à la fois le matérialisme philosophique et le dogmatisme catholique, mais unissant Isis, Marie et la République, a de nouveau été diffusée publiquement.

    Naturellement, c'est autour d'une telle figure, reliant la Bible et la tradition populaire, que les âmes peuvent surmonter les luttes factieuses, les oppositions communautaires ou partisanes, et trouver une énergie commune, un souffle suffisamment fort pour embrasser la volonté générale, et donner une véritable légitimité aux majorités exprimées.

    Le temple d'Éphèse, dit-on, a brûlé quand les mystères y ont cessé d'être saints – quand la vierge et pure Artémis a cessé de s'y rendre. Le rapprochement peut être fait, d'autant plus que, avant de vénérer la sainte Vierge, les Francs vénéraient la vierge des Ardennes, un avatar de la déesse Diane.

    Si Victor Hugo avait décrit cet incendie, il aurait peut-être, comme il le fait dans Quatrevingt-Treize, donné un visage aux flammes – celui d'un démon vengeur, sorti de l'enfer, maître des Furies. Tout le monde l'a ressenti ainsi. La chute de la flèche semblait refléter la coupure du lien de Paris avec le ciel – la signifier dans le monde sensible. Un cri d'horreur a alors retenti, dans les rues de Paris. La fée de la ville n'avait plus de maison.

    Il est difficile de ne pas vivre spirituellement cet événement, quand tout, par ailleurs, semble confirmer ce qui, selon la tradition mythologique, relève – comme on disait – de la face de Dieu se détournant du Peuple. C'était JessieBayes_TheMarriageOfLaBelleMelusine_100.jpgsensible également dans la vie culturelle, sans doute. Mais de celle-ci, plus qu'ils ne le croient en général, les individus sont libres. Nul n'était obligé de se confiner dans le cynisme philosophique d'un Roland Barthes, ou le désespoir métaphysique d'un Léon Bloy. D'autres voies étaient possibles, suggérées par Victor Hugo ou Lamartine – l'inventeur de la figure de Marianne.

    Naturellement, la négligence des ouvriers peut être seule mise en cause. Mais le respect officiel de l'édifice peut-être était devenu faible. S'il n'est pas regardé comme abritant à la fois la reine des anges chère à François de Sales, et la fée Mélusine, protectrice du peuple, chère à André Breton, on ne sait si l'aura sacrée pourra revenir.

  • Le don sacré de l'Ornim (Perspectives, LXV)

    ruby.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Résignation d'Othëcal, dans lequel je rapporte un changement d'attitude du roi elfique auquel ma dame protectrice et moi rendions visite: soudain il s'est fait plus doux. Et j'avais l'impression qu'il projetait en moi ses pensées, que je comprenais mieux.

    Mais lui-même, pouvait-il lire dans mon esprit, et ses yeux avaient-ils la faculté de déceler mes pensées, par-delà mon enveloppe corporelle? Je me rendis soudain compte que quand son regard s'était abaissé, c'était aussi mon cœur que, à distance, il avait sondé - y projetant sa conscience, comme il en avait le pouvoir. Le froid que j'avais alors ressenti, l'impression d'être épié, me revint en mémoire, et je sus qu'un lien s'était établi entre Othëcal et moi, qui était de nature occulte, et comportait un danger - mais aussi une chance. Car bien des pans du réel à mon esprit alors s'ouvrirent et, jusqu'à un certain point, Othëcal, plus généreux qu'il n'avait paru au cours de son échange avec Ithälun, m'avait fait son héritier parmi les mortels, me révélant quelques-uns de ses secrets les plus chers, quoique je n'eusse su les exprimer, et qu'ils demeurassent en moi comme d'obscures images. Ils m'avaient effleuré, et j'eusse pu croire à de brèves illusions si mon séjour déjà long dans le pays des génies ne m'en avait appris davantage, et ne m'avait montré comment prendre au sérieux les sentiments étranges que dans la vie ordinaire on étouffe en riant, comme s'ils n'étaient que folie.

    Accompagnant le geste au mystère, il tendit le bras dans ma direction, et je crus un instant qu'il me mettait en accusation; mais, au lieu de cela, sa main s'ouvrit et, sur sa paume longue et blanche, et tournée vers les hauteurs, je vis un singulier joyau, une sorte de pierre rayonnante, qui me parut d'abord être une lampe, mais diffusant une lumière rouge; un regard plus attentif me montra qu'il ne s'agissait que d'une gemme apparentée au rubis, telle que celles qui ornaient autrefois les couronnes des rois, et que son cœur rayonnant ne s'expliquait par aucune forme d'énergie électrique. Il semblait palpiter et luire à la façon d'une étoile, de son propre feu, comme s'il était vivant et que sa vie s'exprimât justement à travers cet éclat. Une sorte de clignement, ou d'alternance de vivacité et de retenue, évoquait la respiration, comme si ce fût de la lumière qu'effectivement cet objet exhalât. Les yeux d'Othëcal reflétaient son éclat d'une façon étrange, comme si un lien secret existât entre lui et la pierre, à la façon du lien qui unit le chien à son maître. Mais qui était le maître, et qui le valet, je n'eusse su le dire. Cette pierre contenait-elle l'esprit d'un dieu, ou d'un elfe serviteur, je ne pouvais en juger avec certitude. En tour cas des étincelles, dans son éclat rouge, couraient, et une force intense s'en dégageait, qui me médusa. L'être qu'elle contenait attendait-il d'être libéré? J'eus le spoupçon qu'il était assez puissant pour ravager la Terre, et que cette sorte de talisman – car je ne doutais pas que ce fût un, tel que les anciens réellement les concevaient, contenant un esprit, un souffle cosmique – devrait être manié avec prudence et dextérité, et que je n'en étais guère digne.

    Comme Othëcal attendait visiblement que je prenne cette pierre dans ma propre main, je la levai et la tendis en tremblant, craignant qu'elle ne fût brûlée, consumée en un instant, ou bien mordue par l'esprit qui était dedans; car, en un étrange éclair, au moment où mes doigts s'apprêtaient à la toucher, j'eus la vision d'un animal aux yeux rouges et aux dents longues et blanches, en son sein; il avait aussi des ailes noires et des griffes acérées, et je me demandai s'il s'agissait d'un dragon, ou d'un démon à tête de chauve-souris, je ne savais pas vraiment.

    (À suivre.)

  • Catholicisme de Bernanos

    Georges-Bernanos.jpgUn des points qui ont été le plus mal compris, au sein de mon travail doctoral, concerne la spécificité du catholicisme savoyard, fondé sur les images - la fantaisie, le merveilleux. Les universitaires sont tellement dans le dogme que l'imagination est inutile en littérature, qu'elle n'est qu'un phénomène religieux vide de sens, et que tout est dans les idées et l'organisation du discours, qu'ils refusaient d'accepter, ou de comprendre mon point de vue. Pour eux, l'imagination ne peut, ne doit pas être considérée comme un reflet, dans l'âme, du monde spirituel, mais comme une simple illustration rhétorique, une somme de figures de style destinées à alimenter une idéologie donnée.

    On a donc cherché à savoir si mon but était de promouvoir le catholicisme et, surtout, on n'a pas compris pourquoi je distinguais le catholicisme savoyard du catholicisme français, puisque les idées, le dogme sont les mêmes. Je ne pouvais pas invoquer le catholicisme savoyard pour expliquer que la littérature savoyarde fût exclue des études universitaires, puisqu'elles n'excluent pas Bernanos et Bloy.

    Mais je me souvenais, écoutant ces remarques, de la critique de Bernanos par Pierre Teilhard de Chardin - qui croyait à la réalité du Christ cosmique et évoluteur, à la réalité d'un être spirituel planétaire qui emmenait l'humanité vers sa transfiguration. On raconte, en effet, qu'il accusait Bernanos de déguiser son désespoir personnel de figures chrétiennes factices. Et le fait est que Bernanos, par exemple dans Le Journal d'un curé de campagne, ne fait qu'utiliser les figures du merveilleux chrétien traditionnel pour illustrer le pitoyable état intérieur de son personnage. Cela ne se présente absolument pas comme réalité. Il n'y a même aucun miracle, aucune marque de la Providence dans la vie de ce curé. En un sens, c'est déjà dans la veine de Houellebecq, que d'ailleurs mon flaubert.jpgprincipal détracteur avait beaucoup étudié, après s'être justement consacré à Bernanos.

    Mais cela n'offrait pas non plus de différences importantes avec les pages que Flaubert a consacrées à la période mystique de son personnage d'Emma Bovary, quand elle imagine, vision consolatrice, les anges descendant du Père divin à la Terre, où vivent les hommes. Flaubert était simplement plus subtil, en montrant que l'effacement de ces images n'empêchait pas la vision d'un aveugle scrofuleux, au seuil de la vie d'Emma, comme une figure monstrueuse, à la Edgar Poe, apparaissant symboliquement au bout de ses errances. C'était là une vision semblable à celle des divinités courroucées tibétaines, et, au fond, l'expérience était authentiquement mystique.

    Or, les Savoyards croyaient que les anges étaient des réalités cosmiques, non des reflets psychiques d'idées abstraites - qu'ils vivaient dans les tempêtes, les vents, les montagnes, et que les phénomènes étaient bien chat.jpghabités par la Providence. Les anges intervenaient dans le déroulement des choses, ils n'étaient pas de simples projections.

    On me demandait si, pour moi, ces êtres étaient des illustrations d'états intérieurs, ou des réalités objectives. J'ai dû répondre qu'ils étaient l'image que créait l'âme à partir d'êtres spirituels réels: une manière de se représenter ce qui n'a point de corps, et vit dans les éléments sensibles. On ne concevait pas qu'ils pussent être tels, nouveaux dieux de la mythologie antique.

    Et pour cause: Chateaubriand, dans son Génie du christianisme, refusait de le concevoir aussi. Il faisait des anges et des démons de simples projections des vices et des vertus, et rejetait l'idée qu'on pût faire habiter la nature d'êtres spirituels.

    Or, c'était clair: j'avais abordé la question dans mon introduction. Mais c'était tellement inattendu, tellement interdit, il était tellement convenu qu'on ne pouvait pas penser les choses autrement que Chateaubriand, qu'inlassablement on y revenait. On m'a même dit courageux, parce que j'avais osé reprendre l'idée de Joseph de Maistre selon laquelle les peuples étaient mus par des anges, lorsque j'avais posé la question de savoir si la Savoie avait une identité propre. J'énonçais que les savants qui ne s'appuient que sur les faits physiques ne pouvaient absolument pas y répondre, par définition! Pourtant, il existe, il faut l'avouer, une lignée de savants qui parlent de la nation française et disent, en même temps, qu'ils ne s'appuient que sur des phénomènes physiquement observables. C'est plutôt bizarre.