18/09/2017

Parution d'un troisième Echo de plumes

flo.jpgHeureuse nouvelle !
 
Le n° 3 de Echo de plumes, la revue en ligne des Poètes de la Cité, noble société genevoise dont je suis le président, est paru. Pour l'atteindre, on peut cliquer en bas à droite de la page d'accueil du site électronique des Poètes.
 
On y trouve des poèmes grandioses des membres de cette auguste société!
 
Notamment le mystérieux Yann Cherelle, l'éloquent Bamba Bakary Junior, la merveilleuse Linda Stroun, le pontifiant Rémi Mogenet, la rêveuse Francette Chabert, le raffiné Roger Chanez, le nostalgique Denis Pierre Meyer, la vibrante Bluette Staeger, le romantique Giovanni Errichelli, l'énigmatique Dominique Vallée, la délicieuse Regina Joye, la fougueuse Maite Aragones Lumeras, l'exquise Brigitte Frank, la magnifique Catherine Gaillard-Sarron, le mystique Galliano Perut, la symbolique Emilie Bilman, tous fabuleux génies !
 
Ils explorent le monde de l'âme, donnant les pensées d'amour, de rêve, de compassion, de partage, de regret, et les transmuant par le rythme et les images pour en faire un nouveau monde, un monde second! Qui, quoique plus léger, est plus vrai que le premier, parce qu'il en donne le tableau total, réunissant l'extérieur et l'intérieur qui semblent séparés dans l'appréhension ordinaire. Les poètes ne prétendent pas, théoriquement, que les deux soient semblables, ils l'illustrent en acte, en objectivant le subjectif, et subjectivant l'objectif, en donnant de la substance aux sentiments et des sentiments aux substances! Ou plutôt, en révélant la substance des sentiments et la vie intérieure des substances.
 
Telle est en tout cas l'ambition des Poètes de la Cité, ni classicisants ni avant-gardistes, mais totaux dans leur approche!

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23/05/2017

Georgina Mollard nous a quittés

Numérisation_20170518.jpgLe 6 avril 2017, la poétesse Georgina Mollard a quitté ce monde à l'âge de nonante-six ans, après avoir gagné de nombreux prix et publié un seul recueil, en 2014, qui était appelé Recueil de poésie et autres pensées (éditions Krakys, Genève). Elle était membre des Poètes de la Cité, que je préside, donc je la connaissais bien.

Elle était pleine d'humour et de chaleur, de vivacité, et j'aimais son style, à la fois classique et imagé, finalement proche du mien. Toutefois je n'ai pu l'appréhender pleinement qu'en lisant, enfin, son recueil.

Il s'y décèle une forte nostalgie pour l'enfance, à deux titres. D'abord, elle vivait alors au Liban, et en avait été exilée par la guerre, et sa peine en était grande. Ensuite elle se souvenait des rêves de sa jeunesse, qui ne s'étaient pas réalisés, et elle mesurait l'écart créé. Elle évoquait avec tristesse les malheurs de notre temps, les souffrances des enfants pris dans la guerre, et accusaient l'envie, la jalousie, la cupidité, d'être les responsables de ces malheurs, de ces souffrances. Par la poésie, disait-elle encore, elle s'efforçait de créer des mondes plus purs, plus beaux, de cristalliser dans l'air, grâce à la forme classique rythmée voire martelée, les images fabuleuses, sorties soit de l'enfance, soit des souvenirs d'amour de la jeunesse, soit de la mythologie.

Car il arrive plusieurs fois qu'elle évoque des êtres fabuleux – l'ange qui gardait sa fille, séchait ses pleurs et lui montrait l'avenir, le dieu du soleil qui poursuit la déesse de la lune, les fées carabosses qui erraient dans les forêts. L'aspiration aux astres et le désir de leur beauté les placent souvent sur terre, et ils sont personnifiés, ou alors ce sont les saisons, qui le sont. Par la poésie, Georgina cherchait à échapper aux ténèbres terrestres, à cette obscurité qui presse de toutes parts l'âme sensible.

Elle était croyante, sans doute, et parfois invoquait Dieu - les Poètes de la Cité étant différents à cet égard des milieux littéraires français où l'athéisme domine, et est proclamé fièrement: beaucoup de ses membres expriment ouvertement leur foi. (D'autres néanmoins vont dans un autre sens, il n'y a réellement pas de règle: la neutralité est parfaite et la laïcité ne cache aucun privilège donné aux agnostiques, comme on peut avoir l'impression que c'est le cas ailleurs. Au reste le sens de la liberté qui règne à Genève y aide beaucoup.)

La nostalgie de Georgina se décelait également dans son style. Car elle ne se contentait pas d'affectionner les vers réguliers et les rimes, ce qui peut simplement se justifier par le goût des mots mis en musique: souvent elle pratiquait des inversions raciniennes du complément du nom, ou l'absence des pronoms sujets, telle qu'on la voyait à la Renaissance. Elle regrettait tout entière cette poésie de Ronsard qui enchantait le monde en l'irriguant de figures antiques et offrait pour ainsi dire une consolation aux épreuves du temps. Elle rêvait d'entrer dans la cité auguste et privilégiée des poètes séculaires, qui avaient créé ce monde supérieur par leur art depuis les temps de la Pléiade jusqu'aux Parnassiens – car je ne pense pas qu'elle fût une grande admiratrice de la poésie du vingtième siècle.

Elle aimait Genève, malgré sa nostalgie, et chantait volontiers le Rhône, le lac, la nature telle qu'elle se déploie entre Alpes et Jura!

Nous l'aimions tous beaucoup, et, quoique avec un peu de retard, les Poètes de la Cité associent leur peine à celle de sa famille.

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28/01/2017

Le pouvoir des Heures (Perspectives pour la République, XXIV)

s-l1000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Les Chevaux enchantés, dans lequel je raconte être parti avec une immortelle dans une voiture volante vers une mystérieuse Ultime Colline, et l'avoir entendue dire que le temps ne passait pas de la même manière au pays des génies que dans celui des hommes - et m'être inquiété que, lors de mon retour en ce dernier, trop d'années se soient déroulées en mon absence. Et à ces mots l'immortelle répondit:

«N'aie crainte, Rémi. Il pourra aussi se faire que pas plus de quelques secondes ne se seront passées. Le pouvoir qu'il en soit ainsi existe. S'il le faut, nous l'utiliserons. Tu passeras par une porte spéciale, qui le permettra. Si du moins nous y sommes autorisés!

- Par qui?

- Ah! par le père de Segwän, bien sûr. Tu ne le connais pas. Il peut être implacable, cruel! Il peut te manger tout cru. Il est sauvage, ardent. Quand une tempête éclate, il n'est jamais loin. J'espère, pour toi, que tu ne le rencontreras jamais. Il porte des cornes, sur la tête, et de sa bouche sortent des lames de feu! C'est un monstre, et je suis toujours étonnée quand je le compare avec sa fille, si belle, si pure!» Elle rit, et je pensai qu'elle se moquait de moi. Elle ajouta: «En tout cas il n'est pas d'un caractère facile, et il arrive souvent qu'il refuse d'accorder son aide à des mortels, ou même à nous autres génies, et d'accéder à nos demandes. Peut-être que quand tu reviendras parmi les tiens, si ton séjour ici est plus long que prévu, tu ne reconnaîtras plus personne, ni même Genève, voire les montagnes de Savoie, soudain aplanies! Et Paris, si jamais tu t'y rends, te semblera n'être qu'une grande forêt pleine de ruines et de serpents! Tu te sentiras dès lors pareil à l'unique survivant d'une catastrophe planétaire!» Elle souriait, en disant ces mots, comme si elle raillait mes peurs et celles des hommes.

Je dis, à mon tour: «Hélas! il se peut aussi qu'en touchant le sol de la terre périssable, je tombe en poussière, et que je ne puisse rien voir de tout cela!

- Oui, c'est possible», répliqua Ithälun. «Il est possible que tout à coup les années fondent sur toi et te mettent en pièces, te réduisent en poudre en quelques instants à la manière de flammes puissantes! Qui sait si elles n'ont pas plus de force qu'aucune de vos bombes?»

Je frissonnai.

Or, comme elle décrivait les années ainsi que des êtres réels, substantiels, je lui fis part de ma surprise. Elle me répondit une chose étrange: «Tu ne vois pas, Rémi, les ans, tu penses qu'il ne s'agit que d'idées abstraites; mais le temps les envoie comme des anges - ou comme des monstres ailés pleins de furie, selon ce qu'ils apportent -, et ils sont armés de fourches flamboyantes, qui lacèrent les choses, et les consument dans un feu dévorant - ou au contraire les bénissent.

«Car du creuset qu'ils créent sortent de nouveaux êtres. Le Temps jette dans le monde des germes secrets, que lui confièrent les dieux.

«Tu ne dois pas t'inquiéter. Même les heures sont des êtres vivants, comme les anciens le disaient, - mais les mortels ne les voient plus et, fous qu'ils sont, les croient inexistantes. Ils ne les voient pas comme elles sont, belles mais terribles dames descendant sur Terre tour à tour, le long d'une échelle d'or, et remontant ensuite vers le Ciel, laissant derrière elles les ruines de ce qui a été, et l'ébauche de ce qui sera.

«Mais je ne veux pas t'en dire trop, car tu serais pris de vertige, et ton âme irait tourner dans un gouffre.

(À suivre.)

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21/12/2016

Le sens des Remparts

romulus_cesari.jpgLa Genève protestante avait quelque chose de l'ancienne Rome. On se souvient, peut-être, que celle-ci fut créée à partir d'un cercle magique tracé rituellement par son fondateur, Romulus. La cité était ainsi protégée des mauvais esprits qui infestaient la Nature et gardée par les dieux du Ciel, seuls à même d'imposer une règle juste à la Terre.

Le Romain Boèce l'exprima bien plus tard: le but secret des lois était de cristalliser, parmi les hommes, l'harmonie idéale des astres. Ainsi, depuis le Ciel, Jupiter, trônant au Capitole, privait de force Saturne, lié à la Terre. Celle-ci se soumettait à la Ville, et la raison urbaine, émanée des dieux, dirigeait la campagne environnante. L'agriculture romaine était réputée: elle était rigoureuse et rationnelle.

Jean Calvin était un grand admirateur de l'ancienne latinité. Il avait étudié Sénèque. Genève aspirait à la rigueur latine, et à l'indépendance face aux seigneurs féodaux, qui représentaient au fond la Nature, étaient pour ainsi dire du côté de Saturne. Les remparts genevois furent donc élevés. Au-delà, le chaos des croyances vieilles continuait, les superstitions. Si en deçà on croyait encore aux anges, c'était de façon très pure et rationnelle, conformément à ce qu'indiquait la Bible: l'ange était l'envoyé de Dieu, et n'avait que peu d'existence propre, de personnalité distincte. Il n'était pas comme ceux que peignait l'art baroque, mais une idée, un type.

On pourrait dire, néanmoins, que l'équilibre médiéval en fut rompu. Le principe rationnel, en se dégageant de la croyance, a fait déchoir celle-ci. Il ne faut que comparer, à cet égard, l'art religieux médiéval et l'art baroque. Ce n'est pas que je n'aime pas le second; il est fleuri. Mais il faut avouer qu'il n'a pas la noblesse des tableaux de Fra Angelico, ou d'autres Italiens anciens.

Cela n'a pas eu seulement de mauvais effets. Le principe rationnel se sentait oppressé dans les limites fixées par l'Église: pour se développer à son aise, il a dû s'en dégager et se protéger de remparts, afin que, y fermentant, il se purifie. De l'autre côté, si les lignes pures étaient abandonnées, l'imagination pouvait se donner libre cours, et connaître davantage de variété. C'est ainsi qu'on a reproché à François de Sales de 01-7.jpgcommuniquer au public profane les pratiques de visualisation des religieux, et de donner à tous la possibilité de créer l'image intérieure des anges. À terme, cela autorise à les concevoir en fées, en extraterrestres, en super-héros, en ce qu'on veut. Or, cela pose de nouveaux défis à l'intelligence - les anges étant connus.

Le romantisme fut le moment où les deux tendances tentèrent de se réunir. On voit ainsi Amiel développer, à partir de la pensée protestante, des imaginations magnifiques; et, de l'autre coté des remparts, le Thononais Maurice Dantand créer une conception grandiose unifiant les dieux de l'Olympe et les anges, regardant les premiers comme étant ceux qui, parmi les seconds, ont épousé les filles des hommes, et que mentionne la Bible. L'Annécien Jacques Replat établissait, lui, un rapport entre les anges et les fées. Et la Chambérienne Amélie Gex replaçait en patois du merveilleux dans l'histoire sainte.

Un rempart est parfois nécessaire; quand ce qui devait être développé sous sa protection l'a été pleinement, le moment est venu de l'abattre, comme, instinctivement, le comprit le romantique James Fazy, auteur d'un roman légendaire, et rempli de merveilleux local: il y avait parlé de saint Niton, protecteur du Léman et fondateur mythique du château d'Yvoire.

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18/09/2016

Spectacle d'automne: voyage galactique

14333181_10154500663145522_7135027023447893395_n.jpgLes Poètes de la Cité, comme chaque automne, créent le 1er octobre, à Genève, un spectacle à partir de leurs poèmes. Mais cette année, cela va au-delà du récital. Les poèmes en effet s'organisent globalement en une trame, qui en fait une épopée à plusieurs voix. Il s'agit d'un voyage galactique: des poètes sont fatigués de la Terre et l'absence de sens qui semble y résider, le chaos de la vie humaine, et ils s'en vont vers les astres pour espérer trouver l'ultime symbole, une vérité, une butée à leurs secrètes aspirations: l'amour fou, la fraternité humaine, l'union avec le cosmos.

Ces poèmes seront accompagnés d'un authentique spectacle, de mouvements dansés, sous la direction de Maite Aragonés Lumeras - une poétesse qui danse excellemment.

Cela aura lieu au théâtre des Grottes, 43 rue Louis Favre, le samedi 1er octobre (donc) à 19 heures, et le dimanche 2 à 15 heures 30. Il faut réserver avant, car la salle est petite. Pour cela, il faut m'écrire.

Et ainsi pourrez-vous entendre les poèmes de Rémi Mogenet, Maite Aragonés Lumeras, Hyacinthe Reisch, Nitza Schall, Kyong Wha-Chon, Catherine Gaillard-Sarron, Francette Penaud, Giovanni Errichelli, Linda Stroun, Emilie Bilman, Dominique Vallée, Galliano Perut, Jean-Martin Tchaptchet, Yann Chérelle, Bamba Bakary Junior, Loris Vincent - et même un poème-surprise d'Adelia Sall Aragonés, âgée d'à peine cinq ans.

J'ajoute que les poètes - peut-être attirés par la danse d'Amine Sall, qui pourra être également vue - décident finalement de retourner sur Terre, pour la faire progresser et l'imprégner de leurs expériences cosmiques: ils ne sont pas du genre à se détourner définitivement du monde. C'est d'ailleurs de retour d'une exoplanète pleine de fées et d'anges qu'ils vous fourniront ce spectacle, ayant préféré apporter aux hommes un enseignement, plutôt que de rester dans la volupté des étoiles. Espérons que ce noble sacrifice sera évalué à sa juste mesure. Un chapeau se trouvera à la sortie, pour leur permettre de reconstruire leur vaisseau spatial - ou de le remplir de carburant, du moins.

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14/09/2016

De nouveaux échos de plumes

Bastet_dame_katzenkopf.jpgLe n°2 d'Échos de plumes, la revue des Poètes de la Cité (dont le suis le président), vient d'être publié en ligne. On y trouve les poèmes des membres, et leurs illustrations. Pour ma part j'en ai mis trois, dans mon genre mythologique habituel, avec un poème sur la déesse Bastet, un autre sur une fée sur une rivière, et deux qui sont en relation avec les contraintes formelles ou thématiques auxquelles nous soumettons nos amis lorsque nous cherchons à les motiver à produire un texte qui sera lu à la réunion prochaine. Il y eut cette fois le thème de l'exquise gastronomie, et la contrainte de l'animal dédoublé, conformément à la tradition de l'Oulipo: deux bêtes sont rapprochées par une syllabe qui les unit, comme le bélugazelle, que j'ai retenu.

Mais mes poèmes ne sont pas forcément les meilleurs! Loin de là. Et les excellents poètes de notre association, dans les différentes rubriques, ont composé des vers à côté desquels les miens volontiers pâlissent.

Écoutez seulement: on trouve des textes du prodigieux Albert Anor, héritier des Surréalistes; de l'auguste Valeria Barouch, adepte des contraintes formelles; de la sensuelle Maite Aragonés Lumeras aux pensées vite enflammées; de la mystérieuse Emilie Bilman aux métaphores qui déchirent (le voile du réel); de l'éloquente Catherine Gaillard-Sarron, dont le vers soulève par bourrasques les feuilles qu'on croyait destinées à la mort; de la délicieuse Linda Stroun, dont les évocations exotiques transportent aux marges de la Vivante Lumière; de la romantique Brigitte Frank, aspirant au nouveau triomphe du Poème; de l'énigmatique Kyong Wha Chon, dont les visions délicates passent dans le silence; de la tendre Francette Penaud, dont le regard évente les secrets des bêtes; du musical Loris Vincent, qui chante les vertus genevoises; de la pétulante Dominique Vallée, qui plonge son cœur dans les images étranges; de l'enthousiaste Giovanni Errichelli, toujours prêt à chanter les nobles amours; et du majestueux Jean-Martin Tchaptchet, penché sur l'humanité comme un sage pleurant ses malheurs et célébrant ses grandeurs.

Quant à moi, je l'ai dit, je suis mythologique et plutôt classique, quoique j'aie toujours essayé de lier les figures traditionnelles à mes sentiments les plus enfouis, à mes aspirations les plus secrètes: j'ai toujours tenté de les lier à l'inconscient, comme eût dit l'autre. Pareil pour les rythmes, dont j'estime que la régularité permet de mettre à jour ce qu'on a en soi. Il est vrai, certains l'ont dit, que cette forme en apparence ne permet pas de descendre dans des profondeurs insoupçonnées: on reste, dit-on, dans une sphère connue. Mais cela tend à faire affleurer des formes claires. Et ce qui a manqué à l'expérience surréaliste, c'est cela. Il sera toujours temps, un autre jour, de replonger dans les ténèbres de l'inconscient. J'en reparlerai, prochainement, à propos de la poésie de Michel Houellebecq, dont j'ai lu récemment un gros recueil.

En attendant, lisez cette revue, dont la conception graphique a été réalisée par l'excellente Nitza Schall!

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06/09/2016

Amiel et l’œuvre manquée

Henrifredericamiel.jpgHenri-Frédéric Amiel (1821-1881) était velléitaire. Il rêvait par exemple de composer une épopée sur les Burgondes, mais ne le faisait jamais.

Dans son journal, il affirmait que s'il n’osait rien, c'est parce qu’il avait une sensibilité religieuse appuyée; il avait de fait une sorte de respect superstitieux pour la philosophie officielle, notamment celle venant de Paris. D'un côté il critiquait la soumission à l’autorité consacrée à laquelle s’adonnaient les catholiques et plus généralement les Français, mais lui-même jusqu'à un certain point s’y pliait.

Dans sa solitude, il se vengeait, scrutant les esprits au fond de la nature, comme Lamartine; mais en public, il ne publiait que ce qui était, de son propre aveu, accepté par la ligne officielle de la littérature parisienne: il n’aurait pas voulu se dresser contre cette ligne, essentiellement naturaliste; il n’en avait pas le courage. Il publiait des poèmes bien frappés, mais n’exposant que des idées morales, non des perceptions du monde de l'Esprit, comme il le faisait sans cesse dans son journal. Il craignait l'exaltation; il voulait donner l’image de quelqu’un de sage, d’intelligent, tout en rejetant en secret le positivisme.

Dans son journal, il ose pénétrer les mystères de l’âme sans perdre sa claire pensée, en créant des images fabuleuses manifestant ce qui se mouvait dans ses profondeurs intimes; mais dans ses poèmes publiés, loin de faire de même, il se contente d'affecter de dire que le raisonnable n’existe que si on ne descend pas sous la conscience diurne, comme c’était effectivement la doctrine en cours à Paris. Il était double: l'homme privé contredisait l'homme public. En privé, il était dans la lignée du romantisme allemand, en public, soumis au positivisme français.

Est-il en ce sens une incarnation parfaite de la cité de Genève? Chacun pourra en juger à sa guise.

Au reste il pensait que la frontière avec la France permettait une critique, une prise de distance, un recul, mais pas une remise en cause. Lui-même se sentait obligé de lire Taine et Renan et de les regarder comme des auteurs de référence.

Durant ses cours, il ennuyait ses étudiants: lorsqu'il présentait la philosophie officielle, il manquait 3879593.jpgprofondément de conviction.

Un singulier destin, que ce romantique immense, classique dans sa fonction d'enseignant ou ses recueils de poésie, et se rattrapant dans son journal.

Si j'osais comparer avec la Savoie des rois de Sardaigne, je devrais avouer que, soutenue par ceux-ci, elle a commencé par créer hardiment une mythologie propre; il fut un temps où elle était ardente, contre l'esprit moderniste français. Mais peut-être que cette ardeur est cela même qui, par un coup de balancier naturel, l'a jetée plus tard dans les bras de la France. La prudence genevoise devait s'avérer plus efficace, sur le long terme.

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21/03/2016

Un écho de plumes

Seigneur du Chaos.jpgL'association des Poètes de la Cité, que je préside, est heureuse de vous annoncer la parution du premier numéro de sa revue en ligne, Écho de plumes. On y trouve mille choses éblouissantes, en particulier les poèmes des poètes, tels qu'ils ont été composés à l'occasion de leurs réunions. En effet, des contraintes formelles ou thématiques leur sont proposées, et ils sont invités à écrire de magnifiques œuvrettes; aujourd'hui nous les publions.

Nous publions aussi les poèmes de saison, ceux que les poètes écrivent selon le vent qui pénètre dans leur âme, et qu'ils veulent bien nous faire parvenir.

Enfin nous plaçons des illustrations dont les poètes sont modestement les auteurs. La mienne est celle qui orne cet article et dont le nom originel est Le Danseur sur le chemin; mais il a servi à illustrer un poème mythologique ayant pour curieux titre Le Seigneur du Chaos. Néanmoins d'autres illustrateurs ont fourni des images: Valeria Barouch, Catherine Gaillard-Sarron, Yann Chérelle, Marlo Mylonas-Svikovsky, qui ont aussi fourni des poèmes – tout comme Hyacinthe Reisch, Dominique Vallée, Linda Stroun, Maite Aragonés Lumeras, Francette Penaud, Nitza Schall et Galliano Perut. En somme, à peu près les mêmes que ceux qui ont participé au récital printanier d'hier, et auquel vous avez brûlé de venir, sans en général l'avoir pu. Mais vous pouvez vous rattraper par la lecture de cette revue, qui manifeste le talent, le travail, la sueur des Poètes!

Portés par ce qui vient de l'avenir, ils ont par leurs mots tenté de créer des images nouvelles, lesquelles peuvent transformer le monde. Là est leur génie, s'ils en ont. Et comme les génies passaient dans l'antiquité pour avoir des ailes, c'est bien l'écho de leurs plumes qu'on entend - nous l'espérons, point trop ténu.

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14/03/2016

Les Poètes de la cité s'arrachent à l'hiver

11081009_10204118415976274_2362123798954342361_n.jpgCette année encore, les Poètes de la Cité ont l'honneur d'inviter le monde entier à leur récital de printemps, qui aura lieu le dimanche 20 mars à 15 h à l'Institut National Genevois, 1 Promenade du Pin.

L'excellente Camille Holweger enrobera d'un nuage de musique leurs dignes vers, en pinçant de ses doigts de cristal les cordes d'or d'une harpe achetée aux elfes. Elle récitera, aussi, ces vers, faisant partir les mots de sa bouche mélodieuse, à laquelle répondra celle non moins gracieuse de Christophe Delesques.

Oyez, oyez! les poèmes seront des membres, mais qui sont-ils? Oui, qui est l'exquis Roger Chanez? La mystérieuse Kyong Wha Chon? La tempétueuse Dominique Vallée? Le mystique Michaud Michel? L'éloquente Catherine Gaillard-Sarron? La sensuelle Marlo Mylonas-Svikovsky? L'inspiré Denis Pierre Meyer? La fougueuse Cathy Cohen? La nostalgique Linda Stroun? L'harmonieuse Nitza Schall? Le luxueux Rémi Mogenet? L'évanescent Galliano Perut? Le visionnaire Albert Anor? L'énigmatique Giovanni Errichelli? La talentueuse Danielle Risse? L'impeccable Valeria Barouch? Le romantique Bakary Bamba Junior? La torride Maite Aragonés Lumeras? L'initiatique Emilie Bilman? L'universel Jean-Martin Tchaptchet? L'errant cosmique Yann Chérelle? Dieu sait. On le saura en venant.

Mais, quoi qu'il en soit, il faut leur faire confiance: en donnant à ce qui surgit de leur cœur et de ses profondeurs une image qui en cristallise l'essence, ils transforment le monde, ils montrent le chemin, ils matérialisent l'avenir. Avant l'ensemble de la séance, un petit discours est prévu: je dois, en tant que président de 12802905_10206059510302419_3658562517311417050_n.jpgl'association, le produire. Peut-être en dira-t-il plus, sur cette voix de l'avenir que sont les poètes!

Mais il ne faut pas oublier le plus important: car l'avenir, c'est la jeunesse, et, comme chaque printemps, elle sera conviée lors de la première partie du spectacle. Les élèves du Cycle d'orientation des Voirets de Sabrina Perrin créera un récital dans le récital, à partir du thème porteur qu'est Le Violoniste.

Ah! n'a-t-on pas raison de dire que la jeunesse est par essence poétique? Et que les vieux poètes ne sont rien d'autre que des enfants qui ont acquis le talent oratoire des adultes, ou des adultes qui ont su conserver voire cultiver leur âme d'enfant, sans renoncer à ce qui les fait être adultes? Pour renouveler leur inspiration, ils veulent écouter continuellement les enfants, ou du moins les adolescents, car en eux sont les images nouvelles, cristallisant les futurs de rêve.

Et puis pour les poètes échevelés ou simplement non membres de l'association, après le tout il y aura des tréteaux libres; tout le monde pourra s'exprimer.  Une révolution poétique, hors des cadres fixés par l'association, pourra avoir lieu! Je l'y attends. Même dans les locaux augustes de l'Institut National Genevois, a priori classicisants.

Qu'elle ait lieu ou pas, en tout cas, il y aura finalement une verrée, c'est normal, les poètes ont fréquemment soif.

A dimanche donc!

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11/12/2015

La question des banlieues (VII)

kronental3.jpgJ'ai dit que les valeurs et la culture n'étaient vivantes que si on les inscrivait dans un paysage familier, une région. On peut me dire: il existe un problème dans les banlieues qui en ce cas ne peut pas être résolu, car elles sont devenues culturellement incolores, inodores, elles sont sans âme - n'étant que l'extension mécanique des grandes cités. D'ailleurs elles font fi des anciennes frontières, et peuvent déborder sur une ancienne province, voire un pays voisin. Comment agir?

D'abord, même quand un ancien village est englouti par la ville étendue, il subsiste des noms, et il reste amusant et chatoyant de rattacher ceux-ci à une histoire ancienne. À Paris même, Bercy, Reuilly, où j'ai vécu, sont d'anciens villages, et on peut trouver des textes qui les évoquent plaisamment; Sucy-en-Brie nous rappelle le comté de Brie, aux portes de la Champagne.

Ensuite, il est évident qu'il devient nécessaire de s'initier à la culture de la ville qui déborde. Pour la banlieue parisienne cela pose peu de problème, puisque la culture officielle est liée à Paris; mais il faut agir de même autour de Lyon, et, surtout, il faut admettre qu'il est nécessaire qu'autour de Genève, jusqu'en France, il en soit ainsi. Il ne faut pas rester enfermé dans les vieilles frontières, même s'il est bon de les connaître.

Enfin, il faut dire qu'il existe une culture spécifique à la banlieue: c'est la science-fiction. On le méconnaît, mais les principaux écrivains de ce genre sont bien issus des banlieues parisienne et lyonnaise. Pourquoi?

Les banlieusards sont à l'origine des gens de la campagne venus en ville pour travailler dans les usines, pour participer à l'ère industrielle. En s'insérant dans le travail rationalisé de l'époque moderne, en se plaçant au service des machines, ils ont transposé le folklore des campagnes sur leur nouveau mode de vie - et ont laurent-kronental-souvenir-dun-futur-0-640x512.jpgtransformé les fées et les anges en extraterrestres, les miracles en machines merveilleuses, les palais enchantés en constructions futuristes. Ils ont peuplé des archétypes traditionnels leur milieu urbain et mécanisé, et la justification scientiste est postérieure à la conversion spontanée au culte des machines. D'ailleurs la bourgeoisie a méprisé la science-fiction pour cette raison: elle était l'imaginaire paysan transposé dans ce monde d'usines qu'est la banlieue.

Il est donc indispensable de lier la science-fiction aux valeurs de la République, si on veut toucher la banlieue. Qui ne voit que les complexes d'immeubles de ces lieux souvent tristes sont dessinés mathématiquement, comme dans les villes futuristes imaginées par les écrivains de ce genre? Et que, dans le centre ancien des villes, il n'en est rien, les maisons s'étant plus ou moins construites au hasard, selon la mode ou le caprice du moment? Le reflet culturel de cette vie rationalisée jusque dans l'habitat qui est le propre des banlieues, est placé dans la science-fiction. C'est donc dans le progrès de la rationalisation, tel que l'illustre ce genre, qu'il faut être capable de montrer les principes agissants que la République met en avant. Si on ne les y voit pas, si on veut à cet égard être réaliste - ou plutôt matérialiste -, j'en ai déjà parlé: alors il faudra se résigner à voir les banlieusards ne jamais adhérer sincèrement aux valeurs de la République. C'est fatal. Il faut même admettre que, si on voit les choses ainsi, on pense que les banlieues sont en marge de la République, qu'elles n'en font pas partie! Les effets sur la jeunesse en sont prévisibles. Qui sait même si ce n'est pas la principale cause de son désarroi?

Il ne s'agit pas, de nouveau, d'affirmer dogmatiquement que la rationalisation industrielle est conforme aux valeurs de la République; mais de donner à percevoir que, dans l'imaginaire lié à cette rationalisation, elles sont bien présentes, qu'elles vivent en profondeur de la banlieue même, dans la qualité de la vie qui s'y trouve, dans l'esprit qui y règne.

Mais, me dira-t-on, dans la banlieue, se trouvent aussi des cultures d'origine étrangère. J'aborderai cette question une fois prochaine.

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07/10/2015

Les Poètes de la Cité récitent l'automne

Geneve_Immeubles_1-3_Promenade_du_Pin.jpgSamedi 10 octobre, dans trois jours à peine, à 14 h 30, les Poètes de la Cité effectueront leur récital d'automne au Lyceum Club International, 3 promenade du Pin à Genève. De grandes figures de la poésie feront résonner leurs vers: l'excellente Valéria Barouch, la radieuse Danielle Risse, la gracieuse Nitza Schall, le puissant Albert Anor, le fougueux Jean-Martin Tchaptchet, l'élégant Galliano Perut, la mystérieuse Dominique Vallée, l'inspiré Yann Chérelle, le viril Denis Meyer, l'éloquent Michaud Michel, la vibrante Catherine Gaillard-Sarron, l'énigmatique Émilie Bilman, la sensuelle Charlotte Mylonas-Svikovsky, la douce Chon Kyong-Wha, le dynamique Bakary Bamba Junior, la passionnée Catherine Cohen, la mélodieuse Maïté Aragonès Lumeras, l'harmonieux Loris Vincent, la soyeuse Linda Stroun, et enfin l'orgueilleux Rémi Mogenet, moi, président de la noble société.

Nombre d'entre nous lirons nous-mêmes nos poèmes; mais pas tous. Et nous serons accompagnés par la merveilleuse Élisabeth Werthmüller, qui jouera de la flûte traversière. Le titre général de cette e_werthmüller.jpgmanifestation est Symphonie de roseaux. La première partie sera consacrée à la nature, la seconde à l'amour, la tierce au voyage et la quarte et dernière au refrain du flûtiste. Il a été en effet imaginé que des poèmes seraient faits, qui contiendraient tous un vers identique, qui est J'ai gagné ma fortune en jouant du pipeau. Vers mystérieux, qui peut être pris au sens littéral, ou ironiquement. Le refrain d'un poème à l'autre sera plaisant, j'en suis persuadé!

Bref, j'invite tous les lecteurs de ce modeste blog à venir assister à cet auguste récital. Pour ceux qui craindraient un excès d'élévation, un étouffement dans les hauteurs, un éblouissement dans la lumière, qu'ils soient rassurés par la présence en cette fête d'une verrée postérieure à la récitation, avec aussi des petits gâteaux et des cacahuètes: cela réchauffera et ramènera au sol.

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12/03/2015

Printemps de la poésie des Poètes de la Cité

1780915_10201893562636331_1867331527_n.jpgDimanche 22 mars, à 15 h, à l'Institut National Genevois (1, promenade du Pin, Genève), les Poètes de la Cité auront le plaisir de vous présenter leur printemps de la poésie. Un récital aura lieu, avec des poèmes dits par Camille Holweger (en photo ci-contre, saisie lors du récital de l'an passé) et Sami Khadraoui, et il comportera des intermèdes musicaux de Camille Holweger (qui joue de la harpe, comme on peut voir). Ce sera à partir de 16 h. Car à 15 h 15, il y aura le discours de présentation du président, et je dois annoncer que c'est moi: je suis président de cette société depuis le début de cette année.

À 15 h 30, une classe de dixième année du Cycle d'Orientation du Foron viendra présenter un petit spectacle poétique; ils seront animés par notre chère membre Catherine Tuil-Cohen, également professeur de français.

Les poètes représentés par leurs vers dans le récital sont, dans l'ordre prévu: l'excellente Émilie Bilman aux métaphores fabuleuses, le grandiose Albert Anor aux images enflammées, la gracieuse Nitza Schall aux vers pleins d'harmonie, le rigoureux Denis Pierre Meyer à l'ingéniosité sans pareille, la fougueuse Catherine Tuil-Cohen aux paroles de feu, la mystérieuse Dominique Vallée aux accords profonds, la glorieuse Marlo aux figures saisissantes, la mélodieuse Linda Stroun aux évocations de rêve, l'énigmatique Kyo Wha-Chong aux mots suggestifs, la puissante Catherine Gaillard-Sarron aux rimes bo10614321_10202793879103680_381203325811982727_n.jpgndissantes, le maître-ès-arts Loris Vincent aux strophes séculaires, le concis Roger Chanez aux paysages cristallins, l'agile Bluette aux vers oniriques, l'ample Jean-Martin Tchapchet aux souvenirs cosmiques, l'ardente Maïté Aragonés Lumeras aux engagements foudroyants, l'étonnant Rémi Mogenet aux sonnets pleins de pompe, la secrète Ibolya Kurtz aux détours infinis, le spirituel Galliano Perut aux nobles pensées, l'ésotérique Yann Chérelle aux voyages hallucinés, la lyrique Valeria Barouch aux enchaînements poignants, le prodigieux David Frenkel au style finement ciselé, et la tonnante Danielle Risse aux versets abondants.

À 17 h, tréteaux libres: tous ceux qui le veulent pourront réciter leurs œuvres.

Ensuite, la verrée.

Une vente de livres aura lieu au profit de l'Hôpital pour Enfants de Genève: les œuvres des poètes, offertes par eux. Au profit des Poètes de la Cité sera mis en vente leur recueil collectif Ensemble, paru l'an passé, avec des poèmes de ses membres: une sorte de must qu'il faut absolument avoir dans sa bibliothèque...

À ce dimanche 22, donc!

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07/01/2015

Multiple était la lune d’Hervé Thiellement

blackcoat381-2015.jpgJ’ai déjà évoqué Hervé Thiellement, qui fut professeur de biologie à l’université de Genève et qui se consacre à l’écriture de romans de science-fiction humanistes et marqués par ses méditations sur l’évolution. Il vient juste de sortir son meilleur livre, Multiple était la lune - suite de Le Dieu était dans la lune. À nouveau la lune qui se prend pour Dieu inquiète la galaxie, qu’elle veut assujettir à sa volonté par ses pouvoirs grandioses. Car ayant évolué, elle a senti s’éveiller en soi la multiplicité des personnalités, comme si elle donnait naissance à diverses espèces dont elle était l’unique esprit. Et son orgueil fait d’elle une sorte d’ange rebelle!
 
Les êtres pensants auront fort à faire pour déjouer ses plans odieux. Mais la lutte est acharnée, et c’est ce qui en fait le mieux composé des récits d’Hervé Thiellement: car le suspense est ardent, la lune tombant dans une mégalomanie qui en fait une méchante superbe. On est très pris! Comme l’auteur fait parler la lune, fait entrer dans ses pensées, son image s’approfondit dans l’esprit, et marque. L’aspect satirique certes est présent, mais pas au point d’empêcher cette figure du mal de se déployer dans l’âme et de créer de l’angoisse.
 
C’est d’autant plus impressionnant qu’Hervé Thiellement, rejetant le style académique - le langage d’instituteur dans lequel s’est souvent enfermée la science-fiction -, affecte une langue naturelle, spontanée, populaire, drolatique, et qu’il évoque des mœurs simples et normales, fondées sur le plaisir, l’amour, la fraternité: le contraste avec cette lune fanatique est frappant.
 
Ce monde contient un merveilleux authentique, avec par exemple des arbres pleins de sagesse dune.gifs’unissant en esprit collectif dont les hommes tirent une instruction majeure - et, comme nous l’avons dit, des corps célestes doués d’âme.
 
Hervé Thiellement reprend aussi avec humour des éléments connus du genre, telle la planète désertique créée par Frank Herbert, pleine de vers dont les excréments servent d’épices hallucinogènes aux hommes - ou alors de remèdes. Une planète est habitée de Nains de Jardin, dans la tradition de la fantasy; une autre de cloportes pensants dont le comportement finalement anodin et très humain rappelle beaucoup la Métamorphose de Kafka: on se souvient que la première pensée de Grégoire Samsa, en se voyant transformé, est pour son patron: il s’inquiète de sa réaction!
 
Un livre qui fuit toute pompe, qui raille l’exaltation religieuse, mais n’en parvient pas moins à créer une galaxie pleine de vie, de couleurs, de tendresse. D’ailleurs les dernières pages évoquent un ordre cosmique qu’on ne peut rompre et qui de lui-même suscite des remèdes aux errements de ses particules. Une fin optimiste et qui au bout du compte est d’un spiritualisme plus authentique que ce qui souvent s’affiche comme tel.

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29/07/2014

François de Sales, Jean Calvin et le monde antique

calvin_4.jpgJean Calvin fut nourri d’humanités gréco-latines; on se souvient qu’il effectua sa thèse sur Sénèque, et, en son temps, et dans les cercles littéraires qu’il fréquenta (notamment celui de Marguerite de Navarre), on pratiquait beaucoup Plutarque: historien grec prônant la vertu, et qui montrait que, au-delà des différences que la rhétorique chrétienne a soulignées entre les Grecs et les Latins d’une part, les Juifs et les Chrétiens d’autre part, les points de convergence étaient en réalité très grands, et qu’il était faux que, comme on les en a accusés au Moyen Âge - ou comme on l’a dit plus tard pour faire leur éloge -, les païens fussent dénués de système moral, notamment en matière sexuelle. On savait, à vrai dire, que les Romains étaient assez rigoureux, puisqu’on les lisait, mais, sur les Grecs, on avait des doutes, alimentés par les Romains mêmes, qui leur reprochaient leurs mœurs légères. Plutarque, qui était prêtre d’Apollon à Delphes, a démenti cette impression. Au contraire, l’antiquité semblait respirer, même dans le paganisme, du culte de la vertu, et on sait quelle impression cela fera sur Rousseau.
 
Cependant, sur certains points, les philosophes et historiens antiques se différenciaient profondément des théologiens chrétiens et en particulier catholiques, et si, en France, la théologie gallicane a tendu à concilier le stoïcisme de Sénèque avec le catholicisme, en Savoie, l’on était plus fidèle à la tradition francois_de_sales.jpgmédiévale - hostile aux anciens Romains, et influencée assez clairement par une pensée venue des anciens Celtes et des anciens Germains, par exemple au travers des mystiques irlandais. Et François de Sales, qui refusa - après ses Controverses, qui mirent ses nerfs à rude épreuve - de recommencer à polémiquer avec Luther, Calvin et Théodore de Bèze, s’en prit tout naturellement aux anciens - aux païens, à Sénèque, à Plutarque, ou aux autres historiens et philosophes de l’antiquité -, comme s’ils étaient les véritables sources de la Réforme protestante. Il pourfendait bien sûr le principe du suicide, mais aussi le stoïcisme, qui à ses yeux n’était qu’une singerie, une vertu réalisée en paroles, point dans les faits: car la vertu effective demande d’autres sources de courages que les beaux mots que la raison contient, affirmait-il en substance: il y faut la force divine, pénétrant le cœur de feu; il y faut un miracle. Et d’utiliser le ton de la comédie, d’Aristophane, pour se moquer des philosophes qui assurent être au-dessus de la peur dans leurs salons, au coin du feu, servis par des esclaves, et qui, dans un navire que saisit la tempête, manifestent une terreur panique en sautant par-dessus bord pour mettre fin à leur incontrôlable angoisse: envolées, les pensées pures et nobles conçues dans le calme des villégiatures!
 
Cette protestation contre un rationalisme abstrait qui refuse de considérer l’âme dans sa réalité, la ramenant à des systèmes d’idées, Joseph de Maistre la fera sienne en affirmant que la raison ne créait Joseph-de-Maistre-libre-de-droits.jpgrien, et que les constitutions créées par l’intelligence en 1789 n’étaient que des chiffons de papier, qui ne changeaient pas les choses. En un sens, nos penseurs savoyards étaient des réalistes, mais qui considéraient que la divinité et les rapports qu’elle entretenait avec le cœur humain étaient une réalité. Dès que la divinité devient un concept, une abstraction, son évocation s’apparente à une forme d’idéalisme. Mais on ne voit pas que le culte de la raison aussi est une forme d’idéalisme abstrait. Qu’on interdise de le relier explicitement à Dieu en interdisant de nommer celui-ci, comme on le fait chez les intellectuels, notamment parisiens, ne sert au fond qu’à masquer le réel. Le sentiment du sacré n’a pas besoin de se reconnaître tel pour exister; si c’est la raison qui en est l’objet, on peut le constater de l’extérieur. Et on peut dire qu’au sein de la spiritualité laïque, c’est généralement le cas. Par delà les formes apparentes, il existe des constantes, au sein des traditions nationales.

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23/05/2014

Parkings genevois en France

4_parking_annemasse_leon_grosse_-_kp1.JPGLa votation en défaveur du financement par Genève de parkings en France voisine a fait grand bruit. Je ne connais pas exactement les chiffres, mais d’après ce que j’ai lu, les plus opposés à ce projet étaient les habitants du canton qui n’étaient pas dans la ville de Genève. Je ne sais pas non plus exactement qui devait financer, la Ville ou l’État, mais j’ai l’impression que c’est plus important qu’on ne le dit en général. En effet, pour bien comprendre la situation, mon avis est qu’il faudrait faire abstraction de la frontière.
 
Si elle n’existait pas, il faudrait bien admettre deux choses. D’une part, que la Ville financerait ces parkings à son entrée, dans les terrains agricoles qui la jouxtent; elle n’aurait aucune raison de le faire plus loin, à la hauteur de la France voisine. D’autre part, ce serait elle qui financerait les parkings, et non les communes sur lesquelles ils seraient implantés, ni aucune autre commune où ils ne seraient pas implantés. N’est-il donc pas étrange de faire payer l’ensemble des citoyens du Canton, comme j’ai cru comprendre qu‘on le faisait?
 
Sans doute, la Ville peut faire valoir aux autres communes que participer aux frais leur permet justement de laisser se créer des parkings dans les communes qui ne participeront pas, situées en France, au lieu de les voir se bâtir dans les leurs. Mais ne serait-ce pas une forme de chantage?
 
La solution à ce refus du peuple du Canton de financer les parkings est donc double. Soit le projet est maintenu de créer des parkings en France, mais la Ville les finance seule, offrant aux autres communes leur arton380.jpgprotection sans contrepartie; soit la Ville les crée au sein du Canton, dans une commune suisse avec laquelle elle entend collaborer en y achetant des terrains. Or, le second cas coûterait probablement bien plus cher à la Ville; il est donc un peu ridicule de demander aux autres communes de participer aux frais sous prétexte qu’elles seront ainsi protégées.
 
Cela dit, il est possible que je n’aie pas tout bien compris. Mais il me paraît quand même évident que c’est la Ville qui souffre le plus des embouteillages, et non tout le Canton, de telle sorte que c’est bien la Ville seule qui doit payer. Si j’ai bien compris la situation, il est possible que cette solution serait acceptée par une population urbaine qui souffre, quitte à se faire aider dans ce projet par la Confédération, le Canton ne servant alors que de relais.
 
Xavier Comtesse a pu écrire sur son blog que le centralisme était passé de mode, mais il ne faut rien exagérer: l’économie se fait encore bien à partir des cités; il est surtout évident qu’il faut s’appuyer sur la ville de Genève, et non pas sur le Canton, les communes de ce dernier étant somme toute dans une situation plus comparable aux communes françaises limitrophes qu’on ne veut bien le reconnaître.

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17/02/2014

Le Monde de Fernando d’Hervé Thiellement

fernando01.jpgJ’ai déjà évoqué la figure d’Hervé Thiellement, écrivain parisien installé à Genève après y avoir enseigné, à l’université, la biologie. Il y a à peine un mois, il a fait paraître un épais roman, fruit de toute une vie, Le Monde de Fernando, aux éditions Rivière Blanche. L’univers en est futuriste - postapocalyptique. Pendant des millénaires, les humains ont vécu sous terre sous forme de clones, parce que l’utilisation généralisée de bombes atomiques au cours d’une guerre a rendu impropre la vie à la surface. Des généticiens ont mis au point des clones susceptibles de coloniser à nouveau celle-ci une fois le moment venu, et c’est ce que fait un certain Fernando, issu de la lignée artificielle des fernands, répliques d’un homme appelé autrefois Fernand!
 
Mais les généticiens ont aussi placé des gènes d’homme dans des animaux afin qu’ils développent une intelligence, et lorsque les clones décident d’explorer une terre devenue verdoyante, ils les rencontrent et s’unissent à eux, à la fois physiquement et psychiquement, créant des hybrides et des égrégores - des sphères de pensée au sein desquelles les êtres conscients communiquent directement, sans passer par la parole.
 
Le roman raconte comment cette humanité du futur progresse sans cesse vers la superconscience, s’unissant aussi à l’esprit de la Terre, et éveillant d’anciens dieux, des êtres vivant à la fois dans les deux mondes, celui de la Pensée et celui du Corps, ou en affrontant d’autres, selon leur tournure d’esprit plus ou moins positive. Hervé Thiellement visiblement a pris l’Égypte pour idéal, puisque ses personnages remodèlent les Sphinx-von-Gizeh.jpgpyramides américaines selon les siennes; les êtres psychiques qui habitent les édifices amérindiens sont d’ailleurs peu sympathiques, contrairement au Sphinx de Gizeh!
 
Les mœurs dans ce monde sont très libres, et rappellent les années 1970. Le mélange de biotechnologie futuriste et de spiritualisme semble également un reste du psychédélisme festif de cette époque. D’ailleurs Hervé Thiellement, culturellement, s’y réfère.
 
L’univers du livre est chatoyant. Le style est gai, car il se veut familier, quoiqu’en réalité il soit très travaillé: le langage est celui du peuple de Paris; un rapport avec Boris Vian, ou Robert Desnos, peut être établi!
 
Le défaut global est peut-être le manque d’épaisseur psychologique: on ne vit pas à l’intérieur des personnages, et on ne partage pas leurs souffrances, leurs doutes, ou leurs espoirs; la chaîne des événements est comme poussée par une logique pleine d’optimisme, que subissent plutôt les âmes. Comme Hervé Thiellement est biologiste, je me suis souvenu en le lisant du grand Lamarck, qui lui aussi voyait la vie et son évolution comme une mécanique grandiose et pleine d’éclat. D’ailleurs sa façon d’embrasser de vastes périodes de temps et d’y saisir des lignes de force se retrouve dans Le Monde de Fernando. Mais cette puissance plastique de la vie est aussi ce qui crée justement le merveilleux, la fantaisie chatoyante de cet univers imaginé.
 
C’est un livre à lire!

13:11 Publié dans Culture, Fiction, Genève, Littérature & folklore, Poésie, Science | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

11/09/2013

Les anges de l’Escalade

Escalade-3dim.jpgEn visitant une exposition sur la représentation des saints dans les Alpes à la maison Tavel, à Genève, j’ai découvert la mythologie propre à la cité de Calvin, et elle m’a paru fascinante. Je suis resté en particulier songeur devant un tableau de facture à demi populaire représentant l’Escalade: sur les remparts de Genève, partout des anges, brandissant des épées flamboyantes. Dans le ciel, d’autres déployaient des banderoles à la gloire de la république. En bas, marchant près de l’enfer, les Savoyards avaient des airs d’ombres démoniaques.
 
On aurait tort de croire que le protestantisme de Calvin fut toujours réfractaire à l’imagination mythologique: si elle était conforme à l’esprit de la Bible, elle était autorisée. Il est en tout cas véritable que les Genevois ont conçu l’Escalade comme un miracle, un moment d’intervention de la divinité dans l’histoire. Ce tableau, beau dans sa conception, quoique l’exécution en soit un peu fruste, le prouve.
 
D’ailleurs, les tableaux allégoriques de la maison Tavel, représentant la Justice à la façon d’une force vivante - don de Dieu aux hommes, descente sur Terre d’un principe céleste - sont assez impressionnants aussi.
 
Je ne pense pas pouvoir défendre les Savoyards de 1602, face à un tel déferlement d’inspiration. Je peux seulement regarder ces images comme issues en partie de celles qui avaient orné la cathédrale 3-anges-musiciens.jpgSaint-Pierre dans les temps anciens, beaux anges musiciens qu’on voit encore au musée d’Art et d’Histoire, et l’esprit de liberté qui a prévalu à Genève comme ayant pu se développer sous les auspices du comte Amédée V de Savoie, lequel avait accordé à la ville de larges franchises, après avoir vaincu le comte de Genève même - pourtant, dit-on, aidé par une vouivre, un dragon!
 
Cependant, il faut admettre que le renouveau des temps modernes, au sein du monde francophone, est plus venu de la Suisse que de la Savoie: plus venu de Germaine de Staël et de Benjamin Constant que de François de Sales, qui avait plutôt cherché à garder intacte la tradition ancienne. Même Joseph de Maistre ne commença à écrire des chefs-d’œuvre qu’une fois installé à Genève et à Lausanne, et après avoir pu fréquenter le cercle de Coppet. À Chambéry, il se languissait. L’esprit de liberté l’a frappé à la faveur de son exil. 
 
Le romantisme, venu d’Allemagne, put transiter surtout par la Suisse. L’un des plus beaux livres de cette époque est le Manuscrit trouvé à Saragosse de Potocki, qui apprit le français en Romandie; et  le fabuleux Vathek, de Beckford, fut écrit alors que l’écrivain anglais résidait dans la région genevoise. Frankenstein, l’un des plus grands romans du temps, rend également hommage à Genève, qu’il lie à la Bavière, où le savant fit ses études.
 
Toutefois, le monstre prend refuge à la Mer de Glace! La Savoie aussi était impliquée…
 
En somme, les anges, lors de l’Escalade, étaient réellement présents: la peinture n’a pas menti, Genève devant rester libre pour apporter au monde français l’essence du romantisme allemand. D’ailleurs le grand Amiel à son tour se nourrit abondamment de celui-ci.

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25/08/2012

Amiel et le Guépard


guepard-1963-02-g.jpgDans son Journal intime, Amiel parle de la bonne société qui, par ses rites, crée un monde plus beau: Dans le monde, il faut avoir l’air de vivre d’ambroisie et de ne connaître que les préoccupations nobles. Le souci, le besoin, la passion n’existent pas. Tout réalisme est supprimé, comme brutal. En un mot, ce qu’on appelle le grand monde se paie momentanément une illusion flatteuse, celle d’être dans l’état éthéré et de respirer la vie mythologique. (…) Les réunions choisies travaillent sans le savoir à une sorte  de concert des yeux et des oreilles, à une œuvre d’art improvisée. Cette collaboration instinctive est une fête du goût et transporte les acteurs dans la sphère de l’imagination; elle est une forme de la poésie et c’est ainsi que la société cultivée recompose avec réflexion l’idylle disparue et le monde d’Astrée englouti. Paradoxe ou non, je crois que ces essais fugitifs de reconstruction d'un rêve qui ne poursuit que la seule beauté, sont de confus ressouvenirs de l’âge d’or qui hante l’âme humaine, ou plutôt des aspirations à l’harmonie des choses que la réalitécharles-albert.jpg quotidienne nous refuse et que l’art seul nous fait entrevoir.
 
La vie sociale est, pour l’écrivain genevois, un art.
 
Cela m’a rappelé Le Guépard - le film: le livre, je ne l’ai pas lu. Il chante l’art de vivre des princes anciens; la bourgeoisie qui la remplace ne l’a pas au même degré. Beaucoup de livres aristocratiques, à l’aube du vingtième siècle, évoquèrent cette évolution. Le Savoyard Charles-Albert Costa de Beauregard a raconté la carrière de Charles-Albert de Savoie, roi de Sardaigne, dans un beau livre qui rappelle Le Guépard aussi parce qu’il s’agit de l’Italie - quoique celle du nord, le Piémont. Le Roi est contraint d’accueillir la bourgeoisie libérale de Turin et de la placer à ses côtés, mais Costa de Beauregard dit qu’il le fait avec bonne grâce, même si cette bourgeoisie n’a aucun sens de l’étiquette. Saint-Simon a abondamment décrit cette étiquette: cela donne à ses mémoires une impression de romanesque, presque d'enchantement: on se croirait à la cour des fées...
 
Pour Genève, Guy de Pourtalès a aussi peint avec une certaine nostalgie l’ancienne aristocratie dans La Pêche miraculeuse: un beau livre. Pour Paris, c’est Proust, qui s’y est adonné.
 
A l’opposé de cette école, Victor Hugo tend à glorifier l’homme du peuple, Jean Valjean, qui a en lui un héroïsme caché, et son art de vivre consiste en réalité à conformer ses actions aux principes de l’Évangile, ainsi que l’a bien vu Amiel ailleurs. Je crois que Tolkien, dans Le Seigneur des anneaux, a essayé de concilier les deux: d’évoquer avec nostalgie les anciens héros, mais aussi de manifester dans la petite bourgeoisie, représentée par les Hobbits, un héroïsme caché, un lien avec les Elfes, les Immortels, qui est plus enfoui dans l’âme, moins visible, mais qui n’en est pas moins réel. Au demeurant, dans Quatrevingt-Treize, Hugo laissait à la noblesse ancienne son éclat, sa dignité, même s’il la mettait du côté du mal. Le temps présent tend à faire de la vie individuelle une œuvre d’art, plus que de la vie collective.

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24/09/2011

Amiel et le rôle intellectuel de Genève

Alexander_visits_Diogenes_at_Corinth_by_W__Matthews_(1914).jpgAmiel avait des contradictions. Il avait des sentiments qui le tiraient hors de la bienséance, dans laquelle il souhaitait toutefois demeurer. Il se disait profondément universaliste, d'un côté, et de l'autre, il fut nommé professeur d'Esthétique à l'université de Genève après avoir écrit un essai sur la littérature de Suisse romande. Il est également connu pour des chansons à caractère très patriotique qu'il composa. Et à la fin de sa vie, alors même qu'il lisait constamment les philosophes à la mode à Paris pour se tenir au courant, pour bien connaître ce qui lui apparaissait comme des références incontournables, il marqua la spécificité de Genève sur le plan littéraire, en soutenant son autonomie, en défendant la frontière qui permettait à la cité de Calvin de conserver son indépendance vis-à-vis de Paris; il écrivit notamment: Nous avons tout à perdre à nous franciser et à nous parisianiser, puisque nous portons alors de l'eau à la Seine. La critique indépendante est peut-être plus facile à Genève qu'à Paris, et Genève doit demeurer dans sa ligne, moins asservie à la mode, cette tyrannie du goût, à l'opinion régnante, au catholicisme, au jacobinisme. Genève doit être à la grande nation ce que Diogène était à Alexandre, la pensée indépendante et la parole libre qui ne subit pas le prestige et ne gaze pas la vérité. Il est vrai que ce rôle est ingrat, mal vu, raillé; mais qu'importe?

C'était assez hardi. Pour être diffusé dans tout le public francophone, il faut forcément s'appuyer sur Paris: l'Île de France a d'ailleurs à elle seule la majorité des lecteurs, et donc des acheteurs des livres; elle gouverne le marché. Il faut donc aller dans son sens.

Son propre intérêt est du reste de diffuser ce qu'elle publie le plus largement possible - sans qu'on puisse en cela la restreindre d'aucune façon. Or, ici, Amiel veut tempérer cette force de pénétration de l'activité culturelle parisienne et défendre un îlot autonome de production littéraire et philosophique, estimant que Genève est pour cela la mieux placée. On peut l'accuser de régionalisme, de provincialisme, d'orgueil: il n'en pense pas moins que sa ville doit résister à ce qui vient de France afin d'éviter l'uniformisation de la pensée, et de permettre à celle-ci de se mouvoir selon le sentiment individuel de vérité - plus que selon le sens, je dirais, de communion sociale. En somme, à la fin du dix-neuvième siècle, Amiel jugeait la frontière entre la Suisse et la France culturellement utile.

Presque cent cinquante ans plus tard, est-ce toujours pertinent? Chacun en jugera à sa guise.

Mais cinquante ans plus tôt, le poète savoyard Jean-Pierre Veyrat avait recommandé de se détourner d'une manière plus décisive encore de Paris. La frontière empêchait ses livres libéraux d'entrer dans le duché, et il s'en félicitait.

Qui veut être soumis à une autre ville sans pouvoir exercer un jugement sur ce qui en vient, et ne pas pouvoir librement en accueillir le bon et en rejeter le mauvais?

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19/01/2010

Intérêts poétiques de Genève

Geneve hôtel du gouvernement.jpgOn pourrait croire qu’il n’y a que dans les pays très étatisés comme la France qu’on voit des hommes politiques se comporter comme des chefs d’entreprise - puisque l’État ne suffit jamais en soi, et qu’il faut bien faire rentrer les sous, et donc intervenir aussi dans l’économie. Mais en fait, ce comportement, j’ai pu le constater même à Genève - où l’on est plus libéral qu’en France - quand un élu de la Ville a demandé à une société de poètes que la Ville aidait de favoriser dans ses concours les poètes suisses. C’est ce qu’on appelle le retour sur investissement.

Cela dit, on peut toujours faire un concours réservé aux Suisses, si c’est clair dès le départ; mais le fait est que le règlement du concours en question ne nationalisait aucune catégorie, et que, par conséquent, le résultat d’une telle remarque eût pu être de favoriser les Suisses dans les délibérations du Jury (en faisant croire, par exemple, qu’ils valaient mieux que les autres).

Je me souviens qu’un président du Conseil général de la Haute-Savoie avait lui simplement demandé l’organisation d’un concours de poésie réservé aux habitants du département, ce qui après tout n’est pas illégitime: il faut bien aider les poètes locaux, quand on est une collectivité locale. Mais pour le coup, cela eût été clair, dans le règlement.

Genève internationale.jpgNéanmoins, je puis être mauvaise langue: c’est peut-être simplement ce que voulait l’élu genevois, que les fonds publics de la Ville servissent aux poètes locaux, et qu’un concours leur fût réservé. Il a peut-être simplement manqué de clarté, ou moi d’intelligence (lorsqu’il s’est agi de comprendre ce qu’il disait).

Le problème est évidemment que Genève se dit une ville internationale, et qu’un concours à vocation purement locale serait contraire à cette réputation; mais tout le monde n’est pas attaché, à Genève, à la Genève internationale de la rive droite: certains le sont davantage à la Genève locale et allobroge de la rive gauche. Il y a aussi un fort régionalisme, dans la cité de Calvin.

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