25/03/2017

Antoine Martinet et les députés à Fontainebleau

assemblee-nationale-hemicycle.jpgIl y avait, au dix-neuvième siècle, un écrivain savoyard appelé Antoine Martinet (1802-1871), originaire de Tarentaise mais qui se fit connaître en France pour ses talents de polémiste, notamment lorsqu'il publia Platon-Polichinelle ou la vertu devenue folie, que j'ai lu. Il y prend un ton ironique et persifleur pour dénoncer les illusions du Progrès et défendre les vertus de l'Église catholique.

Il montre, à la suite de Joseph de Maistre, comment les députés de l'Assemblée nationale, parlant en principe au nom de la Nation, sont en réalité la proie de leurs petites passions: loin de voter des lois inspirées par l'Être suprême, comme le rêvait Victor Hugo, leur action a pour source la vie cachée de leur âme, et c'est ainsi que, tentés par les fastes et les plaisirs de Paris, les députés, venus de leur province, tombent entre les mains de filles de mauvaise vie et de brigands qui les manipulent. Ils les rencontrent dans des lieux de débauche, et les lois sont ainsi inspirées, non pas même par des entreprises aux intérêts mercantiles, mais par ce que la société a de plus bas.

Pour remédier à ce mal, Martinet propose deux solutions radicales. La première consiste à mettre les députés à Fontainebleau, loin de Paris et de ses voluptés. Les députés pourront ainsi méditer sur ce qui fait qu'une loi est juste, et en voter de bonnes. La seconde consiste à faire voter les lois exclusivement par des moines, plus détachés des intérêts privés que les laïcs, et donc plus à même de peser la balance de la justice.

On pourra soupçonner les moines, même s'il ne s'agit pas du clergé régulier, de défendre spontanément les intérêts de l'Église catholique contre ceux du peuple. Mais il n'en faut pas moins méditer sur le lien existant entre une loi juste et l'esprit de l'univers. Le sentiment de ce qui est saint n'est pas différent du sentiment de ce qui est juste, et la proposition n'est pas inintéressante.

Mais elle serait mal comprise, dans la France matérialiste de notre temps. En revanche, rien dans la laïcité n'empêcherait de déménager l'Assemblée nationale - je ne dis pas à Fontainebleau, car à présent les moyens Auvergne-820x547.jpgde transport sont tels que les députés pourraient se rendre facilement à Paris, mais en plein cœur de l'Auvergne, dans une région peu peuplée. En effet, à l'inverse, les progrès des télécommunications rendent inutile que les députés soient proches du gouvernement: leur décision peut être connue instantanément à distance.

Je pense qu'on verrait alors qui devient député réellement pour créer des lois justes, et qui pour en tirer orgueil et gloire - voire revenus privés, comme tel qui a fait de sa femme son assistante parlementaire, et dont on a beaucoup parlé. Il est apparu que certains n'avaient jamais été députés que pour disposer d'un tremplin pour faire carrière. Fréquemment ils n'ont jamais travaillé, vivant seulement de leurs mandats, c'est à dire de l'argent du peuple. Est-ce qu'ils seraient devenus députés si cela n'emmenait qu'en Auvergne, loin des fastes de la capitale et des trônes de la république?

On peut bien dire que même sans être moines - et même sans abaisser la somme allouée -, les députés seraient véritablement dans une forme de sacerdoce.

J'ajoute, quand même, que l'original Martinet rêvait d'une république chrétienne de Savoie, et ne voulait pas que celle-ci devînt une province périphérique française - une Sibérie des Alpes, comme il disait. Sa voix a rarement dominé.

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23/03/2017

J.R.R. Tolkien et Saxo Grammaticus

Saxo_Grammaticus_01.jpgIl y a vingt ans, j'écrivis un mémoire universitaire sur J.R.R. Tolkien appelé Visions du déclin, et à cette fin j'avais lu les travaux critiques les plus importants sur son œuvre. Celui qui m'intéressa le plus avait été écrit par T.A. Shippey. Il montrait que Tolkien s'était beaucoup appuyé sur la littérature latine médiévale, notamment lorsqu'elle avait été écrite par des Germains, et aussi, naturellement, sur la littérature anglaise et islandaise médiévale. Il citait notamment Saxo Grammaticus, auteur, au treizième siècle, d'une Gesta Danorum, chronique latine des anciens Danois qui s'appuie fréquemment sur d'anciens textes écrits en danois, aujourd'hui perdus. Saxo était prêtre chrétien, et il ne restituait qu'avec circonspection les traditions mythologiques anciennes. Mais il évoque Thor, Odin, Balder, Loki. J'ai en effet lu les neuf premiers livres de ce noble ouvrage, ceux dont on trouve facilement une traduction, et qui s'appuient justement sur d'anciens textes, poèmes ou récits.

Le latin de Saxo est assez difficile, et je n'ai pas pu aller au-delà sans traduction: la lecture était éprouvante – bien plus difficile, par exemple, que celle de Grégoire de Tours (pourtant plus ancien).

Cependant, j'ai été surpris de trouver là la probable origine de beaucoup d'éléments présents chez Tolkien, car les commentateurs n'en ont tant parlé. On citait par exemple pour Gandalf une saga islandaise dans laquelle il désignait un nain; or, il est présent aussi dans la Gesta de Saxo - où il désigne un homme. Mieux encore, le nom de Frodo s'y trouve aussi, sous la forme archaïque Frotho, et il désigne un grand roi légendaire des Danois. Enfin les temps mythiques de la Gesta s'achèvent avec un destin tragique pour toute une fratrie appartenant à la lignée royale. Or, cela rappelle éminemment le Silmarillion, qui raconte justement la fin d'une fratrie de demi-dieux, fatale conséquence d'un mauvais pacte. Tolkien avait fait, d'anciens hommes, des immortels vivant sur Terre, pensant, sans doute, que, derrière la chronique de Saxo, apparemment historique, se trouvait de la mythologie. L'écrivain danois, en effet, humanisait les dieux.

Au reste Odin y erre avec un bâton et un manteau, comme Gandalf. Il est borgne, néanmoins. Mais il instruit les hommes, leur apprend des techniques de combat en leur parlant dans leurs rêves. Il les trompe, aussi, odin.jpgcomme les dieux de l'Olympe chez Sénèque trompent les hommes, soutenant par exemple en même temps des partis opposés. La conception est assez crépusculaire. Pour cela Tolkien n'a pas suivi Saxo. Il était chrétien.

Shippey en parle peu, sans doute parce qu'il n'a pas lu Saxo. Il n'en évoque pas moins une traduction anglaise éditée à la fin du dix-neuvième siècle - assez nécessaire je pense pour appréhender le latin ardu de Saxo, même pour quelqu'un qui, comme Tolkien, connaissait bien la langue de Virgile.

Remarquons que selon le digne chroniqueur, l'Angleterre a fait partie de l'empire danois. Tolkien a pu penser que la mythologie anglaise dont il rêvait était essentiellement danoise. D'ailleurs Beowulf, le célèbre poème anglais médiéval, évoque aussi les grands personnages évoqués par Saxo.

Cela dit, Tolkien affirmait que l'important était ce que lui avait fait de ces traditions, non ce qu'il en avait tiré. On le mesure toutefois en les appréhendant, il faut l'avouer.

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19/03/2017

Degolio CI: conjectures historiques du Génie d'or

be25cd07d05c8276cbd63c2e009faf54.jpgDans le dernier épisode de ce cosmique feuilleton, nous avons laissé Jean Levau - alter ego du Génie d'or - alors que, retourné dans la vie ordinaire, il s'était préparé à manger, avait lu un peu et s'était endormi.

Le lendemain, il partit au travail, et, dans les jours qui suivirent, il s'occupa peu des suites du détournement d'avion, devinant que l'on n'en dirait rien de sensé nulle part. Il ne s'occupa plus, non plus, de la vision qu'il avait eue de Fantômas, faisant comme s'il ne s'était agi que d'un rêve, ou d'une hallucination sans importance.

Il poursuivit la lecture de Joseph de Maistre, et fut totalement pris par le contenu. Il en dévorait les pages, et s'étonnait qu'il ne fût pas davantage connu, pensa qu'il ne l'était pas à la mesure de son étonnant génie. Il en oublia Fantômas, et même le Génie d'or s'éloigna peu à peu dans son souvenir.

Il revenait de temps à autre à la surface. Et ce fut singulièrement le cas lorsque, sous la plume du philosophe savoisien, Jean lut la suggestion qu'existaient des êtres divins agissant sur Terre - des Intelligences, comme il disait. Selon lui, ils avaient appris les arts et les métiers aux hommes. Il songea que le Génie d'or était peut-être de ces êtres.

Qu'avait-il pu enseigner, au cours des nombreux siècles passés au contact de l'humanité? Il se le demanda.

Il ne sait pourquoi, l'image du Louvre se plaça dans son esprit. Puis ce fut le château de Vincennes. Se pouvait-il que Solcum eût inspiré leur forme? Que pouvait-il avoir créé d'autre? Rien de plus pratique? Cette fois, ce fut la tradition des tapissiers des Gobelins, au bord de la Bièvre, qui surgit dans sa pensée. Mais cela avait-il une signification? Le Génie d'or lui parlait-il en secret? Ou se suggérait-il à lui-même des idées bizarres, n'ayant aucun fondement, porté par les pages étonnantes de Joseph de Maistre?

Plusieurs jours passèrent alors ainsi, dans des réflexions qui faisaient du Génie d'or un être réel, mais qui faisaient entrer Jean Levau dans d'incertaines spéculations historiques, et le plaçaient comme un inspirateur secret de génies oubliés, de créateurs d'ouvrages et d'objets célèbres. Leur avait-il parlé dans leurs rêves? se demandait encore Jean; ou l'avaient-ils rencontré, comme lui l'avait fait? Comment le percevait-on? Comme un démon? Comme un ange? Comme un de ces gobelins qui étaient réputés habiter la Bièvre, êtres élémentaires que certains ont assimilés aux kobolds allemands?

Jean se perdit en conjectures, et se prit à songer que peut-être le Génie d'or était cet homme rouge que les isis.jpgrois de France voyaient peu de temps avant leur mort, et dont on disait qu'il la leur annonçait.

Depuis quand vivait-il dans Paris? Depuis quand hantait-il la ville? Pouvait-il y avoir un rapport entre celle qu'il appelait sa Dame, la belle Ithälun, et l'Isis qui, selon la légende - reprise par Voltaire, Gérard de Nerval et Victor Hugo -, aurait présidé à la fondation de Paris, à l'origine un simple temple à la déesse? Et sainte Geneviève, vieille patronne de Paris, avait-elle aussi un rapport avec Ithälun? Ou tout cela n'avait-il rien à voir?

Jean reprit le poème que Charles Péguy avait consacré à Geneviève, et la vie qu'en avait écrite Jacques de Voragine. Quoique les gobelins eussent peut-être un rapport avec les gargouilles qui y apparaissaient, ce n'était guère probant.

Plus intéressant semblait être le mystère du Grand Chasseur, que des rois eussent rencontré dans la forêt de Fontainebleau. Il en paraissait l'âme, l'esprit, et, en même temps, il donnait des conseils aux princes. Mais de nouveau cela n'était point sûr, et il était inutile de s'y attarder.

Or est-il temps, ô digne lecteur, de laisser là cet épisode, qui se fait long. La prochaine fois, nous aurons des ébauches de nouvelles du Génie d'or, après cet intermède philosophique, à travers un fait étrange survenu dans la tour Eiffel.

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07/03/2017

Le silence du soleil (Martin Scorsese)

Silence-Martin-Scorsese.jpegJe suis allé voir le film Silence de Martin Scorsese, consacré aux échecs des missionnaires jésuites au Japon: ils sont morts ou ont été contraints d'apostasier pour faire cesser les massacres de Japonais convertis. Le film donne raison à ceux qui ont apostasié en reniant les images du Christ, car Jésus parle à la fin au personnage principal, semblant lui donner raison d'avoir piétiné son image pour sauver de pauvres paysans séduits par les perspectives de paradis. Il brise le silence, et les films s'appuyant sur un fantastique chrétien ne sont pas si courants.

À vrai dire le merveilleux chrétien est surtout beau dans les récits médiévaux. Les récits de missions en Asie, en Afrique ou en Amérique, postérieurs, sont souvent ennuyeux, car on n'y décèle pas de miracles bien colorés. Mais dans le film de Scorsese il y avait de beaux paysages, et, même s'il ne se passait rien, on ne s'ennuyait pas. Les exécutions capitales, notamment, tenaient éveillée l'attention, étant variées. Les anges ne venaient pas chercher les âmes martyrisées, mais on découvrait les différentes façons de mourir des chrétiens japonais: le cinéma participe aussi des jeux du cirque. L'important est qu'il emmène plus loin, élève plus haut. L'image de Jésus, quoique simple souvenir d'un tableau surgissant dans l'esprit du héros, traversait l'écran avec agrément.

Un débat m'a interpellé, dans le film. Un prêtre apostat disait que pour les Japonais le fils de Dieu était le soleil. L'on voyait alors le soleil doré en gros plan, assez longtemps: il remplissait tout l'écran. C'était impressionnant. On n'était pas ébloui, car c'était comme une belle peinture. Le prêtre voulait dire que pour les Japonais la divinité n'était pas séparée de la nature, et que le dogme chrétien ne pouvait pas s'y implanter.

Je suis sceptique, car François de Sales liait bien le fils de Dieu au soleil aussi, et cela ne l'a pas empêché d'être déclaré docteur de l'Église catholique. La tendance à abstraire complètement le dogme de la nature est plus récente qu'on croit, et n'est pas forcément si chrétienne qu'on croit. On pourrait dire qu'elle vient plutôt de l'esprit romain antique, et participe de l'arrachement de la ville même de Rome à la nature, aux forces cosmiques: seule la loi humaine devait la diriger, et l'empereur à cet égard avait une volonté sacrée, silence-martin-scorsese-andrew-garfield-adam-driver-liam-neeson-e1483557717215.jpgégale, voire supérieure à celle des dieux célestes. Si on ne le disait pas clairement, pour ne pas choquer les prêtres, on le pensait, c'était en germe.

Un débat entre les Latins et les Irlandais sur la date de Pâques, et que rapporte le Vénérable Bède, implique justement que le Christ soit lié au soleil et la nature terrestre soit liée à la Lune - et en même temps, en réalité, à la sainte Vierge. Mais elle n'est virginale que si elle est postérieure au soleil, et c'est pourquoi la date de Pâques devait s'appuyer sur la lunaison postérieure à l'équinoxe.

Donc Martin Scorsese est trop proche du christianisme moderne, peut-être lié aux Jésuites, et pas assez du christianisme médiéval, qui avait avec la doctrine japonaise plus de liens.

En cela il donne raison aux Japonais qui disaient que les dieux étaient purement nationaux: le fils du soleil, dans leur mythologie, c'est Hachiman, qui s'est incarné dans leur premier empereur. Le soleil est pourtant bien le même pour tous les hommes. Mais l'abstraction, elle, est purement latine, émane de l'ancien esprit romain. C'est un fait.

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03/02/2017

La vision populaire de la Révolution

Chateaubriand.jpgDans ses Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand présente les révolutionnaires français comme des monstres assoiffés de sang, surtout à cause de 1793, et mon sentiment est que le peuple n'a pas eu besoin d'être endoctriné par les prêtres catholiques pour que s'impose à lui, peu à peu, cette image. Elle est assez naturelle: la Terreur laisse un souvenir pénible, repoussant. On ne comprend plus les gens qui ont détruit des églises, tué des prêtres, brisé des statues, et même la mort du roi Louis XVI n'est pas comprise spontanément, on ne sait pas réellement ce qu'il a fait qui méritait la mort.

Chateaubriand du reste cite Danton qui ne pensait ni les prêtres ni les nobles coupables, mais devant mourir parce qu'ils gênaient l'avenir. Or, celui-ci n'a pas été à la mesure du flot de sang versé: il n'a pas été radieux comme prévu.

On a généralement de la France une vision globale, dans laquelle la Révolution est un épisode important, mais qui ne saurait faire figure de début d'une nouvelle ère: l'abandon du calendrier révolutionnaire a été confirmé par le sentiment populaire, et on pense, comme De Gaulle, que, jusque dans leurs aspects négatifs, les présidents succèdent aux rois.

La France, quoique latinisée et embourgeoisée, reste le pays des Francs.

Doit-on s'en réjouir? Doit-on s'en plaindre? Chacun fait et croit ce qu'il veut.

Mais il existe quand même des gens qui voudraient imposer une autre vision, et qui se mettent en colère quand on ne les suit pas. Une qui est connue est celle qui veut faire de 1789 un début absolu et, des membres de la Convention, des Saints et des Héros. Beaucoup de gens qui voient les choses ainsi laissent les autres penser autre chose. Mais certains tentent réellement de modeler les idées du peuple de cette façon, et cela a une logique, puisqu'ils prétendent que la Révolution est l'émergence du Peuple: ils suivent en cela la naïve doctrine de Jules Michelet.

Pour moi, cela participe d'une conceptiontodd.jpg assez intellectuelle et abstraite de l'Histoire, nourrie de livres et de cercles de réflexion restreints; je ne la crois pas ressentie en profondeur, je ne la crois pas vivante dans l'âme populaire.

Peut-être, au reste, que, comme le disait Emmanuel Todd, dans certaines régions, elle l'est plus que dans d'autres. Il met la Savoie parmi celles où elle ne l'est pas - ce qui est assez logique, puisque, en 1789, le noble Duché n'était pas français et n'a effectué aucune révolution. D'ailleurs, en 1830 et en 1848, il en était de même. Pourtant, aujourd'hui, la Savoie fait partie de la France. Il est donc impossible d'imposer à tous la vision de la Révolution comme début de tout, et ceux qui s'y efforcent devraient laisser les gens ressentir les choses comme ils veulent, de la même manière que la Chine communiste aurait dû laisser les Tibétains attachés à leurs moines faire comme ils voulaient.

Pour l'élection présidentielle, je m'engage auprès de Christian Troadec, qui, régionaliste et fédéraliste, entend garantir à toutes les régions le libre déploiement de leur sensibilité propre, à l'abri de ceux qui voudraient leur imposer des images uniformes.

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21/12/2016

Le sens des Remparts

romulus_cesari.jpgLa Genève protestante avait quelque chose de l'ancienne Rome. On se souvient, peut-être, que celle-ci fut créée à partir d'un cercle magique tracé rituellement par son fondateur, Romulus. La cité était ainsi protégée des mauvais esprits qui infestaient la Nature et gardée par les dieux du Ciel, seuls à même d'imposer une règle juste à la Terre.

Le Romain Boèce l'exprima bien plus tard: le but secret des lois était de cristalliser, parmi les hommes, l'harmonie idéale des astres. Ainsi, depuis le Ciel, Jupiter, trônant au Capitole, privait de force Saturne, lié à la Terre. Celle-ci se soumettait à la Ville, et la raison urbaine, émanée des dieux, dirigeait la campagne environnante. L'agriculture romaine était réputée: elle était rigoureuse et rationnelle.

Jean Calvin était un grand admirateur de l'ancienne latinité. Il avait étudié Sénèque. Genève aspirait à la rigueur latine, et à l'indépendance face aux seigneurs féodaux, qui représentaient au fond la Nature, étaient pour ainsi dire du côté de Saturne. Les remparts genevois furent donc élevés. Au-delà, le chaos des croyances vieilles continuait, les superstitions. Si en deçà on croyait encore aux anges, c'était de façon très pure et rationnelle, conformément à ce qu'indiquait la Bible: l'ange était l'envoyé de Dieu, et n'avait que peu d'existence propre, de personnalité distincte. Il n'était pas comme ceux que peignait l'art baroque, mais une idée, un type.

On pourrait dire, néanmoins, que l'équilibre médiéval en fut rompu. Le principe rationnel, en se dégageant de la croyance, a fait déchoir celle-ci. Il ne faut que comparer, à cet égard, l'art religieux médiéval et l'art baroque. Ce n'est pas que je n'aime pas le second; il est fleuri. Mais il faut avouer qu'il n'a pas la noblesse des tableaux de Fra Angelico, ou d'autres Italiens anciens.

Cela n'a pas eu seulement de mauvais effets. Le principe rationnel se sentait oppressé dans les limites fixées par l'Église: pour se développer à son aise, il a dû s'en dégager et se protéger de remparts, afin que, y fermentant, il se purifie. De l'autre côté, si les lignes pures étaient abandonnées, l'imagination pouvait se donner libre cours, et connaître davantage de variété. C'est ainsi qu'on a reproché à François de Sales de 01-7.jpgcommuniquer au public profane les pratiques de visualisation des religieux, et de donner à tous la possibilité de créer l'image intérieure des anges. À terme, cela autorise à les concevoir en fées, en extraterrestres, en super-héros, en ce qu'on veut. Or, cela pose de nouveaux défis à l'intelligence - les anges étant connus.

Le romantisme fut le moment où les deux tendances tentèrent de se réunir. On voit ainsi Amiel développer, à partir de la pensée protestante, des imaginations magnifiques; et, de l'autre coté des remparts, le Thononais Maurice Dantand créer une conception grandiose unifiant les dieux de l'Olympe et les anges, regardant les premiers comme étant ceux qui, parmi les seconds, ont épousé les filles des hommes, et que mentionne la Bible. L'Annécien Jacques Replat établissait, lui, un rapport entre les anges et les fées. Et la Chambérienne Amélie Gex replaçait en patois du merveilleux dans l'histoire sainte.

Un rempart est parfois nécessaire; quand ce qui devait être développé sous sa protection l'a été pleinement, le moment est venu de l'abattre, comme, instinctivement, le comprit le romantique James Fazy, auteur d'un roman légendaire, et rempli de merveilleux local: il y avait parlé de saint Niton, protecteur du Léman et fondateur mythique du château d'Yvoire.

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01/12/2016

L'histoire de la Savoie n'est pas ethnique

220px-Petr2trubka.jpgComme je propose régulièrement d'enseigner l'histoire de la Savoie en Savoie, je me suis vu opposer, dans l'institution éducative d'État, l'argument suivant: beaucoup d'élèves et de professeurs ne sont pas d'origine savoyarde. Sans faire remarquer qu'on apprend aussi l'histoire de France aux Français d'origine étrangère, je dirai que cela tombe bien: l'autorité du duc de Savoie s'exerçait aussi sur les étrangers!

En effet, elle s'exerçait sur tous les êtres humains vivant sur le territoire de la Savoie, quelles que soient leurs origines et leur nationalité. Son autorité n'était pas ethnique, mais territoriale. Tous ceux qui vivent sur ce territoire qu'il dirigeait sont donc invités à en étudier et enseigner l'histoire.

La réaction selon laquelle l'origine étrangère excuserait d'apprendre l'histoire de la Savoie me rappelle l'idée que peut-être certains se font: en pays étranger, on reste assujetti à la seule loi de son pays, et non à celle du pays où l'on va. J'ai le sentiment que beaucoup de Français ont ce sentiment totalement erroné. Dès qu'ils sont condamnés dans un autre pays, ils espèrent que le tout-puissant État de Paris les ramènera en France, et les exonérera de leurs péchés. Les touristes français autrefois n'avaient pas bonne réputation, peut-être à cause de cela.

À vrai dire, cela rappelle aussi l'esprit des colonies. Il est évident que des Français installés en Algérie n'auraient jamais pensé légitime d'apprendre l'histoire de l'Algérie. Par contre, que les Algériens apprennent l'histoire de France, c'est tellement indispensable! C'est la voie du salut.

François Fillon aurait déclaré que le colonialisme consistait en réalité à partager les cultures. Cela consiste plutôt à imposer la sienne.

Dans la France républicaine, on dit que l'origine ethnique est sans importance: oui, l'origine ethnique des Français d'origine étrangère est sans importance. Par contre, il est républicain d'aller en Savoie et de faire valoir ses origines ethniques françaises pour ne pas apprendre l'histoire de la Savoie!

C'est beau, la France.

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08/09/2016

Une sixième république pour la route

Viktoria_Siegessäule.jpgRevenant d'Espagne, et conduisant de longues heures, j'étais content de retrouver une radio française, et c'était France-Inter. On avait invité des hommes politiques qui débattaient pour savoir s'il fallait faire un gouvernement d'union nationale. Un dit oui, un dit non, et le troisième veut une Sixième République.

Au bout de six, est-ce qu'il n'y aurait pas un problème? Pourquoi une, ou au moins trois, n'ont-elles pas suffi? Si la république est une chose naturelle en France, pourquoi en faudrait-il une sixième, une septième, une quinze millième? C'est comme les suites des films: au-delà de cinq, qui va encore les voir?

J'ai eu le sentiment qu'on parlait de la république d'une façon incantatoire. Je lisais la grande épopée républicaine qu'est la Pharsale de Lucain (39-65), et je mesurais l'abîme qui séparait une foi républicaine antique de l'incantation française: je me demandais s'il était franchissable. Il était tellement énorme.

Pour Lucain, la république était la liberté parce que le Sénat gouvernait en dernière instance. Mais le Parlement en France n'a jamais gouverné de façon convaincante, et qu'il y ait deux chambres d'emblée marque qu'on est loin de la Rome antique, car elles viennent du modèle anglais. Or, il s'agit d'une monarchie.

Quand on entrait dans le Sénat antique, il fallait effectuer une cérémonie religieuse: il y avait un autel, et des sacrifices à offrir à la déesse de la Victoire. C'était la garantie du triomphe du droit, en théorie. On s'exprimait sous l'œil des Dieux.

Les chrétiens ont fait supprimer l'autel par l'empereur: le Sénat devenait laïque. Grâce à eux, et non, comme certains le prétendent, contre eux.

Mais dès lors le Sénat a perdu le peu d'éclat qui lui restait, et l'empereur a gardé seul son aura. Avant qu'il ne la perde à son tour.

Victor Hugo, dans Quatrevingt-Treize, a essayé de montrer que l'Assemblée nationale, à l'époque de la Convention, était traversée par un souffle divin. C'était réellement ressusciter l'ancienne république de Rome. 2013-04-27-le-serment-du-jeu-de-paume-le-20-juin-1789-jacques-louis-david-carnavalet-2.jpgMais qu'en reste-t-il? Le Parlement non seulement n'a plus de pouvoirs, mais de surcroît personne n'en attend plus rien, car même sous la Quatrième République, le pouvoir qu'il avait ne semblait pas réellement représentatif. Il n'incarnait aucunement le génie de la France, à travers le peuple.

En effet Lucain croyait au génie de Rome au sens littéral: c'était une déesse, qui s'est dressée contre César au moment où il a attaqué Pompée et qu'il a rejetée, d'une façon sacrilège. Cette mythologie est bien perdue. Même celle de Hugo, plus légère, est dissoute. On ne voit dans les députés qu'une occasion d'exécuter la volonté de leurs clients, et le Parlement comme un rapport de force, un moyen d'imposer sa volonté particulière.

Joseph de Maistre l'avait prévu, quand il avait dénoncé le caractère abstrait de la représentativité du Parlement. Parfaitement au fait des croyances antiques, ne les édulcorant, ne les niant pas comme avait fait Voltaire, il savait ce que signifiait le génie national. Mais il savait aussi que, en 1791, ce n'était pas un acte de foi bien sincère, que cela relevait de l'imitation, et qu'on voulait surtout ramener le vieux décor.

Que Michelet, un peu plus tard, ait assimilé ce génie national aux forces de création de l'univers, de façon démesurée et déraisonnable, achève de montrer que la conscience antique était perdue. Car chez Lucain, de façon plus réaliste, César en appelle aux dieux contre le génie de Rome: il pouvait y avoir conflit. Les deux ne se confondaient pas. La Fortune et le génie de Rome pouvaient se combattre.

Les anciens, comme les chrétiens, savaient qu'il existait une différence entre le dieu d'une cité et celui du cosmos. Mais la confusion moderne, qui refuse d'entrer dans le détail des mythes, ne veut regarder qu'un être divin abstrait, qui dans les faits ne renvoie à rien. Qui peut croire que la France est plus en phase avec lui qu'un autre pays? C'est arbitraire: c'est évident.

Il faut donc respecter mieux les génies des peuples, et créer une Confédération gauloise qui abandonne l'illusion d'une France en phase avec l'univers. Un système vivant, souple, épousant les génies des lieux, est ce qui est nécessaire. Même le maintien d'une cohérence d'ensemble ne néglige pas l'éventuelle grandeur d'un génie national global. Le fédéralisme est aussi le moyen de mettre fin à un nationalisme désuet.

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31/08/2016

Reconnaissance d’État en matière d'Histoire

jean-paul-sartre.jpgQue l'esprit de la religion d'État n'ait pas réellement disparu même dans les pays à prétention laïque est attesté par l'idée qu'un État puisse valider ou non une vision historique, dire celle-ci juste, celle-là fausse. En effet, la religion d'État comprenait bien une part historique: elle imposait l'histoire sainte comme authentique. En un sens, la poursuite de cette méthode crée une histoire sainte d'un nouveau genre, sans supprimer le concept. Sartre même s'en moquait, dans Les Mots: il ironisait sur l'histoire sainte de la République, réputée avoir créé la liberté en supprimant les rois et les empereurs - et voici que maintenant tout allait bien.

La laïcité, ici, n'est pas dans l'absence d'intervention de l'État dans le travail ou l'expression des historiens, puisqu'elle a lieu, mais dans la prétention à la Science par suppression notamment du merveilleux. L'histoire d'État ne traduit plus dès lors la neutralité, mais le scientisme, le positivisme – le matérialisme. Même si elle ne se dit pas athée, elle affirme que les faits doivent être compris sans dieu, et donc, elle promeut l'athéisme.

Néanmoins, c'est assez illusoire, car si la République est la liberté apportée au peuple contre la tyrannie, on est déjà dans le mythe: il suffit d'être attentif aux personnifications. Car qui peut apporter la liberté si ce n'est une personne? On retombe sur l'idée d'une nation qui est un être spirituel distinct. Elle n'est simplement pas assumée par des historiens qui essaient de faire passer, jusqu'à leurs propres yeux, leur sentiment républicain pour un concept scientifique: ils ne veulent donc pas de merveilleux franc, visible, et passent par des personnifications abusives dont ils minimisent la portée (si même ils en sont BIO018_1.jpgconscients) - et le font d'autant plus qu'ils les reprennent, souvent, de leurs aînés, et qu'ils les assimilent, ainsi, à des évidences, à des faits objectifs: si grande est l'illusion que peut à cet égard donner la tradition! Mais, à l'origine de cette tradition, il y avait bien la mythologie républicaine de Hugo, de Michelet.

On peut me dire que cela n'existe pas, que l'histoire enseignée sous l'égide de l'État reste scientifique et ne contraint pas au nationalisme. Mais je suis sceptique sur le droit qu'aurait un historien de collège de raconter à ses élèves que la Savoie a beaucoup perdu à se rattacher à la France. D'ailleurs, en quoi raconter l'histoire de la France est plus scientifique que de raconter l'histoire de la Chine? La science se fonde sur une raison à vocation universelle. Si on raconte l'histoire de France en France, c'est bien mû par un sentiment national, qui n'a rien de scientifique, qui émane du sentiment personnel, de la religion privée. On le fait parce qu'on croit à la France.

À la rigueur je n'y suis pas opposé; mais en ce cas il faut l'assumer.

Mais si on l'assumait, peut-être, la neutralité obligatoire de l'État détacherait l'enseignement de celui-ci et autoriserait les professeurs à s'opposer aux croyances des classes dirigeantes sur la grandeur de la France et la divinité de la République, en racontant tout autre chose...

Il y a là une certaine inconséquence. D'ailleurs, même l'idée que l'histoire doit se passer de dieu nous rappelle que selon Charles Duits, l'athéisme et le matérialisme reviennent à vouer un culte au Dieu sans Tête: on place dans la matière aveugle et stupide l'origine de l'évolution historique.

Toute orientation préétablie rompt le principe de neutralité. Il n'existe pas d'histoire neutre. Les historiens doivent donc être libres, et l'éducation à l'histoire se faire par l'exposition de plusieurs explications possibles, non par celle d'une seule explication présentée comme absolument vraie - soit au nom de la Bible, soit au nom de la Science. L'élève seul peut choisir.

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28/07/2016

La France est une personne (Michelet II)

J'ai écrit un article pour relativiser l'idée de Pierre Albouy que Michelet aurait créé une mythologie; pourtant, je n'ai pas repris son argument principal: Michelet aurait été le premier à dire: La France est une personne.

Peut-être a-t-il voulu dire qu'il est le premier à l'avoir dit avec ces mots. Mais déjà Joseph de Maistre avait affirmé, à propos de la France, que quand on parlait de génie national, ce n'était pas une simple métaphore. À 11.12.28.Eeuwige-roem-Caesar-Rubicon.jpgquoi faisait-il allusion?

Le génie, dans l'antiquité, était un être spirituel veillant sur diverses choses, dont les cités et les peuples. Lucain, l'auteur de la Guerre civile (ou Pharsale) évoque la rencontre entre César et le génie de Rome, lorsque le premier veut passer le Rubicon, ce qui déclenchera la guerre civile: il en a la vision, et c'est une femme grande qui a sur sa tête des tours. Elle lui apparaît pour lui interdire de passer, étant du côté de Pompée et du Sénat. Mais lui, assumant seul, et avec l'aide des dieux célestes, son action, décide de ne pas obéir à cette personne.

Que doit-on entendre en effet par l'idée de personne? Chez Boèce, et dans la philosophie latine, une personne est un être pensant, incarné ou pas. Dans le monde physique, seul l'homme est une personne. Dans le monde spirituel, les génies, les démons, les anges sont des personnes - les dieux aussi. Ce sont des êtres réels. Donc Joseph de Maistre voulait bien dire que le génie de la France était une personne.

Mais on peut se demander si Michelet voulait dire une telle chose, ou si lui, justement, ne prenait pas le mot dans un sens métaphorique, et ne l'utilisait pas pour exprimer le lien intime entre l'individu et la nation. En effet, le génie de Rome est bien l'être par lequel tous les Romains ont entre eux, et avec la cité, un lien genevieve-vieille-sur-la-ville-endormie-detail-PuvisdeCha.jpgintime. Mais chez les Anciens, c'est conscient; chez Joseph de Maistre aussi: ailleurs, il dit nettement que les génies des peuples sont des intelligences célestes, des anges, et qu'ils ont présidé à leur naissance, ce qui était la doctrine de Louis-Claude de Saint-Martin, indirectement son maître durant de longues années. C'était aussi la doctrine du christianisme médiéval, exprimée par Jacques de Voragine dans son histoire de Gênes: les anges gardent les individus, dit-il, les archanges président à la destinée des peuples et cités. La question est de savoir si Michelet avait clairement en tête cette authentique mythologie lorsqu'il a dit que la France était une personne, ou s'il ne faisait que la reprendre affectivement, sous la forme d'une figure de style.

Nous savons que les cités et les royaumes étaient considérés, dans le catholicisme médiéval, comme gardés par leurs saints patrons. Certains pourront dire que l'Église a cauteleusement repris à son compte le culte des génies des cités. Mais l'histoire de la théologie montre qu'elle a simplement confirmé l'existence des êtres spirituels gardant les cités et les peuples, mais qu'elle a voulu aussi les christianiser, les soumettre au Christ. Elle a donc créé, elle, une mythologie, établissant que les saints avaient, après leur mort, pris la place laissée vide par les anges déchus, les démons, qui étaient justement les dieux faux qu'adoraient les Anciens. Ainsi, sainte Marie s'était assise sur le trône de Lucifer, prince des archanges. Or, la France avait justement pris pour patronne la sainte Vierge, au temps de Louis XIII. Ce qui revenait à faire de la France la manifestation d'une personne, à la confondre avec une personne céleste.

Dans son ardeur, Michelet a rénové cette idée, perdue par la philosophie des Lumières, mais il ne l'a pas créée; il a pu créer une manière de le dire un peu abstraite, philosophique, et, par cela même, pas si mythologique.

Si on peut feindre qu'il en va différemment, c'est parce qu'on commence par évacuer, de la culture, la mythologie des saints et des anges. On parle comme si elle n'existait pas, et du coup il peut sembler que Michelet est très mythologique. Mais au fond Joseph de Maistre l'était plus.

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13/06/2016

Hitler le possédé (Henneberg, Tolkien)

LaPlaie.gifJ'ai fait un jour part d'un débat entre deux historiens dont l'un disait que l'histoire ne devait être constituée que de faits objectifs et l'autre affirmait qu'elle devait porter un sens moral, conformément à ce que croyait Victor Hugo. Le sujet est brûlant en particulier pour la Seconde Guerre mondiale, qui porte en elle le Bien et le Mal, qui rejette Hitler dans le Mal et fait de De Gaulle et des Résistants des hérauts du Bien. Citer Hugo est sympathique, rappelais-je, mais celui-ci liait le Bien et le Mal à des figures vivantes d'anges et de monstres: il ne faut pas s'y tromper. Son histoire était poétique, et même mythologique: elle ressortissait à l'épopée.

Qu'il prît le parti de la république contre la royauté, de la raison contre la superstition, n'y change rien: il assumait parfaitement la dimension spirituelle de ses récits, et pensait réellement que les anges tiraient l'homme vers la raison et la liberté, et que les démons le maintenaient dans la superstition et la tyrannie, le despotisme. Le problème est donc celui d'une histoire qui prétend se limiter aux faits physiques et leur donner en même temps un sens moral. Il est douteux que les faits physiques eux-mêmes soient porteurs de moralité: à cet égard, inutile de s'illusionner.

Mais la solution hugolienne, celle de l'épopée, consistant à matérialiser la métaphore du monstre Hitler a bien été esquissée ça et là. Un auteur de science-fiction un peu mystique, Nathalie Henneberg (1910-1977), a procédé ainsi dans un de ses romans; elle a fait de Hitler un possédé: le calme et méticuleux Allemand Rauschning a vu s'illuminer la face morne d'un nommé Hitler et le dictateur avait parlé « avec la voix de celui qui l'habitait ». Ils ne faisaient d'ailleurs pas bon ménage: Hitler avait peur de rester seul « avec l'autre », il obligeait ses amis à veiller à son chevet et se réveillait de ses brefs cauchemars, en criant. Au demeurant, lorsque son démon le quittait, le plus grand criminel après Attila, était un homme terne, hypersensible et de mauvais goût. (Nathalie C. Henneberg, La Plaie, Paris, Albin Michel, 1964, p. 155.) Il me semble me souvenir que cette évocation était présente dans Le Matin des magiciens (1960) de Louis Pauwels et Jacques Bergier; mais je n'en suis pas sûr.

Néanmoins, faire de Hitler un possédé du diable ne suffirait pas, pour créer une épopée cohérente: il faudrait faire de De Gaulle, par exemple, l'ami d'un ange. Dans ses mémoires, au reste, il se présente plus ou moins th.jpgcomme un envoyé de la France, c'est à dire de son génie, assimilé par lui à la madone des églises. Mais ce n'est qu'allusif. Il faudrait être plus explicite.

Toutefois, le plus grand auteur épique du vingtième siècle est assurément J. R. R. Tolkien (1892-1973). Or, dès 1941, il faisait, dans une lettre à son fils Michael, de Hitler un homme possédé par des forces démoniaques: il parlait, à son sujet, de demonic inspiration and impetus, affectant essentiellement la volonté (will) (The Letters of J. R. R. Tolkien, London, Unwin, 1990, p. 55). Il n'avait pas besoin, lui, d'anecdotes rares: sa conviction que le Bien et le Mal étaient des réalités substantielles, dont dérivait jusqu'au monde phénoménal, le lui faisait dire. Son génie, aussi.

Mais il n'est pas sûr qu'il eût fait de De Gaulle un ami des anges. Pour lui, tous les dirigeants qui avaient favorisé la bombe atomique étaient sous l'influence du Malin.

Mais il est certain qu'il plaçait spécialement Hitler sous cette influence vile, puisqu'il pensait que l'Angleterre était dans le camp du Bien. La façon dont Hitler dévoyait la tradition germanique ancienne notamment lui semblait odieuse. Chrétien, il rejetait son néopaganisme. Et pour lui les Anglais avaient mieux assimilé le christianisme que tous les autres peuples du Nord.

C'était un début d'épopée, et, même s'il s'en est défendu, ses réflexions sur la Seconde Guerre mondiale ont pu nourrir son inspiration, dans The Lord of the Rings.

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12/05/2016

Victor Hugo et l’égalitarisme

Louis-XI.jpgOn s'imagine volontiers que l'égalité maintenue par un État fort est une invention du marxisme ou du jacobinisme. Mais dans L’Homme qui rit, Victor Hugo disait: L’œuvre despotique de Louis XI, de Richelieu et de Louis XIV, la construction d’un sultan, l’aplatissement pris pour l’égalité, la bastonnade donnée par le sceptre, les multitudes nivelées par l’abaissement, ce travail turc fait en France, les lords l’ont empêché en Angleterre. Ils ont fait de l’aristocratie un mur, endiguant le roi d’un côté, abritant le peuple de l’autre.

Il condamnait la monarchie française parce qu'elle avait créé une égalité en plaçant uniformément le peuple au plus bas, sous elle. Le roi absolu doit s'appuyer sur le peuple auquel il fait miroiter de merveilleux avenirs, pour dominer la noblesse et lui arracher son pouvoir. L'évolution était celle de l'ancienne Rome: du gouvernement de la noblesse rassemblée dans le Sénat on était passé à l'empire, dirigé par un triomphateur soutenu par l'armée et le peuple. La République était donc le gouvernement de l'aristocratie. On sait ce que De Gaulle fit du gouvernement aristocratique, également recommandé par Jean-Jacques Rousseau.

Que l'aristocratie soit devenue une classe hissée au sommet par le système des concours ne doit pas masquer le réel: la réussite à ces concours est plus ou moins héréditaire, les qualités qui y sont demandées étant de celles qui se transmettent par la famille. Elles émanent, en effet, du langage, tel qu'on l'apprend en toute inconscience dès les premières années de la vie, avant même celles auxquelles les premiers souvenirs remontent. Car le langage commence à s'articuler avant que la mémoire apparaisse. Il est d'abord un réflexe, un instinct, et ceux qui le nient, consciemment ou non, favorisent la fixité sociale et l'aristocratie héréditaire: le système éducatif, en France, sert essentiellement à valider, à justifier un ordre social préexistant; il ne fait dans l'ensemble qu'enregistrer les vertus familiales, se transmettant dès la petite enfance, avant que la raison apparaisse.

Mais je m'écarte de mon sujet: car, dans tous les cas, Hugo présente positivement le règne de la noblesse, tampon entre le roi et le peuple en Angleterre – authentique contre-pouvoir. Naturellement, le parlement, en 1312276-Philippe_de_Champaigne_le_cardinal_de_Richelieu_écrivant.jpgFrance, était censé être tel. Mais la noblesse y ayant été écrasée, par exemple par Richelieu (Alfred de Vigny l'évoque dans son roman Cinq-Mars), l'équilibre a été rompu dès l'origine, et De Gaulle a créé un système qui devait peu à peu réduire le pouvoir de cette aristocratie et, par conséquent, du parlement. Par dessus le parlement, il y avait les fonctionnaires du prince, comme au temps de Louis XIV.

Ce qui est troublant est que, selon Hugo, l'égalité par le nivellement par le bas existait déjà au temps des rois. L'égalitarisme en France est une obsession ancienne, liée à l'absolutisme. Et comme en Union soviétique, il est le prétexte à l'uniformisation.

De mon point de vue la solution moderne pour créer un contre-pouvoir authentique est d'admettre que Paris est adonnée à son prince, et donc de donner plus de pouvoir aux autres villes. En quelque sorte, les princes des autres villes peuvent proposer un contre-poids, et en même temps être élus au parlement. La ville la plus propre à créer ce contre-pouvoir et à instaurer ainsi une dose de fédéralisme qui empêche l'absolutisme et la soumission faussement égalitaire, c'est Lyon.

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16/04/2016

Saint Martin le dément

head_r10.jpgSaint Martin passait en son temps pour un visionnaire halluciné, et si le peuple le vénérait, les gens instruits se moquaient de lui. C'est en tout cas ce que montre un passage de l'Historia Francorum de Grégoire de Tours, évoquant un certain Bricius qui devait devenir évêque de Tours à la suite de Martin, mais qui, de son vivant, alors qu'il était diacre, le tourna en ridicule.

Un homme du peuple, venant voir le saint homme pour qu'il lui donne un remède, demanda en effet à Bricius, rencontré dans la rue, où était Martin. Il répondit: Si tu cherches ce délirant, regarde sur les hauteurs; car il contemple habituellement le ciel comme un dément. Cela fut répété à l'intéressé, qui prédit alors à Bricius de gros ennuis, quand il serait devenu évêque. Et, dit saint Grégoire, cela advint; car il fut injustement accusé d'adultère, et le peuple se souleva contre lui, lui créant toute sorte d'avanies, le contraignant à se rendre à Rome pour régler la question. Ce fut son châtiment.

Venance Fortunat raconte que Martin voyait les anges, le diable, les saints du ciel; et Grégoire de Tours confirme, et évoque ses nombreux miracles, et qu'il a ressuscité plusieurs personnes, guéri de nombreuses autres. Son tombeau fut un haut lieu de pèlerinage, et les Francs, je l'ai déjà dit, le vénéraient infiniment.

On entend souvent dire que les Français sont rationalistes; mais la jalousie de Bricius peut-elle servir de base à une philosophie? La faculté de voir le monde divin et de guérir les malades était en soi louable, et les succès populaires suscitent toujours l'envie. On se moquait de saint Martin pour sauver ce qu'on gardait d'amour-propre.

Grégoire de Tours se contenta de le vénérer. Et il n'est pas vraisemblable que la tradition française vienne plus de Bricius que de Martin, qui est le patron spirituel de la France.

Certes, Bricius était gaulois, et pas Martin; mais la lumière ne vient pas toujours du sol sur lequel on marche. Martin venait de l'Orient, et le soleil s'y lève, et c'est par lui que le sol prend vie.

Au-delà des moqueries contre les visionnaires, le rationalisme est une idée sérieuse, dira-t-on. Mais elle vient essentiellement de la classe cultivée nourrie de lectures classiques; elle n'est pas foncièrement populaire. Même quand il se pense rationaliste, le peuple adhère aux figures de la raison page accueil.jpgavec une sorte de foi qui n'est pas la raison.

Saint Martin sans doute est le fondateur de la vraie tradition française, qui est celle de Grégoire de Tours, des chansons de geste, et de Victor Hugo, qui lui aussi voyait ou cherchait à voir les êtres sublimes qui continuent dans l'invisible la hiérarchie dont le pic visible est l'être humain – ainsi qu'il le dit dans les Contemplations. La devise de la République, Liberté, Égalité, Fraternité, ne naquit pas d'un raisonnement froid, mais d'une inspiration subite, d'une vision de trois fées célestes, descendant sur Paris!

Naturellement, il s'agissait avant tout de trouver des remèdes aux maux du peuple; non de s'enorgueillir de ses visions. En cela peut-être le rationalisme rejoint saint Martin.

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31/03/2016

Saint Martin et les hérétiques

250px-Gregory_of_Tours_cour_Napoleon_Louvre.jpgDans l'Historia Francorum de Gégoire de Tours, on trouve ces mots: Hic [sanctus Martinus] prohibuit Maximum, ne gladium in Hispania ad interficiendos destinaret haereticos, quibus sufficere statuit, quod a catholicorum ecclesiis erant vel communione remoti. Ce qui signifie: Celui-ci [saint Martin] interdit à [l'empereur] Maximus d'utiliser le glaive pour tuer les hérétiques en Espagne, dont il jugea qu'il suffisait bien qu'ils fussent exclus de la communion des églises catholiques. En effet, si les premiers chrétiens hérétiques à avoir été tués par des catholiques le furent par ordre impérial à l'époque de saint Martin, celui-ci s'y opposa formellement, et reprocha toute sa vie aux évêques gaulois de s'être prêtés à cette initiative de l'empereur en lui fournissant des arguments.

Or saint Martin est fondamental pour la christianisation de la France, car c'est la dévotion que les Francs lui ont vouée qui les a conduits à se convertir. Clovis et les siens étaient convaincus que saint Martin avait le pouvoir d'intervenir depuis le Ciel sur Terre et d'accomplir des prodiges dans cette vie même - de foudroyer les impies, de guérir les justes. Les miracles sur son tombeau se multipliaient, et Clovis le premier fit de la Touraine (qui abritait ce tombeau), une terre sacrée, exempte d'impôts, et il interdit à ses soldats de la spolier. Il en fit tuer un qui avait volé du foin à un paysan pour son cheval.

Bref, les Francs faisaient de saint Martin un dieu, et la Touraine vue comme foyer spirituel de la France et lieu de villégiature de ses rois date de cette époque. Quand on lit Grégoire de Tours, on en est frappé. On méconnaît l'importance des Francs et de leurs choix, de leurs croyances. L'organisation politique de la France en découle profondément. Pas celle, évidemment, qui est écrite dans les textes, et qui vient plutôt de l'antiquité, des Grecs et des Romains; mais celle qui effectivement s'exerce, qui instinctivement s'impose dans les représentations intimes du peuple en France, ses archétypes. L'écart, même, entre cette France instinctive, découlant des orientations prises par les Francs, et la France rationnelle, telle qu'elle s'exprime dans ses lois, est souvent considérable, et marque la distance inavouée, ou non assumée, entre des Francs convertis au christianisme par admiration pour saint Martin, et une classe intellectuelle qui doit essentiellement à la Rome antique, et qui, même quand elle se soucie de christianisme, regarde plutôt les grands textes de référence, la Bible, que le le culte des saints locaux, pourtant à l'origine du royaume des Francs.

On lit, également, chez Grégoire de Tours, que lors des calamités publiques, les Gaulois se mettaient volontairement en servitude auprès des seigneurs francs, afin de s'assurer une subsistance. Après la chute de l'Empire romain, le désordre était profond; on se plaçait sous la protection des Francs, seuls guerriers à même d'assurer un semblant d'ordre, seuls hommes à disposer d'une force exécutrice. Comme, convertis au christianisme, ils écoutaient les évêques issus de la noblesse gauloise, on leur faisait plus ou moins confiance, malgré les guerres qui les opposaient entre eux.

Comment ne pas voir que c'est là l'origine de l'organisation de la France médiévale?

Peut-être, aussi, que l'instinct des Français en faveur de la liberté de conscience ne vient pas d'ailleurs que de saint Martin, et de son culte. Au vu de la manière d'agir de l'empereur de Rome, qui peut croire qu'il vient des Romains mêmes?

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17/02/2016

Culture nationale et cultures étrangères: une synthèse (XIX)

vitruvian_450.jpgIl y a trois articles, j'ai dit que les individus ne pouvaient accéder à l'universel que s'ils s'appuyaient sur la culture de leur peuple et en même temps se penchaient sur d'autres cultures. Seule cette synthèse permet, en maintenant l'individu sur les deux rampes de son escalier, de poursuivre un chemin d'évolution menant à l'universel.

Mais notre époque est au nationalisme. Après des décennies d'universalisme, certains éprouvent le besoin de revenir à leurs fondamentaux, comme on dit. La chute du communisme, notamment, a resserré sur eux-mêmes les peuples où il s'était répandu.

La nation avait antérieurement étouffé l'individu. Les hommes avaient cherché à s'en dégager, créant des mythologies de science-fiction qui embrassaient l'humanité entière, voire l'univers, et qui y dissolvaient les particularismes. À cette époque, finalement, il était courageux de se recentrer - sans pour autant être dans la réaction. J.R.R. Tolkien, qui était conservateur, a rappelé que toute mythologie devait s'appuyer sur un sentiment de familarité. H.P. Lovecraft plaçait ses monstres intersidéraux dans la Nouvelle-Angleterre qu'il connaissait bien.

Mais on pouvait aussi suivre le mouvement général sans pécher, et il est étonnant que Tolkien ait aimé les livres d'Isaac Asimov, qui était dans l'universalisme.

Notre temps est dans le nationalisme. À quoi bon s'en plaindre, puisque toute mythologie porteuse, toute culture vivante doit s'appuyer sur un tissu psychique familier? Teilhard de Chardin même disait qu'on devait laisser les branches qu'étaient les nations s'épanouir jusqu'au bout de leur logique, jusqu'à leurs fleurs et leurs fruits, pour ainsi dire, et qu'il ne fallait pas précipiter le mouvement vers l'universel, car ce mouvement vient aussi de la solidité des différentes branches, des cultures nationales, sur lesquelles chacun doit pouvoir s'appuyer pour gravir l'ensemble.

Néanmoins la France est dans un dilemme impossible, dans la mesure où la doctrine officielle de son éducation d'État consiste à énoncer que sa culture nationale est par essence universelle. Or, cela n'est pas. 42577430.jpgEt pour sortir de cette impasse, j'invite cette éducation à s'ouvrir au moins à quelque chose qui tout en étant familier reste différent, la culture francophone non française (par exemple celle de la Suisse romande ou de la Savoie), et la culture française non francophone (celle de la Corse ou de la Provence). C'est le pont qui permet à tous de sortir du spectre de l'identité nationale, sans pour autant renoncer à ses couleurs.

Mais il restera important d'aller plus loin, lorsqu'on aura surmonté ses répugnances, et pas seulement dans le sens européen et américain - comme on le fait souvent pour prétendre sortir d'un nationalisme qui en fait demeure, en assimilant la nation à l'Occident, dirigé par les Américains. Il faut aussi avoir un regard vers l'Asie et l'Afrique.

L'individu universel, en effet, est appelé à réaliser une synthèse de toutes les cultures humaines. Pour ainsi dire, il prendra ce qui dans chacune est bien, et laissera ce qui dans chacune est mauvais. Et il n'est pas vrai qu'en se contentant de celle de sa nation, fût-elle la France, il pourra réaliser un tel exploit! Il faudra, je crois, intégrer aussi quelque chose de l'Afrique, de l'Asie, de la Savoie, de la Bretagne.

Certes, l'individu pour l'instant n'est pas universel: s'il est né dans une nation donnée, il doit l'assumer; car c'est, durant cette vie, le biais par lequel il pourra progresser vers l'universel. Il ne faut donc pas le lui retirer, par un universalisme qui dissout la culture nationale, ou par une aliénation à une culture étrangère qui pourra donner le sentiment du sectarisme, du refus de vivre dans la culture nationale et la société réelle. Mais l'individu ne trouvera pas non plus son épanouissement ultime dans l'identité nationale: ce n'est pas exact. Car l'identité nationale dissout aussi celle de l'individu, qui seul a accès à l'universel. L'homme n'est pas l'esclave du génie national, comme les animaux sont au fond esclaves du génie de leur espèce. Il est son ami, son compagnon loyal et fidèle; non son serf. C'est pour ainsi dire l'essence de l'esprit républicain, s'opposant à l'esprit du féodalisme. Bien que membre d'un ensemble, l'individu reste libre.

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01/02/2016

Pierre Leroux, Félibrige, fédéralisme

220px-Pau_Marieton_dins_Jourdanne.pngJ'ai lu récemment La Terre provençale, livre de Paul Mariéton (1862-1911) datant de 1890. Mariéton était un Lyonnais adonné à la poésie provençale et un Félibre important, proche de Frédéric Mistral. Il évoque l'âme de la Provence, tâchant avec succès d'en cristalliser l'image.

Ses figures, belles et grandes, accordent peut-être trop, pour mon goût, aux anciens Romains. Il est vrai que la Provence garde, de leur présence, beaucoup de souvenirs. Mais les ruines ne sont pas les choses dont elles sont les ruines, et se référer aux anciens Romains en puisant dans leur littérature est un peu facile et, en même temps, prosaïque. Il eût été plus bénéfique de distinguer, dans la littérature occitane médiévale, la perception qu'on avait des Romains. Car la Provence n'a réellement commencé à exister en tant que telle qu'après la chute de Rome, et quand elle fut une terre revendiquée par différents rois barbares, goths et francs. Or il apparaît, dans la littérature médiévale, que les Romains du temps d'Auguste sont regardés comme un peuple étranger, dont on parle peu, ou pour en critiquer les mœurs et la philosophie. Seuls les poètes, Virgile et Ovide, sont alors admirés.

Néanmoins, la Provence a ceci de particulier que, par ses ruines, mais aussi par ses saints de prédilection, elle entretient avec l'antiquité classique un lien direct: car ses saints fondamentaux sont présents dans l'Évangile. Il n'est donc pas erroné de citer les Romains, mais à condition de leur conserver une forme brumeuse, celle qui était la leur dans la pensée médiévale, qui glorifiait parmi eux Boèce et Augustin, de préférence à Sénèque et Cicéron. En plongeant dans la littérature antique, on rate le réel, je crois.

Paul Mariéton était politiquement un régionaliste et un fédéraliste, comme Mistral. Il voulait libérer les forces des provinces afin d'animer la France et d'aider jusqu'à Paris par une saine et fraternelle émulation. Or, un 220px-Pierre_Leroux.jpgjour, il rencontra le fils du célèbre Pierre Leroux (1797-1871), socialiste utopique romantique vanté encore aujourd'hui par quelques-uns, dont Michel Houellebecq, qui a déclaré l'avoir redécouvert. Leroux avait créé, dans le Limousin, une sorte de ferme biologique autonome, et il avait des vues originales et même grandioses sur beaucoup de sujets. Et voici ce que tira Mariéton de cette rencontre: J'ai passé la soirée dans une maison très provençale, où j'ai appris du fils de Pierre Leroux, qui est son pieux disciple, quelle sympathie le célèbre sociologue professait pour l'œuvre des félibres. […] Un reproche qu'il faisait à notre œuvre, c'était de n'être pas généralement et franchement fédéraliste. […] L'Unité ne suppose pas l'uniformité; et l'État est un corps; en paralysant ainsi tous ses membres vous privez la tête de vie. […] Dans un temps où l'on agite les grands mots d'égalité et de fraternité, on a peur du fédéralisme. Or, si le démocrate veut l'égalité, si le socialiste veut la fraternité, le fédéraliste veut la liberté, - la liberté par l'alliance des petits.

Leroux était franchement fédéraliste. Est-ce pour cela qu'on préfère en France ne pas se souvenir trop précisément de lui? Dieu sait. Mais Mariéton avait raison de dire que le fédéralisme c'est la liberté, et que le premier terme de la devise de la République, en France, ne pouvait progresser dans sa réalisation qu'à travers le fédéralisme. L'idée de l'alliance libre des petits annonce les principes énoncés par Denis de Rougemont, qui voulait concilier la liberté individuelle avec la nécessité sociale par ce même fédéralisme.

Cela dit, j'ai un jour écrit que Paris c'était la liberté, et que la fraternité se voyait plutôt en Savoie et en Bretagne. Or, Mariéton le dit souvent, la Provence avait pour préoccupation importante l'égalité, et c'est pourquoi elle fut une actrice majeure de la Révolution. À la fois profondément française et différente, à la fois profondément originale et républicaine, elle offre un régionalisme passionnant, intermédiaire entre la Corse et la France du nord. Sa culture, sans être périphérique, offre une alternative solide à la tradition septentrionale, et, en ce sens, elle peut être une source importante de la résolution du problème du centralisme en France.

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23/12/2015

Le Genevois pluriel de Philippe Souaille

7640126563862.jpgEn novembre, à Ripaille, j'ai eu le plaisir de rencontrer physiquement Philippe Souaille, célèbre blogueur de la Tribune de Genève. Il m'a gentiment offert son livre et son film, et j'ai pu voir le second, Genevois pluriels, documentaire de cinquante-deux minutes sur Genève et sa région. J'ai eu le plaisir insigne de voir mon nom figurer deux fois au générique - une pour avoir été l'auteur d'un spectacle (avec Jean-Pierre Anchisi) dont il été a emprunté un extrait, une dans la liste des conseillers historiques (dont l'avis a été pris mais pas toujours suivi, dit le texte).

Le noble cinéaste s'est efforcé de montrer que Genève s'est construite dans sa relation avec ses voisins, et, parmi ceux-ci, il a accordé aux Savoyards une large place. Il a évoqué François de Sales. Il m'a aussi appris quelques détails de l'histoire genevoise que j'ignorais, notamment pour le dix-huitième siècle.

Il a bien observé que les relations économiques avaient récemment fluidifié la frontière entre Genève et la France voisine, mais que l'obstacle politique demeurait. Il a déclaré que l'enjeu des prochaines années serait de parvenir à mieux accorder le politique et l'économique. Mais il n'a pas donné de perspectives précises: il n'a pas donné son avis personnel. Le documentaire ressortit un peu à la commande.

Je donnerai donc mon sentiment. Je crois que le visionnaire, en la matière, c'était Denis de Rougemont. Pour lui, un bassin économique constituait une région naturelle, et c'est à partir de cette réalité naturelle qu'il fallait bâtir la forme politique. C'est indéniable. Les villes depuis l'antiquité constituent des pôles, et les régions sont la portion de la Terre qui subissent ces pôles; les frontières entre les régions dépendent du poids de ces pôles. Si un village se rend à Annecy pour vendre ses denrées, il dépend d'Annecy; s'il se rend à Chambéry, il dépend de Chambéry.

Mais je peins un tableau médiéval. Il faut voir à présent de quelles villes une commune dépend principalement pour ses revenus. Est-ce que la vallée de l'Arve par exemple gagne de l'argent surtout par les Parisiens qui viennent faire du ski, ou par la vente des produits du décolletage aux usines françaises, ou actu-soutien-grandgeneve_03mars2015_0.jpgalors par les travailleurs frontaliers qui se rendent à Genève? C'est toujours la question.

La diversité des sources de revenus oblige à une fraternité globale, à ce que les frontières soient relativisées.

Actuellement, si je répète ce que j'entends dire, le décolletage vend surtout à l'industrie française, qui dépend de Paris, et de l'État français actionnaire. Le tourisme s'enrichit grâce aux Russes, qui arrivent de l'aéroport de Genève. Mais il vient toujours des touristes de Lyon, de Paris. Quant à l'agriculture, elle produit des fromages qui s'exportent, et dont le succès, notamment grâce à la tartiflette, est surtout français.

On pourrait, sans doute, chiffrer tout cela. Et regarder les résultats. On évacuerait les tristesses et les rêves des uns et des autres, les préférences ou les dégoûts personnels.

Que verrait-on? Je ne veux pas en préjuger. Mais je ne crois pas que des considérations nationalistes ou régionalistes doivent prévaloir sur le fait économique. Chacun est libre de développer la culture qu'il souhaite. De pratiquer essentiellement Voltaire, Geneve01.JPGFrançois de Sales ou Jean Calvin. Cela ne change rien à la réalité économique.

J'ai l'impression, à vue de pays (ce serait à vérifier), que la Savoie du nord et le Pays de Gex sont plus ou moins passés dans l'orbite de Genève, que le poids même de Paris et de Lyon y sont moins forts, qu'en tout cas le poids de Chambéry est faible, et que celui d'Annecy n'est pas immense. Je dis peut-être cela parce que cela me fait plaisir, parce que je suis président des Poètes de la Cité et que je tiens un blog sur la Tribune de Genève. Mes revenus viennent de Paris, pourtant (en transitant par Grenoble). Mais ils ne sont pas très élevés.

Je dois reconnaître (peut-être à cause de cette source de revenus) que Paris exerce encore une certaine autorité sur la Haute-Savoie, qu'on le veuille ou qu'on le regrette. Cela me rappelle la politique en Savoie au dix-neuvième siècle: malgré un certain rayonnement du roi de Sardaigne, le débat est vite devenu de savoir si on était pour ou contre les effets de la Révolution de 1789.

Mais il est indéniable que la fluidité de la frontière doit être prise en compte dans la vie politique – et (cela va de soi) sous la forme d'une adaptation, plus que d'une réaction.

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15/11/2015

Paris

Paris_-_Blason.jpgJe suis né à Paris, et j'y ai vécu, et c'est la capitale de la France. C'est aussi une ville, où les gens vivent ordinairement. Les tueurs s'en prennent au peuple de Paris faute sans doute de pouvoir s'en prendre aux membres du gouvernement, qu'ils ne pourraient pas approcher. S'ils ne pouvaient pas approcher de Paris, ils s'en prendraient à des Français ailleurs, dans d'autres villes.

Néanmoins dans ces groupes de tueurs islamistes il est troublant qu'il y ait pour l'instant toujours des ressortissants de Paris ou de sa proche banlieue. Ils sont dirigés depuis l'étranger, c'est entendu, mais que ces organisations étrangères trouvent des alliés parmi les communautés qu'elles veulent assaillir montre que le problème est aussi social.

Paris ne fait plus rêver comme autrefois, ou du moins la République, et il manque un élément porteur, susceptible de créer une unité, un dynamisme polarisant.

Cependant, il ne faut pas s'imaginer que c'est parce que quelque chose de proprement républicain s'est effondré. Au temps où Saint-Germain-des-Prés et Jean-Paul Sartre rayonnaient sur le monde, les philosophes français prenaient parti pour des organisations et des régimes reniés par l'évolution historique: ils soutenaient Staline, Mao, Pol Pot. Alors, disait-on, la France parlait à l'humanité entière: elle était universaliste; elle s'intéressait aux autres nations. Mais de quelle manière? La chute de l'Union soviétique a aussi désenchanté l'histoire en ce qu'elle a fait apparaître le soutien des intellectuels français aux pays communistes comme ayant été une erreur.

Récemment, André Glucksmann est mort. Il avait été maoïste, puis il est devenu un soutien de la guerre en Irak. Jacques Chirac avait tenté de s'opposer aux Américains sur ce sujet, mais je ne me souviens pas qu'un soutien de masse des philosophes français ait alors existé. Rapidement, Nicolas Sarkozy en Lybie, François Hollande en Syrie, ont épousé la cause américaine, mettant fin, il faut l'admettre, à l'originalité française.

Celle-ci ne s'est pas vue davantage parmi les philosophes, qui s'en prennent aussi à ce qui est combattu par les Américains et leurs alliés français. Personne ne songerait à les en blâmer. Même s'il faudrait apporter des nuances, car il est admis que l'État islamique a un squelette fait de l'armée irakienne dissoute par les Américains. Mais ce n'est là qu'un aspect superficiel quant à ce qui fait réagir en profondeur les philosophes de Paris. Car Marx prétendait constituer une philosophie scientifique, fondée sur le matérialisme historique, et cela s'accordait avec la philosophie dominante de Paris, celle des Lumières, ou le positivisme de Comte. Le lien entre les régimes communistes et la philosophie parisienne était justifié par les soubassements, les Voltaire#1.jpgfondements théoriques. Ce n'est évidemment plus le cas avec l'État islamique, puisqu'il faut admettre que Voltaire, quand il critiquait Mahomet, ne le faisait pas différemment du Moyen Âge chrétien. Ses idées étaient bien les mêmes que celles de la Légende dorée. Il faudra attendre Victor Hugo et le romantisme pour que des écrivains s'intéressent de façon plus positive au contenu de la religion musulmane, et encore, chez Hugo, cela n'empêchait-il pas le rejet de son dogmatisme. Henry Corbin, passionné par le contenu ésotérique de la tradition islamique, rejetait, pareillement, l'Islam politique.

Néanmoins, un problème se pose. Si la politique de la France n'a plus rien d'original, doit-elle être en première ligne? Il me paraît évident qu'elle accomplit la politique américaine. Dire même qu'on ne veut ni de Bachar al-Assad ni de l'État islamique, n'est pas proposer une solution réaliste. On s'en repose pour le sujet à l'Amérique. Quand la Russie fait un choix clair, le gouvernement français reprend naïvement à son compte les critiques américaines. Les Américains, j'ai le sentiment, utilisent à cet égard la fierté nationale française, le désir de jouer un rôle important. La France ne devrait-elle pas se mettre en seconde ligne? A-t-elle les moyens de se protéger elle-même?

D'un autre côté, dit-on, si un gouvernement acceptait de jouer les rôles de second plan, le peuple ne le lui pardonnerait pas: il veut que la France soit en première ligne. Peut-être sur ce sujet faudrait-il le consulter.

Quoi qu'il en soit, puissent les victimes trouver la paix dans la lumière.

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12/11/2015

Adelin Ballaloud par Mickaël Meynet

Ballaloud 001.jpgMickaël Meynet, l'auteur des Frahans (2009), publie un nouveau livre, consacré à Adelin Ballaloud (1823-1881), homme politique savoyard du dix-neuvième siècle, libéral et nourri de symbolisme maçonnique, et qui a œuvré à Samoëns, dont il fut syndic et maire. Il est sous-titré Un républicain précurseur, et on voit apparaître sur la couverture, également, que j'en ai assuré la préface. Et quoi de plus normal? Il est excellent, et restitue parfaitement l'atmosphère politique de la Savoie du Risorgimento, à l'époque du Statut constitutionnel de 1848: un fort courant libéral s'est alors fait jour, plein d'enthousiasme, et a commencé à faire pièce au parti conservateur et catholique, majoritaire. En particulier, dans le Faucigny, il était puissant, par l'influence de Genève.

Ma famille étant de Samoëns j'ai été amené à étudier en particulier l'histoire de cette paroisse, et à travailler aussi sur Jean-Alfred Mogenet, mon arrière-grand-oncle, poète dialectal qui politiquement était à l'opposé de Ballaloud. Les positions étaient claires, et tranchées: pour Ballaloud, le progrès technique et scientifique amenait forcément un progrès social; pour Jean-Alfred Mogenet, il dénaturait l'être humain et provoquait sa déchéance morale en coupant son lien avec une Nature abritant la divinité.

Pour les progressistes la divinité était à l'horizon du progrès et du travail humains. Car Ballaloud n'était certainement pas athée, s'il rejetait le catholicisme.

Sa famille n'était pas originaire de Samoëns, mais de la vallée de l'Arve; lui-même s'est marié avec une Genevoise. Il plairait à mon camarade Philippe Souaille, grand libéral-radical devant l'Éternel.

J'ai bien aimé le livre de Mickaël Meynet parce qu'il fait apparaître l'intériorité de Ballaloud, son âme: il ne se contente pas des faits extérieurs. Il le montre fasciné par les symboles maçonniques hérités de ses ancêtres, qui les avaient acquis avant la Révolution: il les contemplait dans son château du48733410.jpg Bérouze et il sentait naître en lui la flamme. Celle-ci s'est cristallisée ensuite dans ses écrits, rédigés à l'intention de l'association de la Pipe-gogue, se réclamant de la fumée du tabac où sont enclos des mystères et des assemblées païennes jadis interdites par l'Église. Puis, devenu secrétaire de la Société des Maçons (issue de la confrérie des Frahans, ou tailleurs de pierre de Samoëns), il déploie, dans ses comptes-rendus de séance, un utopisme social mêlé d'humour.

Chez les Mogenet pendant ce temps on essayait de s'enflammer une fois encore pour les symboles traditionnels, les croix, les chapelles, les oratoires, et ce qui était lié aux ducs de Savoie; ce n'était pas facile. Les temps n'y étaient pas favorables. Ballaloud avait le vent en poupe et il devint maire sous Napoléon III, chargé de faire passer les décisions du Préfet auprès des habitants. Ce n'était pas facile non plus, et le romantisme était fini: Ballaloud était devenu une sorte de moraliste laïque.

Il faut dire que l'antagonisme symbolisé par ces deux camps existe toujours plus ou moins à Samoëns, et qu'il donne lieu à quelques batailles.

Un livre donc très éclairant que celui de Mickaël Meynet pour bien comprendre les enjeux politiques internes à la Haute-Savoie, le socialisme y étant resté assez minoritaire.

Mickaël Meynet
Adelin Ballaloud 1823-1881. Un républicain précurseur
Le Tour Livres
160 pages
18 €

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08/11/2015

Le vrai sens de l'histoire (Heimberg, Barbier, Hugo)

11 Antoine-Etex-Resistance.jpgLe 22 janvier 2014, le professeur à l'université de Genève Charles Heimberg signait sur Médiapart un article dans lequel il s'en prenait à un livre d'histoire de Claude Barbier, que je connais bien. Il lui reprochait, en un mot, de mettre sur le même plan les résistants et les nazis, durant la Seconde Guerre mondiale, au nom du fait objectif. Barbier évoquait en effet l'assassinat par la Résistance de traîtres ou de prisonniers.

Ce qui est intéressant, de mon point de vue, est que Charles Heimberg citait Victor Hugo à l'appui d'une conception de l'histoire qui ne se contente pas du vrai objectif, mais délivre aussi une vérité morale. Or, le problème, pour celui qui connaît bien Hugo, apparaît immédiatement. Dans ses poèmes, et même ses romans, il plaçait des images spirituelles du bien et du mal: des anges, des démons, des monstres. La substance morale était explicite, directement nommée. C'est même sa force et son génie d'avoir utilisé ces figures dans un autre sens que celui du catholicisme, qui jusque-là les avait véhiculées - de l'avoir fait en faveur du Progrès et de la Révolution. L'exemple le plus éclatant est contenu dans son chef-d'œuvre posthume La Fin de Satan: l'esprit céleste de la Liberté y anéantit l'esprit du féodalisme, un squelette dans un linceul. Ce caractère explicite est sans doute ce qui a empêché Hugo de publier le poème de son vivant. Mais le révolutionnaire Gauvain, dans Quatrevingt-Treize, est assimilé à l'archange de la Justice et de la Liberté par son ami Cimourdain, qui, au-dessus de lui, en a la vision. Ce n'était pas, chez Hugo, une simple ruse rhétorique pour contrer Joseph de Maistre et faire prendre un autre pli à son imagination mythologique: cela participait chez lui d'un acte de foi.

Il recommandait aux historiens de l'imiter. Mais c'est là que la difficulté surgit: l'histoire n'est pas la poésie, ni même un roman. Le merveilleux y est en principe proscrit. Or, c'est par le merveilleux que la substance morale se manifeste. C'est par lui qu'elle devient une forme de connaissance. Car sinon, en théorie, l'histoire ne s'appuie que sur les faits matériels avérés. Et c'est guidé par cette théorie que Claude Barbier s'adonne à un relativisme qui choque Charles Heimberg, pour qui il s'agit aussi de montrer le bien et le mal.

Mais Hugo n'aurait-il pas dit, dès lors, qu'il s'agit de montrer le diable inspirant Hitler et ses partisans, et william_blake_-_the_great_red_dragon_and_the_woman_clothed_in_sun.jpgles anges guidant les résistants? Car il se prévalait bien de dons de vision, d'une forme de clairvoyance prophétique.

Néanmoins, on voit apparaître l'écueil: chacun ajoute à l'histoire les images qui conviennent à son sentiment de la vérité. La poésie est libre. L'imagination l'est aussi.

Le souci est peut-être, plus encore, qu'on ne veut pas de ces images qui rendent substantielle la vie morale. Elles dévoilent que toute histoire porteuse de sens tend à la mythologie.

Pourtant, j'avoue penser comme Hugo qu'il faut l'assumer: qu'on peut faire du bien et du mal des principes objectifs, des impulsions qui s'imposent au raisonnement humain, et pénètrent les hommes et les femmes par le cœur, l'âme. Mais je suis sceptique sur une histoire qui, rejetant le symbolisme des bons et mauvais esprits, se pose comme s'appuyant sur des faits objectifs et en même temps comme établissant une vérité d'ordre moral. On ne voit pas forcément d'où celle-ci peut venir. Et le sentiment peut naître qu'elle est imposée par un gouvernement, une force publique, en fonction de ses intérêts.

Même si elle suppose une liberté totale qui est le propre des poètes, la voie proposée par l'imagination hugolienne est positive parce qu'enthousiasmante: je crois qu'elle serait bien plus à même de former les âmes aux vertus civiques qu'une histoire qui pose le sens moral comme évident, obligatoire. Car on s'illusionne, si on croit que, même à l'école, cela ne peut pas être contesté. La liberté est une donnée organique de l'être humain: elle suppose aussi celle de se tromper.

J'ai un jour écrit que les anges étaient sur les sommets du plateau des Glières lorsqu'on y célébrait les morts; pour moi, c'est par le déploiement du symbole que l'histoire peut être porteuse.

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