Savoyard de la Tribune - Page 2

  • Le gouvernement et les manuels

    1377780369.jpgUn manuel scolaire rend apparemment service aux enseignants, mais il est surtout le moyen d’imposer des lignes culturelles, pour le gouvernement. Les poèmes de Victor Hugo y sont coupés lorsqu’ils parlent de Dieu – et cela donne l’avantageuse impression (pour les dirigeants agnostiques), que Victor Hugo ne parlait guère de Dieu. Le merveilleux scientifique peut bien être proposé aux enseignants des séries technologiques, les manuels de littérature des lycées polyvalents ne le contiennent pas, on n’en trouve que dans les manuels des lycées professionnels, ce qui est révélateur de ce que ressentent les élites face à ce merveilleux scientifique – voire face au public des lycées professionnels.

    Cela me rappelle une idée de Philippe Meirieu, célèbre pédagogue ministre, selon laquelle le professeur devait se servir de Harry Potter pour amener les enfants à la grande littérature. Mais personne ne sait si Harry Potter est réellement inférieur à Victor Hugo, seul le gouvernement l'a jugé ainsi.

    Le plus étrange est le sentiment que le professeur ne peut absolument pas choisir d’avoir un manuel ou non, car les fonds pourraient après tout servir à d'autres moyens de reproduction des textes: tous les classiques sont à disposition sur Internet, et tous les établissements scolaires ont des imprimantes et des photocopieuses. Même sans avoir à faire recopier les poèmes aux élèves, les enseignants ont à présent les moyens matériels d'une liberté complète.

    Sous prétexte de protéger les auteurs, on interdit, ou on limite ces moyens nouveaux. Mais les auteurs classiques sont tous libres de droits. Le raisonnement est si dénué de discernement qu'on m'a reproché de ne pas respecter les droits d'auteur parce que j'avais imprimé et photocopié un poème de Baudelaire, auquel 3023519577.jpgj'avais adjoint des notes et des questions conçues par ma seule modeste personne. La confusion est grande, car il s'agit en fait de protéger les éditeurs, et non les auteurs.

    Les auteurs de manuels travaillent surtout pour la gloire, car cette activité leur prend beaucoup de temps, mais les paie bien moins que leurs heures de cours. La seule classe de gens qui vit des manuels scolaires est les éditeurs subventionnés, dont la subsistance dépend entièrement des achats publics. Mais le souci du Gouvernement n'est pas la subsistance des personnes concernées, mais de leurs institutions, commodes pour lui: car le contrôle exercé par l'État sur la culture enseignée passe par ces éditeurs connus, approuvés, avec lesquels les inspecteurs généraux et les ministres entretiennent des rapports étroits. Ces producteurs de manuels obtempèrent sur les lignes voulues par les fonctionnaires et leurs dirigeants élus, et c'est ainsi qu'on peut nationaliser la culture, la restreindre à ce qui est utile politiquement aux partis qui gouvernent.

    Ce n'est même pas que d'une élection à l'autre les manuels changent beaucoup, même si le gâchis commercial vient aussi de ce que chaque parti élu désire imposer sa ligne – c'est simplement que les partis de gouvernement ont des intérêts communs, fondés sur le culte de la capitale et de l'idole nationale, et la diffusion de ce qu'on appelle les valeurs de la République – mais ce serait un royaume ce serait pareil, les valeurs des rois avaient aussi leurs vertus, je suppose. D'ailleurs cette forme de propagande remonte à eux, je pense.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, X: Sinislën apaisée

    sinislen 4.jpgDans le dernier épisode de cette auguste série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, bon génie du Quercorb, alors qu'il venait de proposer ses personnels services à la fée du Canigou furieuse.

    Étonnée par ces paroles inattendues, Sinislën tourna vers lui un regard grand ouvert, et ouvrit légèrement la bouche. Le génie du Quercorb soudain lui parut beau, malgré ses origines mortelles. Elle avait méprisé sa race, mais lui semblait faire curieusement exception. On la vit s’adoucir, et son sein se soulever calmement. Une flamme se dissipa en arrière de son corps, sortant de sa colonne vertébrale.

    La voix tremblant quelque peu, elle dit: «Tu me touches d'une bien étrange manière, mortel divinisé qu'on m'a dit t'appeler Homme-Corbeau et qui protèges le Quercorb, au pied des Pyrénées, de ton aile généreuse. Je ne saurais bien expliquer ce que je ressens, après t'avoir écouté parler. Je pense qu'il n'y a aucun mal à accepter tes offres de service, car tu es preux et valeureux, et noble est ton cœur – je l'ai vu et le vois. Il n'y a pas de mensonge dans tes yeux, et ce n'est pas par hasard que tu fus métamorphosé en changé en bon génie du Quercorb après y avoir séjourné comme simple mortel. Les dieux ne font pas d'erreur, je le conçois bien.

    «Mais écoute – et toi aussi, Captain Corsica, écoute-moi –, une fumée épaisse s'est dissipée de mon sein, et je vois bien que la rage m'a aveuglée. Or, je me souviens qu'elle est née du récit d'un de mes trois chevaliers, qui m'a assurée que le Père Noël conspirait dans mon dos etrigan 2.jpgpour que les mortels me dédaignent et me méprisent et s'emploient à me jeter dans l'abîme de l'oubli. Je ne sais plus s'il a raison, ni même ce qui m'a poussée à le croire. Car après tout, quelle apparence y a-t-il à ce que cela soit vrai?

    «Dis-moi, Torcamil», dit-elle en se tournant vers l'un des trois chevaliers terrassés par Captain Corsica et qui, pendant cet échange de paroles, s'étaient relevés en se caressant et en se massant la mâchoire, et les autres parties du corps que le génie de la Corse avait maltraitées; «dis-moi, toi qui as juré de me servir toujours fidèlement et de ne jamais me mentir, d'où tires-tu les choses que tu m'as révélées? Qui te les a dites? Car soudain je me demande si tu n'as pas tout inventé.»

    Torcamil, le troisième chevalier à avoir été abattu par Captain Corsica, avait retiré son heaume, et son beau visage d'elfe se tordait et se disloquait, à ces paroles de sa maîtresse; il grimaçait et devenait hideux – et, lui qui avait eu une belle peau entièrement jaune comme l'or, voici qu'il acquérait d'abominables taches grises sur tout son visage, et que l'or en était délavé, terni, rendu morne et sale.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à l'explication d'une si étrange métamorphose.

  • Les montagnes en coupe du Connemara

    connemara.jpgDurant mon voyage en Irlande, j'ai pris conscience que les formes des montagnes n'avaient rien d'arbitraire. La végétation rase peut-être m'a permis de distinguer plus facilement ces formes que dans les Alpes – à moins que ce ne soit que, dans celles-ci, les montagnes s'empilant, il est devenu difficile de distinguer leurs contours nets, tandis que, dans la terre d'Irlande, elles sont plus isolées, et ont donc une personnalité plus distincte. J'ai alors pensé découvrir que ces montagnes – au moins celles du Connemara, où j'étais – tendaient à ressembler à des cirques ouverts, à des coupes massives disposant de becs – comme s'il s'agissait de crânes dont la partie supérieure manquerait. Dès lors le sentiment d'entités unitaires est monté en moi, à leur sujet. Je sentais des présences.

    Oui, il m'a semblé que les montagnes s'humanisaient, et l'intérieur de ces cirques me paraissait avoir dû contenir des villes, ou des unités collectives quelconques – comme si des humanités étaient nées là. Car on sait que, à l'origine, les Irlandais n'avaient pas de ville distincte, et que ce sont les Danois qui, en envahissant leur pays, ont créé des villes en bord de mer – et peut-être ont ainsi attiré les Irlandais primitifs dans leurs cités, et les ont amenés à quitter des habitats naturels – des abris offerts par ces montagnes, par exemple. (On le sait peu en pays latin, mais les Danois ont eu un grand empire, qui a englobé toute la Scandinavie et une partie de la Grande-Bretagne et de l'Irlande.)

    De retour en Savoie, je pus constater que davantage de montagnes que je l'avais constaté jusqu'alors y avaient les mêmes formes, comme si la sphère était spontanée et naturelle chez les montagnes, comme si elles avaient poussé du sol comme des bulles – mais éclatées. Comme je l'ai dit, ce qui m'avait empêché de le voir est l'entassement, ou alors la familiarité, la nouveauté des montagnes irlandaises ayant la faculté de me faire discerner quelque chose de nouveau même dans de vieilles choses.

    Il y avait aussi la pureté du paysage, qui n'avait qu'une chose à la fois, pour ainsi dire, et où les forces à l'œuvre dans la nature étaient ainsi plus visibles.

    Que les montagnes aient eu en Irlande une importance qu'elles n'ont plus, pour l'habitat humain, j'en veux pour preuve les ruines de châteaux anciens que certaines portent, et dont les seigneurs ont passé, dans les légendes, fairy-king.jpgpour avoir été des rois sorciers, ou mages, voire des dieux incarnés, vivant sur Terre. Ils se trouvent souvent sur des sommets élancés, et il est possible de concevoir que sur les pentes, et dans les creux qu'elles peuvent faire, les sujets de ces princes vivaient ordinairement – leur vouant une sorte de culte, voyant en eux le réceptacle des divinités. En eux, pensaient-ils, les hommes et les dieux vivaient en harmonie, et en unité. Et dans leur descendance, la tradition en est restée. Ces rois sont plus tard devenus des dieux, dans la mémoire collective.

    Même dans la mythologie grecque, les dieux vivant sur terre et rendant visite périodiquement aux hommes passaient pour vivre au sommet des montagnes: Dionysos était dit vivant sur le Parnasse et rendant visite aux habitants de Delphes, sur la pente, dans un creux que créait une espèce de cirque. On en voit encore les ruines. Et puis un jour les Delphiens ont péché et, repoussé par les vapeurs de leurs fautes, Dionysos est parti à jamais – disait le poète Catulle. C'est à peu près ce qui a dû se passer en Irlande.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, IX: le dialogue des Génies

    stars.jpegDans le dernier épisode de cette série vraiment très étrange, nous avons laissé Captain Corsica, prince caché de la Corse, alors qu’il venait d’interroger Sinislën, bonne fée du Canigou, sur son étrange manière d’agir.

    Sinislën d'abord ne répondit rien. Mais bientôt, d'une voix qui contenait la rage dans des limites fortes, elle dit: «Captain Corsica, je sais ta valeur, et la haute ascendance de ton père, né comme moi dans les étoiles. Mais as-tu pensé justement à mon rang? Regarde-moi comme ta tante, plutôt que comme ta cousine, et songe aux offenses que me font les mortels qui m’oublient, pour n’offrir leurs pensées qu’au Père Noël dans un élan qui humilie les femmes – et les vieilles déesses des montagnes, d’une façon absolument intolérable. Autrefois soulaient-ils me faire de magnifiques offrandes; où sont-elles, à présent? Je les cherche. Je ne les trouve pas!

    - Sinislën, Sinislën», reprit Captain Corsica, «ne sais-tu pas que le cœur des mortels est volatile, qu’il oublie ce qu’il a aimé bien vite, et s’éprend légèrement de rêves qui devant lui passent? Tu le sais, Sinislën, que la consolation des anciennes fées est dans l’orbe lunaire; tu le sais, que tes sœurs y sont parties il y a vingt siècles. Rejoins-les, ou accepte ton destin – accepte de t’effacer, délègue ta puissance, comme mon père Cyrnos l’a fait avec moi – et passe ton chemin. Accepte de demeurer immobile dans les profondeurs du Canigou, et que l’enfant-dieu brille dans le ciel à ta place, et qu’il ait le Père Noël pour officiel messager. Car il en est ainsi!»

    Pendant ces paroles, les yeux de Sinislën lançaient des éclairs et ses joues s'enflammaient, elle serrait les dents, et l’Homme-Corbeau craignit qu’elle ne bondît et ne s’en prît à Captain Corsica comme elle s’en était prise à lui et à saint Nicolas, le doux patron des enfants. Mais elle n’en fit rien, et il en profita pour énoncer ces paroles: «Durs sinislen 3.jpgsont les mots de Captain Corsica, même s’ils sont justes, belle Sinislën. Mais tu dois savoir que tu as encore des adeptes parmi les hommes, qui sont libres et ont souvent des idoles très diverses. Je le sais, car il y a peu encore, je vivais parmi eux; et même si la mémoire de ce temps est pour moi effacée et m'apparaît dorénavant comme un songe, je me souviens que beaucoup en secret te vénéraient, et tournaient leur cœur et leur œil vers toi. Ne sois pas si âpre. Il n’est pas contre toi de complot d'un Père Noël tout prêt à partager avec toi ses succès. Il me l’a dit, il t’apprécie, et à moi tu sembles belles. Si tu le voulais, et cessais de t’en prendre à saint Nicolas, je te le dis, tu pourrais sans peine me compter parmi les plus fidèles de tes chevaliers servants.»

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la réponse que donna la fée du Canigou à ce beau discours.

  • Les secrets du Seigneur selon Thomas a Kempis

    jesus.jpgThomas a Kempis s'efforce, dans son Imitation de Jésus-Christ, de traduire la parole du Christ. C'est à ce titre qu'il déconseille de chercher intellectuellement les mystères de Dieu. Mais il ne dit pas qu’ils ne seront pas dévoilés: il dit que si on chérit Notre-Seigneur Jésus-Christ en profondeur, la grâce du dévoilement adviendra: Je me plairais à vous faire entendre ma parole, et à vous révéler mes secrets, si vous étiez, quand je viens à vous, toujours attentif et prêt à m’ouvrir la porte de votre cœur (3, XXIV). Dans cette doctrine, les révélations sur le monde spirituel sont venues à l'homme non parce qu’il les cherchait par le cerveau, mais par la grâce, parce qu’il pénétrait Dieu par son cœur; dès lors, les vérités étaient livrées à cette âme sous forme d’images – ou de vers, de poésie: c’est le don de prophétie.

    C'est l'essence de la pensée catholique ancienne. La Hiérarchie des Anges y a été établie de cette manière. La Trinité sainte, aussi. Au dix-septième siècle, François de Sales le confirmera. L'Amour de Dieu préside aux révélations, affirme-t-il.

    Que la source soit le cœur n'empêche pas celles-ci d'être claires – accessibles à l'intelligence –, et de pouvoir être mises en concepts. Il est bien sûr dangereux de les réduire à des idées trop claires, car rien n'est plus clair que le monde physique, et l'aspiration obsessionnelle à la clarté mène fatalement au matérialisme. Mais la pensée porteuse d'images peut s'exprimer avec assez de netteté pour concilier la clarté et la vérité – au sens spirituel, s'entend. Ce n'est pas seulement ce que voulait dire Rudolf Steiner, qui recommandait la pratique régulière de l'Imitation de Jésus-Christ, mais aussi ce que signifiait J. R. R. Tolkien, lorsqu'il affirmait que le merveilleux le plus beau était aussi le plus clair. Car pour lui le merveilleux avait toujours une essence prophétique. Il représentait la vérité à la conscience humaine.

    Mais existe-t-il une pensée exercée, qui soit toujours attentive et prête à ouvrir les portes du cœur? Car c'est aussi de cela que parle le texte, qui ne condamne pas forcément la pensée. La pensée logique n'ouvre pas les john.jpgportes du cœur, en soi: c'est certain. Mais il y a bien une pensée qui les ouvre: c'est la pensée mythologique, qui est aussi la pensée analogique; alors, dans le flux de la pensée guidée par l'intuition et pénétrée de dévotion, oui, les secrets peuvent être gracieusement dévoilés, parce que la pensée qui agit de cette façon est une sorte de rituel intérieur, d'office sacré, de sacrifice. On y sacrifie son être personnel inférieur pour entrer dans la logique de l'esprit même, à partir d'images saisies intuitivement.

    L'incrédule dira que les images saisies intuitivement émanent de l'être personnel inférieur; mais précisément, celui-ci est surmonté par la logique, non mauvaise en soi, mais permettant d'accéder au premier palier de l'esprit libéré de la matière – ou, comme disait Spinoza, des contingences. Et elle demeure christique si elle s'irrigue d'amour – c'est à dire si elle saisit les rapports profonds entre le Ciel et la Terre, le Haut et le Bas, la Matière et l'Esprit. C'est dans cette logique que Joseph de Maistre a cru pouvoir lui aussi être prophétique. Or, cela s'est bien exprimé sous une forme mythologique, notamment lorsqu'il a évoqué les géants de jadis, dont parle la Bible. J'en ai parlé dans ma thèse de doctorat. On peut la lire. Elle est en ligne.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, VIII: une intervention inattendue

    5ae77273b318edaf3f62fe50_DangerDiabolikArt.jpgDans le dernier épisode de cette série vraiment très étrange, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait de vaincre avec l'aide du Père Noël l'homme-singe des Pyrénées, qui l'avait attaqué dans le couloir où on avait maintenu saint Nicolas prisonnier.

    L'Homme-Corbeau saisit le Père Noël au bras – et l'emmena vers l'escalier qu'il avait descendu, pour qu'ils le remontassent. Mais, devant la file des degrés, ils virent Sinislën et son dragon, avec du feu à la gueule, et trois gardes pareils à des chevaliers armés. Un nouveau combat semblait devoir s'imposer, et cette fois l'Homme-Corbeau ne vit pas qu'il pût avoir l'avantage.

    Il se préparait à donner tout ce qu'il avait sans grand espoir de réussite quand, soudain, un des gardes tomba, frappé par un poing qui jaillit comme la foudre; puis un autre tomba, après s'être tourné – et le troisième enfin subit le même sort, après avoir fait face à son adversaire et brandi son épée et levé son bouclier. Mais cela ne suffit pas, et l'Homme-Corbeau vit un poing le frapper comme une boule de feu, et le garde s'écrouler sans tarder.

    «Qui?», demanda Sinislën – et le dragon leva un œil peureux vers le guerrier qui venait d'agir.

    L'Homme-Corbeau le reconnut sans peine, dès qu'il fut sorti de l'ombre où il s'était tenu après avoir lui aussi descendu les escaliers. C'était Captain Corsica, le bon génie de la Corse – son cousin par alliance!

    Vous savez peut-être que la Corse entretient avec les Pyrénées un lien tout spécial, parce qu'elle en est une partie détachée. Aussi Captain Corsica et son père le vieux Cyrnos ont-ils aisément le regard tourné vers le Canigou, pour eux vrai centre mystique.

    Ils ont vu ce qui s'est passé, et Captain Corsica a sauté dans son vaisseau spatial, qui s'est amarré près du château de Sinislën – là où les bateaux des elfes qui voguent sur les mers de nuages ont l'habitude de sci-fi-kosmicheskiy-korabl.jpgs'amarrer –, puis il est entré dans ce château, et est venu aider l'Homme-Corbeau à régler ce problème.

    Or, dès les coups de poing dévastateurs donnés, il s’est adressé à Sinislën: «Sinislën, Sinislën», dit-il, «fée du Canigou, notre alliée autrefois, que fais-tu aujourd'hui? Comment oses-tu emprisonner le Père Noël juste après qu'il a parcouru la Corse – et que, le long de ses chemins mystiques, il a vogué sur les nuages enroulés autour des Pyrénées? Ne sais-tu pas qu'il est sous ma protection spéciale? As-tu voulu entrer en conflit avec moi, était-ce cela, ton but? Je croyais que nous étions amis, et alliés – alors que fais-tu? Dis-moi!»

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode pour renvoyer au prochain, quant à la suite de ce mystérieux dialogue.

     

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, VII: saint Nicolas retrouvé

    c292b6741d3fb924bdedae59490556f7.jpgDans le dernier épisode de cette série vraiment très étrange, nous avons laissé le génie du Quercorb l'Homme-Corbeau alors qu'il poursuivait la dame Sinislën dans les couloirs de son château en volant et en rasant les murs.

    À la fin, autour de lui, le silence se fit, et il dut s'arrêter.

    Ne sachant où aller, il décida de descendre un escalier qu'il vit au-delà d'un seuil – et bien lui en prit, car il menait à la geôle où le Père Noël était gardé prisonnier. D'abord il trouva un couloir, et des torches l'éclairaient, mais le fond en était obscur, et inquiétant. Une présence sourde semblait le guetter, comme s'il y eût eu un garde qu’il ne voyait pas.

    Il avança avec précaution, et passa le long de portes munies de panneaux coulissants, et il crut entendre une voix qui gémissait. Il fit coulisser le panneau, et vit, assis sur un lit de fer, saint Nicolas qui pleurait - et, tout affaissé, murmurait: «Pauvres, pauvres enfants qui n'auront pas de cadeaux cette année en Occitanie. Que vont-ils devenir? Dieu ait pitié, et les prenne en sa sauvegarde.»

    Alors l'Homme-Corbeau dit: «Père Noël, Père Noël, je suis venu pour vous libérer. Écartez-vous, je vais faire exploser la porte.» Le bon ange des petits enfants fit: «Hein?» en levant la tête – et aussitôt l'Homme-Corbeau fit jaillir un blanc éclair de sa pierre d'opale frontale, et la porte fut fracassée.

    Il entra joyeusement, et s'apprêtait à se diriger vers saint Nicolas pour le réconforter, et l'emmener avec lui, quand soudain il sentit dans son dos lui une vive douleur, et entendit derrière lui un rugissement formidable. Il venait d'être assailli par une autre bête de garde de Sinislën, le sinistre homme-singe des Pyrénées – aux lFemcMwo.jpglongues griffes et au museau massif, comme en ont les gorilles. Mais il avait le poil blanc, et ses yeux jaunes avaient en eux une malignité tout humaine. Il se tenait d'ailleurs sur ses deux jambes de derrière, et c'est en faisant aller sa main griffue de gauche à droite qu'il avait lacéré le dos de l'Homme-Corbeau.

    Celui-ci se rendit compte de tout cela en se retournant malgré sa sanglante blessure, et il bondit et donna un coup de pied latéral à ce monstre, qui en plia sous le choc. Mais brièvement, car il était fort et musclé. Déjà il s'apprêtait à se jeter sur l'Homme-Corbeau et à le mettre en pièces.

    Un rayon sortit alors des mains levées de saint Nicolas, et le monstre en fut projeté en arrière, et son poil enflammé. Alors l'Homme-Corbeau fit partir un second coup de pied, cette fois fouetté, qui frappa le monstre en pleine face, ce qui projeta sa tête en arrière et manqua de le renverser. Un second coup de poing suivi d'un autre coup de pied latéral le terrassa, et le sang coula de ses blessures, notamment de sa gueule et de ses oreilles. Ses yeux fermés signèrent à l’œil de l’Homme-Corbeau sa victoire. Faiblement, on l'entendait gémir.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • Le merveilleux au bac

    Voyageaucentrede00vernuoft_raw_0011_1.jpgLes défenseurs de l'ordre étatique assurent souvent que l'enseignement officiel, en France, est ouvert d'esprit et reste intéressé par le merveilleux, mais il n'en est rien, ou de façon marginale et relativement hypocrite. Car la philosophie républicaine tend à vider le merveilleux de son contenu et à le ramener à des lois psychologiques préétablies, dans un esprit rationaliste qui ne concède finalement rien à l'essence du merveilleux, qui le réduit constamment à une forme creuse. Et confronté aux nouveaux programmes nationaux du baccalauréat, voulus par Emmanuel Macron, je peux en témoigner.

    Car voici! un élément de merveilleux a bien été placé dans les œuvres à préparer au bac français, comme on dit: les professeurs des séries technologiques ont reçu la possibilité de travailler sur le Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, sans doute le roman le plus imaginatif que celui-ci ait écrit – celui où il a placé le plus de folie. On se souvient peut-être que les personnages découvrent, dans l'abîme des profondeurs, une mer pleine de monstres préhistoriques, et finalement aperçoivent un géant qui conduit un troupeau de mammouths. Verne affirme que le royaume souterrain a gardé le souvenir des époques antérieures, tel un monde des morts matérialisé, et que ces époques étaient pleines de formes incroyables, gigantesques et fantastiques.

    Ce roman doit être étudié à travers la problématique Science et fiction, ce qui invite à faire étudier des textes appartenant au genre du merveilleux scientifique, ce que j'ai fait à travers des récits d'explorateurs découvrant de fabuleux mondes nouveaux: Le Mammouth bleu de Luc Alberny, qui habitait comme moi le département de rosny.jpgl'Aude; Les Navigateurs de l'infini de J. H. Rosny aîné, qui était belge; Les Premiers Hommes sur la Lune de H. G. Wells, qui était anglais; Les Montagnes hallucinées de H. P. Lovecraft, qui était américain, et Autour de la Lune, encore de Jules Verne. Certains élèves étaient enthousiastes, d'autres réticents voire récalcitrants, quelques-uns moqueurs.

    Le problème de cette thématique est qu'elle était libre et réservée aux séries technologiques, auxquelles on pouvait aussi donner à étudier La Princesse de Clèves. Les manuels de littérature du lycée ne contiennent rien sur la question, entièrement orientés qu'ils sont vers les séries dites générales, et cela infériorise d'emblée le merveilleux, tout en feignant de lui donner une place. On lui donne une place, mais étroite et difficile à pratiquer, inférieure aux autres, moins légitime!

    Pour moi, je l'ai choisie parce que c'est une de mes spécialités, et je ne le regrette pas. Mais j'ai senti que cela créait des remous, dans les âmes, et que cette spécialisation dans le merveilleux me met sur une sorte de gril, dans l'éducation d'État. On y feint de croire que la grande littérature ne contient pas de merveilleux explicite, que c'est là trait matérialiste réservé aux paysans et aux ouvriers – adeptes spontanés de la science-fiction. Les intellectuels aiment mieux le merveilleux ramené aux concepts abstraits!

    C'est l'esprit français, élitiste et méprisant, quoi qu'on dise. C'est pourquoi il ne sera jamais mauvais de libéraliser ou de régionaliser l'éducation, dans le pays qu'on dirige depuis Paris.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, VI: la réplique de l'Homme-Corbeau

    Avengers-Endgame-Adam-Warlock-Theory (2).jpgDans le dernier épisode de cette étrange mini-série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, libérateur du Père Noël, alors que Sinislën, la fée du Canigou, venait de l'enserrer dans des serpents étrangement attachés à son épaule.

    Mais l'Homme-Corbeau ne fut pas démuni pour autant. Depuis la pierre d'opale qui était à son front, alors que ses bras étaient plaqués contre son corps comme par des lassos serrés, il tira de petits jets de feu blanc et vif qui touchèrent les serpents qui l'entouraient et les transpercèrent. Pareils à des aiguilles, ils étaient aussi purs comme de la glace, et les serpents en furent affaiblis, notamment par la douleur.

    Alors ils relâchèrent leur étreinte, et de ses bras puissants l'Homme-Corbeau put se libérer, et de ses jambes souples il put se jeter vers Sinislën.

    Mais elle était plus forte qu'il n'y paraissait, car si son corps était mince et flexible, elle n'en reçut pas moins sa venue d'un coup de poing gauche au menton qui le mit aussitôt à terre. Ce n'est pas qu'il fût assommé, mais que la violence du coup l'avait déséquilibré, alors qu'il thu,dra.jpgallait mi-planant, mi-bondissant vers son ennemie. Il fut à terre, mais la surprise ne le pétrifia pas, il y roula et se releva, en caressant à peine son menton endolori. Puis il se mit en garde, et évita un second coup de poing en se baissant, et asséna à la belle un coup direct au ventre, afin de l'essouffler, puis un crochet au visage, afin de l'étourdir.

    Elle était plus résistante qu'il ne le croyait et, en réponse, elle lui donna un coup de pied à la poitrine qui le fit reculer et comme engloutir par sa propre cape, soudain projetée devant lui, alors que son corps était projeté en arrière sous la violence du coup. Et il tomba à nouveau, alors que Sinislën n'avait fait que se courber un peu, lorsqu'elle avait reçu le coup à l'estomac, sans se plaindre ni gémir, sans faire entendre aucune marque de faiblesse. L'Homme-Corbeau comprit qu'il avait à faire à un être surpuissant, et que son apparence de femme belle et mince ne devait en aucun cas à cet égard l'induire en erreur. Il utilisa une arme secrète: alors qu'il était toujours à terre, un rayon jaillit de son rubis suspendu à la gorge, qui toucha de plein fouet la belle Sinislën.

    Cette fois, elle accusa le coup, posant un genou à terre et poussant un cri. Et elle décida de s'enfuir, comprenant qu'elle ne serait pas la plus forte. L'Homme-Corbeau se releva et commença à la poursuivre. Mais dès qu'elle eut franchi la porte qui menait à l'intérieur du château, elle disparut dans son dédale – et lui la perdit, malgré sa rapidité, et qu'il eût déployé ses ailes, volant dans les couloirs en rasant les murs.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

     

  • Le sentiment personnel des supérieurs a-t-il une influence légitime?

    darwin.jpgPoursuivant ma réflexion sur la tendance des universitaires et professeurs à partager les mêmes sentiments et à ainsi former une communauté indépendamment d’une véritable réflexion critique, je voudrais parler de ma fille, qui fait des études de lettres et de sociologie à un niveau poussé, sans doute supérieur à celui que j'aie jamais atteint. Parti avec elle en Norvège pour voir son frère qui y vit, j'ai eu l'occasion de converser des sujets de dissertation qu'elle doit traiter, et il y en avait un qui nous a occupés un certain temps, qui était de savoir si la théorie pouvait influencer la pratique et changer les choses en bien – améliorer l'humanité, l'aider à évoluer.

    Je lui ai demandé si elle avait développé l'idée que le darwinisme avait favorisé en Amérique l'esprit d'entreprise en même temps que l'individualisme et l'égoïsme – puisque toutes ces choses sont liées et sont les faces noires et blanches de la même pièce. Moi-même je l'avoue, j'aime les humains, et regarde surtout la faculté des Américains à entreprendre, leur courage à le faire, leur liberté à créer, bien que je sois aussi rebuté, comme presque tout le monde, par la sauvagerie des rapports sociaux.

    Ma fille me répond, justement, que ses professeurs ne veulent absolument pas entendre parler du moindre bienfait permis par le darwinisme social, qu'ils ne font qu'en dire du mal, qu'ils n'y voient que ténèbres et horreur. Que par conséquent elle n'aurait jamais osé faire le moindre paragraphe sur la question, parce que, au-delà de l'objectivité affichée, c'est le sentiment commun aux professeurs qu'il faut considérer dans ces sortes de choses.

    Un pragmatisme lucide, mais qui me montrait ce qui peut-être m'a empêché de réussir dans les études supérieures: le sentiment commun aux professeurs qui corrigent, je m'en moquais complètement. C'est offensant, en un sens. Mais j'aime réellement la logique pure hors de tout communautarisme émotionnel. À ma façon propre, je suis moi aussi un gros individualiste.

    Pour plaisanter à demi, j'ai répondu qu'en ce cas on n'avait qu'à montrer comment la théorie marxiste avait permis de grands progrès sociaux en Chine et en Russie. C'est plus dans la ligne, pour ainsi dire. Plus dans les sentiments de ces gens. Même s'ils disent que non, maintenant qu'on sait ce que ça a donné, moins de bien qu'on pouvait chirac.jpgespérer. Mais moins de mal qu'on le dit parfois, aussi. Cela dit en toute objectivité. Les femmes en Chine sont plus libres qu'au temps de l'Empereur.

    Cela me rappelle Jacques Chirac, qui ne faisait rien mais énonçait ses sentiments en public en pensant qu'ils allaient influencer le peuple. Il aurait fallu pour cela que son avenir dépendît de ses affections personnelles, comme pour les étudiants notés par les professeurs; car s'ils se plient à leurs sentiments, c'est aussi parce qu'ils espèrent avoir un métier et gagner de l'argent. L'argent a plus d'influence qu'on pourrait croire sur les études. Comme en Amérique. C'est seulement qu'en France l'État est proportionnellement plus riche. L'individualisme y est donc moins bien vu.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, V: l'intrusion de l'Homme-Corbeau

    dragon 01.jpgDans le dernier épisode de cette série de Noël, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait de se tourner de manière à empêcher un nouveau jet de feu de dragon de le toucher.

    Ayant ainsi évité le second trait, il crut pouvoir foncer vers la source de cette attaque, et s'il évita bien un troisième feu en tournant sur lui-même – s'il fut bien sur le point d'atteindre le dragon et de lui tordre le cou en le saisissant dans son vol –, il ne put éviter un coup tiré à bout portant – et, croyez-le si vous voulez, son corps fut aussitôt dissous en une nuée de corbeaux, comme si une enveloppe avait été rompue, laissant libres ces oiseaux enfermés.

    Car il faut savoir que l'Homme-Corbeau est comme l'âme collective des corbeaux du Quercorb, et que son corps humain en un sens est illusoire. (En un autre, cependant, ce sont les corbeaux du Quercorb qui sont illusoires, et qui ne font que manifester l'Homme-Corbeau, pour ainsi dire l'ange des corbeaux du Quercorb!)

    Et tous ces corbeaux se jetèrent comme un seul homme sur le dragon – le piquèrent de leurs becs, le griffèrent de leurs pattes, le giflèrent de leurs ailes –, jusqu'à ce que, ensanglanté, épuisé, épouvanté, il s'enfuît pour se terrer dans les profondeurs du château, à la grande surprise de Sinislën, qui pensait en avoir fini avec cet intrus, et pouvoir féliciter son dragon, et se réjouir avec lui de cette facile victoire.

    Puis (car elle regardait cette bataille depuis la promenade de guet), elle vit les corbeaux apparus soudainement se diriger vers un point unique, noir et sombre, brumeux ou fumeux, et y disparaître comme s'ils se fondaient dans la nuit étoilée. Mais l'instant d'après, lorsque cette brume se fut dissipée, elle vit l'Homme-Corbeau reconstitué, plus beau et noble que jamais, plus majestueux et fier. Il se tenait immobile devant elle, ses yeux noirs tournés vers les siens; mais ils restaient impénétrables.

    Elle lui dit alors: Étranger, espèce d'homme-corbeau, tu as plus d'un tour dans ton sac. Mais je n'ai pas qu'un dragon à ma disposition, j'ai aussi quelques tours pleins de ruse aussi! sinislen.jpgEt ce disant, elle leva son bras droit, et l'Homme-Corbeau put voir qu'à la place d'un bras, il y avait un groupe de serpents fixés à son épaule, sifflants et dansants – ainsi que d'odieux tentacules doués de gueules et d'yeux. Et d'un coup, à la vitesse de la lumière, ils bondirent vers lui et l'enserrèrent. Fixant sur lui sa propre enveloppe, ils ne pouvaient lui laisser le loisir de se changer en nuée de corbeaux, pensait avec raison Sinislën la belle!

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour la suite de ce mémorable combat.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, IV: l'attaque du château de Sinislën

    neuschwanstein-castle-bavaria-germany-wallpaper-preview.jpgDans le dernier épisode de cette étrange minisérie, l'Homme-Corbeau a été décrit, alors qu'il s'élançait vers la forteresse de Sinislën pour en libérer le Père Noël capturé.

    Or, les ailes déployées, sa cape grande ouverte, il passait devant les étoiles, en se dirigeant vers les hautes Pyrénées – et les hommes frissonnaient quand il les survolait. Apeurés ils levaient les yeux, mais déjà l'Homme-Corbeau était loin, si rapide était son vol! Ils ne savaient à quoi attribuer ce sentiment diffus, et se pensaient victimes d'une attaque occulte, d'un mauvais sort; mais il s'agissait seulement de l'Homme-Corbeau, accouru au secours du Père Noël capturé.

    Il parcourut les espaces, et s'éleva vers le Canigou aux reflets blancs – et vit, comme tout le monde pourrait le voir s'il était à sa place, le château blanc de Sinislën, aux fenêtres éclairées et à la tour que des diamants cerclent. Il plana en direction de sa porte, gardée par deux guerriers étincelants aux longues hallebardes, et s'apprêtait à se poser sur la plateforme qui s'étend dragon.jpgdevant eux, quand un rayon de feu sortit des hauteurs des remparts crénelés, lancé par un dragon à la gueule grande ouverte – jadis recueilli par Sinislën, et depuis ce jour à son exclusif service!

    Il lançait depuis sa gueule rougeoyante des jets de feu pareils à des flèches – voire pareils à des lances, car ils pouvaient être longs. L'Homme-Corbeau évita le premier, qui était mal ajusté, et passa entre sa cape et son corps: le dragon avait été trompé par sa masse noire et ses ailes rapides. Le second trait, mieux ajusté, n'atteignit pas davantage sa cible, car l'agilité et la vitesse de l'Homme-Corbeau lui permirent de l'éviter par un mouvement qui le plaça de profil: le tir passa juste sous ses yeux, rasant sa poitrine – et, vous me croirez si vous voulez, mais dans ce jet de feu pourtant si fin, notre héros vit de petits serpents s'agiter et ouvrir leurs gueules rougeoyantes et battre leurs yeux noirs. Ces jets de feu étaient vivants – et cela surprit fort l'Homme-Corbeau qui, encore muni de sa science d'homme mortel, ne connaissait pas tous les secrets des Génies.

    Cela ne l'inquiéta pas outre mesure pour autant, car si son entrée dans le monde enchanté ne lui avait pas permis de tout connaître de celui-ci, au moins avait-il appris à ne pas s'effrayer des merveilles qu'il y découvrait et à rester calme et posé, serein et libre quand il en découvrait de nouvelles.

    Mais il est temps de renvoyer à la fois prochaine, pour la suite de ce conte étrange.

  • Georges Gusdorf et la mythologie (suite)

    Georges-Gusdorf.jpgJ'ai raconté l'autre jour que mon directeur de thèse m'avait reproché, lors de la soutenance, d'avoir repris des idées de Georges Gusdorf, lequel pourtant il m'avait posé comme base solide de ma réflexion, lors de notre premier entretien. À l'inverse, il s'est plaint que je ne me fusse pas appuyé sur des noms plus populaires, relativement au Romantisme, mais qu'en réalité je ne connaissais pas, et qu'il ne m'a jamais cités. Croyait-il qu'il allait de soi qu'on dût les connaître? Mais pourquoi en serait-il ainsi? Qui fait autorité de façon évidente? Personne.

    Et puis pourquoi me reprocher de m'appuyer sur les idées d'un penseur qu'on m'a conseillé, si on ne l'a pas lu en détail? Peut-être que le nom de Gusdorf faisait chic dans certains milieux autorisés, mais qu'on ne savait pas ce qu'il recouvrait, qu'on croyait évident qu'il synthétisait les choses dans un sens matérialiste et fonctionaliste. La vérité devait faire bondir. Mais étais-je coupable de l'avoir dite?

    J'avais de surcroît prévenu que ce qui m'intéressait était ce dont parlait principalement Gusdorf pour le Romantisme - la dimension mythologique, telle que la comprenaient Frédéric Schlegel et Novalis. Mais était-elle connue de mon directeur de thèse? Après avoir gardé le silence, il a fini par dire: Cette dimension m'intéresse. Mais c'était pour se plaindre, le jour de la soutenance, que je l'eusse exploitée en profondeur. Quel en est le ressort?

    Il devait sentir que j'étais prêt à abandonner. Ce n'était sans doute pas dans son intérêt.

    Le fait est que Georges Gusdorf est un penseur méconnu, morin.jpgEdgar Morin même l'a déclaré, pour des raisons qu'on ne démêle pas bien. Les initiés reconnaissent qu'il a sondé le Romantisme à une profondeur exceptionnelle, mais pour celui qui ne l'a pas lu et s'imagine seulement le connaître, cette profondeur se recoupe forcément avec la vulgate universitaire, la doctrine habituelle – faite plus ou moins d'Existentialisme dégénéré.

    Au fond, j'étais coupable d'avoir réellement lu les livres que lisent les initiés et que citent seulement les autres. On m'a accusé de n'avoir que trop lu les œuvres des auteurs savoisiens que j'étudiais, mais on peut aussi me juger coupable d'avoir trop bien lu Georges Gusdorf! On me l'a cité pour me piéger, peut-être, pensant que je ne parviendrais pas au bout de ses volumes épais, et qu'on pourrait me le reprocher, pointant du doigt mes manques. Mais on n'a pu que pointer du doigt les volumes plus communs qu'effectivement je n'avais pas lus et qui ne m'intéressaient pas, que de toute façon on ne m'avait pas cités, et que je n'étais donc nullement obligé de connaître.

    Oui, je l'admets, je ne suis pas sociable, le sentiment de mes supérieurs me laisse de glace, ne m'influence aucunement, je ne veux pas forcément faire partie de leur communauté! C'est ce qu'on a voulu me faire payer. C'est en sens que la science universitaire est toujours plus ou moins de la cooptation. C'est la cause même de la méconnaissance qu'on a de Gusdorf, qui à certains égards me ressemblait: il critiquait la masse des professeurs d'État.

     

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, III: le portrait de l'Homme-Corbeau

    crow.jpgDans le dernier épisode de cette minisérie, nous nous sommes arrêtés au moment où nous décrivions le bon génie d'Occitanie appelé à la rescousse pour sauver le Père Noël.

    Son masque est noir et lui recouvre entièrement le visage. À la place des yeux, deux joyaux noirs reflètent la clarté des étoiles même en plein jour, et on ne voit rien de leur prunelle. Tout autour de ces joyaux néanmoins est un cercle d'or, qui permet de distinguer les yeux de loin. Et à son front est une pierre d'opale ayant la forme d'un œil mais renversé, comme s'il voyait par elle des choses inconnues. Il scintille fréquemment d'une lumière bleue, comme si une flamme était en elle, qui à la moindre de ses colères pouvait sortir de ses limites. (C'est ce que nous vérifierons lorsque cet homme-corbeau sera en situation de combat.)

    Son corps est revêtu d'une combinaison apparentée aux cottes de mailles des vieux chevaliers, mais très fine et subtile, faite d'un métal inconnu – paraissant vivre de lui-même, et réputé issu d'une météorite. Elle épouse parfaitement les formes musclées et galbées de l'Homme-Corbeau, qui a le corps fin, mais puissant.

    Ses gants également noirs sont limités par un autre cercle d'or, ainsi que ses bottes à rabats. Un autre cercle encore est à sa gorge, suspendant un rubis rutilant. Une ceinture noire a une agrafe d'or, autour de sa taille, mais est difficile à distinguer du reste de son costume. On distingue mieux, en vérité, sa sorte de haubert, notamment quand il ouvre sa cape, plus noire que l'ombre la plus profonde; car des reflets lunaires s'y voient – de fines flammes courent le long des mailles de façon rythmée, comme si un être lunaire y respirait, lentement mais régulièrement.

    Car tel est l'Homme-Corbeau, qu'il s'est uni avec un être invisible au corps d'argent fin, qui lui a rendu son corps vivant, au lendemain de son accident mortel. Et parfois cet être se voit en lui, ou à côté de lui, crow-fr.jpgà la façon d'un double.

    Lui, Homme-Corbeau, a un port majestueux, et reste généralement silencieux; et quand son regard se fixe sur quelque chose ou quelqu'un, il semble se changer en statue, comme s'il scrutait les âmes par-delà le Temps. Au-dessus de sa tête casquée de noir est un panache noir, qui semble agiter l'ombre. Il est le protecteur du Quercorb, et bien souvent opère par-delà les limites de son territoire de prédilection, car l'humanité tout entière a besoin de lui!

    Pourtant, il impressionne assez ceux qui le voient pour que, quand il marche dans les bois ou vole dans les airs, volontiers ils le prennent pour un démon, ou un vampire. Sa nature véritable le ramène plutôt à l'ange, mais les hommes craintifs préfèrent parler d'ange déchu, ayant volontiers peur de ce qu'ils ne connaissent pas.

    Mais il est temps d'en finir avec cet épisode, et nous verrons dans le prochain comment l'Homme-Corbeau a attaqué la forteresse de Sinislën, la fée du Canigou.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, II: la création du bon génie occitan

    elf woman.jpg La dernière fois, nous avons commencé à évoquer les raisons pour lesquelles la fée du Canigou Sinislën a enfermé le Père Noël et son attelage dans sa forteresse massive de haute montagne.

    Il faut savoir qu'elle est une des dernières fées présentes sur Terre – après le grand départ de ses congénères vers la Lune, il y a de cela plusieurs siècles. Isolée, esseulée, délaissée, elle a développé une forme de rancœur, et a tenu saint Nicolas pour responsable du mépris affiché des hommes pour les déesses vénérées naguère. Elle a affirmé qu'il participait d'un culte exclusif des dieux mâles, orientés soit vers l'intelligence froide des hauteurs, soit vers la chaleur obscure des profondeurs, mais rejetant la chaleur rayonnante du monde intermédiaire, où les anges autrefois s'unissaient tendrement aux elfes!

    Saint Nicolas avait beau lui rappeler qu'il était l'envoyé de la Vierge cosmique, elle ne voulut rien savoir, et le priva de la possibilité de partir, attendant que les hommes tournent leur regard vers elle, puisque celui qu'ils attendaient ne venait pas!

    Or, les choses ne se passent pas ainsi. Les hommes sentirent simplement un grand vide, et de l'angoisse monta en eux. L'elfe Ödulas le perçut, et ne put que tâcher de libérer par la force le Père Noël son maître, en se rendant auprès de ce protecteur occulte d'Occitanie qu'on appelle le Génie du Quercorb – ou Homme-Corbeau.

    Il avait été, dans une autre vie, un simple homme mortel, mais un jour il était mort, et le lendemain il avait été ressuscité sous la forme d'un génie chargé de veiller sur la contrée qu'il avait habitée. La manière dont il est mort et la nature de ceux qui l'ont ressuscité ne peuvent pas être révélées aujourd'hui.

    Toujours est-il qu'il logeait dans la forêt de Nébias; il y avait sa demeure. Et il y méditait puissamment, pareil à une statue séculaire, quand Ödulas vint le voir, et lui narra ce qu'il était advenu. L'Homme-Corbeau, encore appelé crpow.jpgNasül de son nom de génie, l'écouta attentivement, et sentit qu'il était de son devoir d'intervenir. Il se revêtit de sa cape enchantée, et celle-ci forma deux ailes noires qui l'emmenèrent rapidement au sommet du Canigou.

    Mais comment était cet Homme-Corbeau, à quoi le reconnaissait-on?

    Sachez qu'il portait continuellement un masque, en tout cas personne ne l'a jamais vu sans. On murmure que son visage, affreusement mutilé lors d'un accident mortel, est épouvantable, et ressemble à celui d'un cadavre décomposé, ou d'un squelette. D'autres disent, au contraire, qu'il est d'une radieuse beauté, parce que, depuis sa mort, le mortel qu'il avait été a acquis la nature d'un elfe. Les derniers disent que ni l'une ni l'autre de ces choses ne sont vraies, et qu'en réalité, sous le masque il n'y a qu'une vaste lumière, à peine habitée par deux points plus lumineux que le reste, et qui sont les yeux. Il n'est pas en mon pouvoir, je n'ai pas le droit de révéler ce qu'il en est réellement. Chacun en sera juge comme il pourra.

    Mais je dois laisser cet épisode pour le moment. À mercredi!

  • Le Père Noël enlevé au Canigou

    santa.jpgHier matin, j'ai reçu une étrange nouvelle: un elfe est venu me l'annoncer, marchant sur les ondes de l'air depuis le Pôle Nord, où il habite avec le Père Noël: lui-même a pu s'échapper, mais alors qu'il accompagnait saint Nicolas dans sa mission à travers le monde – et que, dans un éclair de temps humain qui pour lui était immense, il l'aidait à distribuer des cadeaux aux enfants méritants –, l'ensemble du convoi sacré a été attaqué par une fée de la Terre – terrible dame du mont Canigou, en Catalogne.

    Soudain les rennes ont été saisis par un vivant lasso, qui les a enserrés aux membres. Et mon ami elfe, qu'on appelle Ödulas, a pu aussitôt voir qu'il s'agissait d'un long et grand serpent, et qu'il avait enroulé ses anneaux nombreux autour d'eux.

    Il a pu distinguer, l'instant d'après, un autre serpent s'élançant depuis le Canigou couvert de neige, et qu'il a ligoté le Père Noël lui-même.

    Puis un troisième serpent à la longueur incroyable a surgi, qui a saisi aux patins le traîneau enchanté, et a commencé à l'attirer vers le sol.

    Sans tarder, Ödulas et les trois autres elfes qui escortaient le Père Noël ont tâché de réagir, mais, de la forteresse de la fée, trois jets de feu ont bondi, qui les ont tués ou blessés, et à grand-peine lui seul a pu s'enfuir, et est passé me laisser un message pour que j'annonce au monde ce qui s'est produit il y a deux jours.

    Il m'a dit aussi que cette fée, appelée Sinislën, maniait étrangement ces serpents qui avaient des yeux de rubis et une bouche éclatante. medusa.jpgCar une seule main les tenait depuis le sommet du Canigou, mais ils étaient comme issus de l'épaule; et cela ferait d'elle une sorte de monstre antique, bien qu'elle soit très belle.

    Certes, ses yeux entièrement rouges n'ont guère qu'une étincelle, en chacun d'eux, en guise de prunelle, et cela la rend bien inquiétante; mais elle a de magnifiques cheveux, dont l'effilée longueur se mêle aux gerbes de neige et y place des reflets dorés, tandis que leurs bouts semblent toucher aux étoiles, comme s'ils se prolongeaient à l'infini.

    Pourquoi avait-elle commis cet étrange acte? Car dès qu'elle eut ainsi capturé le Père Noël et son attelage, elle les attira et les enferma dans sa forteresse massive, refermant la porte sur eux, les empêchant désormais d'accomplir leur mission sacrée.

    Ödulas a sa petite idée sur la question; elle lui a d'ailleurs été à demi confirmée par saint Nicolas même, depuis qu'il a été libéré après une grande bataille que je vais vous raconter. Des allusions de Sinislën, dans ses discours au Père Noël chargés de reproches, peuvent laisser penser la chose suivante: la fée du Canigou s'est sentie méprisée par les hommes, depuis que le culte du saint patron des enfants s'est répandu.

    Mais la suite de cette histoire étrange doit être laissée à une autre fois.

  • Baroque et Romantisme: une idée de Georges Gusdorf

    Georges-Gusdorf-in-Wahlstatt.jpgJe me souviens avec une certaine amertume de ma soutenance de thèse notamment parce que, dans son discours inaugural, si on peut l'appeler ainsi, mon directeur de recherche m'a reproché de m'être appuyé sur un auteur que d'emblée, lors de notre premier entretien, il m'avait présenté comme une base sûre et solide: Georges Gusdorf, auteur d'une somme abondante et profonde sur le Romantisme.

    L'avait-il lue, cette somme? Car j'en reprenais des idées qui me plaisaient, et qui le faisaient bondir. La plus précise était que, pour Gusdorf, le Baroque avait préparé, annoncé, préfiguré le Romantisme. Il établissait des rapports clairs, même s'il admettait que le Baroque n'était pas allé aussi loin que le Romantisme, notamment parce qu'il n'avait pas remis en cause la philosophie traditionnelle.

    Mon directeur de thèse, Michael Kohlhauer, était-il idéologiquement marqué? Était-il peu capable de déceler des affinités de style, immergé dans des questions de doctrine? Il m'avait déclaré, lors d'un entretien, être athée. Cela l'a peut-être agacé que je relie le baroque savoyard, religieux, au Romantisme en général. Il aimait surtout dans ce dernier les remises en cause de la philosophie traditionnelle, justement – par exemple chez l'athée Senancour.

    Le fait est que le baroque savoyard est intéressant notamment à cause de François de Sales, qui confirme l'idée de Georges Gusdorf parce qu'il fondait déjà sa pensée sur l'analogie secrète entre les plans physique et spirituel. Sa différence essentielle avec le Romantisme était qu'il déconseillait aux laïcs de s'essayer à déceler ces analogies, il voulait le laisser aux religieux, seuls à même à ses yeux de lier les choses par-delà les apparences.

    On opérait en tout cas par le biais de l'amour divin, parce que lui seul saisit le lien entre le sensible et celui qui l'a créé. C'est en aimant Dieu qu'on comprend le secret de ce qu'il a créé, qu'on saisit le fond spirituel du monde physique. On se met en relation avec lui, par l'amour, au-delà des objets sensibles. Or, somme toute, même le laïc anges.jpgpeut s'y adonner, et François de Sales était original en ce qu'il lui expliquait, à lui aussi, comment s'y prendre, même s'il lui recommandait aussi la prudence.

    Ce n'était pas par la raison, qu'on parvenait à percer le voile des mystères, mais par une intuition baignée de lumière morale et guidée par l'amour divin. Or, le Romantisme a bien développé cette idée – même s'il a aussi combattu, souvent, la recommandation de prudence, parce qu'elle était jusqu'à un certain point liberticide.

    Michael Kohlhauer contestait une autre idée fondamentale de Gusdorf, une des idées auxquelles il tenait le plus: le Romantisme aspirait secrètement à créer des mythologies, des représentations symboliques de l'histoire humaine, ou des lois de la destinée. Il s'en est moqué. Tout est mythologique, on le sait depuis Barthes, prétendait-il. Non, M. Kohlhauer. Toute représentation ne renvoie pas forcément à un monde spirituel symbolisé par des images issues du monde physique. Les mythologies au sens où l'entendait Georges Gusdorf étaient cela, pas des sentiments relevant du fétichisme, comme pour Barthes.

    Mais pourquoi m'avoir posé Gusdorf comme autorité, si en le reprenant à mon compte je me le voyais reprocher? C'est incompréhensible, et grotesque.

  • CXLIII: Fantômas et l'esprit de l'abîme

    Ahmet_Abdol_(Earth-616)_from_Uncanny_X-Men_Vol_1_376.pngDans le dernier épisode de cette série retentissante, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il sauvait les Parisiens travaillant dans la tour Montparnasse de la destruction provoquée par un vert robot géant aux mille lueurs colorées, en les arrachant au désastre.

    Il faisait des allers et retours en volant, toujours tiré et soulevé par son sceptre étincelant, et portait dans ses bras les mortels apeurés après être allé les chercher dans les étages supérieurs qui s’effondraient et avant de les déposer à terre. Cela allait si vite que les hommes et les femmes qu’il sauvait de la mort ne se rendaient pas compte de ce qui leur arrivait. Ils se croyaient victimes d’hallucinations, voyaient de brèves images impossibles, et tout leur arrivait comme en rêve. Plus tard, ils devaient avouer ne rien comprendre à ce qui était advenu, et parler d’un miracle, évoquer tantôt des anges, tantôt des extraterrestres, tantôt Dieu lui-même, auteur d’un vent qui les aurait soutenus dans l’air. Mais rien de tout cela n’était vrai, puisque c’était le Génie d’or, le gardien secret de Paris, qui les avait sauvés de leur mort certaine.

    Cependant, il y eut un être qui vit ce qui se passait parfaitement, ayant reçu le pouvoir de sonder les ombres de son maître: et c’est le vert robot géant Aclanïm – puisque tel était son nom. Lorsqu’il aperçut le Génie d’or et comprit qu’il sauvait malgré lui les Parisiens qu’il destinait à la mort, il entra dans une fureur qui n’eut que rarement sa pareille. Elle lui venait en réalité de Fantômas son créateur, qui habitait à distance cette grande machine humanoïde, et lui donnait vie. Toutefois la machine était-elle dotée d’un semblant de conscience, relevant du monde élémentaire, et ressentait-il la colère de son maître de façon autonome, quoiqu’il n’eût pas le pouvoir de penser, ou de juger par lui-même: il était très savant, mais ce qu’il savait, il le tenait de Fantômas, en recevant directement le flot de ses pensées subtiles, en faisant baigner son âme de la noosphère qu'il dirigeait.

    Cela se déroulait devant lui comme un riche tableau, et il en était subtilement intelligent, car la SENTINEL.jpgscience de Fantômas, qu'il tenait d'êtres obscurs et profonds que nous ne saurions nommer, était sans limites. Depuis son château des brumes, projetant son esprit dans ses machines comme dans des organes, il distinguait tout à distance, et le flot de ses sentiments les emplissait à son tour, elles devenaient comme ses membres.

    Et il était furieux parce qu’il avait voulu faire périr un grand nombre d’innocents, se nourrissant de la peur des êtres, et cherchant à leur apparaître comme le maître de leur vie et de leur mort. Il affirmait, ce faisant, qu’il n’accomplissait ce dessein que pour libérer le peuple! Il avait ce degré de fourberie, rarement atteint par les hommes ordinaires, qui peuplent de leurs noms l’histoire officielle. Il faisait passer, par ses robots à taille humaine, des messages lénifiants sur sa volonté d’émanciper l’humanité des traditions sclérosantes et avilissantes, et certains le croyaient, et on commençait à préférer ses envoyés à tout autre homme public, lorsqu’il s’agissait de diriger les affaires du pays.

    Mais il est temps, nobles lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, en ce qui concerne l’histoire et la mentalité affreuses de l’infâme Fantômas.

  • Égalités face à l’éducation

    ancien-lycee.jpgJe croyais que les lycées étant plus riches que les collèges, puisqu’ils dépendent de la Région alors que les seconds dépendent du Département, il serait plus facile d’organiser des sorties culturelles dans mon nouvel établissement, le lycée de Limoux, mais on me dit qu’on n’y a pas d’argent. À vrai dire, à Boëge, nous faisions payer les parents, mais on me dit qu’à Limoux c’est impossible parce que trop d’entre eux sont pauvres.

    J’avais déjà remarqué que les loyers chers de la Haute-Savoie ne poussaient pas le Gouvernement à adapter les salaires des professeurs, qui après tout sont mieux lotis dans le département de l’Aude; mais apparemment, les enfants de l’Aude ne bénéficient en rien de l’aide gouvernementale. En tout cas pas pour permettre de réaliser les pensées pédagogiques des enseignants, car les élèves ont tous reçu, comme cadeau, un ordinateur de la Région, mais les professeurs, rien. Pourtant on leur recommande de se servir d’un ordinateur pour leurs tâches; ils sont quasiment obligés d’en avoir un chez eux, à présent.

    Plus le Gouvernement est en situation de force parce qu’il apporte l’essentiel de l’argent, moins les enseignants ont de liberté, puisqu’ils ne peuvent pas compter sur les décisions des parents pour les soutenir. Ils sont dès lors obligés de se soumettre à l’État central plus profondément encore, et n’exécuter que les projets culturels proposés par lui.

    C’est bien une question d’argent, je pense, car au lycée de Morez, où j’étais il y a une vingtaine d’années, on en recevait des entreprises locales, puisqu’il y avait des filières de spécialité, et les projets y étaient également plus aisés 1200px-Logo_Occitanie_2017.svg.pngà réaliser. À moins que je me souvienne mal que la première année d’enseignement dans un établissement, on n’accorde jamais rien à un professeur...

    Je pensais que le régionalisme était plus intense en Occitanie qu’en Savoie, c’est la réputation qu’elle a. Et je me disais que c’était beau, parce qu’en même temps il y avait un lien avec la tradition française, puisque l’Occitanie est rattachée à la France depuis le Moyen Âge. Mais je ne suis plus très persuadé, car l’un de mes projets était relatif aux troubadours.

    On ne peut pas tout faire. Le programme officiel, ou les projets officiellement proposés, et les projets individuels pour ainsi dire alternatifs, s’appuyant sur la tradition locale, ou autre chose.

    Peut-être que de toute façon les élèves n’ont pas très envie de ces projets alternatifs, qui ne rapportent rien. De nos jours, vient-on encore au lycée pour une autre raison que l’espoir de gagner de l’argent? L’éducation y est devenue une simple formation. On est inséré dans un protocole au sein duquel on sortira muni de la silhouette d’un petit rouage de la grande machine économique. Même si on sait que des robots pourront un jour faire mieux, à cet égard, que les hommes, on gagne toujours du temps – sans espoir, mais l’avenir est un combat contre le déclin inéluctable, apparemment. C’est la philosophie dominante – Lovecraft l’avait, du reste.

    On subit la fatalité.

  • Contes de Savoie et d'Écosse à Habère-Poche

    touanen.jpgEntre ses deux dates au château de Ripaille, Rachel Salter se produira à la salle communale d’Habère-Poche, le jeudi 26 décembre à 18 h 30, événement organisé par la Bibliothèque. Elle orientera cette fois sa prestation vers les Contes de montagne de Savoie et d’Écosse, établissant des rapports notamment entre deux formidables conteurs: Duncan Williamson pour son pays d’origine, Freddy Touanen pour le Chablais. Le second est en effet l’auteur de magnifiques contes, rassemblés dans le volume appelé Mystères de la montagne. Il s’est inspiré des contes de sa mère originaire du haut Chablais, et dans son style cristallin et pur, il les a narrés à son tour, avec leurs mystères et leurs images fabuleuses - en fait très proches de l’univers celtique (il est d’ailleurs breton par son père).

    D’étranges liens existent, entre les contes de Savoie et d’Écosse. Souvent, dans un paysage enneigé et montagneux, brumeux ou nocturne, de fidèles animaux morts viennent sauver leurs anciens maîtres de la perdition. Je n’en dis pas plus: il faut laisser l’occasion de découvrir par soi-même ces récits étranges.

    Je dirai seulement qu’Habère-Poche est située dans la Vallée Verte, où j’ai travaillé quinze ans, et est dirigée par mon ancien collègue et ami Marc Bron, qui a favorisé la création de ce spectacle – qu’il en soit remercié. Marc Bron, professeur de langue savoyarde, traducteur, musicien accordéoniste, chanteur, danseur, est une figure majeure de la région, de la Savoie entière, et je suis fier d’avoir édité avec lui le volume de poèmes de mon arrière-grand-oncle, Jean-Alfred Mogenet (dont j’ai déjà parlé). Ce fut une belle entreprise, couronnant des années de travail et de recherche. Et voici que maintenant, il accueille dans sa commune une manifestation qui m’est chère, prolongeant une ligne jadis tracée!

    Le spectacle de Rachel Salter comportera des évocations mystérieuses des montagnes, qu'en Savoie on personnifiait. Or, lorsqu’on développe la personnification en récit, on crée de la mythologie, comme au Tibet. Jam Affiche Habère-Poche-page-001.jpgfaisait du Criou, montagne tutélaire de Samoëns, une personne glorieuse, empanachée de joyaux. À Habère-Poche, il y a sûrement l’équivalent. En Écosse, de même. Ce sont des géants gracieux – souvent des dames.

    Le lien entre la Savoie et l’Écosse existe certainement, en dehors de cela, puisque, comme me l’a dit le propriétaire du château d’Avully Michel Guyon, le comte Pierre II, avant de régner en Savoie, était grand seigneur à Londres (y fondant le Savoy Hotel – d’où la chaîne prestigieuse) et architecte en Écosse de châteaux nouveaux. Arrivé en Savoie, celui qu’on nommait le petit Charlemagne a à son tour profité de l’initiation reçue en Grande-Bretagne pour conquérir bien des territoires (dont le Pays de Vaud). Grâce à lui, la Savoie unit longtemps les deux rives du Léman.

    Un jour, chez le coiffeur, à Annecy, j’ai entendu un client, approuvé par l’officiant des chevelures, assurer qu’entre l’Écosse, dont il revenait, et la Savoie, il y avait de forts liens. Les peuples étaient semblables, disait-il! Je pensais que cela devait être vrai: le premier voyage que j’aie fait seul, à dix-huit ans, je l’ai fait en Écosse, après être parti d’Annecy.

    Ces beaux liens seront manifestés à Habère-Poche le 26 décembre!