Savoyard de la Tribune - Page 2

  • Collectivisme spontané et roman bourgeois

    bel.jpgMon directeur de thèse m'avait demandé d'émettre des hypothèses pour expliquer la marginalisation, dans l'université française, de la littérature savoyarde, et la principale, celle que je pensais la plus vraie, était que l'université française concevait la littérature comme rendant compte des relations sociales complexes telles que Paris peut en donner l'exemple, ou du moins des villes modernes et bourgeoises telles qu'il n'en existait pas en Savoie, où les écrivains mettaient l'individu face aux forces cosmiques, celles qui gouvernaient le pays physique, la nature, les lacs et les montagnes – ou le temps, l'histoire, l'évolution. Cela paraissait aux amateurs de romans bourgeois comme ressortissant à la littérature religieuse, nourrie de concepts à leurs yeux vides. Les problèmes de l'être humain face aux autres êtres humains seuls leur paraissaient dignes d'intérêt.

    Je lis, pour des raisons professionnelles, un de ces romans bourgeois se passant à Paris, appelé Bel-Ami, de Guy de Maupassant bien sûr, et c'est assez simple: l'amour, si pur lorsque l'âme s'adresse aux éléments, ou à l'évolution cosmique, puisqu'alors il embrasse le vaste monde, y cache un égoïsme illimité. On pourrait croire en effet qu'une cité aussi noble que Paris élève l'âme, mais dans le roman bourgeois, elle n'est que le théâtre des ambitions personnelles, sans jamais que l'amour au sens que Platon entendait soit impliqué réellement.

    On pourra me dire que c'est là seulement l'effet du Naturalisme, et que Victor Hugo plaçait, lui, de pures amours dans Paris, comme avec, dans Les Misérables, Marius et Cosette. Il n'est pas faux que Hugo ait cherché à déployer un amour cosmique embrassant la société, surtout à l'époque où il ne vivait plus à Paris mais concevait la vie sociale dont cette ville est le centre depuis les visions qu'il avait de l'océan, sur l'île de Guernesey. Mais la tendance est de considérer Paris comme un aboutissement, et donc de déclarer nulle et non avenue l'idée qu'il y aurait, au-delà encore, une force inconnue agissant dans le monde. Or, il est entendu que Paris étant un pôle économique majeur, on y fait beaucoup d'affaires et que, par conséquent, les désirs égoïstes y sont particulièrement mariuscosette.pngsensibles. L'apparence parisienne le dit à l'esprit rationnel, et si dans le même temps on prend cette apparence comme étant l'essence des choses, on divinise l'égoïsme, sous couleur d'en faire la satire. Car s'il n'y a rien d'autre, les héros seront de ceux que ces forces de l'égoïsme habitent tout entier, et on sera réduit à faire le tableau triste de leurs ambitions terrestres, aussi vaines semblent-elles être au regard de l'univers.

    Cela choquait le traditionaliste Tolkien, qui détestait ce genre de romans prenant pour héros des âmes viles, et à vrai dire cela choquait aussi en Savoie. Jean Valjean pouvait bien, dans Paris, être une âme pure et faire figure d'exception – il pouvait bien racheter, au fond, les égoïsmes communs de la capitale française, on était étonné que des héros ne pussent plus incarner les forces du bien, de l'amour et de l'altruisme. L'obsession et le culte du lien social faisaient s'estomper jusqu'à l'amour dans le néant, et l'image du couple, sanctifiée même par des prêtres comme Pierre Teilhard de Chardin, était ruinée, bien que Paris fût reconnue comme la ville de l'amour même.

    La réaction des Savoyards était d'éviter de traiter ce sujet, qui occupe la plupart des lecteurs: l'amour normal étant celui voulu par les prêtres, mieux valait ne rien dire des amours réelles. Le lien social, présenté comme pervers, s'effaçait devant la recherche individuelle de salut face à l'espace et au temps. Du coup, cela apparaît comme décalé et inadapté au lecteur moderne, si engoncé dans des relations sociales devenues toujours plus complexes. Les succès de la psychanalyse eux-mêmes s'expliquent par ceci, qu'on a voulu sacraliser le lien social sans le renvoyer à rien d'autre qu'à des mécanismes. Cela a créé le paradoxe de héros égoïstes.

  • Révélations individuelles et contraintes collectives

    karl_marx.jpgJean-Noël Cuénod, dans un récent article de son blog, a assimilé la laïcité à la liberté individuelle garantie contre les tyrannies de groupe, les dogmes religieux ou athées, les pensées imposées par les communautés, qu'elles se réclament de la Bible ou du matérialisme scientifique. C'est beau, et compréhensible en Suisse, où les individus ont des droits garantis non seulement par la théorie, ce qui est écrit dans les lois, mais aussi dans la pratique, dans ce qui se fait couramment, dans les coutumes, dans la vie politique même. Car, en France, il y a un droit écrit qui est magnifique, et des coutumes qui en réalité ne se sont pas départies des habitudes médiévales et catholiques, et qui ont resurgi dans la république dite laïque à travers des dogmes plus ou moins officieux – en particulier, à une certaine époque, le marxisme, qui avait pour corollaire l'athéisme.

    C'est un pays où bien sûr les propositions politiques de Marx peuvent être discutées, mais où ses postulats philosophiques doivent souvent, notamment dans la bonne société – les milieux intellectuels –, être reconnus comme vrais si on veut pouvoir s'exprimer en public. Le concept de lutte des classes est admis comme incontestable, et celui qui trouve des exemples qui en contredit la loi mécanique est réputé n'avoir rien compris à Marx ni à la société réelle et donc n'avoir pas de légitimité à s'exprimer. C'est parce que j'avais pu montrer que la Savoie des rois de Sardaigne, au dix-neuvième siècle, n'avait pas en son sein de lutte des classes significative que ma thèse a choqué.

    Il est de bon ton, dans la bonne société des milieux cultivés, de proclamer son athéisme, vu comme parfaitement en adéquation avec la laïcité, et les professeurs de l'Université n'hésitent pas à le faire, et je ne pense pas que la même liberté existe pour proclamer sa doctrine monothéiste ou polythéiste, la considération que les dieux non seulement existent, mais interviennent réellement dans la vie.

    La tendance de la France est au collectivisme, et c'est une tendance qui n'est pas proprement européenne, on la retrouve dans des pays d'Asie comme la Turquie ou la Chine. Dans ces pays, la nation est regardée comme une chine.jpgautorité absolue en matière de philosophie individuelle, et il est très mal vu de s'opposer aux révélations d'État en matière d'organisation sociale, ou sur d'autres sujets, comme la nature de l'être humain. Il faudrait voir pourquoi il en est ainsi, et quel lien mystérieux existe entre la France et la Chine.

    Disons déjà que ce sont deux vieux empires de leurs continents respectifs, les plus gros et les plus anciens. Il y a comme un noyau dur qui attache les gens qui y vivent au passé, et au territoire occupé, ainsi qu'à la communauté qui l'occupe. Comme l'origine glorieuse s'en perd dans le passé lointain, on s'imagine aisément que c'est par là qu'on se relie à la divinité – et la communauté elle-même, perçue comme immortelle, en devient tout à coup divine. Il est donc difficile d'y faire triompher la liberté individuelle, quoi qu'on veuille, et la tendance existe, à y assimiler la laïcité à ce qu'y pensent les gens intelligents, qui dirigent la Communauté.

  • Critiques de philosophes diplômés

    tolkien.jpgIl y a une tradition culturelle propre aux universités, qu'on pourrait dire bourgeoise, et tout le problème de l'État est de parvenir à convaincre qu'elle est universelle et absolue, et que chacun est dans la possibilité de s'y soumettre et de s'y adapter, qu'elle est libre d'accès, qu'à cet égard règne une égalité parfaite entre tous.

    Mais il existe aussi des individus libres qui ne cherchent pas à faire reconnaître leurs connaissances et leur orientation culturelle par le gouvernement, et qui, dans des groupes pour ainsi dire privés, étudient, lisent et pratiquent des auteurs non reconnus, n'appartenant pas à la tradition culturelle officielle.

    Regardons les choses objectivement: les professeurs diplômés, les philosophes patentés, qui sont allés dans des soi-disant grandes écoles, ne peuvent pas ne pas être jaloux des auteurs qu'ils ne pratiquent ni ne connaissent, et envieux du succès qu'ils ont auprès de gens qui, à leur tour, ne les reconnaissent pas, eux, comme des autorités incontestables. C'est fatal.

    Essaient-ils de s'initier à ces auteurs interlopes, non reconnus, qu'ils les trouvent facilement mauvais, parce que leur jugement n'a en réalité jamais été formé, ils en ont reçu les principes tout faits. Leurs études ne leur ont pas réellement permis de pulvériser en eux les préjugés, et d'emblée leur impression, lorsqu'ils abordent ces auteurs nouveaux, est négative – ils cherchent plutôt à prouver, lorsqu'ils les lisent, qu'on a raison de ne pas les mettre dans les programmes d'étude officiels. Ils en cherchent les défauts, ils sont en quelque sorte chargés de démontrer qu'ils ne sont pas bons, qu'ils ne méritent pas l'amour que leur portent des gens non diplômés, non autorisés, non patentés.

    J'ai connu cela avec la littérature savoyarde ancienne, mais aussi avec des auteurs aujourd'hui célèbres, et défendus en leur temps par des individualités courageuses (tel Jacques Bergier): J. R. R. Tolkien, H. P. Lovecraft, steiner rud.jpgRobert E. Howard... Les esprits officiels n'en disaient que du mal, maintenant la Bibliothèque Nationale de France fait des expositions sur eux.

    Il y a un auteur qui continue d'être attaqué, c'est Rudolf Steiner, peut-être parce qu'il était de langue allemande, ou parce qu'il était un philosophe qui ne voilait pas ses pensées ésotériques par de la fiction, comme les précédents. Ce qui le suggère, c'est le texte de présentation de l'exposition sur Tolkien à la B.N.F.: le mot mythologie y est mis continuellement entre guillemets, comme s'il ne s'agissait pas réellement de mythologie, alors que l'auteur pensait réellement en faire une. Mais on a beau jeu de le pousser dans les cordes et d'invoquer la fiction pour ne pas prendre au sérieux son projet. Avec Steiner évidemment c'est plus difficile. Tant que les intellectuels fonctionnaires n'y seront pas arrivés, ils n'auront d'autre choix que de le rejeter. Car leur but, quand le peuple unanimement vénère un auteur d'orientation mythologique, est au moins de vider son œuvre de sa substance, en la ramenant à des combinaisons de langage ou à des hallucinations intimes. Seule, en effet, la culture conventionnelle enseignée par l'État a au fond droit de cité.

  • C'était un monde étranger tout proche (Perspectives, LXXIII)

    cosmic viw.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Ennemi s'appelant Légion, dans lequel je raconte avoir vu la forme de l'âme-groupe des chauves-souris géantes à face humaine, et qu'il s'agissait d'un avatar de celui que les hommes souvent nomment Satan.

    Une rumeur sourde et lourde émanait à présent de cet être qui était une légion à soi seul – un grondement épouvantable, comme si, dans les profondeurs, un monde se craquelait, se brisait, s'effondrait. Mais nous devions continuer le combat. Il ne pouvait s'arrêter. Et dans la nuit de la bataille, alors que le feu de notre cœur ferait flamboyer nos armes, peut-être trouverions-nous une issue, peut-être une solution salvatrice brillerait-elle devant nous comme une chandelle, que porterait l'ange d'un dieu!

    Nous levâmes encore et encore le bras, et l'abattîmes mille fois, et maintînmes à distance l'ennemi malgré sa puissance, sa force redoublée, et ses assauts incessants. Nos bras ne se fatiguaient pas, seul notre cœur commençait à saigner, et à laisser des ombres s'y glisser.

    Elles se tenaient cachées derrière les hommes-chauves-souris et, servantes plus profondes de Mardon, plus proches de lui, plus liées à son être intime, elles pénétraient impromptues dans nos âmes occupées par la guerre contre les monstres armés, plus visibles dans ce monde de génies pourtant purs.

    Mais, comme je l'ai dit, à chaque niveau d'épreuve se trouve un péril différent, adapté, et le monde spirituel n'a rien d'uni, mais s'approfondit toujours davantage, se raffine pour ainsi dire sans fin, se subtilise, et ce qui est anges pour nous a d'autres anges pour eux, plus élevés dans l'ordre cosmique. Il est bien des sphères au-dessus de la nôtre, et la vérité est que le monde des génies est situé entre la sphère lunaire et la sphère terrestre: il est intermédiaire, il est ce qui reste du temps où la sphère terrestre et la sphère lunaire ne faisaient qu'une. Il n'en demeure pas moins sali et corrompu, puisque la partie pure est la sphère lunaire proprement dite: il est terrestre, mais plus fin, et il s'est retenu dans la chute dans laquelle est tombé le monde humain, il s'est pour ainsi dire accroché à une branche, il a tissé un sortilège pour s'empêcher de tomber tout à fait, quoi qu'il fît partie de la sphère terrestre destinée finalement à tomber. Cela explique sa nature, et livre son avenir.

    Je compris tout cela en intégrant les souvenirs de Radumel mon double astral. Car dans la sphère des génies, parce qu'elle est terrestre en principe, mais a gardé la qualité céleste des premiers temps du monde, les choses de la Terre mortelle ont toutes des reflets; simplement, le fossé entre les choses et leurs reflets est en général tellement grand, tellement vaste qu'on ne reconnaît rien. Tout paraît autre, comme dans un pays exotique.

    Il n'a pourtant rien d'exotique, il contient l'essence de tout ce qui est familier. S'il paraît exotique, c'est parce que les hommes qui périssent sont aveugles. Et si j'ai pu lier ma personne physique terrestre à mon reflet astral, c'est, je dois l'avouer, parce que j'ai reçu une grâce que je n'ai jamais méritée – mais quand même reçue, pour des desseins que je ne puis révéler, car ils relèvent encore de l'indicible.

    Je reviens à présent à la bataille qui nous opposa de longs jours aux hommes-chauves-souris de Mardon et à ses spectres, pour dire comment elle évolua, et se termina. Car tout a une fin, contrairement à ce que disent certains philosophes mal inspirés. Leur esprit ensorcelé est dans l'erreur, tournant en rond il croit que les choses sont dans le même cas. Mais il n'en est pas ainsi.

    (À suivre.)

  • Les pensées-forêts d'Amazonie

    amazoni.pngRudolf Steiner affirme que dans les temps très anciens de l'humanité, la culture amérindienne a apporté un élément considérable à l'être humain en général – car à cette époque, la coupure entre l'Amérique et le reste du monde n'existait pas. J'ai, à vrai dire, oublié cet élément qui a fait faire à l'humanité, disait le philosophe autrichien, un bond dans son évolution. Car il pensait (et je suis d'accord avec lui) que celle-ci se fait, plus qu'on ne croit, par sauts, ce qui implique des hauts et des bas; ou pour mieux dire, des périodes de déclin, et des miracles qui relancent vers les hauteurs.

    L'Évolution n'est pas linéaire. D'un courant culturel bénéfique à l'autre, il est des creux, des vides, comme certains pensent que l'époque actuelle en connaît. Ondoyante et fluide, l'histoire du monde est comme une rivière qui remonte son propre courant: elle n'a rien de mathématique, ne suit aucune ligne tracée à l'avance.

    J'aborde la question non seulement parce qu'on a accusé Rudolf Steiner de racisme et de rejet des cultures étrangères, mais aussi à cause de la destruction récente de la forêt d'Amazonie, qui a frappé les esprits comme si la Terre perdait un organe fondamental, en même temps qu'une sagesse venue du fond des temps. Car certains, cusancin.jpgnon sans raison, ont lié cette perte à la ruine progressive de la culture amérindienne, si liée aux éléments fondamentaux – et dont les forêts semblent si souvent être les temples naturels, ou les sanctuaires pleins de reliques saintes: tout ce qui reste de l'empire maya, par exemple.

    Mais il a été également dit que si la Providence laissait détruire ces forêts, c'était aussi pour inviter l'homme moderne, avec tout son bagage propre, à pénétrer à nouveau ces mystères, à les retrouver par la force de son esprit, et à ne plus se fier au seul héritage du passé – à ce qui était transmis spontanément par la tradition, et peut-être avait été élaboré par l'instinct – ce que Steiner nommait l'atavisme ancien, la faculté des peuples d'autrefois à entrer dans les secrets du monde sans en passer par l'intellect. Faculté largement perdue, à présent, mais qui peut être retrouvée si les pensées se laissent baigner par les flux du cœur, et font entrer l'âme en toute conscience dans ses mystères. Cela passe, disait Steiner, par l'imagination créatrice, la représentation symbolique, comme le voulaient aussi Friedrich Schlegel et Victor Hugo.

    Ce qui est encore troublant, dans ces réflexions, c'est que, pour Steiner, les arbres étaient la matérialisation des pensées de la Terre – leur manifestation. Il pensait que l'homme, en contemplant les arbres, appréhendait visuellement le monde des pensées qui est aussi en lui.

    Mais si la Terre n'a plus ces pensées, c'est aux hommes, peut-être, de les avoir – de les avoir pour elle –, car leur corps est fait de sa matière, et ils la portent en eux. Alors, de ces pensées créatrices et imaginatives pourraient en quelque forest.jpgsorte resurgir des forêts, dans un autre temps – des forêts d'une richesse insoupçonnée.

    La sagesse confiée à l'humanité dans les temps anciens par les Amérindiens trouvait ainsi à ressusciter, et ces Amérindiens à trouver une consécration dans ce que Platon nommait le pur monde des idées. Les sages de ce peuple deviendraient des idées vivantes, peut-être, brillant dans le ciel de l'âme – et se confondant avec les astres, bien plus liés au monde végétal qu'on ne veut l'admettre.

  • Le Mammouth bleu roi du monde

    mammouth.jpgMon ami Philippe Marlin m'a donné un roman qu'il a édité, et qui est en rapport avec le programme du Lycée dont je dois désormais m'occuper, puisqu'il est question d'une catabase sur le modèle du Voyage au centre de la Terre de Jules Verne – c'est-à-dire d'un voyage dans l'inframonde, sous la surface, comme en faisaient déjà les héros antiques lorsqu'ils se rendaient en Enfer. Mais le plus beau est que ce roman, intitulé Le Mammouth bleu, et écrit par Edmond Astruc sous le pseudonyme de Luc Alberny, se situe dans la région que j'habite à présent, tout du moins on parvient à l'empire souterrain par des grottes occitanes.

    Edmond Astruc était né en 1890 à Narbonne et vivait à Carcassonne – et l'éditeur intellectuel, Joseph Altairac, n'a pas laissé de lier son livre très imaginatif à la blanquette de Limoux et aux mystères de Bugarach, montagne aussi creusée de grottes dont certaines par leur nomenclature font justement allusion à Jules Verne. Mais Luc Alberny évoque davantage une région plus au nord, les Grands Causses, en tout cas c'est par là que son héros entre dans le monde souterrain.

    Et il y découvre des mammouths qui parlent, sont pleins de sagesse, et qui parlent qui plus est le basque primitif – ils sont même à l'origine de cette langue, qu'ils ont enseignée aux hommes. Ils vivaient autrefois à la surface, mais leur territoire s'est effondré, et ils ont vu davantage de bienfaits à vivre sous terre. Ce n'est pas qu'ils aient peur des hommes, autrefois leurs esclaves (car ils ont connu le Déluge, et ont découvert l'immortalité, comme les géants de la Bible, dont ils sont peut-être la forme ordinaire); mais qu'ils se sentent davantage à l'abri sous terre.

    Avant eux, il y avait une autre race, plus ancienne encore, les centaures. Ils sont beaux, purs, mais leurs maisons tombent en ruines, car ils ont refusé l'immortalité accordée aux mammouths par la création d'un élixir qui a pour vertus supplémentaires de supprimer les passions et de plonger dans une monotonie heureuse, aussi surprenant Centauro_velho_-_museus_capitolinos.jpgcela soit-il. Ils sont satisfaits d'être soumis aux principes mécaniques de la vie qui dure, alors que les centaures rêvent encore de grandeur, d'amour, de feu.

    Une histoire d'amour lie une femme au dernier centaure princier, au grand dam du personnage principal, amoureux d'elle. Il essaie de lui montrer qu'une union physique avec lui serait monstrueuse, mais c'est plus fort qu'elle, il est trop beau.

    Il a de fait quelque chose d'elfique, selon ce que réussissait à transmettre Tolkien, c'est à dire un lien avec le divin, ici suggéré sans être dit. Car le divin tel que le conçoivent les chrétiens est également présent par allusion, avec le sommet enneigé du Canigou qui semble refléter l'appel des dieux. Mais le héros ne parvient pas à y répondre, il reste obsédé par celle qu'il aime, comme celle-ci l'est par le centaure. Comme j'avais l'habitude que ce soit les montagnes des Alpes qui eussent ce lien avec le Ciel, j'ai été ravi de ce changement. Je sais d'ailleurs que le Canigou a aussi une tradition de ce genre, qu'il est sacré. Le poète catalan Jacint Verdaguer y a situé des fées.

    Bref, l'Occitanie, après Joseph Delteil, est remplie d'imaginations fabuleuses qui fonctionnent, ses auteurs sont souvent plus efficaces que ceux de Paris trop mêlés de scientisme, et je suis heureux de les découvrir, moi aussi avec eux je découvre un monde souterrain et lunaire fabuleux, qui par le biais des ténèbres s'ouvre au divin. D'ailleurs l'empire euscarien de Luc Alberny est adouci par une douce et permanente lumière bleue, et adoucir le noir par le bleu est bien tracer une route vers le monde des anges, qu'on le sache ou non.

  • La France coloniale en Amazonie

    guarani.jpgCertains ont pointé du doigt les contradictions du gouvernement français qui accuse le gouvernement brésilien de promouvoir la déforestation en Amazonie, et qui, dans le même temps, accorde des permis d'exploitation minière dans la forêt amazonienne de Guyane. Mais il y a plus. La forêt amazonienne est aussi le lieu où vivent les Améridiens, lesquels y puisent les éléments de leur sagesse ancestrale, en matière d'herbes médicinales. Or, le système de santé français, prétendant décréter ce qui est valable ou pas à la place des citoyens libres, refuse de rembourser les médecines alternatives en général, parmi lesquelles se trouve justement la médecine traditionnelle des Indiens guyanais.

    Dans cette mesure, la médecine homéopathique d'inspiration anthroposophique (essentiellement délivrée par la compagnie Weleda) fait cause commune avec cette médecine amazonienne, puisque, on l'a vu récemment, le gouvernement a décidé de supprimer tout remboursement en ce qui la concerne. Elle puise d'ailleurs aux mêmes sources, elle s'appuie sur les forces spirituelles à l'œuvre dans les éléments naturels, et regarde la matière physique comme ne pouvant pas être la cause fondamentale des effets sensibles sur le corps, mais seulement comme son véhicule.

    Seule diffère la méthode d'approche, sans doute: car si les Guarani fondent leur voie sur l'intuition et la tradition, une sorte d'instinct lié au monde spirituel chez les peuples de la forêt, immergés dans la nature, Rudolf Steiner a pensé pouvoir pénétrer de pensée claire, sur le mode philosophique ou scientifique occidental, ce qui se livre stevia.jpgcomme intuition, et dépend à ses yeux du lien profond qui existe entre l'être humain et les éléments qui l'entourent: il sent les forces des éléments extérieurs parce que ceux de son corps leur font écho – et son esprit perçoit, par le biais du sentiment, le psychisme des éléments dont son corps est constitué. Il y a un lien entre les arbres et les pensées et donc entre la forêt et le système nerveux d'un être humain, par exemple. C'est ainsi par l'introspection lucide, héritée de la tradition occidentale, que les choses de ce genre peuvent être établies, et non par simple appréhension sensitive des éléments extérieurs, par une sorte de sortie brutale du corps, qui implique la perte de conscience claire. Ici il existe bien un détachement du corps par la pensée, mais qui reste contrôlée par celle-ci, et n'implique donc pas de perte de conscience.

    Mais on sait bien que beaucoup d'Occidentaux cherchent encore plutôt des expériences imitées des Amérindiens, s'appuyant notamment sur des plantes qui provoquent le détachement dont j'ai parlé: la pensée alors reste ayahuasca_healing_vision.jpgpassive, et c'est ce qui effraie les intellectuels classiques, par qui les lois sont au fond faites. Cela dit, Steiner les effraie aussi, car en considérant que la pensée claire ne peut pas pénétrer ces mystères, ils donnent raison à ceux qui essaient de les pénétrer au moyen de produits extérieurs. En ce sens, un lien existe entre les explorations du monde élémentaire suprasensible telles que Steiner les proposait, et celles que pratiquent les Amérindiens depuis des millénaires: car ils affirment bien en avoir tiré une pensée médicale efficiente.

    Bref, le régionalisme est aussi dans la défense des choix locaux en matière de médecine, et l'Académie de Médecine de Paris n'a pas vocation à gouverner l'art médical de Guyane – c'est l'essence du colonialisme, et de l'aveuglement du rationalisme parisien. Le régionalisme ici encore garantit la liberté de choix des individus, et il n'importe pas de savoir si ceux-ci sont influencés par leur milieu spontané, leur ethnie, ou je ne sais quoi. Cela ne regarde absolument pas le gouvernement, si les individus réellement sont libres.

  • CXXXIX: la convalescence du Génie d'or

    dwarf.jpgDans le dernier épisode de cette incroyable série, nous avons laissé notre héros, le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il avait vaincu les trois bêtes qui l'avaient attaqué et en le démembrant avaient cru le vaincre; mais, étrangement, sa jambe tranchée avait repoussé, et son bras paralysé avait repris vie.

    Il avait montré du courage, de la foi, de la persévérance, et un miracle avait suivi. Les trois monstres sous ses yeux se dissipèrent, se morcelèrent, se réduisirent en poudre, et lui baissa la tête. Ses armes lui furent enlevées, et un brouillard vint devant ses yeux. L'instant d'après, il était sur un lit, entouré des mires des Nains, médecins du peuple d'Alastor. Et Alastor était aussi présent, et ils souriaient, et ils lui annoncèrent qu'il était guéri, et sorti des épreuves qui avaient failli l'emporter. À son tour sourit-il, et tendit la main pour prendre celle d'Alastor, et celui-ci la prit, et tous deux sentirent une douce chaleur pénétrer leurs cœurs. Ainsi devinrent-ils amis pour toujours.

    Quelques jours plus tard, le Génie d'or put se lever de sa couche, et voici qu'il revêtit à nouveau son armure, qu'on lui avait conservée sur un siège près de son lit, et qu'il s'en fut voir Alastor dans sa salle royale, dont la direction lui fut indiquée par les gardes et les gens qui circulaient par les voies qu'il empruntait.

    Lorsqu'il y parvint, il le salua, et des larmes leur emplirent les yeux à tous deux. Alastor lui proposa, puisqu'il le voyait armé et prêt à repartir au combat, de l'accompagner avec plusieurs guerriers, ou de lui fournir au moins une légère escorte; mais le Génie d'or refusa, car, disait-il, il avait compris, durant ses errances dans le monde des rêves (ou Dévachan), qu'il devait accomplir sa mission seul, qu'en tout cas Alastor n'était pas celui qui devait l'aider: tel fut le message que lui avaient adressé les dames étoilées, lorsqu'elles lui avaient rendu visite après sa guérison; car elles l'avaient fait, une nuit, pendant qu'ailleurs, tous dormaient!

    Alastor sourit et dit qu'il comprenait. Dans les bras l'un de l'autre ils se serrèrent, et Solcum repartit, pour repasser la porte par laquelle il s'était, avec les autres, échappé du souterrain de Fantômas le démon. Mais cette fois deux Nains le guidèrent pour raccourcir son chemin et l'avancer sur sa voie, et l'empêcher de revoir le champ de bataille qui avait failli lui être fatal. C'est donc quasiment sous les murs de Fantômas qu'il se retrouva, et qu'il commença à avancer pour sa dernière bataille.

    Car les portes de la forteresse noire s'ouvrirent, et des hordes armées en sortirent, pour mettre fin à la menace du Génie d'or. Sa présence luisante, quoique soudainement apparue de la paroi d'une falaise, avait été tôt décelée, et le trouble jeté dans l'âme de Fantômas s'était aussitôt traduit par cette nouvelle attaque.

    Or, ces troupes étaient appuyées par des géants de fer auxquels par son art Fantômas avait donné naissance, après avoir enlevé des nymphes de la montagne. Ils étaient à demi vivants seulement, et tels que des robots. Ils giant robots.jpgétaient pareils aux cyborgs que déjà le Génie d'or en Corse avait combattus, mais bien plus grands, ils dépassaient par leur taille les plus hauts sapins dont s'orne la pente des Alpes, et ils n'étaient aucunement d'origine humaine, leur âme était tout entère démoniaque. Tout au plus eût-on pu déceler en eux des éléments d'hommes morts, de spectres qui avaient eu un corps; mais leurs membres étaient de métal et de plastique, et ils n'avaient en eux rien de la chair d'un homme.

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à ce que fit alors le Génie d'or pour sauver les Parisiens, malgré qu'il fût bloqué aux pieds de la forteresse de Fantômas, à l'extérieur de la ville.

  • La révélation des machines (Alan Moore)

    01.jpgJ'ai, il y a peu, évoqué le dernier film Spider-Man: Far From Home, qui prétendait réduire le merveilleux naturel (les dimensions parallèles, les monstres élémentaires) qui dominait les mythologies anciennes à un merveilleux de l'artefact, ce qu'on appelle la science-fiction – prétendue plus réaliste, et qui se fonde sur les objets fabuleux d'un futur supposé. Comme je l'ai dit, à l'origine, les comic books mélangeaient joyeusement les deux, faisant feu de tout bois, et les démons y étaient aussi réels que les machines fantastiques que les humains s'efforcent d'élaborer – et qui, pour cette raison, leur paraissent davantage à portée de main: pure illusion du matérialisme ordinaire.

    Mais, peu à peu, le souci d'un certain réalisme, dans un contexte philosophique où précisément le matérialisme mécaniste dominait, a développé l'idée que les super-héros n'étaient pas tant liés aux anges ou demi-dieux antiques, qu'au surhomme de la pensée dite moderne, de type transhumaniste, fondé sur la technologie subventionnée. Des trésors de complexité narrative sont soudain apparus, dans lesquels le rationalisme parrainait la surprise du vrai dans un monde faux - un peu comme Horace-Bénédict de Saussure 02.jpgdécouvrant, dans la grotte de Balme près de Cluses, que les fées des légendes à cette grotte consacrées pouvaient être ramenées à des cristaux naturels d'une grande beauté - ou comme les anges peuvent être ramenés à des extraterrestres par certains auteurs, tel Maurice Renard, avec ses faux Sarvants. Cela sert de révélation singulière, et même Lovecraft semblait en apporter une semblable, lorsqu'il affirmait que les elfes vénérés par les temps anciens étaient en réalité des entités vivant dans l'énergie pure, et défiant les lois physiques, et l'espace et le temps. Mais chez Lovecraft, la révélation contenait encore un merveilleux naturel, puisque des êtres existaient, que la matière ne soumettait pas. Or, chez la plupart des écrivains et scénaristes, ce n'est pas le cas, le merveilleux n'est pas renforcé, mais bien étriqué, limité par ces prétendues révélations.

    Dans l'histoire des comics, le rôle joué par Alan Moore est à cet égard significatif. Il est l'auteur reconnu d'intrigues bien plus subtiles, bien plus complexes que celles des mythiques Stan Lee, Jack Kirby ou Roy 03.jpgThomas, et son suspense est plus profond, plus prenant que les leurs. Mais il est continuellement fondé sur le secret dévoilé d'une mystification qui sent trop le merveilleux, et n'a de vérité qu'en la technologie humaine.

    L'avantage d'une telle démarche est le réalisme apparent, l'impression de l'intelligence, supprimant la crédulité. Mais dans les faits, Moore attribuait le merveilleux quasi divin des super-héros à de la technologie encore à élaborer, avec une crédulité plus grande encore. Dans le monde spirituel, et donc dans le symbole vivant, bien plus de choses sont possibles que dans le monde des machines.

    Moore pouvait néanmoins s'appuyer sur la confusion, délibérément entretenue par les pères des super-héros, entre le niveau symbolique et le niveau physique, à la manière médiévale. Comme le symbole était présenté comme physique, le célèbre scénariste avait beau jeu de montrer que, sur le plan physique, seules les machines avaient un effet magique. Et en ce sens il faut lui rendre hommage, il rend un inestimable service: car dorénavant, le symbolique, s'il subsiste, s'assumera mieux. Il sera plus littéraire, en quelque sorte, plus mythologique au sens propre, plus digne de Virgile et d'Ovide. C'est en tout cas ce à quoi, avec toute ma maladresse congénitale, je m'efforce dans mes séries de super-héros sur blogs.

  • John Slavin de retour en Occitanie

    john 1.jpgL'année dernière, j'ai découvert, grâce à mon amie Rachel Salter, le formidable peintre John Slavin, qui met son art viscéral au service du monde spirituel, qui cherche à le représenter par des formes tirées de son être intime. Il avait illustré des contes de son compatriote l'Écossais Duncan Williamson, et j'avais été frappé par sa faculté à aller au-delà des concepts exprimés par lui - et à trouver ses propres révélations intimes, notamment à la faveur de créations nouvelles, d'objets mystérieux nés des profondeurs de son âme, et répondant à une voix qui chuchotait en lui, et lui ouvrait les portes du mystère. Il est revenu en Occitanie, et j'ai été frappé par la même chose.

    Il n'a pas cherché cette fois à représenter surtout les contes de Duncan Williamson, mais s'est attaqué à la mythologie classique, voire au merveilleux chrétien, donnant à voir Jésus dans les bras de Marie entouré d'un faune bienveillant et d'un ange souriant, ou l'archange Michael - superbe dans son armure, les pieds sur les trottoirs d'Edimbourg, géant, surmonté d'un ange ailé, et avec en arrière-fond les rues de la cité écossaise et ses visions insolites. J'ai adoré cela, la faculté de placer des êtres sublimes dans la ville moderne, grâce à un style non classique, presque populaire, et en même temps puisé au subconscient, refusant la ligne trop nette et se référant à El Greco, par exemple, ou Goya. Singulière rencontre, encore (l'an passé, c'était celle des lectures communes de Lord Dunsany et d'E. R. Eddison), car ce printemps, je ne suis pas allé en Irlande visiter le château de Lord Dunsany, mais à Madrid visiter le Prado et l'Escorial et admirer l'infinie beauté des étranges œuvres de Goya et El Greco, justement. C'est d'eux que j'ai surtout parlé, dans l'article qui en rend compte!

    En rénovant ainsi la tradition antique, John Slavin ravive les sentiments qu'elle a pu susciter, changeant peut-être leur sens, le rendant en tout cas imprécis, indistinct - entretenant le flou john 2.jpgparce que l'idée n'est plus ce qui s'impose, mais ce qui se vit, s'éprouve dans la réalité même de ce qui est exprimé - le phénomène occulte qui a été représenté dans les mythes anciens, et reste valable pour l'âme humaine. Ainsi, j'ai été particulièrement impressionné par le tableau de Promethée, Titan rougeoyant dans la pénombre et tenant une flamme d'une fabuleuse vivacité. Jupiter pleurant dans les rues d'Edimbourg avec son dernier petit éclair est sublime également, et rappelle Malpertuis, le roman fantastique de Jean Ray, qui évoquait un Olympe déchu, auquel plus personne ne sacrifiait plus. La curieuse trinité de Dionysos, Bacchus et Pan crée des figures de faunes que John Slavin semble avoir personnellement vues, tant elles sont vibrantes de vie propre. La scène d'Ulysse visitant Circé est étrange aussi, surtout parce que, en arrière-plan, une figure d'homme-oiseau semble être une clef de l'énigme, sans qu'on puisse la comprendre. Elle est née spontanément, comme une perspective s'ouvrant sur l'infini - le visage d'un ange, d'un messager!

    J'aime aussi Léda et ses quatre œufs éclos sur des êtres humains - et ses yeux immenses, qui percent le voile des mystères. John Slavin a un chic incroyable pour peindre le regard qui a vu. Krishna conseillant à Patrocle de se sacrifier en attaquant Hector est grandiose pareillement, et subtil par ses allusions. John Slavin emmène dans un monde obscur dont surgissent des éclairs de signification occulte qui ne laissent pas de donner le vertige...

    Ses dessins sont d'une grande beauté également, et un jour prochain, peut-être, ils illustreront des contes. Je le souhaite. En eux aussi il y a des seuils qui emmènent vers le lieu où l'homme se grandit par l'animalité sacrée qui est en lui, par l'énergie obscure qui le guide dans sa nuit sombre...

  • Spider-Man et les machines hallucinatoires

    02.jpgJe suis allé voir (pour ainsi dire en famille), à Limoux, le dernier film Spider-Man, Far From Home (il était en Europe), et je dirai d'abord que j'ai respiré, enfin: pour m'y rendre, il n'y avait personne sur la route, et le trajet fut rapide, quoique j'habite à la campagne – et qui plus est ce n'était pas cher. Car il s'agit d'un cinéma subventionné par le Conseil départemental, qui maintient des salles dans les petites villes de l'Aude.

    Cela me rappelle le cinéma dit La Trace, à Villard, près de Boëge, même si Limoux compte davantage d'habitants. Ma fille, récemment en visite, a dit que la région lui rappelait Kampot, au Cambodge, telle que nous l'avons vue il y a plusieurs années. Elle habite en Haute-Savoie ou à Lyon, et le contraste l'a frappée. Mais je suis content, j'avais besoin de changer de vie.

    Ce qui m'a frappé, moi, dans la dernière production des studios Marvel, c'est que l'histoire commençait par de la mythologie et de l'ésotérisme, comme on en trouve effectivement dans les vieux comic books: un super-héros très joli, à l'armure verte et luisante et au casque tout rond, arrivait d'une dimension parallèle pour combattre des monstres élémentaires s'apprêtant à envahir la Terre après avoir détruit son monde futuriste, et pour ainsi dire elfique. Il leur envoyait de belles rafales de feu vert, et volait autour d'eux, c'était magnifique. Le seul défaut était que les monstres élémentaires n'étaient pas crédibles, ils étaient stéréotypés.

    Et le fait est qu'ils étaient faux. Car c'était une escroquerie, en réalité le super-héros de la dimension parallèle n'était qu'un savant fou qui avait mis au point des machines aptes à créer des hallucinations collectives par projections holographiques, et la mythologie se réduisait à des objets conjecturaux, même s'ils restaient bien fabuleux. Je veux dire: il n'y avait pas de fantasy au sens propre, de mystères de la nature; le merveilleux 01.jpgétait concentré dans l'artefact, donnant du grain à moudre à ceux qui croient que les machines sont miraculeuses et peuvent tout faire, à ceux qui veulent rattacher le mysticisme à leur matérialisme foncier.

    Cela n'empêchait pas les moments d'hallucination du héros Spider-Man d'être amusants et psychédéliques, il était perdu dans des réalités virtuelles assez incroyables. Et bien sûr, ses combats contre des machines volantes, des drones venus de l'espace, étaient agréables à suivre aussi. Je ne suis pas contre le merveilleux appliqué aux outils, je le trouve chatoyant. Mais il est trompeur, surtout quand on l'oppose, fallacieusement, au merveilleux naturel pour dire qu'il est plus vrai – et d'ailleurs il est moins glorieux, car aucune machine humaine n'a encore fait tourner une planète sur elle-même. Il y a en lui moins d'âme, car les machines vivantes de la nature sont maniées par des anges, et non par de simples mortels. Mais il y en a qui aiment le merveilleux, et manquent de l'humilité nécessaire à la considération des anges. Cela arrive souvent, en Amérique.

  • L'ennemi s'appelant Légion (Perspectives, LXXII)

    legion.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Péril des chauves-souris géantes, dans lequel je raconte avoir participé à une bataille cosmique contre des hommes-chauves-souris sous la forme d'un guerrier céleste appelé Radumel, comme mon double astral. Je disais que le roi elfe Othëcal venait de venger une femme de son peuple en tuant son tueur.

    La fureur du roi elfe ne fut pas apaisée pour autant, et il creusa de son épée étincelante une véritable tranchée, dans l'essaim des hommes-chauves-souris, s'enfonçant dans leurs rangs. C'était là pauvre imprudence, car bientôt la troupe se referma sur lui, le cernant d'en bas, d'en haut, de la droite, de la gauche, de devant, de derrière - et nous le crûmes perdu, bien qu'il brillât encore comme une étoile dans leur obscurité multiple. Mais ses guerriers se précipitèrent à son secours, ouvrant une brèche, et Ithälun et moi en fîmes de même, protégeant les chevaliers qui protégeaient leur roi.

    Le combat continua ainsi pendant un long moment, et tantôt nous avancions, tantôt nous reculions, et des troupes fraîches suppléaient à la fatigue des troupes fatiguées, et il en allait de même des autres, car, de derrière la montagne, toujours leur nuée noire se reformait, leur peuple semblant surgir des profondeurs d'une façon inépuisable, à la façon d'un jet de pétrole sortant de son puits. Mais l'ardeur des guerriers du bien ne semblait pas non plus devoir s'épuiser, puisqu'ils la tenaient du rayonnement des étoiles, et on ne pouvait savoir si cette bataille s'arrêterait, ou si elle continuerait jusqu'à la fin des temps.

    Le long moment dont je parlais s'étendit en heures, peut-être en jours, car Radumel mon double céleste ne vivait pas le temps comme nous, simples mortels. La bataille cosmique faisait un bruit qui résonnait jusque dans les astres, à ce qu'il me paraissait, et les montagnes sous nous en tremblaient. Car quand Radumel mon double faisait vibrer la corde de son arc et laissait partir une flèche pareille à la foudre, le tonnerre retentissait, et les hommes-chauves-souris étaient dispersés, et plusieurs tombaient au sol, comme effectivement frappés par un éclair venu du ciel. Et il en allait de même des deux autres héros de cette armée du bien, Ithälun et Othëcal, qui valaient, pour chacun d'eux, au moins vingt hommes-chauves-souris, tant leur puissance était grande.

    Mais l'ennemi était vraiment nombreux. On ne voyait pas finir sa nuée ténébreuse, qui à présent obscurcissait les étoiles et la lune (car la nuit était tombée). Seuls quelques rayons parfois traversaient leur épaisseur armée, aussitôt chassés par de nouvelles ombres ailées. Le désespoir commença à entrer dans le cœur de Radumel, qui était également le mien. Mais au fond de son âme, là où était le souvenir du mortel que j'avais été, il y avait aussi de la peur. Car l'assemblée volante des chauves-souris à tête d'hommes prenait la forme d'un monstre géant muni de mille tentacules, et je sentais que je découvrais là la véritable forme du terrible Mardon, dont le spectre se tenait derrière eux, et les dirigeait, à distance et par la force de la pensée seule, si grand était son pouvoir. Aussi Ithälun s'exclama: «C'est Mardon! Regardez donc. C'est lui.» Et Othëcal, levant les yeux, le perçut à son tour, et pâlit, et moi, ou Radumel mon double, fîmes: «Oui», et sentîmes quelque chose se nouer dans notre ventre.

    (À suivre.)

  • Rudolf Steiner: cultures et Évolution

    Johann-Wolfgang-von-Goethe.jpgJ'ai beau avoir, ailleurs, expliqué que pour Rudolf Steiner, seul l'individu comptait, et non les groupes humains, on a, sans prendre en compte mes arguments, attaqué ma propre position en assurant que les Anthroposophes propageaient son racisme, en même temps qu'ils le niaient! Quelle en est la logique, on ne sait pas: si les Anthroposophes nient le racisme de Steiner, ils ne peuvent pas le propager, quand ils s'expriment eux-mêmes - ils admettent bien, puisqu'ils disent aimer Steiner, que le racisme est mauvais.

    Et le fait est que pour Steiner les hommes étaient égaux devant Dieu, et donc en droit. Il approuvait entièrement à cet égard l'adage révolutionnaire. Il voulait, dans l'Allemagne de son temps, que les Juifs aient les mêmes droits que les autres, et a perdu beaucoup d'abonnés à une revue qu'il dirigeait à Berlin en défendant le capitaine Dreyfus.

    Mais il y en a qui lui en veulent d'avoir donné des réponses claires à des problèmes qu'ils prennent plaisir à agiter à l'infini dans des groupes choisis, des clubs pleins d'agrément qui veulent davantage poser des questions que trouver des réponses - peut-être, parce qu'une fois la réponse trouvée, l'individu est laissé à sa seule responsabilité, et ne peut justement plus s'appuyer sur le groupe et sa confortable chaleur. Ils lui font donc mille reproches – et depuis les horreurs d'Adolf Hitler, on aime bien évoquer le racisme, dès qu'on veut faire des reproches à quelqu'un, même si, dans les faits, Steiner a justement défendu les Juifs contre ceux qui voulaient, individuellement, leur retirer leurs droits, et ont préparé la venue d'Hitler!

    Ce qu'il faut bien admettre, c'est qu'il n'a accordé aucun droit particulier aux groupes en tant que tels, parce qu'il ne pensait pas que les traditions culturelles, prises à un moment donné, étaient dans le même état de perfection. Il pensait que, selon les temps, chaque culture apportait sa spécificité, et enrichissait l'humanité. Au bout du compte – à la fin des temps –, les courants culturels sont parfaitement égaux. Mais pris à des moments Wagner_3815.jpgprécis, certains sont plus actifs et riches que d'autres. Par exemple, la culture latine, à l'époque de l'empereur Auguste, était particulièrement riche, et l'humanité gagnait à se laisser pénétrer par elle. À l'époque d'Alexandre, c'était la culture grecque. Pendant longtemps, cela a été la culture française. Et puis, oui, Steiner le pensait, à son époque, c'était la culture allemande, avec Goethe, Novalis, Fichte. Non pas toute la culture telle qu'elle se faisait en Allemagne, mais le classicisme et le romantisme allemands, dont tous les gens sensés admettent qu'ils ont réellement ravivé la culture européenne et même mondiale. Car jusqu'au cinéma américain contemporain émane de Wagner – et de Goethe et Novalis, par-delà.

    Qu'il soit beaucoup attaqué en France se comprend aussi par ceci, que beaucoup de Français n'admettent pas que leur culture classique, jadis si rayonnante, n'ait plus le même rayonnement – que la France, comme agent providentiel de l'évolution humaine, n'ait plus le même rôle qu'autrefois. C'est dur à admettre, mais la défaite de 1940, Pascal Décaillet l'a dit avec raison, a manifesté cette tendance des temps. La culture des pays de langue germanique, avec en son sein l'anglais, tend à s'imposer, et à apporter sa spécificité. C'est ainsi. Tout change.

  • Le théâtre francophone de Karl Müller-Friedberg

    Karl_Mueller_Friedberg.jpgMon ami Jean-Vital de Muralt, grand amateur d'histoire et de littérature suisses, m'a fait découvrir un personnage très intéressant, appelé Karl Müller-Friedberg (1755-1836), homme politique qui fonda le premier théâtre permanent de Saint-Gall, en 1803, et qui, probablement à cette occasion, composa au moins deux pièces que mon ami m'a fait lire, la Fille de seize ans et la Prise de Sainte-Lucie. Elles sont, en effet, en français (je lis bien mal l'allemand), comme c'était souvent encore le cas dans le monde allemand à cette époque. Le style en est celui du drame bourgeois, tel que le concevait Diderot, explicitement cité. Le milieu est bourgeois, mais le ton est sérieux.

    La première de ces deux pièces est compliquée, et fait triompher l'amour au-delà des conventions, représentées par une femme qui ne pense qu'à son statut social, vile intrigante. Les personnages sont moralement polarisés. La seconde pièce est à mes yeux plus amusante et originale, car elle est centrée sur un Suisse qui s'est autrefois marié avec une Française, et lui a fait une fille, mais a dû partir pour rétablir sa situation, après des catastrophes inopinées.

    La Française, le croyant mort, part s'installer sur l'île de la Réunion, et la fille grandit. Soudain, les Anglais arrivent, menaçant d'être odieux. Mais, parmi eux, le Suisse, qui s'est engagé dans l'armée anglaise. Il calme et pacifie tout le monde grâce à son ouverture d'esprit, il est l'instrument de la Providence, le ferment de l'avenir unifié pour l'humanité heureuse. En plus, il reconnaît sa femme et sa fille, et cela se termine idéalement.

    Cela me rappelle les idées de Joseph de Maistre, qui assurait que la France était le peuple élu par excellence, et que la langue française était divine par essence, mais que le monde ne pourrait être sauvé que si les Anglais se convertissaient au catholicisme – et si les Français bien sûr revenaient à cette religion de façon claire et franche. flag.jpgMüller-Friedberg était catholique aussi, et défenseur des droits des moniales, dans la Suisse envahie par la France républicaine.

    Maistre, lui, s'est fait connaître en publiant ses premiers livres depuis la Suisse, car il a fui la Savoie envahie à Genève et à Lausanne, où il a fréquenté notamment Germaine de Staël, s'initiant à la culture allemande. En un sens, c'est vrai que la Suisse a quelque chose de providentiel, qu'elle unit les éléments allemands, gaulois et latins.

    J'ai quand même regretté qu'il n'y eût pas de merveilleux, chez Müller-Friedberg, qu'il restât trop l'élève de Diderot. Il aurait pu faire du Suisse sauveur le fils d'un ange, ou l'ami d'un archange - comme, en Savoie, le poète Jacquemoud l'avait fait pour Amédée VI, le Comte Vert. Pourquoi hésiter? Au moins c'est là parler franchement. Mais la pièce m'a quand même amusé, et je remercie Jean-Vital de me l'avoir fait parvenir.

  • Les atomes étincelants de H. P. Blavatsky

    atomo.jpgPierre Teilhard de Chardin disait que même les atomes avaient une ébauche de psychisme, et que leur polarité, négative ou positive, en était la manifestation. Car ce que l'être humain ressent comme sympathie ou antipathie ressortit bien à la vie de son âme. Et en même temps, il n'y a pas, derrière, plus de profondeur que dans la polarité négative ou positive des atomes: ce n'est pas plus justifié d'un point de vue moral, cela aussi relève de l'arbitraire apparent, de l'absurde.

    La confusion est souvent grande, chez les esprits. On ne saisit pas que l'âme a plusieurs strates, tout comme le monde spirituel, et que Teilhard de Chardin, en parlant d'ébauche de psychisme, voulait justement désigner la vie de l'âme obscure, en deçà de la conscience morale et du lien de pensée avec les dieux. Il s'agit de vie élémentaire.

    Mais dans cette vie élémentaire, il y a des liens avec les mondes supérieurs, et la polarité des atomes émane bien de points psychiques plus vastes et plus conscients d'eux-mêmes. En quelque sorte, les anges habitent le monde élémentaire, ou peuvent l'habiter. C'est ce que l'ésotériste H. P. Blavatsky a essayé d'exprimer dans les lignes atomic.jpgsuivantes, commentant un texte sacré et d'une haute antiquité – du moins l'a-t-elle présenté comme tel –, les Stances de Dzyan: The “fiery Wind” is the incandescent Cosmic dust which only follows magnetically, as the iron filings follow the magnet, the directing thought of the “Creative Forces.” Yet, this cosmic dust is something more; for every atom in the Universe has the potentiality of self-consciousness in it, and is, like the Monads of Leibnitz, a Universe in itself, and for itself. It is an atom and an angel. (The Secret Doctrine, Theosophical University Press, p. 107.) Il n'y a pas d'atomes qui ne renvoient pas à une conscience cosmique, et n'est pas susceptible de la contenir par reflets.

    Cette idée a l'intérêt de révéler ce qui est en germe dans la fascination que les atomes exercent sur l'humanité, et ce qu'elle lui attribue spontanément. Plusieurs artistes l'ont manifesté, par exemple le romancier gnostique David Lindsay, dans A Voyage to Arcturus: il parle d'étincelles dont est chargé un torrent et qui disparaissent dans les berges, avant de se raréfier; or, dit-il, c'est ce qui donne vie au sol, fait pousser les fleurs! Il a raison.

    Le plus célèbre George Lucas avait l'intention, dans sa série de films Star Wars, de développer l'idée curieuse des microscopiques midi-chloriens, porteurs d'une force spirituelle supérieure. Ce sont des microbes qui manifestent atomique.jpgles anges, somme toute – les habitants de ce qu'il nomme la Force, et qui l'animent et sont Elle. Pour moi, l'influence, directe ou indirecte, de Blavatsky est patente.

    Celle-ci dit aussi (p. 108): “Dzyu becomes Fohat”–the expression itself shows it. Dzyu is the one real (magical) knowledge, or Occult Wisdom; which, dealing with eternal truths and primal causes, becomes almost omnipotence when applied in the right direction. Its antithesis is Dzyu-mi, that whih deals with illusions and false appearances only, as in our exoteric modern science. Le sens même de Dzyan apparaît... Le psychisme des atomes, et l'approfondissement de ce psychisme vers la nappe des forces angéliques créatrices, relève d'une sagesse secrète, de l'ésotérisme. C'est, au fond, l'expression générale de ce qui perce dans les récits ressortissant à l'imaginaire, même quand leurs auteurs ne sont pas convaincus par cette expression générale. Un cas remarquable était C. S. Lewis, qui maniait les concepts ésotériques pour justifier dans ses récits ses imaginations fabuleuses, mais qui rejetait dans sa vie l'ésotérisme. Curieuse dissociation de l'artiste, si l'on peut dire.

  • CXXXVIII: la défaite des cauchemars

    remi 01.jpgDans le dernier épisode de cette série d'horreur, nous avons laissé le Génie d'or à sa bataille contre les trois cauchemars qui hantaient son âme, pendant son évanouissement, et alors qu'il subissait d'importantes opérations chirurgicales; il venait de mettre à terre le démon jaune, et l'avait laissé tranquille, sans se douter qu'il préparait sa revanche et exagérait sa blessure, pour se faire plaindre et mieux tromper l'ennemi.

    Le spectre rougeâtre de toute façon avançait vers le Génie d'or pour le frapper de sa lance, et même si don Solcum s'était douté de la rouerie du monstre jaune, il n'eût pas agi autrement qu'il ne le fit pour se préparer à ce nouvel assaut – si ce n'est qu'il eût montré plus de vigilance. Car le spectre avançait à grande allure, et le génie doré de Paris, en voyant sa rapidité, savait qu'il aurait fort à faire pour parer ses coups. Et, de fait, quand il leva son arme, il fut vif comme l'éclair, et atteignit le Génie d'or au bras, sans qu'il pût rien faire contre, si ce n'est bouger légèrement à gauche, pour que le coup ne touchât point son cœur.

    Il sentit la pointe entrer dans son bras, donc, et la douleur en fut vive; il se comprit tout de suite paralysé de ce bras, car la lance contenait un poison qui avait cet effet – et le spectre, en le regardant, avait l'œil vitreux enflammé, comme traversé d'une joie mauvaise, et semblait se réjouir infiniment du mal qu'il lui faisait. Le Génie hésita un instant, fut même plongé dans le doute, le coup lui faisant presque moins mal que ce regard horrible, et cette hésitation lui fut fatale, car elle l'empêcha de percevoir le démon jaune, qui rampait derrière lui, et lui asséna un coup atroce de sa hache sur la jambe. Et, croyez-le si vous voulez, elle fut tranchée.

    Le Génie d'or tomba, et il se sut à la merci de ses ennemis. Le monstre bleu même se releva, et les trois l'entourèrent, ricanant, exultant, bavant déjà de joie cruelle. Car ils entendaient le découper, et le manger. Le démon bleu voulait les membres, le jaune le cœur, le rouge la tête avec sa cervelle, et Solcum fut sur le point de connaître le sort le plus épouvantable qu'un homme puisse connaître.

    Mais il se passa alors quelque chose d'extraordinaire. Car le génie doré de Paris prit son épée de sa main gauche, s'appuya dessus et, en un éclair, se plaça debout sur la jambe qui lui restait entière, la droite. Et, se tenant en équilibre sur ce seul pied qui lui restait, il donna trois coups à ses ennemis – inattendus, profonds, nets –, et voici! remi 01.jpgils s'écroulèrent à terre. Car le monstre bleu avait eu les hanches tranchées, et n'avait plus aucune jambe pour se mouvoir, mais n'était plus qu'un tronc; le gnome jaunâtre avait eu le cœur transpercé, et ne respirait plus; et le spectre rouge, sachez-le, avait eu sa tête tranchée d'un coup.

    Comment le Génie d'or avait-il trouvé en lui de telles ressources, qu'il pût vaincre si rapidement des ennemis apparemment invincibles, c'est ce qu'on ne saura jamais. Mais l'œil exercé de l'initié aguerri eût pu peut-être voir, alors qu'il était à terre, un rayon de lumière en forme de fée lui déposer un baiser au front, ou lui placer une main au cœur!

    Et il advint que, lui vainqueur, chose incroyable à dire, son bras fut instantanément délivré du sortilège qui le maintenait paralysé, et que sa jambe gauche lui fut instantanément restituée, elle réapparut – ou repoussa à une vitesse impossible à estimer, Dieu sait ce qu'il en est.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, qui relatera le nouveau départ du Génie d'or vers la forteresse de Fantômas.

  • Histoire du débat des Savoyards et des Savoisiens

    pingon.jpgJ'ai déjà mentionné les reproches qu'on m'a faits, lors de ma soutenance de thèse, relativement à la différence entre Savoyard et Savoisien. On fait comme si c'était scientifique, que cette différence, et il y a là quelque chose de radicalement illogique. Car ce débat a été initié par Jean de Pingon – romancier, pamphlétaire, fondateur du mouvement indépendantiste de la Ligue savoisienne. C'est lui, qui a tenu à proscrire le mot Savoyard parce qu'il le jugeait insultant – qu'il renvoyait à ce que les anciens Romains appelaient une plèbe, alors qu'il regardait la Savoie comme ayant été un peuple à part entière, avec son aristocratie et son unité globale, embrassant toutes les classes sociales.

    Je m'en souviens d'autant mieux que, je ne le cacherai pas, je l'ai fréquenté avant qu'il ne lance ce débat dans le public, et qu'il avait déjà cette opinion, qu'il développait volontiers devant moi. Et le fait est qu'au dix-neuvième siècle, le mot savoisien renvoyait bien au sentiment national propre à la Savoie, que les historiens faisaient remonter aux Allobroges ou aux Burgondes.

    Mais on utilisait Savoyard aussi pour l'aristocratie, et le prince Eugène rapporte, dans ses mémoires, qu'on l'avait présenté comme Savoyard. C'est le mot qu'il utilise. Il n'a pas l'air de le trouver insultant.

    L'incohérence des historiens à cet égard est qu'ils ont estimé que Jean de Pingon ne savait pas de quoi il parlait. Oui, mais ensuite, ils veulent que, dans les thèses de doctorat, on évoque le débat qu'il a lancé, en prenant partie contre lui. Si Jean de Pingon ne savait pas de quoi il parlait, pourquoi participer à un débat qu'il a lancé? C'est incompréhensible.

    Cela montre qu'il y a un fond de vérité dans ce qu'il a énoncé, et que les intellectuels d'État sont simplement chargés de le contredire, et de proclamer que le mot de Savoisien est impropre, que seul le mot de Savoyard musee savoisien.jpgl'est. C'est du reste dans ce sens très politique que vont les dictionnaires les plus récents. À croire que leur confection est subventionnée par le gouvernement!

    Eh, c'est le cas. Et moi qui croyais qu'ils émanaient de sages bénévoles...

    Car les plus anciens dictionnaires disent que Savoyard et Savoisien sont simplement synonymes. Mais Jean de Pingon a fait évoluer les choses... On l'a puni en proscrivant le mot de Savoisien, ou en le restreignant aux indépendantistes. Même le Musée savoisien de Chambéry du coup devient suspect...

    Tout cela montre que l'histoire et les sciences humaines en général doivent se dégager de la politique, et ne pas se sentir obligées d'entrer dans des débats sur la forme que doit prendre le corps collectif. Elles doivent avoir un point de vue humain global, et se moquer des nations ou des États, qui n'ont réellement aucune valeur scientifique. Qu'importe à l'historien objectif que la Savoie prenne ou non son indépendance? Cela ne le regarde pas. Moi-même j'y suis relativement indifférent, je ne m'intéresse qu'aux faits, physiques ou psychiques – à l'histoire, et à la poésie.

  • Un soir dans le Quercorb

    moon-setting-over-forest-debbie-homewood.jpgJe promène les chiens de mon amie Rachel dans les prés d'un village du Quercorb, en Occitanie, et il y a peu de lampadaires: j'en ai déjà parlé. Mais il s'ensuit que la lumière est très pure et, l'autre soir, j'étais admiratif du ciel: à ma gauche, vers le nord, la lune gibbeuse brillait au-dessus des arbres noirs et dans un ciel bleuté et métallique. Elle était grosse, et me regardait de son œil attentif, plein d'attentes pour l'avenir. À ma droite, la crête noire des arbres était brandie devant un ciel doré, pur et transparent, s'étendant à l'infini, et semblant contenir des elfes, des fées.

    Rudolf Steiner explique que les êtres lucifériens se distinguent en particulier le soir, dans le rougeoiement du ciel et de l'air, sur les nuages rutilants. Ils offrent à l'œil une beauté infinie, mais l'homme est bloqué sur terre, entre les crêtes des arbres et les collines. Son corps appartient au monde noir, à Ahriman.

    Car pour Steiner deux êtres dangereux pour l'être humain existent, dans le monde spirituel. L'un est celui que les chrétiens connaissent bien, et qui inspire les passions viles, Satan. L'autre appartient à l'air et suscite d'autres genres de tentations, propres au mysticisme, et donnant envie de mépriser la Terre, de s'enorgueillir de voir plus haut et plus loin qu'elle – par exemple par la vision de l'ouest du soir. Là est Lucifer.

    Je me souviens que, vivant à Montpellier, j'y admirais tout particulièrement les couchers de soleil, que peut-être la Savoie, du fond de ses vallées, ne propose pas à l'âme sensitive avec la même splendeur. J'imaginais, dans les americ4.jpgflamboiements, des combats célestes entre le dieu du jour et la déesse de la nuit, des jalousies profondes, des disputes de ce couple cosmique. J'en faisais des poèmes, et certains ont été publiés dans mon recueil de La Nef de la première étoile. À cette époque, eût dit Steiner, j'étais luciférien, je me perdais dans la contemplation des cieux, et refusais plus ou moins de m'atteler à des choses terrestres. On se demandait, autour de moi, si je n'allais pas devenir moine, et je me le demandais aussi. J'étais dans une ville active et populeuse, mais j'y étais comme un ermite. Et je rêvais d'habiter à la campagne, pour composer plus librement mes vers.

    Je me rends compte que, dans le village où je me suis installé, je suis plus ou moins dans cette situation que j'espérais. Je suis dans une nature qui rend visible l'opposition grandiose entre le Ciel et la Terre, quand, le soir, les arbres noirs se dessinent sur le ciel bleu qu'éclaire la Lune, ou le ciel d'or que le Soleil crée. Il ne reste, pour équilibrer cela, que l'être humain, dont l'œil brille quand il fait face aux astres, et dont les jambes sont sombres comme les troncs, quand il marche la nuit. Mais l'opposition n'est plus tout à fait celle que je concevais quand j'habitais Montpellier et que j'avais beaucoup lu Tolkien, mais pas Steiner.

    Ce qui permet aux gnomes de la Terre et aux fées de l'air de s'unir et de servir l'être humain, c'est la figure de l'Homme transfiguré – c'est-à-dire le Christ cosmique, ou éthérique, que l'ésotérisme décrit. C'est aussi pour agir au service de l'être humain, à vrai dire, que je me suis installé en Occitanie, pas pour contempler sans but les beautés du ciel – pas seulement pour cela, du moins!

  • L'Écho de plumes n° 5 des Poètes de la Cité est sorti

    kim.jpgJ'ai la joie de vous annoncer que la société des Poètes de la Cité, que je préside encore pour quelques mois (j'ai annoncé que, ayant déménagé en Occitanie, je préférais laisser cette noble fonction à quelqu'un d'autre), viennent de publier un nouveau numéro de leur magazine en ligne, Écho de plumes: c'est le n° 5. On peut le télécharger depuis notre site, et on y trouve quatre sortes de choses - outre l'excellente introduction du trésorier et principal responsable, délégué à la confection de ce noble magazine, Giovanni Errichelli.

    La première est le magnifique discours d'Agnès Kim, veuve du poète coréen Sang-Tai Kim, donné le 24 mars dans le canton de Genève, lors d'un hommage rendu par notre société au grand homme. Il est retranscrit en entier, et éclaire magnifiquement sur la méthode et les pensées de feu son époux, concentré comme en général les poètes asiatiques sur la qualité spirituelle de l'image, métaphorique ou symbolique.

    La seconde sorte de choses est les poèmes du groupe des mardis, avec des contraintes amusantes et des improvisations de bon goût. On y trouve les excellents Cathy Cohen, Brigitte Frank, Yann Cherelle, Hyacinthe Reisch.

    La troisième sorte de choses mélange les poèmes qui ont été récités le 24 mars (soit dans le corps du spectacle, soit lors des tréteaux libres), les salter.jpgpoèmes composés à l'occasion des réunions à thèmes, et les inédits des poètes, qu'ils ont bien voulu donner. On trouve là les noms glorieux de l'exquise Rachel Salter, de l'élégante Linda Stroun, du subtil Hyacinthe Reisch, du profond Yann Cherelle, de l'ample Dominique Vallée, de l'abondante Aline Dedeyan, du superbe Giovanni Errichelli, du pompeux Rémi Mogenet, du gracieux Galliano Perut, de l'inspirée Émilie Bilman, de la glorieuse Brigitte Frank, de l'ardente Bluette Staeger et de l'inspiré Albert Anor.

    La quatrième et dernière catégorie de choses est constituée par les images offertes par les poètes, sous la forme de dessins, photographies, tableaux, que sais-je? C'est très beau.

    Bref, c'est un numéro particulièrement riche, que je vous recommande infiniment. Hâtez-vous de le télécharger: le succès s'annonce si grand que peut-être au bout du millième téléchargement nous ferons payer!

  • Le péril des chauves-souris géantes (Perspectives, LXXI)

    Camazotz_Gargoyle_Card.pngCe texte fait suite à celui appelé Le Nouveau Bond de Pégase, dans lequel j'évoque le caractère indicible des souvenirs de mon double divin, auquel je me suis intimement mêlé au cours de mon voyage au pays des génies. Dès que j'en parle, c'est par métaphores, je ne désigne pas de réalité physique, comme j'en ai pourtant l'air.

    Mais je ne mens pas, quand je dis que, monté sur un cheval volant, je foulais une route de lumière colorée comme un arc-en-ciel et, passant par-dessus la terre, m’élançais sans retenue vers la montagne de ma destinée, où je devais trouver le secret de l’Homme Divisé – et de le réunir.

    Du moins croyais-je – grisé par ma nouvelle nature et ma nouvelle personne, le nouveau corps, le nouveau masque que j’arborais – que ce serait une voie rapide et sans obstacle. Mais à tout état il est un danger, à toute métamorphose il est une réponse du Malin, de Mardon – et des ennemis nouveaux, d’une essence adaptée et plus haute, d'une certaine manière elle aussi métamorphosée! Et j’avais beau être désormais du même peuple qu’Ithälun et le Génie d’or, je n’étais pas forcément mieux armé pour affronter les terribles chauves-souris à corps d’hommes et à crocs de lion, portant des lances parcourues d’éclairs, qui se dressèrent bientôt devant moi, après avoir surgi du détour d’un sommet, d’une montagne que je m’apprêtais à longer et à dépasser.

    Sans doute étaient-ils sortis d’une grotte. Car le jour déclinait rapidement, à mes yeux devenus scintillants, pour qui le temps n’était point le même, et se confondait aisément avec la nuit – et je voyais souvent le soleil, la lune et les étoiles ensemble, dans ce monde nouveau, plus différent encore de la terre périssable qu’il ne l’avait été jusque-là, alors que je n’étais encore que le modeste poète nommé Rémi Mogenet que personne ne connaît ni n’admire, à raison. Et, sentant les premiers souffles de la nuit, percevant ses ombres, ces êtres s'étaient, comme leurs cousines mortelles, arrachés à leur abri souterrain, et s'étaient mus vers l'air libre en troupe.

    Ou avaient-ils, de toute façon, obéi à un signal? Car ils avaient un air menaçant, et étaient comme une armée en marche. Sans attendre ils se précipitaient sur moi et mes compagnons, Ithälun et Othëcal que suivaient ses meilleurs guerriers – hommes ou femmes, tous montés sur des chevaux ailés de feu.

    En hurlant les monstres volèrent, portés par leurs ailes énormes, et leurs visages, mélanges d'hommes et de bêtes, étaient terrifiants, et sans ambages le combat s'engagea, car nous brandissions des boucliers pour parer leurs coups, et nous leur en donnâmes à notre tour, perçant les cœurs et tranchant les membres, ou simplement ruinant les ailes et les forçant à se poser à terre. Certains s'y écrasèrent, leurs ailes ne les portant plus...

    Plusieurs d'entre nous reçurent des blessures, et même deux chevaliers d'Othëcal périrent, un homme et une femme, et mon cœur fut brisé quand je vis la femme s'écrouler, car elle était plus belle qu'on ne saurait dire. Et même Othëcal cria, et se précipita furieux vers le monstre qui l'avait tuée, et lui trancha la tête de haut en bas, en mettant en pièces la protection de métal qu'il avait placée sur son crâne dans l'espoir d'éviter les coups meurtriers. Mais quel heaume aurait pu résister à la fureur flamboyante d'Othëcal, et à son épée rutilante, qui s'enfonça jusqu'au cou de l'être horrible, lui rompant les dents, faisant sortir ses yeux de la tête, et laissant les deux pans de sa tête coupée tomber sur ses épaules, affreusement?

    (À suivre.)