Savoyard de la Tribune - Page 2

  • Jean-Jacques Rousseau Savoyard?

    rousseau.jpgLa première question qui me fut posée lors de ma soutenance de thèse, après mon petit discours, vint, préalablement à tout commentaire, de Michael Kohlhauer, mon directeur de recherche, qui me demanda si selon moi Jean-Jacques Rousseau était savoyard. Je ne l'avais pas présenté comme tel dans ma thèse. Je répondis non. Mais le premier il a parlé des Alpes, me répliqua-t-on. Outre, reprends-je, qu'il a surtout parlé des Alpes valaisannes, il a constamment adopté le point de vue d'un Genevois, en parlant des Savoyards comme d'un peuple qu'il aimait, certes, mais auquel il n'appartenait pas. Dans La Nouvelle Héloïse, il marque même ce qui le sépare de la tradition savoyarde: lui est du côté de la liberté, du protestantisme et de la république, les Savoyards sont catholiques et soumis à leur roi.

    Il y a plus, cependant. Jusque dans son style, il était surtout genevois. Son rejet des figures du merveilleux chrétien est caractéristique, et impensable en Savoie, où ce merveilleux chrétien s'est bientôt prolongé vers le merveilleux païen, avec l'intrusion des fées et dieux celtiques chez Replat ou Arnollet, ou des dieux antiques chez Dantand. Même chez Jacquemoud, le lien entre les anges et les dieux païens est patent. Rousseau avait horreur de cela. Son style est tout autre.

    En un sens, il écrit mieux que la plupart des Savoyards, et c'est le cas des écrivains genevois en général, plus souples, plus naturels, plus distingués en français, leur langue première et spontanée. Les Savoyards parlaient entre eux patois et leur français manque globalement d'élégance. Je veux bien l'avouer. Il a un caractère légèrement empesé. À l'inverse, leur distanciation de cette noble langue leur a permis d'introduire le merveilleux populaire d'une belle et libérale façon, que ne connaissaient guère les Genevois, plutôt abstraits. À chacun ses qualités, pour ainsi dire. Le problème des universitaires est que, dirigés depuis Paris, ils ne peuvent s'empêcher de trouver que les facultés d'élocution et de composition, c'est à dire la capacité à parler facilement la langue officielle et d'organiser le discours, sont supérieures à l'invention ou à l'imagination. Or, c'est faux. Et le fait est qu'en termes d'invention et d'imagination, les Savoyards sont souvent admirables. Tpffer_886.jpegJusque dans leur style, comme Joseph de Maistre l'a constamment montré, ils savent être inventifs.

    Rousseau a un dynamisme et une fluidité que même Joseph de Maistre n'a pas. D'autres Genevois ont un style raffiné et pur, comme Töpffer ou Amiel. Ce n'est pas que je n'aime pas ce style, j'adore les écrivains que j'ai cités. Mais il y a une différence, qui n'est pas annulée par la célébration de Rousseau par les Chambériens.

    Je sais bien que Louis Terreaux a mis Rousseau parmi les auteurs savoyards. Il n'a pas mis Lamartine. Pourquoi? Celui-ci a bien dit: On est toujours, crois-moi, du pays que l'on aime - à propos de la Savoie. Mais si j'aime, aussi, Lamartine, lui non plus n'a pas en réalité un style typiquement savoyard. Son éloquence est toute française. Ses images abstraites n'ont rien qui le renvoient à la Savoie, à l'inspiration en fait plus populaire des Savoyards. Louis Terreaux a simplement voulu rendre hommage aux Chambériens qui ont mis une statue de Rousseau dans leur ville. Cela ne s'appuie pas sur les faits.

  • CXXX: le combat de Légion

    Nyarlathotep-02 (2).jpgDans le dernier épisode de cette geste fracassante, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il faisait face à une troupe maléfique accourant d'un souterrain obscur.

    Le premier ennemi surgit du trou noir; il avait l'air d'un gnome hideux, porteur d'une hache trois fois plus grosse que lui, et qu'il portait de ses quatre bras énormes. Il tenta de trancher les jambes du Génie d'or, mais celui-ci bondit par-dessus, et lança un rayon de son sceptre sur le petit être, qui en fut terrassé; car le trait de feu concentré l'avait transpercé par le sein gauche, et était ressorti dans son dos.

    Le second à s'attaquer au Génie d'or était longiligne et ailé, pareil à un spectre bleuâtre aux longues griffes, et le gardien secret de Paris l'abattit avant même de retoucher le sol, après son saut dans les airs, lançant un rayon de feu de son œil bleu qui atteignit le monstre à la tête, qui aussitôt se volatilisa dans un éclair d'azur.

    Puis ce fut la ruée. Une horde d'êtres difformes, ténébreux et noirs, se jeta sur lui, cherchant à le submerger. Pareil à une étoile qu'eussent assaillie des nuées d'obscurité, il brillait par les interstices de leur masse, et ses rayons semblaient repousser leurs assauts, malgré leurs cris et leurs grognements atroces. Sa clarté seule avait apparemment le pouvoir de repousser leur noirceur, et ils n'osaient le toucher, car chacun des reflets d'or de son haubert était pour eux tel qu'un mortel trait de foudre. Toutefois jetaient-ils devant eux leurs armes et leurs traits, la haine étant plus forte que la douleur, et il devait parer leurs coups et riposter sans relâche.

    Sans tarder un monceau de cadavres entoura le cercle de ses coups flamboyants, qu'aucun ennemi ne semblait pouvoir percer, si rapides étaient-ils. Il montait sur ce tas sans âme au fur et à mesure des assauts, et se tenait au-dessus de l'ennemi comme au sommet d'une montagne. Les créatures infernales rugissaient, gémissaient, beuglaient, hurlaient, mais sans parvenir à entamer le Génie d'or, dont la cape emplissait l'espace, et y ondoyait à la façon d'une nuée scintillante.

    Les étoiles s'y voyaient (était-ce en reflet ou réellement, on n'eût su dire), comme si elle eût été une porte vers le ciel, et les monstres en gémissaient derechef, leurs rayons les blessant: car ils s'étaient installés dans les profondeurs pour ne pas les voir - et n'être pas touchés de leurs traits de feu, jaillissant, à leur regard, 600_450557967.jpegd'yeux divins. Bref, leur nombre ne semblait pas devoir suffire à l'abattre quand soudain, malgré sa vivacité incroyable, il sentit cette même cape accrochée, et lui retenu par elle. Une flèche brune, tirée depuis le trou noir qui vomissait les combattants infâmes, l'avait clouée à la paroi rocheuse, derrière lui.

    Le vêtement ondoyant frémit, comme s'il fût doué de sens et possédât des nerfs, et le Génie d'or comprit qu'il fallait pour le moment le sacrifier, puisqu'il était devenu pour ses bras une gêne. Il dégrafa, d'un geste vif, ce manteau qui ondulait en plis soyeux, et son haubert doré éclata dans la pénombre, le rubis à forme de flamme qui ornait son buste jeta un rayon fin, et le tireur, embusqué et à peine visible - sa main griffue seule se voyant sur l'arc -, s'écroula mort, touché au cœur.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser la suite au prochain, qui verra un monstre innommable surgir des ténèbres, après que le Génie d'or aura reçu une blessure qui douloureusement crispera ses traits.

  • Joseph de Maistre et la réunification des églises

    52360947_2356771887891702_8795018545944592384_n.jpgIl existe un curieux chemin réalisé par Joseph de Maistre au cours de sa vie, sur un point qui l'a tant occupé: la religion. On sait que, disciple de François de Sales et des Jésuites, il a généralement défendu le catholicisme, quoiqu'il ait aussi eu en affection certains penseurs peu canoniques, en particulier Origène – et Louis-Claude de Saint-Martin. À cet égard, par le biais de l'illuminisme lyonnais, il a découvert une tradition qu'on pourrait dire plus ou moins gnostique. Après son éducation catholique, il a découvert la tradition maçonnique mystique de Jean-Baptiste Willermoz, qu'il a beaucoup aimée, avant de prendre quelque distance avec elle.

    Mais la révolution française a fait davantage, car elle l'a d'abord poussé en pays protestant, à Genève et à Lausanne, et on sait qu'à cette période de sa vie, il a fréquenté des protestants effectifs, et a appris à les apprécier, notamment madame de Staël, à laquelle il reprochait son féminisme exacerbé, paraît-il, mais qu'il aimait.

    Et puis, ambassadeur du roi de Sardaigne en Russie, il a fréquenté des orthodoxes, à commencer par l'empereur Alexandre lui-même.

    Bien sûr, dans ses ouvrages, il s'en est pris aux protestants et aux orthodoxes, défendant le catholicisme d'une façon souvent outrancière. Mais il est remarquable qu'il ait cheminé à travers l'Europe pour rencontrer les trois grandes branches du christianisme, comme s'il y avait là un souffle de lui inconnu - un enjeu karmique.

    Rudolf Steiner disait curieusement, mais avec beaucoup de profondeur (comme toujours avec lui), que ces trois branches renvoyaient aux trois expressions, aux trois personnes de la divinité. L'orthodoxie, comme d'ailleurs l'Islam, renvoie avant tout au Père, au dieu créateur et plongé dans les profondeurs de l'univers, rayonnant du passé et du premier jour des mondes. Mais l'Église catholique, on le méconnaît grandement, est liée au Fils, à l'insertion de la divinité sur le plan terrestre, à la manière dont elle y crée des choses, y modèle le monde – et souvent s'y perd, en demeurant trop proche dès l'origine du pouvoir romain, de l'Empereur. Saint Augustin, qu'aimaient si peu les théologiens grecs, disait ainsi que c'est par le Fils, le dieu incarné sur Terre, que l'homme peut obtenir son salut.

    Quant au protestantisme, dit encore Steiner, il est émané du Saint-Esprit. Il se projette vers l'avenir en admettant à l'individu la faculté de juger par lui-même, à partir de l'intelligence – de la force de penser qui est la sienne. Certes, dans un premier temps, il ne l'a fait qu'en s'attelant aux apparences sensibles, à la raison extérieure, demeurant à la surface des choses; mais il préparait le temps où la pensée entrerait dans les profondeurs des mystères en se détachant des apparences extérieures, et permettrait à chaque homme de recevoir consciemment en lui l'effusion de l'Esprit-Saint – et donc de voir clair dans l'obscurité de la vie. Cela Annonciation-miniature-Jami-Tawarikh-Rashid-Din-1314_0_730_529.jpgétait nécessité par la liberté de l'individu, qui seule pouvait rénover la vie spirituelle.

    Or, si Joseph de Maistre vouait un culte à l'institution catholique, dans les faits, il a constamment défendu son droit individuel de philosophe à percer les secrets du monde divin, notamment par le biais de l'analogie entre le Ciel et la Terre, et la création d'images, de symboles. Il a constamment, aussi, annoncé une grande effusion de l'Esprit-Saint. Et, à l'inverse, il a rendu hommage aux religions païennes, à leur merveilleux spécifique, et même à l'Islam, en citant le Coran, à propos de la sainte Vierge. Il vouait un culte à la tradition, mais attendait beaucoup de l'avenir. En un sens, et jusqu'à un certain point, il a uni les branches du christianisme dans son âme, vivant en acte la trinité dépeinte par Steiner – qui, d'ailleurs, lui rendit hommage.

  • Éducation publique et voie artistique

    riziere.jpgJ'ai critiqué la dernière fois la tendance de l'Éducation nationale, en France, à partir du principe que l'élève ne réussissant pas dans les matières intellectuelles réussira bien assez dans les disciplines manuelles, qu'on l'affirme sans preuve puisque le Collège ne contenant pas de disciplines manuelles, il n'y a aucun moyen de l'évaluer! Pour l'intellectualisme ordinaire, il va de soi que le manuel est facile, que tout le monde peut le faire, que l'évolution de l'humain a consisté à se hisser vers l'intellectuel. C'est très commode, d'avoir cette vision des choses, quand on est diplômé. Les prolétaires authentiques ont vite fait de répondre que si un professeur devait se mettre au travail avec ses mains, il mourrait rapidement d'inanition. En général, ils ont raison. Mais l'État, ne le cachons pas, accordent des privilèges aux intellectuels, il les protège et fait en sorte qu'ils soient mieux payés que les manuels. C'est un choix.

    Un choix arbitraire, en somme, et qui s'expose au retour de bâton, aux révolutions prolétariennes qui prennent le contre-pied des républiques bourgeoises en vantant les mérites du travail manuel et en pourfendant le travail intellectuel, comme on a vu dans le Cambodge de Pol Pot. Position bien sûr absurde, en tout cas autant que celle des républiques bourgeoises, et qui ne tient qu'à une forme de réaction épidermique, nourrie maladroitement des illusions de Karl Marx selon lesquelles le prolétariat est en phase avec les principes cachés de l'univers.

    La vérité est tout autre. L'homme est fait à la fois de manuel, d'intellectuel et de ce que j'appellerai le cordial - le travail du cœur. C'est précisément ce que ni les intellectualistes, ni les communistes ne veulent admettre - qu'il existe, entre leurs marottes respectives, quelque chose d'au moins au moins aussi important que ce qui les occupe: l'artistique. Entre le scientifique et le technique, il y a, fondamental, articulant les deux pôles opposés, ce qui émane de la sensibilité et touche, à ce titre, à la fois au technique et au scientifique, à la pensée claire et à l'exécution manuelle.

    Il y a peu de pédagogues qui s'en soient rendus compte, car la plupart oscillent entre les pôles sans user de trop de discernement, ils suivent aussi leur marotte. Même Rousseau s'enfermait avec complaisance dans steine.jpgl'opposition au pôle intellectualiste et bourgeois.

    Mais il y en a un, tout de même, c'est Rudolf Steiner. Les écoles Steiner proposent d'articuler le manuel et l'intellectuel autour de l'émotionnel et de la pratique artistique, et, qu'elles fassent ensuite bien ou mal, elles ont totalement raison sur le principe.

    L'école d'État, en France, est publique mais pas populaire - déjà parce qu'elle n'intègre pas le travail manuel. Même l'artistique est généralement réduit à l'intellectuel. Elle favorise donc la classe bourgeoise, la convention aristocratique, et ne concède au travail manuel que parce que les acteurs économiques réclament des prolétaires pour exécuter les tâches pensées par les élites. Les lycées professionnels étant censés fournir des salariés fiables, leurs programmes d'étude sont établis en concertation avec les syndicats patronaux.

    Tout cela rend évident qu'on part soit de préjugés philosophiques pour favoriser l'intellectuel, soit d'exigences économiques pour nourrir le professionnel, mais qu'on ne part pas de l'humain. Si on le faisait, on mettrait, comme le voulait Charles Duits, l'imagination et l'art à la base de l'éducation, et on articulerait, à partir de cela, l'intellectuel et le manuel. En général, on ne fait rien de tel, on fait tout autre chose, les enseignants eux-mêmes tirant leur position sociale et leurs salaires de diplômes où ils ont fourni la preuve de leurs facultés intellectuelles seules. Quoique décide le gouvernement, cela décide ensuite de tout.

  • La voie professionnelle dans l'Éducation nationale

    bac-pro-obm1-1024x681.jpgLe discours convenu du gouvernement français est d'affirmer que les Lycées professionnels offrent une formation idoine et reconnue, égale à celle des autres Lycées, et que l'élève qui les choisit n'est en rien en échec, qu'il s'agit là d'un beau choix. Hélas, on n'en sait vraiment rien, car dans les faits, voici ce qui se passe: dès la classe de Quatrième, on demande aux élèves qui n'obtiennent pas de bons résultats dans les disciplines enseignées de réfléchir à leur orientation - c'est à dire de prévoir l'intégration à des filières professionnelles. Mais on ne sait pas réellement si ces élèves réussiront dans ces filières, puisque le travail manuel n'est absolument pas enseigné au Collège!

    Beaucoup d'élèves rechignent - ils veulent aller en Seconde générale, et les enseignants du Collège leur disent qu'ils sont fous, ils se plaignent, ils affirment que c'est inadmissible! Mais peuvent-ils apporter la preuve que l'élève qui échoue au Collège peut réussir au Lycée professionnel et même que l'élève qui échouera au Lycée polyvalent y fera pire que dans un Lycée professionnel? Si ça se trouve, ceux qui sont mauvais dans les disciplines intellectuelles le seront encore plus dans les disciplines manuelles!

    Mais il existe bien le préjugé que le travail manuel est tellement plus facile que le travail intellectuel, qu'il est à la portée de tout le monde! On proclame qu'il est noble, mais tout de même, il est fait pour ceux qui ont échoué dans les matières intellectuelles. On affirme qu'il est digne, mais on pense que n'importe quel plomberie.jpgmaladroit en français ou en mathématiques peut avoir une adresse suffisante comme plombier ou charpentier.

    La réalité d'une telle situation, au-delà des discours convenus, a généralement amené les filières techniques sélectives à choisir de préférence les bacheliers ès sciences, qui avaient simplement prouvé leur capacité à travailler. Les patrons se plaignent assez de bacheliers de lycées professionnels qui ont reçu une formation avec laquelle leur syndicat était théoriquement d'accord - pour laquelle ils ont souvent participé financièrement -, mais qui ne savent pas travailler, ni même n'en ont l'envie. Car le fait est là: beaucoup d'élèves mauvais dans les disciplines intellectuelles le sont aussi dans les disciplines manuelles. Ne pas vouloir l'admettre en feignant de louer les filières professionnelles revient souvent à se débarrasser, en accord avec les professeurs de lycées polyvalents, des élèves globalement faibles, dont l'institution, figée et dénuée d'inventivité, ne parvient pas à résoudre le problème.

    Je sais bien que les professeurs n'aiment pas toujours qu'on leur dise la vérité, qu'ils préfèrent souvent vivre dans les fictions d'État. Mais à cet égard, l'instruction publique, en France, est profondément défaillante. Déjà, on peut se demander pourquoi il n'y a pas de disciplines manuelles au Collège, si elles sont tellement dignes et nobles. Mais comme je l'ai dit, beaucoup d'élèves ne pourraient pas même résoudre de cette façon leur problème. Ils ne sont ni manuels, ni intellectuels, mais émotionnels, et ils ont besoin d'apprendre par le moyen de l'art, qui relie la science et la technique. La sculpture est manuelle, la poésie intellectuelle, mais l'intellectuel et le manuel ne sont dans l'art que des moyens, non des fins en soi. C'est heureux. L'Éducation nationale est défaillante parce qu'elle n'est pas artistique au premier chef. C'est ce que je pense.

  • L'évolution des Ornims (Perspectives, LXIII)

    geminitwins_painted_by_ravenmoondesigns-d9px9bl.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Chef des hommes-lueurs, dans lequel je rapporte un échange oral entre un prince parmi des hommes étrangement lumineux, et ma gardienne privée, Ithälun. Ils en étaient à confronter l'autorité dont émanaient leurs lois et leurs actes. Et ils évoquaient un mystérieux Ornim - tantôt au singulier, tantôt au pluriel.

    - Ah! s'exclama Othëcal, mais de quel Ornim parles-tu, Ithälun? Tu sais qu'ils sont plusieurs, et que ceux qui t'ont parlé ne sont pas ceux dont je tiens, par mon père et le sien, mes instructions à moi, mes commandements à moi! Tu pourras dire, sans doute, qu'ils vivent au même endroit, et que ceux de qui je tiens mes lumières sont partis au loin, laissant à ceux qui s'adressent à toi le soin de diriger l'univers. Mais n'est-ce pas usurpé? Avaient-ils, ces nouveaux Ornims, fils des précédents, la sagesse de leurs pères? Je peux tout contester, si je le veux, en particulier dans mon propre royaume, et ma propre maison; et s'il est vrai que le sceptre de puissance a été donné à Solcum, et que les talismans du pouvoir cosmique résident dans ta ceinture et ton sabre, s'il est vrai que contre eux je ne puis rien, puisque tes Ornims disposent du feu des astres, je n'en suis pas moins libre d'accuser les Dieux, et de me plaindre de l'injustice des Temps! Non, il n'est pas juste que les mortels entrent ici, car ils sont indignes, et leur indignité va dissoudre la grâce de ce lieu comme une eau sale qui pollue, et emporte tout!

    - Allons, Othëcal, répliqua Ithälun, tu sais bien que ce mortel, aussi piètre puisse-t-il paraître, a les moyens, enfouis en lui, de sauver la Terre, et que tu ne les as pas. Tu ne peux pas conserver la puissance d'antan, et tu le sais: elle n'est plus confirmée par les astres, et, de cette sorte, tu ne peux plus empêcher que croissent les forces de l'hiver cosmique, et que les portes ne s'ouvrent sur les hordes de Mardon le Maudit. Le cercle enchanté tracé autour de ta maison ne pourra résister indéfiniment, il devra être brisé, et ton palais s'écrouler, et, si tu veux bénéficier d'une autre maison sur l'orbe lunaire, il te faudra seconder mes efforts et ceux du pauvre Rémi - qui n'en peut mais, et ne comprend rien à ce qui lui arrive, hélas!

    - Ah, pourquoi je n'aurais pas le pouvoir de résister au Malin! s'écria, furieux et triste, Othëcal, qui tout à coup devint flamboyant, comme si la colère et le dépit l'avaient transformé en torche. N'avons-nous pas montré l'excellence de nos coups, jadis, quand ta propre maison était en péril, et que celle d'Othëcal arriva en renfort, par pure bonté, pure charité, et qu'elle chassa, par son art du combat, les dragons les plus puissants, les spectres armés les plus forts? Tu te souviens, oui, tu te souviens de la merveille qu'était notre troupe, quand elle déchaînait le feu du ciel sur les hérauts de la Ténèbre, et qu'elle fendait les géants en deux de ses coups d'épée! Nous riions, en combattant, et personne ne nous résistait. Pourtant nous avons perdu plusieurs des nôtres - au moins douze, comme tu ne l'ignores pas: pris par surprise, ils furent percés au dos, au talon, à l'arrière de la tête, par dessous, par dessus - car nul n'aurait pu abattre un des miens, s'il lui avait fait face. Nous les avons pleurés, mais nous ne vous les avons pas reprochés. Que viens-tu donc, à présent, nous reprocher la superbe affichée depuis l'aube des siècles, et que nous avons méritée d'arborer comme autant de ces joyaux que nous arborons au front, et sur nos vêtements, et à la poitrine, et aux doigts, et au ventre, afin de lier nos ceintures enchantées? C'est donc ainsi que sont remerciés les sacrifices de jadis, et les souffrances de notre peuple, par des insultes?

    (À suivre.)

  • L'Histoire et les Cathares

    cathares.jpgLes historiens officiels tendent à nier l'importance des Cathares, en Occitanie, autant que les occultistes comme Déodat Roché ont tendu à en faire le cœur du génie occitan - son étincelant noyau -, mais caché sous les couches de rationalisme à la française, ou à la romaine. Les historiens officiels sont rationalistes par principe et, en un sens, cela les rend toujours favorables à Paris, et donc au centralisme, même quand ils disent et pensent aimer l'histoire locale: leur pensée est spontanément française, bien qu'ils ne s'en aperçoivent pas, persuadés qu'ils sont que cette pensée française est universelle et aurait pu naître n'importe où dans le monde - avec suffisamment d'Évolution. Ce n'est pas propre à l'Occitanie, j'ai rencontré beaucoup de régionalistes agnostiques aussi en Corse et en Savoie, où la culture, avant d'être assumée par la France, était essentiellement catholique. La méconnaissance des autres pays du monde fait qu'il est même difficile de se rendre compte que c'est un trait parisien, et que le particularisme savoyard, par exemple, était nourri de liens avec l'Italie baroque - telle que Stendhal l'aimait et la chantait, et telle que Dante l'a formalisée dans le merveilleux chrétien de son chef-d'œuvre.

    Comme toujours, l'argument des historiens matérialistes est d'affirmer que ceux qui ont parlé des hérésies, des conceptions merveilleuses des uns et des autres, l'ont fait parce qu'ils étaient animés par de la politique - par leur désir de pouvoir. Si Stendhal disait ce qu'il disait de la Savoie, c'était d'abord pour s'opposer, par principe, au régime français. Si tel théologien médiéval évoquait les croyances cathares, c'était pour répandre le centralisme papal, et ses dires n'étaient que prétextes.

    On m'a opposé Stendhal, lors de ma soutenance de thèse: je veux dire, on m'a affirmé qu'il ne parlait que par politique. J'ai dû répondre que ses motivations politiques n'empêchaient pas forcément la vérité de ses dires. D'ailleurs, Pierre Leroux les a confirmés, alors même que, contrairement à Stendhal, il désapprouvait ce qu'il voyait. L'un disait du bien des Chambériens, l'autre du mal, mais pour les mêmes choses constatées. Rien ne prouve que les discours des évêques sur les Cathares, qu'ils aient été ou non animés d'intentions politiques, ne se soient pas appuyés sur des faits. Il ne suffit pas de démontrer l'intention politique pour démontrer la fausseté d'observations factuelles.

    Mais le plus singulier, dans la méthode ordinaire des historiens officiels, est que l'intention politique n'est jamais démontrée. Elle est constamment supputée, et ressortit au préjugé matérialiste, que tout le monde partage. On croit qu'elle va de soi, alors qu'aucun document ne la confirme, on s'appuie sur un dogme qui aux esprits petits relève de l'évidence.

    Au bout du compte, c'est un postulat matérialiste qui pousse à nier le catharisme. Les faits disent qu'il y a bien eu une hérésie importante, nourrie de manichéisme, et que la culture occitane s'est liée en profondeur à elle. Ce n'était d'ailleurs pas nouveau: avant les Cathares, en Occitanie, il y avait eu les Ariens, avant encore, priscillien.jpgles Priscilianistes, il est constant que cette région a différé du catholicisme classique, il est véritable que cela émane de son caractère profond. Le refus de détacher le christianisme de la Nature, notamment, en est un signe clair. Il souffle des Pyrénées un air de féerie qui fait reculer le rationalisme catholique, et qui s'est aussi manifesté dans l'attaque de Charlemagne et de son arrière-garde, à Roncevaux, par les Basques. C'est indéniable, même si les historiens rationalistes tributaires de la pensée française essaient de prouver autre chose.

  • De Jeanne d'Arc à Limoux, ou les qualités provinciales

    joan-of-arc-e1479837656914.jpgJ'ai déjà évoqué le cas de Joseph Delteil, auteur d'un Jeanne d'Arc qui, en 1925, à sa parution, obtint un prix national, à Paris. Mais il composa également, en hommage à la ville qui l'a vu grandir, une Ode à Limoux, dans laquelle il attribuait, à la noble cité de la blanquette, à peu près les mêmes qualités que celles qu'il attribua aussi à Jeanne – la solidité paysanne, ou régionale, à même, dit-il, d'accueillir en son sein la divinité, loin des artifices de la cour et de Paris. Idée qu'on trouvait aussi chez Mistral, et qui le justifiait d'utiliser le provençal dans sa poésie. L'authenticité populaire et paysanne, ou celle des petites villes marchandes, était propice à l'épopée, au mythe. Jeanne d'Arc était faite pour devenir une héroïne. Dans sa pureté de paysanne lorraine, elle pouvait accueillir Dieu. Limoux aussi, puisque, dans sa netteté, dans la géométrie de ses lignes, elle était en phase avec les lois fondamentales de l'univers. C'est du moins ce que dit Delteil.

    Il affirme que Limoux n'aime pas l'imagination factice - effectivement condamnée par l'Église catholique et qui lui a fait dire, ainsi qu'à ses adeptes, que Victor Hugo, par exemple, était tombé dans la fantasmagorie illusoire, avait sorti de sa seule subjectivité des mythes absurdes. Delteil ne serait jamais allé jusque-là, sans doute, mais son refus d'accorder aux rêves une importance majeure, manifestée lors d'une enquête surréaliste (il affirma qu'il ne rêvait jamais), fait écho à ce rejet de l'imagination subjective et purement personnelle, émanant du désir, de Lucifer. Il y a là certainement un trait catholique, en profondeur, mais aussi latin, et provençal, ou occitan. Cela rappelle éminemment l'entomologiste Jean-Henri Fabre refusant de se soumettre aux théories hardies de Charles Darwin, pourtant son ami, et croyant voir, dans le réel observable, mille faits les rendant factices - ou du moins relatives. Et lorsqu'on lui demandait de créer, à la place, ses théories propres, il refusait encore, affirmant que le réel ne se résume à aucune théorie, et que l'imagination était trompeuse. Pareillement Frédéric Mistral s'était gardé de rien imaginer en dehors de la tradition.

    On comprend qu'André Breton ait été irrité par une telle position, qui cependant ne manque pas de santé, a l'avantage de s'appuyer sur des structures et des principes clairs, au sein de l'imaginaire, et d'éviter les inventions chaotiques ne se déployant pas en mythologie nette. Cela a au moins permis de créer tout un Limoux-Pont_neuf1.jpglivre, de cent cinquante pages environ, sur une femme en lien avec le monde spirituel, tandis que Breton ne créait que des bribes de mythologie, cherchant tellement l'originalité qu'il reculait, quand ce qu'il songeait ressemblait à ses yeux à du merveilleux éculé.

    Mais il y a, dans la position de Delteil, une forme de réaction face à Paris et à ses artifices qui tient de la pétition de principe - assez typique de ce qui oppose, en France, la capitale et la province, la première s'imposant par la force, la seconde réagissant violemment. À l'intellectualisme parisien, Delteil opposait le culte de l'instinct, qui était une antienne de Charles Maurras, lui aussi disciple de Mistral. Seul l'instinct était lié à la divinité, disait-il. Voire. Peut-être que le cœur, entre l'intelligence et l'instinct, et accordant les deux, doit seul être préféré. L'amour.

    À Limoux, il y a une fontaine de Vénus, sur la place de la République, et Delteil disait Limoux tellement sans artifices qu'elle était sans fontaine sculptée. Curieux. Il faudra que je regarde à quelle date et dans quelles circonstances cet édifice a été créé.

    Mais en disant vouloir s'assimiler intimement à Jeanne d'Arc, ce noble auteur a aussi marqué, au premier chef, sa volonté d'aimer. Ou de rêver.

  • Conférence sur le poète Antoine Jacquemoud

    ange.jpgMercredi 13 février prochain, chers amis, je ferai une conférence à l'Académie de la Val d'Isère, cette noble association tarine créée en 1865 par Antoine Martinet et André Charvaz, et qui avait pour devise Deus et Patria, et pour saint patron François de Sales. Elle est sise à Moûtiers en Savoie, dans l'ancien évêché, et la conférence aura lieu à 18 h 30. Elle portera sur le poète Antoine Jacquemoud (1806-1887), surtout connu pour sa carrière politique après ses années de poésie: il a été député libéral à Turin et conseiller général de la Savoie à Chambéry, et il a défendu l'intégration de la Savoie à la France en chantant que le cœur des gens allait là où coulait l'Isère (et non nos rivières, comme cela a été déformé par la suite).

    Mais ce n'est pas l'homme politique que j'étudierai: c'est le poète deux fois lauréat de l'Académie de Savoie, avec un poème en douze chants d'alexandrins sur le Comte Vert de Savoie (1844), et des Harmonies du progrès (1840), essai lyrique sur les réussites techniques de la Savoie du temps. C'est, je pense, une gageure, car cette poésie n'a pas été saluée bruyamment par la postérité, elle a même été un point d'achoppement entre le professeur Michael Kohlhauer et moi lors de ma soutenance de thèse. Lui disait que ses vers ne valaient pas grand-chose, qu'ils étaient convenus. C'était déjà le sentiment de Louis Terreaux, qui approuvait ses idées libérales et sa facilité de versification, mais condamnait ses allégories comme artificielles et factices. Le second n'est plus de ce monde, mais lorsqu'il m'avait demandé de présenter les poètes romantiques savoisiens pour une publication dans son gros livre sur la littérature de la Savoie, il m'avait précisé que je devais démontrer globalement leur médiocrité.

    Quant à Michael Kohlhauer, j'ai pu lui répondre en disant que j'avais simplement ouvert, un beau jour, Le Comte Vert de Savoie en ne prévoyant aucunement d'y prendre plaisir, juste par curiosité, et que je m'étais laissé capter - que j'avais été charmé, au fil des pages, par l'agréable éclat des figures et des images, tendant à la mythologie. Que si je reconnaissais que le récit d'ensemble était statique, puisqu'il ajoutait les conte-verde.jpgépisodes de la vie d'Amédée VI les uns aux autres, j'avais été ému par la richesse de l'imagination de Jacquemoud, qui avait mêlé le comte savoisien aux anges, aux esprits de la nature, qui avait aussi personnifié ses armes, et ainsi de suite. La morale même en était belle, parce que fondée sur le libre choix d'un individu, c'est l'idée qu'il poursuivait qui le mettait en relation avec la divinité, plus que son lignage grandiose.

    J'essaierai, mercredi, d'illustrer mon sentiment en citant des passages significatifs, qui attribuent notamment une âme aux montagnes, les dit à l'écoute de Dieu - ou un sens providentiel aux orages, ou un sens de la justice illimité chez le Comte Vert, ou des esprits, mêmes, aux machines nouvelles, et de la féerie aux ouvrages d'art du Roi. Jacquemoud était un homme remarquable, comparable à James Fazy, lui aussi auteur d'œuvres romantiques et pleines d'imagination, dans sa jeunesse. C'est ce que j'ai dit quand j'ai présenté, récemment, la poésie de Jacquemoud devant les Poètes de la Cité, à Genève. Je fais régulièrement sur ce poète des conférences, depuis un certain temps: à Moûtiers, déjà, au sein d'un salon du livre, puis à Albertville, dans le festival de l'Imaginaire de l'excellent Jacques Chevallier (il m'a filmé), et, enfin, à Genève. C'est qu'un éditeur avait prévu de rééditer son poème héroïque. À sa demande, j'avais établi le texte et écrit une préface, et je comptais présenter l'ouvrage dans ces diverses interventions. Normalement il devrait être paru depuis presque un an, je ne sais pas ce qui se passe...

    Au moins cela m'aura amené à faire ces conférences. La Providence a dû vouloir m'y pousser.

  • Les héros se disent adieu à Genève (conte mythologique de Noël, fin)

    4248f9a4fcf4d56edee6c3716126dddb.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série mythologique de Noël, nous avons laissé les génies protecteurs de Genève et de Savoie, l'Homme-Cygne et Captain Savoy, alors qu'ils venaient d'assommer l'ennemi ravisseur du Père Noël au cœur de la cité de Calvin, Mérérim démon des tempêtes.

    Ils le couvrirent de liens, et le livrèrent à la justice de Nalinë, puisqu'il avait empiété sur son domaine. Elle le mit sous bonne garde, au sein de ses prisons, au fond du lac, d'où il ne pourrait jamais ressortir. Il eut beau hurler, pleurer, supplier, siffler entre ses dents, écumer de rage, cela ne changea rien. On lui ôta les pouvoirs qu'il avait acquis, on le dévêtit du haubert qui le couvrait et, ombre enchaînée au fond du lac, il demeura tel, nu, douloureux sous le Ciel, à la merci des rayons des étoiles qui le tourmentaient comme des épingles, tant ils étaient remplis d'un amour qui le blessait. Car la bonté est pour le méchant un fer rouge, dit le sage.

    Au Père Noël, on rendit son traîneau et ses rennes, toujours entreposés dans la flèche de la cathédrale, et il put repartir faire ses cadeaux aux enfants, ou répandre sur le cœur des adultes les flammes de son amour, afin qu'ils le ressentent, et le partagent.

    Dans le Ciel, sur l'arc d'or de la Lune, là où tout est lumière, saint Salon applaudit et se réjouit de voir le monstre qu'il avait vaincu vaincu à nouveau, et qu'on lui eût trouvé une nouvelle geôle.

    On fit néanmoins une cérémonie grandiose, et pleine d'émotion, pour les quatre elfes tombés au combat, et que rien ne ramènerait jamais sur Terre, puisque leur essence luisante s'en était allée, dans la souffrance, vers les cieux. Captain Savoy, l'Homme-Cygne, la reine du Léman et saint Nicolas y participèrent. Des signes 2fcf486cf1576c0cce32819c49cbac34.jpgfurent gravés sur la flèche de la cathédrale, visibles seulement des initiés, en souvenir de leur mort, et du don de leur personne au bien. L'encre de Lune servit à les inscrire dans l'air qui demeurait sous la flèche, derrière les baies, et ils ne sont visibles, même aux initiés, qu'à certains moments privilégiés de l'année, quand certaines étoiles sont cachées par la Lune; mais nous ne les nommerons pas, afin d'éviter de susciter une curiosité malsaine.

    Puis l'Homme-Cygne et Captain Savoy prirent congé du Père Noël, qui s'en fut de son côté; ils passèrent quelque temps ensemble, discutant des affaires de ce monde, et prenant joie et plaisir à leur douce conversation, d'abord dans le palais de la reine du Léman, ensuite dans la base du Grand Bec, alors couvert d'une belle et pure neige sous laquelle les mystères de la terre renaissante déployaient leur éclat. Finalement ils se séparèrent, se faisant de mutuels cadeaux, et se promettant de se revoir bientôt.

    Telle est l'histoire à la fois belle et douloureuse du Père Noël cette année capturé à Genève, et ligoté dans la flèche de la cathédrale - et, plus brièvement, dans le puits de Mérérim, le démon des tempêtes et de la fureur des hommes, mais heureusement libéré par l'action de Captain Savoy et de l'Homme-Cygne conjuguée.

  • Captain Savoy a combattu une araignée à Genève (conte mythologique de Noël, 10)

    10371455_741599559269393_6821098895952526979_n.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série de Noël, nous avons laissé Captain Savoy alors qu'il venait de pénétrer de force dans l'antre de l'araignée géante de Genève, Ataliudh, et qu'il s'apprêtait à la combattre. Elle s'apprêtait, de son côté, à dévorer celui qu'à Genève on appelle le Père Chalande, en personne!

    Déjà elle l'avait léché de sa bave verte, l'avait comme baisé du bout des lèvres qu'elle n'avait pas, et saint Nicolas avait senti une atroce douleur envahir son pied, et une fumée acide s'en était élevée. Mais la pierre fendue par Captain Savoy arrêta ce festin, et la clarté se dégageant du gardien de la Savoie secrète emplit le puits, à la façon d'un soleil se levant dans l'obscurité. L'araignée rugit. Son cri était sourd et en même temps aigu, faisant froid dans le dos. Les Genevois qui l'entendirent crurent à la chute d'une grue, à de la ferraille déchirée.

    Captain Savoy avança dans le puits, lentement et comme s'il flottait, et le rubis de sa lance, l'émeraude de sa bague, le saphir de son front et le diamant de sa ceinture brillaient, éclairant les ténèbres de leur éclat stellaire.

    Que pourrons-nous dire? Un grand combat eut lieu entre le héros de la Savoie immortelle et l'amie de l'ignoble Mérérim. Des éclairs jaillirent, des foudres s'élevèrent, mais à la fin le monstre fut vaincu, transpercé par la lance de Captain Savoy - qui était aussi celle de saint Maurice et qui, avant de lui venir entre les mains, avait appartenu aux comtes de Savoie.

    Il n'en mourut pas; mais sa blessure était profonde, et son ennemi trop puissant. Elle s'enfuit dans les profondeurs du puits, à travers une fissure que les coups donnés par Mérérim dans le but de se libérer avaient créée; Captain Savoy ne put pas la suivre. Il la regarda s'éloigner, se glissant dans l'interstice en laissant traîner deux pattes postérieures et couler le sang de sa plaie, qui puait et était noir. Puis il délivra de leurs liens saint Nicolas et l'Homme-Cygne, et ils résolurent d'aller tous trois rendre visite à Mérérim le maudit!

    Celui-ci ne les avait point attendus. D'en haut, il avait vu Captain Savoy pénétrer le puits terrifiant, et n'avait pas osé intervenir, connaissant ce guerrier de réputation; l'éclat qui se dégageait de lui, aussi, l'avait surpris. Il pensait de toute façon que soit Ataliudh serait assez forte pour l'en débarrasser, soit que si lui le débarrassait d'elle, peut-être n'était-ce pas plus mal: oui, il eut ce genre de pensées étranges, quoiqu'il ne se l'avouât pas; car les chassant aussitôt de son esprit, il s'apprêta même à descendre aider 18097_1586924098258403_8055176817938626104_n.jpgson amie araignée, mais quand il parvint à son tour au bord du puits, tout était fini. Il s'enfuit donc.

    Les trois elfes qui restaient le guettaient, et de loin le suivirent. Dimmir, demeuré en arrière, vit venir à leur rencontre, sur un pont de cristal vert, Captain Savoy et saint Nicolas, aux couleurs si semblables, et, au-dessus, l'Homme-Cygne porté par ses ailes argentées. Il leur indiqua où s'était enfui Mérérim: en direction du lac. Il espérait, sans doute, y créer une tempête en invoquant les ondines et les sylphes et en les contraignant, malgré la puissance de Nalinë, à lui obéir. Les génies du lac et de l'air qui le baigne commençaient à se rallier à son appel, malgré les injonctions contraires de la reine du Léman, quand Captain Savoy et l'Homme-Cygne jusqu'à lui arrivèrent. Il n'eut pas le temps d'éviter leurs coups. L'un de son aile, l'autre de sa lance le frappèrent, et l'assommèrent.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, qui terminera cette saga par les adieux des héros, adressés les uns aux autres.

  • Joseph de Maistre, Français inconscient?

    Louis_XVIII_of_France.jpgDurant ma soutenance de thèse, le 20 décembre, j'ai été interpellé par Bruno Berthier, grand connaisseur de Joseph de Maistre, qui me demandait si selon moi celui-ci était un Français inconscient.

    En fait, il aurait aimé être français: il se réclamait de Jean Racine, du style de Bossuet, du siècle de Louis XIV, et on a intercepté une lettre adressée par lui à Louis XVIII lui déclarant son désir de devenir son sujet. Dans ses œuvres, il ne se référait pas aux comtes de Savoie, mais aux Francs et à Charlemagne, le seul prince temporel qu'il eût jamais chanté et dont il eût fait un héros.

    Il regardait la langue française comme quasi divine, portant les vérités saintes de la religion chrétienne - et le peuple gaulois, fait de Celtes latinisés, comme supérieur à tous les autres. Venaient ensuite les Anglais - proches au fond des Français, parce que Bretons à l'origine, puis latinisés, avant de devenir saxons.

    Cela n'avait rien d'inconscient. C'est cruel à dire pour les régionalistes, mais Joseph de Maistre jurait surtout par la France. C'est ce que j'ai dit à Bruno Berthier, qui n'a pas nié.

    Mais il y a bien quelque chose d'inconscient chez Joseph de Maistre: c'est son caractère savoyard. S'il croyait que le procédé de l'analogie pouvait exprimer, par voie d'images, le monde spirituel, c'est parce qu'il dépendait, psychologiquement, de François de Sales. Cette idée était peu répandue en France, notamment chez les catholiques. Elle l'était davantage dans le calvinisme anglais, avec John Bunyan. La Savoie était francophone, mais ouverte sur le monde germanique, Angleterre comprise. Elle était sensible aux mystères des phénomènes, et cherchait dans la nature les signes de l'action divine. C'est en tout cas ce que recommande François de Sales, affirmant la puissance de l'imagination, lorsqu'elle est mue par l'amour! Jusqu'à un certain point, c'est ce qu'accomplit Jean-Jacques Rousseau dans la Profession de foi du vicaire savoyard: inconsciemment inspiré par des prêtres nourris de pensée salésienne, il fonde sa preuve de l'existence de Dieu non sur le raisonnement abstrait, comme l'avait fait Descartes, mais sur l'analogie entre louis-de-bonald.pngl'homme et l'univers: quelque chose qu'on sent - qui apparaît comme vérité à la conscience morale -, pas quelque chose qu'on prouve par la logique extérieure.

    Maistre, en cela, appartenait au Saint-Empire romain germanique, sans même s'en rendre compte. Il aurait voulu être français, tiré par son admiration pour le siècle de Louis XIV; mais il ne le pouvait pas: sa tournure d'esprit était spécifiquement savoisienne, et lui et Louis de Bonald (son équivalent français, l'autre grand philosophe contre-révolutionnaire du temps) ne se comprenaient pas, lorsque le Savoyard fondait sa logique sur le sentiment d'un soi divin liant le monde d'en bas à celui d'en haut - l'intérieur à l'extérieur.

    Chez Joseph de Maistre, la tradition française était un choix, la tradition savoisienne un réflexe.

  • Captain Savoy est venu à Genève (conte mythologique de Noël, 9)

    13516615_10153911111252408_3304185305178877430_n.jpgDans le dernier épisode de cette série spéciale, nous avons laissé l'Homme-Cygne, gardien secret de Genève, alors qu'il venait d'être capturé par le démon des tempêtes, qui lui a annoncé qu'il allait l'emmener dans le nid d'une araignée géante pour qu'elle le dévore.

    Et ainsi fit-il: il emmena le Père Noël et le divin protecteur de Genève vers le puits qui servait de nid à son amie, ce qui conduisit celle-ci, affamée, à les suivre, et à accepter de s'y replacer. D'ailleurs, elle craignait le jour plus encore que Mérérim, et, dans sa conscience obscure, elle prévoyait qu'il aurait besoin d'elle, qu'il la ressortirait de ce puits dès qu'elle aurait disposé de ces deux proies. D'ailleurs leur digestion pouvait être longue, et elle promettait de si grandes joies, de si profondes voluptés, qu'au grand jamais l'araignée n'y aurait résisté. Les vagues raisons qu'elle se donnait pour se convaincre de se laisser enfermer étaient peu de chose, face à son désir!

    Lorsque le couvercle du puits fut sur eux refermé, l'Homme-Cygne sombra dans le désespoir. Jamais plus il ne reverrait sa mère, ni la lumière du jour. Devant luisaient les quatre yeux du monstre qui le fixaient, et de sa bouche dégoulinait une bave verdâtre, car elle salivait, en préparant en pensée un festin que longuement elle comptait savourer.

    Et ce fut son erreur. Car le dégoût qu'elle inspira à l'Homme-Cygne redonna à celui-ci des onces de force, et il put, en traversant psychiquement le couvercle de granit, projeter ses pensées non seulement vers sa mère (qu'il épouvanta, en lui montrant son sort horrible), mais aussi vers un ami qui lui était cher, et qui était le seul être d'origine humaine avec lequel il eût quelque intime contact direct: Captain Savoy.

    Dès qu'ils le voulaient, ces deux amis se parlaient à distance, télépathiquement, comme chacun de son côté ils pouvaient le faire qui avec sa mère dans le palais du Léman, qui avec sa femme dans le château de la Lune. Leur lien était si profond qu'il en était bien ainsi.

    Et, dans sa base du Grand Bec, en Tarentaise, ayant entendu cet appel, Captain Savoy, qui méditait les yeux fermés sur son fauteuil divin, ouvrit les yeux, et ils étaient éclatants, lumineux, et ils portaient en eux les c4bf58ec8978a83c613bf89600faf524.jpgpensées de l'Homme-Cygne, ils portaient en eux son appel. Il se leva, vêtit son armure (qui était en même temps son costume), et se saisit de sa lance.

    Puis il s'éleva dans les airs par la trappe soudain ouverte dans le flanc du Grand Bec, et, volant par dessus les monts enneigés, s'élançant sur le pont d'émeraude que son anneau forgeait dans l'air à mesure qu'il le lui ordonnait en pensée, il se dirigea flamboyant vers le nord, vers le lac Léman. Telle une comète rouge croisée de blanc aux curieux feux verts, ou bien telle une étoile filante munie de bras, de jambes et d'un visage, en quelques minutes il parcourut la distance qui le séparait de la noble cité de Calvin, puis fondit sur le puits qui servait de nid à l'atroce Ataliuth. Ne pouvant en briser le couvercle protégé d'un sort majeur même pour lui, il se glissa dans la crypte qui s'étend sous la cathédrale en ouvrant une brèche dimensionnelle entre les roches - ce qui se fit par un mouvement arrondi de sa lance et par un cercle tracé dans l'air de sa pointe d'or -, puis parvint face au mur du puits, moins protégé par le flanc, ainsi que sa vue perçante et pouvant traverser les pierres le lui avait montré. D'un coup de lance il le fendit. Le sol trembla. L'on crut, à Genève, à un séisme. Ataliuth leva la tête au moment où elle s'apprêtait à attraper dans sa bouche le pied gauche du Père Noël, afin de le sucer et de l'y faire fondre par son suc venimeux.

    Mais il est temps, lecteur, de renvoyer à une autre fois la suite de ce récit, et le combat de Captain Savoy contre l'araignée séculaire de Genève: cet épisode fut déjà bien assez long.

  • La grande erreur d'André Breton

    delteil-joseph-jeanne-darc-1925-1-1417020721.JPGÉtudiant, avec mon amie Rachel Salter, la tradition littéraire de Limoux, en Occitanie, je tombe sur le nom de Joseph Delteil (1894-1978), qui ne m'est en rien inconnu. Élevé à Pieusse, près de la ville à la célèbre blanquette, il a donné son nom au collège local: la première fois que je suis passé dans la ville, je l'ai perçu comme un signe que celle-ci deviendrait importante pour moi - ou que, si elle devenait importante pour moi, il le rendrait intellectuellement légitime. Il me trottait dans l'esprit depuis plusieurs années, parce que je savais qu'il renvoyait à un homme qu'André Breton avait chassé du Surréalisme parce qu'il avait consacré un livre pourtant plein de fantaisie à Jeanne d'Arc, canonisée quelques années plus tôt par l'Église catholique. Le sectarisme de Breton allait jusque-là: il voulait tellement renouveler les figures mythiques qu'il devenait l'esclave du parti rationaliste, rejetant le merveilleux chrétien.

    Je pensais que les paroles théoriques du maître étaient belles, mais que ses réalisations n'étaient pas à la hauteur. À force de vouloir faire du nouveau et de rejeter l'ancien, au fond, il ne savait plus dans quelle direction aller. Ce n'est pas, comme on l'a prétendu, que toutes les figures mythiques ou symboliques aient déjà été ressassées, qu'on ne puisse pas en faire de nouvelles; mais que l'espace laissé à l'innovation n'est dans les faits jamais assez grand pour que, à lui seul, il puisse bâtir une œuvre importante. On est toujours amené à s'appuyer sur des figures antérieures un tant soit peu. Et s'il faut bien rejeter l'intellectualisme et le dogmatisme de l'Église romaine, il est stérile de s'en prendre en bloc, sans discernement, à son merveilleux, à ses figures. D'ailleurs, Delteil rejetait bien le dogmatisme catholique - et la critique qui lui était liée l'a combattu. Seuls Paul Claudel et Jacques Maritain, défendant l'imagination libre dans le catholicisme, l'ont soutenu.

    Les Cinq Grandes Odes du premier valent peut-être, en invention fabuleuse, les plus audacieux poèmes d'André Breton. Et j'ai déjà dit ma déception après la lecture du conventionnel Nadja. Le style était beau, mais l'invention pas si riche qu'il l'avait annoncé dans ses discours. Cela relevait pour ainsi dire d'un avant-gardisme néoclassique...

    Pourquoi le cacher? Breton était sans doute jaloux de Delteil, qui avait créé une épopée avec du jos.jpgmerveilleux populaire, avec de l'audace et de l'inventivité, mais sans s'opposer frontalement à la tradition religieuse locale. Il minait ses présupposés politiques, par lesquels en réalité il s'efforçait d'asseoir son pouvoir, son autorité. Il l'a exclu définitivement du mouvement surréaliste, comme il devait bientôt le faire avec un Robert Desnos avide de créer des figures mythologiques en vers classiques - ou d'autres artistes réalisant ses desseins affichés sans pour autant reprendre ses obsessions de table rase.

    Delteil s'est moqué des artifices de Paris: bientôt, il devait rentrer en Occitanie. Je reparlerai de lui, à l'occasion.

  • Le gardien secret de Genève à son tour capturé (conte mythologique de Noël, 8)

    angel.jpgDans le dernier épisode de cette étrange petite série, nous avons laissé le gardien secret de Genève alors qu'il venait de détourner un tir de feu du démon Mérérim, qui l'attaquait depuis la flèche de la cathédrale.

    Sans attendre de nouvelle attaque, l'Homme-Cygne se jeta en avant, et, tournant autour de l'octogone de cuivre, pensa prendre de vitesse son ennemi en entrant dans le clocher par le côté droit, après avoir effectué presque un cercle complet. Mais son vol, si vif fût-il, fut arrêté net: il fut pris dans un étrange filet, puant et collant, et dont le trait le plus remarquable était qu'il semblait se reformer, et même s'épaissir à mesure qu'il se débattait. De fait, Mérérim avait arraché son amie, la terrible Ataliuth, de son puits, et l'avait pressée de l'aider, lui promettant des proies; et l'araignée géante avait tendu ce piège, que l'Homme-Cygne n'avait point vu.

    Dans le temps qui lui avait été laissé avant l'assaut de l'Homme-Cygne, elle avait pu ligoter plus avant saint Nicolas, le bâillonnant et le préparant à sa dévoration. Elle se réjouissait déjà de manger cet être lumineux, au sang pur, au corps glorieux, qui lui donnerait de la force, la ferait croître, la rendrait plus grosse encore - car elle était la faim incarnée, et cherchait essentiellement à grandir en mangeant, et en absorbant non seulement des choses, mais aussi la lumière, la chaleur, et ce qui donnait à tout être la vie! Son ambition secrète était de se répandre sur toute la Terre puis, s'en servant comme tremplin, de dévorer la lumière des étoiles - et rien ne semblait pouvoir la faire douter de la réussite de son projet. Aussi Mérérim même la craignait-il, car il prévoyait qu'elle finirait par le dévorer aussi, ne serait-ce qu'en faisant de lui un spectre sans épaisseur, après avoir aspiré sa vie. Il avait néanmoins besoin d'elle, et il comptait sur sa ruse pour se débarrasser de ce monstre, une fois qu'il en aurait fini avec lui, car elle en manquait: elle n'était que rage et cupidité, désir sombre, et soif pure.

    Sachant qu'il ne pouvait rivaliser avec la puissance de ceux qui lui seraient envoyés, si les elfes trouvaient des alliés, il l'avait délivrée de sa geôle, dont lui-même était sorti. Il lui avait tendu la main, et elle l'avait enserrée de ses fils, et s'était hissée jusqu'à lui: car les parois du puits où elle était enfermée, bénies jadis par saint Salon, ne permettaient pas qu'elle les gravît; elles étaient enduites d'un baume qui repoussait les crochets de ses pattes, et la faisait inéluctablement glisser, quand elle s'y essayait! La force de la pesanteur était trop grande pour elle, en ce trou maudit.

    Si les hommes maudissent souvent cette force de pesanteur, apprenez son utilité, lorsqu'il s'agit de faire plonger vers l'abîme les êtres impurs, et poser sur leur geôle des couvercles invincibles. Sans red eyes.jpgelle, l'horizon humain serait bouché, infesté d'ombres. Seule elle permet à l'air de rester libre et à la lumière de l'irriguer, bénie soit-elle.

    L'Homme-Cygne, prisonnier de sa toile, ne pouvait plus bouger. Il avait été vite vaincu. Mérérim s'avança vers lui, souriant, et l'Homme-Cygne put voir que ses yeux étaient plus rouges que des braises. Sans doute il avait trouvé le moyen d'encore accroître ses pouvoirs, depuis son combat avec saint Nicolas, par exemple en lui volant le sien: car c'était manifestement de ces yeux que les jets de feu vermeils étaient partis, et les avaient atteints lui et Fagir.

    Mérérim se mit à rire, le narguant. Il jouissait de sa victoire - se sentait plus fort que jamais. Il annonça qu'il allait reconduire l'amie Ataliuth dans son puits qui était désormais son nid, et qu'il ferait l'honneur à l'Homme-Cygne et à saint Nicolas de les y placer avec elle, pour qu'elle pût se rassasier de leur vue, et même davantage! dit-il en éructant de plaisir, démoniaque et immonde. Quant à lui, il demeurerait ici, quelque temps, afin de préparer sa conquête de la cité, avec les pouvoirs acquis nouvellement par la capture du Père Noël: et il montra la crosse, qui avait perdu tout son éclat, et affirma qu'il en avait pris le feu et l'avait intégré à sa nature propre, et que c'est ainsi que l'Homme-Cygne lui-même avait senti sa nouvelle puissance!

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser la suite au prochain: nous lirons alors l'intervention heureuse de Captain Savoy.

  • Christian Sorrel et la littérature savoisienne

    sorrel.jpgChristian Sorrel est un historien sympathique, professeur à l'université de Lyon, qui a consacré une partie de ses travaux à l'ancienne Savoie, et que, à ce titre, j'ai dû consulter et citer dans ma thèse de doctorat. Et s'il a des lumières spécifiques sur la Savoie du dix-neuvième siècle et en particulier sa vie religieuse, j'ai été un peu heurté, je dois l'avouer, par la manière dont, presque en passant, il porte, dans ses écrits, des jugements sur des auteurs savoisiens d'autrefois, sans les justifier. Il a par exemple, dans le gros livre qu'il a fait avec Paul Guichonnet lors du cent-cinquantième anniversaire de l'Annexion en 2010, fait allusion à une pièce de théâtre de Joseph Dessaix, représentée en 1860 et racontant comment le mont-Blanc avait été enlevé par les montagnes de Suisse. Il y a mis dedans son hymne de la Liberté, dit des Allobroges, et s'est plaint de la manière méprisante dont les Français traitaient les Savoyards. Or, Christian Sorrel dit que cette pièce a peu de valeur littéraire; et je veux bien le croire, mais il ne s'en justifie aucunement. C'est ce qu'on appelle un jugement gratuit.

    À vrai dire, il est de bon ton d'affirmer que les œuvres de la littérature savoisienne dont l'université française ne s'occupe pas ne valent rien: qu'elle ne s'en occupe pas n'en est-il justement pas la preuve? On n'aura, en disant cela, aucun collègue contre soi et, avec soi, on aura les instances qui veulent qu'on étudie de préférence la littérature française de Paris. Peu de monde pour demander des comptes - la justification d'un jugement!

    Mais le fait est que j'ai lu cette pièce - et je ne sais même pas si c'est le cas de Christian Sorrel, puisqu'il n'en donne non plus aucune preuve, ne citant rien du texte. Or, la partie sur les Français qui méprisent indûment et en parfaite ignorance de cause les Savoyards est plutôt amusante et bien vue, elle résonne de façon juste, socialement, car cela existe encore. Davantage, la fin de la pièce fait parler le mont-Blanc d'une manière séduisante, romantique et cosmique, l'assimilant à une sorte d'entité antique, préhistorique, un géant des âges obscurs, comme les montagnes du Tibet sont par les locaux assimilées à des divinités. Tout cela est plaisant et agréable à lire. Ça l'est même plus qu'un roman d'André Malraux, quoique ça tombe moins souvent à l'Agrégation de Lettres.

    Dans le même ouvrage, Christian Sorrel évoque le conflit qui opposa les historiens d'État aux autonomistes savoisiens - qui se piquaient aussi d'histoire, quoiqu'en amateurs. De nouveau, mon collègue fait comme s'il était évident que les seconds avaient tort, sans entrer dans leurs arguments. Or, il est évident qu'ils se sont beaucoup inspirés du professeur Jacques Lovie, une figure majeure de l'histoire universitaire, qui enseigna à Chambéry. Pour moi, c'est un historien qu'on n'a pas dépassé depuis, car même quand on a apporté des éléments supplémentaires, on n'a pas eu de vision plus équilibrée, plus judicieuse. On ne peut pas faire comme s'il était évident qu'il avait tort parce qu'il avait des sympathies pour l'Ancien Régime, de l'affection pour le vieux duché de Savoie.

    Dans un autre article, par ailleurs intéressant, Christian Sorrel racontait la restauration des évêchés de Maurienne et Tarentaise en 1825 en terminant son discours par l'affirmation que leur suppression, qui marianne.jpgremonte à 1966, est définitive. Si l'histoire s'appuie sur des données avérées, comment connaît-il l'avenir - qui n'a pas encore eu lieu?

    Il peut y avoir une portée prophétique à l'histoire pratiquée à l'Université – mais c'est à condition d'aller dans le sens de l'État unitaire et centralisé. Si on se met peu ou prou dans les travées d'un Jules Michelet, on peut porter des jugements péremptoires, c'est possible, et on est regardé comme étant dans la vérité historique. De fait, Marianne est un personnage historique: il appartient à la hiérohistoire avérée, il est le seul dieu dont la science française ait pu constater l'existence.

  • Le gardien secret de Genève a volé au secours du Père Chalande (conte mythologique de Noël, 7)

    43787621_2144011565928224_7781500607340216320_n.jpgDans le dernier épisode de cette série spéciale de Noël, nous avons laissé le démon Mérérim alors que, venant de capturer le Père Noël, il s'attendait à une tentative de le libérer par le secours espéré par les elfes de saint Nicolas, partis au moment de la capture.

    Or, les quatre elfes se dirigèrent aussitôt vers le royaume caché du Léman immortel, où ils avaient séjourné trois ans auparavant: alors saint Nicolas, leur maître, y était invité par la noble et célèbre reine Nalinë, et elle l'avait fêté, l'avait honoré abondamment. Tout de suite avaient-ils eu cette idée, sachant qu'elle avait à sa suite de nobles chevaliers, parmi lesquels son propre fils, le fameux Homme-Cygne, protecteur occulte de la cité genevoise.

    Passant le rocher du Niton, ils entrèrent dans le domaine de cette reine immortelle, et adressèrent leurs requêtes aux deux gardes qui veillaient aux portes, et qui les saluèrent avec joie, les reconnaissant. On ne tarda pas à les faire entrer, et ils purent expliquer ce qui s'était passé.

    La reine, en entendant ce récit, entra en grande fureur. Son fils, l'Homme-Cygne, se tenait à ses côtés. Or, lui seul pouvait intervenir. En effet, lui seul avait du sang de mortel dans les veines, étant né d'un homme aimé de sa mère immortelle, jadis. Les autres chevaliers étaient interdits d'intervention dans la cité de Genève, n'appartenant pas au peuple humain. Tel avait été l'ordre donné à eux par les dieux après leur intervention à Annecy, lorsqu'ils avaient sauvé Captain Savoy du Fils de la Pieuvre. C'était la dernière fois qu'ils avaient pu le faire car cette intervention, quoique bonne en apparence, avait modifié le cours des destinées, dans le monde périssable, et la loi divine le proscrivait. En revanche, maintenant que l'Homme-Cygne était né, il faisait aussi partie du destin de Genève et de la race humaine, et avait le droit d'intervenir. Mais seul, comme nous l'avons dit.

    Or, versant d'amères larmes en entendant le récit des quatre elfes, il supplia sa mère de bien vouloir le Elven Art 75.jpglaisser secourir saint Nicolas, et, quoique son cœur en conçût une peine peu dicible, elle accepta. Il s'arma, vêtit son haubert aux mailles éclatantes, déploya ses ailes argentées, puis repartit avec les elfes, lesquels se nommaient Toëglir, Dimmir, Balënos et Fagir.

    Sans tarder ils arrivèrent devant la flèche de la cathédrale où, de loin, les elfes fuyards avaient vu Mérérim emmener le Père Noël. L'Homme-Cygne, Ëtelder, s'adressa au démon, pensant bien qu'ils l'entendrait: il lui ordonna de relâcher immédiatement saint Nicolas - et il aurait la vie sauve, pourrait même rester libre, ce geste étant dès lors interprété comme une initiation à son rachat. Mais s'il refusait, il fallait qu'il tremblât, car il ne laisserait pas, lui, l'Homme-Cygne, gardien secret de Genève, ce crime impuni!

    Il n'obtint d'abord pas de réponse. À travers les baies, l'obscurité fut soudain transpercée de deux flammes rouges. Deux flèches rouges, purs rayons de feu cristallisé, s'élancèrent, dont l'un toucha l'elfe Fagir en peine poitrine, le tuant aussitôt, et dont l'autre fut arrêté dans sa course par l'aile droite de l'Homme-Cygne, soudain levée devant lui comme un bouclier: car il était destiné au fils de Nalinë! Le trait rouge fut détourné, et se dissolva dans le ciel blanc de l'aube.

    On entendit, derrière les baies à meneaux, un rire sardonique retentir.

    Mais il est temps, aimables lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour le terrible récit de la défaite de l'Homme-Cygne!

  • De Limoux à la Savoie

    limoux.jpgEffectuant des recherches avec mon amie Rachel Salter sur les traditions historiques et légendaires de Limoux, dans la vallée de l'Aude (Occitanie), pour préparer une promenade contée, je tombe sur la révélation qu'Alexandre Guiraud (1788-1847) est natif de la cité: il m'est connu pour avoir composé des Élégies savoyardes. Ce n'est pas qu'alors je les aie déjà lues, mais qu'elles m'ont été envoyées par une camarade engagée dans la culture du vieux duché du mont-Blanc. J'en ai le fichier téléchargé, je l'ouvre, je lis.

    Les vers sont bien frappés, et le texte n'est pas long. C'est l'histoire d'un petit Savoyard que sa mère envoie à Paris pour y gagner son pain, et qui n'y trouve pas d'espoir de survie. Cependant une voix retentit dans les ténèbres: ce sont de nobles nonnes qui, recueillant le pauvre petit, le renvoient en Savoie chez sa mère. Celle-ci a, dans sa modeste demeure, un crucifix qu'elle vénère: la Providence s'explique.

    C'est un conte catholique, qui suggère que le Christ agit dans la vie; mais qu'il le fait par l'intermédiaire de ses symboles reconnus, et des religieux approuvés. Guiraud était royaliste: le conte a sans doute une portée politique. On pourrait croire que c'est du coup conforme à l'esprit savoyard. Mais il faut voir. Que la Providence s'incarne dans des objets ou des femmes officiellement consacrés renvoie davantage au formalisme et au fétichisme typiques du gallicanisme - ou classicisme catholique de Paris. En Savoie, on pratique un art baroque qui décale le symbole officiel vers le merveilleux - les anges. Ceux-ci peuvent toujours s'incarner dans des objets et ordres religieux consacrés; mais plus souvent ils se manifestent par des êtres et des choses qui n'ont pas consciemment agi dans un sens chrétien.

    Joseph de Maistre allait ainsi jusqu'à affirmer que la Révolution avait accompli les desseins de la Providence sans que ses acteurs l'aient jamais su. Antoine Jacquemoud attribuait aux tempêtes, comme dans les Alexandre_Guiraud.jpgmythologies antiques, une signification morale. Alfred Puget faisait de même pour les éboulements et les avalanches. Les Savoyards étaient moins rivés à la forme religieuse que les Français - à la structure externe.

    Cela explique à la fois le rejet par les Français d'esprit libre de la tradition catholique, et les accommodements que les Savoyards opéraient avec leur catholicisme propre, salésien et maistrien. Certains parlent franchement, pour la Providence, d'apparitions, de fantômes, de saints célestes. C'était la méthode médiévale, néopaïenne si on veut, en réalité moins politisée, moins liée aux institutions, moins dépendantes de l'ancienne tradition romaine, qui est à la véritable origine de cet état d'esprit: ce n'est pas spécifiquement chrétien, contrairement à ce qu'on a souvent dit.

    Mais Alexandre Guiraud n'en a pas moins fait des vers sympathiques, qui montrent sa conviction que les Savoyards étaient un peuple pauvre et pieux, qui disent son admiration pour eux. Et puis il concède à la nature une forme de sainteté qu'aurait mille fois approuvée François de Sales: c'est l'amour de la mère qui est à la source du salut de l'enfant. C'est elle qui prie, quel que soit le dieu qu'elle prie. Même dans le respect des formes extérieures, le catholicisme classique est contraint d'admettre la divinité de la mère naturelle: par la vierge Marie, il se lie à la Lune, comme disait l'auteur du Traité de l'amour de Dieu. C'est touchant.

  • On a capturé le Père Chalande à Genève (conte mythologique de Noël, 6)

    spider.jpgDans le dernier épisode de cette étrange petite série, nous avons laissé le Père Noël alors qu'il venait, d'un rayon de feu de sa crosse divine, de trancher la jambe droite du démon Mérérim qui l'attaquait - et, ainsi, de le rendre boiteux.

    Mais, quoiqu'il sentît une vive douleur, il avait trop de rage et de courage pour renoncer, saint Nicolas avait d'ailleurs jeté toutes ses forces dans ce violent coup. Volant de côté, Mérérim s'élança, et, abattant sa main droite en faisant faire à son bras un cercle flamboyant, frappa le Père Noël en plein visage, maudit soit cet infâme!

    Il s'empressa de ligoter l'assommé, tombé sur le traîneau laqué, d'étranges liens qu'il faisait sortir de sa bouche, à la façon d'une araignée, et, sifflant mille injures entre ses dents, les yeux rouges de colère, de l'emporter d'un coup de ses ailes noires, pour l'emmener triomphant jusqu'à la flèche de la cathédrale, son repaire. Sans doute, il rêvait mieux: le palais du gouvernement brillait dans son esprit comme une cible. Car tel était son ardent désir: devenir le maître incontesté, quoique caché, de la république de Genève, son potentat, aspirant à souffler dans l'ombre ses ordres aux hommes devenus ses pantins, après avoir été portés au pouvoir par le peuple. Il y était parvenu, jadis, avant que l'évêque Salon ne le chassât, libérant les gens de sa présence perverse. Le maudit prélat l'avait précipité dans un puits infect, l'humiliant, lui, le prince des démons, le né du ciel, le fils des esprits d'en haut! Comment avait-il osé, ce minable?

    Le souvenir l'en cuisait, il en bavait, il en écumait d'amertume. Pendant plus de seize siècles, il s'était efforcé de briser sa prison bien close, d'entamer les parois, de percer le couvercle, en vain. Demeurant dans l'ombre parmi les monstres qu'il apprivoisait, ne pouvant pas mourir, ni réellement vivre, il était devenu hideux de haine et de vengeance projetée. Le jour de la revanche était venu, que les mortels tremblassent, dans leur sûreté apparente, et leur paix illusoire!

    En lui se développa la forme d'une araignée, sous l'effet d'un monstre plus ancien que lui, vivant dans des profondeurs par lui découvertes, car le bas était la seule voie qui dans sa prison fût molle, et qu'il pût creuser; et dans une âpre grotte, il avait trouvé ce monstre, et s'était mêlé à lui, en le fréquentant nuit et jour. Il avait acquis plusieurs de ses vertus, après lui avoir voué allégeance, il avait pris de lui des pouvoirs, et juré de lui sacrifier mille hommes et mille femmes dès qu'il serait libéré de sa prison. Ainsi renforcé, et profitant d'une occasion malheureuse, il s'était arraché à sa geôle infâme; désormais, il exultait!

    Il projetait de livrer saint Nicolas à ce monstre en guise de premier présent, comptant se concilier par là définitivement ses bonnes grâces. Car, plus encore que lui, il était un vampire atroce, dévoreur d'hommes que giants.jpgnul mortel ne saurait vaincre, et qui un jour pourrait défier jusqu'aux dieux, s'il était assez nourri de vie noble, sur terre. Il aspirait à conquérir le cercle des anges de la Lune, et, de là, attaquer l'orbe solaire. Mérérim l'accompagnerait, et deviendrait sur la Lune son homme-lige, son représentant, vicaire!

    En attendant d'offrir le Père Noël à l'araignée géante dont il avait fait son affreuse amie, il le plaça dans la flèche de la cathédrale, an fin de se servir de lui comme otage, lorsque surviendrait la réaction à laquelle il s'attendait. Car il se doutait que les quatre elfes partis chercher du secours reviendraient, seuls ou avec effectivement du secours, qu'il ne devinait cependant pas. La porte du Ciel en tout cas ne leur serait pas ouverte, il ne le croyait pas. Quels êtres sur Terre pourraient l'attaquer, lui, Mérérim le tout-puissant? Il n'en connaissait aucun. Il se voyait déjà le maître de toute chose.

    Mais il est temps, lecteurs dignes, de laisser là cet épisode sixième, pour renvoyer au prochain, qui verra l'Homme-Cygne, gardien secret de Genève, tenter de libérer le Père Noël.

  • Le dauphin dans le ciel, ou l'origine du Dauphiné

    Dauphin_of_Viennois_Arms.svg.pngOn pourrait créer des récits mystérieux dans lesquels les emblèmes des écus anciens sont des êtres à part entière, et j'ai le sentiment que l'allégorie médiévale s'y est plus ou moins adonnée - et aussi, plus tard, sous la forme de poèmes énigmatiques, William Blake. Il existe un symbole héraldique particulièrement frappant, parce qu'il a donné son nom à une province, c'est le dauphin du comté de Vienne. Il a une si grande importance qu'on a oublié qu'il s'agit du Viennois.

    Ce dauphin d'azur baignant dans l'eau dorée de sa bannière a quelque chose de si parlant, semble dire quelque chose de si profond, que c'en est troublant.

    Le symbolisme de ce noble animal est connu par divers mythes, notamment celui d'Arion (si ma mémoire est bonne), dans lequel un enfant est sauvé par un dauphin qu'il chevauche alors qu'il a été jeté dans l'eau. Dès lors, le salut par le dauphin renvoie aux figures de poètes, de saints, de prophètes emmenés dans le monde divin par un poisson chevauché, au moment où, atteignant l'horizon, au lieu de s'abaisser sur la terre courbe, ils poursuivent leur route tout droit, jusqu'à atteindre l'orbe de la Lune! Le grand poète chinois Li Po est réputé avoir été emmené au pays des dieux par un poisson ainsi enfourché, et cela a un sens profond - agréé par les chrétiens, qui ont assimilé le poisson au Christ. Par l'élément de l'eau on peut atteindre au monde divin; les formes qui y nagent sont le reflet des astres.

    L'origine, dans le comté de Vienne, de ce dauphin est mystérieuse, puisque ce pays n'a pas de mer, et certains l'ont liée à Delphes; mais je ne sais où est l'oracle du Dauphiné. Est-ce dans Mélusine, femme-poisson manifestant la grâce de l'eau, et réputée y avoir vécu? Un poète français, catholique et royaliste, en a tiré que les Alpes étaient vouées au diable - dont cette Mélusine était selon lui une figure, un déguisement. C'est une idée triste et absurde, surtout quand on sait que le diable s'exprimait, selon ce poète (appelé Parseval), par le féodalisme, le vrai dieu par l'absolutisme - et cela montre de quelle façon les catholiques français ont lamentablement pourchassé l'Imagination, et de quelle manière c'est lié au centralisme. On peut Melusine-Heinrich-Vogeler.jpgdire que celui-ci est l'ennemi du mythologique parce qu'il est rationaliste, hostile à l'Intuition, qui passe par l'image et ce qu'elle a de féminin, de fluide - de lié aux ondes, à Mélusine! Peut-être par réaction, André Breton a pris cette dernière comme symbole de l'imagination créatrice...

    Le fait est que le Dauphiné avait autrefois un statut spécial, peut-être parce qu'il était issu du Saint-Empire romain germanique et avait été acheté - et non conquis - par le roi de France au quatorzième siècle, et que ce Statut dit delphinal a été supprimé par le nivellement républicain, le rationalisme du dix-huitième siècle. Plus qu'il ne le croyait, Parseval était le serviteur du centralisme agnostique, celui qui rejette l'imagination libre comme ne disant rien du monde...

    Ce Statut explique que le Dauphin, ou comte de Vienne, soit devenu, après le rattachement à la France, systématiquement l'héritier promis à la couronne royale: un Dauphin était princier. Finalement, dans la langue, un dauphin est un héritier promis à une couronne royale: trait étrange, puisque le dauphin de l'emblème est l'ange qui emmène au Ciel!

    Son amante cependant était Mélusine, et rejeter celle-ci était condamner l'ancienne monarchie à la vacuité.