Savoyard de la Tribune - Page 3

  • Noël Communod n'est plus

    noel 220x330.jpgJ'avais ouvert sur le site de la Tribune de Genève un blog pour mon ami Noël Communod qui a été quelque temps actif, notamment lorsque lui était Conseiller régional à Lyon; il m'envoyait ses articles, et je les publiais. Car même s'il avait travaillé comme cadre dans des entreprises importantes, il n'était pas spécialement doué en informatique.

    Ses sujets tournaient principalement autour des grands projets inutiles, une tradition française - l'entreprenariat d'État censé doper une économie sinon dormante, chez un peuple latin davantage porté à attendre les bienfaits de la Providence qu'à devancer sa bonté en allant de l'avant. En particulier, il dénonçait la ligne de chemin de fer Lyon-Turin, qui allait détruire la montagne savoyarde sans réellement dynamiser un commerce très mou entre l'Italie et la France. Les autres élus régionaux s'efforçaient de l'intimider, pour lui faire abandonner ses protestations.

    Il était atteint depuis plusieurs années de la maladie de Parkinson, et il vient de succomber. Je l'aimais, il était bon et sympathique, et m'a beaucoup soutenu lorsque j'ai réclamé la régionalisation des programmes d'enseignement, y compris à l'Université quand on passe les concours de recrutement d'État. Encore une spécificité française: l'État contraint les gens à se croire unifiés, car d'eux-mêmes ils n'en ont pas du tout le sentiment! Je supposais quand même vrai le discours qui assurait qu'il y avait le pressentiment d'un destin commun, en disant que justement la régionalisation de l'enseignement le confirmerait...

    Noël Communod était intelligent et intellectuellement courageux. Physiquement, il était assez fluet, et la dureté des politiques parfois l'atteignait psychiquement. C'est un monde cruel. Le cynisme y est grand, Communod-05-1024x683.jpgnotamment lorsqu'il est question de culture: les politiques croient toujours qu'elle est d'abord à leur service, que sa vocation est de nourrir leurs discours si souvent creux... Finalement, j'ai délaissé le Mouvement Région Savoie, qu'il avait présidé, car il n'était pas prêt à défendre la liberté culturelle quand la propagande d'État assimilait tel ou tel élément culturel au Mal. Ce n'était pourtant pas que je voulusse défendre un discours haineux: seulement le choix des communes d'ériger une statue à Marie de Bethléem - dont le véritable tort, aux yeux des philosophes, est sans doute de n'avoir pas fait de politique...

    Noël Communod n'a rien pu faire, contre les voix hostiles à la défense des droits des communes en matière de culture. Il s'était déjà retiré.

    Il a beaucoup fait néanmoins quand j'ai décidé de me rendre au congrès de Régions et Peuples solidaires, le groupement de partis régionalistes auquel appartenait le Mouvement Région Savoie. C'était en Corse, près ncommunod-1024x803.jpgde Bastia, et j'ai pu me baigner, et rencontrer plusieurs membres de la famille Simeoni: Gilles était déjà maire de la seconde ville de Corse. Noël Communod, que j'accompagnais avec Claude Barbier, s'est montré très gentil, prévenant, et m'a ôté tout souci matériel. Ma vie politique devait néanmoins bientôt s'arrêter, je ne m'y sentais pas très à l'aise, j'aime mieux la poésie et les contes. Je défends surtout le droit d'en faire, face ou à côté des romans réalistes d'un Michel Houellebecq, nourris de satire et d'inutiles plaintes amères. Le régionalisme a quelque chose de romantique qui offre un lien avec le lyrisme enthousiaste; il défend les mythologies régionales, Frédéric Mistral et les autres. Mais s'il n'assume pas assez cet aspect, je m'en désintéresse spontanément.

    Noël Communod portera comme une ombre douce et claire l'élan vers la liberté culturelle des régions de France, j'en suis sûr.

  • On a assailli le Père Noël à Genève (conte mythologique de Noël, 4)

    shamans_journey_74_by_love1008.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série spéciale, nous avons laissé le démon Mérérim alors que, pressentant la venue dans l'atmosphère terrestre de saint Nicolas, il préparait son piège, rêvant de devenir maître du monde grâce aux dons de ce Père Chalande et de ses troupes d'elfes, volés, arrachés par lui aux hommes auxquels ils étaient destinés.

    Il attendit patiemment que le Père Noël se montre, et, lorsqu'il apparut, il le reconnut aussitôt. Il n'avait pas changé. À son époque, il existait déjà, quoiqu'il eût un autre vêtement. Oui, dans l'antiquité, un être semblable au Père Noël, peut-être le Père Noël lui-même sous une autre forme, vivait déjà: cela a été souvent dit. Mais il avait une allure un peu différente, et jusqu'à son âme était dissemblable, vingt siècles de méditation l'ayant changé - et surtout, la rencontre avec Jésus-Christ, sous la forme de l'Enfant Divin, dont justement on fête la naissance à Noël! C'est là un grand mystère, que l'on ne dévoilera pas aujourd'hui.

    Mais quoique Mérérim trouvât qu'il avait effectivement un peu changé, il le reconnut, et se souvint des petites guerres qu'il lui avait menées. Il fut ravi de le santa-claus-and-reindeer-georgi-dimitrov.jpgretrouver, pour se venger de lui et de celui qui l'avait enfermé dans le puits, saint Salon - car il est allié et ami de saint Nicolas, personne ne l'ignore.

    Il s'élança, porté sur l'air par ses pouvoirs, et surgit devant lui. Sa queue battait l'air, ses yeux flamboyaient. Le reconnaissant, saint Nicolas ne s'empêcher d'avoir le sein glacé. Ses cheveux se hérissèrent. Sachez que si un mortel avait vu ce démon dans sa laideur nue, il en eût été si épouvanté qu'il en eût aussitôt perdu la raison; or, à l'œil exercé et spirituel de saint Nicolas, la véritable forme du monstre n'échappait pas. Pourtant, sa foi en Jésus-Christ et sa vie au-delà des apparences du monde, qu'il avait vécue de nombreux siècles, lui permirent, malgré son effroi, de conserver son esprit intact.

    Il éprouvait surtout de la peine pour les hommes, de voir revenu d'entre les ombres cet être maudit, qu'il reconnaissait bien, pour avoir eu autrefois avec lui quelques escarmouches. D'instinct, il savait ce qu'il voulait. Il leva sa crosse (métamorphosée depuis son ascension au ciel en sceptre cosmique, arme redoutable pour les démons), et elf.jpgen fit jaillir un trait de lumière cristallisée; sans peine le monstre l'évita: il était lent, s'il était pur. Saint Nicolas ne se découragea pas, mais en fit jaillir un autre, puis un autre - et finit par le toucher. Mais l'armure du monstre était bien forgée, et ses mailles détournèrent le trait flamboyant, sans dommage pour lui. Mérérim éclata de rire...

    Saint Nicolas comprit qu'il ne lui restait plus que la fuite. Il s'adressa à ses rennes, et voici! ils bondirent en avant. Pendant ce temps, les sept elfes qui accompagnaient le Père Noël, et se tenaient derrière lui sur son traîneau, jetèrent ensemble et d'un coup des javelines dorées qu'ils gardaient en attente, afin de retarder le démon et l'empêcher d'assaillir leur maître, quand il passerait près de lui.

    Quatre l'atteignirent et l'une d'elles put enfin percer et briser le réseau de mailles d'argent qui recouvrait le monstre. Mais cela ne fut pas suffisant. Car même si du sang noir s'échappa de la plaie et forma comme une volute épaisse devant Mérérim, il n'était pas blessé assez profondément pour être empêché d'agir comme il le projetait. Tout au plus cela pouvait-il, à terme, l'affaiblir, et, sur le moment, ajouter à sa rage.

    Il est cependant temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette bataille que le Père Noël, il faut qu'on le sache, perdra.

  • On a guetté le Père Noël à Genève (conte mythologique de Noël, 3)

    26805173_378425989284464_8806306983786289850_n.jpgDans le dernier épisode de cette série spéciale, nous avons laissé le démon Mérérim alors qu'il prenait force en s'emparant de l'énergie vitale des Genevois. Ceux-ci l'attribuaient à autre chose, naïvement. Ils préféraient croire à des phénomènes observables au microscope...

    Quoi qu'il en soit, le 24 décembre arrivait. Et le démon regardait le ciel. Une étrange atmosphère y régnait. Il sentit qu'il se préparait quelque chose. Des formes lumineuses à peine visibles, précédant le chemin céleste de saint Nicolas, annonciatrices de son passage glorieux, traversèrent l'air dans la ville de Genève, réjouissant les cœurs qu'ils effleuraient, répandant même quelques éclats fins semblables à des flocons de neige. L'existence de ces êtres explique la ravissement des mortels lorsqu'il neige à Noël: elle leur rappelle les étincelles invisibles qu'ils laissent tomber de leurs mains sur eux, pour les bénir.

    Mais on sait que saint Nicolas, maître de ces anges, aime donner en particulier des cadeaux substantiels aux enfants, afin de leur signaler sa présence et celle de ses anges (que certains nomment simplement des elfes, et ils n'ont pas tort, car ils appartiennent à la classe dite des génies).

    Je sais que certains ne veulent pas croire à celui qu'on nomme le Père Noël. Mais qu'ils se disent, au moins, qu'il est celui qui souffle, sur le cœur des adultes, une joie lumineuse, et le désir, semblable à un joyau, de faire des cadeaux aux enfants, qu'ils vont ensuite acheter au magasin, loués soient les marchands qui les leur vendent!

    Et le démon Mérérim pressentait la venue de cet être polaire.jpgpuissant, désireux de rendre service aux mortels, de dispenser sur eux des grâces semblables à des étoiles tombant doucement dans leur cœur. Et il le détestait, parce qu'il pensait que ces grâces devaient lui revenir.

    D'un autre côté, s'il les touchait, il se brûlait, et elles lui faisaient plus mal que si cela avait été du poison. Il était assez inconséquent. Les démons sont de cette nature. À ses yeux, les étoiles tombant des mains des génies et des anges étaient comme des joyaux purs, qui déclenchaient en lui un désir ardent, mais qui le meurtrissaient dès qu'il les touchait. Cela le mettait en colère, il trouvait cela injuste, il se pensait la victime innocente d'une malédiction divine. Il était persuadé que s'il trouvait le moyen de s'emparer de ces joyaux, de ces cristaux qui étaient des étoiles durcies, il pourrait continuer sa métamorphose, et devenir le maître ultime des éléments, et le roi du monde. Il libérerait alors les hordes enchaînées de mauvais génies ses amis, et partirait avec eux à la conquête du ciel, pour en déloger les anges voire les dieux, affirmant sa légitimité et sa supériorité, acquérant un trône d'or qui le rendrait prince absolu, au sein de l'univers.

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode pour renvoyer au prochain, pour ce qui est relatif à la capture du Père Noël par le démon Mérérim.

  • Magie de Noël à Narbonne

    39154844_10216609084801555_7016068337759158272_n.jpgÀ Narbonne, en Occitanie, j'assistais à un spectacle de contes et de marionnettes destiné aux enfants, appelé Renata la Renne et la Magie de Noël, écrit par mon amie Rachel Salter secondée par Johan Brauns, et un élément m'a frappé par sa beauté. Car les personnages joués par des acteurs étaient soudain placés sur une petite scène au pied d'un rideau vert, sous la forme de marionnettes. Un autre espace s'ouvrait - plus intime, plus mystérieux, plus hiératique.

    Or, en son sein, une discussion s'élevait entre Renata la femme-renne et un certain Jean Gingembre, garde-forestier farouche et sans pitié, sur la Magie de Noël: le second affirmait qu'elle n'existait pas, et que l'important était de piéger les loups - pas de les apprivoiser. Le problème de Renata était en effet que le grand Caribou lui avait demandé d'inviter Louis le Loup au banquet de Noël, et qu'elle craignait de se faire dévorer...

    Jean Gingembre, tout à son matérialisme froid, essayait même de capturer le Père Noël. Finalement, des hauteurs de cette fenêtre du monde des marionnettes une poudre dorée tombait, recueillie par la belle Renata: elle matérialisait la magie de Noël, et j'adore, justement, qu'une force spirituelle soit manifestée - rendue visible par un objet devenu dès lors talisman, grigri.

    Or, dans la scène suivante, Renata, jouée par Rachel Salter, apparaissait en chair et en os devant le décor, et elle avait un sac rouge contenant la poudre jaune. À son appel, les enfants, levés de leurs 48383392_263330030983931_2639078509414187008_n.jpgchaises, venaient la chercher, et elle la leur versait dans les mains, afin qu'ils l'aident à résoudre son problème.

    Soudain, noir, grand, marchant sur deux jambes, vêtu d'une salopette bleue et joué par Johan Brauns, Louis le Loup apparaît, et s'en prend à Renata, affirmant adorer la chair de renne. À son cri, les enfants accourent pour jeter la poudre: le loup s'écroule, abattu par leur pouvoir d'anges.

    Le passage entre le monde secret, ou semi-secret des marionnettes, et les acteurs humains qui à leur tour se liaient aux enfants du public, avait quelque chose de magique en soi, qui aussi était la féerie de Noël. Comme si le monde avait plusieurs plans, et que, de plan en plan, on pouvait matérialiser la magie jusqu'à la faire venir dans le monde ordinaire. D'ailleurs, d'où tombait cette poudre d'or? Le plan, cette fois, était trop intime pour être montré. On ne pouvait que l'imaginer, ou le pressentir.

    Le loup finalement se relève et, converti au Bien, devient le bon ami de la Renne - dansant avec elle. Le retournement était sympathique, amusant. La magie ne doit pas seulement matérialiser des pouvoirs extraordinaires, comme dans la science-fiction américaine, mais aussi, et surtout, des puissances morales cachées. Ce qui agit dans le monde, et qui émane de l'amour. Cela existe plus qu'on ne croit.

  • On aurait vu Dracula à Genève (conte mythologique de Noël, 2)

    nosferatu.jpgDans le dernier épisode de cet étrange conte mythologique de Noël, nous nous sommes arrêtés durant l'évocation d'un démon resurgi des ténèbres à la faveur des recherches archéologiques récemment réalisées près de la cathédrale de Genève. Nous disions que les rayons de la Lune, qui baignaient son corps, lui donnaient une enveloppe argentée, à la façon d'une cotte de mailles.

    Plus la Lune, notamment lorsqu'elle était pleine, lui tissait ce second corps, plus il acquérait de la force, et une stabilité dans sa forme. Il prit peu à peu la semblance d'un homme, parce que c'est la semblance par laquelle peuvent se manifester sur la Terre à la fois l'intelligence et la coordination des membres. En effet, contrairement à ce que beaucoup croient, du point de vue de la nature psychique, les formes terrestres n'ont rien d'arbitraire; jusqu'à la taille importe - quoiqu'il ne soit pas possible de dire ici pourquoi.

    Mais c'était un homme paraissant retardé dans son évolution: il ressemblait aussi à un singe, quoiqu'il se tînt constamment sur ses deux jambes, et se mût avec l'intelligence propre aux hommes. Sa tête était assez grosse, et ses bras plutôt longs.

    Ses yeux étaient le seul endroit visible de son corps proprement dit, au-delà de son espèce de haubert d'argent. Ils brillaient comme deux petites flammes, parfois peu visibles, parfois davantage, et tournaient à la semblance d'une diffuse spirale, au fond de ses orbites creuses.

    Il avait des membres puissants, noueux et musclés, et sa grande différence avec le singe ou l'homme était les deux cornes luisantes qui ornaient son front. Un fouet semblait luire dans sa main, mais on ne savait point s'il ne s'agissait point de sa queue, car elle était mouvante et vive, comme un serpent, et tantôt paraissait attachée à sa main, tantôt à son échine: elle ne paraissait que par éclairs, à l'œil mortel.

    Derrière lui, y avait-il des ailes? En tout cas elles n'étaient revêtues d'aucune maille argentée, comme le reste du corps. Pareilles à sa queue, elles n'étaient que des lueurs vives, apparaissant par éclairs. Mais il volait dans les airs: de cela on était sûr. Certains, le voyant, le prenaient pour une machine inconnue, venue d'une knight_of_crows_by_jameszapata-d71qp5z.jpgautre planète; mais il s'agissait du démon Mérérim, qui volait au feu de la Lune.

    Derrière lui, quand aucun reflet d'argent ne s'y voyait, quand aucun diamant ne semblait y jeter son éclat, on croyait voir deux grandes ailes d'ombre, battant l'air. Sans épaisseur sensible, il était difficile de les distinguer; mais derrière ce démon les étoiles disparaissaient - ou bien les lumières de la ville, s'il volait bas -, comme si un manteau buvait leur clarté, ou que ses ailes fussent des failles dévorantes, pour la lumière qui luisait.

    Certains, qui l'aperçurent, pensèrent que le célèbre comte Dracula s'était installé à Genève; on ne fit que rire. En un sens, à raison; mais en un autre, à tort. S'il ne s'agissait pas de Dracula, il s'agissait bien d'un être équivalent, à l'essence similaire, et aux agissements semblables. Car dès qu'il eut assez de force pour se mouvoir et sortir, ne serait-ce que quelques instants, hors de la flèche protectrice, il prononça un sortilège par lequel il put aspirer le souffle intime des êtres humains passant à proximité - et aussitôt l'on voyait ces hommes et ces femmes subir un malaise, avoir les genoux qui tremblaient, et ils portaient la main à leur cœur comme s'ils étaient frappés d'un trait soudain, victimes de ce qu'on appelle le mauvais œil, celui du démon Mérérim! Ils vacillaient, chancelaient, certains, les plus faibles, s'évanouissaient. Il s'agissait, en vérité, d'une attaque occulte, mais les médecins (évidemment) ne le démêlèrent jamais. L'un d'eux parla un instant d'un air mauvais, de miasmes morbides; mais même lui fut rabroué avec vigueur, et on affirma que ce n'était là que l'effet d'un microbe, se transmettant d'un homme ou d'une femme à un ou une autre, par le moyen d'une toux, d'un éternuement, voire de touchers plus intimes. On évoqua une sorte de grippe. On s'aveuglait, comme toujours. D'un autre côté, face au mystère, on demeurait prudent: on savait que beaucoup auraient pu inventer mille choses fausses. Du coup, on interdisait aussi l'énoncé public de vérités profondes. Tel est le lot de l'être humain, qui ne se fie qu'à son faible entendement!

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là ce conte; la prochaine fois, nous saurons comment Mérérim captura effectivement le bienfaiteur bien connu des enfants de Noël.

  • Le Père Noël attaqué à Genève (conte mythologique de Noël, 1)

    fleche.jpgLa nuit dernière, m'a-t-on raconté, un événement douloureux est advenu à Genève: le Père Noël a été capturé par un spectre qui le guettait depuis la flèche de la cathédrale, où il s'était dissimulé. Il y était arrivé au mois de mai, quand les fouilles archéologiques dirigées par Charles Bonnet l'avaient libéré de son antique prison - dans laquelle l'avait jadis jeté saint Salon, de par la puissance de sa Crosse. Le monstre avait pris possession de plusieurs habitants de Genève, et il avait des sbires qui déclenchaient des tempêtes sur le lac, et répandaient des maladies.

    Son nom avait été révélé par l'un de ceux dont il avait pris possession: Mérérim; et il avait annoncé que les démons déclenchant les tempêtes et provoquant les maladies agissaient sous ses ordres.

    Or, saint Salon avait jeté un puissant sortilège, et des témoins avaient vu des rayons sortir de sa Crosse, et enserrer, ainsi que des cordes d'or, un monstre à la forme hideuse. Puis, le digne évêque, par le pouvoir de sa main levée et de son regard luisant, l'avait projeté dans un puits infecté qui se trouvait près de la cathédrale, et, sur son indication, on avait surmonté le puits d'un épais couvercle. Une bénédiction, sortant de la bouche étincelante du Saint, avait été placée sur ce couvercle, et le monstre avait été maintenu dans cette geôle durant de nombreux siècles.

    Les fouilles archéologiques, sans doute, sont indispensables à la science des temps anciens; mais elles ne sont pas sans danger. Si elles sont réalisées sans connaissance approfondie des secrets d'antan, elles peuvent mettre à jour des mystères proscrits par les sages, et jeter l'humanité dans un grand désarroi. Durant plus d'un millénaire, les autorités religieuses avisées avaient interdit toute recherche, pour ne pas déterrer le monstre. Mais on oublia finalement le sens de l'interdit, et on crut qu'il s'agissait seulement de combattre la science. Les prêtres, devenus eux-mêmes ignorants, ne surent point justifier leurs paroles, et tumblr_nqeeu2ySos1rcp7bmo1_500.jpgl'interdit sacré fut rompu, au sein des consciences. La proscription s'évanouit, et la soif de connaissance fit le reste.

    Le 13 mai dernier, à quatre heures vingt-trois de l'après-midi, le couvercle qui avait scellé la malédiction fut soulevé, le puits redécouvert, et l'entité hideuse qui y avait séjourné plus de quinze siècles sans périr fut libérée. Lorsqu'elle s'échappa, les étudiants attelés à leur tâche sentirent comme un souffle froid, et une jeune fille, à la sensibilité bien développée, perçut alors comme une ombre en elle-même; elle crut entendre un cri de joie étouffé, puis un éclat de rire. Un vertige la saisit. Une de ses amies, qui l'accompagnait dans sa tâche, la prit par l'épaule, et lui demanda si cela allait. Elle retrouva ses esprits, et chassa le souvenir de cette hallucination sonore. Mais elle me l'a racontée, depuis: il lui était revenu, un matin, après avoir fait un rêve étrange que nous ne dirons pas ici. Le nom de cette étudiante devra aussi rester secret: il ne saurait être question de donner prise à la curiosité malsaine! Elle me l'a fait promettre, et il n'en était pas besoin: je suis convaincu que c'est ce qu'il faut faire.

    Depuis cette date, le démon s'est réfugié, ai-je appris, dans la flèche de la cathédrale, et si, le jour, il se cachait soigneusement, la nuit, dès que la Lune paraissait, il se laissait baigner par sa lumière. Car, fait extraordinaire, elle le revêtait d'une sorte de corps, tissait autour de lui comme une armure, un haubert d'argent. De loin il ressemblait à un chevalier de petite taille, mais derrière les mailles luisantes n'apparaissait nulle chair, seulement de l'obscurité, le vide de la nuit.

    La suite de ce récit étrange sera donnée une fois prochaine.

  • Jeux d’ombre: François de Sales et Théodore de Bèze

    bezz.JPGIl y a comme une image luisante, dans l'ombre profonde du temps, qui montre François de Sales rendant visite, à Genève, à Théodore de Bèze: elle dure, éternelle, comme fixée dans la lumière dont l'air s'imprègne.

    Je ne sais ce que le successeur de Calvin a dit après cette rencontre, seulement ce que l'évêque de Genève a rapporté: Théodore de Bèze aurait eu des mots peu philosophiques...

    Je me dis, parfois, que je devrais en apprendre davantage sur la pensée et les paroles des grands réformés francophones, mais leur rejet du merveilleux me rebute. J'ai aimé les écrits latins de Sébastien Castellion - le Savoyard réformé du Bugey, rival malheureux de Calvin dans l'éclairement des consciences de Genève -, car ils mêlaient les faits évangéliques au merveilleux de Virgile, et le fait est que, en Allemagne, ses églogues chrétiennes ont eu beaucoup de succès. Mais le rationalisme français a déteint, de mon point de vue, sur le protestantisme de Calvin, qui s'est contenté de célébrer les vertus bibliques. Je suis plus attiré par les protestants anglais - qui, depuis John Bunyan, osent créer des figures fabuleuses en s'appuyant sur l'allégorie et le principe de similitude (entre le monde physique et le monde moral) - en fait, comme François de Sales. L'aboutissement en est George MacDonald et C. S. Lewis - voire H. P. Lovecraft. Mais j'y reviendrai un autre jour.

    Il y a, dans l'acceptation du mystère insondable, chez François de Sales, sans recherche d'explications intelligentes, quelque chose de touchant, qui rappelle la foi naïve des Savoyards autrefois, leur culte des anges qui était si profondément lié à leur attrait pour les fées, les lutins des eaux et les esprits du foyer - les sarvants -, bien qu'il fût aussi combattu par les prêtres. Il ne faut pas regarder les choses de façon abstraite, depuis les hauteurs de la théologie: François de Sales, en exorcisant les maisons de leurs génies hostiles, de leurs esprits frappeurs sources de désordres, admettait leur existence; et le fait est qu'un génie mal honoré, dans le paganisme, créait bien du désordre aussi, et que les vertus chrétiennes, pour François de Sales, étaient bien le meilleur moyen de placer les anges, les bons esprits du ciel divin, dans les maisons John_Bunyan_by_Thomas_Sadler_1684.jpget les familles. Or, même si les Savoyards sacrifiaient à l'antique à ces génies, leur donnaient du lait et des grains, c'était aussi une façon de leur marquer de la bonne volonté, et de veiller, le reste du temps, à ce que les actions fussent conformes aux principes sacrés de la famille et du foyer. Le sarvant pouvait prendre l'apparence d'un ange plus souplement qu'on le croyait, et le rationalisme qui refusait aux anges la possibilité de vivre parmi les familles, dans la campagne ordinaire, s'opposait davantage, évidemment, au culte des sarvants - assimilés aux illusions du diable.

    La contemplation naïve du mystère insondable serait plus sympathique encore si elle n'avait pas mené à une étrange bizarrerie, l'agnosticisme dogmatique qui refuse à la raison de pouvoir pénétrer les mystères quels qu'ils soient, et qui bloque jusqu'à l'élan protestant qui le pensait vaguement possible. Il y avait une hésitation, et l'esprit catholique appliqué au rationalisme a tranché – mais dans le mauvais sens. On peut, certes, accepter des incapacités particulières répandues; mais pas d'affirmation péremptoire qui interdirait à tout le monde d'essayer...

    C'est pour cette raison, en vérité, que la rencontre de François de Sales et de Théodore de Bèze luit toujours dans la brume des songes: on pressent que leur rencontre aurait dû faire naître un être nouveau, comme la rencontre du Mystère et de la Pensée, ainsi que même Joseph de Maistre plus tard l'a tentée - ou, dans le monde calviniste, John Bunyan.

  • La flèche du Scythe de Sébastien Morgan

    fleche-du-scythe-c1-6x9.jpgJ'ai lu un roman de fantasy en français qui m'avait été envoyé par son auteur, appelé La Flèche du Scythe, et ce qui y est remarquable, c'est la profusion du merveilleux, mêlé libéralement à l'histoire romaine. J'ai lu quelque part que la fantasy à la française consisterait à ne mettre, dans une histoire intelligemment écrite, du merveilleux que par touches, ce qui n'a rien de révolutionnaire, puisque le roman historique du dix-neuvième siècle procédait déjà ainsi, intégrant le merveilleux aux vieilles croyances: les meilleurs auteurs laissaient même le doute sur leur réalité possible. C'était Gustave Flaubert, Victor Hugo, Alfred de Vigny, Jacques Replat, François Arnollet - c'était en fait très courant. Quelques-uns même affirmaient le merveilleux, tels Antoine Jacquemoud, Maurice Dantand, Louis Jousserandot, Charles de Coster: tous auteurs dits régionaux. Or, l'auteur de La Flèche du Scythe, Sébastien Morgan, est belge, c'est peut-être pour cela qu'il ne suit pas la règle française, et qu'il se permet de placer beaucoup de fantastique dans son roman. Il pourrait être, en un sens, l'héritier des Jean Ray, des J. H. Rosny aîné - des Belges qui, nourris de culture et d'imagination populaires, voulaient éviter le classicisme parisien - ou l'évitaient spontanément.

    Sa fantaisie est chatoyante, agréable, puisant aux mythes, colorée, expressive, visuelle, inspirée par le cinéma américain le plus débridé, avec de beaux elfes maléfiques qui se matérialisent et se dématérialisent à volonté, une sorcière qui jette des boules de feu, des ondines qui vivent dans un superbe monde à part où s'initie le héros, des griffons servant de montures, et ainsi de suite. On se dit: enfin quelqu'un qui ose.

    Trop? Il n'y a jamais rien de trop, si la structure qui soutient les éléments est suffisamment solide, afin que l'ensemble soit équilibré. On a reproché à Sébastien Morgan des erreurs d'expression: il semble, enthousiasmé par sa propre inventivité, avoir été pressé de publier. Peut-être que son style prosaïque et familier convient modérément aux figures mythologiques dont il use, et dont l'essence, de mon point de vue, est poétique.

    L'intrigue est également bizarre: je ne suis pas parvenu à en saisir le sens. Quelle providence a pu se tenir derrière? Aucune, peut-on penser. Les choses arrivent peut-être au hasard, d'une manière absurde. Mais si sur terre il y a des elfes, pourquoi n'y en a-t-il pas aussi dans la destinée? C'est à dire dans le ciel, parmi les astres? Car c'est bien les astres qui dirigent la vie terrestre: quoique disent (sans réfléchir) les sceptiques, c'est bien le jour et la nuit, la succession des saisons, des mois, des années, qui organisent le temps qui sebastien-morgan-2.jpgpasse. Or, nous le devons aux astres, aux mouvements que la Terre effectue relativement au Soleil, ou que la Lune effectue relativement à la Terre (pour les mois). Curieusement, le temps qui passe ne semble pas, chez Sébastien Morgan, avoir aussi son merveilleux...

    Ce n'est pas qu'on attende forcément une fin heureuse: la tragédie avait aussi ses dieux vengeurs. Mais on n'attend pas une fin absurde, soumise à la mécanique des caprices humains. Au moins qu'on montre, derrière ces caprices, des dieux qui s'amusent!

    Mais que je n'aie pas compris le déroulement des événements n'implique pas l'absence de sens. Peut-être que tout s'éclairera dans les tomes suivants, annoncés!

    Le livre vaut en tout cas pour son fantastique chatoyant, et frappant.

  • CXXIX: l'arrivée de Légion

    28168111_296168310911779_3364888176681287680_n.jpgDans le dernier épisode de cette série fabuleuse, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il venait de blesser son ennemi le dragon flamboyant, et qu'il le voyait arriver vers lui, ondoyant comme un serpent prudent, quoique déterminé.

    Don Solcum se mit en garde, tenant son bâton cosmique devant lui, tige de clarté dorée dans l'obscurité du souterrain maudit. Au fond de cette caverne, seuil de l'abîme, l'émeraude de son pommeau brillait comme l'étoile de Vénus, repoussant les souffles sombres. Ses yeux de saphir aussi luisaient, morceaux de Jupiter. Et sa cape ondoyait sur ses épaules, semblant mue par sa volonté propre, palpitante et nerveuse; car il n'y avait dans ce lieu maudit aucun vent: ses mouvements rythmés répondaient, apparemment, au battement de son cœur, aux flux de son sang, et son ondoiement suggérait une mélodie, reflet de celle des étoiles. Quand le dragon l'aperçut, il tendit l'oreille, et eut, effrayé, un mouvement de recul, comme s'il avait entendu le chant d'un ange, qui l'avertissait. À ses propres ondulations serpentines faisaient miroir celles de la cape du génie, et leur puissance menaçante surplombait la sienne comme venant de plus haut, comme obéissant à un souffle plus profond. Il ouvrit les yeux, et hésita.

    Le génie parisien en profita pour lancer une attaque inattendue: sa cape s'élança vers le monstre, enserra ses pattes, puis son corps, et voici! le gardien de France se jeta en avant, le sceptre brandi devant lui, et, sans autre, l'enfonça dans le ventre de la bête immonde. Aidé par sa pointe effilée à la volonté du Génie d'or, il ressortit par le dos, et le monstre hurla, ou plutôt rugit. Solcum ferma les yeux, affermit sa pensée - et le long de son sceptre des éclairs en fusèrent, qui se répandirent dans les membres du monstre, et le firent rugir de plus belle. Puis, le génie arracha son sceptre dans une gerbe de sang noir, le leva au-dessus de sa tête, et l'abattit d'une force inouïe sur le crâne allongé du dragon, le réduisant en bouillie, répandant sa cervelle, dispersant les morceaux d'os. Un cri affreux se fit entendre dans tout le souterrain, qui en trembla.

    Le Génie d'or reconnut la voix de Fantômas. Il savait ce qui l'attendait. Il se tourna vers le trou noir qui prolongeait son chemin vers la forteresse perverse, et attendit.

    Un bruit sourd et lourd ne tarda pas à se faire entendre. Un piétinement multiplié emplissait le puits sans fond - et des cris, et un cliquetis d'armes. La menace arrivait, et voici! elle s'appelait Légion.

    Le Génie d'or tint fermement ses pieds au sol, serra dans son poing son sceptre d'or - dont la gemme s'alluma, luisant d'un éclat jusque-là inouï, et jetant son feu vert dans toute la salle, où s'était tapi le dragon. Les restes sanglants du monstre tressautèrent, lorsque les rayons en parvinrent jusqu'à eux.

    Le Génie d'or, dans les ténèbres, scintillait. Son armure rutilante éloignait l'esprit obscur, ses yeux flamboyants faisaient reculer les souffles du mal, et le rubis de sa poitrine, aussi, en s'allumant, repoussait ces maufaés! Quant à sa cape, elle lançait ses reflets d'or ordinaires en ondoyant autour de ses épaules 2c001789bdd5358c40a7d3ba1297e4d5--saint-michael-michael-okeefe.jpgcomme la raie ondoie sur le sable, au fond de l'eau. Jamais on n'avait vu génie si beau, faisant face aux hordes de Mardon et de ses sbires. La bataille allait être terrible. Les dieux, les anges regardaient Don Solcum, depuis leurs planètes et leurs étoiles, et, pour la plupart, le remplissaient de leurs encouragements scintillants. Les démons des profondeurs, au contraire, scrutaient de leurs yeux de braise l'armée qui allait s'opposer à lui, espérant son anéantissement, et soutenant ses ennemis de leurs flammes. Parmi les anges, quelques orgueilleux, à vrai dire, trahissant les autres, appuyaient cette armée maudite en secret, regrettant l'évolution des siècles, et la prise de pouvoir des hommes voulue et illustrée par le Génie d'or, et Ithälun. Car en Solcum, toujours, l'esprit de Jean Levau demeurait, acquérant l'expérience du monde des génies, et s'assimilant peu à peu à Solcum même, se confondant avec lui, et ne vivant plus ce qu'il vivait dans un rêve obscur, mais comme en pleine clarté d'éveil - tel un songe se déployant en réalité nouvelle, ou quelque dimension parallèle où sa vraie vie, il le comprenait à présent, se déroulait!

    Mais il est temps, digne lecteur, de laisser là cet épisode, et de laisser, pour le prochain, le récit du combat contre les hordes noires sorties du trou de ténèbres.

  • La Liberté et les Gilets jaunes

    gilets.jpgLe mouvement des Gilets jaunes a eu d'emblée ma sympathie, parce que je réprouve les taxes incitatives et punitives, comme contraires à la liberté. Et puis il était populaire et non centralisé. Mais il a publié une Charte dans laquelle il demande des choses fondamentales pour la liberté des citoyens, et que ne demande aucun parti: car lorsque les partis parlent de liberté, c'est soit au profit des collectivités, c'est à dire des politiques qui les dirigent - eux -, soit au profit des acteurs économiques - leurs amis, ou donateurs -, alors autorisés à enfreindre les lois morales sous prétexte que l'argent rapporté fera le bonheur des peuples. Aucun ne pose en principe la liberté qui compte vraiment, celle qui a trait à la sphère culturelle, et au sein de laquelle le citoyen est en réalité en opposition à l'État unitaire et centralisé.

    Les articles 15 et 16 de cette Charte officielle des Gilets jaunes posent clairement le problème, en demandant la suppression des subventions aux médias, lesquelles servent en réalité à assurer à l'État une forme de propagande; et en exigeant que ce même État ne s'ingère pas dans les libres choix des familles en matière d'éducation et de santé. Car là encore, il utilise son pouvoir pour servir ses intérêts - et répandre sa doctrine préférée.

    Globalement, celle du rationalisme philosophique. Je veux dire en France. Ailleurs, ou dans un autre temps, ce sera celle du catholicisme ou de l'islamisme: peu importe. Ce qui compte, c'est la liberté individuelle, car dans la sphère culturelle, ce n'est pas la Providence, qui importe au premier chef, mais l'Esprit; et ses langues de feu sont au-dessus de toutes les têtes: la tentative de confiscation de l'Esprit par les philosophes, professeurs et journalistes agréés par le Gouvernement est grotesque, et contraire à l'évolution humaine.

    En éducation, s'agit-il de créer des pions du Système, comme on dit, ou de soutenir les familles dans leur effort d'épanouir des êtres humains? La réponse est évidente. L'État n'a pas à chercher à enlever les enfants aux familles pour leur imposer une culture qu'il juge supérieure parce qu'en fait c'est celle de l'Oligarchie, et qu'elle infériorise ceux qui ne la possèdent pas spontanément – héréditairement. Elle tend à les soumettre, et permet leur exploitation: pourquoi le cacher? À cet égard, le socialisme avait raison.

    Pensons seulement à ceci, que les familles transmettent des traditions régionales que l'État refuse de transmettre; c'est complètement anormal. Un professeur d'histoire a pour devoir d'approfondir les parts d'histoire locale que les familles évoquent brièvement le soir, ou pendant les vacances. Pareil pour la Pestalozzi_Porträt.jpglittérature. Et les langues, et tout. Le grand Pestalozzi disait que les professeurs étaient au service des familles, et il avait raison. Ils ne sont pas semblables à ces prêtres qui arrachaient les enfants aux parents pour leur faire abandonner le paganisme, en Amérique. Ils ne doivent pas l'être. L'État républicain qui croirait légitime d'arracher les enfants aux traditions régionales de façon indifférenciée, serait bien un État colonial, qui priverait de liberté les individus. Pour son propre profit. Il ne ferait que détourner dans son sens la démarche des missionnaires religieux d'autrefois, au lieu, comme il pourrait le prétendre, d'émanciper les peuples.

    Les Gilets jaunes ont donc raison. Les choix relatifs à la médecine doivent également être respectés: les médecines alternatives n'ont pas à subir le despotisme de l'État. Si elles sont choisies, elles sont valables! Aucune philosophie supérieure ne peut être imposée légitimement, même approuvée par des gens qu'on croit intelligents. Pour la première fois depuis longtemps, la liberté vraie a été défendue en public.

  • Arianisme et nature humaine

    Baptism_of_Christ_-_Arian_Baptistry_-_Ravenna_2016.jpgL’arianisme est une hérésie chrétienne d'origine orientale qui, selon l'Église catholique, accordait trop à la nature, à la tradition - à ce qui était rassemblé sous le symbole du Père -, et assimilait la divinité au passé, aux causes, à l'action créatrice. En puisant dans ses profondeurs, on découvrait les sources de la vie, peut-être en remontant à une antérieure, et on était empreint du sentiment de la destinée - de ce qui dans l'existence apparaît comme fatal. On était dans ce que Pierre Teilhard de Chardin appelait le fatalisme de l'Orient, et Henry Corbin affirmait que cette sorte de christianisme était en réalité proche de l'Islam, qui est au fond aussi une hérésie chrétienne d'origine orientale.

    Le symbole de Jésus, en effet, en était changé dans les deux cas, puisque sa divinité était réduite: si le Coran admet bien qu'il est né d'une vierge et d'un ange, il n'admet pas qu'il ait reçu la divinité au sens propre, réservée, en son sein, à un dieu Père et auteur de la Nature. Dans le langage des initiés chrétiens, cela revenait à dire que le Fils n'était pas consubstantiel au Père. Or, les Pères de l'Église étaient formels: le salut venait essentiellement du Fils, parce que, unissant la divinité et l'humanité, il montrait le chemin de la divinisation aux humains. Puisque l'humain était ainsi consacré, il en allait de même de la pensée qui éclairait les libres choix, et ainsi se trouvait aussi consacrée la pensée rationnelle héritée des Grecs - et pratiquée plus mécaniquement (notamment dans la sphère politique) par les Romains. C'est bien ainsi qu'est née la modernité philosophique, et même le rationalisme. Je veux dire: comme voie commune. Car jusque-là, ce n'était réservé qu'à quelques-uns.

    On peut trouver cela étonnant, le rationalisme ayant combattu le catholicisme, mais le christianisme médiéval avait accueilli bien des croyances païennes, et les vieux dieux étaient revenus sous les traits des anges - anges.jpgespèces de dieux moralisés. Les débuts conceptuels du christianisme, quoique empreints d'un enthousiasme qui manquait aux païens, devaient beaucoup à la philosophie antique. On le sait peu, et moi-même, lorsque j'ai commencé à lire les chrétiens des premiers siècles, je ne m'en doutais pas: je croyais que, comme leurs successeurs médiévaux, ils accordaient beaucoup au merveilleux. Mais ce n'est pas tellement le cas. À maints égards, les moqueries du poète chrétien Prudence, au cinquième siècle, annoncent celles de Voltaire: or, elles sont dirigées contre les croyances païennes.

    L'évolution de la pensée occidentale est plus compliquée que certains veulent le croire, et le christianisme a bien répandu le rationalisme dans le monde occidental. Or, l'exclusivité du Fils peut aussi empêcher d'accéder à l'Esprit, et c'est ce qu'ont obscurément ressenti les Protestants, qui réclamaient la liberté individuelle, puisque chaque esprit est le reflet de l'Esprit. L'institution humaine émanée de l'intelligence ne pouvait pas diriger tout. En un sens, l'individu devait aussi pouvoir se référer à la Nature, s'il le voulait, puisque l'Esprit lie aussi le Père et le Fils, les équilibrant idéalement. C'est pourquoi il existe un besoin légitime de réhabiliter les hérésies, dont l'arianisme. Cela ressortit à la liberté individuelle, l'esprit seul ne pouvant s'appuyer sur rien.

  • La pourriture comme phénomène global

    pomme_pourrie.jpgOn fait de la pourriture un phénomène essentiellement physique, provoqué par les microbes, mais il est partout ressenti comme également moral: l'animal et le végétal qui ont cessé d'être bons à manger semblent avoir intégré le principe de la mort, qui donne des maladies. La correspondance morale de cette évolution du vivant est connue: on parle de corruption des mœurs pour désigner les maladies de l'âme - ce qui la fait tendre à la mort, l'anéantissement intime.

    Mais la vie, plus qu'on ne croit, est une qualité morale donnée à la matière, et il serait absurde de ne pas regarder la vie comme supérieure à la mort: il ne s'agit pas de deux états spirituellement indifférents. Les microbes, de ce point de vue, sont la manifestation d'une corruption morale. D'ailleurs, s'ils étaient grossis, artificiellement, par des microscopes, et confrontés à des êtres humains, on retrouverait le modèle héroïque d'Hercule affrontant des monstres informes - répété et répercuté, en réalité, dans les récits et images de cosmonautes du futur se défendant contre de hideux extraterrestres qui ont justement l'apparence de microbes géants.

    La portée morale en est évidente, puisque, entre la mythologie grecque et la science-fiction, le christianisme l'a cristallisée par la figure de l'archange Michel et du dragon, issue de l'Apocalypse de Jean. On peut se représenter, si on veut, les forces d'un médicament comme des robots luisants combattant au nom des hommes des monstres qui sont d'abominables microbes - et d'ailleurs la science-fiction appelle fréquemment ses monstres imaginaires des virus.

    Mais il n'y a là rien de physique, c'est purement symbolique. La réalité des forces de vie et de mort, de bien et de mal, d'ombre et de lumière ne peut être saisie que par des images créées depuis le cœur dans l'élan de sagesse - et on découvrira, quelque jour prochain, que même dans le cas des maladies, ce sont bien des forces spirituelles qui s'affrontent dans l'organisme.

    La science romantique allemande l'a déjà établi, mais il faudra du temps avant que le matérialisme spontané l'admette. Elle se fondait sur l'idée d'une forme idéale abîmée par les infections, porteuses d'esprits du etherique.jpgchaos. Là était le fond de la santé face aux maladies. Les animalcules n'en étaient que les effets physiques immédiats, subtilement perceptibles, et donc préparant - mais non causant - le phénomène observable à l'œil nu.

    Dans l'ordre de la pensée, le pourri est ce qui est faux, et les idées mêmes que je développe ici sembleront avoir, par analogie ou extension, une odeur délétère à ceux qui les trouveront fausses, et qui auront une sensibilité esthétique à cet égard. Toutefois, le scandale peut venir aussi du choc créé par les idées inhabituelles, qu'on trouve fausses parce qu'elles défient les idées ordinaires. Mais c'est pour dire que, en toute clarté ou bien dans les ténèbres, le sentiment que la pourriture est aussi un phénomène moral ou intellectuel est spontanément présent jusque dans les esprits matérialistes.

  • Au service de l'élève - et de la Nation

    honorez-la-verite-dun-enfant.jpgEn France, on donne, au sein de l'éducation, une importance excessive à la société, aux devoirs auxquels les enfants doivent se soumettre - les cadres prétendus fixes dans lesquels ils doivent entrer. Le système des grandes écoles en est la manifestation, et le monopole de l'État sur l'éducation l'instrument. Or, si on y réfléchit bien, on prend conscience que le monde devrait être soumis au principe suivant: les nouveaux êtres humains qui arrivent dans le monde ne doivent pas forcément se soumettre aux traditions, mais doivent modeler leur époque selon leurs tendances propres. C'est une condition nécessaire à l'Évolution.

    Quelle idée peuvent avoir du progrès humain les politiques qui contraignent les nouvelles générations à se soumettre à des valeurs décrétées éternelles a priori? Si on y songe, c'est effrayant. Pour eux, les hommes ne devraient faire que répéter mécaniquement ce que faisaient leurs ancêtres, sans rien apporter de personnel, sans rien cristalliser de leurs aspirations intimes. C'est la source des stagnations sociale, économique et culturelle. On le méconnaît, mais c'est simplement la vérité: c'est parce qu'on ne laisse pas les individus s'exprimer, tels qu'ils existent, avec ce qu'ils apportent qui leur est propre, que rien ne se crée, et que la valeur ajoutée se réduit.

    L'éducation fait peser le poids d'habitudes lourdes et désuètes, fait apprendre aux plus jeunes enfants des règles absconses, souvent arbitraires, de grammaire et d'orthographe, au lieu d'enseigner l'art de raconter, c'est à dire d'imaginer de manière disciplinée - d'insérer l'âme humaine dans des formes claires. Le culte de la clarté au contraire combat ce qui émane de l'intérieur, et prive le peuple de la simple possibilité de se développer, de croître, d'évoluer, en le maintenant sous la coupe d'idées toutes faites.

    Je faisais remarquer à mes propres élèves, exposant le principe grammatical de la proposition complétive, que si on niait l'intériorité humaine, on empêchait simplement les gens de parler français. Pourquoi?

    La complétive ne vient qu'après un verbe (qu'elle complète) renvoyant à cette intériorité: volonté (je veux que l'humanité progresse), sentiment (j'aime que le peuple soit libre), parole (j'affirme que les nouvelles générations sont différentes des anciennes), pensée (je crois que la liberté est la condition nécessaire de l'évolution humaine). Ce principe va jusqu'à montrer que les philosophes qui prétendent qu'il y a une différence radicale entre genies-des-arts-1761-francois-boucher.jpgpenser et croire, vont à l'encontre du génie français le plus profond. Car dans une complétive exprimant un fait incertain, émanant de la volonté ou du sentiment, on met le verbe au subjonctif; mais après le verbe croire aussi bien qu'après le verbe penser (et même le verbe espérer), on met l'indicatif: le subconscient qui forge la langue regarde comme également vrai ce qui est pensé ou cru. On peut en tirer qu'en créant une opposition artificielle entre la croyance et la pensée, on brime le génie gaulois - et qu'on attaque le peuple qu'il inspire.

    Cela a un rapport avec les nouvelles générations, car les professeurs d'État s'efforcent souvent de prouver à leurs élèves qu'ils n'ont que des croyances, et qu'eux leur apportent de la pensée. Mais l'intuition qu'apportent avec eux les individus nouvellement apparus sur Terre n'a au fond pas moins de valeur que les idées approuvées par la communauté nationale, et c'est dans l'équilibre entre les deux qu'est réellement le secret de l'éducation. Pour que le peuple, en France, ait à nouveau de l'affection pour ses institutions éducatives, il faudra que les politiques montrent infiniment plus d'humilité qu'actuellement.

  • Le chef des hommes-lueurs (Perspectives, LXII)

    eb190ef768e10bacc6700d995677a680.jpgCe texte fait suite à celui appelé L'Hostilité aux mortels, dans lequel je rapporte être entré dans une salle étrange qui, semblant d'abord pleine de lueurs animées, s'était avérée peuplée d'êtres légers portant, sur différentes parties de leurs corps, des joyaux lumineux.

    Devant nous, un homme avait une couronne sertie de plusieurs de ces pierres, ainsi qu'une sorte de barbe, ou était-ce un collier de lumière? et il nous regardait, attendant. Vaguement souriant, il gardait les sourcils froncés, et cette opposition était (pour le moins) curieuse. Les autres êtres présents souriaient aussi, demeurant immobiles. Comme aucun d'entre eux ne bougeait, seuls leurs yeux semblant jeter des lueurs changeantes, je me demandai s'il ne s'agissait pas de statues artificiellement éclairées, et créant l'illusion de la vie.

    Mais Ithälun prit la parole, et dit: «Othëcal, comment vas-tu? Pourquoi Ocalön au noble port a-t-il rechigné à ouvrir la porte à mon invité? Dis-moi.» D'abord le dénommé Othëcal ne répondit rien. Puis sa voix retentit, mélodieuse et douce, étrangement irréelle, belle mais nuancée d'une subtile ironie, que je n'eusse su définir ni justifier, ou expliquer. Remuant à peine les lèvres, bien que ses paroles fussent clairement articulées, il dit: «Sur mes indications, digne Ithälun, Ocälon au noble port a agi de cette façon. Ce n'est pas qu'il ait reçu des ordres précis sur ton ami, qui t'accompagne, et dont le corps bancal signale à l'initié la mortalité dérisoire; mais qu'il a été décrété, voici bien des lunes, qu'aucun mortel n'entrerait jamais en ces lieux augustes, car ils sont indignes, ils ne méritent pas d'y entrer, et tu as commis un sacrilège, en permettant à celui-ci de nous voir, tels que nous sommes, s'il en est capable! Car je crains que tu n'aies à cet égard échoué, et qu'il ne voie rien, ici, qui n'émane de lui-même, et de sa propre fantaisie, étant incapable de voir la vérité en face. De ton corps, je vois des effluves de couleurs scintillantes jaillir, qui nous voilent à sa vue: aurais-tu peur que notre véritable apparence l'effraie, dis-moi, Ithälun? Est-ce là une illustration de ta duplicité méconnue, puisque tu passes pour être la plus probe des femmes du royaume des génies? Que veux-tu, avec ce mortel? De quel droit as-tu forcé ma porte, si je n'ai pas le pouvoir de t'en empêcher? Le seigneur Solcum est-il au courant? Cela est-il approuvé de l'auguste Sëchuän? Je t'en prie, parle-moi, réponds à mes questions!»

    Ithälun eut l'air d'hésiter. Durant un petit temps, elle ne dit rien. Elle soupesait, manifestement, les paroles d'Othëcal, et ce qu'il contenait de menaçant. Ses yeux lancèrent un éclair. Elle dit: «Othëcal, Othëcal, auras-tu toujours, dis-moi, le même orgueil? Depuis combien de temps nous connaissons-nous? Suivant le calendrier des mortels, cela fait bien sept mille ans, au moins. Crois-tu que sans raison j'aie enfreint la loi dont tu parles? Ne sais-tu pas que, par l'intermédiaire de Solcum et Sëgwän, c'est des Ornims mêmes que je reçois mes instructions? Je sais que tu ne l'ignores pas. Pourtant tu feins, impie, de ne pas le savoir, et tu te réfères à une loi que tu feins, aussi, de croire supérieure aux commandements de l'Ornim, parce qu'ils émanent de commandements plus anciens, mais également de l'Ornim!»

    (À suivre.)

  • Musée de Lyon

    Musée 01.jpgJe suis allé à Lyon pour rendre visite à un proche, et le désir m'a pris d'aller au Musée romain, qui est aussi gaulois, avec des divinités locales, dites celtiques, même si plusieurs ne se recoupent pas avec celles des autres Celtes (notamment insulaires), mieux connues. C'est le cas en particulier du dieu Sucellus, assez étrange, muni d'un maillet et rappelant le Thor des Scandinaves, mais qui peut-être n'est qu'un héros local divinisé. D'autres divinités apparemment gauloises n'ont pas même de noms répertoriés, et certaines ont des figures curieuse; une notamment a trois visages, quoique faite d'une seule tête, dont, plus étonnant encore, les yeux sont partagés par ces visages: il y a seulement quatre yeux, deux servant à deux visages distincts. Selon les spécialistes auteurs des explications qu'on peut lire, cela serait en rapport avec certaines figures de la mythologie écrite irlandaise (qui n'a, à ma connaissance, laissé aucune sculpture).

    Les traces de l'ancienne mythologie gauloise sont plus pures, sans doute, en Gaule qu'en Irlande, parce que plus anciennes; mais elles sont aussi moins nombreuses. Si l'influence romaine les a supprimées, elle a aussi permis de conserver des monuments antiques, car on ne peut pas douter que les Gaulois continentaux n'aient écrit et sculpté sous l'influence des Grecs et des Latins: leur langue n'est connue que par des inscriptions en alphabet grec ou romain.

    À l'étrangeté des récits irlandais, en partie rationalisés, renvoie l'ancienneté des reliques gauloises, éparses, parcellaires, suggérant un monde perdu dont il ne reste que des lueurs.

    On pourrait recréer les aventures de Sucellus, dont le maillet suggère des gestes héroïques, des combats contre les géants, les monstres. Il en partait des éclairs, peut-être! À ma connaissance, les écrivains qui recréent l'ancienne mythologie gauloise ne vont jamais aussi loin, car ils se contentent d'orner de figures musée 02.jpgsacrées, et plutôt stéréotypées, la psychologie de leurs personnages frustes, comme déjà Flaubert l'a fait dans Salammbô, plaçant dans les pensées de l'héroïne le souvenir de l'Hercule de Carthage, dont le nom m'échappe. Rien de nouveau, chez ces héritiers du roman historique du dix-neuvième siècle qui pourtant se présentent souvent comme des auteurs de fantasy. C'est même fréquemment inférieur à certains de ces vieux romans romantiques, qui faisaient intervenir les divinités anciennes jusque dans les événements – tel Le Diamant de la Vouivre de Louis Jousserandot, dans lequel le fameux serpent volant ouvrait le fond d'une grotte pour que Lacuson, le héros comtois, pût s'échapper. Exemple rare: en général, les romans français laissent dans le décor, pour ainsi dire, le merveilleux.

    Il y a aussi un morceau de roman national à écrire à partir du musée de Lyon, car on y découvre que les Gaulois envoyaient dans ce lieu alors désert une délégation de leurs soixantes tribus, devant sacrifier en leur nom aux génies de Rome et de l'Empereur sur un autel dit confédéral - que peut-être il faudrait ressusciter, à l'heure où le centralisme s'essouffle, le Président ne donnant de la monarchie séculaire parisienne et versaillaise qu'une image pâle, à laquelle plus personne ne croit. C'était assez beau, cet Autel confédéral, et il suggère l'idée d'une Confédération gauloise dont la capitale serait Lyon. Sucellus pourrait en être le saint patron, et de la mythologie pourrait être créée, à nouveau, enfin.

  • Sang-Tai Kim nous quitte

    sang.jpgJ'ai rencontré le poète coréen Sang-Tai Kim une fois, j'ai déjà dit en quelles circonstances: c'était en août dernier, lors du festival de poésie de montagne de Queige, où il habitait. J'ai vite appris qu'il était très malade. Nous avons conversé un peu, après que sa poésie, récitée en français par son épouse, m'eut frappé par sa force. J'ai essayé d'évoquer les mystères que contenaient ses vers, et il approuvait peut-être mon intention, restant coi et se demandant de quoi je parlais, car c'était une voie d'approche inhabituelle. On aborde plutôt les questions politiques, en général, et le fait est que Sang-Tai Kim a préféré me parler de la situation déplorable des artistes et de la culture dans un monde industrialisé et financiarisé.

    J'ai pris son recueil avec moi, l'ai lu et ai été ébloui, puis j'ai publié quelques articles sur le sujet, qui ont été appréciés. Mais j'ai aussi proposé aux Poètes de la Cité, dont je préside l'association, de lui rendre hommage au printemps prochain, et de participer, ainsi, au Mois de la Francophonie, en même temps qu'à la Journée Mondiale de la Poésie. Sang-Tai Kim traduisait lui-même en français ses poèmes coréens, et il avait publié des travaux académiques sur Paul Valéry et le Surréalisme: il aimait la France. Et particulièrement la Savoie.

    La date est d'ores et déjà prévue, c'est le 24 mars; mais le lieu reste à définir. Je pense que je produirai une présentation globale de sa poésie, et que plusieurs poètes en liront des exemples, s'ils sont d'accord.

    Sang-Tai Kim laissera un éclat luisant derrière lui, au sein du Beaufortain, qu'il a chanté. Il aura sa forme et, focalisant les rayons des étoiles où il sera parti, rayonnera sur le pays, lui donnant une beauté nouvelle, un charme inconnu. Qu'on ne dise pas que l'homme va sous terre, et non dans les astres, après avoir passé le queige.jpgseuil du trépas! Car la partie solide va sous terre, pour la nourrir de son cristal; mais l'homme est aussi fait d'air et de chaleur, et la chaleur monte: comme disait saint Augustin, la flamme a un poids qui la tire vers le haut. Les pensées, plus qu'on croit, sont faites de la chaleur attachée à un corps humain - et détachée de celui-ci une fois passé le seuil. Est-ce que cette chaleur se perd? Pourquoi n'y aurait-il que des corps solides? Il existe aussi des globules de chaleur, et il est possible que les corps visibles en réalité s'y cristallisent. Louis Rendu ne disait-il pas que l'homme parcourt en rythme l'ensemble des éléments? De haut en bas, de bas en haut, et ainsi de suite?

    Non, je ne peux pas croire que l'ombre de Sang-Tai Kim ne continuera pas à scintiller sur le Beaufortain, et que les hommes qui y vivent ne boiront pas de sa lumière bienfaisante, ne seront pas éclairés par elle dans la nuit, et jusqu'aux plantes n'épanouiront pas plus richement leurs fleurs, leurs fruits, dans l'éclat ainsi renouvelé de l'air. Que dire des marmottes, qu'il a chantées? Au revoir, Sang-Tai Kim, et à bientôt!

  • Un griot à Chalabre

    boubacar-raconte_la_vie_2009_157-1024x485.jpgEn pays cathare, j'ai assisté au spectacle d'un homme se présentant comme griot sénégalais et héritier de Léopold Sédar Senghor - qu'il cite et que j'aime. Il se nomme Boubacar Ndiaye et son spectacle était consacré aux migrants et à leur point de vue propre, il appelait à comprendre ceux qui se rendent en Europe, et en particulier à Paris - à entrer dans leur sentiment. Un fond poétique, fait de proverbes locaux, cités en wolof ou traduits, créait un rayonnement singulier, l'artiste avait une belle élocution, le sens de la diction rythmée et de l'alternance des tons, il se mettait élégamment en scène, et dansait bien, les musiciens qui l'accompagnaient étaient également excellents.

    Ce qui m'a particulièrement frappé, c'est, à ce récit, l'intégration des croyances propres au Sénégal, faisant songer à la manière dont Jean Racine, par exemple, laissait planer la mythologie grecque dans ses tragédies plutôt sentimentales, ou dont Charles-Ferdinand Ramuz, désirant donner vie au point de vue du paysan alpin, plaçait, dans ses discours, les figures du merveilleux chrétien. De même, Boubacar Ndiaye tantôt grigri.jpgénonçait des paroles d'inspiration coranique, tantôt s'appuyait sur l'animisme - évoquant notamment le grigri.

    Car il narrait l'histoire de trois Sénégalais partant en barque pour rejoindre la France, et annonçait que leur esquif sombrait. Il n'entrait pas dans les détails. C'était abstrait, mystérieux. Or, finalement, il rapporte que l'un des trois est parvenu à rejoindre Paris grâce à son grigri. On ne sait pas ce qui s'est passé, comment la chance l'a porté, ou si un miracle est advenu: si une cause naturelle ou surnaturelle l'a arraché à sa fatale destinée. Aucun détail n'est livré, on est seulement dans l'esprit du sauvé. Il ne se souvient plus exactement, peut-être: il sait seulement qu'il doit son salut à son talisman.

    Après le spectacle, j'ai demandé à l'artiste de quoi était fait ce miracle: un vaisseau spatial inespéré, un balai de sorcière? Il a éclaté de rire: chacun imagine ce qu'il veut à partir de mots suggestifs.

    Il venait de dire que le grigri captait les forces végétales et animales - ce que Rudolf Steiner appelait l'éthérique et l'astral, et qu'Éliphas Lévi liait au grand agent magique. Boubacar Ndiaye disait qu'il n'en savait pas plus, qu'on pouvait rencontrer au Sénégal des gens n'ayant l'air de rien, assis au pied d'un arbre, et révélant à ce sujet des choses. C'est alors que, faisant remarquer qu'on ne connaissait pas le détail matériel du salut du naufragé, je lui ai demandé third-eye-blue.jpgsi cela pouvait se rapporter aux autres objets magiques de la mythologie ordinaire.

    Car je ne crois évidemment pas en la réalité physique des vaisseaux extraterrestres, il s'agit pour moi de bateaux psychiques, ce que certains nomment merkabah.

    D'Afrique, viennent des modes de pensée intégrant le mythologique, et c'est salutaire. Léopold Sédar Senghor l'a montré, en son temps, et de nos jours le plus connu qui l'ait fait, c'est Pierre Rabhi, dans son roman Le Gardien du feu, qui mêle au récit les imaginations grandioses, faites d'anges brillant au-dessus des déserts, des nomades algériens. Il apporte beaucoup à l'Europe qui s'étiole, et c'est pourquoi, peut-être, régulièrement des gens institués s'en prennent à lui. Ils sont jaloux.

  • CXXVIII: la riposte du Génie d'or

    34848978_10213981507545561_4086196391804665856_n.jpgDans le dernier épisode de cette terrible série, nous avons laissé le Génie d'or alors que, luttant contre un dragon élevé et suscité par Fantômas, il avait été saisi par lui entre ses deux bras, et serré jusqu'à briser son échine pourtant puissante. Et voici qu'il venait d'apercevoir, au fond de son œil, les traits de Fantômas, qui, sorcier rusé, le dirigeait à distance!

    Le génie de Paris vit le visage flamboyer dans l'œil du dragon, et il respirait à la fois la haine et la joie de le voir saisi par sa créature. Il riait, déjà, de le songer broyé. Car les bras épais du dragon debout continuaient à serrer, et, en effet, broyaient le Génie d'or. Il lui rompait l'armure, pourtant forgée aux forges d'Ithälun par les elfes lunaires, et brisait ses os, pourtant cristallisés dans l'éther cosmique. Solcum sentait s'émietter ses côtes, sous le poids de l'étreinte maudite. Et il ne pouvait rien faire, car le feu de ses yeux était épuisé par son tir vain, et il n'avait pas la force de le raviver en se mettant en relation avec les astres: le dragon le faisait trop souffrir pour lui permettre de se concentrer le moins du monde.

    Il eut soudain une idée. Il ôta son heaume en donnant un coup de haut en bas sur la poitrine du monstre. Une grande clarté jaillit, où aurait dû se trouver sa tête. Le visage de Fantômas, dans les yeux du dragon, disparut, et les paupières écailleuses du lézard se fermèrent. La surprise était complète. Le Génie d'or sentit l'étau se desserrer, et, malgré sa douleur, en profita aussitôt. Il libéra son bras droit en s'appuyant de son pied gauche sur le ventre de l'abomination meurtrière, et abattit son sceptre sur le cou verdâtre de cet ennemi, en invoquant Ithälun, et en faisant jaillir une énorme gerbe d'étincelles vertes. Le cou du monstre s'ouvrit, laissant échapper un sang noir. Le Génie d'or donna un coup de pied magistral à son menton, et il le lâcha. Il tomba, et laissa pousser un cri, car ses côtes lui faisaient plus mal qu'on ne saurait dire. Mais, sans attendre, il récupéra son heaume tombé à terre, le plaça sur sa tête lumineuse, fit appel à l'astre ami d'Ithälun, ornement de la Lune d'argent, et un nouveau feu bleu sortit de ses yeux, qui atteignit le monstre en plein cœur. Il le projeta à plusieurs mètres en arrière, et il eut l'air désarticulé.

    Pourtant, le dragon n'était point vaincu. Loin de là. Il se releva, et, comme furieux d'avoir été blessé et surpris, il se jeta derechef sur le Génie d'or, quoique cette fois avec plus de prudence. Il ondulait comme une eau enflammée de volcan, et sa peau avait des reflets de brasier, comme si un incendie l'eût rempli. Ses blessures n'étaient pas assez profondes pour entamer sa détermination, malgré le sang perdu: il en avait encore des litres, dans ses putrides artères!

    Mais il est temps, digne lecteur, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, qui verra la victoire du Génie d'or sur ce dragon de feu!

  • Gargantua ou l'expression du génie national

    Gargantua.jpgDeux personnages fictifs de la Renaissance semblent se lier à la tradition populaire: Falstaff en Angleterre, Gargantua en France. Leur énormité accueille comme une outre vide l'âme du peuple, et ils ne se conduisent, au fond, que selon les principes du génie national - en un sens, divinement. Gargantua pourtant a un avantage, inhabituel: c'est un personnage merveilleux, un géant.

    Mais c'est un bon géant. Dans la tradition classique et biblique, les géants, à l'exception de saint Christophe, étaient mauvais, donc combattus par les héros.

    On dit que Gargantua est issu d'une figure de l'ancienne mythologie gauloise, présente sous une forme rationalisée dans les chroniques latines des anciens Bretons, notamment Geoffroy de Monmouth. Il faut savoir, en effet, que les Gaulois et les Bretons parlaient une langue proche, avant que les premiers n'adoptent le latin, et que leurs figures légendaires étaient souvent identiques. La tradition en est demeurée obscurément, et Rabelais l'a réhabilitée. Cela a sa résonnance mystérieuse, que le conservatisme et le rationalisme manquent tous les deux dans leur regard sur son œuvre. Autant dire: presque toute l'Université.

    La question n'est pas seulement nationale, elle n'est pas seulement la réhabilitation du peuple gaulois qui prépare la Révolution voire la République; ce serait trop simple. Gargantua incarne aussi les forces élémentaires, diabolisées dans le catholicisme, et auxquelles lui, comme les anciens Celtes, attribuait de la sainteté. Il était médecin: c'est un fait qu'on ne mesure pas assez. La spiritualité qui imprègne les phénomènes terrestres était la préoccupation majeure de la médecine du temps, et, bien que ce soit, apparemment, pour s'en moquer, Rabelais fait fréquemment allusion au célèbre médecin du duc de Savoie Corneille Agrippa, occultiste notoire.

    Une orientation nouvelle existait, symbolisée par le géant Gargantua, incarnation des vertus humaines - mais aussi, héritier du monde des elfes. À cet égard, Rabelais est à rapprocher essentiellement de Cyrano de Bergerac.

    Le plus troublant est qu'il fasse de Gargantua et de son fils Pantagruel de bons chrétiens, émus par le sacrifice du Christ. Plusieurs épisodes de ses récits l'illustrent. Cela ressemble aux textes irlandais établissant un lien entre le Christ fils du dieu vivant et les rois païens, fils des immortels de la Terre.

    Le merveilleux chez Rabelais n'est pas superfétatoire - pas simplement décoratif: il est le cœur de la chose, on ne l'a pas assez compris. La fin de Pantagruel livre un récit énigmatique, dans lequel le narrateur, Rabelais lui-même, pénètre dans le corps immense du géant, et découvre une cité. Elle est singulière, mystérieuse, city_fantasy_art_futuristic_cave-146243.jpg!d.jpgpeut ne rien vouloir dire, et en même temps suggère infiniment. Les habitants en sont ceux qui, sur terre, ont trouvé le moyen de l'immortalité, peut-être, et vivent à l'abri du corps du géant. Ils se sont initiés aux secrets de la forme, de la force qui organise les corps. Ils ont pu, ainsi, se faire leur propre monde.

    La pensée peut en théorie être à la mesure des mystères, mais il est difficile de l'empêcher de les rabaisser. Ce n'est réservé qu'à des philosophes rares. Je ne sais pas si j'en suis.

  • Droits sociaux et étatisme

    oiseaux.jpgL'être humain a des droits. Non seulement il doit pouvoir se défendre s'il est mis en cause, mais, comme ont tendu à le dire les socialistes, il a des droits sociaux fondamentaux: droit au logement, à la culture, à l'éducation, à la santé, etc. C'est méconnu par l'ultralibéralisme, qui soit fait semblant de croire que la Nature d'elle-même assure ces droits, soit (dans le pire des cas) assume son égoïsme.

    Le libéralisme peut s'appuyer sur l'idée évangélique que les oiseaux, selon le mot de Jésus, trouvent chaque jour leur nourriture, se font aisément des nids, et ainsi de suite. Mais chez les humains, ce n'est pas le cas. Les anciens Romains en avaient conscience, et distribuaient du pain chaque jour gratuitement. La Cité suppléait aux manquements de la Nature - ou la prolongeait, pour ainsi dire, vers l'état spontané des oiseaux, préférable, au fond, à celui des humains. En quelque sorte, elle englobait la lumière astrale qui baigne le sommet des arbres; c'est à cela qu'elle servait.

    Forte de cette idée, l'Église catholique a institué des dispositifs permettant, selon le principe de Charité, de pallier aux manquements de la nature humaine - soit qu'ils soient dus, comme le pensait Rousseau, à la méchanceté des premiers princes, soit qu'ils aient pour source, comme le pensaient les Pères de l'Église, le péché originel: ainsi se sont créées les institutions éducatives, sanitaires, que les religieux contraignaient les rois à financer.

    Il y avait néanmoins un vice, dans cette organisation, qui émanait de l'Empire romain: les instances correctrices s'arrogeaient un rayonnement céleste, comme si elles cristallisaient la lumière astrale qui sinon Louis_XIV_by_Juste_d'Egmont.jpgn'aurait pas pu descendre sur Terre. L'orgueil a dès lors caractérisé les dignitaires, et les institutions ont servi d'occasion pour acquérir du pouvoir, selon un principe énoncé par Machiavel: le Prince doit se faire passer pour juste, s'il veut gouverner sans frein.

    Les institutions redistributives ont en pratique servi de justification aux princes pour exercer leur pouvoir, avec l'appui des religieux qui autrefois les dirigeaient, et qui recevaient part de cette autorité - tout comme les fonctionnaires aujourd'hui, dans les républiques.

    On ne sait plus dans quelle mesure l'éducation massifiée est un levier pour les politiques, ou le réel moyen de respecter le droit à l'éducation pour tous. Elle est utilisée par les gouvernements pour renforcer leur autorité. Plusieurs exemples peuvent l'illustrer.

    On a songé à faire apprendre La Marseillaise par cœur aux enfants; mais a-t-on pensé à faire de même pour l'hymne européen, ou les hymnes régionaux? Ils ne sont pourtant pas moins fédérateurs, soit parce qu'ils englobent davantage, soit parce qu'ils touchent à des ensembles plus sensibles.

    La loi oblige à donner des décharges de cours à des professeurs qui, maires, se rendent au Congrès national des maires, à Paris; mais pas à des enseignants qui iraient soutenir une thèse.

    Les programmes de littérature sont fondés sur la production de la capitale et de son arrière-pays; la Savoie et la Suisse ne s'y retrouvent guère, et même la Provence ou la Bretagne.

    D'autres lois existent certainement, allant dans ce sens. On a même parlé d'inégalité des accents locaux face aux concours nationaux de recrutement des enseignants. Mais pour le coup rien, là, n'est officiel.

    Dans l'éducation, la loi semble faite pour le gouvernement central, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse.