Savoyard de la Tribune - Page 4

  • La fée de la raison contre la reine Mab

    mab 02.jpgDans un commentaire à un de mes précédents articles, je disais que l'intelligence dans l'antiquité était représentée et inspirée par la déesse Minerve – ou Pallas Athéna, patronne d'Athènes –, et que, en un sens, celle-ci est la même déesse de la Raison que les révolutionnaires français se sont efforcés de faire adorer en 1789, lui faisant des processions, lui bâtissant des temples.

    En un sens aussi, cette figure se retrouve dans celle de Marianne, la patronne de la république française, car celle-ci a pour objet la diffusion du rationalisme, regardé au fond comme un nouveau dogme. Elle le dit moins clairement que les révolutionnaires français pour ne pas paraître religieuse – et sembler se confondre avec la laïcité, la neutralité, comme si le rationalisme seul était neutre, impartial, et donc supérieur à toutes les religions déclarées.

    Mais c'est contre le rationalisme, l'assimilation de la déesse Raison à l'Être suprême, que le Romantisme a parlé et agi, et même le républicain Victor Hugo affirmait que la raison devait améliorer les religions, non les supprimer. À l'opposé, on a vu des romantiques défendre les libertés complètes de l'imagination contre le rationalisme, préfigurant le Surréalisme. Celui-ci se réclamait du romantisme allemand (qui était sans limites et ne pratiquait pas le rationalisme mais affranchissait l'imagination), ainsi que de Gérard de Nerval et des poèmes visionnaires de Hugo. Du vrai Romantisme, si l'on peut dire.

    J'aime évoquer, de mon côté, le Savoyard Jacques Replat, qui rejetait le rationalisme et prônait la dévotion à la reine Mab – la fée de l'Imagination, disait-il. On sait qu'elle est apparue dans la littérature moderne avec Shakespeare, plus imaginatif assurément que les dramaturges français classiques: elle est présente dans une chanson de Roméo et Juliette. Prise au folklore celtique, elle est issue de la Reine Maeve, déesse irlandaise rationalisée dans les récits qui sont restés d'elle, incarnation de l'autorité royale. Par cette fée le roi était inspiré et pouvait gouverner, elle était l'esprit du pouvoir. Littéralement, son nom signifiait ivresse.

    Certes, Minerve et Athéna inspiraient aussi les princes, dans leurs décisions. Elle était leur sagesse. Ulysse, roi d'Ithaque, l'avait pour mentor, parce qu'elle avait pris l'apparence de son conseiller Mentor – et, sous cette forme, le guidait. Mais Replat se réclamait d'une sagesse nourrie d'imagination, d'ivresse intime, de visions, de révélations acquises en l'état de rêve, et non d'une raison raisonnante, d'un rationalisme qui fondait l'exercice du pouvoir sur la science positive, la tradition cartésienne. Le fait est que les rois de Sardaigne, dont il était le sujet, se réclamaient de l'inspiration prophétique, issue de la tradition chrétienne et des anges intimes, tels que Joseph de Maistre et François de Sales les avaient peints.

    La déesse de la Raison, elle-même, avait acquis un peu de tendresse, de douceur, d'esprit chrétien avec Marianne, que créa Lamartine quand il se convertit à son tour au républicanisme. Il était de tendance rationaliste, maedb.jpgmais était, comme Hugo, un vrai romantique, qui voulait améliorer la vie mystique par l'exercice de la raison, non la supprimer. Il aimait le merveilleux chrétien d'un Frédéric Mistral, pourtant catholique traditionaliste, et la fantaisie de Xavier de Maistre, également nourrie de conservatisme chrétien.

    Bref, le rationalisme, c'est bien joli, mais c'est vide, et Replat a raison, la fée de l'Imagination est plus belle. Mais il admettait que la raison devait l'éclairer, l'assainir, la diriger, la discipliner, il ne s'agissait pas de devenir fou. Selon les temps, il semble plus judicieux de développer la raison, ou l'imagination; je pense, personnellement, que le temps d'aujourd'hui est celui où il faut développer l'imagination (sans perdre le lien avec la raison). Je pense donc le rationalisme mauvais, comme André Breton le faisait – et même si le Surréalisme, lui, a bien rompu inutilement avec la raison, fréquemment.

  • Origines du plaisir de manger

    fruit.jpgJ'ai, il y a quelque temps, contesté la valeur scientifique des intentions prêtées à la nature dans le goût que les êtres vivants avaient de manger, appelé communément instinct de survie – et, comme je m'y attendais, cela a créé du débat. Voire de la polémique. Regarder l'âme des bêtes de façon extérieure ou intellectualisée est très facile, mais rien ne prouve que le plaisir de manger ait la cause qu'on croit.

    Mais alors, quelle serait-elle? Car rien n'arrive sans cause. Si la nature ou un dieu n'a pas créé cette ruse pour permettre aux espèces de survivre, si les animaux eux-mêmes n'ont pas conscience que c'est pour que leur espèce survive qu'ils ont faim et ont par conséquent du plaisir à l'assouvir, d'où cela vient-il?

    On a tort de réduire des mouvements de l'âme, fût-elle animale, à des idées préétablies et simplistes, ou à des causes physiques. C'est en explorant l'âme même qu'on parvient à dégager des vérités sur l'âme, ou du moins à distinguer des pistes.

    Et disons tout de suite une chose, une chose qui surgit spontanément et vigoureusement si justement on reste dans le monde de l'âme: la cause d'un sentiment ne peut pas être une idée développée par le sujet lui-même. Constamment, en effet, le sentiment précède l'idée!

    Veut-on parler d'idée inconsciente, en allant dans les profondeurs de l'âme? Cela ferait dire que les pulsions volontaires de l'animal ont une fonction providentielle, et peu importe que cela vienne d'une nature soudain rendue intelligente, ou d'un dieu – car qu'est-ce qu'une intelligence de la nature, sinon un esprit divin? C'est bien sa définition.

    N'allons pas aussi loin: n'extrapolons pas. Regardons déjà ce qui donne faim. Car la faim n'est pas aveugle: le plaisir diffère en nature et en intensité selon les aliments. Il apparaît clairement, dès lors, qu'on mange ce qu'on aime, au sens littéral: on veut se l'assimiler à soi. L'objet ou l'être mangé a une qualité qu'on voudrait acquérir. Et cette qualité, c'est l'animation.

    Si un chat mange une souris après l'avoir animée, ce n'est pas par un dessein secret, parce que la souris échauffée lui donne des toxines utiles; c'est simplement que quand elle s'anime, elle lui donne très faim, et au moment où elle est le plus animée par la peur, sa faim le porte à la manger. Il aime en fait les souris, c'est pour cette raison qu'il joue avec elles.

    On ne me croira pas. Mais qui ignore que, chez les adolescents, l'amour s'exprime de cette façon, par des agacements? Et même dans l'amour mûr, les caresses ont ce but, de rendre le corps plus désirable. Jusque dans l'amour intellectuel, le débat rapproche, et suscite le désir – donne du plaisir –, crée les conditions de l'union CupidPsyche_KinukoCraft_8.JPGintime.

    La relation avec un dieu est de même nature. Par le péché qui éloigne de la divinité, par la sainteté qui en rapproche, l'homme vit avec les astres, pour ainsi dire, une histoire d'amour. Il anime les anges par sa bonté, ses méditations, ses chants! Et même ses disputes avec Dieu - ses luttes avec l'Ange - préludent à son retour au Ciel.

    Le légume bon à manger se présente aussi à l'œil comme beau, rond, brillant, plein, attirant – et que dire du fruit? La salade épanouie appelle l'homme à la manger, pour s'unir à lui, après qu'il l'a bien mêlée à l'huile et au vinaigre. Acte d'amour, encore. Et la cuisson en est un autre.

    Ce qui vit appelle ce qui veut vivre, c'est vrai, mais cela prend directement l'allure de l'animation, de la plénitude, de qualités morales qu'on cherche à faire entrer en soi. Or, manger les fait réellement acquérir, et c'est bien celles qui permettent de continuer à vivre. Le moral n'est pas coupé du physique, le corporel n'est pas coupé du spirituel, en un sens tout est religieux, même manger. Mais pas pour obéir à un dessein utile de la nature – seulement pour aimer le monde et ses êtres.

  • La technologie ouvre-t-elle sur les étoiles?

    GÉRARD-KLEIN-HISTOIRES-COMME.jpgJe me souviens avoir eu une petite correspondance avec un écrivain dont j'adorais la fabuleuse imagination: l'auteur de science-fiction Gérard Klein. Dans sa jeunesse, il avait une inventivité géniale, et il a écrit des récits incroyables. Mais plus tard, il s'est intellectualisé, et n'a plus eu la même inspiration, le même feu. Il n'en demeurait pas moins nostalgique et plein d'affection pour le jeune homme qu'il avait été, et qui prolongeait par l'imagination les rêves de conquête de l'espace qu'on faisait alors.

    Je lui ai écrit que, dans le ralentissement donné à cette conquête de l'espace par les États, il fallait peut-être voir un coup de la Providence, qui invitait l'être humain à pénétrer le monde des étoiles par l'âme, au moyen de l'imagination, plutôt que par les machines. Pour moi, c'est ce qu'avait magnifiquement fait Gérard Klein même, dans sa jeunesse, avec en fait plus d'éclat et de génie que toutes les compagnies aéronautiques du monde.

    Mais l'intéressé, peut-être par modestie, ne voyait pas les choses ainsi, il prévoyait que la conquête des étoiles par des moyens physiques allait bientôt reprendre. Cela date de vingt-cinq ans, et je n'ai rien vu. Par contre, en déménageant en Occitanie, dans l'ancienne seigneurie du Quercorb, j'ai pu constater que moi, j'avais conquis les étoiles. Car dans les vallées de cette ancienne province, comme il y a peu de lampadaires, on voit bien les feux célestes – qui semblent être tout proches, accrochés à un plafond rond, accessibles aux sens, et remplis de vie, d'êtres grandioses.

    J'y ai été aidé par mes lectures mythologiques et ésotériques, de textes d'astronomes antiques comme Hygin, de ceux de Rudolf Steiner, de ceux de J. R. R. Tolkien, de ceux de Dante, tous auteurs qui appréhendaient la vie des astres au-delà de leurs apparents mécanismes – sans parler d'Olaf Stapledon, qui, s'appuyant sur l'astronomie cosmoc.jpgmoderne, n'en disait pas moins que les étoiles effectuaient un ballet grandiose, dont l'essence esthétique échappait aux astronomes mécanistes, mais était une réalité, vécue par les étoiles elles-mêmes, douées de conscience!

    Et le fait est que Gérard Klein dans certains de ses récits douait aussi les étoiles de conscience, et qu'il m'a bien aidé à ressentir la vie propre des étoiles – quoi qu'il ait dit, à froid, dans ses lettres.

    La poésie ouvre le chemin des astres, et la technologie tend à le boucher, éloignant leur clarté par la lumière artificielle, réduisant leurs mondes à des terres à exploiter, à commercialiser, à coloniser. C'est ce que je pense, et d'avoir cheminé sous les étoiles dans une vallée du Quercorb affranchie des lampadaires pour promener de joyeux chiens a achevé de m'en convaincre.

    Un soir, en Grèce, à Delphes, j'en avais eu le soupçon, alors que, regardant les bras de mer qui entraient dans les replis des montagnes, j'admirais la terre sombre, dénuée de lumière artificielle. J'ai alors eu une superbe vision, celle d'un pèlerin sur les eaux. Mais la vie m'a donné raison, tout comme du reste l'inaction des États en matière de conquête de l'espace, les robots envoyés sur Mars ne faisant pas si rêver qu'on le dit – même si les déserts caillouteux qu'ils ont montrés ont cet air inquiétant des terres maudites, infestées de démons, dont parlait Lovecraft!

  • La vision des éons (Perspectives, LXVIII)

    ainur.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Pierre de ma mission, dans lequel je rapporte un discours que m'a tenu sur la ruine du royaume dont on m'avait confié le cœur sous la forme d'une pierre magique.

    Cet étrange discours me jeta dans de nouvelles affres. Je regardai Ithälun, étonné. Et, tout en l'écoutant, son visage me paraissait se détacher de son corps, de tout, et entrer en moi, dans mon cerveau, comme si plus rien au monde n'existait qu'elle – comme si elle me parlait du fond des mondes, et que je fusse ailleurs que sur Terre, et qu'elle m'eût entraîné dans les plus curieux lointains. Or, dans ses yeux devenus rayonnants, rendus pareils à des soleils, je vis soudain un monde que je n'avais jamais vu auparavant. D'abord perdu dans la lumière, inaccessible à mon éblouissement, il dessina peu à peu ses formes, ses teintes et ses êtres.

    Et j'y vis des âges, j'y vis se dérouler des éons – ils passaient comme des êtres vivants dans l'air, et sous leurs pas le monde se transformait. Dans une succession d'éclairs il se modifiait, et j'apercevais, dans le cycle des âges, des évolutions cosmiques, et des étoiles passaient en tournant, et elles étaient pareilles à des hommes et à des femmes, aussi étrange cela puisse-t-il paraître. Elles glissaient dans l'azur infini comme sur un sol de cristal – semblant danser –, et je savais que depuis la Terre elles prenaient la forme de ce qu'on nomme les étoiles filantes.

    Puis j'y vis des batailles entre les êtres planétaires – et elles étaient furieuses, et les guerres humaines les plus meurtrières et les plus destructrices m'apparurent comme peu de chose, à comparer de celles-là, dont l'univers tremblait jusque dans ses bases. Car d'un geste, d'un coup d'épée, d'une flèche lancée, des mondes disparaissaient, des races étaient anéanties, des planètes étaient supprimées, des époques ruinées parsemaient l'espace de leurs sinistres fragments, et l'homme n'était qu'un fétu de paille, entre les mains des Puissances.

    Les armées s'affrontaient parmi des nébuleuses luisantes, et surgissaient éclatantes de l'épaule d'Orion ou de la queue du Dragon, des ailes de Pégase ou des pinces du Crabe, des yeux de Méduse et de la voile d'Argo – et traversaient les astres, et des feux jaillissaient de leurs vaisseaux, et se croisant par milliers coloraient l'air de leurs teintes rouges, bleues, jaunes, vertes, mauves. J'en étais étourdi, ne comprenant rien, ne distinguant rien de connu, étonné que ce ciel que j'avais cru mort, ou mû par de simples mécanismes, s'animât de toutes parts de lui-même, et que ces batailles que j'y voyais fussent aussi des ballets rituels d'anges immenses, comme si la guerre parmi eux n'était qu'un jeu, ou qu'un art. Une harmonie se dégageait de ces visions dramatiques, et elle me parvenait comme depuis le fond d'un rêve, et parfois il me semblait n'entendre que le frou-frou d'un rideau, et des échos de rires et de cliquetis guerriers résonnaient comme dans des coulisses où l'on eût préparé un étonnant spectacle. Mais parfois je voyais des anges tomber vers la Terre, sous la forme de boules de feu, et je savais que ces êtres vivaient aussi d'affreux malheurs!

    Il y avait aussi des châteaux, des palais, des brumes vermeilles constellées de lampions énormes, et des fêtes se déroulaient, noces immenses – et je crus devenir fou, car cela dépassait l'entendement. Un vertige me saisit, et je mis un genou à terre, tandis qu'une nappe noire recouvrait mes sens et pénétrait mon esprit.

    Soudain, je ne vis plus Ithälun, ni Othëcal, ni rien du monde des génies. De toutes parts un épais mur noir m'entourait, bloquant ma vue. Je ne voyais plus mon corps, qui se perdait dans les ténèbres, et me sentais assiégé par des brumes lourdes, oppressantes, épaisses, et grand était mon tourment. J'entendais de vagues chuchotements qui m'inquiétèrent, une sourde rumeur monta ensuite, et, me tournant vers la droite, puis vers la gauche, levant les yeux, les abaissant, regardant devant, derrière, je n'aperçus plus rien – sinon de grosses bouffées plus noires encore que le reste, si une telle chose est possible.

    (À suivre.)

  • La République et ses valeurs dans l'université française

    tibet.jpgDurant ma soutenance de thèse, Christian Sorrel m'a reproché d'avoir parlé d'idéologie républicaine: pour lui, la République a surtout des valeurs.

    N'a-t-il pas, ainsi, marqué que ses critiques étaient de nature politique? Car c'est une question philosophique, non historique; et chacun en pense bien ce qu'il veut. D'ailleurs, il n'a pas étayé son affirmation.

    C'est une question de mots. Les valeurs de la République s'organisent en un réseau qu'on peut appeler, de l'extérieur, une idéologie. Le défaut serait-il, donc, de se placer à l'extérieur?

    Sabine Lardon, présidente du jury, m'a félicité pour mon style, mais a trouvé que j'abusais de l'art de la formule: c'était parfois choquant, comme quand je disais que la Savoie pouvait être regardée comme petite et marginale – tel, depuis Pékin, le Tibet. Je ne nommais pas Paris, car l'art de la formule consiste à surprendre. Mais ici, Pékin est tellement réputé maltraiter le Tibet que la comparaison a choqué.

    Pékin maltraite-t-il vraiment melenchon.jpgle Tibet? Le célèbre Jean-Luc Mélenchon a assuré que la Chine essayait de civiliser et de moderniser une province archaïque. Tout se défend.

    Quand un Français assimile sa tradition au rationalisme universel, il est persuadé qu'il est porteur d'une qualité qui embrasse l'humanité entière, et permet son évolution infinie. Mais quand un Chinois fait pareil, il apparaît au Français comme simplement chinois. Il n'y a que Jean-Luc Mélenchon qui ait admis qu'il y avait une sorte de confédération des peuples rationalistes supérieurs – qui pouvaient bien coloniser le reste, que c'était pour leur rendre service. On peut lui concéder au moins cette qualité, qu'il voit un peu au-delà des frontières.

    Mais pas beaucoup. Il a un abord théologique de la chose, un abord religieux: religion sans Dieu, mais religion tout de même, c'est celle de la raison brandie comme le salut ultime. Or, dans les faits, la raison présentée de cette façon n'est pas si utilisée qu'on croit. Car divinite.jpgle rationalisme n'est pas tant l'habitude d'utiliser la raison que la peur de ce qui sourd des profondeurs, et n'est pas réductible à la raison. En un sens, il s'agit de se réfugier dans des idées déjà établies, pour ne pas avoir à regarder l'esprit nu. Et cette peur se développe ici ou là, à des degrés divers.

    Si la Chine confucianiste et marxiste s'en prend au Tibet, c'est parce que son ésotérisme qui invite à visualiser le monde des esprits lui fait peur. Cela va au-delà de ses préoccupations sociales ou commerciales, rassurantes parce que terrestres, et tissant un voile devant les profondeurs de l'univers. La France tend à faire pareil. Elle tend à le faire beaucoup. Ce qu'on nomme la laïcité a cette source, dès qu'elle prétend s'imposer à la sphère culturelle, et ne pas se restreindre à la sphère politique – ne pas être simplement l'affirmation claire de la liberté de conscience, et de ce que Rudolf Steiner appelait l'individualisme éthique.

    C'est Steiner, le même, qui a montré clairement que le matérialisme n'émanait pas de l'amour de la logique, mais de la peur de l'esprit nu, des profondeurs obscures de l'âme. Dans l'ancienne Rome, elle existait déjà, c'est pourquoi la tradition romaine a tendu à persécuter les chrétiens et les juifs. Mais à vrai dire, à des degrés divers, cela existe dans l'humanité entière. Une valeur de la République, cela pourrait être le courage, face à l'esprit nu. Cela demande à ce que la liberté soit regardée comme plus importante que la laïcité elle-même.

  • Paysages d'Occitanie

    samoens.jpgOn s'étonne, ici ou là, que je quitte ma chère Savoie pour l'Occitanie, où j'ai demandé une mutation. Les paysages en sont tellement beaux! Et j'ai un lien tellement fort avec le vieux duché des rois sardes!

    Mais j'ai l'impression d'en avoir fait le tour, après ma thèse de doctorat. Et les paysages sont surtout beaux dans la vallée de mes ancêtres, celle du Giffre, où mon père a une maison et des appartements, et où je vis depuis plusieurs mois, en attendant mon déménagement.

    J'y reviendrai, et du reste, mon premier contact avec la Savoie fut cette vallée, car quand j'étais petit, je vivais dans la région parisienne, où je suis également né – et, croyez-le si vous voulez, mais quand mes parents ont déménagé, je ne voulais pas partir, j'étais heureux dans leur maison de Fontenay-sous-Bois, aux portes de Vincennes et près de son château.

    Plus tard, j'ai aimé passionnément Annecy, où nous nous étions rendus. Et puis j'ai habité à Viuz en Sallaz et travaillé à Boëge, plus près de Genève, et j'en étais content. J'ai toujours été content des lieux où je vivais, et même quand j'habitais en Franche-Comté, dans le département du Jura, je voulais m'y installer, j'adorais notamment Les Rousses, où j'ai vécu.

    En voyage, je suis content aussi des lieux que je découvre, et je me plais à approfondir mon sentiment en lisant des livres relatifs à ces lieux, soit qu'ils en parlent, soit qu'ils y aient été écrits.

    J'ai déjà habité en Occitanie, à Montpellier. J'ai adoré sa campagne, où je me promenais de longues heures durant, et j'y ai appris l'occitan médiéval, y ai lu les troubadours, et y ai rencontré un ami musicien admirateur de Lovecraft, Ge Fit, qui a mis en musique et en vidéo plusieurs de mes poèmes, et qui représente pour moi une des amitiés les plus fructueuses de ma vie.

    On serait naïf, de croire que je suis tellement attaché à la Savoie que je ne supporterais pas de vivre ailleurs. Je tiens peut-être de mes ancêtres juifs le goût du nomadisme, et le désir de parcourir la Terre à la recherche de la véritable Jérusalem – car, je l'avoue, je ne partage pas la croyance que celle-ci soit là où le monde physique la situe... Après tout, mon père a bien vu le monde idéal en Samoëns même, en la vallée du Giffre! C'est de là, je veux bien l'avouer, que vient mon amour de la Savoie – car j'aime mon père, et l'approuve d'aimer ses montagnes!

    Mais j'ai découvert la région de Carcassonne, et cela a répondu en moi à un appel profondément intime, car j'ai toujours voulu découvrir les Pyrénées et leurs contreforts, c'est un pays pour moi mythique, portant en lui une Pyrenees_Catalonia.jpgbrique majeure de la Jérusalem céleste. H. P. Lovecraft a rêvé un jour qu'il était un soldat romain et qu'il découvrait, dans ces Pyrénées, un culte affreux, une divinité effrayante. Cela attire. Comme attire le reflet de ces montagnes dans La Chanson de Roland, ou dans l'épopée de Jacint Verdaguer sur le Canigou peuplé des fées, ou dans la mythologie basque que je connais un peu.

    Et le paysage du Quercorb, ou de l'ancien comté de Foix, dès que s'estompent les vignes, est merveilleux, pur et vert, non infesté de modernité technique, vide de lampadaires, ouvert sur les étoiles, et il a à juste titre, comme d'ailleurs la vallée du Giffre, attiré beaucoup d'étrangers du nord, qui s'y sont installés. Du nord de l'Europe, s'entend, et moi, je fais pareil. J'évoquerai, à l'occasion, mes impressions, quant à ce paysage, ou aux villages que j'y vois. Je les aime, joyaux de pierre dans la verdure, évoquant vaguement Angkor!

  • Le Lare et la famille selon Plaute

    lar 03.jpgLes anciens Romains croyaient à un esprit protecteur de la maison et de la famille qui y vivait, qu'ils appelaient Lare, et qui est probablement à l'origine du Sarvant des Savoyards – ou du moins, l'équivalent chez les Gaulois ou les Germains en est l'origine probable. On a gardé de lui nombre de représentations liées au culte, car on l'honorait religieusement chaque jour, en principe, on lui faisait des offrandes, comme en Asie on le pratique encore, livrant aux esprits protecteurs de la maison des denrées alimentaires; c'est du moins ce que j'ai vu en Thaïlande et au Cambodge, quand j'y suis allé.

    On le représentait sous la forme de ce que J. R. R. Tolkien aurait nommé un elfe – et le fait est que les Germains appelaient sans doute l'équivalent du Lare de cette façon, ainsi que J. K. Rowling en a gardé le souvenir, par son elfe de maison, bien qu'elle en ait changé le sens, l'humanisant beaucoup – trop. Il s'agissait d'un jeune homme élégant et gracieux, tenant dans le creux de son coude gauche une corne d'abondance, signalant ainsi son désir de rendre service aux hommes, et de la main droite une patère, sorte de plat destiné aux offrandes, aux sacrifices. Il prend de la main droite, et rend au centuple de la main gauche.

    Le texte le plus complet, à ma connaissance, sur un Lare est celui que Plaute a placé en prologue de sa comédie Aulularia, ou La Marmite, et il y apparaît qu'on lui sacrifie surtout des denrées alimentaires et des couronnes de fleurs et de feuilles, ainsi que les jeunes filles notamment savaient les faire. Elles étaient, apparemment, les plus dévotes, à son égard. Il se plaint que les chefs de famille le soient très peu.

    Mais ce qui est peut-être le plus beau, c'est qu'on y apprend que, pour lui, il ne suffit pas d'honorer son père et sa mère, newseed2.jpgcomme le recommande la Bible: il faut aussi que les parents honorent leurs enfants, en leur laissant du bien, un bel héritage. Cela va dans les deux sens. La descendance pour les anciens Romains est très importante, et l'enfant divin, prometteur d'avenir et d'immortalité, y était une idée profondément ancrée, ainsi d'ailleurs qu'un vers mystérieux de Virgile le précise, vers qu'on a cru tantôt annonciateur d'Auguste, tantôt annonciateur de Jésus-Christ, et qui est peut-être simplement l'expression d'une figure mystique enfouie dans les âmes romaines. N'est-ce pas lui qu'on reverra à la fin du film de Stanley Kubrick 2001: l'Odyssée de l'espace? Transparent et gigantesque, il observe la Terre depuis les étoiles, annonçant l'homme futur.

    J'ajouterai ceci: pour les anciens Romains, honorer le Lare, c'était faire naître en soi le désir spontané d'honorer ses parents, ou ses enfants. Les deux choses n'en faisaient qu'une. On cristallisait la piété familiale par le rituel, qui à son tour conformait l'âme aux vues saintes du dieu. C'était là profonde sagesse, car la théorie ne suffit pas, l'idée reste facilement lettre morte, si elle ne s'appuie pas sur une figure mystique.

  • CXXXIV: le miracle d'Ithälun

    83be762699b0fd45b00fa434ef392950 (2).jpgDans le dernier épisode, chers lecteurs, de cette saga grandiose, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il venait d'être sauvé par un peuple elfique de Nains qui l'aimaient, et le respectaient.

    Car il était d'un peuple proche du leur, quoique d'un rang plus élevé, plus proche des anges du ciel, comme on appelle souvent les esprits des étoiles. Et ils avaient entendu son appel. Mais voyez! cela ne se déroula pas comme vous pourriez le croire. Car plusieurs heures avant que le Génie d'or eût énoncé sa prière, ils virent arriver, dans leur cité rutilante aux tours ornées de pierres précieuses, une demoiselle étincelante, diaphane et pure, nimbée de lumière, et qui les éblouit: pour venir, elle avait chevauché un rayon de lune, car elle appartenait à la maison d'Ithälun, la pure épouse de Solcum. Par elle, elle avait été envoyée. Car Ithälun avait entendu la prière de Solcum avant même qu'il ne l'énonce ou, pour mieux dire, elle avait fait remonter le temps à sa demoiselle, pour que les Nains sussent ce qu'on attendait d'eux, et agissent au bon moment.

    Ceux-ci avec bonté l'avaient accueillie, et s'étaient enquis de la raison de sa venue; et elle leur avait tout expliqué, et ils avaient obéi – ils l'avaient fait avec joie, car trop peu souvent à leurs yeux avaient-ils des nouvelles de la reine de la Lune, et ils adoraient en avoir, et être ses obligés, la servir ou l'honorer, ou recevoir d'elle des présents. Après avoir béni de la part de sa maîtresse le peuple de la chaux, après avoir jeté sur leur front une poudre d'or que sa dame lui avait confiée, qui devait leur donner longue vie, sagesse et intime lumière, elle repartit sur un autre rayon de lune, traversant étrangement les murs du palais du roi, où elle s'était tenue, s'exprimant devant tous. Et les Nains s'étaient armés, le peuple d'Opaldur s'était muni de ses lances et de ses épées, et étaient venus jusqu'au Génie d'or par les voies connues d'eux seuls. Ainsi dirent-ils; ainsi s'expliquèrent-ils auprès du Génie d'or lui-même, qui en fut étonné et charmé, qui s'en réjouit infiniment, qui en fut même ému; et, des fentes de saphir de son heaume noir, une goutte d'or jaillit, et coula le long du jais, qui était une larme, une larme de reconnaissance et de gratitude, et aussi d'amour. Car il avait craint pour sa vie, et il voyait que sur lui veillait sa bien-aimée reine de la Lune.

    Les Nains sourirent, se regardèrent en se faisant des clins d'œil, et feignirent de ne rien voir en ne faisant aucune remarque au Génie d'or, et en se consacrant, dans leurs conversations, à leurs tâches nécessaires, aux soins à dwarf.jpgapporter aux blessés, et au nombre total des troupes debout, et par bonheur, ils n'eurent dans leurs rangs pas un seul tué.

    Mais le Génie d'or, se reprenant et songeant à sa mission, s'adressa bientôt au roi d'Opaldur, qu'on nommait Astalor: Roi, lui dit-il, tu es arrivé à point nommé. Le mystère de ta venue, tu viens de me le révéler, et il me bouleverse. Je ne cacherai pas le tressaillement de mon cœur, en apprenant le don d'Ithälun ma femme. Car je l'aime infiniment. Et qu'elle vous aime et vous ai envoyé une de ses divines demoiselles ne me laisse pas d'autre choix que de vous aimer tendrement aussi. Vous le savez, on pourrait croire à un miracle, puisque vous êtes arrivés juste au bon moment; mais il n'en est rien, car à travers les portes des mondes, les demoiselles d'Ithälun peuvent remonter ce que les mortels nomment le temps. Et moi-même je l'ai fait, déjà, entrant dans ce temps par une porte, alors que j'avais écouté, durant plusieurs siècles, les récits fabuleux de la maison de Cyrnos. Il m'a fallu revenir en arrière, franchissant, par la substance de la pensée, les éons, et entrant, depuis les hauteurs de l'éternité, dans le puits qui m'a ramené dans ce siècle pernicieux, où Fantômas répand ses hordes. Mais la question désormais est autre, il s'agit de savoir si vous allez continuer à m'aider, et m'accompagner jusqu'aux murs du palais maudit de Fantômas, pour l'assaillir et l'abattre. Vous savez, car vous le voyez, que je suis blessé: la chair d'un loup s'est mêlée à la mienne, et me ronge, tend à dissoudre mon corps. Seul, je ne parviendrai pas à vaincre l'adversaire.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode déjà long, pour renvoyer au prochain, quant à la réponse du roi des Nains Astalor.

  • Le mythe républicain de l'ancienne Rome à la France moderne

    fmd_209399 (2).jpgDans ma thèse de doctorat, j'ai pensé bon de me demander si l'âme de la Savoie n'était pas contestée par les intellectuels français parce que, inconsciemment, ils ne s'autorisaient pas à n'admettre que l'âme française – le génie national qu'exprime l'État républicain, tel que Jules Michelet l'a défini dans ses textes. On a eu beau jeu de me répondre que le rationalisme s'était aussi emparé de cette question, et avait fait justice de ce fantasme national, qu'il n'y avait pas de possibilité d'erreur à cet égard – qu'on ne donnait pas plus de droits au génie français à l'existence qu'à celui de la Savoie. Je n'en crois rien, car ici l'inconscient joue à plein, et on brandit souvent le rationalisme contre les replis régionaux, tandis qu'on l'articule libéralement avec la défense de la République, elle-même perçue comme source de toute raison lumineuse en l'espèce humaine.

    Car cela aussi fait l'objet d'un mythe. Il n'est pas né en 1789, puisque Virgile en parle dans l'Éneide. Il affirme que Rome abat les rois, et répand la vertu et l'intelligence dans un monde barbare, accomplissant une mission civilisatrice en l'humanité. Elle émancipe les peuples, et personne n'ignore que cette rhétorique était aussi celle de la France coloniale, du temps de la Troisième République. En adoptant la devise Post Tenebras Lux, la Genève protestante allait dans le même sens. Il s'agit de dire que la République est en phase avec l'évolution humaine, devant aller vers toujours plus de raison. La France n'est plus, dans cette perspective, une fin en soi, mais l'instrument de cette évolution, et la Savoie n'est pas combattue en tant que telle puisque, sous ses apparences catholiques et royalistes, elle aussi serait tirée vers cet horizon rationaliste, la république française ne l'émancipant pas de ses illusions parce qu'elle est la France, mais parce qu'elle est la République.

    À tout prendre, c'est aussi l'essence du catholicisme romain, qui se pose comme universel parce que romain, et issu de l'Empire romain. Post_Tenebras_Lux_détail.JPGCalvin, du reste, ne le contestait pas dans l'absolu, puisqu'il disait le catholicisme bon jusqu'à saint Augustin, qui restait rationaliste et latin dans sa culture et son esprit. Il s'agissait, pour lui, de combattre le retour du paganisme en son sein, des superstitions, du merveilleux.

    Mais le rationalisme n'est pas réellement universel. Il est aussi une caractéristique de certains peuples. À un moment donné de l'histoire, je ne le nie pas, ces peuples ont été comme en pointe, parce que l'humanité avait besoin des progrès de la raison, de la pensée logique – c'était nécessaire à son évolution globale. Mais cette évolution n'a rien de linéaire. Tantôt l'humanité a besoin de perfectionner sa vie intérieure par la pensée logique, la_republique_1848_bd.jpgtantôt elle doit développer l'imagination créatrice, comme l'a très bien vu le romantisme après l'échec du rationalisme français en Europe, l'échec de la Révolution. Et c'est alors que d'autres cultures, appartenant à d'autres peuples, se mettent à la pointe. On en a eu l'exemple avec le romantisme allemand, qui, idéalement, conciliait la raison et l'imagination. Mais les cultures orientales ont aussi du succès, par exemple le bouddhisme tibétain, parce que, dans ses profondeurs, l'humanité se sent menacée par l'excès de rationalisme qui a mené la culture française à l'assèchement, à la destruction. Et dans cette perspective, la réhabilitation du style mythologique des Savoyards d'autrefois est importante, et bénéfique.

    Non pour dire qu'il faut renoncer à la raison ou même regretter qu'avec son intégration à la France moderne, la Savoie ait accueilli l'esprit cartésien: dans mon livre Portes de la Savoie occulte, j'ai présenté cela comme providentiel, et nécessaire. Mais pour dire que cela n'avait de valeur que pour un temps et que, effectivement, le génie français, non celui de l'humanité, est celui du rationalisme, de telle sorte que le prétendre universel ressortit encore à l'adoration du génie français, même chez les étrangers sensibles à cet aspect de la culture humaine. Le génie savoisien est autre, il offre un contre-poids à l'excès de rationalisme, et promeut l'imagination créatrice, comme le rappelaient François de Sales et Joseph de Maistre, chacun à sa manière – et sans en être totalement conscients, non plus.

  • Raphaël au Prado

    raffaello-agnolo-doni.jpgRudolf Steiner dit que le sommet de la peinture occidentale, d'une certaine façon, a été atteint par Raphaël, et je ne connaissais ses tableaux que par des reproductions. À Madrid, au Prado, j'ai pu découvrir directement plusieurs de ses œuvres, et ai pu mesurer la portée de ce qu'avait dit Steiner. Je ne sais pas s'il a absolument raison – même si j'ai assez d'admiration pour lui faire globalement confiance –, mais j'ai cru comprendre, en contemplant ces tableaux du maître, ce qu'il avait voulu dire.

    Car ce qui frappe, chez ce peintre, c'est la façon dont les formes claires semblent en tout lieu imprégnées d'âme, de vie spirituelle, d'intensité intérieure. Les couleurs ne semblent pas être sorties du monde extérieur, mais d'un monde de rêves enfouis, comme si les formes classiques étaient réinterprétées selon l'âme de l'artiste. Mais j'ai déjà dit cela pour El Greco, aux lignes plus tourmentées. Ce qui est remarquable, chez Raphaël, c'est que les lignes ne sont pas tourmentées, et pourtant leur pureté, leur irréalité, la lumière créée par les couleurs semblent bien être sorties des songes.

    Des songes toutefois pleinement éveillés, dans le cœur de ce peintre qui en lui avait une vision harmonieuse des sujets qu'il traitait, même quand ils étaient religieux et émanaient de visions prophétiques. En lui, oui, luisait une harmonie qui imprégnait de rêve même les formes les plus nettes – et je pensais à J. R. R. Tolkien, qui assurait que plus le merveilleux était clair, plus il était beau.

    Il faut reconnaître que ce n'est pas un trait très espagnol; bien plutôt italien. Ce n'est pas français non plus, car en France, les artistes qui ont cherché la ligne claire ont tendu à mettre le monde de l'âme à distance, comme si une sourde inquiétude interdisait les Gaulois de croire possible de concilier la ligne claire et les mystères de l'âme – comme s'ils avaient peur d'y jeter leurs yeux et d'y déceler le vrai réel. L'art italien de la Renaissance, comme on dit, est différent, et cela correspond à ce qui existait aussi en littérature, avec Dante ou les Fioretti de saint François d'Assise.

    Selon Steiner, cet art italien ressuscitait l'ancien art grec dans un contexte chrétien, et il liait aussi saint Thomas d'Aquin aux anciens Grecs – à Aristote, de fait. Or, ce théologien était lui aussi un sommet, il conciliait la claire raison et la pénétration des mystères, et il était sans doute la cause de l'affirmation de Tolkien selon laquelle s'il tommasouffizi-850x640.jpgétait catholique, c'était à la façon du treizième siècle. C'en est au point où Déodat Roché a assuré qu'entre saint Thomas d'Aquin et les Cathares, nombre de points communs existaient.

    C'est Goethe, à vrai dire, qui, avant Tolkien, qui a découvert tard l'Italie et son art – c'est Goethe qui, découvrant l'Italie et ses arts, en son temps, a saisi de l'intérieur la pureté grecque, l'harmonie obtenue non en expulsant les mystères, comme l'a fait le classicisme français, mais en osant les pénétrer de sagesse, de raison. Je voudrais dire que, d'une façon affaiblie, François de Sales, nourri de culture italienne, était dans cette ligne – il parlait avec clarté des anges, et recommandait avec calme qu'on les vénère et les visualise, à la façon tibétaine. Mais c'est une autre question, et on pourra me reprocher de n'avoir pas parlé en détails des tableaux splendides de Raphaël. Je dirai seulement que j'ai surtout été frappé par une œuvre représentant, je pense, une rencontre entre Jésus-Christ et saint Jean-Baptiste, dans leur enfance, en présence de sainte Marie. Ils étaient lumineux, c'était incroyable.

  • Joseph de Maistre et le désamour de la littérature « spécialisée »

    ermold.jpgJ'ai souvent été étonné par les éditions critiques et savantes des textes latins de la période décadente ou barbare (par exemple ceux de Prudence ou d'Ermold le Noir), car leurs auteurs, des universitaires émérites qui avaient passé des années à les traduire et à les étudier, ne manquaient pas de stigmatiser leur nullité littéraire. Je m'interrogeais: est-il légitime d'étudier et de traduire des textes qu'on trouve nuls? Est-ce cela, l'Université?

    J'en ai eu un exemple récemment avec Joseph de Maistre, car le directeur des Études maistriennes à l'université de Chambéry, Michael Kohlhauer, m'a explicitement dit qu'il n'aimait pas beaucoup somme toute Joseph de Maistre, qu'il préférait en tout cas son frère Xavier. Le plus bizarre était qu'il m'avait pris sous sa coupe parce que je voulais présenter dans une thèse les auteurs savoyards de la lignée de ce même Joseph de Maistre, auteurs que, moi, j'aimais, ce que je lui ai dit tout de suite. Je pensais que lui aussi aimait Joseph de Maistre, que c'est pour cette raison qu'il l'étudiait; mais non.

    En particulier, il n'adhérait absolument pas à ses discours, à ses pensées providentialistes confinant à l'histoire mythologique et à la prophétie. Pour lui il les avait produits sous l'influence pour ainsi dire d'un manque affectif, et il citait Freud. Et moi qui prenais tout à fait au sérieux ces discours grandioses, j'étais bien absurde, au fond!

    Un curieux argument contre ma thèse m'a néanmoins révélé le fond de quelque chose. On m'a reproché d'avoir rapporté que lorsque l'écrivain Philippe Sollers avait voulu parler de Joseph de Maistre dans sa revue, il avait reçu beaucoup de lettres d'injures, et que L'Humanité avait déclaré qu'il ne fallait pas parler de cet auteur. Citer Sollers dans une thèse paraissait aberrant. Non qu'on pût prouver l'inexactitude de son témoignage en fait très vraisemblable, mais à cause de sa personnalité, jugée artificielle – puisqu'il avait aussi consacré des numéros de sa revue à Marx, à Mao, à je ne sais plus qui. Mais surtout, crime suprême, lorsqu'il avait voulu parler de Joseph de Maistre, il n'avait consulté aucun universitaire spécialiste de l'écrivain.

    Je ne sais pas s'il a eu tort, si sa production est ramenée par ces spécialistes à ses problèmes avec sa mère ou je ne sais pas quoi, car cela n'a pas beaucoup d'intérêt littéraire et philosophique, la question est bien de savoir dans quelle mesure Joseph de Maistre est parvenu à représenter le monde spirituel qu'il concevait, par son style et ses figures. S'il n'existe pas de monde spirituel, parler de lui est vide de sens, et si on veut étudier la psychologie d'un homme, il serait plus utile de le faire avec des criminels ou des politiques, qu'avec des écrivains. sollers.jpgMais on le fait surtout, je pense, pour démontrer que les mythes créées par les écrivains n'ont pas de valeur, on y prend une sorte de plaisir pervers.

    Sous le reproche relatif à Sollers, je sentais quelque chose poindre, cependant. Une vague amertume. Les écrivains justement créent des figures qui portent les âmes, et l'intelligence des universitaires a rarement cette faculté. Et moi qui, avec mes livres sur la littérature savoyarde, avais vendu plus d'exemplaires que les universitaires en général (cela m'a été dit par la bibliothécaire du département de Lettres de Chambéry: selon elle une production du laboratoire de recherche, aussi belle et gracieuse fût-elle extérieurement, ne se vendait guère plus qu'à vingt exemplaires), je me trouvais dans une situation bien inconfortable – sorte de Philippe Sollers au petit pied.

    Inutile de qualifier: le mot vient facilement à la conscience. Les spécialistes amateurs ne bénéficient que de petites subventions, mais ils sont connus du public. Les professeurs sont connus de leurs seuls pairs, plutôt des rivaux, et des étudiants qui espèrent, en les écoutant, avoir des diplômes et des sous.

  • La pierre de ma mission (Perspectives, LXVII)

    Red_Blood_Gem.pngCe texte fait suite à celui appelé Le Mystère de la pierre magique, dans lequel je rapporte avoir pris le joyau lumineux qu'on me tendait, et y avoir vu des visages étranges, qui me laissèrent stupéfait.

    J'entendis alors soupirer à côté de moi, et c'était Ithälun – et lorsque je la regardai, je vis qu'elle avait, sur le front, un nuage de tristesse et que, apparemment compatissante, elle jetait les yeux tantôt sur moi, tantôt sur la pierre que je tenais, tantôt sur Othëcal, tantôt sur ses gens, passant lentement des uns aux autres, bougeant imperceptiblement la tête, comme si le temps s'était arrêté, ou n'était plus fait que d'une succession d'images fixes. Un silence intense, semblant peser sur les mondes, s'était installé dans la salle, et les gemmes des habits des elfes luisaient sans qu'un bruit se fît entendre, comme les étoiles lors des nuits cosmiques – au-delà des oiseaux, des feuillages, des renards glapissants, ou des automobiles qui vrombissent dans les lointains de la Terre. Ce silence aussi était stupéfiant, et ma gemme sembla briller moins fortement, sous son poids. C'était comme un endormissement complet, et comme si les lumières de la salle et des parures se changeaient en veilleuses – comme on appelle les lampes qu'on laisse pour les dormeurs, notamment les enfants.

    Je vis soudain, tel un diamant, une larme surgir de l'œil d'Ithälun. Elle aussi était émue par ce fatidique moment, bien que je n'en devinasse en rien la cause. Pourquoi était-elle si mélancolique? Ce qui arrivait n'était-il pas ce qu'elle avait attendu, en se rendant avec moi en ces lieux? Je ne comprenais pas vraiment ce que tout cela signifiait, et me demandai si je n'avais pas commis une grave faute, en m'emparant de la pierre qu'on m'avait offerte. Je fis un mouvement traduisant mon désir de la lui donner à mon tour, mais elle m'arrêta, posant son bras sur le mien, et dit: «Non, Rémi, non. Tu dois la garder. C'est maintenant la tienne. Maintenant et à jamais. Ne t'inquiète pas. Il te la fallait, pour accomplir ta mission. Tu as bien fait, de la prendre. Car je vois que ton cœur est troublé, mais il ne doit pas l'être. Sache que si tu nous vois un regard triste, ce n'est pas pour cette raison, que tu eusses dû agir autrement que tu ne l'as fait. Non. Il n'en est rien. Tu as agi conformément à nos vœux. Mais vois-tu, même quand on sait qu'un ami doit mourir, et que, en mourant, il ira rejoindre les dieux – entrera dans le pays des étoiles et sera accueilli avec joie par ceux qui gardent ces joyaux du ciel au front –, et que ses bonnes actions mêmes accourront à lui en dansant, comme des vierges, et l'entoureront de leurs bras tendres et frais, même quand cela arrive, tu le sais, nous sommes tristes, parce que nous aurions voulu garder avec nous cet ami, et, malgré ce que dit la raison, la passion fait surgir des larmes, car la séparation est un déchirement; et un vide se crée, au sein de l'âme, dès que l'ami s'éloigne.

    «Or, cette pierre était le secret de la royauté d'Othëcal sur la Terre, et le moyen qu'il avait, avec son peuple, pour y vivre, s'y maintenir, et créer le cercle enchanté qui y maintenait, aussi, les splendeurs des temps anciens – justement celles des étoiles. Oui, par cette pierre, sache-le, Othëcal conservait sur la Terre où vivent les mortels la gloire du Ciel où sont nés les génies, elle était le secret de leurs enchantements les plus nobles, les plus purs. Et qu'Othëcal te l'ait donnée veut dire une chose claire: pour toi, pour le salut de l'homme, pour le salut, aussi, de la Terre, il a accepté de renoncer à son royaume, de laisser dépérir ce qu'il a bâti sur la Terre. C'est donc avec peine que nous entrevoyons la déperdition du pays où il veut – de ce royaume qu'il gouverne, de la fin de ses enchantements qui étaient parmi les plus purs de la Terre, et qui étaient parmi ceux qui y conservaient le mieux les splendeurs astrales. Comprends-tu? Nous savons qu'en partant sur l'orbe lunaire, Othëcal et les siens gagneront un royaume plus pur, plus noble; mais celui-ci, où ils vivaient, étaient leur patrie, leur maison, et, même si, en haut, ou au fond du Ciel, ils retrouveront bien des amis, des cousins, des congénères – même si, avec le temps, ils s'y referont volontiers une patrie, ils avaient assimilé ce royaume, ici-bas, à eux, y avaient versé leur sang, y avaient sacrifié leur sueur, leur vie, leur âme, et s'en séparer leur brise le cœur, le leur crève. Ils savent que certains d'entre eux ne le supporteront pas, ne le souffriront pas, et qu'ils erreront parmi les ombres, sans pouvoir monter dans le vaisseau spatial qui emmènera la plupart d'entre eux dans leur nouvelle maison; ils savent que ce sera pour eux une épreuve, et que tous ne la surmonteront pas – et que, attachés à ce sol, ils s'y mêleront aux plantes, aux rochers, aux bêtes: triste sera leur destin! Mais ils ne peuvent pas faire autrement, ils le savent aussi, et maintenant qu'ils te connaissent, ils comprennent qu'il le faut, que c'est fatal. C'est ainsi, et tu dois respecter leur peine.»

    (À suivre.)

  • Peintres à Madrid

    Martirio_de_San_Mauricio_El_Greco.jpgJ'ai visité le musée du Prado, à Madrid, à l'occasion d'une visite familiale, et j'ai été frappé par un trait singulier: la capacité des peintres ayant séjourné en Espagne de s'emparer d'un sujet classique, issu de la tradition catholique ou gréco-latine, et de le transformer en le faisant passer par des strates profondes de l'inconscient, de l'âme. Il en ressort des figures étranges, qui ont un lien avec le baroque, mais un baroque obscur, pas de fantaisie légère – ou avec le Romantisme.

    Le peintre le plus connu à cet égard, c'est El Greco, qui a créé des formes incroyables, défiant la régularité extérieure de mise alors, et dont les tableaux représentent des scènes pleines d'anges aux flux flamboyants, et aux membres courbés sans logique apparente. Comme me le disait mon amie Rachel, cela lui a permis d'accéder à des vérités autres que celles du catholicisme habituel, de représenter autre chose que des martyres, comme par exemple dans son fameux tableau de saint Maurice, suspendu à l'Escorial, et qui place en premier plan les discussions entre Maurice et ses compagnons ou détracteurs, et son martyre au second plan. Cela n'a pas plu au roi et aux évêques, mais c'est d'une grande noblesse, comme si saint Maurice était avant tout un héros qui revivait un choix glorieux, et non un homme ordinaire puni par Rome d'avoir effectué un choix libre. Du coup, les évêques ont trouvé que c'était protestant. Mais cela n'empêchait pas El Greco d'abonder dans le merveilleux le plus inspiré et le plus chargé.

    Un autre peintre frappant est évidemment Goya. Je ne le croyais pas à ce point, car je connaissais ses toiles grâce à des photographies, ainsi que sa réputation, mais je me disais qu'on avait exagéré. Or, il a créé, dans sa série noire, des formes dignes d'Edgar Poe, et a fait, de scènes réalistes ou fantastiques, voire mythologiques traditionnelles, de véritables cauchemars. Le tableau le plus inouï, selon moi, est celui dit du Sabbat, dans lequel LeGrandBouc-Sabbat_K585.jpgun homme-bouc préside une assemblée d'hommes hideux, aux visages obscurs mais aux yeux blancs, pareils aux Orcs de Tolkien, métamorphosés en gnomes infernaux. Vision immersive, et fascinante. L'homme-bouc ne manque pourtant pas de dignité, il est pareil à un dieu. Mais les sujets bibliques tels que Judith et Holopherne ont aussi leur force inquiétante, et bien sûr Saturne mangeant ses enfants, au réalisme stupéfiant. Cela ne ressemble plus du tout aux figures telles qu'on avait coutume de les voir, comme si Goya les avait vues au fond de son âme, reflétées depuis le monde spirituel même.

    Goya inaugurait le Romantisme, par cette série, et ses tableaux historiques ont aussi une force singulière, bien connue de tous.

    D'autres œuvres frappantes sont suspendues aux murs du Prado, mais leurs peintres n'ayant pas de rapport particulier avec l'Espagne, j'en parlerai une autre fois.

  • Mythologies selon Roland Barthes

    barthes.jpgIl y a un fond athée, dans la philosophie française moderne, qui empêche spontanément de parler des dieux et du monde spirituel. Mais il faut bien, tout de même, parler des concepts, et c'est ainsi que ces philosophes se sont efforcés de donner une nouvelle définition au mot mythe, ou mythologie – valide à leurs yeux bien qu'ils eussent évacué le monde divin. Comme le disait Roland Barthes, le mythe est un acte de langage, et donc c'est un signe adressé à la collectivité, l'impression de l'humain sur le réel à partir des mots. On sent là poindre la philosophie de Sartre sur la pensée magique, qu'il étendait à l'ensemble des actes organisateurs du monde. On peut toujours prétendre, de fait, que dès qu'on attribue une organisation au monde, on fait dans la mythologie, car seul un dieu a pu organiser le monde. Sinon, la matière est pure masse informe.

    Mais c'est là trop réfléchir, et faire preuve d'une sorte d'intégrisme philosophique. Dans les faits, le locuteur peut penser que les choses sont organisées, sans se référer à un dieu explicitement, ni consciemment. Il peut, en un sens, être naïf, et s'exprimer sans mesurer les effets de sa pensée. Il peut donc attribuer au monde des lois mécaniques sans se référer à un législateur. Cela se fait constamment. Et la vérité est qu'on ne peut pas appeler cela de la mythologie, sinon de façon profondément abusive. Car la mythologie consiste à évoquer directement Fairies_by_H.J._Ford-1.jpgles êtres spirituels ou les dieux, et non pas seulement à décrire un monde dans lequel selon les philosophes forcément un dieu est intervenu avant, puisqu'il est organisé. Justement, le réalisme consiste à ne pas dire ce qui s'est passé avant. La mythologie consiste à dire ce qui s'est passé avant. C'est tout simple. Et étendre la chose à tout ressortit au fondamentalisme.

    À force de refuser de voir Dieu nulle part, les philosophes le voient partout. Ils disent, d'un côté, que la Bible a été écrite par des êtres humains, non par un dieu; de l'autre, que la citer manque de neutralité, que c'est une démarche religieuse – alors que citer Roland Barthes, lui aussi un être humain, ne le serait pas!

    Veut-on me dire que Barthes ne fait pas l'objet d'une religion? Mais si, puisque l'Université se sent obligée d'adopter ses définitions sans les remettre en question – puisqu'on peut dire, en son sein, que depuis ses bouquins, on sait que tout est mythologique, que le moindre acte de langage est mythologique, même celui qui ne nomme absolument pas l'esprit agissant dans la matière! Il est devenu le prophète de l'agnosticisme républicain.

    Car c'est bien le problème: refusant absolument d'explorer avec leur esprit le monde divin, tâchant même souvent de l'interdire aux autres, les philosophes à la mode ne veulent pas non plus qu'on distingue les actes de langage dans lesquels on évoque le monde des esprits, des autres. En effet, à leurs yeux, les premiers ne devraient pas exister, donc il ne faut pas en tenir compte. Donc, la mythologie, ce n'est pas le récit des êtres invisibles, anges, dieux, elfes ou Grands Transparents, mais toute idée énoncée par un homme, même foncièrement matérialiste. C'est vraiment absurde.

  • Collecte de contes dans le Quercorb

    dixmude.jpgL'association Noyau. Au cœur du conte, que je préside, a commencé sa collecte de contes du Quercorb dans le bourg poétique de Puivert. Notre rédactrice Rachel Salter a bien voulu rédiger le récit d'une première rencontre avec des acteurs culturels locaux par les belles lignes suivantes: La collecte de contes a commencé…… avec une surprise! Une collecte de contes a déjà été faite dans le Quercorb par André Lagarde, «grand militant de la cause occitane et collecteur infatigable de contes et d’histoires locales». Ah d’accord, tout d’un coup je me sens toute petite, comme si j’avais avalé une étrange potion magique [telle Alice, bien connue de tous les lecteurs anglophones, et de bien des francophones aussi]. Je suis sidérée par cette nouvelle – mais à la fois étrangement rassurée qu’il y ait déjà un corps de littérature orale sur cette région que moi aussi je trouve si riche en histoires.

    Samedi dernier, 30 mars, nous avons rencontré une femme fabuleuse à la Brasserie du Quercorb: Sophie Jacques de Dixmude, une musicienne/joueuse de cornemuse et gardienne de milliers d’histoires sur le Quercorb, la plupart en occitan. Elle nous raconte une petite histoire qui nous charme (Quequeriquet!) et allez hop, l’aventure commence……. Derrière ses yeux bleus je commence à voir les battements de queue de la Vouivre dans le ruisseau, et je ressens l’appel pour aller à la rencontre des autres êtres fantastiques enfouis dans ce pays rêvé…….

    Donc nous marchons avec précaution, soucieux de ne pas piétiner le territoire de ce grand homme, André Lagarde, qui est encore vivant et donne parfois des conférences à Belesta.

    Je regarde Sophie Jacques droit dans son œil de saphir et je lui demande: «Est-ce que ça vaut la peine que nous aussi faisions une collecte?»

    Et comme ça arrive parfois la réponse vient d’une autre source. Un homme s’assoit à notre table, Jean-Phillippe Desbordes, un air d’aventure l’entoure. Il a rendez-vous avec Bernard qui lui prête (ou lui donne?) une épée jean-philippes.jpgd’aïkido en bois. Jean-Phillippe fait quelques éclairs dans l’air pour nous montrer sa grande prouesse chevaleresque. Mon fils est très impressionné. Il nous raconte quelques histoires merveilleuses qui lui sont arrivées dans cette région. De vraies histoires. D’une épée samouraï cassée par magie, d’une nuit paisible passée à la belle étoile au pied de Montségur, et qui le lendemain l’a ouvert à une vieille légende révélatrice du destin de son âme. Mon stylo commence à vrombir dans ma poche. Beh oui, Rachel (dit mon stylo), c’est ce genre d’histoires qui t’intéresse, des histoires des gens ici et maintenant, des histoires merveilleuses et vraies à la fois, des histoires hautement symboliques qui ont lieu dans ces endroits si mystérieux!

    Donc, oui, nous décidons de continuer, chaque collecte sera différente selon le caractère des gens qui la font. Nous avons un très grand respect pour le travail d'André Lagarde et celui de Sophie sur l’Almanach occitan qu’elle publie chaque année, réunissant plusieurs éléments de la culture locale en Occitanie: contes, recettes, légendes, photos, blagues. Mais nous sommes sûrs que notre collecte sera différente...

    Une autre étape va justement avoir lieu très bientôt: dans quatre jours, mercredi 8 mai. Rachel tiendra un stand au vide-grenier de Puivert, pour dire et récolter de nouveaux contes, de nouvelles histoires, de nouveaux rêves. Une boîte sera préparée, pour en recueillir les versions écrites. N'hésitez pas à participer. N'hésitez pas à accourir!

  • CXXXIII: l'ouverture de la porte rocheuse

    dwarves_by_jubjubjedi-d7jggk0.jpgDans le dernier épisode de cette série étrange, nous avons laissé le Génie d'or alors que, de son bâton magique, il envoyait des feux dévastateurs contre des zombies qui l'attaquaient, sans pouvoir pour autant empêcher leur inexorable avance.

    Il arrêta brusquement de faire tourner sa baguette cosmique d'or, et se figea. Surpris, jusqu'aux morts-vivants s'arrêtèrent aussi. Le Génie d'or ferma les yeux, ainsi que l'assombrissement de la fente bleue de son heaume le montrait. Il priait. Il appelait à l'aide ses amis lunaires. Ou d'autres êtres inconnus.

    Or, il se passa alors quelque chose d'extraordinaire. Lentement, étrangement, silencieusement, une porte s'ouvrit dans la paroi rocheuse de la grotte, à droite du Génie d'or. Elle glissa en biais dans la pierre même, et personne ne l'avait jamais vue, sans doute, car les démons de Fantômas tournèrent vers elle leurs yeux, et s'étonnèrent. Si les zombies ne détournèrent pas leur regard vide et aveugle du Génie d'or - qu'ils ne fixaient d'ailleurs pas réellement, seul leur corps étant tourné vers lui -, ils n'en demeurèrent pas moins figés dans leur marche, comme si l'esprit qui les animait, lui-même étonné, pouvait, à distance, distinguer ce prodige. Des hommes armés, revêtus de hauberts étincelants, et avec à la main des épées et des boucliers brillants, apparurent à la porte et, au cri de Dorlad!, se jetèrent sur l'ennemi, qui sur les monstres en retrait, qui sur les zombies en pointe dans l'attaque contre le Génie d'or.

    Qui étaient-ils? Ils étaient les elfes de la Seine, ou de la terre dont elle a fait son lit, et leur petite taille indiquait qu'ils étaient liés au règne minéral, même s'ils n'avaient rien de minuscules; ils étaient juste semblables à des hommes petits. Ce peuple, dans la langue des génies, se nommait Opaldur, ce qui signifie souffles de la chaux, si orc_king_by_manzanedo-dax4vgc.jpgon peut traduire un tel mot, issu d'une langue d'immortels. Communément, les hommes les appellent aussi des Nains.

    Leur âpreté était grande et, parmi eux, on voyait un guerrier couronné, ayant au front un cercle d'or, qui se dépensait plus que les autres, luttait avec acharnement. Ce peuple était connu pour détester les êtres sortis au jour par Fantômas, et issus de races démoniaques diverses, toutes maudites, à des degrés différents, toutes corrompues, quoique leur mauvaiseté eût des caractères dissemblables selon les cas.

    Avec leurs armes fulgurantes, ils découpaient les zombies plus vite que ceux-ci ne pouvaient s'en rendre compte - et rares sont les Opaldurs qu'ils purent saisir et tuer, en les déchirant de leur force terrible. Même ceux qu'ils saisissaient étaient rapidement défendus par leurs frères, et la bourrasque de leur venue eut tôt fait de réduire les zombies et de les changer en un tas de boue immonde, puante et sanglante, et de faire fuir les monstres qui avaient auparavant attaqué le Génie d'or, et se tenaient en retrait.

    Ils les poursuivirent quelque temps dans leurs souterrains, mais n'osèrent pas aller très loin, car la forteresse de Fantômas était proche, et ils savaient qu'il avait des armes redoutables, qu'ils ne pouvaient dominer qu'en menant un assaut ordonné et ensemble, peut-être soutenus par la puissance du Génie d'or, qu'ils aimaient et respectaient.

    Mais il est temps, chers lecteurs, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, pour ce qui est d'expliquer la venue inattendue de ces valeureux Nains.

  • Les comportements matérialistes n'ont pas besoin de preuves

    Maurienne_-_Cathédrale_et_église_Notre-Dame.JPGIl y avait, dans ma thèse, une allusion à quelque chose dont avait parlé Christian Sorrel dans un article, et Christian Sorrel se trouvait dans mon jury de soutenance. Mais il n'était pas content, car des faits qu'il relatait, je n'avais pas tiré le même enseignement que lui.

    Il s'agissait de la restauration curieuse des évêchés de Maurienne et Tarentaise, en 1825, après leur suppression par la France révolutionnaire. Les débats montraient que deux partis s'opposaient: un parti mythologique, fondé sur les traditions de ces évêchés remontant à saint Pierre ou Charlemagne, et un parti rationaliste, fondé sur l'organisation efficace de l'Église catholique. Or, dans les faits, le parti mythologique a gagné, et cela illustrait mon idée que la Savoie de ce temps était tournée, culturellement, vers le mythologique.

    Mais ce n'est pas cela qu'il faut démontrer, bien sûr. C'est tout autre chose! Et, dans son article, Christian Sorrel a émis deux affirmations gratuites. La première est que, en 1966, les deux évêchés en question ont été supprimés définitivement: l'historien se projetait sans preuve vers l'avenir simplement parce qu'il n'avait pas envie que ces évêchés soient restitués, et qu'il voulait croire que l'humanité va vers toujours plus de rationalité. C'est un dogme. Il est faux. J'en suis convaincu. Mais libre à lui, et aux autres historiens agréés par l'Université, de croire autre chose. Je constate simplement que quand on prophétise en faveur du rationalisme universel, on passe aisément pour un historien sérieux, et que quand on prophétise en faveur d'autre chose, on passe plutôt pour un prophète délirant. En tout cas, il n'est bien sûr pas attesté que l'humanité aille vers la rationalité toujours davantage, car aucun historien n'est allé dans l'avenir, et les universitaires n'ont pas vraiment inventé la machine charles-felix-F1-003b-charles-face-apres-.jpgà explorer le temps.

    L'autre affirmation gratuite de Christian Sorrel est que si la balance a penché en faveur du parti mythologique, c'est parce que le roi du temps, Charles-Félix, y aurait vu un intérêt stratégique, son armée étant placée sur le territoire en fonction de ces évêchés. A priori, on ne voit pas le rapport entre les évêques et les soldats, et le fait est que, dans l'article, Christian Sorrel n'apporte pas de preuve, il ne cite pas, par exemple, une lettre de Charles-Félix où il aurait exprimé son intention. Il n'explique pas non plus le rapport qui aurait pu exister entre le clergé et l'armée. Il en parle comme si c'était évident - et comme l'intention supputée est clairement matérialiste et égoïste, on se dit que mais oui, bien sûr, c'est la solution, c'est très vraisemblable, tandis que l'attachement aux figures mythologiques ne l'est guère!

    J'ai laissé de côté, dans ma thèse, cette affaire de stratégie à mes yeux mal étayée, et suis resté attaché aux faits. Je ne pense pas qu'on puisse me reprocher de ne pas avoir épousé le dogme matérialiste qui attribue sans preuve des comportements égoïstes aux peuples ou aux princes. L'intention supputée de Charles-Félix restera improbable tant qu'on n'aura pas trouvé de document intime l'attestant. On peut aussi supputer que lui attribuer de telles intentions ressortit à la jalousie, ou à la peur du sentiment humain en faveur du mythologique - bien plus présente dans le matérialisme que le goût de la véracité, quoi qu'on dise.

  • Instinct de survie et appétit naturel

    clif.jpgLe cinéma américain adore mettre en scène ce que les philosophes appellent l'instinct de survie: ça crée des moments impayables, parce que semblant ressortir à des lois fondamentales du comportement, et en même temps totalement invraisemblables, ou profondément fantastiques. On voit des gens se suspendre à des bords de falaise d'une seule main et survivre, ou affronter d'horribles monstres à mains nues et en venir à bout. Le peuple naïf croit assister à de véritables miracles, à un merveilleux réel, advenant fréquemment.

    Mais comment s'exprime l'instinct de survie dans la vie quotidienne? On a faim, et on aime manger: rien de plus. C'est parce qu'on aime manger qu'on mange, et parce qu'on mange qu'on est vivant. Il n'y a aucun autre mystère à cet instinct de survie. Comme le disait Spinoza, il faut veiller, en l'espèce, à ne pas confondre la cause et la conséquence. On ne mange pas réellement parce qu'on veut survivre, mais on survit parce qu'on mange, et on mange parce que c'est agréable.

    L'observateur avisé des insectes qu'était Jean-Henri Fabre le décelait: l'insecte femelle crée des nids parce que cela lui fait plaisir. Il le fait même quand il ne pond plus d'œufs. Il en a pris l'habitude, et il lui est agréable de s'adonner à cela. Il n'a, évidemment, aucune pensée de perpétuer son espèce. Même l'acte sexuel a été subi parce qu'une pulsion érotique était survenue. L'estomac pousse à manger, et je ne sais s'il existe un dieu qui l'a créé pour qu'on survive, si cela lui fait la moindre chose qu'on survive ou non. Mais la réalité observable est autre que celle du darwinisme: on ne peut absolument pas prouver que celui qui, en mangeant, dans les faits survit, ait jamais eu d'autre but que celui de se remplir la panse, et de savourer le plaisir de manger.

    Au fond, cet instinct de survie est un reste de christianisme mal digéré: il ne vient pas de l'observation du réel, mais de la Bible, et des injonctions de la divinité à vivre qu'on trouve dans ses pages. Dieu veut qu'on vive, dit l'écriture sainte; il y aurait donc, disent les philosophes, un instinct de survie instillé par Dieu. Dans le cinéma Osmia_cornifrons.5.1.08.w.jpgaméricain, c'est très net: les héros qui survivent dans des conditions extrêmes semblent bien incarner des vertus bibliques, une volonté supérieure. Mais qui ignore que souvent les hommes, perclus de douleurs, choisissent de mourir, plutôt que de s'obstiner à vivre? Pourquoi Dieu en ce cas n'a-t-il pas instillé un instinct de survie supérieur à la peine? Il s'agit d'un commandement moral humain, cet instinct de survie, non d'une réalité psychique avérée. Le cinéma fait la morale, mais ne dit pas ce qui est. Quand je mange une pomme, ce n'est pas par instinct de survie, mais parce que j'aime être en bonne santé, et que le goût en est bon. C'est l'amour, qui dirige le monde, non le désir, ni l'intelligence. L'amour de la pomme fait manger et vivre, le désir et la santé en émanent. C'est en tout cas ce que je crois. On trouve peu noble de s'exprimer ainsi. Mais la réalité n'est pas forcément noble.

    Elle est plus belle, en revanche, qu'on le pense.

  • Littérature & littérature

    tolkien 03.jpgL'idée de devenir professeur m'est en partie venue de mes études sur J. R. R. Tolkien, qui furent assez poussées pour que je lusse ses communications universitaires, assez intéressantes. Il s'en prenait, en leur sein, à la manie des professeurs de se lire entre eux, plutôt que de lire et de méditer les textes classiques qu'ils présentaient, et refusait de lire l'ensemble de la production spécialisée consacrée à Beowulf, dont il a été lui-même un spécialiste. Je pensais qu'il était possible d'enseigner, comme lui, à l'Université la littérature en se contentant de connaître parfaitement les textes, sans s'embarrasser avec la littérature critique, dont il se moquait.

    Tout cela m'est revenu en mémoire alors que, relisant le rapport de soutenance de ma thèse de doctorat, je parcourais les remarques de mon directeur de recherche, Michael Kohlhauer, m'accusant de n'avoir ni pratiqué ni cité les grands noms de la littérature universitaire spécialisée dans le Romantisme (tel le Genevois Albert Béguin), et de ne l'avoir fait que pour Georges Gusdorf et Ricarda Huch - les seuls qu'il m'eût enjoint explicitement de pratiquer, de lire et de citer. Je les aimai d'ailleurs beaucoup, ils étaient dans mes cordes, et conformes à ma façon de penser. Et je déclarai à mon maître que j'étais content de les avoir lus, car ils n'étaient pas comme sont pour moi les universitaires habituels, matérialistes et cherchant davantage à créer un discours sur la littérature conforme aux dogmes en cours, qu'à réellement comprendre les textes de l'intérieur, et du point de vue de leurs auteurs. Or, je me moque, comme Tolkien, de ce qu'il faut penser de la littérature selon les institutions d'État, je ne l'ai jamais étudiée que pour m'imprégner de ses formes et me donner l'occasion soit de les méditer pour mon élévation personnelle, soit d'en créer de similaires, dans mes propres écrits.

    Car le plus étonnant, à cet égard, dans ce rapport de soutenance, est que Michael Kohlhauer ait déclaré que je connaissais très bien la littérature dont je parlais, celle des Savoyards, et même trop bien! C'est ce qu'il a écrit. Il m'a réellement reproché de trop bien connaître, d'avoir médité trop intimement les auteurs dont je parle, et leurs textes. Bizarre.

    Très souvent, face aux discours convenus des professeurs de littérature, j'ai pu citer les textes étudiés, pour les contredire. Et cela les énervait passablement, puisque, davantage que la connaissance intime des beaux textes rene-descartes.jpganciens, l'important semble souvent être de créer à leur sujet un discours républicain - fondé sur le rationalisme, le doute critique, et tout ce fatras inspiré vaguement de Descartes, et tant pis si les auteurs étudiés sont d'une tout autre étoffe, il suffit de déclarer que les passages où ils s'expriment autrement sont sans importance et liés uniquement à leur époque - ou quelque autre contingence.

    Je comprends mieux maintenant une remarque curieuse de Michael Kohlhauer selon laquelle il était vain de chercher à entrer dans la logique des époques anciennes, et des auteurs qui y vivaient, qu'on avait le droit, voire le devoir de leur imposer un point de vue moderne et contemporain. Cela montrait peut-être l'origine du discours académique, son essence, son sens. Et moi, qui rédigeais une thèse justement orientée vers la pénétration de l'âme d'une époque, vers la compréhension interne des auteurs anciens, vers le partage de leur point de vue dans le respect et l'amour, je ne mesurais pas ce qui nous opposait.

  • Le mystère de la pierre magique (Perspectives, LXVI)

    Satana.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Don sacré de l'Ornim, dans lequel je rapporte m'être apprêté à prendre un joyau lumineux qu'on me tendait, et qui semblait contenir une bête dangereuse, tant la vie en elle était grande.

    Pour autant, Othëcal ne me le confiait pas comme s'il se fût agi d'un être mauvais, et Ithälun, que je regardai à ce moment, ne cilla pas, ne dit rien, ne bougea pas, ne m'empêchant aucunement de le saisir – mais, au contraire, par son inaction, semblait simplement attendre que je m'emparasse du joyau. J'en fus surpris, mais, dans ce monde, à vrai dire, les choses n'étaient pas toujours ce qu'elles paraissaient, n'étaient pas toujours ce que les hommes croient qu'elles sont, et les symboles que je pensais y reconnaître n'y étaient en rien des idées prédéfinies (évidemment), mais des choses vivantes et mouvantes, des esprits, des souffles rendus visibles par le don que m'avait fait Solcum (le Génie d'or), et qu'avait prolongé en moi la noble Ithälun son épouse. Le bien et le mal n'y étaient ainsi pas aussi simples que dans les représentations humaines, et on me confiait une gemme habitée par un démon qui peut-être était favorable à ma quête: je n'eusse su le dire. L'attitude d'Ithälun, toutefois, le laissait penser, et je n'avais aucune raison de douter d'elle.

    Je pris donc la pierre entre mes doigts, et faillis aussitôt la lâcher – non qu'elle fût brûlante comme une flamme, mais que, au contraire, un étrange mélange de chaleur et de fraîcheur la rendait comme vivante, comme semblable à la peau d'un animal – une fois de plus. Mais quel animal pouvait bien se trouver dans cette petite prison, c'était impossible à dire. Je crus d'autant plus fortement qu'il allait me mordre, ou me faire du mal, enrouler une queue serpentine autour de mon poignet, et qu'on m'avait trompé, mais rien n'advint, sinon ceci: soudain, sur la facette du rubis taillé, mais à l'intérieur, apparut un visage qui riait, et qui l'instant d'après disparut!

    Je criai, et lâchai la pierre de surprise, mais j'ai toujours été assez adroit avec les objets que mes mains lançaient, et, déjà convaincu que cette gemme était précieuse, et qu'il fallait la traiter avec le plus grand respect – déjà saisi d'amour pour elle, je la rattrapai de l'autre main, plus rapide, plus vif, dans mes réflexes, que je ne m'en serais pourtant cru capable. Elle brillait entre mes doigts, chatoyante, douce, plus belle qu'aucun joyau que j'eusse vu de ma vie, et mon désir s'enflamma, de la porter sur moi, de l'absorber – ou d'être absorbé par elle –, et, lors, une chose des plus incroyables survint, car, à l'intérieur de la pierre, je ne vis plus un visage bestial ricanant, comme j'avais cru l'apercevoir un bref instant, mais le visage d'une femme souriante et belle, aux cheveux purs et blonds, et dont les mèches dorées se fondaient dans l'air vermeil qui la nimbait. Je fus, à nouveau, stupéfait, et, comme je craignais d'être le jouet d'une illusion, je levai le regard vers Ithälun, et celle-ci ne m'aida pas beaucoup: car elle me continuait de me regarder sans rien dire, et sans faire montre d'aucune émotion distincte. Je regardai alors Othëcal, et lui avait un étrange sourire en coin, mais très léger; et ses yeux brillaient, comme si des paillettes d'or s'y étaient agitées, sous l'effet du plaisir, ou d'une quelconque malice difficile à définir.

    «Qu'est ceci?» murmurai-je alors. Je tournai la tête autour de moi, attendant que quelqu'un me répondît. Mais les sujets d'Othëcal gardaient l'œil baissé, comme s'ils s'étaient changés en pierre – et seules des larmes luisantes coulant sur leurs joues, reflétant, même, la lumière de ma gemme, attestaient que ce n'était pas le cas.

    (À suivre.)