11/11/2016

Degolio XCV: le Château de la Lune

e1054e6d05703e33016d093087840aea.jpgDans le dernier épisode de cette geste cosmique, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il venait de dire adieu à ses amis pour emprunter la route mystérieuse qui devait le ramener vers sa Dame, au sein du Palais de la Lune où elle a son trône.

Il commença à marcher sur le chemin pavé de diamants, mais, ayant fait quelques pas, il se retourna, et dit: Et soyez heureux, ô Captain Corsica, ô Sainte Apsara, sous le regard de Cyrnos le très haut! Et toi aussi, sois heureux, Cyborg d'argent, et veuille rencontrer sur les flots salés, au pied de la falaise où se dresse la cité dont tu es le gardien, la propre sœur immortelle de celle qu'aima jadis le comte Boniface! Car on m'a dit qu'elle était sensible à ton charme; je ne sais si c'est vrai.

Le Cyborg d'argent sursauta, et demanda qui le lui avait révélé, et quand, puisqu'il ne l'avait pas quitté depuis son arrivée en Corse! Mais le Génie d'or s'en fut sans répondre, et en riant. Captain Corsica, Sainte Apsara et Cyrnos rirent aussi, et sur le visage d'argent du Cyborg vinrent des roses, à peine visibles, mais qui n'échappèrent pas au regard de ses amis.

Captain Corsica lui mit la main à l'épaule, et dit en souriant: Allons, Cyborg d'argent, allons rencontrer cette nymphe, ou t'amener jusqu'à elle en te faisant pénétrer ton sanctuaire de Bonifacio, en t'en livrant les clefs!

- Mais attendons que mon bras me soit rendu en entier, répondit le jeune rédimé; sinon, que pensera de moi la fish_by_photoshopismykung_fu-d5f4h74.jpgnymphe, que pourra penser d'un manchot cette immortelle de la mer?

Et lorsqu'il eut dit ces mots, même Cyrnos éclata de rire.

Cependant, le Génie d'or poursuivait son chemin sur les pavés d'astres. Il gravit de nombreuses pentes et, après des lieues et des lieues, et un voyage trop difficile à peindre dans les mots des mortels, et plusieurs rencontres âpres d'êtres qui voulaient l'empêcher d'avancer, et d'autres, heureuses, d'amis qui l'aidèrent à vaincre les précédents, il rejoignit le lieu où les ténèbres nocturnes font place à une lumière indicible - où l'obscurité de la Terre prend fin.

Il était alors sur l'orbe de la Lune. Accompagné de deux des amis qui étaient venus à sa rencontre et l'avaient aidé contre les monstres des profondeurs qui l'avaient assailli, il se dirigea, en devisant joyeusement, vers le Palais de sa Dame. Il y entra, et fut bien accueilli. Car elle le salua, et l'embrassa.

Auprès d'elle il demeura quelque temps, se reposant pour un temps qu'on ne saurait définir, et retrouvant le lit ancien. Des fêtes furent données en son honneur, et il visita le vieil Ëtön, retiré dans son palais de la montagne, ainsi que le roi Ordolün, par la fille de qui il eut des nouvelles de Captain Savoy son époux; car Adalïn veillait sur lui, et aucune de ses actions n'échappait à sa sagacité.

Avec la belle Ithälun, il s'en fut en un pèlerinage sur la montagne du Destin, et il y suivit ce qu'on pourrait appeler un office religieux; car là se trouvait un temple, et un voile s'ouvrit, et il fut mis devant des entités très élevées, dont il n'est pas l'heure de parler. Il suffira de dire qu'il s'agissait d'anges d'un noble rang, et qu'ils vinrent visiter les dévots à leur prière, et les instruire de diverses choses, qui demeureront pour les hommes un mystère.

Mais cet épisode commence à être long, et je laisse au prochain les autres activités du Génie d'or dans le Palais de la Lune après son séjour dans le royaume de Cyrnos.

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09/11/2016

Lovecraft et les chats enchantés

tumblr_m00pknlXbC1qaxz29o1_500.jpgH. P. Lovecraft (1890-1937) mêlait des conceptions extravagantes à un fond matérialiste, et c'est ce qui a provoqué beaucoup de débats. Car comme il évoquait des êtres qui vainquaient le temps et l'espace et les lois de la nature en faisant passer leur conscience à travers les corps et en leur donnant une forme sans revêtement physique, on a pu dire qu'il avait créé une mythologie, et cela, d'autant plus, que ces êtres étaient selon lui à l'origine des cultes anciens. D'un autre côté, ces êtres n'ont pas d'intention bienveillante vis à vis des êtres humains, et ne manifestent aucunement un quelconque amour cosmique. S'ils sont positifs, c'est en créant une civilisation de type romain, fondée sur la raison, mais ils le font égoïstement, pour vivre mieux.

La seule exception est sans doute les chats d'Ulthar que Lovecraft imagine sur la Lune: ils sont reconnaissants à son héros d'aimer les chats, de les aider dans leurs malheurs, et ils l'aident à leur tour. Or, même si ce n'est pas une initiative venue des profondeurs de l'univers, un amour totalement gratuit, la reconnaissance est une vraie vertu, car les chats ne perdaient rien à ne pas aider cet homme: la gratitude, même si elle semble n'être pas une action première, manifeste bien l'amour cosmique. L'Évangile ne dit-il pas que la porte ne s'ouvre que si on frappe? Que l'homme doive prendre l'initiative ne renvoie pas à l'absence d'amour de l'univers, mais à la liberté de l'homme même.

Or, étrangement, Lovecraft ne mettait rien au-dessus de la liberté de l'artiste, et le fantastique était pour lui la manifestation de cette liberté. Dans son monde, comme l'univers n'est pas prédestiné au bien, l'homme est libre. Mais là où il s'écartait du christianisme est qu'il ne semblait pas toujours convaincu que de frapper permettait d'ouvrir une porte. La gratitude des chats d'Ulthar apparaît comme un cas plutôt isolé, dans sa mythologie, et renvoie à son amour illimité de la gent miaulante: celle-ci, dans ses lettres, est faite d'êtres mystérieux et beaux, en quelque sorte d'anges déguisés, et en lien avec l'invisible.

Dans le récit évoquant ceux d'Ulthar, ils apparaissent comme de bons démons, des anges autonomes, mais bastet-360.jpganimés par l'amour. Cependant, eux-mêmes paraissent isolés: quoiqu'ils soient issus de Bubastis, déesse égyptienne, ils n'entretiennent pas une forme de vassalité avec des entités plus hautes, au contraire des méchants chats de la face cachée de la Lune, suppôts de méchantes entités de Saturne.

Souci d'équité morale? De réalisme? Lovecraft n'a pas pu s'empêcher de noircir jusqu'à son amour des chats. Il affectait d'être pessimiste et, en réalité, c'est totalement lié à son matérialisme: la matière ne laisse pas d'espoir; il en était conscient. Le matérialisme historique menant à la justice est une illusion: il écrase les pauvres aussi bien que les riches.

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07/11/2016

Les clones immortels de Michel Houellebecq

clone-factory-jim-painter.jpgDans un récent article, j'ai évoqué Les Particules élémentaires (1998) de Michel Houellebecq, et sa fin mystique, marquée selon moi par l'averroïsme. Je voudrais continuer cette réflexion.

J'ai dit que notre auteur dissolvait l'individu dans un vide lumineux, dans les derniers moments de ce roman et du reste des autres qu'il a écrits. Il aime ce genre de fins. Mais dans ces Particules élémentaires, il ajoute un épilogue qui annonce La Possibilité d'une île (2005): une essence stable sera un jour trouvée au code génétique, et on pourra créer des clones immortels, heureux - malgré les protestations des religions.

Je suis allé en Andalousie, patrie d'Averroès, et j'ai été frappé par ce qui reste de l'Espagne musulmane: le principe de répétition m'a paru saisissant. La mosquée de Cordoue répète à l'infini ses arcs, ses colonnes, et la nudité accentue le sentiment de répliques à jamais identiques, dans un univers sans limites. L'Alhambra de Grenade fait le même effet, notamment parce que les figures y étant proscrites, les variations ne sont guère possibles: l'individualisation y est moindre que dans le christianisme.

J'ai lu, il y a plusieurs années, un livre issu de l'Espagne musulmane, appelé Le Livre de l'échelle de Mahomet, traduit en latin en Espagne même. De la même manière, le voyage du prophète dans l'autre monde (puisque c'est de cela qu'il s'agit) était rythmé par une sorte de mathématisme - même si, naturellement, le paradis et l'enfer apparaissent comme deux lieux différents: la formulation de chaque chapitre se ressemblait, et la lecture en était grandement facilitée. Quand on compare avec Dante, qui s'est manifestement inspiré de cet ouvrage, on constate à la fois que le merveilleux y a perdu, car le texte islamique est rempli d'évocations de millions d'anges, et que l'humain y est plus présent dans son individualité, puisque le poète italien raconte l'histoire des particuliers qu'il rencontre dans l'autre monde, telle qu'elle s'est déroulée dans le nôtre.

Mais Houellebecq, avec ses clones immortels, m'a fait penser à la mosquée de Cordoue, je dois l'avouer: il suffisait d'y ajouter le pragmatisme romain, origine du matérialisme moderne. Qu'il refusât d'appeler matière interieur_mosquee_cordoue.jpgla matière et voulût l'appeler esprit n'y changeait rien: il y avait, dans l'arabisme antique, nourri d'Aristote, des velléités technico-magiques qui ont été écartées par l'Islam - nourri, lui, de christianisme, qu'on le veuille ou non, et donc de mysticisme moral.

Pour moi, ces clones immortels ne seraient pas mauvais s'ils existaient, mais je les prends pour des illusions. Houellebecq a raison de dire que les religions s'opposeront en vain à la manipulation génétique, comme elles se sont opposées en vain à l'application des principes du matérialisme historique. Mais, comme le disait Tolkien de la technologie en général, les résultats seront loin de ce qui aura été rêvé. C'est vers d'autres voies, à mes yeux, que la science doit aller. Le matériel ne s'imprègne pas par un jeu de langage des qualités du spirituel, comme dans la science-fiction. La source des différentes formes physiques n'est pas forcément physique elle-même. La connaissance peut, comme chez Goethe, pénétrer le psychisme en soi. Teilhard de Chardin espérait que la science s'orienterait dans ce sens, même s'il ne s'y osait pas.

L'artiste n'est pas forcément le seul être conscient à donner forme à la matière. En le faisant, il ne crée pas forcément un mensonge qui l'arrange (par exemple en attribuant à des objets physiques une qualité divine). Il peut aussi, comme le disait Novalis, user d'une imagination créatrice se confondant avec celle de l'esprit du monde.

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03/11/2016

French genius, Northern mind (Lovecraft)

supernathorrorinlithpl.jpgH. P. Lovecraft (1890-1937), bien que matérialiste, restait, en littérature, l'héritier du romantisme, et notamment allemand. Il était persuadé que l'aspiration à sortir du réel sensible et à gagner des mondes supérieurs inconnus était liée au tempérament germanique, et expliquait ainsi que la littérature française la manifestât peu: As a matter of fact, the French genius is more naturally suited to this dark realism than to the suggestion of the unseen, since the latter process requires, for its best and most sympathetic development on a large scale, the inherent mysticism of the Northern mind. (H. P. Lovecraft, « Surpernatural Horror in Literature », in Omnibus 2. Dagon and Other Macabre Tales, London, 1987, Grafton, p. 459.) L'esprit latin peut assombrir le réel sensible, lui donner des ténèbres ou de la lumière, mais il ne peut pas y ajouter d'images venues d'ailleurs.

On pourrait se poser la question en scrutant la littérature de l'ancienne Rome. Et il faut avouer que, lorsqu'elle a été imaginative, elle s'est beaucoup inspirée de traditions étrangères: d'abord, de la mythologie grecque, avec les poètes classiques; ensuite, de ce qu'on pourrait appeler le merveilleux chrétien - et qui, dans les faits, était d'origine juive -, avec la littérature latine chrétienne. Car saint Augustin, par exemple, parle des anges et des démons, ou des anges déchus, et ils sont présents dans le Nouveau Testament. À l'inverse, des philosophes païens tardifs tels que Symmaque tendaient manifestement à l'agnosticisme, affirmant qu'on ne pouvait rien savoir de la divinité ou du monde divin - les chrétiens en disant de nombreuses choses, quoique leur mythologie ne fût pas colorée comme celle des Grecs.

Les Juifs étaient sans doute plus proches des Romains que les Grecs. Cela peut expliquer le succès des successeurs de saint Pierre à Rome.

Les Surréalistes, que ne connaissait pas Lovecraft, voulaient affranchir l'imagination; mais, significativement, André Breton se réclamait lui aussi du romantisme allemand, du Second Faust de Goethe, de Novalis - contre la tradition française. Plus tard, la science-fiction a aussi favorisé la liberté imaginative; mais elle fut mort-de-roland-enluminure-extraite-de-la-chronique-du-monde-de-rudolf-von-ems.pnglargement sous influence anglo-américaine.

L'un de ceux qui sont allés le plus loin dans la création de mondes imaginés, c'est Charles Duits. Or, son père était hollandais, et sa mère américaine.

Au Moyen-Âge, la littérature française imaginative était sous influence bretonne. Les chansons de geste, pleines de merveilleux chrétien, recevaient encore la fougue des Francs fraîchement convertis au christianisme.

L'évangélisateur de la Gaule, saint Martin, était un grand visionnaire; mais il était d'origine pannonienne, et, en Gaule, ses visions ne convainquaient pas tout le monde.

Au dix-huitième siècle, il était admis que les Français n'étaient pas les plus imaginatifs des peuples, mais qu'ils avaient l'art d'accueillir l'imagination des autres et de lui donner une forme apaisée et harmonieuse.

On pourrait dire que quand ils renoncent à cet accueil, ils n'ont plus beaucoup de ressort. Lovecraft n'a pas tort. Même Hugo, dans ses imaginations, fut sous influence allemande puis anglaise.

Henry Corbin a beaucoup accueilli les imaginations islamiques perses et chiites. Les rejeter serait une erreur. Les mettre dans une forme accessible est une mission plus appropriée. Charles Duits était un disciple de Corbin.

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01/11/2016

Le repas enchanté (Perspectives pour la République, XX)

Ce texte fait suite à celui appelé Le Secret du Génie d'or, dans lequel je raconte avoir entendu d'étranges mystères de la bouche du génie de Paris, lorsqu'il voulut se justifier de ne pas m'accompagner jusqu'à l'Ultime edc813c9097eb999b8747822cb6c24dc.jpgColline, où je devais me rendre pour percer le secret de l'Homme Divisé. Il me parla et me déclara que cette voie lui était interdite parce que sa mission était de garder les Parisiens de la furie des éléments, toujours hostiles à cette noble ville, quoique leurs habitants ne le sussent pas.

Satisfait de cette réponse, je demandai ce que nous allions faire en attendant la nuit. Il me fut répondu qu'elle allait bientôt venir, et qu'il était temps de prendre un petit repas. Ce que nous fîmes.

De belles jeunes filles nous apportèrent sur un plateau des bols remplis d'une soupe exquise, que je pensai faite des herbes poussant aux abords de la maison. Un breuvage également suave fut versé dans une coupe d'or ciselée, et tendu vers moi. Je la pris, bus et le goût en était savoureux, mais il n'y avait point d'alcool, ce qui me réjouit, car je n'en bois pas. On refusa de me dire de quoi elle était faite. Mais le repas terminé, et quelques propos menus échangés - paroles légères et sans conséquence, non dignes d'être rapportées -, je ressentis de la fatigue, et on m'emmena vers une chambre, où je trouvais un lit muni de draps de satin jaune, et d'un oreiller de velours rouge. Je m'y mis, et m'endormis aussitôt.

Je fis d'étranges rêves. Il me semblait que de grandes figures me parlaient, mais il y avait aussi des êtres inquiétants, qui ricanaient, et je m'éveillai en sursaut. Je transpirais.

L'aube paraissait. Je le vis entre les deux pans de la fenêtre de la chambre: ils s'étaient rapprochés, comme pour l'autre, la veille, mais de minces ouvertures, de l'épaisseur d'un fil, laissaient passer la lumière et montraient le jour. J'avais beaucoup dormi. Je me sentais somme toute bien.

Je demeurai quelque temps dans le lit, ressassant mes rêves puis me promettant d'agir au mieux durant cette journée, prenant à témoin les anges et les dieux. Enfin je me levai, m'habillai, et entrai dans la salle où j'avais laissé mes compagnons.

Ils étaient toujours là. Ils se tenaient dans trois fauteuils, et étaient immobiles. Ils semblaient ne pas me voir, et pourtant leurs yeux ouverts brillaient. Je crus un instant être face à des statues dont les traits eussent été peints au naturel, et les yeux ornés de pierres précieuses diffusant une fine clarté propre - peut-être contenant une petite lampe, à l'intérieur. Leurs habits me parurent ce matin-là irréels; leurs teintes et leurs formes ressemblaient à celles des statues des dieux de l'Inde, ou à celles des dieux antiques, telles que la science a pu les rétablir. Je me demandai si je n'avais pas rêvé ce qui était arrivé la veille et si je ne m'étais pas simplement endormi dans quelque église, par exemple celle de Saint-Étienne-du-Mont, à Paris, ou bien un temple indien quelconque: j'eusse oublié que j'étais en voyage.

Mais je me souvins que j'avais quitté le monde ordinaire à Genève, non à Paris, et aucune image d'avion récemment pris ne me restait. Et soudain, alors que mon pas venait de retentir dans la salle, un éclair jaillit des yeux des trois êtres, et ils se tournèrent vers moi, et se levèrent. Ils me saluèrent et m'invitèrent à prendre une collation, ressemblant beaucoup à la précédente, mais cette fois accompagnée de fruits sucrés.

Je voulus leur demander s'ils avaient passé la nuit sur leur fauteuil immobiles, mais ils me regardèrent sans répondre. « Il est temps de se préparer à partir », dit simplement le Génie d'or. Segwän me regardait intensément. Un peu en retrait, Ithälun attendait.

(À suivre.)

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30/10/2016

Les animaux de justice de Michel Jeury

LesAnimauxDeJustice.jpgSous le pseudonyme d'Albert Higon, Michel Jeury (1934-2015), célèbre auteur de science-fiction, a publié en 1976 un roman assez peu loué par la critique mais que j'ai beaucoup aimé, Les Animaux de justice. Je l'ai lu récemment: alors que la Terre est assujettie à une guerre nucléaire, des hommes et des femmes se trouvent projetés dans un monde parallèle mystérieux, dont les événements ne s'expliquent pas tous clairement, mais où ils ont une autre identité, réputée tantôt plus vraie que la première, tantôt plus fausse: ils se dédoublent sous une nouvelle forme, ou leurs doubles leur apparaissent.

L'autre monde est plus merveilleux, contenant d'étranges entités, mais on ne sait dans quelle mesure il s'agit d'espèces d'autres planètes ayant évolué, ou d'états futurs de la Terre même, ou bien simplement la création mentale d'une femme douée de pouvoirs parapsychiques. Si cet univers est désordonné, c'est parce qu'on est dans le rêve de celle-ci; mais il est précisé que ce rêve pourrait ne pas en être un, et refléter des réalités venues à elle à travers l'espace et le temps.

Bref, aucune solution, même pas matérialiste et scientiste, n'est privilégiée, et le roman baigne dans un flou qui rappelle un certain genre né avec le romantisme allemand, celui des récits énigmatiques, traversés de symboles, qu'au cinéma on a également vus, et qui appartiennent au moins au fantastique, sinon à la science-fiction et à la fantasy. Il y en avait dans les pays anglophones, avec David Lindsay ou William H. Hodgson, dans les pays germanophones, avec Gustav Meyrink ou E. T. A. Hoffmann, mais, à ma connaissance, dans les pays francophones, il n'y a que Michel Jeury.

Son style serré et condensé crée un monde poétique fascinant, rempli d'effets de lumière, de rayons, de lueurs miraculeuses. Plusieurs scènes sont inoubliables. Elles font résonner des cordes profondes, dans l'âme humaine.

Le titre renvoie à un thème pareillement fascinant: des extraterrestres enlèvent des hommes pour régler leurs conflits parce qu'eux-mêmes, s'étant rationalisés à l'extrême, ont perdu le sens du bien et du mal. Tout se passe comme s'il existait des êtres lucifériens, mille fois plus évolués que les hommes, mais ayant trop évolué dans un certain sens, et ayant omis de faire progresser leur âme, leur sens moral. Et ils se servent des hommes pour y remédier, faisant d'eux leurs esclaves.

Un Sabaudo-Suisse de ma connaissance, Jean de Pingon, a mis en scène, dans 1112526714.jpgLe Peintre et l'Alchimiste (2013), des extraterrestres similaires: ayant découvert le secret de l'immortalité, ils ont perdu celui de l'amour, et utilisent les humains pour leurs intérêts égoïstes bien compris. Les hommes, après les avoir invoqués, préfèrent renoncer à leur présence. Comme le roman se passe essentiellement dans notre monde, la différence de traitement du thème, avec Michel Jeury, est grande; mais la morale est proche. Et certains effets de lumière, liés à la science magique des êtres célestes, rappellent ceux de Jeury.

Celui-ci est un immense auteur, trop méconnu, sans doute le meilleur romancier français du vingtième siècle. Il vivait loin de Paris, dans des villages, et détestait la technomanie. Pour lui l'obsession technique était faite pour détruire la civilisation et l'être humain.

Un grand homme!

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26/10/2016

Charles Duits et l'image mythique

fb179648d90f1ca4de4c8549ad283c6e.jpgDans La Seule Femme vraiment noire (2016), génial ouvrage posthume, Charles Duits (1925-1991) renouait avec la conception mystique de la figure intérieure: pour lui, une image spirituelle cachait un esprit, une intelligence: La lectrice comprend à présent pourquoi j'ai permis à Isis de diriger ma plume. Je l'ai fait justement parce que personne, jamais, ne l'a autorisée à se dire et à se décrire. Parce que le silence est le lot de l'esclave. André Breton l'a entrevue. Sa beauté l'a ébloui. Seulement, il n'a pas songé qu'une intelligence A(N)IME le corps parfait-et-merveilleux (op. cit., p. 54), affirme-t-il. Il ne s'agit pas seulement d'un corps extérieur, de quelque chose qui s'imprime dans le cerveau, mais d'un vêtement pour une divinité.

Charles Duits a-t-il l'impression que l'on a constamment réduit l'image à son extérieur, qu'on n'a pas voulu voir l'être spirituel qu'elle revêt? Il en accuse en tout cas la tradition occidentale depuis les anciens Grecs: C'est pourquoi l'on peut et l'on doit dire que l'Âge des Ténèbres a commencé lorsque les Grecs ont oublié le sens (la fonction) de leur propre Fable, pris leurs ancêtres pour des idiots triplement cubiques, et attribué à l'Esprit de Prose le pouvoir proprement magique de deviner les intentions de la Famille Royale. Ce pouvoir, seul le possède le Génie shiva-poster-dm92_l.jpgde la Langue, car il se sert de son imagination (p. 246). Il faut comprendre, par la Famille Royale, le peuple ordonné des dieux ou des anges. Le Génie de la Langue fut incarné en particulier par Victor Hugo. Seule l'imagination permet de se représenter l'action des êtres supérieurs, et ceux qui ont cru le faire par l'intelligence diurne ou rationnelle (l'Esprit de Prose) se sont lourdement trompés.

Ainsi, la science permettant de discerner l'inconnu et ce qui s'y trame, et de répondre aux questions lancinantes que l'homme se pose, ou de saisir les valeurs morales à appliquer dans sa vie - cette science s'obtient par l'apprentissage de l'imagination: L'abondance spirituelle ne passe de l'inistence à l'existence que dans une société qui regarde l'imagination comme l'essence de l'intelligence
et le développement de cette faculté
comme l'un des buts principaux de l'éducation
(p. 246).

Toute spiritualité prétendant se passer de l'imagination, ou même toute spiritualité ne mettant pas l'imagination au cœur, au centre de sa démarche intellectuelle, erre dans les ténèbres.

C'est en cela que Duits se dresse contre le principe masculin, qu'il dit lié à la rationalité, et entend épouser le principe féminin, fondé sur l'imagination; c'est pourquoi la divinité devra avoir un visage de femme, et même de femme nue: Quand Isis occupe la seconde place, toute espèce de souveraineté devient aussitôt suspecte, frauduleuse et frileuse,
et doit, par conséquent, se maintenir au moyen de la violence et du mensonge.
L'autorité du Roi existe uniquement par la grâce de la Reine: elle ne possède pas l'inistence. Et, comme le Roi le sent,
il a recours à la menace et au châtiment,
lesquels ont pour objet, par la dramatisation hallucinatoire de l'existence,
de dissimuler le vide de l'inistence.
(p. 189.)

En d'autres termes, la loi ne peut être suivie que si l'amour l'imprègne, et même la précède. Le devoir est d'abord un sentiment de ce qui bon, et qui est d'un ordre esthétique. La raison seule est forcément despotique. Les valeurs de la République ne sont démocratiques que si elles s'ouvrent à une mythologie.

Le livre de Duits n'est donc pas simplement un pamphlet mystique, s'adressant aux religieux; il a aussi une portée sociale et politique. Duits croyait, pour cette raison, qu'il était révolutionnaire et changerait le regard humain.

Et pourquoi pas? Il m'a fait beaucoup d'effet.

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24/10/2016

Degolio XCIV: la leçon de Cyrnos

Dans le dernier épisode de cette curieuse geste, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il discutait avec le roi Cyrnos, prince de la Corse. Et le premier disait au second qu'il lui fallait désormais reprendre son siège au ae631ddf38b74a18f1c18d343c56d5d8.jpgCiel, mais le second répondait qu'il avait encore à faire sur Terre – notamment mettre à l'épreuve son fils, Captain Corsica, avant de lui laisser son trône.

Le Génie d'or alors dit: Tu as raison, noble Cyrnos, et je perçois à présent toute ta noblesse d'âme. Pardonne, une fois encore, ma hardiesse, et l'élan de ma jeunesse. Car quoiqu'au regard des mortels je sois âgé, et plusieurs fois millénaire, que sont les années de ma vie face aux tiennes? L'heure de ta naissance plonge dans les profondeurs d'un gouffre dont je ne perce pas moi-même l'obscurité. Nous ferons au mieux, et les hommes de la Lune feront au mieux, sans moi, sans toi, s'il le faut, et sache qu'ils te gardent, que nous te gardons tout notre amour.

Cyrnos resta un instant silencieux. Puis il dit: Allons, Solcum, tu es un brave, et un ami, et un être noble. Tu as mérité cent fois mes secours et ce que tu nommes abusivement mes bienfaits. Tu es devenu l'ami de mon fils, l'as sauvé de maints périls, et je t'en sais un gré infini. Je sais que tu as parlé selon la voix de la sagesse, et qu'il en est ainsi que tu le dis. Mais il est en moi un mouvement qui me souffle autre chose, qui m'inspire d'autres pensées, et je dois méditer pour savoir d'où il vient, et quelle est la vérité ultime de ce débat. Ne crains pas de m'avoir offensé; cela faisait longtemps que mon esprit se reposait sur des certitudes, et il était temps que je songeasse à d'autres voies que celles que j'ai prises jusqu'à présent, et que je place dans la balance les pensées qui me viennent d'ici, et celles qui me viennent de là. Il était temps que mon esprit se réveillât, car il m'apparaît qu'il s'endormait.

Mais, Solcum, n'en pars pas moins incessamment! Car je sens que la colère à présent peut s'emparer de moi et me faire regretter de t'avoir ouvert cette porte sacrée. Qui sait ce que tu vas raconter, à mon sujet, à ta Dame aux voiles d'astres! Prends garde! Veille sur tes paroles comme si elles étaient des enfants qu'un souffle suffit à faire bondir on ne sait où, ou des pies qu'attire le moindre éclat!

Cependant, en disant ces mots, il souriait. Et le Génie d'or éclata de rire. Captain Corsica, Sainte Apsara et le Cyborg d'argent firent de même, voyant que Cyrnos avait voulu plaisanter.

Puis le regard du Génie d'or redevint grave. Finalement, il lança un: Adieu! et, sans un mot de plus, il tourna les talons, et passa le seuil.

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode. La prochaine fois, on en saura davantage sur ce chemin que parcourut le Génie d'or.

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22/10/2016

Le mysticisme de Michel Houellebecq

32162951z.jpgÀ la fin des Particules élémentaires (1998), son premier grand succès, Michel Houellebecq déroule des pages impressionnantes dont il a avoué être très fier - remplies d'une sorte de mysticisme bizarre, se réclamant du bouddhisme mais ne correspondant pas à mon expérience de celui-ci.

J'ai lu des textes canoniques, je suis allé en Asie, et, dans le bouddhisme, il existe, au-delà des illusions matérielles, tout un monde d'êtres spirituels, divins, qui sont réels, et dont émane le monde factice qui apparaît aux hommes. La vie canonique du Bouddha raconte comment il est allé au quatrième ciel rendre visite à Indra, roi des dieux, et, au Tibet, le moine Milarepa parlait aux démons et leur faisait la leçon, les convertissant à sa sagesse. Car la spécificité du bouddhisme n'est pas dans l'inexistence des êtres spirituels, mais dans ceci, que le Bouddha et ses héritiers ont plus de sagesse que les divinités, et que l'homme doit se libérer d'elles. Le Dhammapada s'exprime clairement en ce sens. Néanmoins la vision de la nature reste bien celle d'un ensemble de phénomènes créés par ces esprits: c'est justement de la nature qu'il faut se délivrer, lorsqu'on se délivre des divinités.

Or, Houellebecq combat le matérialisme en faisant, de ce qu'on appelle habituellement matière, du pur esprit: le raccourci est étonnant, et plutôt fallacieux, puisqu'il ne s'appuie que sur des mots, et que, surtout, il ne laisse plus de place aux esprits proprement dits, aux anges, divinités - la matière appelée esprit occupant désormais tout l'espace.

Plus en profondeur, cependant, on reconnaît la doctrine de Berkeley, qui faisait du monde physique une sorte d'hallucination collective, créée par Dieu dans les consciences humaines. Et, au-delà encore, davantage que le bouddhisme, on distingue ce qu'il reste en Occident de l'averroïsme. Borges, par exemple, en était un grand adepte, et le mysticisme occidental a été profondément marqué par ce courant.

Averroès était un musulman andalou qui affirmait que l'esprit était un tout indifférencié, et que la matière ne averroes.jpgparticularisait qu'illusoirement les choses. Chez Houellebecq, les personnages se dissolvent à la fin de ses livres dans un grand vide lumineux. Thomas d'Aquin a combattu cette doctrine, montrant que les individus persistaient comme nuances, couleurs distinctes au-delà de la mort, au sein de la grande nappe psychique cosmique. Mais Houellebecq n'y croit pas.

À vrai dire Averroès a aussi été rejeté par les musulmans de son temps, qui pensaient que l'individu demeurait au-delà de la mort pour aller au paradis ou en enfer.

Ce qui de toute façon est remarquable, dans cette fin du roman de Michel Houellebecq, est que le monde physique se dissout dans le vide et s'imprègne d'une sorte de lumière universelle qui l'absorbe; c'est d'une grande poésie, que cela traduise ou non un principe constitutif du monde.

Il est indéniable que la tendance existe, que cela fait résonner un sentiment profond - que cela correspond à un moment important (pour l'âme).

Jeanne Guyon disait qu'après l'absorption par le Père, on rejaillissait plus beau. Cela ressemble au bouddhisme. Mais Houellebecq a l'air de dire qu'on s'y dissout à jamais; cela ressemble à l'averroïsme.

La dent qu'il garde contre l'Islam a-t-elle un obscur rapport?

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18/10/2016

Origines de l’esprit analytique: à la recherche de l’esprit du vin

brillatsavarin.jpgJean Anthelme Brillat-Savarin (1755-1826), dans sa fameuse Physiologie du goût (1825), affirme: La méthode qui nous a fait découvrir l’alcool a conduit encore à d’autres résultats importants; car, comme elle consiste à séparer et mettre à nu les parties qui constituent un corps et le distinguent de tous les autres, elle a dû servir de modèle à ceux qui se sont livrés à des recherches analogues, et qui ont fait connaître des substances tout à fait nouvelles, telles que la quinine, la morphine, la strychnine et autres semblables, découvertes, ou à découvrir.

Il y a, dans ce passage, un certain reflet d'une pensée qui hiérarchisait les éléments physiques, en tâchant de voir dans celui-ci une essence, dans celui-là une matière plus grossière, et servant de support à l'autre. Cela a pu aller jusqu'à attribuer à certains éléments physiques une puissance causale qui somme toute relève de la magie.

Teilhard de Chardin disait, pourtant, que la division de la matière, pour en saisir l'élément essentiel, était illusoire. On pouvait, en effet, la diviser à l'infini, et toujours la force contenue dans la chose échappe, et semble présente dans un élément encore plus ténu. On se souvient du feuilleton de la particule de Dieu; on cherchait le boson qui créait la masse. C'était pur mirage.

Lorsqu'on souffle sur un objet mou, il prend la forme des ondes de l'air; plus il est mou, plus il le fait. Plus une partie est, dans un objet, molle, plus elle le fait. Le reste ne le fait que discrètement. Pourtant, l'ensemble de l'objet est poussé dans un sens. Mais la source du souffle est extérieure à l'objet, quoiqu'il en prenne la force, quoiqu'il soit habité par lui.

L'alcool au fond est sacralisé. On lui attribue des vertus magiques. On en parle avec ravissement. Sans qu'on en soit conscient, on en fait une liqueur divine. On ne nomme pas Dieu, mais le sentiment est celui que la superstition peut avoir face au sacré.

On n'hésite pas à proclamer que le vin est le secret de la santé. Est-ce là qu'il faut voir l'origine du culte de la matière mystérieuse à laquelle on prétend pouvoir attribuer la puissance causale?

Jean-Jacques Rousseau disait que si on remontait les causes en ne regardant qu'à la matière, on allait dans le passé à l'infini: cela rejoint Teilhard de Chardin. À l'origine d'un mouvement, ajoutait-il, était une volonté, une puissance spirituelle. Celle qui meut les organes pour créer le souffle est antérieure aux organes, dont elle se sert comme d'outils. On peut seulement dire que les organes sont antérieurs, dans la succession causale, à l'objet qui reçoit le souffle né de l'organe. C'est parce qu'on spiritualise l'organe au lieu de se souvenir qu'il est lui aussi physique, peut-être, que l'on attribue la source du souffle à l'organe.

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16/10/2016

Les élémentaires particules de Michel Houellebecq

les-particules-lmentaires.gifJ'ai lu, pris d'une soudain curiosité, Les Particules élémentaires (1998), de Michel Houellebecq, que m'avait déjà conseillé à sa sortie un poète appelé Patrice Dyerval; mais j'avais refusé, car les histoires d'atomes et de molécules ne m'intéressent pas, et j'ai renoncé à des études scientifiques à cause d'elles.

C'est un livre remarquable, en ce qu'il semble exprimer des pensées latentes au sein d'une époque, en ce qu'il semble les transmettre telles quelles, en état de transe: Houellebecq avoue écrire tôt le matin, quand il est encore à la frange du monde éveillé. Il approfondit le monde contemporain vers un monde diffus, et y diffuse une poésie qui le rend désirable.

Pourtant, il est présenté comme affreux. Et c'est là la force principale du livre: tous les mythes humanistes auxquels la génération précédente a cru, se trouvent laminés, anéantis par la parole qui se déroule selon une logique abstraite - et non selon le désir de croire vrai ce que les autres disent, ou la crainte de les contredire. Dans la première partie du roman on rit bien, en ressentant l'inanité de ces mythes modernes, de ces illusions républicaines et laïques.

Ainsi les figures consacrées par l'enseignement public sont-elles dissoutes par des fins de phrase inattendues, dans lesquelles une sincérité enfin s'exprime: Au même moment, dans une salle de cours, Annabelle étudiait un texte d'Épicure – penseur lumineux, modéré, grec, et pour tout dire un peu emmerdant (op. cit., Paris, J'ai lu, 1998, p. 89-90). Tout le néoclassicisme républicain détruit en un mot!

Houellebecq n'hésite pas à parler simplement et naturellement de la culture officielle, et de ses effets: L'agnosticisme de principe de la République française devait faciliter le triomphe hypocrite, progressif, et même légèrement sournois, de l'anthropologie matérialiste (ibid., p. 70). Sous des dehors objectifs, c'est en réalité violent, et contrarie toutes les bienséances interdisant de révéler que la République a favorisé l'agnosticisme et donc le matérialisme. Que l'énumération des défauts retarde le moment où le matérialisme est évoqué, qu'il soit même relativisé par son état d'adjectif qualifiant un substantif savant, donne une force énorme à cette formulation.

Voici un autre beau passage; il anéantit les nobles valeurs brandies au moyen de mots pompeux et d'une liste bien ordonnée, scolaire: Cependant, le Lieu n'était pas une nouvelle Communauté; il s'agissait – plus 102619-particules3.jpgmodestement – de créer un lieu de vacances, c'est à dire un lieu où les sympathisants de cette démarche auraient l'occasion, pendant les mois d'été, de se confronter concrètement à l'application des principes proposés; il s'agissait aussi de provoquer des synergies, des rencontres créatrices, le tout dans un esprit humaniste et républicain; il s'agissait enfin, selon les termes d'un des fondateurs, de « baiser un bon coup » (ibid., p. 98). La surprise des derniers mots est grande; ce qui précède semble anodin, réfléchi, poli. Ainsi est ruinée toute une rhétorique, à laquelle le peuple croit.

En outre, le livre présente des relations sexuelles qui, loin d'être émancipatrices, sont généralement décevantes, et ne laissent aucune place aux vantardises indirectes. Les problèmes réels des individus y sont évoqués avec naturel, et viennent détruire la mythologie hédoniste de nos pères. Pis, les effets sur la famille, l'amour et la santé sont dévastateurs.

Face à cette situation, les personnages ne peuvent pas s'en sortir: ils n'ont aucune chance, nous dit le narrateur. Comme dans un roman de Zola, de Flaubert, ils sont férocement détruits par l'évolution historique. Le récit alors bouleverse, fait verser des larmes.

Peut-être trop: l'identité des destins des différents personnages est assez grande pour n'être pas crédible.

La fin du livre baigne dans un mysticisme impressionnant, sur lequel je reviendrai dans un autre article, car il pose des questions qui dépassent les limites d'un roman naturaliste.

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14/10/2016

Le secret du Génie d'or (Perspectives pour la République, XIX)

vengeful-spirit-fan-art-wallpaper.pngCe texte fait suite à celui appelé L'Ultime Colline, dans lequel je raconte avoir distingué le royaume où vivent les trois dames qui connaissent le secret de l'Homme Divisé, que je devais percer en me rendant auprès d'elles. Je devais y aller en compagnie d'une immortelle qu'on nommait Ithälun, mais le Génie d'or ne m'y accompagnerait pas; et je m'en étonnai auprès de lui.

- Je le voudrais, répliqua-t-il; mais ne le puis. Car il est des chemins qui me sont interdits, pour des raisons qu'il me peine de dévoiler. S'il advint qu'un trop grand danger vous oppresse, je serai contraint de venir. Mais il me faudra alors le payer cher.

« Ecoute: j'ai reçu l'ordre de demeurer aux portes du règne immortel - à celles qui le séparent du royaume des mortels, où j'interviens constamment pour régler les affaires trop difficiles pour eux. Je ne puis m'éloigner, et dois rester en compagnie de ma mère, non loin de ce que tu appelles Paris. Si je m'éloignais, il en adviendrait des malheurs, car je maintiens à distance des êtres avides de commander les éléments d'une manière hostile aux hommes, remplis qu'ils sont de haine pour eux, et assoiffés de leur sang. Ils désirent détruire Paris, et on les distingue, au fond des tempêtes, hurlant leur rage, montrant leurs bouches énormes à ceux qu'ils veulent voir y entrer, jetant des éclairs de leurs yeux furieux. Je dois sauver les êtres humains d'eux-mêmes en maintenant la cité sous une bulle, en la défendant contre ces êtres; je dois maintenir à distance des spectres que les hommes eux-mêmes créent, par leur folie, mais sans en être conscients. Le Christ me commande de les épargner de leurs propres péchés et de leurs conséquences, afin qu'ils aient le temps de gagner le ciel et de se repentir. Et mon devoir est de ne pas faire différemment. Or, si je m'éloignais pour te secourir, je ne le remplirais plus, et des désastres pourraient en survenir, car chaque jour, chaque nuit, des Parisiens s'élèvent des vapeurs qui renforcent les êtres odieux qui veulent les détruire. Je suis leur bouclier, et sans moi les traits de ces êtres les consumeraient et les transperceraient - les anéantiraient, les mettraient en pièces.

« Certes, Ithälun n'est pas dans ce cas; elle est libre, appartient à une classe d'êtres plus élevés. Et elle ne doit que peu aux dieux, contrairement à moi, qui ai commis des fautes que je dois réparer: car c'est en partie moi qui ai créé la situation que je t'ai décrite, et ai permis aux déchets des âmes des hommes de Paris de nourrir les démons et de les renforcer, voire de les créer. Je ne puis t'en dire davantage; mais dans les temps anciens je n'avais pas choisi le bon camp, et dans mon ombre des crimes furent commis. À présent je dois me repentir et payer, mais combien le prix de mon rachat sera grand, si j'abandonne cette tâche qui est une pénitence! Il se pourrait faire qu'il devînt hors de ma portée, et que d'autres sacrifices lui fussent nécessaires, accomplis par des innocents, selon la loi de réversibilité des peines des coupables par le don des martyrs. Le sang des justes alors est une grâce, une puissance par laquelle je puis me libérer de chaînes méritées et m'arracher aux tourments qui les accompagnent. Il est porté jusqu'à moi par des anges, et, dans une coupe d'or, l'essence m'en est donnée - et ma force en est décuplée, par laquelle je puis me délivrer du mal!

« Ithälun, Ithälun me décrit cette mission qui est la mienne, et me la confie, car elle est une messagère; elle se dévoue pour moi et voici! elle t'accompagnera en mon nom, puisqu'elle peut s'éloigner de la cité des hommes et gagner le monde où se résoudra l'énigme de l'Homme Divisé - et où tu dois donc te rendre avec elle.

- Ô Génie d'or! j'avoue peu comprendre tes paroles, m'écriai-je. Mais je comprends que je dois agir comme tu me le demandes, et ainsi ferai-je, puisqu'aucun autre choix n'est possible à l'homme de bien. Mais pourrai-je rentrer ensuite parmi les miens - parmi les mortels, dont je suis issu?

- Oui, répondit le guerrier étincelant. Tu pourras rentrer, quand tu auras consulté l'oracle du Temple de l'Ultime Colline, comme nous l'appelons. Quand tu auras rencontré les trois dames mystérieuses qui connaissent le secret qu'ici nous avons perdu, tu pourras t'en retourner parmi les tiens, parmi les mortels dont tu es issu. »

(À suivre.)

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10/10/2016

Les machines, l'intelligence et la vie

MACHINE_MAN__05___00FC.jpgUne des dernières productions du créateur de comics Jack Kirby fut Machine Man, en 1978; il s'agissait d'un robot qui avait l'âme d'un être humain, et que tout le monde, craignant sa révolte, voulait tuer. Mais il rendait d'inestimables services à l'humanité en combattant d'autres êtres mécaniques doués d'intelligence, venant d'une autre galaxie et voulant envahir la Terre. Les images étaient belles, avec de splendides couleurs, et des postures corporelles impressionnantes, une succession d'actions bien rythmée et vraisemblable.

L'idée de départ était pourtant absurde, car les machines ne sont pas vivantes, et ne font qu'entretenir l'illusion de l'être. Du coup, elles ne peuvent pas avoir d'âme intellective, laquelle pour Aristote ne se plaçait que sur l'âme sensitive, laquelle ne se plaçait que sur l'âme végétative. Spirituellement, les machines sont vides, et n'ont en elles que les mécanismes par lesquels les éléments sont enchaînés.

Or, l'être humain est tellement amoureux de ce qu'elles lui permettent qu'il aimerait bien pouvoir dire autre chose. Il ne peut pas croire que le vide soit au service du plein, que le mort puisse servir le vivant, que l'inerte puisse renforcer l'animé sans immoralité, et, du coup, il rectifie cette bizarrerie par une fiction.

Quoi qu'on pense du génie de Jack Kirby, quoi qu'on concède au mythe du Golem par lui renouvelé, il faut avouer que, au moins inconsciemment, l'art populaire relève en partie de la propagande, parce que, comme le disait Platon de la poésie, il s'agit de plaire au public en lui disant ce qui va dans le sens de sa bonne conscience, en lui mentant.

Teilhard de Chardin partageait jusqu'à un certain point l'optimisme ordinaire; il déclara un jour que la machine n'asservirait pas l'homme parce qu'à tout moment celui-ci pouvait s'en débarrasser et vivre sans elle. Mais ce n'est pas le cas. Il viendra un temps où les éléments mécaniques pourront si intimement être mêlés à l'organisme qu'il sera impossible de les ôter sans encourir de graves dangers; et le temps est déjà venu où, sans machine, on ne trouve pas de travail et donc de quoi survivre.

Teilhard s'exprimait d'une façon collective; mais cela signifie-t-il quelque chose? Individuellement, il est devenu impossible de se passer de machines, et l'homme est leur prisonnier. Sa vision du monde en est subtilement modifiée, et c'est parce qu'il est entouré de machines et se sent tout de même plein d'idéalisme qu'il a jadis inventé la bizarrerie que constitue le marxisme, qui mêle le matérialisme historique à l'idée saugrenue que celui-ci mène au progrès humain et à la fraternité sociale. C'est aussi de cette façon qu'il Robocop-La-première-bande-annonce-du-remake-de-lhomme-machine-en-VO-et-VOST.jpginvente un monde futuriste dans lequel les machines sont douces et bonnes et remplies de bienveillance divine, comme dans Machine Man, sans qu'aucun miracle explicite vienne justifier une telle merveille: sans qu'aucun esprit céleste se soit glissé dans cette machine, comme cela arrive toutefois dans certains contes au fond plus réalistes.

Car un tel miracle demeure improbable, si on regarde la vision d'Aristote comme exacte, et la vie même comme étant de nature spirituelle, et comme précédant forcément l'intelligence autonome. Ce qui meut la pensée, c'est la volonté propre.

Le mystère n'est donc pas tant de donner l'apparence d'un homme à une machine, mais de lui donner l'autonomie du vivant - de lui donner les moyens de croître, de se transformer, à la façon d'une plante, ou d'avoir des sentiments, à la manière d'un animal.

Le secret n'en est pas percé, et la souplesse des machines qu'on imagine, ou l'éclat de la peinture ou des vernis sur les machines neuves, n'en donne qu'un aperçu illusoire. Si l'art ne pénètre pas la science, s'il ne fait que décorer la machine, l'âme n'est pas donnée à celle-ci.

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08/10/2016

Visions lovecraftiennes de Michel Houellebecq

la_valette-projets-coeur-de-ville-parking-jaures_01.jpgLes poèmes de Michel Houellebecq se ressentent parfois d'une influence lovecraftienne, et, plus généralement, de la science-fiction. Mais, comme chez Lovecraft, il s'agit d'une science-fiction empreinte d'esprit religieux, de substance morale. Il déclare lui-même: Nous avons besoin de métaphores inédites; quelque chose de religieux intégrant l'existence des parkings souterrains. Et bien sûr on s'aperçoit que c'est impossible. (Poésie, Paris, J'ai lu, 2014, p. 54.) Il veut créer une mythologie du monde moderne, ou en a la velléité; et puis y renonce, préférant se moquer des illusions, préférant les détruire par des enchaînements d'idées brisant les idées toutes faites, les fantasmes attendus, les lieux communs.

Mais dans ses vers ce désir subsiste, de loin en loin, et s'exprime. Des quatrains manifestement inspirés par Lovecraft le rappellent:

C'est un plan environné de brume;
Les rayons du soleil y sont toujours obliques.
Tout paraît recouvert d'asphalte et de bitume,
Mais rien n'obéit plus aux lois mathématiques.

C'est la pointe avancée de l'être individuel;
Quelques-uns ont franchi la Porte des Nuages.
Déjà transfigurés par un chemin cruel,
Ils souriaient, très calmes, au moment du passage.

Et les courants astraux irradient l'humble argile
Issue, sombre alchimie, du bloc dur du vouloir,
Qui se mêle et s'unit comme un courant docile
Au mystère diffus du Grand Océan Noir.

(Ibid., p. 219.)

La simplicité apparente de l'expression empêche que l'image apparaisse comme seulement rhétorique: elle s'inscrit dans un réel inattendu, est accueillie comme s'il s'agissait de quelque chose d'ordinaire. Or, c'est là que Houellebecq peut mépriser ceux qui le disent sans style: car rien n'est plus difficile que de parler avec simplicité de visions fabuleuses. Les poètes communs ne peuvent pas s'empêcher d'en faire des tonnes, et cloud1.jpgqu'ils appellent cela un style ne doit pas dissimuler leur absence de capacité à maîtriser ce qui leur vient des profondeurs. Houellebecq à cet égard a été clair: ses plus belles pages sont les dernières du roman La Possibilité d'une île, alors que, dans un futur lointain et étrange, il s'efforce de rester anodin en apparence, et d'entrer sans faiblir ni trembler dans un monde qu'il invente.

Le vers classique, chez lui, témoigne de cette secrète ambition. Là encore, il ressemble à Lovecraft, qui pratiquait le vers classique et ambitionnait d'y placer des visions fantastiques; dans cette forme ordinaire, elles allaient soudain de soi, surprenant d'autant.

On touche à l'art de Racine. Ainsi sans doute doit-on comprendre cette affirmation lapidaire, anti-moderne: Croyez à la structure. Croyez aux métriques anciennes, également. La versification est un puissant outil de libération de la vie intérieure (ibid., p. 17). Le vers régulier révèle à la conscience ce qui est dans les profondeurs, en le portant par le rythme dans le monde. Ainsi s'en libère-t-on. Les images créées emportent l'âme, et la laissent hors du monde, lorsqu'elles s'éloignent.

Lovecraft justifiait aussi par le désir de liberté le besoin de créer des images d'un monde autre, l'unseen. Rien n'ennoblissait davantage l'être humain, à ses yeux.

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04/10/2016

La poésie de Michel Houellebecq

39950778z.jpgJ'ai lu le gros volume de poésie de Michel Houellebecq paru aux éditions J'ai lu en 2015, et il m'a bien amusé. Je ferai un aveu: j'ai un léger mépris pour la poésie française du vingtième siècle, que je trouve pompeuse. Elle affecte des expressions grandioses, imitées de la poésie mystique, mais il n'y a aucun dieu derrière. Or, chez Houellebecq, cette absence de Dieu se traduit logiquement par de l'ironie, du burlesque. Ceux qui disent qu'il est un poète nul oublient qu'il a existé une poésie comique et satirique, et que la poésie devenue pompeuse à l'extrême gagnera à être ramenée à cet aspect d'elle-même. Il faut retomber sur terre.

Houellebecq peine à croire à ses aspirations amoureuses, puisque le vide lui paraît universel. Comment ne pénétrerait-il pas la sphère galante? Les poètes qui ont proclamé leur athéisme et leur matérialisme et en même temps ont assuré croire à l'amour humain avaient-ils le moindre sens? Étaient-ils sots, ou faux? C'est une question. Lovecraft, qu'admire Houellebecq, et qui était matérialiste, méprisait le sentimentalisme et la croyance en l'amour, pour lui pure illusion. N'était-il pas parfaitement logique?

Houellebecq n'a pas tout à fait ce courage. Parfois il semble croire à l'amour. Mais, en réalité, comme il est plus logique que la plupart des poètes de son temps, il ne semble pas s'arrêter là: il ose, lui, créer des images mythologiques. Ou en reprendre à son compte. Il évoque des plans mystérieux, des êtres grandioses. L'amour même ne s'appuie pas seulement sur le désir personnel, mais se projette en image, en cristallisation au sein du monde. Son poème le plus connu est celui qui se termine par le vers: La possibilité d'une île. Il s'agit d'une île possible au milieu du temps. Là encore, songeons à Lovecraft, qui, en privé, disait que ses inventions renvoyaient à l'aspiration humaine à s'arracher au joug du temps et de l'espace, et que ces illusions, paradoxalement, se traduisaient en hypothèses plausibles...

Il est paradoxal, oui, que la moquerie contre le faux mysticisme débouche sur des images fabuleuses consistantes. Chez Houellebecq, elles restent minoritaires, marginales: l'esprit qui détruit les illusions et se moque des idées toutes faites est plus présent. Mais comme il est mû par une sorte de logique implacable, qui, sans colère, fait fi des fantasmes d'une époque, il en vient, parfois, avec la même force intérieure, à créer des images étranges, qui pour moi sont de plus de poids que celles de nombreux poètes plus distingués, plus prisés des critiques. J'en donnerai des exemples un autre jour.

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02/10/2016

Degolio XCIII: le mystère des tours d'acier

3dfa0ca1b894f995ef601420e1de0a08.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé notre héros, le Génie d'Or, alors qu'il conversait avec le roi Cyrnos, l'immortel père de l'île de Corse, et qu'il lui avait transmis un message des puissances d'En Haut, lequel lui recommandait de laisser son sceptre à son fils. Et de cette insolence le vieux roi avait marqué de l'humeur, rappelant qu'il tenait son sceptre et sa couronne d'une haute entité, et qu'il ne les devait à aucun de ceux qui avaient pu délivrer ce message à Solcum.

- Je le sais, fit le Génie d'or. Pardonne mon insolence. Ou, du moins, mon irrévérence. Je voulais seulement te redire que tu as toujours, dans la sphère de la Lune, ton siège qui t'attend, et que les tiens seraient heureux de t'y revoir: il ne s'agissait pas, pour moi, de te dicter en quoi que ce fût tes actions. Je ne voulais que te signifier l'amour de tes frères et sœurs, malgré les siècles qui te séparent du dernier moment où tu les vis, et que ce dernier moment ne fût pas heureux.

À vrai dire, par delà cet amour qu'ils te portent, ils s'inquiètent, également, de l'être qui pourrait un jour occuper ce siège, si, sans ton aide, ils ne parviennent pas à le défendre. Car tu sais que des candidats guettent, et qu'ils n'ont point l'âme noble que tu as toi, qu'ils l'ont même noire, et qu'ils épient le royaume d'En Haut depuis leur geôle d'En Bas. Fantômas, à Paris, s'emploie à leur donner une voie de passage hors de leur prison, vers le royaume lunaire, par ses bâtiments infâmes, ses tours, destinées à protéger les démons de la colère des cieux, et des rayons des astres, pour eux pareils à des flèches. Il construit une cité qu'il dit futuriste, mais qui donne aux doigts de Mardon la possibilité d'agripper les cieux, et de lancer des traits de feu, des fusées qui assaillent la cité de la Lune. Les tours lui servent de gants, de gants qui le protègent, et en même temps de carapaces qui protègent ses troupes. Depuis leurs sommets, ils lancent leurs attaque; elles jaillissent comme des lances, bien que les mortels ne les voient pas - et, naïfs qu'ils sont, se contentent de s'enorgueillir de leurs prouesses, quand ils aperçoivent ces tours qui défient les cieux. Les antennes d'acier, d'où partent des traits qui déchirent les nuages et atteignent les étoiles, leur paraissent simplement la fleur de leur art, et ils ne distinguent rien de ce qui en constitue l'envers, en quelque sorte le prix à payer, ni de quels lieux obscurs leur science est venue. Il en est ainsi, ô Cyrnos; tu ne l'ignores pas. Et moi, je dois aller combattre Fantômas et ses alliés immondes. Je dois donner une chance aux mortels de purifier leurs œuvres, de les transformer pour les mettre à l'abri des esprits qui les ont suscitées par ruse, et ne leur en laisser que le bénéfice. Je dois trouver la porte de leur bénédiction.

Mais ton siège vide crée une faille dans la défense de la cité sainte, et laisse pour ainsi dire les forces d'En Bas passer en haut, et s'y asseoir; avec combien plus de vigueur seraient-elles repoussées si l'armée des Elfes était au complet!

Je sais, certes, que tu œuvres ici de la même façon, et protèges ce qui reste de son siège, ce que tu as pu en emporter; que tu résistes à l'Ennemi depuis ton noble royaume propre, et que tu n'as pas de leçon à recevoir. L'amour des tiens, toutefois, n'est-il pas une chose à considérer?

Cyrnos à ces mots s'adoucit, mais son ton resta fier: Écoute, Solcum, dit-il, je souhaite aux immortels d'En Haut de résister victorieusement aux attaques lancées depuis les tours d'acier de Paris, ou d'autres cités humaines. Et je serais otherlandcityofgoldenshadows.jpgheureux de les aider à mener cette bataille et à en sortir vainqueurs. Mais je ne puis laisser ce royaume que j'ai fondé, et Captain Corsica n'est point encore en mesure de le gouverner: il lui reste beaucoup à apprendre. Il a en lui encore beaucoup de la nature mortelle acquise par le lait de sa nourrice. C'est une force, et en même temps une faiblesse, et il lui faut transformer ce lait en liqueur pure, afin qu'il devienne plus grand que moi. Car les temps sont durs, et puissants sont les ennemis. Pour le moment il a besoin que je reste auprès de lui. Et en attendant, je te le dis: tu dois toi-même secourir les tiens, et leur faire passer de ma part ce message: qu'ils combattent vaillamment, et ne m'attendent pas; car leur courage ne doit pas dépendre de ma présence. Quant à moi j'ai mes propres missions. Mais dis-leur que je pense à eux, et que de mon cœur montent des feux qui peuvent les aider et freiner, sinon abattre, les démons dans leur marche vers le Ciel.

Mais hélas, sur ces mots étranges devons-nous laisser cette conversation grandiose, pleine d'énigmes, posant plus de questions qu'elle ne donne de réponses, et créant un espace imaginaire qu'on a peine à prendre au sérieux. La prochaine fois, nous verrons le chemin que prit le Génie d'or, et quelles furent ses ultimes paroles!

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30/09/2016

Teilhard de Chardin et le progrès obligatoire

Teilhard.jpgLorsque Teilhard de Chardin évoquait le progrès, on pouvait avoir l'impression qu'il traçait une ligne obligatoire, créait l'image d'une grâce imposée, et que le Christ décorait chez lui une loi naturelle. Il avait du mal à montrer comment, concrètement, son Christ évoluteur agissait dans les âmes humaines, voire le monde, et cela d'autant plus qu'il conditionnait son action à la foi des hommes. Si le Christ agissait de toute façon, qu'adviendrait-il de ceux qui ne croyaient pas en lui?

Dans quelques textes épars, il s'exprima à ce sujet clairement: tôt ou tard, l'humanité serait séparée en deux; ici serait la partie qui aurait eu foi, là l'autre. Ici la partie qui a vu le Christ dans le cosmos et au bout de l'Évolution, là celle qui n'a rien voulu voir, et s'est égarée soit dans l'égoïsme bourgeois et matérialiste, soit dans un mysticisme détaché du monde, et dissolvant l'individu.

Ce qui lui a tout de même manqué pour être plus net, c'est l'exploration de l'inconscient. La manière dont ce Christ évoluteur agissait en était rendue diffuse. Teilhard traçait de grandes lignes dans le monde des idées, mais l'homme paraissait relativement passif, ou son choix était excessivement simple, intellectuel, comme souvent dans le catholicisme: il s'agissait d'admettre ou non un beau concept.

Il disait que le matière était une illusion, et que seul l'esprit est. Mais la façon dont l'être cosmique descendait jusqu'à l'individu humain était peu établie. Comment concevoir que l'être humain ne dépendît pas psychiquement du peuple auquel il appartenait - ou de la Terre, même? Et dès lors comment regarder la descente psychique du Christ dans l'esprit du peuple, ou celui de la Terre? Cela restait en suspens, énigmatique. L'envolée intellectuelle le faisait passer directement de l'Homme au Point Oméga, et seuls des mots se présentant comme des théories, ou des hypothèses, permettaient de saisir non la chose même, mais son principe.

Sans doute, il voulait demeurer dans la théologie la plus épurée, et, de l'autre côté, dans les éléments matériels les plus bruts. Il n'était pas un poète, à essayer de peupler ce qui sépare l'âme c38aade8307d1b387272c83a8fe42bfd.jpghumaine de ce que Victor Hugo appelait le moi de l'infini – à essayer de le représenter à travers l'imagination.

Il eût été fascinant d'essayer d'établir une articulation entre le Surréalisme et les pensées de Teilhard. De rêver que les Grands Transparents d'André Breton étaient des êtres intermédiaires, la façon dont le Christ évoluteur se déclinait pour les consciences terrestres - la manière dont il s'adressait à elles. Dès lors, distingués selon le sujet humain, ils pouvaient se scinder en deux groupes, en deux règnes - l'un aidant à l'évolution, l'autre encourageant à la stagnation, ou à la régression. Mais, pour les surréalistes, c'était trop de morale: ils voulaient simplement, par la métaphore, aborder l'autre monde, éblouissant en soi et pris comme un tout indifférencié.

Il est étonnant qu'en France, on soit demeuré tantôt dans les abstractions, tantôt dans la pure impulsion. Certes, dans les deux camps, les plus grands hommes, Pierre Teilhard de Chardin et André Breton, ont tâché de lier leurs concepts spirituels ou leurs images visionnaires au réel, mais il semble que cela n'ait été jamais que par un bout, que toujours une part du réel échappait. Que faire des valeurs morales, dont Breton n'avait cure? Que faire de l'inconscient humain, dont Teilhard ne voulait pas s'occuper? Même chez les grands hommes, la cassure du dix-neuvième siècle n'a pas pu, dans le siècle suivant, se réparer. L'opposition est restée trop forte, entre un catholicisme relativement autiste, et des poètes plutôt déchaînés.

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26/09/2016

Causalité future d'Olivier Costa de Beauregard

costa-01.jpgLe physicien Olivier Costa de Beauregard (1911-2007), issu d'une vieille et illustre famille savoisienne, était chrétien et croyait que l'esprit précédait et dirigeait la matière. Il est l'un des auteurs principaux de la théorie de la double causalité, qui admet aux phénomènes une cause existant dans l'avenir autant que dans le passé. Une idée remarquable, car elle rejoint celle de Teilhard de Chardin (1881-1955) sur le Christ situé en haut et en avant, au bout du Temps: la création ne part pas seulement du passé, mais aussi de l'avenir, parce que ce qui se crée répond à un appel.

L'homme agit mû par un désir, qui le projette vers l'avant: l'image d'un futur particulier l'invite à l'action et crée des objets et états nouveaux. Or, loin d'être une simple illusion, cette image de l'avenir est inspirée par le pressentiment du Christ. Louis Rendu (1789-1859), au dix-neuvième siècle, avait de telles pensées, justifiant le progrès: il s'agissait d'une aspiration à la cité universelle, qui était sainte et était la cité de Dieu.

Cela veut-il dire que les anges viennent de l'avenir? Qu'ils remontent le temps jusqu'à nous? Olaf Stapledon (1886-1950), le grand auteur de science-fiction, évoqua des hommes des derniers temps ayant appris à faire voyager leur pensée dans le passé, et à inspirer aux hommes du présent les visions d'avenir qui les meuvent au sein de leur évolution. Les anges, dès lors, deviennent des hommes ayant appris à remonter le temps; c'est courant, dans la science-fiction: l'auteur français Gérard Klein y a songé.

Pour le chrétien Olivier Costa de Beauregard, c'était sans doute plus subtil; il aurait dû en parler; il aurait dû émettre des hypothèses explicites. Il proposait en effet de scruter les traditions orientales pour occuper le gouffre existant entre les faits de science et la théologie catholique. Les mystiques naturelles, évoquant le monde des esprits, lui semblaient pouvoir, avec quelques précautions, établir des liens entre les deux extrêmes de la tradition occidentale. Est-ce que les divinités des mythologies orientales pouvaient être dites venues de l'avenir? Elles s'adressent souvent aux hommes en prenant le visage de défunts connus ou 220px-Urpflanze.jpgglorieux; mais la mort jette peut-être hors du temps.

Olivier Costa de Beauregard, en outre, évoquait les phénomènes naturels, autant que les actions humaines. Peut-on prétendre que des images d'avenir poussent les plantes à pousser? Il faudrait imaginer que la forme que la plante développe est déjà là avant qu'elle ne l'occupe, avant qu'elle ne l'habille de matière. Goethe avait de telles pensées. Ce serait l'appel sourd de cette image qui pousserait la plante à l'épouser de sa matière. Les perspectives en sont riches. Est-ce que même le mouvement de la Lune autour de la Terre est une forme d'aimantation, d'aspiration à occuper un orbe déjà tracé en image dans l'univers? C'est vertigineux. Olivier Costa de Beauregard a pris soin de demeurer dans les abstractions, pour ne pas qu'on l'accuse de s'adonner à la poésie surréaliste. Je ne sais pas si je ne ferais pas mieux d'avoir le même scrupule. On me l'a conseillé. Mais Michel Houellebecq n'a-t-il pas déclaré, lui-même, que quand on écrit, les mots sont déjà là, qu'il suffit de les trouver?

Les idées de Costa de Beauregard m'ont à vrai dire rappelé Boèce, le philosophe romain, platonicien et chrétien du cinquième siècle: il disait de Dieu qu'il est à la fois dans le présent, le passé et l'avenir; il occupe ce que les Orientaux appellent l'Espace, et qui est un temps devenu espace, dans lequel le passé, le présent et l'avenir sont devenus des lieux.

Parsifal, selon Wagner, avait pénétré un tel monde, lorsqu'il assista au mystère du Graal.

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24/09/2016

L'Ultime Colline (Perspectives pour la République, XVIII)

Flying_Car_by_husseindesign.jpgCe texte fait suite à celui appelé Les Véhicules volants, dans lequel je raconte m'être extasié devant des véhicules qui avançaient au-dessus du sol sans moteur ni ailes et avoir demandé au Génie d'or (qui m'avait enjoint à scruter l'horizon occidental pour trouver une mystérieuse Ultime Colline), quelle était la nature de ces étranges voitures.

Le Génie d'or demeura un moment silencieux. Était-il déçu que je n'eusse pas cherché davantage ce qu'il m'avait montré à l'horizon? À la fin, il dit: « Ce sont des véhicules que nous utilisons, et que tu pourras emprunter lors de ta mission. Ils fonctionnent au moyen d'une énergie mystérieuse que nous appelons l'anha, et qui est celle qui fait croître les plantes. Nous l'en avons arrachée et soumise à notre volonté, et elle peut jusqu'à un certain point soulever nos véhicules, voire nous-mêmes, dans les airs. Cette sorte de feu qui ne consume rien et diffuse une étrange et douce odeur est un don précieux des dieux, qui nous en apprirent les secrets; un jour peut-être les hommes mortels le connaîtront aussi, et leur science fera alors d'immenses progrès, car la maîtrise de cette force est de celles qui ne vicient pas l'air, ne le remplissent point de cendres. Aucun son important n'en sort, si ce n'est un léger souffle, un murmure curieux, qui est le langage des êtres qui vivent dedans, et que l'œil mortel ne voit pas. Toutefois, ô mon ami, as-tu trouvé ce que je voulais que tu cherches? »

Faisant tourner ses mots dans ma tête, je me rendis compte que j'avais brièvement été surpris du silence avec lequel ces véhicules glissaient dans l'air, comme s'il se fût agi d'un rêve; et quelques secondes après le passage du second véhicule, un flux curieux, sentant la fleur, était parvenu jusqu'à mon nez.

Je songeai aussi à l'éclat doux de la carrosserie - si on peut la nommer telle -, pareil à celui de l'argent, mais qu'on n'eût pu croire froid et dur, et qui semblait palpiter d'une certaine chaleur.

Puis je me repris, et reportai le regard vers l'horizon occidental. Je me concentrai, et vis, à la fin, derrière une brume bleue, une élévation singulière, dont la forme arrondie suggérait un dôme, ou la partie supérieure d'une énorme planète. Là, compris-je soudain, devais-je me rendre: là attendait-on que je me rendisse! Là était le secret de la réunion des Trois, et le retour à la vie de l'Homme Divisé, et donc, le salut du royaume enchanté, où je me trouvais, et la fin du danger qui le guettait. « Est-ce là? » demandai-je en connaissant la réponse. « Oui, me répondit le Génie d'or. Oui, c'est là; tu sais; tu as vu. Il faut que tu t'y rendes.

- Seul?

- Avec toi se rendra celle qui t'a accueilli dans son navire, ô Rémi: Ithälun la belle, ma fidèle amie, revenue dans notre règne pour t'aider à surmonter tes épreuves. »

Je levai les yeux vers la guerrière étincelante, et, aux mots du Génie d'or, elle reluit de plus belle, faisant rayonner d'elle une clarté étonnante, et sa chevelure même me parut de lumière, et ses yeux pleins d'étoiles.

« Quand partons-nous? demandai-je, rendu courageux par l'abord de l'immortelle.

- Ah! fit le Génie en riant. La beauté d'Ithälun t'impressionne, et, peut-être, tu as hâte de te retrouver seul avec elle. Mais ne t'y trompe pas: elle ne sera à tes côtés que pour te guider vers ta mission. Crains sa force, qui peut t'abattre d'un seul coup de poing – bien qu'elle ait les doigts fins, et légers, et transparents. Elle t'aidera dans les périls qui t'attendent, et à passer les gouffres qui s'étendront sous tes pieds. Et voici que vous partirez dès demain, à l'aube, et qu'il faudra que d'ici là, tu te sois bien reposé.

- Mais je ne comprends pas, dis-je; pourquoi ne viens-tu pas avec moi?

(À suivre.)

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22/09/2016

Paul Valéry régionaliste parisien

monsieur-teste_couv.jpgQuand j'étais jeune, j'aimais beaucoup Paul Valéry. À vrai dire, j'ai commencé par le détester, parce que son style précieux imitait les anciens sans entrer dans des figures mythologiques concrètes. Mais j'ai découvert sa poésie, et la vivacité de ses symboles, de ses tableaux, m'a plu.

Je restais néanmoins sceptique face à son intellectualisme extrême, et ne les lui concédais qu'en me souvenant que j'appréciais l'allégorie médiévale pour la vivacité de ses êtres étranges.

Mais un jour, je cessai de le lire. Et quand, un autre jour, un ami m'offrit son Monsieur Teste, je le plaçai dans ma bibliothèque et ne l'ouvris pas.

Tout finit par s'épuiser, même une bibliothèque. J'ai donc récemment ouvert le livre, intrigué par la tentative de son héros de cerner les lois de l'esprit. Et mon impression est redevenue la première que j'ai eue: notre digne auteur s'efforce de percer les mystères de l'âme en n'utilisant que des concepts abstraits, en n'utilisant que l'intellect. Cela le conduit à adopter un style précieux, souvent joli, souvent artificiel. Un style parisien, en somme: la rue de Rivoli, c'est joli, mais artificiel.

Et que Valéry, malgré ses origines sétoises voire corses, s'y fût soumis m'a sauté aux yeux dans un passage où il dévoile effectivement son régionalisme parisien: Telle réponse, tel mouvement, telle action de notre visage, qui sont à Paris les effets instantanés de nos impressions, ne nous sont plus si naturels quand nous sommes retirés à la campagne, ou plongés dans un milieu suffisamment écarté. Le spontané n'est plus le même. (Paul Valéry, Monsieur Teste, Paris, Gallimard, 1946, p. 80-81.)

Avec un peu de recul, une idolâtrie de Paris moins marquée, il aurait pu facilement s'apercevoir qu'il avait perçu l'action du génie du lieu sur l'instinct. Mais en opposant Paris à la campagne, il reste bloqué, dans sa recherche, sur la doctrine classique qui fait de Paris un lieu flamboyant et du reste du monde une sorte de vide étrange. Flaubert, dans Madame Bovary, s'est moqué de cette idée. Mais la fin du dix-neuvième siècle l'a consacrée, a ramené le classicisme de Louis XIV, dont du reste Valéry était un admirateur secret: il cite surtout Racine, son modèle.

La vacuité de son mode d'expression apparemment joli, se manifeste si on se demande de quoi le milieu est écarté. Qu'en est-il en effet à Lyon, à Perpignan, à Chambéry, à Bourges? Sont-ce là des lieux écartés? Non; mais ils ont leur génie propre, et la spontanéité n'y est pas la même. C'est si vrai que Rousseau, voulant s'attaquer au centralisme monarchique, déclara que la république devrait n'avoir qu'une seule ville, ou autant de capitales qu'il y a de villes: le modèle étant la république de Genève. Pour le créer paul_valery1.jpegartificiellement, les républicains français ont fait comme si Paris était la seule ville digne de ce nom en France, et Valéry entre spontanément dans cette fiction, ne parvenant pas à maîtriser ses pensées au-delà de l'instinct.

Rousseau était déjà romantique, et il défendait le fédéralisme; mais on l'a ramené vers le classicisme, et la France a cessé d'évoluer.

Tant qu'on n'aura pas changé de fiction officielle, je ne sais pas si l'esprit pourra être assez libre pour aborder la question du génie du lieu. Il y aura toujours la spontanéité parisienne, prétendue tellement plus vraie que les autres, et celle de la province, bien sûr factice. Le chauvinisme, en effet, peut faire croire que le naturel n'est que parisien, que le génie de Paris et Dieu se confondent. Le centralisme tend à répandre cette croyance comme si c'était une vérité.

08:23 Publié dans Culture, France, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook