25/04/2017

Les maires et les mariages

MtDidBefM08.JPGLa Vierge de Publier a fait grand bruit: un maire avait acheté une statue de Marie de Bethléem avec l'argent de la commune et l'avait installée sur un parc public. Bien qu'aucune cérémonie religieuse n'y fût prévue et que toute statue soit indiscutablement un reste du temps où on adorait à travers des images des hommes divinisés, elle a été interdite et bannie de ce parc. On pourrait objecter que la République fait vénérer Jules Ferry à travers d'autres statues, ou l'allégorie de Marianne, et qu'il s'agit là d'une religion républicaine, donc que l'État n'est pas impartial, et que le moyen de parvenir à l'impartialité est soit d'interdire toute statue sur la place publique, soit de faire respecter toute décision d'un Conseil municipal quant au sujet représenté. Mais il y a plus: la célébration des mariages par les maires. N'est-ce pas là, somme toute, un rôle sacerdotal?

Si, en effet, il ne s'agit que de contrat de mariage, un notaire doit suffire, avec l'évocation de toutes les dispositions légales inhérentes; s'il s'agit d'un acte solennel et sacré, entrant dans la morale privée et l'esprit de l'union conjugale, le maire assume un rôle sacerdotal - ce qui est encore moins laïque que si un prêtre l'effectue, puisqu'on peut toujours privatiser entièrement les religions. On pourrait imaginer une célébration religieuse d'un côté, un simple enregistrement chez le notaire de l'autre.

Mais, diront les détracteurs, le mariage perdra tout caractère solennel et sacré, et la laïcité aurait de funestes effets. Mais celle-ci a-t-elle pour but de créer une religion républicaine, dans laquelle les élus auraient un rôle sacerdotal?

Peut-être faudrait-il créer une religion privée nouvelle, fondée sur la philosophie agnostique, et se marier dans un temple philosophique. Peut-être que certains temples maçonniques peuvent déjà remplir cet office, car on entend souvent dire qu'ils confèrent à des principes dits républicains un rayonnement sacré et solennel. Cela pose quand même un problème, de faire énoncer par un maire de grands principes moraux, alors qu'il n'a pas en principe le rôle d'un prêtre.

Au reste, nous ne sommes pas à une contradiction près, car les présidents de la république, en France, ont clairement une mission sacerdotale; ils célèbrent la nation, l'incarnent, et prsident.jpgDe Gaulle le savait parfaitement. On en voit qui jouent les historiens, donnent leur version du Sens de l'Histoire comme si Dieu le leur avait communiqué, ou comme s'ils étaient les prêtres infaillibles de ce que j'appellerai l'Écriture nationale - ses prophètes! Le plus étonnant est que, dans la France dite laïque, on attende justement du Président qu'il pontifie sur cette Histoire, en livre l'esprit secret.

C'est pourquoi les élections présidentielles sont si palpitantes. La concurrence en est sacrée, un peu comme celle des coureurs à Olympie, ou celle des empereurs romains qui se divinisaient de leur vivant au détriment de Jupiter, ainsi que le déplorait Sénèque.

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20/04/2017

Joseph de Maistre et la satire des Lumières

Joseph-de-Maistre_6729.jpegUne pédagogue savoyarde protestante du nom de Noémi Regard (1873-1952) préconisait, dans son principal traité (Dans une Petite École, Neuchâtel, 1922), d'user de l'ironie contre les adeptes du cynisme, du matérialisme et de l'athéisme. Elle faisait remarquer que l'ironie avait été pratiquée essentiellement par les philosophes opposés à la religion chrétienne, et que le tort notamment des catholiques avait été de répondre par la colère, la haine, le rejet; il fallait, disait-elle, répondre selon la même méthode qu'eux.

Or, tous les catholiques n'ont pas été enragés, et certains ont bien emprunté cette voie. Le plus connu d'entre eux est un autre Savoyard, Joseph de Maistre (1753-1821). On a pu dire que, tout en étant l'ennemi de Voltaire quant aux idées, il avait appris de lui l'art de l'ironie, créant une lignée de philosophes mystiques alliant foi fervente et intellectualité subtile.

Or, cela rappelle un trait de Vaugelas sur le Traité de l'amour de Dieu de François de Sales: pour goûter ce livre, disait-il, il faut être à la fois très docte et très pieux, et cela ne se rencontre que rarement. Le fait est que François de Sales, tout en développant des images grandioses ressortissant au merveilleux chrétien, évitait le plus possible l'exaltation, et pratiquait l'humour.

Paradoxalement, il semble que plus on ait pratiqué le merveilleux, moins on ait été porté à l'exaltation et au fanatisme: contrairement à ce qu'on croit, cela fait éviter l'hallucination. Or, c'est un trait assez globalement savoyard. lady.jpgAu dix-neuvième siècle, celui qui l'a plus montré est Jacques Replat (1807-1866), l'auteur du Voyage au long cours sur le lac d'Annecy (1858). Il affectionnait le fabuleux, maintenant à distance le réel par son humour, mais regardant lucidement l'imagination comme une représentation des forces supérieures, et non comme une réalité en soi. Justement parce que l'imagination, à la façon du songe, emprunte symboliquement ses formes au réel sensible, elle apparaît comme n'ayant pas plus de substance, en soi, que ce songe, et comme ayant avant tout valeur de signe, ainsi qu'un mot. J.R.R. Tolkien disait de la même manière que le mythe était une création à partir de la vérité (le monde des idées), comme le mot était une création à partir de la réalité (le monde des choses).

Ce trait de Jacques Replat et de François de Sales est ce qu'on a pu appeler la bonhomie savoyarde. Chez Joseph de Maistre, il se voit surtout à la fin de sa vie, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, le plus personnel de ses ouvrages: Considérations sur la France et Du Pape sont plus enflammés - même si on peut saisir, au-delà du registre épique ou polémique, l'amour du trait mordant, du paradoxe inattendu, de la formule marquante.

D'où vient le rire? Il est un air qui sort brusquement des poumons, comme si l'âme soudain se dilatait. C'est pourquoi il met en bonne santé. Le sentiment d'indignation face au faux (ou à ce qu'on croit tel) comprime cette âme, la fait souffrir en la plaçant dans un petit point du corps; l'humour l'en libère, sans forcément faire changer d'avis.

Mais il est possible que Joseph de Maistre soit haï justement à cause de cela: son ironie le rend d'autant plus dangereux, parce que d'autant plus séduisant. Il montre qu'il n'est pas vrai qu'il soit nécessaire, pour que l'âme soit libre, d'épouser les thèses révolutionnaires, ou alors le matérialisme et l'athéisme. On peut aussi se moquer de ceux-ci.

Le rire du reste y est souvent figé - imité extérieurement de Voltaire -, et sans faculté à faire sortir l'air du corps et à dilater l'âme.

Joseph de Maistre le manifeste, et c'est un coin enfoncé dans les certitudes de l'agnosticisme.

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18/04/2017

Une mystérieuse flamme (Perspectives pour la République, XXVII)

valk (2).jpgCe texte fait suite à celui appelé Le mystère de l'éclair rouge, dans lequel je rapporte, une fois de plus, ce que me déclara, pendant que je voyageais avec elle dans sa voiture volante, l'étincelante Ithälun. Nous entrions dans les montagnes, et survolions des brebis qui s'enfuyaient à notre approche; et cela faisait sourciller la déesse.

Soudain, je vis une flamme jaillir dans le ciel, passer au-dessus de nous comme un météore, et disparaître derrière un sommet assez proche, en laissant derrière elle une fumée noire. Ithälun jura.

Je n'osai la questionner. Ses yeux s'étaient allumés et, dans le soir, lançaient des feux devant eux. Sur son visage se peignait une colère mêlée d'angoisse.

Ses sourcils étaient froncés et, derrière sa bouche finement dessinée, je voyais ses dents se serrer, et sa joue se tendre. Autour de son crâne une flamme douce se fit voir. Des étoiles apparurent dans sa blonde chevelure et, à mes yeux, elle fut plus belle que jamais, et j'allai jusqu'à me demander si elle n'était pas quelque astre ayant pris forme humaine. De son corps même jaillissait comme une clarté, et j'eus un instant l'image d'une lampe brillant sous la peau diaphane d'une statue: l'immortelle me sembla telle. Peut-être néanmoins était-ce dû à sa seule armure, dont les joyaux s'éclairaient, rayonnant autour d'eux dès que le soir survenait, ou en tout cas quand un danger surgissait, comme à ce moment-là.

Au nord-est du ciel la Lune levée jetait ses rayons d'argent sur les écailles de sa cuirasse, portée au corps. Des reflets de diamant s'y montrèrent, et voici! Ithälun était bien la déesse que j'avais pensée, à présent se révélait-elle à moi!

Sans prévenir ni dire un mot, elle sortit son épée, et un éclair en jaillit. Mon cœur battit plus vite et mon estomac se noua. Quelle épreuve se préparait? J'allais le savoir assez tôt!

Je suivis le regard fixe de la belle, qui regardait devant elle ce qui ne se dévoilait point à moi, qui ne voyais que l'obscurité s'épaississant sous les montagnes. Mais un rayon d'or du soleil couchant toucha au loin un lac, et son éclat m'apparut: c'était bien ce que regardait la guerrière enchantée.

Je n'y vis cependant aucun danger. Ce miroir pâli me semblait beau comme tout le reste de ce que je voyais dans ce pays de songe, et je ne comprenais pas la réaction d'Ithälun. Toutefois, la peur me saisit, et mes membres se mirent à trembler. Dieu sait pourquoi j'avais été choisi pour une telle mission. Le courage n'avait jamais été mon fort. J'eus beau me raisonner, le tremblement ne cessa pas. Il était plus fort que moi.

La lâcheté me fit avoir de viles pensées: je commençai à me dire que, peut-être, Ithälun n'était pas la glorieuse guerrière que j'imaginais, et qu'elle avait un cœur de femme qui prenait peur sans raison. Dans ma folie, j'osai me croire plus sage que cette immortelle. Mon orgueil, ainsi qu'on va le voir, allait être bien puni!

Nous nous étions arrêtés, suspendus dans les airs au-dessus d'une rivière qui dans le silence murmurait son chant argentin. Les étoiles dans le ciel commençaient à briller, au-dessus de nos têtes.

Soudain, du lac que je distinguais au loin, comme de l'éclat que le soleil créait sur lui, jaillirent trois spirales de feu que je vis être des serpents: car elles étaient vivantes, et mues par une volonté propre. Par le chemin des airs, ils s'élançaient en tourbillonnant vers nous.

Je compris pourquoi l'immortelle n'avait pas cherché à rebrousser chemin: leur rapidité était inouïe. Ils furent à notre hauteur en un instant.

(À suivre.)

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16/04/2017

La Terre le corps de Jésus-Christ (Gonzague de Reynold)

gonz.jpgDans le livre d'Augustin Matter sur Gonzague de Reynold dont j'ai déjà parlé, il est rapporté une citation de l'écrivain suisse qui m'a frappé. Elle est tirée d'un texte de 1916, publié dans Le Journal de Genève et prenant la forme d'une prière à la Vierge - Notre-Dame: on se souvient que Reynold était fervent catholique. Or, d'abord nationaliste, et favorable à la France, il encouragea, avant 1914, à la guerre; mais après deux ans de combat, il eut honte, et prit conscience de la catastrophe. Influencé par Romain Rolland, il proclame son désir de paix universelle, et n'entend plus séparer les hommes et les peuples en bons et en méchants.

Il s'exclame: Je veux vous supplier pour tous les hommes, pour ceux qui luttent et qui souffrent; […] vous supplier pour tous les peuples, quel que soit leur langage, quelle que soit leur cause […]; car les hommes et les peuples, ils sont les membres rachetés de Jésus-Christ, ton fils, car la terre est le corps de Jésus-Christ (cf. Augustin Matter, Dire la Suisse, Bruxelles, Peter Lang, 2017, p. 97).

C'est assez bouleversant, car ce moment, où Reynold écrit ce texte, le fait passer du nationalisme au christianisme universel, du culte d'un peuple au culte de l'esprit de l'humanité entière - auquel est assimilée physiquement la Terre, spirituellement Jésus-Christ.

Pour les novices, je rappelle que, dans le christianisme ancien, le sang de Jésus-Christ a pénétré la terre et le corps des hommes - fait aussi de terre -, pour les imprégner de sa divinité et les racheter, les arracher au mal. Il ne s'agissait pas seulement d'une idée théorique: on l'entendait au sens littéral, le sang de ce dieu fait homme ayant ce pouvoir, contenant cette invisible vertu.

En adhérant pleinement, ouvertement, définitivement à ce mythe, Gonzague de Reynold réapprenait à dépasser le culte de la nation, ou, comme il disait, de la race - laquelle il n'entendait pas au sens physique: et il rejeta avec énergie le rabaissement racialiste d'Adolf Hitler, la réduction de l'homme à un fait matériel, à l'hérédité physique. Mais dans le passage ci-dessus, on peut distinguer de toute façon ce qui l'opposait au néopaganisme du nationalisme ordinaire.

Les peuples demeuraient, certes, des réalités spirituelles dignes de ce nom, puisqu'ils étaient les membres du corps de Jésus-Christ; mais le tout seul était digne d'adoration.

À vrai dire, Reynold ne relativisa pas autant la valeur des nations que beaucoup de prêtres catholiques - tel le Savoyard Louis Rendu, qui voulait qu'on respectât les peuples, mais en tant qu'expressions de la diversité naturelle de l'humanité, et qui les mettait en relation avec la diversité des lieux où ils prenaient naissance: pierre-teilhard-de-chardin-4.jpgpas davantage. Mieux encore, Pierre Teilhard de Chardin ne voulait voir que le Christ, l'humanité dans son ensemble, et assimilait le nationalisme à des apories dépassées. Mais, justement, la guerre de 1914-1918 fit prendre conscience à Reynold que globalement Teilhard ou ceux qui pensaient comme lui étaient dans le vrai. Lui qui, auparavant, avait déclaré que la guerre était purificatrice, et maintenant l'assimilait simplement au mal, était lui-même purifié dans ses pensées par elle. Les êtres qui mouraient - et qui, peut-être, acquéraient, dans la lumière, une vision d'ensemble de l'humanité et de la Terre - l'inspiraient.

Ce qui est beau aussi est que cela ne soit pas une vague déclaration humaniste et universaliste, mais que l'idée s'illustre par le mythe chrétien médiéval, un merveilleux chrétien oublié mais à l'échelle du monde, un merveilleux chrétien dont le mondialisme actuel a au fond plus besoin que d'adoration rétrograde des peuples, ou que de chiffrages des affaires.

(Ajoutons que l'articulation des membres divers d'un seul corps, Reynold la voyait d'abord en Suisse, qui entretenait la paix entre les Allemands et les Gaulois, en son sein!)

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12/04/2017

Les symboles de la nation

LA Republique 1848.pngLa République française a sept symboles sacrés, et au fond tous soit sont issus d'une mythologie, soit étaient faits pour en créer une. Tout symbole est dans ce cas: son essence est artistique.

Ils sont restés figés parce que les politiques les ont arborés non dans un but esthétique, mais pour justifier leur propre existence. Quoi qu'on dise sur l'aspect purement intellectuel des allégories républicaines, leur origine religieuse est avérée et, instinctivement, même les politiques qui se disent laïques ont besoin d'être portés par une sacralité, pour trouver une légitimité. Ils ont besoin de paraître émaner, dans leur action et leurs choix, d'une force plus haute qu'eux-mêmes.

On l'appelle en général la Nation, ou bien la République, et on en parle comme d'une personne. Michelet aussi faisait du Peuple une personne, et il le reliait, pour la France, aux forces créatrices de l'univers, c'est à dire à l'Être suprême: il reprenait la mythologie de Robespierre.

Cela réside dans le non-dit, car il s'agit de donner à ces idées une force supérieure à celle du merveilleux chrétien. D'ailleurs, chez les anciens Romains, la divinité suprême était aussi de l'ordre de la suggestion. Comme dit Valère Novarina, on l'appelait le dieu inconnu. Les philosophes la nommaient, mais se refusaient à la définir: Sénèque évoquait Deus, mais c'était l'idée de la divinité, non une personne particulière, parce que Jupiter même lui était inférieur.

Au sein du peuple, ce dieu inconnu n'était donc pas nommé; l'Être suprême restait impersonnel.

Georges Gusdorf a montré que le dieu de la philosophie des Lumières était bien celui-là: abstrait, rationalité pure, il était au-delà de tout nom - et surtout de tout affect -, UnknownGod.jpgdonc il n'était pas le bon Dieu, ou le Dieu le Père des chrétiens - une simple image déformée.

En outre, comme l'avait indiqué Rousseau, il devait demeurer loisible de faire assimiler ce dieu mystérieux à l'État, d'entretenir à cet égard le flou, afin que la République ne demeurât pas sans socle sacré - afin que l'image du sacré ne soit pas subtilisée, monopolisée par une religion autonome. Victor Hugo faisait de la Convention, ainsi, la matérialisation du souffle divin.

De Gaulle, apercevant tout ce qu'avait d'abstrait et d'irréel, pour le peuple, de telles idées, pensait qu'un homme devait à nouveau incarner la force occulte de la France, pour lui aussi divine. Joseph de Maistre avait dénoncé l'excès de théories des révolutionnaires issus de la philosophie des Lumières; De Gaulle, admirateur du royaliste Chateaubriand, l'a, à sa manière, entendu.

Certains philosophes contemporains affirment que la République n'a plus la dimension sacrée qu'elle a eue. On ne peut pas nier que Jean-Luc Mélenchon, en intégrant subtilement le culte de la personnalité issu de De Gaulle à la tradition républicaine révolutionnaire, ait essayé de la ramener sur la scène publique.

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10/04/2017

L'âme de la Suisse par Gonzague de Reynold

dire.jpgProfesseur et doctorant, Augustin Matter m'a récemment envoyé le livre qu'il a tiré d'un mémoire universitaire consacré à Cités et pays suisses, le grand œuvre de Gonzague de Reynold. Il s'intitule Dire la Suisse: quête d'identité et vocation littéraire dans « Cités et pays suisses » de Gonzague de Reynold (Bruxelles, Peter Lang, 2017). J'avais lu un recueil de poésie de Reynold, et l'avais bien aimé: les éléments y étaient personnifiés d'une façon très vivante.

Ce texte savant cite de beaux passages du livre célèbre, et sans rien édulcorer essaie de restituer le projet paradoxal et grandiose de son auteur: illustrer l'âme de la Suisse. Comme le dit Augustin Matter, il ne le fait pas à partir de son imagination, mais, dans une démarche aristotélicienne et thomiste, à partir des perceptions physiques.

Toutefois, il fait à un certain moment le portrait de la Suisse comme une femme armée, et cette Valkyrie m'a plu. Il fait aussi s'affronter dans le paysage suisse les dieux grecs et les dieux scandinaves, et cela m'a rappelé La Tentation de saint Antoine de Flaubert.

L'essence de la pensée de Gonzague de Reynold est justement dans cet affrontement. La Suisse unit sans les confondre des peuples du nord et du sud. Il s'est agi de rassembler les gens qui en Europe ne voulaient pas se laisser assujettir aux monarques absolus, selon un esprit de liberté dont l'enjeu est qu'il n'a pas de langue propre, et ne semble pas s'incarner directement. Reynold essaie donc d'en saisir la substance par-delà l'apparence de diversité.

L'articulation des particularismes avec l'unité globale, l'harmonisation des différences par le fédéralisme apparaît comme le secret de la Suisse, mais aussi de l'Europe, si elle veut s'unir - et elle doit le faire. Mais cela suppose de ne pas renoncer à assumer l'héritage spirituel européen, à la fois humaniste et chrétien.

On n'est pas loin de Joseph de Maistre et de son Europe essentiellement catholique, à la différence que Reynold, quoique également catholique, veut atténuer l'opposition entre le catholicisme et le protestantisme. À ce titre, il paraît bénéficier du romantisme allemand, tel qu'il s'est exprimé à la fois dans ses tendances du Reynold.jpgnord et du sud - catholiques et luthériennes -, et y a trouvé une unité. Mais préférant la collectivité à l'individu, il avait aussi des liens avec Maurras, et aspirait à un nouveau classicisme.

Ramuz lui reprochait cette recherche obstinée de l'esprit suisse, lui qui se voulait surtout vaudois, ou au moins romand. Il constatait, pour ainsi dire, ce qui existait vraiment, au lieu de rêver un horizon incertain.

J'aime assez cette littérature suisse du vingtième siècle, qui, comme la Savoie du siècle précédent, a tâché de créer de la mythologie et de l'épopée sans rompre avec les traditions, sans sombrer dans le chaos du surréalisme. Elle est méconnue. D'un autre côté, elle manque parfois d'ardeur imaginative; c'était l'intérêt du surréalisme. Mais je pense que Reynold mérite mieux que l'oubli dans lequel on a voulu le plonger, et j'espère que l'excellent livre d'Augustin Matter, clair, judicieux, bien construit, captivant, pourra atténuer le rejet dont il fait paraît-il l'objet.

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08/04/2017

Degolio CII: oniriques amours de Jean Levau

sun.jpgDans le dernier épisode de cette si singulière geste, nous avons laissé Jean Levau alors qu'il se perdait en conjectures sur les différentes apparitions historiques de son alter ego, immortel gardien de Paris.

Puis, comme si ces pensées abstraites avaient été le coup de grâce de son souvenir vivant du Génie d'or, il ne pensa plus du tout à celui-ci. Et, après quelques semaines, ce qu'il avait vécu naguère lui sembla relever du mauvais rêve, de visions nocturnes biscornues et improbables, et il se laissa happer par les sensations, et sa vie au jour le jour dans les bureaux du journal. Dans la rue, oubliant sa mésaventure avec Séverine Dalaton*, il se remit à regarder les femmes, et à leur adresser des sourires.

Un jour, cependant, il vit passer une curieuse information dans le journal qu'il corrigeait: elle le troubla, et ramena en lui de vieux souvenirs, mais qu'il prit pour des rêves. Des figures curieuses traversaient son esprit, et il se demanda où il les avait vues, dans quels songes. Un être lumineux, muni d'une cape sombre, flottait dans la clarté du soleil couchant au-dessus des toits de Paris, et de l'azur se voyait à l'endroit où devaient se trouver ses yeux, comme si un trou ouvrait son visage vers le ciel; et l'oubli du Génie d'or était tel, dans l'esprit de Jean Levau, qu'il ne sut donner aucun nom à cette figure, quoique le lecteur l'eût reconnu. Jean confondit même son regard bleu azur avec un saphir accroché au front de l'être, et il fut persuadé qu'au-delà du rêve qu'il devait avoir fait de lui, il l'avait, auparavant, vue en lisant un livre, voire sur un tableau de peinture. Mais il ne parvenait pas à se souvenir de quel livre, ou de quel tableau il s'agissait. Il l'assimila à une allégorie, et pensa à la peinture républicaine du dix-neuvième siècle, ou à la poésie d'Éliphas Lévi. Mais il ne situait réellement pas cette vision.

Cette information datait du 26 décembre 1951. Noël venait de passer, et Jean était parvenu à inviter au restaurant, pour le réveillon, une collègue de travail appelée Anne Tavagny. Il avait été aimable, romantisme.jpgavait offert du champagne, mais il rougissait souvent, était emprunté, gêné encore par le souvenir, lui aussi resurgi, de Séverine Dalaton! Car Anne lui avait demandé pourquoi il vivait seul, et s'il avait eu des aventures conséquentes par le passé; alors le visage de Séverine était réapparu dans son esprit. Mais il ne pouvait rien en dire, car elle ne se rappelait plus de lui, pas plus que si elle ne l'avait jamais rencontré ou s'il n'avait jamais existé; et si Anne lui avait parlé, en rien elle n'eût pu confirmer son récit.

Il ne se souvenait même plus précisément de la raison pour laquelle elle ne se souvenait plus de lui. Cela lui vint à l'esprit. Avait-elle eu un accident de voiture qui l'avait rendue amnésique? Ou, pire, lui-même avait-il rêvé cette histoire avec elle? Il était dans un abîme. Un vertige le saisit.

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode, et d'annoncer la suite pour le prochain: nous saurons tout sur le fait qui troubla Jean Levau, et sur la manière dont s'est terminée sa soirée galante!

*Le lecteur étonné d'en entendre parler doit savoir qu'elle a été racontée dans une série d'épisodes inédits, qui ne pourront être publiés que sur papier, et qu'on peut seulement en donner une vague idée, en disant que cette amoureuse de notre héros l'avait quitté en apprenant que Solcum l'habitait, et qu'elle avait même choisi de l'oublier tout à fait, ce que lui permit, par sa magie, le Génie d'or.

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04/04/2017

L'œil plein de squelettes de Jacques Spitz

spi.jpgPoursuivant mon exploration de la science-fiction française par amour pour l'imagination en général, j'ai lu un classique reconnu appelé L'Œil du purgatoire (1945), d'un certain Jacques Spitz (1896-1963), connu des seuls amateurs, le public n'ayant jamais adhéré à ses écrits, et l'Université ne s'intéressant pas plus que cela à la science-fiction. Mais dans le milieu spécialisé, il est considéré comme un chef-d'œuvre.

Il raconte l'histoire d'un peintre parisien qui n'aime pas beaucoup les gens et qui est infecté par un microbe quantique, si on peut dire: un vieux fou lui met sur les yeux un bacille qui se projette dans le futur. Une idée que pour ma part je trouve absurde, mais qui a l'avantage de justifier, aux yeux du scientisme à la mode, des imaginations curieuses, qui doivent plus qu'on pourrait croire au romantisme.

Car ensuite ce peintre voit les choses et surtout les gens tels qu'ils seront plus tard, d'abord vieux - puis morts, car son mal s'accroît. Il voit donc partout des squelettes, et cela rappelle le romantique savoisien Antoine Martinet (1802-1871), qui disait que pour enseigner la philosophie aux gens du monde - et leur apprendre ce que leur vanité a de dérisoire -, il faudrait qu'un mort revienne de la tombe, un squelette animé, et leur montre la vérité sur l'évolution humaine. Il pointerait du doigt ses chairs putréfiées, ses os vides, ses orbites béants, et alors on saurait quel crédit accorder aux richesses terrestres!

C'est ce qui arrive à ce peintre acariâtre, mais au lieu d'en tirer une sagesse particulière, il éprouve de la joie à contempler ce spectacle et en tire du mépris pour l'espèce humaine. La morale ne lui en paraît pas plus substantielle.

Au moment où le lecteur commençait à se lasser des évocations de squelettes marchant dans les rues de Paris, d'étranges formes blanches aperçues par le visionnaire l'intriguent. On apprendra qu'elles sont ce qui reste de chacun après sa mort, quand seul le souvenir laissé dans les âmes demeure.

Le grand coup de génie du livre surgit alors: on reconnaît les actions des êtres humains à ce qu'elles ont peint sur ces formes, à certaines dispositions extérieures. Telle pommette, par exemple, trahit une infidélité. Le corps formel garde la trace des actions.

Cependant, le récit n'en tire rien de clair. squelette.jpgCar, tout à son pessimisme, Jacques Spitz laisse le narrateur peintre à sa forme propre, qu'il voit à l'extérieur de lui et dont il prétend qu'elle demeure bloquée dans un abord vicieux et pervers, reflet de l'opinion qu'on a de sa personne.

Comme si les morts faisaient autre chose que pitié! Il y a un certain orgueil à croire que nous laisserons le souvenir d'un homme très méchant: en fait, comme disait François de Sales, un peu de terre et puis c'est tout, nous serons oubliés.

Ici le jugement social remplace le jugement des anges - la balance des âmes -, dans un élan typiquement parisien: comme le plaisir ne s'obtient, dans un milieu très socialisé, que par la bonne réputation, la société devient une sorte d'idole. On le verra avec Sartre, vingt ans plus tard, à travers son Huis Clos (1964) - enfer constitué d'âmes qui de leur vivant ne s'aimaient pas et doivent maintenant vivre ensemble.

Bref, des visions intéressantes et amusantes, une écriture serrée et soignée, mais des conceptions qui m'ont laissé plutôt sceptique, comme généralement avec la science-fiction.

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02/04/2017

J.R.R. Tolkien et le divin par l'émerveillement

acte-inconnu2.jpgValère Novarina, dans Lumières du corps, recueil d'aphorismes sur le théâtre, disait que, par la chute, l'homme accédait à la vérité de lui-même: au-delà de l'illusion que constitue l'Homme, il entre dans le vide où brille une lumière, celle du Christ.

Ainsi défendait-il du théâtre une conception fondée sur la dissolution des illusions, par le biais du comique qui anéantit les leurres, ou par le biais du tragique qui détruit les faux espoirs. Il unifiait, par la métaphysique, les deux grands genres dramatiques pratiqués depuis l'antiquité.

Deux choses curieuses apparaissent alors à l'esprit de contradiction qui caractérise l'amateur de controverses. D'abord, l'allusion au Christ, si elle semble à première vue claire, puisqu'il a été crucifié, l'est moins, si on y pense à deux fois, parce qu'il a ressuscité, et cela, non en théorie, mais, dans l'Évangile, en fait: le texte le raconte. Or, la pensée de Valère Novarina ne présuppose pas que la scène théâtrale montre cette résurrection, puisque le divin pour elle ne s'appréhende qu'en creux, n'est présent que dans le vide qui est entre les lignes - ou par-delà le terme tragique.

L'autre chose qui apparaît est un fait semblant le contredire: la pièce du Cid de Corneille se finit bien grâce à l'action salvatrice du roi de Castille, qui résout l'inextricable problème qui se posait à Rodrigue et Chimène, et francisco-pradilla-pinturas-L-60xdvn.jpegmenaçait de faire finir l'action en tragédie. Ce roi - Ferdinand - est l'incarnation du principe miraculeux, et Corneille a ainsi inventé le genre de la tragicomédie, qui est sérieuse mais se finit bien, parce que le christianisme impliquait que la divinité intervînt pour rompre le cours fatal du destin, et accomplir des miracles. C'est une union entre la comédie et la tragédie qui va dans un sens opposé à celui de Novarina.

La position de celui-ci rappelle l'idée, déjà présente chez Corneille, et plus encore appliquée par Racine, que le monde divin ne peut pas être représenté sur scène: on ne peut l'évoquer qu'indirectement. La critique a ainsi reproché à Corneille l'invraisemblable fin du Cid. Mais Corneille s'est défendu en disant que le merveilleux restait possible, qu'il ne nuisait pas à l'invraisemblance s'il était situé à l'intérieur d'une doctrine qui l'admettait.

J.R.R. Tolkien, qui, tout comme Pierre Corneille, était un catholique fervent, allait dans le même sens. Il énonça que la vraie grande émotion était provoquée par ce qu'il appela l'eucatastrophe: l'événement inattendu qui fait se finir bien une histoire mal engagée. C'est ce qu'on trouve chez Corneille, mais aussi dans les comédies de Molière. Tolkien disait que c'est ce qu'on observe dans les contes de fées, mais aussi dans l'Évangile – avec, donc, le récit de la résurrection.

Pour lui l'Évangile ne renvoyait pas à une théorie religieuse: il en connaissait bien le récit, le pratiquait, laissait agir sur son âme les sentiments dont il était baigné.

L'art pouvait, par l'imagination mythologique, représenter le miracle, l'ange intervenant pour sauver une situation apparemment perdue, le Christ rompant l'ordre des astres pour imposer le salut, la grâce divine survenant sans qu'on pût la prévoir. Il affirmait que rien ne l'émouvait davantage. Alors le divin se manifestait dans le drame, par le biais du cœur humain.

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31/03/2017

Joseph de Maistre et l'Europe

Constantine-Bronze.jpgLes nationalistes francophones se réclament souvent de Joseph de Maistre parce qu'il faisait du génie national une réalité spirituelle: il croyait à l'âme des peuples, dont Marine Le Pen (selon un journaliste que j'ai vu un soir à la télé) aurait parlé récemment.

Joseph de Maistre l'a surtout évoquée pour dire que le génie français ne correspondait pas à ce que les républicains de son temps croyaient, qu'il était essentiellement tourné vers la monarchie. (Il ne distinguait pas vraiment la monarchie héréditaire de la monarchie élective, et au fond l'histoire et De Gaulle lui ont donné raison.)

Pour Maistre, les peuples de l'Occident moderne étaient issus des peuples du nord déferlant sur l'Empire romain, et il faut avouer que l'organisation française semble issue des Francs. Clovis avait unifié la Gaule en se débarrassant de ses rivaux, et en demeurant le seul maître.

Dans les temps anciens, les rois francs patageaient leur royaume entre tous leurs enfants; mais cette tradition fut contrée par la tradition romaine, à laquelle se sont assimilées les Francs en se convertissant au christianisme: ils admiraient particulièrement l'empereur Constantin. Or, celui-ci, centraliste, pensait que la langue latine unifiait l'Empire - et que l'unité des hommes, même contrainte, plaisait à Dieu, l'invitant à demeurer sur Terre.

Il faut avouer que, au-delà des prétentions à la laïcité, à la rationalité, à l'objectivité, à l'universalité, les Français tendent à avoir exactement les mêmes réflexes. C'est de cela que parlait Joseph de Maistre: le génie français s'imposait à l'âme des gens vivant en France depuis des strates inconscientes, et les constitutions n'étaient que des chiffons de papier ne changeant rien au réel - à cet instinct.

À vrai dire, Maistre manquait d'objectivité parce qu'au fond il aimait ce génie français plus qu'un autre. Il admettait que la démocratie était bonne pour la Suisse; mais il préférait la monarchie, et la France - parce que lui aussi vénérait l'empereur Constantin.

Il était européen comme celui-ci avait pu l'être. charl4a.jpgOu au moins comme Charlemagne avait pu l'être, puisqu'il pensait que les royaumes modernes venaient des Germains: les Romains n'allaient pas être ressuscités. Il fallait donc se soumettre au Pape.

Apparaît dès lors, au-delà de la langue latine obligatoire, l'idée du Saint-Empire romain germanique, auquel appartenait la Savoie. Chez Maistre aussi, ce fut inconscient, pour une large part. Il savait bien que les Allemands ne parleraient jamais français; d'ailleurs il fit essentiellement l'éloge de la langue latine. Mais il voulait articuler l'Europe autour de l'Église catholique.

C'est fort de ces pensées que, quelques décennies plus tard, son compatriote Louis Rendu demanda au roi de Prusse (Frédéric-Guillaume IV) de se convertir au catholicisme. Il pensait que l'Europe serait ainsi unie, et, au-delà, le monde. Il croyait qu'une force magique existait dans l'unité romaine!

La différence avec les nationalistes français est assez sensible. Maistre et Rendu conservaient une idée universelle traduite par l'image médiévale du Saint-Empire. Chez les Français, on a oscillé entre un gallicanisme refermé sur lui-même et un universalisme fondé sur le français et Paris. Les images médiévales étaient rejetées! C'est ce qui est difficile à saisir depuis Paris dans la tradition savoisienne: on les y conservait à l'esprit.

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27/03/2017

Le mystère de l'éclair rouge (Perspectives pour la République, XXVI)

red.jpgCe texte fait suite à celui appelé Les Origines de Tornither le Brave, dans lequel, voyageant avec une immortelle de la Lune dans sa voiture volante, je raconte l'avoir entendue évoquer les origines d'un certain être inconnu appelé Tornither le Brave. Elle raconta qu'il s'était battu avec son propre frère, et que cela avait créé beaucoup de problèmes, y compris parmi les mortels, quoiqu'ils n'en connussent pas la cause. Elle continua ainsi:

«Ensuite la paix est revenue, entre les génies, et le monde est devenu apparemment stable. Mais un mal le ronge, par dessous, et ta mission consiste précisément à le chasser, lui aussi.

- Moi? Encore faudrait-il que je le puisse. Quel est-il donc, ce mal?

- Je ne puis te le dire. Il faudra que tu le découvres par toi-même. Tout ce que je puis te révéler est ce qui a provoqué la paix entre les génies, et qui est d'une importance énorme - d'une importance telle, en vérité, que le mal qui ronge le monde ne se comprend point, si on ne le connaît point.

«Écoute! un jour un or est descendu sur le pays des génies, s'y est répandu, et c'était un or vivant, qui rasséréna le cœur des immortels!»

Je m'attendais à un récit plus long. J'hésitai un instant, puis demandai: «Mais y a-t-il, là, un rapport avec le mystère de l'Homme Divisé? Ou dois-je résoudre deux problèmes distincts, auxquels je n'entends rien?

- Sache ceci, répondit-elle: l'or qui est venu était destiné à le réunir, mais un autre fait est survenu, qui a empêché que cela se fît, et qui a plongé les génies dans l'abîme du doute et ravivé entre eux les vieilles tensions. Ce second événement est apparu juste au moment où le miracle de la réunion allait éclater, et déjà l'Homme Réuni souriait et prenait vie, mais un éclair rouge a surgi, et la division s'est rétablie, est revenue. Elle a pris, certes, une forme différente de précédemment, car les parties de l'Homme Divisé sont en face les unes des autres, et sont prêtes à s'unir: seul un espace chargé de feu les sépare, issu de l'éclair rouge. Mais il en est quand même ainsi, que les parties ne sont pas réunies, et qu'un mal ronge le pays des génies par dessous.

«Le jour où l'éclair a surgi, puissant et impossible à repousser, l'affliction parmi les génies fut grande, et les malheurs immédiatement s'accumulèrent sur les hommes mortels. Ils n'en surent jamais la cause, aveugles qu'ils sont à la vérité. Mais elle fut bien cette avanie, ce maléfice.

«Tu devras, Rémi, percer ces énigmes, et faire retrouver aux fragments de l'Homme Divisé la voie de la réunion, en vainquant la force qui les sépare. Tu accompliras ce prodige, je te le dis, par la force qui est en toi.

- Ai-je de la force en moi? demandai-je. Je ne m'en connais point. Si un a cru en voir, fou est-il peut-être.

- Nous verrons», termina Ithälun.

Nous poursuivîmes notre route, et le soleil déclinait, allongeant l'ombre des montagnes qui étaient entre lui et nous; car nous allions vers l'ouest. L'ombre de notre voiture volante courait parmi les buttes vertes, et quelques brebis s'enfuirent à notre approche, car elles étaient juste au-dessous de nous - presque à portée de main. Elles bêlèrent. Je vis Ithälun froncer les sourcils à cette vue, et je me demandai ce que cela signifiait. Cela avait-il un lien avec Tornither?

(À suivre.)

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25/03/2017

Antoine Martinet et les députés à Fontainebleau

assemblee-nationale-hemicycle.jpgIl y avait, au dix-neuvième siècle, un écrivain savoyard appelé Antoine Martinet (1802-1871), originaire de Tarentaise mais qui se fit connaître en France pour ses talents de polémiste, notamment lorsqu'il publia Platon-Polichinelle ou la vertu devenue folie, que j'ai lu. Il y prend un ton ironique et persifleur pour dénoncer les illusions du Progrès et défendre les vertus de l'Église catholique.

Il montre, à la suite de Joseph de Maistre, comment les députés de l'Assemblée nationale, parlant en principe au nom de la Nation, sont en réalité la proie de leurs petites passions: loin de voter des lois inspirées par l'Être suprême, comme le rêvait Victor Hugo, leur action a pour source la vie cachée de leur âme, et c'est ainsi que, tentés par les fastes et les plaisirs de Paris, les députés, venus de leur province, tombent entre les mains de filles de mauvaise vie et de brigands qui les manipulent. Ils les rencontrent dans des lieux de débauche, et les lois sont ainsi inspirées, non pas même par des entreprises aux intérêts mercantiles, mais par ce que la société a de plus bas.

Pour remédier à ce mal, Martinet propose deux solutions radicales. La première consiste à mettre les députés à Fontainebleau, loin de Paris et de ses voluptés. Les députés pourront ainsi méditer sur ce qui fait qu'une loi est juste, et en voter de bonnes. La seconde consiste à faire voter les lois exclusivement par des moines, plus détachés des intérêts privés que les laïcs, et donc plus à même de peser la balance de la justice.

On pourra soupçonner les moines, même s'il ne s'agit pas du clergé régulier, de défendre spontanément les intérêts de l'Église catholique contre ceux du peuple. Mais il n'en faut pas moins méditer sur le lien existant entre une loi juste et l'esprit de l'univers. Le sentiment de ce qui est saint n'est pas différent du sentiment de ce qui est juste, et la proposition n'est pas inintéressante.

Mais elle serait mal comprise, dans la France matérialiste de notre temps. En revanche, rien dans la laïcité n'empêcherait de déménager l'Assemblée nationale - je ne dis pas à Fontainebleau, car à présent les moyens Auvergne-820x547.jpgde transport sont tels que les députés pourraient se rendre facilement à Paris, mais en plein cœur de l'Auvergne, dans une région peu peuplée. En effet, à l'inverse, les progrès des télécommunications rendent inutile que les députés soient proches du gouvernement: leur décision peut être connue instantanément à distance.

Je pense qu'on verrait alors qui devient député réellement pour créer des lois justes, et qui pour en tirer orgueil et gloire - voire revenus privés, comme tel qui a fait de sa femme son assistante parlementaire, et dont on a beaucoup parlé. Il est apparu que certains n'avaient jamais été députés que pour disposer d'un tremplin pour faire carrière. Fréquemment ils n'ont jamais travaillé, vivant seulement de leurs mandats, c'est à dire de l'argent du peuple. Est-ce qu'ils seraient devenus députés si cela n'emmenait qu'en Auvergne, loin des fastes de la capitale et des trônes de la république?

On peut bien dire que même sans être moines - et même sans abaisser la somme allouée -, les députés seraient véritablement dans une forme de sacerdoce.

J'ajoute, quand même, que l'original Martinet rêvait d'une république chrétienne de Savoie, et ne voulait pas que celle-ci devînt une province périphérique française - une Sibérie des Alpes, comme il disait. Sa voix a rarement dominé.

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23/03/2017

J.R.R. Tolkien et Saxo Grammaticus

Saxo_Grammaticus_01.jpgIl y a vingt ans, j'écrivis un mémoire universitaire sur J.R.R. Tolkien appelé Visions du déclin, et à cette fin j'avais lu les travaux critiques les plus importants sur son œuvre. Celui qui m'intéressa le plus avait été écrit par T.A. Shippey. Il montrait que Tolkien s'était beaucoup appuyé sur la littérature latine médiévale, notamment lorsqu'elle avait été écrite par des Germains, et aussi, naturellement, sur la littérature anglaise et islandaise médiévale. Il citait notamment Saxo Grammaticus, auteur, au treizième siècle, d'une Gesta Danorum, chronique latine des anciens Danois qui s'appuie fréquemment sur d'anciens textes écrits en danois, aujourd'hui perdus. Saxo était prêtre chrétien, et il ne restituait qu'avec circonspection les traditions mythologiques anciennes. Mais il évoque Thor, Odin, Balder, Loki. J'ai en effet lu les neuf premiers livres de ce noble ouvrage, ceux dont on trouve facilement une traduction, et qui s'appuient justement sur d'anciens textes, poèmes ou récits.

Le latin de Saxo est assez difficile, et je n'ai pas pu aller au-delà sans traduction: la lecture était éprouvante – bien plus difficile, par exemple, que celle de Grégoire de Tours (pourtant plus ancien).

Cependant, j'ai été surpris de trouver là la probable origine de beaucoup d'éléments présents chez Tolkien, car les commentateurs n'en ont tant parlé. On citait par exemple pour Gandalf une saga islandaise dans laquelle il désignait un nain; or, il est présent aussi dans la Gesta de Saxo - où il désigne un homme. Mieux encore, le nom de Frodo s'y trouve aussi, sous la forme archaïque Frotho, et il désigne un grand roi légendaire des Danois. Enfin les temps mythiques de la Gesta s'achèvent avec un destin tragique pour toute une fratrie appartenant à la lignée royale. Or, cela rappelle éminemment le Silmarillion, qui raconte justement la fin d'une fratrie de demi-dieux, fatale conséquence d'un mauvais pacte. Tolkien avait fait, d'anciens hommes, des immortels vivant sur Terre, pensant, sans doute, que, derrière la chronique de Saxo, apparemment historique, se trouvait de la mythologie. L'écrivain danois, en effet, humanisait les dieux.

Au reste Odin y erre avec un bâton et un manteau, comme Gandalf. Il est borgne, néanmoins. Mais il instruit les hommes, leur apprend des techniques de combat en leur parlant dans leurs rêves. Il les trompe, aussi, odin.jpgcomme les dieux de l'Olympe chez Sénèque trompent les hommes, soutenant par exemple en même temps des partis opposés. La conception est assez crépusculaire. Pour cela Tolkien n'a pas suivi Saxo. Il était chrétien.

Shippey en parle peu, sans doute parce qu'il n'a pas lu Saxo. Il n'en évoque pas moins une traduction anglaise éditée à la fin du dix-neuvième siècle - assez nécessaire je pense pour appréhender le latin ardu de Saxo, même pour quelqu'un qui, comme Tolkien, connaissait bien la langue de Virgile.

Remarquons que selon le digne chroniqueur, l'Angleterre a fait partie de l'empire danois. Tolkien a pu penser que la mythologie anglaise dont il rêvait était essentiellement danoise. D'ailleurs Beowulf, le célèbre poème anglais médiéval, évoque aussi les grands personnages évoqués par Saxo.

Cela dit, Tolkien affirmait que l'important était ce que lui avait fait de ces traditions, non ce qu'il en avait tiré. On le mesure toutefois en les appréhendant, il faut l'avouer.

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19/03/2017

Degolio CI: conjectures historiques du Génie d'or

be25cd07d05c8276cbd63c2e009faf54.jpgDans le dernier épisode de ce cosmique feuilleton, nous avons laissé Jean Levau - alter ego du Génie d'or - alors que, retourné dans la vie ordinaire, il s'était préparé à manger, avait lu un peu et s'était endormi.

Le lendemain, il partit au travail, et, dans les jours qui suivirent, il s'occupa peu des suites du détournement d'avion, devinant que l'on n'en dirait rien de sensé nulle part. Il ne s'occupa plus, non plus, de la vision qu'il avait eue de Fantômas, faisant comme s'il ne s'était agi que d'un rêve, ou d'une hallucination sans importance.

Il poursuivit la lecture de Joseph de Maistre, et fut totalement pris par le contenu. Il en dévorait les pages, et s'étonnait qu'il ne fût pas davantage connu, pensa qu'il ne l'était pas à la mesure de son étonnant génie. Il en oublia Fantômas, et même le Génie d'or s'éloigna peu à peu dans son souvenir.

Il revenait de temps à autre à la surface. Et ce fut singulièrement le cas lorsque, sous la plume du philosophe savoisien, Jean lut la suggestion qu'existaient des êtres divins agissant sur Terre - des Intelligences, comme il disait. Selon lui, ils avaient appris les arts et les métiers aux hommes. Il songea que le Génie d'or était peut-être de ces êtres.

Qu'avait-il pu enseigner, au cours des nombreux siècles passés au contact de l'humanité? Il se le demanda.

Il ne sait pourquoi, l'image du Louvre se plaça dans son esprit. Puis ce fut le château de Vincennes. Se pouvait-il que Solcum eût inspiré leur forme? Que pouvait-il avoir créé d'autre? Rien de plus pratique? Cette fois, ce fut la tradition des tapissiers des Gobelins, au bord de la Bièvre, qui surgit dans sa pensée. Mais cela avait-il une signification? Le Génie d'or lui parlait-il en secret? Ou se suggérait-il à lui-même des idées bizarres, n'ayant aucun fondement, porté par les pages étonnantes de Joseph de Maistre?

Plusieurs jours passèrent alors ainsi, dans des réflexions qui faisaient du Génie d'or un être réel, mais qui faisaient entrer Jean Levau dans d'incertaines spéculations historiques, et le plaçaient comme un inspirateur secret de génies oubliés, de créateurs d'ouvrages et d'objets célèbres. Leur avait-il parlé dans leurs rêves? se demandait encore Jean; ou l'avaient-ils rencontré, comme lui l'avait fait? Comment le percevait-on? Comme un démon? Comme un ange? Comme un de ces gobelins qui étaient réputés habiter la Bièvre, êtres élémentaires que certains ont assimilés aux kobolds allemands?

Jean se perdit en conjectures, et se prit à songer que peut-être le Génie d'or était cet homme rouge que les isis.jpgrois de France voyaient peu de temps avant leur mort, et dont on disait qu'il la leur annonçait.

Depuis quand vivait-il dans Paris? Depuis quand hantait-il la ville? Pouvait-il y avoir un rapport entre celle qu'il appelait sa Dame, la belle Ithälun, et l'Isis qui, selon la légende - reprise par Voltaire, Gérard de Nerval et Victor Hugo -, aurait présidé à la fondation de Paris, à l'origine un simple temple à la déesse? Et sainte Geneviève, vieille patronne de Paris, avait-elle aussi un rapport avec Ithälun? Ou tout cela n'avait-il rien à voir?

Jean reprit le poème que Charles Péguy avait consacré à Geneviève, et la vie qu'en avait écrite Jacques de Voragine. Quoique les gobelins eussent peut-être un rapport avec les gargouilles qui y apparaissaient, ce n'était guère probant.

Plus intéressant semblait être le mystère du Grand Chasseur, que des rois eussent rencontré dans la forêt de Fontainebleau. Il en paraissait l'âme, l'esprit, et, en même temps, il donnait des conseils aux princes. Mais de nouveau cela n'était point sûr, et il était inutile de s'y attarder.

Or est-il temps, ô digne lecteur, de laisser là cet épisode, qui se fait long. La prochaine fois, nous aurons des ébauches de nouvelles du Génie d'or, après cet intermède philosophique, à travers un fait étrange survenu dans la tour Eiffel.

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17/03/2017

La vision culturelle d'Emmanuel Macron

macron.jpgMon candidat déclaré aux élections présidentielles, Christian Troadec, faute de signatures, a dû renoncer à se présenter et, comme beaucoup de gens, je suis séduit par Emmanuel Macron. Ce qui me plaît est ce qui a déplu à certains, sa vision culturelle, qui interdit de présupposer une ligne déterminée, émanant de la tradition nationale. Elle me rappelle une conception d'un critique d'art appelé Louis Dimier, d'origine tarine, et qui s'est opposé sur ce point à son camarade Charles Maurras: si, pour Dimier, l'art avait bien une origine spirituelle, l'artiste était individuellement inspiré par le Saint-Esprit, non par le génie national. La nation pour Dimier n'avait aucune importance dans la création. Elle pouvait en bénéficier, si le gouvernement le décidait; mais l'artiste n'était en rien lié à elle.

La culture est libre et individuelle. C'est là que le libéralisme est totalement légitime. L'État n'a pas de légitimité à orienter la vie culturelle, à préférer ceci à cela, à faire des choix subjectifs dans ses dons, ses subventions.

L'individu n'a pas non plus de compte à rendre à la société de ses choix personnels, en matière de philosophie, de religion, ou autre.

J'apprécie qu'Emmanuel Macron parle de liberté de l'individu. Je rejette les candidats qui prétendent orienter la culture dans un sens ou dans l'autre. Imposer ce qui est regardé comme gaulois, catholique ou républicain, me semble aberrant. Même Benoît Hamon, lorsqu'il a annoncé qu'il voulait bâtir un palais de la langue française à Paris, m'a choqué. Pourquoi tous les contribuables devraient financer un tel palais, alors que certains, on le sait, préfèrent parler une langue régionale? Or, à une éventuelle demande d'un palais de la langue bretonne,Frédéric_Mistral_by_Paul_Saïn.jpg le gouvernement renverra à la Région Bretagne. C'est injuste, car les budgets ne sont pas les mêmes.

Peut-être qu'à son tour le régionalisme a tendance à vouloir imposer la culture locale. Certes, il la défend en principe contre l'uniformisation imposée depuis Paris. Mais on sait bien que certains locaux se laissent séduire par la culture de la capitale, même quand elle n'est pas imposée, et sans doute est-ce aussi leur liberté. Emmanuel Macron me plaît donc quand il dit qu'il n'y a pas d'art français, mais seulement un art pratiqué par des individus en France, qu'ils soient français ou non. La poésie de Frédéric Mistral est somme toute aussi française que celle de Victor Hugo, quoiqu'elle soit en provençal. Les préférences sont arbitraires et ne peuvent pas être érigées en principes d'État. Elles ne sont, elles aussi, que purement individuelles.

Pour le reste du programme d'Emmanuel Macron, je dirai qu'il est important qu'on sorte des illusions du marxisme sans renoncer à vouloir protéger les individus et à leur assurer leurs droits. Je suis favorable à une forme d'individualisme éthique, qui fait émaner le sens de la collectivité d'un choix libre, et l'étend à l'humanité entière.

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15/03/2017

Printemps des Poètes de la Cité

268_Printemps__52.JPGComme chaque année depuis quelque temps, les Poètes de la Cité, association que j'ai l'honneur de présider, créent un spectacle de printemps ce dimanche 19 mars, dans les locaux de l'Institut National Genevois (1, promenade du Pin), à 15 h.

Il y aura d'abord une allocution du Président, moi, puis un spectacle d'élèves de l'Ecole de l'Europe (aux Charmilles), dirigé par leur professeur Charlotte Wirz. Ils liront des poèmes qu'ils auront composés!

Ensuite viendra un récital des poèmes des Poètes de la Cité, effectué par Camille Holweger et Adrian Filip, et accompagné à la harpe par Hélène Mogenet, qui a l'honneur et le vague à l'âme d'être ma propre fille. Ce beau monde sera dirigé par Camille Holweger.

On pourra entendre les poèmes du fabuleux Denis Pierre Meyer, de la mystérieuse Emilie Bilman, du pompeux Rémi Mogenet (moi), du délicat Roger Chanez, de l'éthéré Galliano Perut, de l'excellente Brigitte Frank, de l'énigmatique Bluette Staeger, de l'impétueuse Maite Aragones Lumeras, de l'imaginatif Albert Anor, de la grandiose Dominique Vallée, de la secrète Kyong Wha Chon, du séculaire Loris Vincent, de la fougueuse Francette Penaud, de l'intuitif Yann Chérelle, de l'inspirée Catherine Gaillard-Sarron, de l'exquise Linda Stroun et de la subtile Colette Giauque. Tous ces poètes accompliront un Eloge à la vie!

Ensuite: tréteaux libres. Que tous les poètes non membres ou les autres viennent lire à foison leurs œuvres!

Enfin: verrée. Une petite faim? Une petite soif? De la lumière rayonne? N'hésitez pas à entrer.

Une vente avec dons libres sera effectuée au profit de l'Hôpital des Enfants de Genève. On pourra même y trouver les recueils des Poètes de la Cité!

Venez nombreux.

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11/03/2017

L'Évolution est Amour (Pierre Teilhard de Chardin)

16864698_10210546462516445_1100183496924662720_n.jpgPour Pierre Teilhard de Chardin, le ressort de l'univers était l'amour cosmique. L'Évolution même était en réalité une réaction de la Création à cet amour. Il ne parlait pas de dessein, de projet, car l'amour pour lui n'était pas un concept que la divinité appliquait, une ruse pour accomplir des buts cachés, élaborés par l'intelligence, mais une force agissant directement sur le monde - et le traversant -, supérieure même à l'intelligence. Ce n'était pas le cerveau qui initiait l'amour pour se soumettre à la loi de conservation de l'espèce, mais l'amour qui suscitait un cerveau pour créer la conscience dans l'individu. La conscience n'était pas la cause, mais le fruit de l'amour; elle était un don, parce qu'elle était belle en soi, parce qu'il vaut mieux être conscient qu'inconscient.

Cela vaut mieux, non parce qu'on l'a décidé après un long débat, mais parce qu'on le ressent comme tel. On a de la sympathie pour les êtres conscients, de l'antipathie pour les êtres non conscients. On aime la conscience comme on aime un gâteau: d'emblée, instinctivement, par amour pur et sans tache, sans justification particulière.

Teilhard allait jusqu'à dire que les pôles négatif et positif des atomes était une émanation de leur psychisme larvaire: une réaction spontanée à l'amour cosmique. Il niait que même le minéral fût dégagé de la vie psychique cosmique. Il s'avouait panthéiste.

Mais panthéiste centré: centré autour du foyer d'amour divin, le Christ.

Il n'en a pas fait une théologie complexe, évoquant par exemple les êtres divins, inconnus à l'homme, qui seraient plus ou moins près du foyer d'amour. Mais on n'en pourrait pas moins avoir une vision en spirale, de tous les êtres qui, en s'en rapprochant, tournent autour de ce foyer d'amour. Le long de la voie qu'ils suivent, des jets d'énergie s'en détachent, perdus par le refus de recevoir l'amour cosmique.

Teilhard admettait cette possibilité: il n'était pas un optimiste béat. Les branches des espèces qui n'avaient pas survécu ou s'étaient placées dans des impasses en se spécialisant à l'extrême, lui semblaient bien être ces jets perdus, ces branches pour lesquelles un retour vers le tronc central devenait impossible.

Aucun être humain à ses yeux n'était dans ce cas. Non qu'ils restassent tous dans le flux central montant en spirale vers le foyer d'amour, mais qu'ils étaient tous humains justement parce qu'ils ne s'en étaient pas spirale.jpgassez détachés pour ne plus pouvoir le retrouver, s'ils le recherchaient. On pouvait aller au bord, et les peuples avaient tous tendance à le faire: les cultures nationales poussaient toutes les êtres humains vers la frange de la spirale sainte. Mais seuls les animaux en étaient sortis.

Il faut alors admettre ce qu'on lui a reproché: pour lui, les peuples étaient plus ou moins écartés du flux central, quoique tous demeurassent dans l'élan d'Évolution. Il avoua, dans un écrit inédit de son vivant, que des parties de l'humanité risqueraient un jour de ne plus pouvoir suivre le chemin tracé. Il ne le souhaitait pas; mais l'humanité avait en elle assez de liberté pour pouvoir mal faire. Ainsi la morale humaine, qui sépare les justes des méchants, se trouvait justifiée - et tendait à repousser les méchants vers l'animalité, comme dans l'Asie qui les voit réincarnés en bêtes. Mais il n'en a pas parlé explicitement, évitant l'ésotérisme et le merveilleux, même s'il trouvait les spiritualités orientales intellectuellement stimulantes.

Une hiérarchie se dessinait donc bien, du règne minéral à la biosphère, de la biosphère à ce qu'il appelait la noosphère. Et au-delà? Comme chez Victor Hugo, y avait-il des anges tout près du centre rayonnant? Il ne le dit pas. Il ne voulait parler que du monde manifesté, sensible, et l'expliquer par un seul élément spirituel, unitaire et grandiose.

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09/03/2017

Les origines de Tornither le Brave (Perspectives pour la République, XXVI)

mahakala3.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Maison de Tornither le Brave, dans lequel je continuais à converser avec une immortelle de la Lune (avec laquelle je voyageais sur une voiture volante vers une mystérieuse Ultime Colline); et nous évoquions un être mystérieux appelé Tornither le Brave, dont elle me disait qu'il gardait des brebis dans la montagne.

- Mais encore? demandai-je après un instant.

- Tornither le Brave est retiré des affaires: il est pour ainsi dire à la retraite. Il n'est autre que le frère du père de Segwän, le terrible Tarcamïn. Lui aussi a une apparence terrifiante, que je préfère ne pas te décrire. Je dirai seulement que du feu semble continuellement sortir de ses yeux, et qu'un torrent coule de chacune de ses oreilles. Il a quatre bras en tout, et si tu le vois tel qu'il est vraiment, si tu le contemples nu, sans ses habits tissés d'illusions, tu en perdras la raison. Dans sa bouche on voit, mâchées, des âmes humaines, et on les entend gémir. Pourtant, ne crois pas qu'il s'agisse d'un être mauvais. Mais déjà j'en dis trop: moi qui prévoyais de ne pas t'en parler!

- Le verrons-nous? fis-je.

- Prie pour qu'il n'en soit rien! s'écria Ithälun.

- Mais pourquoi s'est-il retiré, s'est-il mis à la retraite?

- Sache qu'il est tombé malade, et que son souffle est pestilentiel, et que ceux qui le respiraient, parmi les hommes, tombaient malades à leur tour. Une épidémie abominable s'est répandue parmi eux. Ce qui ne l'a atteint que comme une indisposition a fait mourir les mortels en masse.

«Ce qui causa son indisposition, je vais te le dire: certains hommes qui, comptant sur sa bonne volonté à leur égard, lui offraient des présents en offrirent un qui le rendit malade. Il dut demander la guérison aux anges, et, s'il l'obtint, il dut, en échange, jurer sa retraite définitive, les instances divines ayant estimé qu'il n'était plus utile aux mortels comme il l'avait été, et même qu'il suscitait en eux des aspirations perverses. Ce n'est pas qu'il le voulût; mais il en était ainsi: sa présence les enorgueillissait et leur faisait perdre leur pouvoir de choisir entre le bien et le mal, de telle sorte qu'ils se laissaient happer par le mal, lorsqu'il était près d'eux, il les éblouissait et ils ne voyaient pas les hordes mauvaises qui s'emparaient d'eux, et les engloutissaient. C'est ainsi qu'une offrande immonde fut un jour faite à son endroit, et qu'il ne la supporta pas.

«De son mal il reste des séquelles, notamment les torrents qui sortent de ses oreilles, et le feu qui jaillit de ses yeux. Ils sont le reliquat de ses infections passées.

«Il attend encore la guérison définitive, car son état est stationnaire; il n'empire plus, et son haleine s'est améliorée, mais il n'a point repris sa splendeur d'antan. Loin des hommes, qu'il ne veut plus infecter, il garde des brebis, dont la laine est d'argent: il l'offre aux génies pour qu'ils se tissent des habits enchantés.

«J'ajoute que ses rapports avec son frère sont mauvais, et qu'ils se sont disputés, parce qu'ils n'étaient pas d'accord sur le rôle à donner à Segwän dans l'avenir, et je dois dire que Tornither était plus favorable à sa nièce que son propre père. Un débat s'en est suivi, et même un combat, et des catastrophes en sont venues, sur la Terre, dont beaucoup d'hommes sont morts. Cela peut d'ailleurs avoir joué dans l'excès de vénération dont il a fait preuve parmi les survivants, aussi curieux que cela paraisse. Ce que font les génies est de conséquence immense, parmi les hommes, qu'ils en soient conscients ou non. Ils peuvent bien attribuer ce qui leur arrive à des propriétés de la matière, en réalité ils savent peu de choses, ils ne connaissent du monde que la surface, même quand ils contemplent l'immensité au moyen de leurs instruments.

(À suivre.)

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07/03/2017

Le silence du soleil (Martin Scorsese)

Silence-Martin-Scorsese.jpegJe suis allé voir le film Silence de Martin Scorsese, consacré aux échecs des missionnaires jésuites au Japon: ils sont morts ou ont été contraints d'apostasier pour faire cesser les massacres de Japonais convertis. Le film donne raison à ceux qui ont apostasié en reniant les images du Christ, car Jésus parle à la fin au personnage principal, semblant lui donner raison d'avoir piétiné son image pour sauver de pauvres paysans séduits par les perspectives de paradis. Il brise le silence, et les films s'appuyant sur un fantastique chrétien ne sont pas si courants.

À vrai dire le merveilleux chrétien est surtout beau dans les récits médiévaux. Les récits de missions en Asie, en Afrique ou en Amérique, postérieurs, sont souvent ennuyeux, car on n'y décèle pas de miracles bien colorés. Mais dans le film de Scorsese il y avait de beaux paysages, et, même s'il ne se passait rien, on ne s'ennuyait pas. Les exécutions capitales, notamment, tenaient éveillée l'attention, étant variées. Les anges ne venaient pas chercher les âmes martyrisées, mais on découvrait les différentes façons de mourir des chrétiens japonais: le cinéma participe aussi des jeux du cirque. L'important est qu'il emmène plus loin, élève plus haut. L'image de Jésus, quoique simple souvenir d'un tableau surgissant dans l'esprit du héros, traversait l'écran avec agrément.

Un débat m'a interpellé, dans le film. Un prêtre apostat disait que pour les Japonais le fils de Dieu était le soleil. L'on voyait alors le soleil doré en gros plan, assez longtemps: il remplissait tout l'écran. C'était impressionnant. On n'était pas ébloui, car c'était comme une belle peinture. Le prêtre voulait dire que pour les Japonais la divinité n'était pas séparée de la nature, et que le dogme chrétien ne pouvait pas s'y implanter.

Je suis sceptique, car François de Sales liait bien le fils de Dieu au soleil aussi, et cela ne l'a pas empêché d'être déclaré docteur de l'Église catholique. La tendance à abstraire complètement le dogme de la nature est plus récente qu'on croit, et n'est pas forcément si chrétienne qu'on croit. On pourrait dire qu'elle vient plutôt de l'esprit romain antique, et participe de l'arrachement de la ville même de Rome à la nature, aux forces cosmiques: seule la loi humaine devait la diriger, et l'empereur à cet égard avait une volonté sacrée, silence-martin-scorsese-andrew-garfield-adam-driver-liam-neeson-e1483557717215.jpgégale, voire supérieure à celle des dieux célestes. Si on ne le disait pas clairement, pour ne pas choquer les prêtres, on le pensait, c'était en germe.

Un débat entre les Latins et les Irlandais sur la date de Pâques, et que rapporte le Vénérable Bède, implique justement que le Christ soit lié au soleil et la nature terrestre soit liée à la Lune - et en même temps, en réalité, à la sainte Vierge. Mais elle n'est virginale que si elle est postérieure au soleil, et c'est pourquoi la date de Pâques devait s'appuyer sur la lunaison postérieure à l'équinoxe.

Donc Martin Scorsese est trop proche du christianisme moderne, peut-être lié aux Jésuites, et pas assez du christianisme médiéval, qui avait avec la doctrine japonaise plus de liens.

En cela il donne raison aux Japonais qui disaient que les dieux étaient purement nationaux: le fils du soleil, dans leur mythologie, c'est Hachiman, qui s'est incarné dans leur premier empereur. Le soleil est pourtant bien le même pour tous les hommes. Mais l'abstraction, elle, est purement latine, émane de l'ancien esprit romain. C'est un fait.

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03/03/2017

Milarépa

mila.jpgJ'ai lu les œuvres complètes de Milarépa, mystique bouddhiste du douzième siècle, et tibétain. Il n'a quasiment rien écrit lui-même, et l'ouvrage contient en réalité le récit de sa vie, ainsi que les chants qu'il aurait prononcés en les improvisant. On y trouve aussi des chants de disciples, et même de divinités, en particulier les dakinis, messagères célestes, anges à formes féminines qui toujours aimèrent Milarépa, lequel à son tour les vénéra. Le plus remarquable, dans ces textes, est en effet leur constante dimension mythologique.

Les montagnes sont regardées comme le corps de dieux, ainsi que les lacs. Le paysage est rempli d'êtres spirituels divins, et je me suis pris de nostalgie, en lisant ces textes, car j'aurais voulu que la Savoie, au paysage semblable, eût aussi une telle mythologie.

Il n'y a rien que j'aime tant que la mythologie. Le folklore savoyard a gardé le souvenir de mythes probablement proches de ceux du Tibet: certaines légendes évoquent la fée du mont-Blanc. Mais le christianisme a répudié ces êtres, et le rationalisme les a achevés. Le romantisme a eu beau réhabiliter le lien entre le mont-Blanc et la divinité, ainsi que l'attestent des textes de Théophile Gautier, de Goethe, de Victor Hugo, de Percy Shelley, de Jean-Pierre Veyrat, on est ensuite revenu au matérialisme ordinaire.

Pourtant, le bouddhisme a lutté comme le christianisme contre l'ancien animisme - le bön, au Tibet. Certains passages de la vie de Milarépa et certains de ses chants illustrent ce combat qui s'est soldé par la victoire du maître bouddhiste. On s'affrontait au moyen de la puissance magique - car Milarépa a des pouvoirs fantastiques, semblables à ceux d'un super-héros. Il vole dans les airs, se déplace instantanément dans l'espace, démultiplie son corps, désintègre les rochers d'un seul regard! Les saints du christianisme ont eu des pouvoirs, ont fait des miracles, mais point aussi fantastiques que ceux de Milarépa - et sans doute de thangkha30lg.jpgceux des saints asiatiques en général. Car il faut avouer que cela participe de l'esprit mythologique oriental, plus que de tout autre chose.

Sur le fond, du point de vue moral et philosophique, Milarépa recommande d'aimer son prochain, et de dédaigner les biens de ce monde comme illusoires, mais aussi les pensées discursives, et les fantasmes qui font appeler ceci bien, cela mal. Pour autant, la voie qu'il propose est le souverain bien, menant paradoxalement à un état situé au-delà du bien et du mal, et qui participe de la divinité. Lui-même y est pleinement parvenu durant sa vie, et il est au Tibet considéré comme un second Bouddha. À sa mort, les messagères célestes l'ont emmené à l'horizon de l'Est, et il y a rejoint les dieux.

Le mysticisme est plus intense que dans le christianisme, et le dogme moins précis. Les spécialistes des théories pourront trouver des différences mais il est douteux que Milarépa y aurait accordé une grande importance, car il méprisait les orateurs subtils, ne cherchant qu'à devenir pur pour gagner les terres pures et converser avec les êtres célestes, voire les convertir au bouddhisme. Car il eut aussi cette faculté qu'on reproche souvent aux évêques: convertir les divinités anciennes à la loi juste!

Les ordres monastiques traditionnels s'en prenaient à lui, l'appelant hérétique, et parfois le battaient. Il fut même empoisonné, à la fin de sa vie, mais lui-même assure que ce n'est pas cela qui l'a fait mourir, que de toute façon son heure était venue, et que toute souffrance était pour lui une grâce - toute maladie un ornement.

Des textes splendides, inoubliables, apportant une grande respiration, ouvrant la conscience au monde divin.

10:07 Publié dans Littérature, Philosophie, Poésie, Savoie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook