08/06/2018

La vie de saint Colomba par Adamnan, ou l'origine du fantastique

Saint_Columba_converting_the_Picts.jpgPour préparer mon voyage en Irlande, et lisant tous les jours du latin, je me suis dit que j'absorberais un texte célèbre, racontant la vie de saint Colomba - un moine qui vivait, pour l'essentiel, sur l'île d'Iona (au large de l'Écosse) au septième siècle, et qui était irlandais, comme presque tous ceux qui le fréquentaient et l'entouraient, notamment son cousin saint Adamnan, l'auteur de sa vie.

C'est assez remarquable, car le style est réaliste et ne cherche aucun effet poétique, se concentrant sur les détails de la vie, mais, en même temps, le contenu est rempli de merveilleux, Colomba même étant doué de pouvoirs prodigieux.

La première partie, assez longue, est consacrée à ses visions de l'avenir proche ou des événements lointains. Son âme s'arrachait à son corps, dit son hagiographe, et, se dilatant dans le temps et l'espace, percevait tout!

La seconde partie est consacrée à ses pouvoirs sur les éléments, assez grands, puisqu'il commandait aux vents, voire aux bêtes. Il en usait pour ses amis. Il chassait, aussi, les mauvais esprits, notamment placés dans les choses par les druides ses ennemis.

La troisième partie est consacrée à ses relations avec les anges, nombreuses. Il les voyait, ou on les voyait autour de lui - combattant les démons avec son aide, lorsqu'ils tâchaient d'attirer l'âme d'un défunt en enfer. Des éclats lumineux, fréquemment, entouraient le saint, faisant un globe ou une colonne au-dessus de sa tête, et remplissant sa chambre, quand il y était, d'une clarté éblouissante.

Adamnan assure que ce qu'il raconte n'est qu'une faible partie de la vérité, parce que Colomba se cachait pour accomplir ses exploits, et défendait que, de son vivant, on en répande le bruit.

Le contraste entre le cadre réaliste et le surnaturel omniprésent est fascinant et profondément nouveau dans la littérature occidentale. Chez les anciens Romains, le réalisme ne contenait pas de surnaturel; la poésie, effaçant à l'inverse la frontière entre les mondes, plongeait le lecteur dans une sorte de rêve. Ici, la Angels-take-St.-Bride.jpgfrontière entre le monde spirituel et le monde physique reste claire, et les deux se superposent - tout en s'articulant selon des principes nets. Même la littérature chrétienne des Romains restait dans une sorte de réalisme magique, suggérant les anges plus que les peignant: saint Augustin en fournit un exemple. Les Gaulois n'étaient pas beaucoup plus hardis, se contentant de rêves visionnaires. Mais les Irlandais, convertis sans avoir été romanisés, ont développé le merveilleux chrétien d'une façon déterminante.

C'est certainement l'origine du genre fantastique - qui consiste, par delà la métaphysique fantasmée par une partie de la critique, à placer du surnaturel dans la réalité ordinaire. Globalement, il a préféré évoquer les démons, plus présents sur Terre que les anges; mais cela ne change rien au fond. Le fantastique, d'abord anglais, a été nourri d'une tradition celtique devenue chrétienne, ayant assimilé les anciens dieux, si présents encore chez les Celtes, aux démons. C'est particulièrement la démarche du protestantisme, notamment irlandais, par exemple avec Charles R. Maturin. Nourri de pensées bibliques, et se trouvant face au paganisme persistant, il l'assimilait à la magie noire.

Les catholiques irlandais avaient, de leur côté, tendance à penser les fées liées aux anges. Comme pour cette Vie de Colomba, le monde surnaturel, quoique inséré dans la vie de tous les jours, restait positif. Cela a plutôt débouché sur le néopaganisme d'un Yeats ou d'un Dunsany.

Un texte passionnant, quoi qu'il en soit.

06/06/2018

David Lynch et les Woodsmen

img_5921.jpgPour finir cette série d'articles inspirés par Twin Peaks: The Return (2017), je voudrais revenir sur les Woodsmen, étranges démons terrestres aidant les mauvais esprits plus puissants venus d'ailleurs. On en avait vu un dans Twin Peaks: Fire Walk With Me (1992): dans un monde parallèle, il levait curieusement le bras, comme s'il faisait signe. Il était habillé en homme des montagnes, mais gardait un visage humain, et était complètement énigmatique. Dans cette nouvelle saison de Twin Peaks, les Woodsmen, maintenant plusieurs, sont devenus des monstres à la peau charbonneuse, et leur présence annonce des crimes horribles, souvent commis par eux-mêmes. Ils préparent la venue du mal cosmique, jetant des sorts hypnotisants sur les hommes par l'intermédiaire de la radio: un être hideux, libéré par une explosion nucléaire, peut ainsi se glisser dans le corps d'une jeune fille pure, et la corrompre en profondeur.

Ces Woodsmen épouvantables sont des agents du mal disséminés dans l'humanité. Mais comment ont-ils acquis leur peau de démons noirs?

Il y avait, dans Mulholland Drive (2001), un être sublime qui vivait dans une arrière-cour comme un clochard. Un homme rêvait de lui, et, voulant vérifier s'il s'agissait d'un rêve prémonitoire, se dirigeait vers cette mulhollanddrive.pngarrière-cour, située derrière un mur, dans un renfoncement. Naturellement, l'être surgit, et l'homme tombe, évanoui, épouvanté.

Cet être de l'arrière-cour réapparaît au moment où il semble avoir inspiré le désir de meurtre de l'héroïne, et ainsi l'avoir conduite à sa perte - à son suicide. Il est passé dans sa vie, et y a semé le crime et le malheur. Cet être hirsute et à la peau peinte en noir est bien de la même espèce que les Woodsmen de Twin Peaks. David Lynch a remodelé son idée, eue auparavant, pour créer une synthèse entre le démon caché de Fire Walk With Me et celui de Mulholland Drive. Pour moi ces êtres démoniaques sont sublimes, et créent une profondeur infinie à la vie terrestre, la mêlant à ce que Rudolf Steiner appelait la conscience de rêve, et par laquelle il interprétait les récits de miracles dans la littérature religieuse.

Il existe un précédent impressionnant, dans un autre film: un être peint en noir, statue animée, descendant de son socle et figurant comme un démon fatal: il est dans Meurtre dans un jardin anglais (The Draughtman's img_9845.jpgContract, 1982), de Peter Greenaway, qui fut un grand cinéaste, mais peu à peu envahi par la complaisance pour le morbide, et ne sachant plus, comme David Lynch, établir un lien entre celui-ci et le monde spirituel. À la fin de ce film qui fit sa gloire, cet être noir, figurant une divinité païenne, crachait de l'orange sur le corps sans vie du dessinateur présomptueux, comme pour achever sur lui une vengeance, et sceller sa trompeuse séduction. Une scène grandiose. Lynchienne. Les couleurs étaient terribles, parce que cauchemardesques. Les Woodsmen sont des divinités païennes devenues mauvaises, sans doute: les esprits de la forêt.

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04/06/2018

Le retour à Tampa (58)

12991013_1108568732547365_2813193460117243678_n.jpg(Dans le dernier épisode de ce récit de voyage bizarre, j'ai raconté que, après avoir perdu connaissance à la suite de mes émotions trop vives, je me suis retrouvé, en me réveillant, dans un vaisseau spatial occupé, devant moi, par l'équipe des Vengeurs, ou Veilleurs.)

Entre ces héros assis, il y avait des hublots, qui montraient des étoiles, brillant d'un éclat particulièrement vif, et je crus même voir ce qu'on appelle des nébuleuses, et des êtres lumineux les traverser, ou peut-être s'agissait-il de machines; mais elles avaient un air si vivant, si fluide, qu'elles me paraissaient davantage comparables à des aigles ou à des dauphins cosmiques - à des couleuvres ailées, je ne saurais le dire: les divinités de plusieurs mythologies plus ou moins exotiques me semblaient vivre là, dans l'atmosphère du dehors. L'espace interstellaire était peuplé, vivant, et mon étonnement en revint.

L'Homme de Foudre ouvrit la bouche, et sa voix était profonde et résonnait sourdement, comme s'il la retenait de faire trembler les parois de notre vaisseau - comme s'il se contentait de murmurer, quoique je l'entendisse vivement; il dit: Réveillé, Rémi? Les autres, curieusement, se mirent à rire. Nous ne sommes pas encore arrivés, reprit-il: rendors-toi. Et une lumière blanche mêlée de mauve jaillit de son marteau – et, de nouveau, je perdis connaissance.

Quand mes yeux se rouvrirent, j'étais, étrangement, debout, non loin du lac du lotissement de mon cousin, à Tampa, comme si je n'avais eu qu'une vision – n'avais fait qu'un rêve. Je me sentais pourtant tellement bien - comme si j'avais songé spacecity_by_love1008.jpgquelque chose de de lumineux, de doux, de suave - mais que je ne parvenais plus à me remémorer.

Je mis longtemps, en effet, à me souvenir de tout ce qui m'était advenu et à reconstituer, à partir de bribes fugitives, l'ordre des événements. Et encore ne suis-je pas sûr de tout, et pense que je vis bien d'autres choses, mais que ma faible intelligence ne peut les représenter à mon âme de façon satisfaisante, de telle sorte que je préfère les taire, plutôt que de me laisser aller à une folie d'images sans suite, à une illusion de rêves sans ordre.

Même redire comment j'ai pu tisser un fil dans les événements m'est impossible, cela relevant d'un secret presque inavouable. Je dirai seulement que dès l'instant où je repris conscience près du lac, sous la lune, je vis un indice, dans le ciel, à partir duquel je pus reconstruire tout le reste: une étoile qui filait. C'était, à n'en pas douter, le quinjet!

Il traça une ligne d'or devant la Lune qui m'étonna fort, et me fit d'abord croire à quelque comète. J'admirai un long moment cet étrange phénomène, comme si je devais, en le voyant, me souvenir de quelque chose de très important, sans plus savoir exactement quoi. Puis des images me revinrent, à la façon d'éclairs.

Je regagnai ma chambre, dans la maison où je logeais. Je sursautai en regardant l'heure sur la gazinière, écrite en lettres bleues: je n'avais pas passé, dehors, plus d'une demi-heure. Si je compte le temps qu'il faut pour stars.jpgaller de la maison à la route où je me tenais debout près du lac et en revenir, j'ôte dix minutes et découvre que je suis resté debout, sur place - dans la douceur du printemps de Floride -, vingt minutes, ce qui n'est quand même pas possible, mes jambes auraient dû s'alourdir. Mais qui sait? Les chevaux dorment bien debout et les hommes aussi, quand ils deviennent somnambules. Saurai-je jamais le fin de cette histoire? Je ne peux que redire ce dont je crois me souvenir. Ce que le fil du météore aperçu ce soir-là a rétabli dans ma mémoire défaillante, poignant comme un stylet appuyé sur mon cœur, et semblant si gros de fables sublimes!

Qu'on me croie ou non ne me fait pas souci. L'important n'est pas là. Il s'agit seulement de cristalliser ce qui reste enfoui.

J'ajouterai que quelques mois plus tard, je reçus un message qui acheva de dissiper mes doutes, complétant encore les fragments épars de ma mémoire. Cela advint le lendemain du Noël qui suivit - mais cela a déjà été raconté.

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31/05/2018

Spiritualité d'État: Albert Blanc et l'Italie laïque

Savoie-la-France-l-Italie.jpgMa thèse de doctorat m'a amené à m'intéresser à un personnage curieux, Savoyard appelé Albert Blanc (1835-1904) dont la correspondance avec l'éditeur François Buloz, Savoyard installé à Paris, a été publiée par Christian Sorrel. Il était franc-maçon et soutenait ardemment l'Italie unifiée et libérale préparée conjointement par Cavour, Victor-Emmanuel II et Garibaldi, de telle sorte que, tout à sa haine de la France conservatrice et catholique de Napoléon III, il a défendu le maintien, en 1860, de la Savoie dans le royaume de Sardaigne. Mais, acquise à l'Église, à son grand dam, la Savoie choisira, naïvement, la France impériale.

Blanc était naïf aussi, car il était persuadé que la puissance de l'Église était définitivement caduque, qu'elle n'exerçait plus aucun rayonnement. Il prenait, en partie, ses désirs pour des réalités, exagérant une tendance indéniable. Il proclame ainsi que la lumière viendra du sud, pris dans l'effervescence du temps!

Quant à la Savoie, il a beau nier que la question linguistique soit importante, croyant qu'elle pourra parler français même dans le royaume d'Italie, ses compatriotes n'en sont pas convaincus. On avait beau leur ordonner de lire les auteurs italiens, ils gardaient un accès plus direct à la littérature française. Comme Xavier de Maistre le disait, n'étant pas assez italien pour lire Dante, il se contentait du Tasse et de l'Arioste. Et il connaissait très bien Racine et Corneille.

Mais ce qui m'a frappé, chez cet Albert Blanc qui après 1860 s'est installé à Turin, c'est une remarque étrange, selon laquelle l'État détaché de l'Église ne laissera pas réellement de place à celle-ci: ces braves catholiques se font une grande illusion quand ils comptent que l'État, se bornant au temporel, laissera à l'Église le spirituel tout entier, c'est à dire le plein pouvoir sur les âmes […]; je n'admets pas la division en spirituel et temporel; ce qui revient à dire que le pouvoir, quelque libéral qu'en soit l'exercice, repose toujours sur un principe aussi bien que sur une force […]. À Rome, le Roi, le Parlement auront donc en réalité une sorte de souveraineté spirituelle positivement contraire à celle du Pape; ils représenteront la liberté en face de l'autorité repliée sur elle-même au Vatican; ils seront la liberté de conscience, le libre examen, rom.jpgle rationalisme; ces dogmes, contraires à ceux du catholicisme, il est impossible que l'État, que la nation laïque ne les fasse pas prévaloir autant que possible dans ses universités, dans ses écoles, ses propagandes de toute sorte […].

C'est franc, c'est honnête, c'est explicite: la laïcité ne laisse pas neutre l'État, mais l'amène à imposer de nouveaux dogmes, supérieurs aux anciens - et contraires aussi à eux. Certes, on peut dire que si le dogme est la liberté complète, l'État ne l'impose pas tant qu'il ne la garantit. Il rappelle simplement aux citoyens le principe juridique pour éviter de se donner trop de travail de police: c'est préventif.

Cependant, il y a un mot qui me laisse perplexe, c'est rationalisme. D'un côté, on peut dire que la raison étant donnée à chacun, elle garantit la liberté. Donc le rationalisme est nécessaire. Mais en réalité, la pensée ne se tient pas toute seule: elle s'appuie sur le sentiment du vrai. Or, chacun a son sentiment différent du vrai. Donc, imposer le rationalisme, c'est nier la liberté de chacun d'avoir son propre sentiment. Cela revient, en effet, à imposer les pensées qu'on trouve rationnelles, ou raisonnables. Cela amène à nier la liberté de croire à la Trinité, puisqu'elle ne s'explique pas par la raison, selon l'Église même!

La liberté de l'intuition est la seule valable et c'est pourquoi sans doute aucun dogme n'a à être imposé, dans un État libre. Mais nous ne sommes encore qu'à l'aube de la liberté politique. Nous en sommes encore à croire que la liberté ne s'obtient que par la contrainte d'autrui.

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29/05/2018

La légende du médecin-dieu (Perspectives pour la République, LIII)

fantasyart-1525637366026-8400.jpgCe texte fait suite à celui appelé Confins des déraisons, dans lequel Ithälun me soutint si avant que je retrouvai l'équilibre dangereusement entamé par mon expérience du départ d'Ornuln et des paroles étranges de la fée, ainsi que de visions trop belles pour ma faible nature.

Me voyant apaisé, elle dit: «Puisse Ornuln, quoi qu'il en soit, guérir de ses maux et être bien soigné, dans la cité du noble Tornither!» Sa voix était mélodieuse, rassurante, sereine et douce, et c'est à peine si elle murmurait, et pourtant je l'entendais si clairement! Je me rappelai alors l'elfe qui avait tenté de me protéger. Et je répondis: «A-t-il, lui, le berger des moutons de ces pentes, le moyen de le guérir?» Ithälun dit: «Il est, en son palais, un guérisseur fameux du nom d'Astalcalc. Il fut, en vérité, le maître de nombreux médecins célèbres, y compris chez les mortels - qu'il initia jadis à son art. D'ordinaire il leur apparaissait comme en songe, nimbé de lumière et d'écharpes de couleurs transparentes, mais une fois, il tomba amoureux de la fille d'un de ces mortels qu'il instruisait, et voici! il l'épousa, et engendra en elle un fils qui fut le plus grand des médecins parmi les hommes. Ce fut un péché, en un sens, et en un autre, l'humanité en fut grandement améliorée, par la suite. La sagesse des dieux l'avait voulu, peut-être, et lui avait donné de l'amour pour cette vierge ravissante!

«À sa mort, cependant, il lui fallut revenir auprès de Tornither, malgré sa tristesse. Car il l'aima sincèrement et profondément. Mais il ne pouvait mourir avec elle.

«Il demeura de longs siècles en repos, dormant dans sa maison du fond des bois, puis, un jour, se réveilla, car, déclarait-il, il avait, en songe, revu sa belle, et elle lui avait ordonné de ne pas lui rester obstinément fidèle au point de ne rien faire du tout, puisque, quant à elle, elle boirait le lait de l'oubli, et partirait vers d'autres existences: elle accomplirait sa destinée et, cette fois, épouserait l'homme qui lui avait été réservé durant sa précédente vie, et qu'avait, de façon impromptue, remplacé ce noble immortel, appelé Astalcalc! Ils se reverraient plus tard, peut-être.

«Il pleura de nouveau abondamment, mais, le matin suivant, il sortit de sa maison et rejoignit Tornither dans son palais. Celui-ci lui demanda s'il avait terminé son deuil, et s'il était prêt à soigner à nouveau ses gens, et Astalcalc répondit: "Oui". Il prit un appartement dans la vaste demeure du prince, et resta auprès de lui pour mille éons, le conseillant de ses sages avis renouvelés. Grâce à lui les elfes de Tornither reprirent vie et santé, et il s'efforça de payer ses fautes par son dévouement à leur égard. Puisant la nuit ses obscurs secrets dans les étoiles, vouant le jour aux soins à donner aux gens ordinaires et aux bêtes, il est devenu un sage mage aux mains vides, n'acceptant nul argent de quiconque, ni aucune fille à épouser, ni don du troupeau ou du potager. Les dieux seuls savent ce qu'il mange, et l'on dit que les rayons des astres le nourrissent pendant que son esprit, planant au-dessus des sphères, distingue leurs secrets et appréhende les soins de la guérison, béni soit-il!

«Aussi tu peux m'en croire: entre ses mains Ornuln est entre de bonnes mains, et s'il est une chance qu'il guérisse, à coup sûr Astalcalc la saisira! Il mettra tout en œuvre, pour ce faire, errant sous la lune et la pluie parmi les collines, et arrachant les herbes le permettant, alors que les signes étoilés sont favorables! Il ira par les montagnes, au fond des lacs, au bord des rivières, et cueillera les simples bénis dont Ornuln a besoin. Aie confiance! Rien ne dit encore qu'Ornuln mourra, lui, ton elfe protecteur - je dirai même ton elfe sauveur!»

(À suivre.)

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27/05/2018

La Navigation de saint Brendan

St._Brendan_America_exploration_2.jpgLe texte chrétien le plus poétique du monde est peut-être la Nauigatio Sancti Brendani - écrite en latin au neuvième siècle, dit-on, par un moine irlandais installé en Allemagne.

L'étude des textes celtiques montre qu'elle reprenait des éléments de mythologie irlandaise antérieurs, d'une manière souvent très fidèle, notamment pour les parties les plus incroyables et les plus imaginatives, de telle sorte qu'on peut penser que le moine qui en est l'auteur était un barde converti, et désirant non seulement glorifier un autre moine chrétien et irlandais à travers ces légendes, mais aussi montrer à quel point ces dernières étaient chrétiennes en essence, par-delà les apparences.

Des constructions sur la mer, issues de géants inconnus, sont longées par saint Brendan comme elles l'avaient été par un héros appelé Bran dans un texte mythologique en irlandais - et c'est certainement l'origine des imaginations grandioses d'un Lovecraft, par exemple. Des oiseaux parlent, révélant qu'ils sont des anges entraînés par la chute de Lucifer dans l'abîme sans qu'ils eussent commis de faute, et qui, en attendant de regagner le Ciel, aident les hommes saints. Cela a eu une influence probable sur J. R. R. Tolkien, qui connaissait parfaitement ce texte, et avait commencé à en créer une version versifiée.

On ne peut redire toutes les merveilles de ce texte pourtant court, les monstres marins éloignés par les prières, ou combattus par d'autres animaux énormes navigation_sancti_brendani_manuscriptum_translationis_germanicae_3.jpgrépondant à ces mêmes prières, la montagne qui entre en éruption quand Satan est en colère parce que Brendan a empêché les démons de tourmenter Judas prisonnier d'un rocher, les hommes étranges qui attendent les moines voyageurs et les connaissent, voulant les aider et leur annonçant tout ce qui va leur arriver. C'est bouleversant, émouvant.

Il faut dire que, selon la Vie de saint Colomba par Adamnan (bien plus réaliste), nombreux étaient les moines qui partaient sur la mer pour trouver des ermitages au bout du monde, hors de toute société, et certains racontèrent avoir été entraînés vers le nord, le froid et des lieux où des animaux marins énormes et dangereux les oppressaient; comme dans la Navigation de saint Brendan, des prières (cette fois de Colomba, agissant à distance) éloignaient ceux-ci et ramenaient les bateaux errants vers le sud, faisant souffler un vent différent. Le germe des fables grandioses se trouvait dans la vie réelle des moines. Il est à noter que chez le Danois Saxo Grammaticus également, le nord était un pays de monstres; mais chez celui-ci, cela était alimenté directement par le paganisme germanique, ces monstres étant liés notamment à Loki.

La Nauigatio a été adaptée en français et en vers dès le onzième siècle, sous la forme d'un récit en octosyllabes à rimes plates qui sera celle adoptée, remarquablement, par les poètes évoquant les chevaliers du roi Arthur et Tristan et Yseut, c'est à dire la mythologie bretonne. Cette Vie de saint Brendan appartient donc bien au même cycle. Elle était ressentie par les Français comme de la mythologie celtique christianisée.

Sa mise en vers français est sans doute liée à la conquête de l'Angleterre puis de l'Irlande par les Normands, qui a porté l'Irlande à parler aussi français, birdangel.jpgnouvelle langue de la Cour. Cette conquête a eu des effets incroyables, quand on y songe: car, asséchée par la tradition latine, la littérature gauloise s'étiolait; mais elle a été revigorée de fond en comble par cette mythologie celtique rendue soudain accessible par la gallicisation de l'Angleterre. Même les chansons de geste d'inspiration franque et bourguignonne avaient un merveilleux plus léger, plus classique. L'Europe en a été changée.

Mais à vrai dire, le classicisme, au dix-septième siècle, est un retour à la tradition latine pure. À Paris, on en avait assez des Bretons et des Celtes, on voulait plus de concepts, moins d'images. En Savoie, on est resté assez fidèle (notamment sous l'influence de l'Italie) à ce merveilleux chrétien largement inspiré de l'Irlande.

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23/05/2018

Michel Dunand au fil des labyrinthes ensoleillés

dunand.pngMon ami poète annécien Michel Dunand a fait récemment paraître à Lyon, aux éditions Jacques André, un nouveau recueil, intitulé Au Fil du labyrinthe ensoleillé - et comme d'habitude le style est tout en retenue et en concentration. Le sens même des mots le justifie, car le poète aspire à se fondre dans une lumière cosmique pleine d'amour, et à éviter, par conséquent, les discours et la pensée trop clairs. Il rêve d'un feu éternel (reflet possible du mazdéisme), dans lequel tout se dissoudrait glorieusement. Il voyage aux quatre coins du monde, visite les musées, comme pour fuir le quotidien déprimant et gagner une sphère supérieure, faite de petites touches de tout. Ainsi reste-t-il libre de la lourdeur épaisse du réel local, matériel, de la racine! Il aspire à voler, pour ainsi dire, au-dessus du sol, en n'y restant jamais fixé.

Sous son regard, les apparences se font transparentes jusqu'à laisser bruisser les souffles doués d'âme, ou dévoiler la présence des poètes défunts dans le paysage qu'ils ont chanté: un hommage vibrant est rendu à Jean-Vincent Verdonnet, le grand poète de Savoie, et plus particulièrement de Bossey. Comme Julie morte pour Lamartine, le chantre du Genevois français remplit les rochers, la montagne, les cascades, les bois de son être, et tout parle par ce qui reste de lui.

J'ai bien aimé une image suggestive d'une rose qui parle - d'une couleur qui est une personne. Personnellement, j'en aurais fait un homme fait de rose épaissi, et, venu du ciel, confiant au cœur des mortels, par ses chants, l'esprit du matin! Peut-être qu'il aurait créé, chez un particulier, un génie vêtu d'une armure rose, et agissant dans le secret du monde. J'ai toujours aimé le rose, et je me souviens d'un conte superbe de Nicolas Gogol qui faisait remplir, par un sorcier, une pièce d'une lumière rose; c'était si beau que moi aussi je m'y serais dissous! Mais je crois que je n'ai pas le tempérament si mystique, et que je préfère la transfiguration du terrestre à la dissolution dans le céleste, de telle sorte que je me souviens aussi avoir beaucoup aimé une amie de Green Lantern, comme lui super-héroïne, vêtue d'un costume et d'un masque roses, avec un saphir brillant au front, des gants violets, et des cuisses nues. Cela avait quelque chose de vulgaire, peut-être - mais aussi d'émouvant, parce qu'au fond la pulsion érotique y trouvait aussi sa butée, n'était pas niée.

Qu'on me pardonne (notamment Michel) cette digression! Mais j'avoue croire à la persistance de la pensée dans la lumière céleste, et donc à la renaissance sublimée des formes. C'est sans doutezeus.jpg ce qui me pousse à aimer les mythologies populaires.

Au reste le recueil de Dunand contient bien une telle figure, lorsqu'il présente le poète William Blake comme ayant l'éclair au poing: c'est beau.

L'univers de ces poèmes est riche de potentialités, les éléments y sont volontiers personnifiés. Un tableau de Van Gogh donne l'impression que le paysage aux pieds du soleil a les bras levés. À l'inverse, le poète se sent communier avec le murmure du monde, des choses prises collectivement, le peuple: il pressent les égrégores. C'est un livre très plaisant, raffiné, sympathique, qui fait penser au bon Christian Bobin.

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21/05/2018

La merveille épouvantable (57)

45e61afe3e9031670ac4b84fc19f4c8d.jpg(Dans le dernier volet de cet étrange récit de voyage en Amérique, j'ai raconté ce que je m'imagine que Captain America, en personne, m'a raconté, que ressuscité il serait devenu un super-héros et aurait combattu sans répit le mal.)

L'ange de l'Amérique se confondait presque complètement avec lui, et il en était fier, il agissait avec force et joie dans ses combats même douloureux, perdant son sang sans en trembler, prévoyant que ses amis toujours viendraient le seconder et le soigner, s'il était mortellement blessé, et qu'il reprendrait le combat aussi rapidement qu'il l'aurait abandonné.

Il en serait ainsi jusqu'à ce que sa tâche fût complètement accomplie, et que mille morts subies au service de l'être humain fussent jugées suffisantes par les puissances d'en haut pour lui donner enfin un repos mérité! Il ne précisa pas en détails, à vrai dire, ce que serait ce repos, mais quelques allusions qu'il en fit alors en guise d'épilogue à son discours achevé, et évoquant une cité plus glorieuse encore que celle où il avait ressuscité - située dans les étoiles et où l'attendaient, dit-il, des êtres immenses -, eurent sur moi un effet incroyable.

Sous mes yeux l'air se déchira et j'eus une vision, mais qui fut si belle, si éblouissante, si divine, qu'un flot de larmes ruissela sur mes joues, et que ma pensée fut paralysée. J'éprouvai comme une souffrance, et ne saurai jamais redire ce que j'entrevis. Je puis seulement rapporter  que mon cœur manqua de se briser lorsque je vis les merveilles épouvantables (si cet oxymore m'est permis) s'étendant dans la faille qui venait d'être créée dans le voile de lumière. Je ne souhaite à aucun homme de ne faire même qu'entrevoir de telles choses, car elles peuvent laisser idiot, ou fou. La poitrine en est comme crevée, à celui qui en distingue deux ou trois rayons.

Captain America s'aperçut de l'effet que cette vision me faisait, et il referma, d'un geste étrange, la faille qui avait été créée. Le monde normal revint devant moi, et je tremblai de tous mes membres; pourtant, je pense resurectionofsophia.jpgque cela avait duré moins d'une seconde. Quel prodige avait donné à quelques mots une telle puissance, je ne le conçois toujours pas!

Pleurant encore, souffrant, je levai les yeux vers lui - et je lui vis un air grave, car voici! il craignait que le mal que m'avaient fait ses dernières paroles n'eût des effets irréversibles. Mais je me détendis visiblement, et il sourit.

Il se leva, et un éclair jaillit de son bouclier, plus luisant que jamais, et il descendit vers moi de son socle. Je crus qu'il allait m'anéantir, car la clarté qui jaillissait de lui tendait l'air comme si elle devait tout anéantir. Mais la lumière n'atteignit pas un degré tel que j'en fusse ébloui, et elle ne dégageait pas de chaleur propre à enflammer quoi que ce fût.

Cependant, l'émotion avait été trop vive. Et quand je le vis s'approcher de moi et lever le bras comme pour prendre le mien, je m'évanouis, mes genoux se dérobant sous moi - je sombrai dans l'inconscience.

Quand je repris connaissance, j'étais dans un de ces objets volants que les comics nomment Quinjet, assis sur une banquette satinée, et devant moi se tenaient les Veilleurs, assis aussi, me regardant, et souriant. Ils me parurent plus bienveillants qu'ils n'avaient été, comme si, à travers ce qui m'était arrivé, ils poursuivaient un but, révéler au monde leur présence et leur véritable nature – si tant est qu'il est donné à ma faible intelligence de la comprendre.

(À suivre.)

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19/05/2018

David Lynch et la forteresse de la création

Purple_sea.jpgIl est curieux que la nouvelle saison de Twin Peaks (Twin Peaks: The Return) contienne à la fois la suggestion explicite que ce qui a été vu n'était que la projection personnelle et illusoire d'un personnage agonisant, et des évocations mythologiques particulièrement fouillées. En un sens, David Lynch n'est jamais allé aussi loin, à la fois dans les idées et l'imaginaire. Le plus impressionnant est indéniablement, à cet égard, l'étrange forteresse sombre dominant une mer violette, et abritant des êtres manifestement démiurgiques. C'est véritablement lovecraftien. Il est suggéré que depuis cet endroit obscur des messages sont envoyés aux humains, les aidant dans leur destinée, et même parfois des âmes rédemptrices voire directement des messagers. Dale Cooper en revient, pour ainsi dire, et apparaît R'lyeh.jpgcomme un homme-ange – un boddhisattva, ont dit certains commentateurs férus de mystique orientale, comme est en effet Lynch même.

Le paradoxe, typique de ce noble cinéaste, est qu'il s'agit d'un endroit plutôt effrayant, qui n'a rien du mièvre des royaumes angéliques auxquels nous a habitués le catholicisme. Cela ressemble davantage à un cauchemar, et ce n'est qu'à l'expérience qu'on découvre qu'il abrite des êtres bons, de nature angélique. Certains traits fulgurent dans l'obscurité, et une émotion profonde en vient. C'est aussi le lien entretenu avec Lovecraft, qui paraît, extérieurement, épouvantable, mais dont on ne mesure pas assez l'ambiguïté. Il présente ses Grands Anciens comme laids et effrayants, mais leur action est souvent bonne, et répond à une aspiration profonde de l'être humain, en particulier de l'affranchir des lois de l'espace et du temps. Lui aussi fuyait le mièvre, qu'il appelait bland optimism, comme vide de sens, mais au-delà de l'horreur apparente était un vrai merveilleux: il restait l'héritier de Lord Dunsany, comme Lynch fait aussi suite au Magicien d'Oz.

Un moment particulièrement intense est celui où les êtres de cette forteresse, filmés en noir et blanc, créent depuis leur bouche un flux doré d'abord informe, et donc toujours inquiétant, mais qui soudain fait naître une boule dorée légère, contenant le visage angélique de Laura Palmer. Une beauté insondable émane du simple contraste. L'angélique giant_orb.pngne se manifeste que parce qu'il sort des ténèbres, pourrait-on dire. Car l'être humain ne voit d'abord, dans les mystères de l'esprit, que ténèbres.

De cette sorte, Lynch est devenu le plus sincèrement mythologique de tous les cinéastes occidentaux, en poussant le rêve jusqu'à la vision. Que la mer entourant la forteresse soit violette montre, aussi, à quel point il a saisi l'essence spirituelle des couleurs, comme le voulait Kandinsky, qu'il admire. Il y a là une profondeur incroyable, un sens artistique authentique, qui devait forcément déboucher sur le mythologique.

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15/05/2018

Degolio CXX: le plan du Génie d'or

puppets-fantasy-artist.jpgDans le dernier épisode de cette fascinante série, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il expliquait à son digne alter ego Jean Levau, comment les gargouilles avaient pris l'apparence d'hommes mortels voués à Fantômas par leur propre folie. Mais le discours du bon démon n'était pas fini, et il le poursuivit en ces termes:

Ces gargouilles déguisées forment à présent une guilde secrète qui s'emploie à conquérir Paris, à se rendre maître de son activité en agissant dans l'ombre, par le biais d'agents à leur tour séduits, quoique pas jusqu'au point d'être complètement arrachés à eux-mêmes comme les maîtres occultes de cette abominable guilde. Bien sûr, ils sont persuadés de n'œuvrer que par leur intelligence propre, ils pensent devoir leurs succès à leurs immenses qualités, mais ils sont maniés comme des pantins: ainsi, si les marionnettes avaient une pensée, pourraient-elles s'imaginer, lorsque, depuis les hauteurs, un homme les dirige par des fils, qu'elles agissent par elles-mêmes, et que tous les gestes ne sont inspirés que par leur intelligence. Mais, curieusement, la situation serait telle qu'elles croiraient faire une chose, et ne feraient pas attention que c'est autre chose qu'elles font, qui a un effet, et que ce qu'elles croiraient accomplir ne serait qu'un rêve, qu'elles penseraient vivre véritablement, étrange mystère. Plus de gens que tu ne le penses agissent ainsi, à demi dans le sommeil, comme s'ils somnolaient. C'est par eux que les mages dissimulant les gargouilles accroissent encore leur puissance, et ainsi, de degré en degré, par une hiérarchie qui descend jusqu'à l'homme ordinaire qui exécute une tâche simplement parce qu'il est payé pour l'exécuter, et que l'argent lui sert pour vivre, s'est développée une société secrète qui promeut leur prince à tous, le terrible Fantômas, assis sur son trône de fer dans les profondeurs de la Seine, entouré de rusées gargouilles.

Le rang le plus élevé de cette confrérie est fait d'hommes méconnaissables à leur propre famille, qui les regarde comme n'étant plus eux-mêmes; mais leur puissance apparente est si grande que souvent elle s'en glorifie à son tour, comme trompée par des voiles illusoires. Toutefois des hommes les craignent, car ils les savent sans pitié, et demon_assassin_bruiser_by_benedickbana-d5x1gtv.jpgsentent que leur humanité a été dissoute par leur assujettissement aux hommes-gargouilles de Fantômas. Ce n'est pas qu'ils l'expliquent, car ce que je te dis là, personne encore ne s'en est rendu compte à Paris. Quelques poètes et peintres en ont fait des rêves, ou pour mieux dire des cauchemars, mais ils ne savent comment les interpréter, et les livres qui sortent en librairie, et qui parlent de choses proches, attestent des pressentiments qui existent chez les artistes. Cependant, ils comprennent en général mal ce qui les entoure dans l'ombre, chuchote autour d'eux, murmure à leurs oreilles, et les mêlent d'idées fantaisistes que tu ne dois point prendre au sérieux.

De cette sorte, seuls des reflets qui semblent ne rien dire et n'être nés que de rêveries individuelles affleurent à la surface de la conscience populaire, et nous sommes seuls, Jean, pour combattre ces maufaés et rétablir la sainte justice parmi les hommes de Paris et des villes qui lui sont assujetties, et qui sont assez nombreuses, comme tu le sais. Car si plus d'hommes qu'on ne croit, en France, restent indifférents à ce qui s'exprime à Paris, et se contentent de le subir quand la police l'applique, à l'inverse, à l'étranger, beaucoup d'hommes regardent vers cette ville et son rougeoiement, et adoptent, dans leur attitude, les formes qu'ils voient s'y déployer comme au loin. C'est donc seul que je combattrai les gargouilles de Fantômas, et Fantômas même, ô Jean! C'est seul que je remettrai les premières dans leur geôle, et renverrai leur chef dans sa tombe, dont il n'aurait jamais dû sortir. Tel est mon destin.

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode étrange, pour renvoyer au prochain la révélation du pouvoir retrouvé du Génie d'or.

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13/05/2018

Le Territoire humain de Michel Jeury

pp5188-1985.jpgToujours curieux de mieux connaître la littérature française faisant appel à l'imaginaire, et ayant déjà lu plusieurs bons romans de Michel Jeury (1934-2015), auteur de science-fiction reconnu, je me suis efforcé d'avaler Le Territoire humain (1979), signalé comme chef-d'œuvre par l'universitaire Roger Bozzetto.

Michel Jeury écrit bien, il a un grand sens poétique, il sait sortir les mots de son intériorité profonde, et en tisser des phrases. À cet égard, il rappelle Racine, ou les poètes contemporains les plus célèbres, Bonnefoy ou Jaccottet. Mais pour moi, le danger d'un tel style est de ne pas parvenir à sortir de soi, et de ne créer, en fin de compte, que des bulles abstraites, mues par des concepts inaccessibles - peut-être connus de quelques initiés, mais incompréhensibles à l'entendement ordinaire. Or, comme le disait François de Sales, les mystères les plus profonds s'appréhendent par l'amour, qui, saisissant le lien entre les choses au-delà des apparences, créent des similitudes - des images. La Trinité prenait l'allure d'un père, d'un fils et d'une colombe - et les concepts, dans leur feu intime, se dissolvaient. Je ne suis donc pas sensible à ce qui, se posant comme idées, se veut en même temps mystérieux: cela ne me paraît pas cohérent. L'allégorie même ne vaut que si elle se déploie en images chatoyantes, de nature féerique, et fait oublier sa dimension intelligible.

Les romans de Jeury que j'ai lus précédemment maniaient des concepts qui me laissaient plutôt froids, mais ils y plaçaient des images fabuleuses, cristallisées par le style pur de l'auteur et déployant, au moins par fragments, des mondes oniriques. Je n'ai, hélas, pas retrouvé cela dans ce Territoire humain, qui m'a semblé projeter dans le futur des concepts complexes qui m'intéressent très peu, sans que des images saillantes soient réellement présentes. Derrière le récit, se trouvent des idées subtiles que je reconnais parfois, parfois non, mais qui, quoi qu'il en soit, ne résonnent pas spécialement en moi. L'idée par exemple que les souffrances rendent plus fort est banale, et en réalité on pourrait aussi bien répliquer qu'elles rendent malade et tuent. Lorsqu'on introduit du mysticisme dans la réalité, il faut aussi évoquer des miracles et des anges; sinon, cela tombe à plat. Aucune idée n'est a priori plus spirituelle qu'une autre: ce n'est pas vrai.

Les descriptions du livre sont essentiellement relatives à des rituels abominables - remplis de sang, de plaies et de pornographie -, et je ne leur trouve aucun caractère imaginal, comme disait Henry Corbin. C'est bizarre, mais mêmeMaster_Gh_-_Holy_Trinity,_Central_Panel_from_the_High_Altar_of_the_Trinity_Church,_Mosóc_-_Google_Art_Project.jpg plus choquant, car Michel Houellebecq, dans des trames beaucoup plus réalistes, a aussi évoqué, décrit ce genre de choses. C'est donc qu'ici le futur était inutile: le présent suffisait bien.

Les tendances mystiques et oniriques de Jeury sont également présentes chez Houellebecq, à peu de choses près, et les rares symboles originaux et inattendus du Territoire humain ne sont pas approfondis, passant comme dans un rêve.

Cela ressemble à un conte celtique, mais avec moins d'images grandioses suggestives d'un panthéon caché. À la place, il y a des concepts cachés. Mais cela n'exerce sur moi aucune fascination.

Quand je lis Jeury, ne pas tout comprendre ne me gêne pas trop, si des images fortes sont déployées; mais les idées réservées aux gens intelligents ne suscitent en moi aucun désir de les entendre, et sans ces images, je me contente de m'ennuyer. Je crois bien que c'est ici le cas: intelligent ou pas, l'univers du Territoire humain est peu imaginatif, et la poésie m'en a paru très formelle, très extérieure. Je dois avouer que c'est le type de science-fiction dont je ne raffole pas.

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11/05/2018

Les débuts des Vengeurs (56)

10441169_1275159765831610_4998659389562839983_n.jpg(Dans le dernier épisode de cet étrange récit de voyage, je racontais que le mystérieux Captain America continuait de me raconter ses origines véritables, ainsi que celles de son équipe des Vengeurs - ou Veilleurs -, qu'il dirigeait.)

Son enthousiasme juvénile avait plu à ses immortels amis. Ils s'étaient laissé polariser par lui, bienveillants qu'ils étaient à l'égard des hommes mortels. Car, quoique inférieur par son rang, il avait gardé l'âme d'un chef, comme il l'avait eue du temps où il était soldat périssable de l'armée américaine. Et les autres le respectaient comme tel. Ils avaient d'ailleurs des pensées trop dégagées des affaires humaines pour avoir assez confiance en eux-mêmes lorsqu'ils y intervenaient. Contrairement à la plupart de ceux qu'on appelle les génies, ils avaient une grande humilité, face aux hommes mortels, pour une raison que nous ne dirons pas. Ils étaient les meilleurs d'entre eux, et les plus saints, presque comparables aux anges du ciel.

Leurs actions bénéfiques parmi les hommes commencèrent, et la rumeur s'en répandit - d'abord chuchotée, ensuite murmurée, enfin proclamée. Souvent ils furent vus dans l'air comme en rêve, et aussitôt qu'ils avaient paru, on oubliait ce qu'on avait vu, comme si cela n'avait été qu'une brève illusion. Quelques poètes, comprenant plus ou moins ce qu'ils avaient ainsi aperçu en vision, en parlèrent, mais on se moqua de leur imagination, ou on les conspua, parce qu'au fond on avait peur de ce qui se déroulait dans les interstices de la raison diurne, sous les yeux intérieurs de l'être humain, et que cela marquait l'existence d'un monde frémissant, derrière le voile des apparences, que l'on ne contrôlait pas, dont on pouvait être le jouet, et qui pour l'essentiel était indicible, et, pour la plupart d'entre les mortels, inconcevable.

Mais leur légende gagna le peuple humble, et il prit de l'assurance, et développa sa foi en l'avenir, malgré les remontrances déprimantes des élites. L'humanité en effet baignait désormais dans une noosphère (c'est le mot même qu'utilisa mon interlocuteur) remplie de fulgurances sublimes, d'êtres étincelants, de couleurs 8d7fb0b510595493d439ab14198d8397.jpgétoilées, et voici! un crépitement remplissait l'air, témoin de la présence des Veilleurs grandioses; aussi l'espoir spontanément s'emparait des âmes, jadis voilées de ténèbres. Les harangues des philosophes contre les illusions pernicieuses ne servirent de rien, ou bien n'eurent que peu d'effet: un arc-en-ciel s'était tendu dans le cœur du peuple.

Le premier démon qu'ils combattirent fut précisément la Tête Sanglante qui avait plongé Captain America dans les affres de la mort. Même après plusieurs décennies, le monstre était toujours vivant, et, secondé par ses spectres aux airs de chevaliers teutoniques, tâchait de ramener l'empire du mal sur Terre. Or il fut bien étonné, de voir revenir Captain America - car il le reconnut, malgré sa transfiguration. Il le vit éclatant, muni de son bouclier doué de vie propre, contenant en son sein l'ange même de l'Amérique, et il en fut d'abord irrité, puis il prit peur, quand il sentit la puissance qui se dégageait désormais de ce héros, et de ses compagnons. Ils le battirent, l'obligeant à se réfugier dans une geôle de ténèbres qu'ils verrouillèrent, après avoir anéanti les fantômes qui lui servaient de soldats. L'humanité fut soulagée quelque temps de leur présence, et elle sentit un voile noir s'écarter de son cœur meurtri. Car il l'avait hanté de nombreuses années, et la terreur s'était répandue, subrepticement, dans le pays.

Ainsi donc, sous sa forme nouvelle, et comme resurgi du passé, John Stevens était tel qu'une étoile annonçant les temps futurs aux âmes bonnes. En quelque sorte (ce sont ses propres mots), il avait remonté le cours des astres avoir l'avoir descendu jusqu'à son embouchure, et avoir nagé dans la mer obscure du néant cosmique. Il venait d'un temps révolu, mais aussi de l'avenir, aussi étrange que cela parût! Et maintenant, il secourait, dans leurs besoins, les mortels, béni fût-il!

(À suivre.)

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07/05/2018

L'image et le récit chez les vieux Irlandais

irsi 2.jpgJ'ai lu récemment, pour préparer mon voyage en Irlande, un ouvrage traduisant en anglais des extraits d'anciens récits irlandais, appelé Early Irish Myths and Sagas (je le possédais depuis de nombreuses années), et un trait m'a frappé, remarqué aussi par l'éditeur-traducteur, Jeffrey Gantz: ces récits contiennent des descriptions incroyables, mais la narration elle-même est tronquée, et comme expédiée.

Cela se passe souvent de la façon suivante: un homme envoyé auprès d'une armée de héros qu'il doit épier, ou qu'il découvre par hasard, répète à d'autres ce qu'il a vu, tout émerveillé, et les autres expliquent les prodiges dont il a été témoin, de manière plus ou moins aisée. Il y a là des héros superbes, décrits avec un faste magnifique, mais aussi des monstres, des elfes et des dieux. Puis c'est la bataille, expédiée en quelques lignes.

Quelle différence avec les épopées classiques, qui ne s'attardent pas sur ce qui est vu statiquement, mais narrent les batailles avec un superbe luxe de détails! Mais quelle explication en donner?

Jeffrey Gantz émet l'hypothèse que les conteurs, voyant la fatigue des auditoires après leur description dialoguée (permettant sans doute le lyrisme, et annonçant le théâtre), achevaient rapidement un discours déjà bien long. Voire. Cela pourrait être plus complexe, et plus subtil.

Dans une autre anthologie embrassant aussi les Gallois, des périodes plus récentes et des genres moins épiques, A Celtic Miscellany, l'éditeur-traducteur Kenneth Hurlstone Jackson remarque quelque chose de fondamental: dans les textes celtiques, les couleurs sont foisonnantes, comme elles ne le sont pas dans les autres poèmes antiques, Homère compris. Les Celtes anciens étaient surtout visuels - et ne comprenaient rien tant que ce qui s'imprimait sur l'œil. Cela se retrouve jusque dans les poèmes de Chrétien de Troyes, qui montrent Perceval fasciné par du sang répandu sur la neige et restant en contemplation à cette vue, parce qu'elle lui fait penser au visage de sa belle. Du coup, pour ainsi dire, le récit n'avance plus!

Les faits se déroulent dans le temps, et les Irlandais n'avaient pas comme les Grecs le sens du temps qui passe. Les choses leur apparaissaient sous un rapport d'éternité. De là, en réalité, leur fascination pour les il_570xN.379838128_tnw9.jpgfées - les immortels de la Terre - se manifestant par visions successives, ne s'ordonnant pas dans le temps de façon forcément claire. Alors que les anciens Grecs regardent les dieux agir dans la destinée, et régler la trame de la vie humaine depuis les étoiles, les Celtes contemplent ce qui se manifeste dans le reflet des eaux, de la terre verdoyante, de la neige.

Et on pourrait faire un rapprochement avec les Gaulois. Rousseau reprochait à Racine de faire des successions de discours dont la construction générale manquait de force. Le public français aime surtout les peintures successives de la passion des dames, pour ainsi dire. La logique globale du drame le touche peu.

Mais les Gaulois ne sont pas des Celtes primitifs, et on peut faire remarquer que le discours à la mode latine a remplacé, dans le classicisme français, les visions fabuleuses. André Breton, qui avait des origines bretonnes par sa mère, a dû le sentir, lorsqu'il a réclamé de revenir à cette succession d'hallucinations jaillies des profondeurs. Le résultat n'a peut-être pas atteint, néanmoins, le degré d'excellence des vieux textes irlandais, tout de même régentés par une vision mythologique globale, dans l'action humaine comme dans celle de la nature.

10:59 Publié dans Culture, Littérature, Poésie, Voyage en Irlande, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

05/05/2018

L'épopée romantique en France: le règne de Louis XIII

D'Artagnan.jpgJ'ai écrit ailleurs que les romantiques français n'avaient pas pu honorer les anciens Francs et les rois médiévaux, trop proches à leurs yeux de l'Église catholique. Cela les a gênés pour bâtir des épopées nouvelles, et créer des héros. Il leur a manqué un socle. Alors que les Allemands chantaient Arminius, Siegfried et Faust, les anglophones Ivanhoe, Robin des Bois, Natty Bumppo et Hiawatha, les Français ne parvenaient pas à faire émerger des individualités marquantes.

Ne pouvant, ou ne voulant pas se consacrer au Moyen Âge, ils ont marqué leur révolte dérisoire seulement en chantant le règne de Louis XIII, et en prenant le parti des nobles contre le cardinal centralisateur Richelieu: Pierre Corneille reflétait encore, dans ses œuvres, la Fronde, et le débat restait propre au classicisme. On brandissait le baroque comme s'il était révolutionnaire - alors qu'ailleurs, où le baroque était naturel, on se référait au gothique sa source, d'un ressort plus puissant.

Cela avait un inconvénient majeur. Le héros médiéval, dans les chansons de geste, était réputé lié aux anges et aux saints célestes. Dans la Savoie romantique, on a bien procédé de cette façon, avec Amédée VI, et d'autres vieux comtes: cela paraissait aller de soi. En France, on ne voulait créer de figure que nationale, et comme le Moyen Âge était féodal, on le repoussait. Même l'Église gallicane, qui divinisait le monarque absolu, allait dans ce sens. Or, les seigneurs révoltés contre l'absolutisme n'étaient pas réputés, eux, liés même à des divinités païennes, terrestres, leur temps ne le permettant guère. Lorsque Vigny dénonce le lien établi par le clergé français entre Cinq-Mars et la sorcellerie, il n'en profite aucunement pour dire le noble seigneur révolté en lien avec les forces élémentaires, contre l'abstraction catholique: il aurait pu; mais il n'a pas osé.

Théophile Gautier ne relie pas davantage son Capitaine Fracasse à des forces supérieures cachées. C'est encore Hugo qui a le plus convaincu, dans sa pièce de Marion Delorme: son héroïne lutte contre un Richelieu Cardinal_de_Richelieu_mg_0052.jpgqui est explicitement l'incarnation du mal, notamment grâce au vers: Satan ne peut-il pas s'être fait cardinal? Vigny suggérait ce lien avec le diable, dans Cinq-Mars, sans aller jusqu'au bout; Dumas l'inférait, sans évoquer l'occulte. Seul Hugo sera direct dans son idée. Par réfraction, Marion devenait angélique: tout ennemi d'un démon l'est de facto.

Hugo du reste chantera aussi un héros médiéval, mais non français: Frédéric Barberousse, dans Les Burgraves. Indice certain que les Français avaient un blocage avec leur Moyen-Âge propre.

Il était peut-être possible de chanter un héros païen de Paris, comme était Julien l'Apostat: Vigny s'y est employé, dans son méconnu Daphné, plutôt court et abstrait, mais contenant une belle scène néoplatonicienne insérant du merveilleux dans la vie de l'empereur initié qui a bâti le palais impérial dont est issu le Quartier latin. C'est un jalon fondamental, et peut-être que les écrits du grand Charles Duits, mais aussi d'André Breton, sont secrètement dans son droit fil. Mais de nouveau Vigny semble avoir reculé devant l'idée de réhabiliter massivement et glorieusement Julien. Dans ses écrits privés, il a eu de belles pages sur Clovis et ses guerriers à demi enchantés, mais cela n'a pas donné lieu non plus à une grande œuvre.

La crainte de lier l'individu à la divinité est sans doute en rapport avec le succès du marxisme, la nation seule étant supposée divine, et l'individu ne devant faire que la représenter - mécaniquement. On en a le tableau avec Michelet, qui faisait de Jeanne d'Arc non l'envoyée des anges, mais l'expression individualisée de la France, laquelle il faisait absolument divine. N'est-ce pas là, au fond, la suite du gallicanisme tendant à diviniser le monarque? Le catholicisme néomédiéval de la Savoie, de la Franche-Comté, de la Bourgogne (avec Aloysius Bertrand), était plus porté au merveilleux, dans la lignée d'un Dante.

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03/05/2018

Confins des déraisons (Perspectives pour la République, LII)

1.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Destin de l'elfe chu, dans lequel Ithälun m'a présenté le cheminement de la Terre dans l'espace cosmique d'une bien bizarre façon, m'annonçant que je pourrais revoir un elfe parti au Ciel si elle croisait de nouveau sa route!

Je n'étais pas bien sûr de comprendre ces paroles ésotériques; mais, en les prononçant, Ithälun avait un air serein que je me réjouissais de lui voir. L'ombre qui avait pesé sur son cœur, et avait noirci son visage depuis son arrivée et sa découverte d'Ornuln blessé, semblait s'être dissipée. À ce moment même, au nord, sous l'étoile polaire dont elle venait justement de parler et qui était apparue il y a peu, la lune fit son apparition, comme sortant d'une montagne qui bouchait l'horizon: elle obscurcit le signal chéri des nautes, et lança un éclat d'or, comme si, surgissant d'une porte ouverte dans la masse des montagnes assombries, elle me faisait un clin d'œil.

Le regard d'Ithälun se porta à sa rencontre, et elle sourit, comme si elle lui entendait dire des mots qu'elle comprenait. Son visage refléta son argent, et son œil brilla tout particulièrement, comme s'il contenait des flammes. De nouveau j'étais face à une vision fabuleuse, dont la beauté suffirait à briser le cœur de tous les incrédules, si elle leur venait brusquement dans sa nudité. Je craignis, moi-même, de m'effondrer sous le poids de l'émotion, notamment quand il me sembla que, entre la lune et les yeux d'Ithälun, un semblant d'arc-en-ciel un bref instant surgit. Mes genoux en tremblèrent, tant j'avais d'étonnement, et je sentais ma raison se dissoudre. Cela devenait une suite de visions de rêve perdant tout sens, et ne renvoyant qu'à ma folie.

Je sentis, alors, la main douce d'Ithälun se poser sur mon épaule, et je relevai les yeux, que j'avais baissés, submergé par une vague noire. Elle souriait, et ressemblait simplement à une très belle dame. La lune, à ma gauche, me parut normale, les montagnes aussi, tout comme les étoiles. Rien ne m'étonna plus, comme si, rasséréné par la main de la fée, je parvenais à voir les choses comme elle, sans m'étonner outre mesure d'un pays où je fusse né. Toutefois, il demeurait plus, en cette terre, qu'en un simple royaume étranger, où je fusse parti en vacances. Les choses, alors que la nuit s'épaississait, me semblaient briller d'un vague éclat propre, comme si l'idée qui les formait se voyait en transparence, ce qui, de nouveau, était propre à rendre fou un homme ordinaire, comme j'étais.

Suppliant, je regardai Ithälun dans les yeux, et elle me parut pleine de bienveillance. Un rayon doux en sortit et vint en moi. Alors les choses m'apparurent avec plus de calme, et de paix en mon cœur. Elles prirent une solidité normale - sans quitter pour autant leur éclat propre. Elles ne cessèrent pas de se manifester à moi comme étant d'un seul tenant, unitaires, et je sus que l'aide d'Ithälun me serait désormais absolument nécessaire, et qu'elle était le lien obligatoire entre moi et le monde qui m'entourait, elle m'y introduisait, en même temps qu'elle en était la gardienne. Elle avait le pouvoir, en effet, de chasser de moi les perceptions superfétatoires m'empêchant d'y voir clair, et de ramener en moi une vision harmonieuse des choses, et l'équilibre qui me laissait debout et mouvant sur cette terre étrange. Elle ne le faisait pas pour m'humilier, mais pour me protéger, bénie fût-elle!

(À suivre.)

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29/04/2018

J. R. R. Tolkien: en deçà du réalisme magique et de l'hallucination morbide

30412454_602906196741741_4613552817372659712_n.jpgJetant un œil, pour chercher une référence, dans le beau traité de J. R. R. Tolkien sur le Conte de fées, j'ai pu mesurer, par la relecture en diagonale, le génie de cet auteur, sa prodigieuse clairvoyance en matière de littérature.

Il évoque ce que la critique appelle souvent le réalisme magique, la faculté à s'émerveiller du quotidien en faisant comme si le connu était inconnu. Il cite Dickens et Chesterton. Il aurait pu citer, s'il les avait lues, les premières pages de La Chartreuse de Parme de Stendhal. Il admet que cela a une valeur, mais il en estime la puissance d'évocation inférieure à celle du merveilleux proprement dit, qui propose l'image de quelque chose de nouveau, sortie de l'âme de l'auteur. Il ne s'agit plus de ruse, de feinte - on ne fait plus comme si quelque chose de connu était inconnu -, on pénètre réellement, courageusement l'inconnu!

À l'inverse, il désavouait la fantaisie hallucinatoire qui n'avait aucune clarté, n'était pénétrée d'aucune raison, et l'appelait morbid delusion. On sait qu'il rejetait la poésie moderne comme étant telle - et même, souvent, le celtisme. L'excès de mystère finissait par brouiller la féerie vraie - et il affirmait que plus la raison imprégnait le merveilleux, plus grande était sa qualité. Il faut comprendre que, catholique romain - et au fond disciple de Thomas d'Aquin -, il estimait que la raison et l'imagination n'étaient absolument pas inconciliables, et que, même, le but de l'Art était de concilier les deux au suprême degré. Il voyait, en réalité, cette réussite surtout dans la poésie médiévale germanique.

barfield.jpgMême s'il était plus conservateur et plus conventionnel dans son inspiration, il avait en art des vues qui le rapprochaient de Rudolf Steiner. Il approuvait du reste la philosophie d'Owen Barfield, un des plus grands disciples anglais de celui-ci.

Steiner exigeait, peut-être, moins de clarté de l'artiste, acceptait davantage le mystère. Mais c'était affaire de sensibilité. Les vues fondamentales étaient les mêmes. Tolkien rendait davantage hommage aux anciens Romains, Steiner aux anciens Celtes; mais tous les deux regardaient l'ancien art allemand comme harmonieux, et pour les mêmes raisons.

Personnellement, je les approuve. On a trop oscillé, dans la France moderne, entre l'allégorisme abstrait et le surréalisme hallucinatoire. La littérature médiévale était plus équilibrée. Certains auteurs romantiques aussi, comme Hugo et Lamartine - ou d'autres moins connus, et ayant vécu dans des régions excentrées, tels Charles de Coster et Frédéric Mistral. Au vingtième siècle, de ce type, et partageant profondément les mêmes vues, est le grand Charles Duits, même s'il tirait plutôt vers le bizarre. Vers le rationalisme, mais restant imaginatif, il y eut surtout l'auteur de science-fiction Gérard Klein. Mais cet équilibre fut moins souvent trouvé qu'on ne le voudrait, le public et la critique s'amusant en général à préférer de futiles polarisations.

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27/04/2018

La création des Vengeurs (55)

(Dans le dernier volet de ce récit de voyage en Amérique singulier, je raconte ce que m'a dit - ou est censé m'avoir dit - Captain America crystal_ice_city_by_archiejacinto-d3h1jnl.jpgen personne: qu'il avait reçu, après la destruction du précédent, un nouveau corps de la part de sortes d'extraterrestres vivant dans les glaces de l'Arctique.)

Bien sûr, dans la cité des glaces, aux tours bleues, aux fenêtres vermeilles, aux portes d'or, il avait aussi appris à manier ses armes et ses membres, et même il s'était fait des amis, parmi les êtres qui y vivaient naturellement, avec lesquels il s'entraînait. Deux en particulier lui devinrent chers et proches. L'un était connu des hommes, quoiqu'il n'en eût jamais été un, ayant été vénéré comme un dieu de la foudre par les anciens peuples du nord, et étant intervenu parmi eux, pour les aider dans leurs nobles wallpaper-fantasy-sepik.jpgentreprises. Il n'avait point, certes, eu de père et de mère mortels, et c'est pourquoi John Stevens choisissait de l'appeler, auprès de moi, l'Homme de Foudre, comme si son corps n'avait été jamais fait que d'éclairs.

L'autre ami qu'il s'était fait était, aux yeux humains, un être fait de feu brillant, et entouré, pour agir dans l'atmosphère terrestre, d'une sorte de corps métallique doré et vermeil, fluide mais ayant l'apparence d'une armure, quoiqu'une armure vivante, et jetant des feux, et volant dans les airs. Sa science des forces de l'air était sans limite, et il les contrôlait grâce à ses connaissances, les voyant comme des êtres auxquels il commandait par la pensée. Il avait, dans son corps de lumière, des rayons d'étoiles, qui se cristallisaient en nœuds étincelants, et ils signalaient sa haute origine. L'Homme de Foudre était davantage lié à la Terre, et son pouvoir sur les éléments était plus direct, relevant davantage de l'instinct: sa force était plus grande, mais sa sagesse moins étendue, et ce qu'il perdait en science, il le gagnait par sa fougue. Il était un souffle ardent, traversé de fulgurations, quand l'autre était une brume lumineuse, habitée par des étoiles flottantes et se mouvant comme celles du ciel. Tous deux marvel-iron-man-fan-art.jpgétaient en un sens divins, et admirables. Leur bonté était réelle, et John Stevens les aimait d'un amour sincère et sans limites.

Avec eux, et quelques autres bons amis qu'ils avaient, il eut l'idée de constituer une équipe, afin de l'aider dans la mission qu'il avait reçue, de venir en aide aux mortels ses anciens congénères, de lutter en leur faveur contre les êtres surhumains qui, venus des étoiles, les tourmentaient et les réduisaient en esclavage pour leur propre gloire. Ces méchants étaient de la même race, pour ainsi dire, que l'Homme de Foudre et le Chevalier d'Or, comme on nommera son autre ami proche. Mais ils n'avaient pas leur bonté, et ne cherchaient qu'à nuire aux hommes pour servir leurs propres intérêts. On avait sauvé John Stevens des glaces afin qu'il acquière le pouvoir de les combattre et d'aider les mortels ses anciens frères.

On l'avait autorisé à requérir dans ce but des habitants de la cité fabuleuse où il avait été soigné, s'ils donnaient leur accord. Et ainsi se créa la noble équipe des Veilleurs - ou, comme le disent les comics, des Vengeurs. Captain America en était le chef, quoiqu'il ne fût pas le plus puissant d'entre eux, car il avait au cœur la plus ardente volonté de venir en aide aux êtres humains, auxquels il s'assimilait encore. Plus qu'aucun autre dans l'équipe, il connaissait les voies des hommes, et pouvait juger du bien et du mal parmi eux, sachant comment et où agir.

(À suivre.)

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25/04/2018

David Lynch et la providence protectrice

Screen_Shot_2017_05_21_at_7.04.02_PM.0.png.jpgIl y a, dans Twin Peaks: The Return, un motif sublime, au début bizarre, mais qui, finalement, est rempli d'une poésie infinie, et qui est constitué par les protections spéciales dont bénéficie Dale Cooper, quand il revient du monde spirituel sous l'identité d'un certain Dougie Jones. Il est alors comme enfermé au fond de son corps, et sa conscience ne parvient pas à s'éveiller: il est complètement idiot.

Mais il est pur et innocent et une sorte d'ange gardien, à l'allure d'un manchot borgne, depuis le monde des esprits l'aide et le guide. Il lui apparaît, parfois, lui fait signe. Et d'autres fois, ce secours providentiel se manifeste par des flammes, des lumières, et soudain, des points brillants sur des dossiers d'assurance que son patron lui a ordonné de remplir alors qu'il n'y comprend goutte, attirent son attention et le portent à créer des dessins singuliers. Or, ce patron, en les contemplant, découvre des malversations, résout des problèmes, et Dougie Jones devient son employé idéal. Le moment où, sur les feuilles, apparaissent les points lumineux est sublime, et ces points ont réellement quelque chose d'angélique.

Auparavant, Dougie Jones était entré dans une salle de jeu, et de petits êtres de flamme avaient brillé au-dessus des machines à sous prêtes à porter chance: guidé comme un automate doué d'un début de volonté, il mettait des pièces - et gagnait systématiquement le gros lot. Cela permettait à sa femme de payer une dette contractée twin-peaks_Suzanne-Tenner_SHOWTIME-copy-1-900x580.jpgpar le précédent Dougie Jones, et d'échapper aux mafieux qui voulaient se venger sur lui qu'il n'ait pas pu payer les intérêts.

Ainsi, les anges, tels qu'ils apparaissaient dans Twin Peaks: Fire Walk With Me, n'étaient pas présents dans cette troisième saison, mais des signes féeriques les remplaçaient, plus discrets, plus légers, mais pas moins porteurs, peut-être, de force merveilleuse.

Le plus étrange était qu'une fois revenu à lui-même, Dale Cooper devenait le maître des êtres mystérieux qui l'avaient protégé de leur propre initiative, et leur demandait de lui permettre de voyager dans le temps - et de devenir, à son tour, une sorte d'ange énigmatique. Il ne parvient pas exactement, ce faisant, à sauver Laura Palmer, qu'il veut aller chercher avant sa mort: la destinée de celle-ci apparemment ne l'y autorise pas, mais il n'en prend pas moins, brièvement, l'air d'un divin héros. L'action en est relancée, et en même temps on sort de l'illusion, de la mythologie, pour retourner à la question intime, et morale: le problème reste la passion exercée par Laura Palmer, après sa mort, sur Dale Cooper. Il est obsédé par elle. Il doit en quelque sorte s'en libérer. Comme il n'y parvient pas, la dernière image, qui le rend manifeste, a des échos tragiques. Tout se mêle, d'une façon profondément belle.

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21/04/2018

Poètes d'Irlande

irlande.jpgComptant me rendre en Irlande, j'ai scruté un recueil de photographies et de poèmes appelé L'Irlande des poètes, d'un certain Jean-Pierre Duval.

Ses images sont belles, et donnent envie de visiter. Mais j'ai été surtout été intrigué par les poèmes, publiés avec une traduction et dont les auteurs reconnus sont tous irlandais. Assez récents, ils créent une atmosphère plutôt mélancolique, ruminant le passé fabuleux - les fées, les ancêtres, la mort. La figure dominante est bien sûr l'inévitable Yeats, qui évoque tristement le royaume immortel comme ayant été proscrit de l'espace humain – et comme n'ayant jamais pu s'imposer au réel.

J'ai lu des universitaires spécialistes de l'ancienne littérature celtique qui critiquaient cette image donnée à la mythologie irlandaise par Yeats - dont il faut avouer qu'il a un air plaintif qui n'existe pas spécialement dans les vieux textes. Même le christianisme n'est pas vécu de façon douloureuse par les anciens auteurs, le Christ étant simplement intégré à l'ensemble des divinités - jusqu'à, certes, les éclipser, mais sans regrets particuliers chez ceux qui ont vécu cette évolution. Ils racontent même que leur roi légendaire, le célèbre Conchobar, prit fait et cause pour le Fils du Dieu Vivant dès qu'il entendit dire qu'on l'avait crucifié, et qu'il fut un des premiers Irlandais à se convertir.

Naturellement, ces récits mythologiques en prose ont été rédigés par des clercs, eux seuls maîtrisant l'écriture. Mais on peut faire remarquer que leur état ne les empêche pas d'évoquer des divinités païennes. On trouve même des fées se dressant contre les druides et leur annonçant la venue du Christ qui les abattra, eux et leurs mauvaises pensées! La conversion au christianisme a rejeté les druides comme étant de faux mages, mais pas les immortels, simplement placés sous la coupe du Christ – devenant, si on peut dire, des anges.

Cela apparaît également dans des christianisations de voyages dans les îles enchantées. Beaucoup le ressentent comme une forme d'usurpation, ou de christianisation superficielle, mais cela correspond en profondeur à ce que pensaient les religieux irlandais, ils procédaient consciemment de cette façon: pour eux st_brendan.jpgles elfes étaient des anges entraînés malgré eux vers la Terre et cherchant à aider les hommes pour se racheter. C'est dit explicitement dans la Nauigatio sancti Brendani: il est question d'oiseaux parlants attirés vers le bas lors de la chute de l'ange rebelle sans qu'individuellement ils aient fauté, et cherchant à rentrer en grâce auprès du vrai Dieu en secourant les moines.

Cette idée est sans doute typiquement irlandaise, et elle a resurgi à l'époque romantique. C'est tout le sens de la mythologie de Tolkien, mais le rachat de l'ange tombé existait déjà chez Lamartine, et le Savoisien Maurice Dantand a explicitement lié ces anges pouvant être sauvés aux dieux du paganisme, dans L'Olympe disparu, les opposant aux démons soumis à Satan qui eux ne peuvent pas rentrer au Ciel, et ne le pourront jamais.

Je suis donc un peu sceptique, quand je lis les poètes qui pleurent les elfes partis ou que le réel n'accueille pas, il me semble que Yeats exagérait.

Cela me rappelle Teilhard de Chardin critiquant le désespoir de Bernanos déguisé en nostalgie catholique: lui voyait, dans l'esprit des éléments, le reflet du Christ évoluteur! Il ne tient qu'à tout à chacun de déceler, dans l'Évolution, les fées qui agissent - aurait-il pu dire s'il s'était mêlé de poésie. C'est un peu ce qu'on a dans la science-fiction, du reste.

09:49 Publié dans Littérature & folklore, Poésie, Voyage en Irlande, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

19/04/2018

Degolio CXIX: la grotte aux Gargouilles

29026495_314001499123653_4211342921242247168_n.jpgDans le dernier épisode de cette fastueuse série, nous avons assisté à la blessure du Génie d'or, reçue d'une gargouille et transmise à son alter ego humain, qui en guérit et tira de la fierté de sa cicatrice.

Il se demanda quand le Génie d'or verrait opportun de partir en chasse contre la gargouille marquée de son signe vert, et fut impatient qu'il le décidât. Il se concentra en lui-même, tâcha de s'adresser à distance au Génie d'or et de l'interroger à ce sujet. D'abord, ce fut en vain, et il ne reçut aucune réponse. Mais soudain une voix se fit jour en lui, qui ressemblait à la sienne mais s'adressait à lui comme s'il était quelqu'un d'autre.  Or, elle disait: N'attendons plus. Ce sera ce soir! Ce sera maintenant! Et la brume bleue et scintillante sortit du corps de Jean Levau, et se matérialisa devant lui en Génie d'or!

Celui-ci dit - de sa voix lointaine et sourde, et comme sortie d'un rêve: Tu seras bientôt prêt à distinguer mes traits dans la lumière qui est sous mon heaume, Jean! Car ton cœur maintenant s'ennoblit à toute allure, il développe chaque jour son éclat, et efface chaque jour, ou presque, une tache qui l'empêche de rayonner; tu ne le vois pas, mais tes yeux en prennent un feu nouveau, propre à te faire distinguer de plus en plus de choses, au sein de l'Invisible! Car tu dois le savoir, le pouvoir d'y voir quelque chose n'est pas comme celui de voir le monde physique; celui-ci te vient sans que tu aies rien à faire, mais, pour percer le voile de l'Inconnu, il faut que ton âme s'arme et éclaire elle-même le pan caché de l'existence. Tu ne peux recevoir passivement des révélations, ou elles seraient des tromperies du Malin; ce sont tes vertus qui, faisant de ton cœur une nouvelle étoile, me donnent du pouvoir, certes, mais te donnent aussi celui de me distinguer, tel que je suis vraiment!

Mais il n'est plus temps de s'adonner à de longues discussions. L'heure est grave. Il m'a été révélé, pendant ton sommeil, que Fantômas s'était entouré d'une nuée de gargouilles, dans une grotte sous la Seine, qu'après avoir royalchambersofbrahmajackkirbyargo8uraosidflkjalskd1.jpgéveillé de leur tombeau de nombreuses créatures confinées là par les elfes du temps jadis - dont en vérité j'étais -, il leur avait créé un abri, et donné le pouvoir de se répandre parmi les hommes, en forgeant des copies de leurs corps, et en se cachant sous ce vêtement. Pendant ce temps, les mortels dont ils volaient l'identité étaient enfermés dans leur caverne, enclos dans des boîtes de fer, et ils souffraient le martyre.

On ne peut guère les plaindre, car ils ont provoqué eux-mêmes leur perte: séduits par Fantômas, trompés par ses mensonges, ils se sont persuadés qu'ils pourraient renforcer leurs facultés en suivant ses suppôts jusque dans cette caverne, qu'il appelait un lieu de métamorphose. Il leur promettait, par des rituels spéciaux, de devenir tels que des surhommes. Et un un sens, c'était vrai: les Gobelins qui ont pris leur place sont à présent des chefs parmi les Hommes, et, même sous leur apparence anodine, ils déploient une force énorme, et sont doués de prescience et apparaissent aux autres comme de véritables mages. Or, ces corps copiés, ce que les mortels appelleraient des clones, entretiennent un lien avec leurs originaux, qui font que les hommes dont on a volé l'identité les voient agir; mais c'est comme à l'extérieur d'eux-mêmes: ils sont les spectateurs passifs de leur action. Un autre être les anime pour eux, et leur peine est profonde, de s'en apercevoir, et de saisir l'ampleur de la tromperie dont ils ont été victimes!

Mais il est temps, ô cher lecteur, de laisser pour le prochain épisode les explications supplémentaires du Génie d'or, et l'annonce de son plan pour conquérir la caverne maudite de Fantômas, s'étendant sous la Seine où fut jadis enfermé le peuple des gargouilles par les bons génies de Paris - par les elfes de l'Île de France, bénis soient-ils!

09:12 Publié dans Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook