29/12/2016

Le Père Noël prisonnier de la tour Eiffel (conte du 25 décembre, épisode III)

12687780_10201298354496995_5930964790228778625_n.jpg(Suite de l'épisode précédent. Le démon Abbedon de la tour Eiffel parle.)

Il dit: « Cessons de nous envoyer des rayons de feu à la figure, ange de la liberté. Ta prétention doit être matée par un combat rapproché, aux poings. » L'Homme-Météore répondit: « Ton orgueil, et ton excessive foi en ta force, sont si manifestes que c'est bien eux que les dieux voudront châtier, tandis que moi, je ne fais qu'accomplir la mission qu'ils m'ont confiée, et défendre la liberté du Père Noël, de saint Nicolas, de se rendre sur tous les toits de Paris où il est le bienvenu.

- Pauvre fat! » s'écria Abbedon, et il se jeta sur l'Homme-Météore, qui s'était approché, et posé sur la même poutrelle que lui.

Le combat fut terrible. Les coups de poing et de pied s'échangèrent à la vitesse de l'éclair, et la tour tremblait, sous le choc terrible de leur rencontre. Pressés l'un contre l'autre, semblables à de farouches boxeurs, ils s'envoyaient des coups à fendre les montagnes, des directs, des crochets et des uppercuts à briser la mâchoire d'un gnou. Prenant du recul, ils se tapèrent de leurs pieds rendus pareils à des marteaux, et de face ou de côté, chassés ou fouettés, ces pieds virevoltaient, de telle sorte que l'on ne sait pas si les héros n'étaient pas suspendus dans l'air, tant ils semblaient n'avoir nul besoin de se poser sur l'élément solide.

Le corps d'acier de l'un, l'armure d'or et de titane de l'autre étaient meurtris, fendus, enfoncés par la violence de ces coups. Si rudes étaient ceux-ci qu'ils furent envoyés à plusieurs reprises au-delà de la tour par leur adversaire; mais inlassablement, comme ils pouvaient voler, ils revenaient, et la bataille recommençait, sous le chapeau de la tour. Celle-ci tremblait, on aurait cru qu'elle allait s'effondrer. Des éclairs jaillissaient, car les mains et les pieds des deux héros étaient remplis d'énergie, et elle en jaillissait comme malgré eux, décuplant leur force.

Du sang coula du nez d'Abbedon et de la bouche de l'Homme-Météore. Leurs bras étaient endoloris, leurs membres devinrent lourds. Mais ils n'arrêtèrent point ce combat.

À ce jeu, à vrai dire, Abbedon se montra rapidement plus fort que Robert Tardivel. Il possédait la puissance même des flots de la Seine, coulant entre ses deux rives. Elle lui avait été donnée par le géant son maître. Mais l'Homme-Météore était plus vif, et, plus souvent que son adversaire, il évitait ou Iron-man-vs.-super-skrull.jpgparait les coups, qui lui semblaient assez lents, tandis qu'Abbedon avait à peine le temps de voir les siens, et était plus souvent touché. L'Homme-Météore se baissait, bondissait de côté ou sautait en l'air, et, pareil à une étincelle virevoltante, il tournait autour du démon, de ses poings l'accablant au flanc, au dos, à la tête. Mais l'autre à un certain moment l'attrapa au pied avec sa queue, et lui asséna des coups terribles, une fois qu'il fut immobilisé et mis à portée par cette ruse. Cependant d'une frappe de son sceptre cosmique (qu'il avait rangé à sa ceinture pour mieux se battre aux poings, mais repris lorsque le démon l'avait saisi ainsi), il se dégagea, et put reprendre sa stratégie, d'être comme une vive guêpe autour de son ennemi.

On n'eût su dire qui allait l'emporter. Le Père Noël, navré de ce déchaînement de violence, espérait tout de même que le génie de la liberté vainquît le démon de la tour Eiffel; mais il n'osait rien dire. Il craignait, surtout, l'effondrement de la tour sous le poids des coups portés, et plaignait les hommes qui, ayant voulu la visiter en ce soir de Noël, étaient terrorisés par les tremblements de la tour oscillante, et se croyaient déjà morts. Ils ne savaient trop à quoi attribuer ces mouvement erratiques de la tour; au téléphone, ils hurlaient, gémissaient, pleuraient, évoquaient des vents d'altitude, une bombe d'un terroriste, peut-être, et annonçaient qu'ils ne seraient jamais revus de leurs proches. Certains enjoignaient à leurs interlocuteurs de rester calmes, mais eux-mêmes avaient l'air effarés, et leurs yeux anges-armee_article.jpgécarquillés étaient injectés de sang.

La tour se fût effondrée, sans doute, si sainte Geneviève, dépêchant son héraut, n'avait pas mis fin au pugilat atroce. À son appel, l'ombre lumineuse de saint Germain vint, suivi d'une troupe de guerriers célestes.

Ils approchaient sur un nuage luisant, et il sauta à son tour dans l'espace du combat, brandissant sa crosse, jetant une vive clarté de son bout gemmé. Les deux combattants furent un instant éblouis, et saint Germain en profita pour dire: « Arrêtez! Cela suffit! »

Aussitôt, trois anges vêtus d'armures dorées vinrent saisir le démon Abbedon aux bras et au cou, tandis qu'un quatrième prenait à l'épaule le génie de la liberté.

La suite n'est pas difficile à deviner. Abbedon fut sommé de relâcher immédiatement le Père Noël s'il ne voulait pas se voir à nouveau enchaîné à un édifice sacré, ou mis en cage au fond de la Seine, comme sainte Geneviève l'avait déjà fait originellement, pour l'empêcher de nuire. Il devait aussi promettre de ne plus jamais refaire un tel acte ni un autre semblable, vu que sa présence n'était que tolérée, parce que les Parisiens l'avaient, lui, en affection, qu'ils en fussent fous ou sages. (Eux aussi n'étaient-ils pas libres, et le génie de la liberté n'était-il pas là pour y veiller, et les défendre jusque dans leurs choix ambigus?)

Le démon commença par chercher à discuter, mais aux éclairs qui jaillirent des sourcils du saint protecteur de la France immortelle, il comprit que l'heure n'était pas à la plaisanterie. Il dut promettre, et agir en conséquence, relâchant saint Nicolas, qui, appelant à distance ses rennes, reprit aussitôt sa noble tâche en remerciant, pour leur secours, l'Homme-Météore et saint Germain, ainsi que sainte Geneviève, qui veillait - et en leur souhaitant bien du plaisir pour dompter et apprivoiser ce prince des gargouilles, ce démon insigne nourri de l'égoïsme humain, et des illusions de vieImage (12).jpg terrestre immortelle! Ses mots mordirent quelque peu la fierté d'Abbedon, mais il dut avaler cette couleuvre. N'était-elle pas, du reste, méritée?

En guise de bonne volonté, le démon de la tour Eiffel dut confier son fils en otage à saint Germain. On pensait qu'on pourrait l'élever dans la foi juste, et le tourner vers le bien, et lui faire trouver le secret de la technicité alliée à la beauté, des forces terrestres articulées avec les forces célestes! On le confia à l'Homme-Météore, qui en fit son second, et il devint un héros sous le nom curieux d'Ombre catholique. Il maniait les objets religieux comme si ce fût des armes, et dans ses mains les crucifix jetaient la foudre - surtout contre les vampires qui infestaient les égouts de Paris, en ce temps-là.

Quant à Abbedon, il parut se tenir tranquille mais, en secret, il préparait sa vengeance. À cette fin, il ravit une fée de la Bièvre, dont il comptait engendrer un héros qui se mettrait à son service, et cela créa beaucoup de conflits avec le dieu de la rivière, père de la fée. Mais il n'est pas temps d'en parler: ce sera pour une autre fois. Il suffit de dire que, une fois libre, le Père Noël put distribuer les cadeaux qu'espéraient les enfants qui croyaient à son existence et l'aimaient de tout leur cœur, béni soit-il!

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27/12/2016

Le Père Noël prisonnier de la tour Eiffel (conte du 25 Décembre, épisode II)

13133086_10201617262029484_9002527736360846094_n.jpg(Suite de l'épisode précédent.)

Comme il était le génie de la liberté, il n'acceptait pas un tel coup de force. Il se détacha de sa statue et, sous les traits dorés et vermeils de l'Homme-Météore, alias Robert Tardivel, il s'élança vers la tour Eiffel, bien décidé à délivrer saint Nicolas et à faire plier le méchant Abbedon.

Il demeura, flottant dans l'air comme un nuage, suspendu devant la tour, et se demanda où se cachait le démon, mais, sûr qu'il l'entendait, il le somma, à haute voix, et au nom du saint principe qu'il incarnait et de sainte Geneviève même, de libérer immédiatement le Père Noël, indûment mis aux fers par lui.

Aucune réponse d'abord ne lui parvint. Puis, soudain, un éclair rouge jaillit de la tour, et le frappa en pleine poitrine. Des étincelles jaillirent, mais son haubert doré tint bon: les écailles dont il était tissé ne se rompirent pas, sous la poussée du trait de feu. Le héros en fut seulement repoussé de quelques dizaines d'empans - soit une douzaine de mètres selon le système en cours.

Il resta quelques instants dans les airs, incertain, et Abbedon le démon, incontestablement l'auteur de cette attaque, pensa ne pas laisser l'Homme-Météore respirer, car un nouveau trait vermeil sortit d'entre les lames de fer croisées de l'édifice.

Cependant, le génie de la liberté, ramené à lui-même après un bref moment d'étourdissement, put l'éviter: il fit un saut de côté, maniant l'énergie dont était gonflée la pierre en forme de triangle qui ornait sa poitrine. Elle luisait, quand il volait, et obéissait à la moindre de ses injonctions; par elle pouvait-il vaincre la pesanteur, et dominer les vents.

Deux autres traits vermeils encore jaillirent du treillis de fer, mais ils ne l'atteignirent pas davantage.

Du court bâton d'or qu'il tenait à la main, et qu'emplissait une autre forme d'énergie cosmique, l'Homme-Météore fit à son tour partir un jet de feu concentré, teinté d'or, qui pénétra dans la tour par un interstice où le héros avait cru voir une ombre passer. Il entendit crier, et le démon se montra, car le voile d'invisibilité qu'il avait revêtu s'était déchiré: le trait l'avait atteint à l'épaule; le voile s'était dégrafé.

Son visage apparaissait, entre les tiges de fer, et on reconnaissait ses traits; car ils étaient ceux des gargouilles sculptées sur la cathédrale Notre-Dame. gargoyles_genesis__thales_3_by_benco42-d8vrpwk.jpgAvec ses cornes et sa queue luisantes, ses yeux globuleux et rouges, ses mains longues et crochues, ses ailes épaisses et noires, aisément était-il identifiable.

Qu'on ne s'y trompe pas. Son apparence n'était point gracieuse, mais il était doué d'une puissance qui le rendait presque beau: il se mouvait ainsi qu'une vivante machine, déroulant ses muscles comme des rouages, et sa peau, luisante, était dure comme du fer. Si on avait imaginé un robot qui eût pris vie et par surcroît fût doué d'une prodigieuse intelligente, il eût été pareil à lui, Abbedon!

Le génie de la liberté savait pourquoi il ressemblait tant à une des gargouilles de Notre-Dame: il en était une! Il était même le chef de toutes.

Jadis, on s'en souvient, sainte Geneviève les avait exorcisées, parce qu'elles avalaient, depuis l'eau de la Seine, des navires, des mortels. Elles y créaient des tourbillons - ou y étaient les tourbillons, leur âme. La gardienne de Paris les avait expulsées, lançant ses traits pour eux brûlants d'amour pur, et ils avaient dû sortir du flot d'émeraude; aussitôt, elle les avait enchaînées, et on les avait liées à la façade de Notre-Dame, afin qu'elles en constituent le ferment. Elles étaient condamnées à soutenir le saint édifice!

Néanmoins, la négligence des hommes avait laissé libres ces êtres, et de leurs formes il ne restait plus que l'ombre, la poussière qui s'était déposée sur leurs corps au cours des siècles: la dissolution de la foi, en l'être humain, avait fait cet office. Désormais les statues étaient pareilles à des coques vides, et les gargouilles elles-mêmes, comme êtres vivants, s'en étaient arrachées, et s'étaient répandues dans Paris.

D'abord faibles, elles prirent force et assurance grâce aux hommes qui leur vouaient un culte et leur faisaient des offrandes, souvent sans le savoir. Car elles détenaient des connaissances prodigieuses, que les êtres humains brûlaient de posséder. Elles connaissaient les matériaux de l'intérieur, savaient leurs degrés de résistance, d'instinct pouvaient les assembler pour édifier des tours énormes.

Elles se nourrirent des vœux des hommes, de leur énergie morale, de leurs idées - parfois de leur sang, quand des ouvriers mouraient pour que fussent bâties leurs constructions rêvées. Et ainsi Abbedon leur prince retrouva sa force antique, et inspira à Gustave Eiffel l'érection de la tour qui porte son nom.

Elle lui servirait de château, le protégeant contre les rayons du soleil et de la lune - pour lui autant de flèches: le treillis de fer tamisait leur lumière.

Dans cette sorte de gant énorme, la main qu'il était pouvait se glisser, et œuvrer.

La main de quel être? demandera-t-on. Cela restera un mystère. Mais Abbedon n'était bien qu'une main - que la main d'un géant.

Main consciente d'elle-même, mais main. Et la tour la revêtait, comme une résille élégante et fine. Le th.jpggéant inconnu pouvait par elle agir, libre des résistances venues d'en haut. Abbedon était son héraut. Il était sa main droite.

Sainte Geneviève n'avait pas rejeté Abbedon ni assiégé son château, parce que les Parisiens l'aimaient, et avaient besoin de lui. Il leur livrait des secrets pour rendre plus douce leur existence; c'était un don appréciable. Mais le génie de la liberté avait été chargé d'empêcher ce démon d'outrepasser ses droits, et le moment était venu d'accomplir cette mission: car si Abbedon était libre, lui-même, il n'avait aucunement le droit de priver le Père Noël de ses mouvements, ou d'empêcher les Parisiens qui le voulaient de lui rendre hommage.

La bataille devenait légitime. Peut-être que sainte Geneviève savait qu'il aurait lieu, et n'en attendait que l'occasion, persuadée qu'elle était que le démon ne saurait jamais rester à sa place, que sa nature était fondamentalement la présomption, l'orgueil! Mais peut-être exagérait-elle; on ne sait pas.

Le génie de la liberté, vêtu de son armure rouge et or, se jeta vers la tour Eiffel, et passa entre quatre lames de fer, au-dessus de la seconde plateforme; et il vit distinctement le Père Noël, ligoté à des tiges de fer par des liens de fer, tandis que le démon était debout sur une poutrelle. Il tenait en équilibre au-dessus du vide, mais cela ne lui posait aucun problème. Avec ses ailes, de toute façon, il pouvait voler.

(À suivre.)

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25/12/2016

Le Père Noël prisonnier de la tour Eiffel (conte du 25 Décembre, I)

Eiffel tower in Christmas.jpgOn m'a raconté que la nuit dernière, le Père Noël fut capturé par le démon de la tour Eiffel. En effet, il s'était approché d'un peu trop près, séduit par les lumières qui ornaient la fameuse tour de fer, ou alors ému parce qu'on l'avait éteinte pendant le siège meurtrier de la cité d'Alep, en Syrie: il pensait à tous les enfants qui souffraient, et surtout à ceux qui mouraient, et auxquels il ne pourrait pas apporter les cadeaux prévus.

Or, dans la tour Eiffel – on le sait peu, mais c'est vrai – vit depuis l'origine un démon, qui n'est pas forcément aussi mauvais qu'on pourrait croire, mais qui est quand même un démon. Il n'est pas aussi mauvais qu'on pourrait croire parce qu'il est le génie de la tour Eiffel: c'est lui qui a inspiré à Gustave le treillis de fer que constitue la tour, qui lui a confié les formules pour l'ériger. Il lui parlait à l'oreille, pendant qu'il regardait les yeux vides l'horizon de Paris depuis la colline de Chaillot. Plus tard, même, il rêva de lui. À son réveil, il fut émerveillé de sentir naître en lui les formules nécessaires à l'établissement de la structure.

Ayant passé un pacte inconscient avec lui, il put construire l'édifice fascinant, que peignirent les plus grands artistes, que visitèrent les touristes du monde entier, et qui reste le symbole d'une époque et d'un pays qui a fait triompher la science des matériaux.

La France aime les ouvrages d'art, elle a de grands ingénieurs, et le génie de la tour Eiffel a été inconsciemment regardé par un dieu par la plupart des Français - et même beaucoup d'étrangers -, et on lui a voué un culte, quoique sans le savoir: beaucoup d'offrandes lui ont été faites; on lui a beaucoup sacrifié.

Il est, assurément, l'ami des Parisiens, dont il a accru le bien-être - tant en faisant venir des touristes qu'en prêtant sa tour à la radiodiffusion; mais il n'est pas l'ami de tous Cosy-Santa-Claus-Christmas-Art-Desktop-Wallpaper.jpgles protecteurs secrets de Paris, et sainte Geneviève, dit-on, l'aime peu. Or, à son tour, ce démon ou génie de la tour Eiffel a une acrimonie particulière contre le Père Noël, dont il voudrait bien qu'il n'existât pas. Il en répand le bruit, à l'occasion.

Et lorsqu'il a vu saint Nicolas s'approcher d'un peu trop près de son exclusif domaine, nonobstant les motifs du patron des enfants - à la fois admiratif des ornements du démon, et touché par sa compassion à l'égard des enfants d'Alep -, il a jeté un filet de fer sur cet homme fait ange, puis l'a arraché à son traîneau, désormais sans direction. Les rennes se sont contentés de rentrer dans la base terrestre du Saint, au Pôle Nord. (Ne sentant plus l'être qui les dirigeait, ils n'avaient plus d'autre option.)

Le démon de la tour Eiffel, que l'on nomme Abbedon, entraîna son prisonnier dans le treillis de la tour même, et l'y enferma, tissant un sort qui l'empêchait de sortir. Il voulait, ainsi, convaincre les êtres humains qu'il n'existait pas, et qu'ils ne devaient se fier qu'à lui, lui offrir tous leurs prémices, lui vouer 12991013_1108568732547365_2813193460117243678_n.jpgtoutes leurs pensées, lui adresser toutes leurs prières, lui sacrifier toute la partie d'eux-mêmes réservée jadis au Père Noël. Peu lui importait qu'on fût sage et aimant durant l'année, qu'on respectât son père et sa mère, qu'on chérît ses enfants; il voulait avant tout que les hommes recherchassent l'efficacité pratique, et transformassent la tour Eiffel en vaisseau spatial propre à conquérir les cieux et à coloniser la planète Mars, afin que lui-même en devînt le maître secret! Que les enfants même ne rêvent que de machines sublimes, dirigées par le génie de l'avenir radieux! Qu'ils ne songent aucunement à toutes ces fumées, d'amour et de respect, et qu'ils chassent de leur esprit les fantaisies dangereuses par lesquelles les hommes, au lieu de s'unir pour le bien commun et la construction de machines utilisables par tous, se divisent sans fin en sectes sanguinaires! Oui, qu'ils percent le fantôme du Père Noël, et ne croient plus qu'en lui, Abbedon, seigneur secret de la tour Eiffel!

Espérant qu'on oublierait saint Nicolas et qu'il pourrait le laisser dépérir dans sa prison, il n'osait cependant le mettre à mort, craignant la réaction de sainte Geneviève, toujours officiellement patronne de Paris et amie personnelle du saint patron des enfants. Pour mieux faire oublier l'homme au capuchon pourpre, il se promit de multiplier les ornements dont son corps à la vue de tous se revêtait, et de manifester sa compassion à l'égard des malheureux, mais aussi de déployer sur ses membres les instruments d'une puissance nouvelle, rêvée jadis par les hommes, réalisée par lui. Il se mit au travail, et, pour atteindre son but, vola bien des c7ce8a2965e23d4a3d12726ecf45138c.jpgsecrets au Père Noël, obtenus sous la torture. Il lui subtilisa son art de se faire aimer des enfants, et aussi de nombreux cadeaux qu'il cachait sous sa robe, et qu'il distribua en son nom propre, à lui, Abbedon. Mais c'était pour mieux préparer l'avènement de son règne, plus fait de puissance brutale et de lourdeur physique que de beauté et d'amour.

Malheureusement, il y eut un autre génie qui ne l'entendit pas de cette oreille. Il épousa la cause de sainte Geneviève, dont les plaintes, lorsqu'elle avait vu ce qu'avait fait le démon de la tour Eiffel, lui étaient parvenues. Le génie de la liberté, car c'était lui, voyait pareillement saint Nicolas enfermé dans le treillis de la tour, étoile saisie dans un filet, clarté ternie par le fer terrestre. Il l'apercevait depuis sa colonne de Juillet, puisque sa demeure sur Terre est la statue dorée qui y est dressée. Ses yeux s'allumèrent, signe qu'il habitait pleinement cette noble effigie, et il fut mécontent de voir que le Père Noël était indûment empêché de remplir son office auprès des enfants de Paris, qui l'aimaient.

(À suivre.)

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21/12/2016

Le sens des Remparts

romulus_cesari.jpgLa Genève protestante avait quelque chose de l'ancienne Rome. On se souvient, peut-être, que celle-ci fut créée à partir d'un cercle magique tracé rituellement par son fondateur, Romulus. La cité était ainsi protégée des mauvais esprits qui infestaient la Nature et gardée par les dieux du Ciel, seuls à même d'imposer une règle juste à la Terre.

Le Romain Boèce l'exprima bien plus tard: le but secret des lois était de cristalliser, parmi les hommes, l'harmonie idéale des astres. Ainsi, depuis le Ciel, Jupiter, trônant au Capitole, privait de force Saturne, lié à la Terre. Celle-ci se soumettait à la Ville, et la raison urbaine, émanée des dieux, dirigeait la campagne environnante. L'agriculture romaine était réputée: elle était rigoureuse et rationnelle.

Jean Calvin était un grand admirateur de l'ancienne latinité. Il avait étudié Sénèque. Genève aspirait à la rigueur latine, et à l'indépendance face aux seigneurs féodaux, qui représentaient au fond la Nature, étaient pour ainsi dire du côté de Saturne. Les remparts genevois furent donc élevés. Au-delà, le chaos des croyances vieilles continuait, les superstitions. Si en deçà on croyait encore aux anges, c'était de façon très pure et rationnelle, conformément à ce qu'indiquait la Bible: l'ange était l'envoyé de Dieu, et n'avait que peu d'existence propre, de personnalité distincte. Il n'était pas comme ceux que peignait l'art baroque, mais une idée, un type.

On pourrait dire, néanmoins, que l'équilibre médiéval en fut rompu. Le principe rationnel, en se dégageant de la croyance, a fait déchoir celle-ci. Il ne faut que comparer, à cet égard, l'art religieux médiéval et l'art baroque. Ce n'est pas que je n'aime pas le second; il est fleuri. Mais il faut avouer qu'il n'a pas la noblesse des tableaux de Fra Angelico, ou d'autres Italiens anciens.

Cela n'a pas eu seulement de mauvais effets. Le principe rationnel se sentait oppressé dans les limites fixées par l'Église: pour se développer à son aise, il a dû s'en dégager et se protéger de remparts, afin que, y fermentant, il se purifie. De l'autre côté, si les lignes pures étaient abandonnées, l'imagination pouvait se donner libre cours, et connaître davantage de variété. C'est ainsi qu'on a reproché à François de Sales de 01-7.jpgcommuniquer au public profane les pratiques de visualisation des religieux, et de donner à tous la possibilité de créer l'image intérieure des anges. À terme, cela autorise à les concevoir en fées, en extraterrestres, en super-héros, en ce qu'on veut. Or, cela pose de nouveaux défis à l'intelligence - les anges étant connus.

Le romantisme fut le moment où les deux tendances tentèrent de se réunir. On voit ainsi Amiel développer, à partir de la pensée protestante, des imaginations magnifiques; et, de l'autre coté des remparts, le Thononais Maurice Dantand créer une conception grandiose unifiant les dieux de l'Olympe et les anges, regardant les premiers comme étant ceux qui, parmi les seconds, ont épousé les filles des hommes, et que mentionne la Bible. L'Annécien Jacques Replat établissait, lui, un rapport entre les anges et les fées. Et la Chambérienne Amélie Gex replaçait en patois du merveilleux dans l'histoire sainte.

Un rempart est parfois nécessaire; quand ce qui devait être développé sous sa protection l'a été pleinement, le moment est venu de l'abattre, comme, instinctivement, le comprit le romantique James Fazy, auteur d'un roman légendaire, et rempli de merveilleux local: il y avait parlé de saint Niton, protecteur du Léman et fondateur mythique du château d'Yvoire.

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19/12/2016

Yves & Ada Remy: Maison du Cygne

La-Maison-du-Cygne.jpgYves & Ada Remy sont un auteur connu surtout pour avoir produit un chef-d'œuvre de la fantasy francophone, Les Soldats de la mer (1968). Un monde parallèle, inspiré par la période napoléonienne, voit des hussards pénétrer des zones mystérieuses, pleines de brumes et de fantômes, et même les nymphes de la mer sont des réalités dans cet univers. Dommage que celui-ci soit fictif - qu'il le soit explicitement: cela le vide de sa substance. En soi, il est magnifique. Que l'action y soit lente, sans relief, est compensé par la brièveté des récits composant une mosaïque et dessinant ce monde peu à peu, en une belle chronique de l'Ailleurs.

J'avais depuis longtemps pour projet de lire les autres livres de cet auteur à deux têtes, et le second plus célèbre, La Maison du Cygne (1978), m'est tombé entre les mains. Je l'ai lu, et la conception en est grandiose, typique des années 1970, et comme un aboutissement: la science-fiction s'y fait mythologique, car il y est raconté que des entités extraterrestres, non pourvues de corps, contrôlent l'humanité et influencent son destin de façon cachée, en agissant dans le secret du corps astral - par le biais de l'inconscient. Ils prennent aussi un corps humain pour habiter la Terre et y guider des humains choisis, élus pour réformer l'humanité.

Ce tableau un peu paranoïaque fait appel à l'ésotérisme, et quand, l'autre jour, je me demandais si des liens avaient pu être établis entre l'évolutionnisme chrétien de Teilhard de Chardin et le surréalisme d'André Breton, je ne savais pas encore que cette Maison du Cygne apportait un début de réponse. Les extraterrestres y sont bien des Grands Transparents agissant au-dessous de la conscience pour favoriser l'Évolution sur Terre.

Le titre renvoie à une constellation présentée comme plutôt bonne, qui cherche à faire fraterniser les hommes, à faire triompher parmi eux l'idée collective. On reconnaît encore la tendance globalisante de Teilhard de Chardin, et même le communisme d'André Breton. Face au Cygne est la maison de l'Aigle, qui, championne du libéralisme, promeut l'individu avant tout. Mais, comme chez Teilhard, encore, cette opposition auteur09.jpgn'en est pas une, ultimement: car le gouvernement du monde alterne entre les deux Maisons, qui sont en fait d'accord, pour ainsi dire de mèche. C'est peut-être un peu trop calqué sur le système démocratique. Et les machines prennent peut-être un peu trop de place, même si elles apparaissent comme symboliques avant tout.

En outre, l'intrigue est plutôt pauvre, car elle est fondée sur la découverte progressive de ces mystères occultes, et on n'avance que lentement: le style un peu vague et abstrait peine à cristalliser les concepts. Il s'agit surtout de présenter un tableau fantasmatique et mythologique, et l'ensemble apparaît comme très intellectuel. Mais c'est quand même un grand livre, fascinant, et débouchant sur de vraies grandioses visions.

Yves et Ada Remy resteront comme les pionniers d'un genre.

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17/12/2016

Degolio XCVII: le chemin du Gouffre

Yvonne-Coomber-Wild-Thing-Painting-16821221.jpgDans le dernier épisode de cette fantastique geste, nous avons laissé le Génie d'or alors que, cherchant à rejoindre l'espace-temps laissé en arrière, il venait de passer une porte d'émeraude derrière laquelle se trouvait un étrange vieillard, qui le laissa passer, et un escalier, qu'il gravit.

Il parvint à un palier, et à une autre porte, qui était de rubis. Il la franchit à son tour, et vit devant lui un plateau, plein d'herbe et de fleurs brillantes. Personne n'y demeurait. Seuls quelques papillons, abeilles, mouches se voyaient. Un peu plus loin se dressaient des arbres; à peine quelques oiseaux y volaient. Une étrange clarté baignait les fleurs, ainsi que le haut des arbres.

Solcum traversa ce pré, et parvint à un rocher. Une arche le surmontait, gravée de signes que nul mortel n'eût su lire. Il regarda ces signes, et, silencieusement, le rocher s'écarta, laissant voir une porte. Il entra. Une odeur froide, mystérieuse, lui parvint. Il fit quelques pas, et se retrouva au bord d'un puits, dont le fond était noir.

Il s'y jeta, tenant au-dessus de lui son sceptre lumineux, qui freinait sa chute. L'émeraude en luisait, l'éclairant; mais le fond du puits ne se laissait pas voir: et la chute continua, sans fin.

Longtemps il descendit, et cela dura peut-être des éons. Mais le Génie d'or bénéficiait de la vie immortelle.

Dans cette obscurité, il croisa d'angoissantes ombres, qui en le traversant créa en lui du froid. Il souffrit sans mot dire cette épreuve.

L'ombre des siècles le pénétra, et il crut entendre des rires étouffés, ou des imprécations. Mais il n'en perdit pas confiance, et poursuivit sa descente. Lentement,936full-2001-a-space-odyssey-screenshot.jpg mais sûrement, il s'approchait du fond d'un gouffre.

Soudain, un tourbillon, le saisit, et il fut emporté, parmi divers débris, vers un point plus noir encore que le reste, que son sceptre ne parvenait pas à éclairer: cette bouche semblait boire la lumière qu'il projetait, et il en vit les dents affreuses. Il se laissa happer.

L'instant d'après, il était dans la loge qu'il connaissait bien pour être celle du corps de Jean Levau. Il était dans une sorte de cellule, à l'arrière de son corps, comme enfermé dans le cercle de ses gestes, dans ce cercle que certains qualifient d'aurique, et que trace l'ange. Il l'accompagnait. Et lorsqu'il voulait se matérialiser, il devait passer à travers son corps, et se tourner vers lui. Tel était son secret, pour se matérialiser dans la sphère terrestre. Cela demanderait encore d'autres explications, mais l'heure n'est point venue de les donner.

(Le lecteur pourra être surpris par l'identité de son alter ego: dans les épisodes précédents, il s'agissait de Charles de Gaulle. Avouons-le: c'était une erreur. En réalité, le corps qui l'accueillait était celui d'un certain Jean Levau, contemporain de Charles de Gaulle et partageant avec lui bien des vues, d'où la confusion; mais Jean Levau n'était pas un homme important, et faisait peu de politique: il était correcteur dans un grand quotidien parisien que nous ne nommerons pas.)

Sur ces mots, ô lecteur, il faut laisser ici cet épisode noble et beau, et renvoyer au prochain pour observer le réveil de Jean Levau, et son retour à la vie normale.

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13/12/2016

Henri Michaux et le monde élémentaire

Henri-michaux-Ailleurs.gifJ'ai lu un recueil de trois textes de Henri Michaux (1899-1984) dans lesquels il évoque un autre pays, Ailleurs (1948), publié chez Gallimard, et il était très intéressant, car Michaux livre la vision détaillée d'un monde d'ordre élémentaire, vide de divinité céleste, mais quand même magique.

Il y a des divinités obscures dont les yeux brillent, comme chez Robert E. Howard, et, dans Au Pays de la Magie, le second texte, beaucoup de traits font penser à J. R. R. Tolkien, à ses hobbits et à ses elfes, car les gens de ce pays ont des pouvoirs spéciaux et des mœurs curieuses, et certains passages, très beaux, touchent au merveilleux.

Le narrateur se dit gardé dans ce royaume par un dénommé Karna; or, se sentant revenir vers le monde humain, il l'appelait, mais celui-ci avait beau allonger ses pas et les accélérer, il ne parvenait pas à le rejoindre, ni même à l'approcher. En vain recourt-il à la magie dont il dispose, il ne peut lutter contre l'autre magie à l'œuvre, et se trouve balayé par un vent de côté au moment où, ouvrant les bras, il pense être sur le point de ramener à lui le narrateur. Celui-ci s'est retrouvé, du coup, dans le monde ordinaire.

Cela crée une forme de morale, dans le sens où ce monde est plus beau que le nôtre, plus fascinant. Morale de poète, car en soi, l'éthique des êtres magiques est diffuse, et il reste désespérant d'atteindre un monde autre et de n'y déceler aucune direction pour l'âme.

Le troisième texte, Ici, Poddema, est le plus sinistre, car les habitants se partagent en deux groupes, dont l'un, esclave de l'autre, est rivé à des pots où les individus sont nés: car on les a produits artificiellement, de cette façon. Or, ceux-là sont effroyables, et peuvent avaler d'un coup ceux qui, ne se méfiant pas suffisamment, s'approchent trop des pots.

Des géants y sont de gros vers visqueux avec d'énormes yeux, et, pour le coup, plus qu'à Tolkien Michaux fait penser à Lovecraft. Il a perdu toute vision lumineuse et sympathique de ce monde autre, qui lui apparaît à 181-111121112928.jpgprésent comme abominable, et qui est mêlé à des artifices mécaniques rappelant la science-fiction.

Le lien avec Lovecraft est également sensible dans la composition, car chez les deux écrivains les actions ne consistent qu'à découvrir progressivement l'autre monde. Cela se fait néanmoins d'une façon plus dramatique chez l'Américain, qui d'ailleurs va plus loin, et met ses personnages face à de plus hautes entités. Michaux par ailleurs ne donne pas une vue d'ensemble très nette, de son univers. Il le découvre morceau par morceau, et sans que son être profond soit impliqué. Cette absence de dramatisation nuit un peu à ses tableaux, et justifie peut-être que ce texte soit paru dans une collection de poésie. Mais ce n'est pas en vers. Il s'agit de prose descriptive.

Cela dit, à côté d'André Pieyre de Mandiargues, Henri Michaux est l'un des rares qui, en français, aient donné un aperçu d'un autre monde cohérent et étrange, respirant le merveilleux ou l'horreur.

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11/12/2016

Le voyage enchanté (Perspectives pour la République, XXII)

impressionism-flowers-dreaming-of-spring-kathy-symonds.jpgCe texte fait suite à celui appelé Départ pour l'Ultime Colline, dans lequel je raconte être parti avec une immortelle dans une voiture volante vers une mystérieuse Ultime Colline, et avoir cru rêver, tant mes sensations étaient pures.

Mais Ithälun me parla. Elle me demanda ce que je pensais de ce vol léger dans la voiture des bons génies de Paris. Et ce disant, elle semblait se moquer, ou du moins badiner. Je m'en étonnai: je n'avais pas pensé qu'elle pût adopter ce ton. Elle m'avait paru si grave!

Je lui répondis que je le trouvais exquis. Que jamais, parmi les hommes mortels, en voyageant dans l'une de leurs machines, je n'avais éprouvé une telle impression de bien-être.

Elle rit, et je renchéris, car quand je commence à parler, je suis de ceux qui ont du mal à s'arrêter et à laisser aux autres le temps de songer à une réponse. Je déclarai que c'était comme un rêve, et que je me sentais non comme quand j'étais dans une voiture ou un avion, mais comme quand, étant petit, je m'imaginais qu'on devait être dans les belles voitures et les beaux avions que je voyais passer sur les routes et dans le ciel!

Elle rit encore, l'idée lui paraissant peut-être ingénieuse, mais je la vis rester silencieuse, et je me rendis compte qu'elle avait peut-être voulu engager un dialogue, et que mes remarques successives l'avaient découragée de continuer. Au moment où je commençais à m'en vouloir bêtement d'avoir fait cette sorte de blague sur la naïveté des enfants face aux machines, elle reprit la parole: « Tends la main, me dit-elle. Touche le capot, ou ce que tu appelleras à ta guise, et qui se trouve devant toi. » Je m'exécutai, sans mot dire.

Ce que j'avais pris pour une carrosserie métallique était curieusement chaud, tendre et palpitant. Je retirai ma main. « Comment est-ce possible ? » questionnai-je. Elle rit encore. Mais elle ne répondit pas, et je continuai : « S'agit-il d'un animal ? » Ithälun fit « Non » de la tête.

« Pas vraiment », dit-elle à haute voix. « Ou bien d'un être qui est comme un animal, mais n'a point de corps. Cette voiture lui sert de corps. Nous la lui faisons, et il accepte d'y entrer. Ou plus exactement, un groupe d'êtres de cette nature accepte d'y entrer, et d'y agir de concert, dirigé par l'un d'eux, qui relaie nos ordres. C'est un mystère, pour vous autres hommes. Mais il en est ainsi. »

Je ne pus rien ajouter. Je ne pus que m'étonner. Je remis la main sur le capot, et il me parut souple et tiède, non de la chaleur dont s'emplit le capot d'une voiture en marche, mais d'une chaleur douce, semblable à celle d'un corps d'homme. « C'est prodigieux, murmurai-je.

- Oui », fit Ithälun.

Nous continuâmes à avancer. Je m'intéressai au paysage. Il devenait curieux. Les collines étaient de plus en plus hautes et abruptes, se changeant peu à peu en montagnes. Des lacs parsemaient les combes. Des rivières merveilleuses ondulaient, lentes et brillantes, parmi les fleurs. Mais ce qui m'étonna, et que je n'avais pas vu de loin, était les couleurs des pentes. À cause, naturellement, des fleurs, et de leur nombre, elles prenaient des teintes irréelles. Elles étaient jaunes, rouges, violettes, bleues, et, de loin, j'avais le sentiment de voyager le long de champs de rubis, d'améthystes, de béryls, de diamants, de saphirs.

Je me demandai du reste si c'était bien les fleurs qui donnaient à ces collines cet aspect, car elles luisaient comme si elles étaient réellement faites de ces gemmes. Mais de l'herbe s'y voyait, également, et des rivières rapides, parfois des torrents, et même des cascades se jetant de rochers. Aspergeant l'air de gouttelettes luisantes, leurs eaux se fondaient dans les lacs des combes que nous surplombions. Or, elles paraissaient emporter des reflets de ces pierres précieuses que j'ai évoquées: de fins éclats colorés paraissaient tomber avec elles dans les lacs, avant de disparaître, ainsi que les étincelles d'un feu.

(À suivre.)

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09/12/2016

Jean-Pierre Dionnet & le dix-septième exterminateur

Couv_292073.jpgJean-Pierre Dionnet, le célèbre fondateur de Métal Hurlant, l'auteur de plusieurs bandes dessinées marquantes, vient de rééditer, en un volume (chez Casterman), les histoires jadis parues en plusieurs d'Exterminateur 17, dessinées par Bilal et Baranko. L'idée de départ m'a beaucoup plu. Il s'agit d'un androïde dans lequel l'esprit de son créateur se réfugie quand, ayant atteint le seuil ultime de la vieillesse, il meurt. Ainsi cet androïde figure-t-il le corps glorieux de la religion chrétienne. C'est le corps sublime, immortel, que l'homme est censé se créer par sa science.

À vrai dire, il était surtout censé le créer par sa vertu, qui devait mettre en œuvre les processus alchimiques par lesquels la chose se réaliserait d'elle-même. Comme les chrétiens traditionnels voulaient surtout qu'on pratiquât cette vertu, ils finirent par qualifier ce corps de pure grâce, livrée inexplicablement par la divinité. Les alchimistes voulurent en percer le secret, et, peut-être, le bâtir sans avoir à se fatiguer, sans avoir à exercer des vertus difficiles à atteindre.

Chez les alchimistes, ce n'était pas net, car les vertus morales chez eux étaient une réalité qu'on retrouvait dans les éléments, et il s'agissait, dans leur esprit, d'unir les deux. Mais chez les chimistes, pour ainsi dire, il est net que la vertu fut réduite à la science abstraite, à la connaissance théorique. Ainsi est née la science-fiction. Elle prévoyait de conquérir les merveilles promises par la religion au moyen de la seule science, regardée comme vertueuse en soi. Isaac Asimov, par exemple, estimait que les scientifiques étaient des hommes vertueux par excellence, et que leur méthode les empêchait d'être malhonnêtes.

Personnellement, j'ai des doutes, mais j'apprécie la nudité de la figure chez Jean-Pierre Dionnet, et, surtout, que la migration de l'âme d'un mort rappelle le mythe chrétien. Souvent, la science-fiction fait transporter cette âme par des fils électrifiés, ou n'explique pas comment est apparue l'âme du robot. Mais Dionnet a voulu conserver une part de mythe. À cet égard, il rappelle les scénaristes de la compagnie Marvel, en particulier Roy Thomas lorsqu'il créa le personnage de la Vision: cet androïde aux fabuleux pouvoirs et au costume hiératique abritait l'âme d'un super-héros mort.

Il restait ensuite, à Dionnet, à montrer comment cet être a des pouvoirs fabuleux et exerce la justice. C'est assez réussi, et les scènes d'action sont belles, Enki Bilal - E 17 Foto 1.jpgfaisant sortir des rayons de feu des yeux, des mains, de la bouche de l'Exterminateur 17, et le faisant se battre avec grâce, donnant des coups de pied et de poing comme un artiste martial peut le faire. Le hiératisme est symbolisé par une bure de moine. Les couleurs et les symboles ne sont pas pratiqués comme dans les comics, mais l'androïde céleste vit quand même dans une sorte de temple.

J'ai beaucoup aimé cet album, même si les méchants m'ont paru avoir des idées compliquées, un peu comme chez Alan Moore. L'atmosphère française, portée à l'intellectualisme, donne de la noblesse à l'ensemble. Elle lui donne aussi une forme d'évanescence.

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05/12/2016

Libre concurrence des symboles

Fidel_Castro_operer_237035a.jpgUn jour, j'ai entendu une femme politique énoncer que pour faire parler la République française au cœur de la jeunesse, il fallait déjà que les hommes politiques qui l'incarnent soient des exemples, puissent faire rêver. Ce culte de la personnalité m'a rappelé ce que la France doit encore à la royauté, ou ce que la République française doit aux républiques démocratiques telles que Cuba. Attendre que l'homme politique fasse converger sur lui les aspirations au merveilleux a quelque chose de comique, de mon point de vue. Car je n'admire que les poètes, et ne me voue qu'aux anges.

Sans doute, quand Victor Hugo brandissait le poète-mage, il ne comprenait pas pourquoi le peuple se soumettait à Napoléon III, qui n'aurait dû faire rêver personne. Ce qui fait rêver le peuple, dans la politique, ce n'est pas l'exemplarité, c'est la puissance, l'autorité. Or, il ne va pas de soi que la puissance aille de pair avec la moralité. Le prétendre ressortit à la croyance magique, au culte des empereurs romains, mis à bas par le christianisme et son culte des saints sans pouvoir terrestre.

On peut me faire remarquer que la jeunesse, faute d'idoles dans la sphère politique, se tourne vers des figures religieuses charismatiques, qui elles aussi allient l'apparence de sainteté à la puissance terrestre. Mais au fond on est prompt à attribuer des prérogatives magiques à ceux qui ont une vraie autorité. Charles de Gaulle, dans Le Fil de l'épée, disait que l'autorité s'obtenait par le mystère qu'on créait sur soi: il fallait être hiératique, et ne pas trop parler, laisser planer l'incertitude; apparaître comme une énigme.

Néanmoins, plus l'humanité grandira, mûrira, plus elle s'apercevra que la politique ne crée qu'un mystère illusoire, et que sa puissance l'est aussi. La crise politique en France vient-elle de cette prise de conscience? On veut accuser les personnes; mais l'athéisme intégral dit bien que même l'aura de l'homme politique auquel on voue un culte est un mensonge. L'athéisme intégral a fait preuve de cynisme contre Fidel Castro, contre Staline, contre Mao, contre les grands chefs athées qui voulaient qu'on n'adorât qu'eux.

Pourtant, le culte sourd de l'État existe encore, dans les sphères intellectuelles; mais il n'a plus la même ferveur. Et s'il se traduit dans les classes populaires par l'attente du Chef qui incarnera la force divine de cet 11062257_668283196642376_2543648997004242103_n.jpgÉtat, une sorte de langueur s'est emparée de tous, qui fait douter que ce merveilleux puisse même se cristalliser dans l'État, ou son Chef.

Pour moi, il est évident que, au-delà des formes extérieures, il faut rebâtir une mythologie, faire de Marianne une vraie entité cosmique, et assimiler la Liberté, l'Égalité et la Fraternité aux fées qui parlent en silence au cœur de l'homme. Le matérialisme intégral a cet avantage de mettre à nu les hommes-dieux, et de les montrer seulement hommes; mais l'âme en attente de merveilleux doit se réorienter vers le seul espace où elle puisse trouver une butée: celui de l'Invisible, tel qu'il agit dans les âmes, au-dessous de la conscience. Les valeurs de la République y trouvent une solidité, une substance.

Et dès lors, la mythologie républicaine pourra rivaliser avec celles des vieilles religions, mais en portant d'autres valeurs, plus modernes, plus émancipatrices. Sinon, le cœur humain reviendra mécaniquement aux vieilles religions, une fois les politiques dévêtus de leur aura sacrée. Il a une nature qui l'empêche d'agir autrement, qu'on le veuille ou le regrette.

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03/12/2016

Le présent et les dieux

AINUR__part__by_masiani.jpgIl est difficile de parler du présent et d'y mêler les dieux. Quand je lisais J. R. R. Tolkien (1892-1973), qui évoquait les dieux qui avaient donné sa forme au monde et veillaient sur lui, j'avais le sentiment que son monde appartenait à un autre temps et était clos sur lui-même - bien que, comme il le disait, il fût censé être le passé du nôtre. Les liens avec notre époque n'étaient pas explicites, et, au bout du Temps, une frontière existait, entre ce qu'il évoquait et l'histoire telle que nous la connaissons.

Cela me faisait songer à Jean Racine. Il évoquait des dieux dans une ancienne Grèce qui n'existait plus. Il n'avait même jamais visité la Grèce, telle qu'elle était devenue. Mais cela eût changé peu de chose, car le christianisme y avait déjà remplacé l'ancienne religion, et le pays avait changé de visage. De même, Tolkien semble créer des récits à l'intérieur de mythologies anciennes et caduques. Je dirai, moins que Racine, à vrai dire, mais l'esprit n'est pas très différent: il s'agit de mondes passés.

À cet égard, on peut même déceler un lien avec Ramuz (1878-1947), qui faisait baigner ses récits dans une mythologie paysanne catholique qui pour lui, né vaudois et protestant, appartenait à un temps révolu.

J'aimais H. P. Lovecraft (1890-1937) parce que sa mythologie était actuelle. Mais elle avait un défaut: elle était pessimiste, négative; elle constituait une démonologie. Or, il est assez facile d'évoquer les méchants esprits de notre époque, car nous aimons nous plaindre et voir tout en noir. Néanmoins rejeter les dieux bons dans un passé révolu participe du même rejet du présent.

Dans l'antiquité, comme Tolkien et Racine, Virgile rejetait les temps glorieux dans un passé immémorial. Mais le lien avec l'histoire contemporaine était plus net, et Ovide l'établissait. Il racontait comment César et Auguste avaient gagné le Ciel. Plus tard, Lucain le disait, à peu près, de Pompée.

Il est difficile de déceler les auteurs qui évoquent des divinités positives dans le présent. Charles Duits (1925-1991)sisters-katya-and-lena-popovy.jpg a, comme Tolkien, créé un monde parallèle, ou révolu, dans lequel les dieux étaient proches, intervenaient sur Terre, avec Ptah Hotep et Nefer. Mais son écrit posthume La Seule Femme vraiment noire va plus loin: l'auteur y entretient une relation avec l'immortelle Isis, et établit des rapports entre elle et les dieux, d'une part, l'époque moderne, d'autre part. Il donne sa valeur spirituelle à la contraception, par exemple.

Cela confine à l'ésotérisme. Rudolf Steiner (1870-1925) aussi expliquait comment les esprits intervenaient dans le présent. Il avait évoqué les temps anciens, dans différents ouvrages. Les dieux, ou anges, y prenaient une place majeure. Mais dans ses conférences, il évoquait comment ils agissaient à notre époque. Dans d'autres ouvrages encore, leurs liens avec l'âme humaine.

Joseph de Maistre (1753-1821) avait également suggéré ces interventions, pour l'histoire contemporaine, ainsi que Victor Hugo (1802-1885) et Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955).

La difficulté est toujours de saisir comment le monde divin peut intervenir dans un présent qui, tout physique, semble constamment démentir son existence. Le projeter dans d'autres mondes - parallèles, passés ou à venir - apparaît comme plus aisé.

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01/12/2016

L'histoire de la Savoie n'est pas ethnique

220px-Petr2trubka.jpgComme je propose régulièrement d'enseigner l'histoire de la Savoie en Savoie, je me suis vu opposer, dans l'institution éducative d'État, l'argument suivant: beaucoup d'élèves et de professeurs ne sont pas d'origine savoyarde. Sans faire remarquer qu'on apprend aussi l'histoire de France aux Français d'origine étrangère, je dirai que cela tombe bien: l'autorité du duc de Savoie s'exerçait aussi sur les étrangers!

En effet, elle s'exerçait sur tous les êtres humains vivant sur le territoire de la Savoie, quelles que soient leurs origines et leur nationalité. Son autorité n'était pas ethnique, mais territoriale. Tous ceux qui vivent sur ce territoire qu'il dirigeait sont donc invités à en étudier et enseigner l'histoire.

La réaction selon laquelle l'origine étrangère excuserait d'apprendre l'histoire de la Savoie me rappelle l'idée que peut-être certains se font: en pays étranger, on reste assujetti à la seule loi de son pays, et non à celle du pays où l'on va. J'ai le sentiment que beaucoup de Français ont ce sentiment totalement erroné. Dès qu'ils sont condamnés dans un autre pays, ils espèrent que le tout-puissant État de Paris les ramènera en France, et les exonérera de leurs péchés. Les touristes français autrefois n'avaient pas bonne réputation, peut-être à cause de cela.

À vrai dire, cela rappelle aussi l'esprit des colonies. Il est évident que des Français installés en Algérie n'auraient jamais pensé légitime d'apprendre l'histoire de l'Algérie. Par contre, que les Algériens apprennent l'histoire de France, c'est tellement indispensable! C'est la voie du salut.

François Fillon aurait déclaré que le colonialisme consistait en réalité à partager les cultures. Cela consiste plutôt à imposer la sienne.

Dans la France républicaine, on dit que l'origine ethnique est sans importance: oui, l'origine ethnique des Français d'origine étrangère est sans importance. Par contre, il est républicain d'aller en Savoie et de faire valoir ses origines ethniques françaises pour ne pas apprendre l'histoire de la Savoie!

C'est beau, la France.

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27/11/2016

Degolio XCVI: de retour dans le Temps

 lunar_research_base_by_u2644-d4dt7c6.jpgDans le dernier épisode de cette étrange geste, nous avons laissé le Génie d'or, notre héros, alors qu'il avait rejoint sa belle, princesse de la Lune, dans son palais, et qu'il s'était consacré aux activités qu'on peut avoir dans son domaine merveilleux, notamment l'adoration des entités d'en haut. En ce monde, elle était toujours suivie de leur visite, et d'instructions secrètes de leur part.

L'âme du Génie d'or en fut ressourcée, et sa vigueur retrempée, et son sceptre cosmique en reçut un nouvel éclat. Une cérémonie de bénédiction, présidée par Ithälun, eut lieu, et la force de ce bâton de justice en fut décuplée, et voici! il rayonna comme un soleil.

Nimbé de clarté, le Génie d'or devint à son tour tel qu'un ange saint, et placé haut dans le Ciel. Il vit les étoiles autour de lui, tournant ainsi que des fées qui dansent, ou glissant comme les flots d'une rivière. Il fut placé face à une haute entité, qui avait avec lui des rapports singuliers, et dont on ne peut rien dire non plus ici.

Et, comme nous l'avons dit, il connut les joies du lit ancien, et s'unit à sa Dame, qu'il aimait. Et elle tomba enceinte, mais il n'est point lieu de parler de sa progéniture, qui ne surgira dans le monde que dans un lointain futur. Car dans ces lieux enchantés, le temps ne passe pas comme dans celui des hommes.

Puis vint un temps où, de cette lumière qu'il formait avec sa belle, et qui était prise pour une étoile par les naïfs mortels, le Génie d'or dut à nouveau se séparer. Il s'en arracha comme une comète, et fit ses adieux à Ithälun, après lui avoir demandé son congé, qu'elle lui accorda. Car elle savait que sa mission était haute, et elle-même était chargée, en vérité, de veiller à ce qu'il l'accomplît parfaitement.

Et voici! Don Solcum se revêtit de son haubert poli et remis à neuf, reprit ses armes, ceignit de sa cape ses épaules, et sortit du divin château de la Dame. L'étoile où demeurait l'esprit qui le protégeait et lui donnait vognfoeren.jpgses instructions brilla d'un éclat renouvelé, et sembla sauter de joie, en le voyant partir. Car il était interdit, absolument, au Génie d'or de se reposer, de goûter une paix imméritée, au lieu de descendre sur Terre combattre les ennemis du Christ solaire et de l'être humain qu'Il chérissait. Telle était la dette qu'il devait payer au Très Haut, après avoir péché! Ce qu'il avait fait, néanmoins, ne pourra pas, non plus, être livré ici pour le moment.

Il s'en fut vers une montagne, qui n'était point celle du Destin, et en passa le col; puis il redescendit dans une vallée mystérieuse. Là, ses amis, qui l'accompagnaient, et Ithälun même, durent le quitter, le laisser seul. Il rendit le cheval qu'il avait emprunté, et s'en fut à pied vers le fond de la vallée. Il trouva une rivière, un torrent, une cascade, et passa derrière. Là se dressait une porte d'émeraude, qu'il poussa. De l'autre côté était un vieillard. Il le salua, et il le laissa passer.

Un escalier s'offrit à ses yeux, et il le gravit.

Mais la suite de cette énigmatique aventure ne pourra être livrée au lecteur qu'une fois prochaine; nous verrons alors comment le Génie d'or rejoindra le mortel qui lui sert d'abri, sur Terre - et même de source d'énergie, pour y supporter les conditions propres à notre monde.

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25/11/2016

Michel Houellebecq et le Jugement dernier

31c93b35b4d58f65e47cd07bc83b4ca8.jpgDepuis que j'ai publié mes sentiments plutôt favorables à la poésie de Michel Houellebecq, j'ai beaucoup entendu s'exprimer le mépris que cette poésie inspire. Chacun a sa conception de la poésie. Chacun, quoi qu'il dise, pense que sa conception est la meilleure; sinon, il en changerait.

Personnellement, j'ai été surtout marqué par la poésie de H. P. Lovecraft, qui plaçait en vers classiques et clairs des monstres sortis de l'abîme intime du poète et placés dans la lumière de la Lune. Son style est rigoureux. Mais la poésie raffinée qui demeure dans les abstractions me touche peu.

Or, dans sa poésie, Houellebecq trahit, plus encore que dans ses romans, son enracinement culturel chez Lovecraft et la science-fiction. Il m'est donc d'emblée sympathique, et, quoique d'une façon plutôt évanescente, il a repris des mythes tirés de cette littérature que j'ai pratiquée et pratique moi-même.

Cette évanescence est loin, ici, de gêner, car elle épure l'imagerie de la science-fiction pour y supprimer les développements relevant du scientisme conjectural, et n'en laisser que la substance morale. À partir de cette imagerie, il retrouve la force des anciens mythes, et notamment ceux de la Bible - le merveilleux chrétien.

Peu m'importe que ses vers ne manifestent pas une capacité extrême de manier les mots musicalement, une technicité admirable. En réalité cet art est pour moi plutôt vain. L'art qui parvient à tenir une image suspendue dans l'air intérieur, pour ainsi dire, me paraît suffisant.

Je ne sais pas si la poésie de Houellebecq est grandiose. Mais le grandiose des poètes plus célèbres me laisse froid. Il faudrait trouver un poète formellement grandiose qui parvienne aussi à créer des images fabuleuses. Mais, curieusement, les poètes qui n'aiment pas Houellebecq ne veulent pas non plus qu'on crée des images fabuleuses: ils disent que c'est mauvais, et que la voyance réclamée par Rimbaud est dépassée, qu'à présent seule la matière est admise comme existant, qu'il n'y a pas d'extraterrestres cosmiques exprimant le jugement des dieux et venant demander des comptes aux hommes.

Ils n'en savent pourtant rien, et moi, j'en aime l'image, je la trouve belle:

Maintenant, ils sont là, réunis à mi-pente;
Leurs doigts vibrent et s'effleurent dans une douce ellipse.

Un peu partout grandit une atmosphère d'attente;
Ils sont venus de loin, c'est le jour de l'éclipse.

Ils sont venus de loin et n'ont presque plus peur;
La forêt était froide et pratiquement déserte.

Ils se sont reconnus aux signes de couleur;
Presque tous sont blessés, leur regard est inerte.

Il règne sur ces monts un calme de sanctuaire;
L'azur s'immobilise et tout se met en place.

Le premier s'agenouille, son regard est sévère;
Il sont venus de loin pour juger notre race.

C'est un poème, donc, de Houellebecq. Je le trouve beau, à la fois fabuleux et mystérieux. L'azur qui movieengineer.jpgs'immobilise et les êtres au regard sévère qui sont venus de loin pour juger notre race, dont les doigts s'effleurent dans une douce ellipse, c'est un rêve puissant, un tableau magnifique que Houellebecq a mis calmement et harmonieusement en scène. Par ses vers qui se recoupent avec la régularité grammaticale, il a renoué avec l'art médiéval, et a cristallisé un sentiment profond, présent dans l'inconscient humain partout sur terre, et ceux qui le nient par principe ne me paraissent pas crédibles. Un jugement intellectuel sur une telle image intérieure n'a aucune justification. Le poème est excellent, et, personnellement, j'eusse aimé que Houellebecq fasse tout un cycle de poèmes sur ces êtres venus de loin et leurs actions, fasse tout un cycle de poèmes de science-fiction biblique!

Je lirais, moi-même, plus de poésie, s'il l'avait fait.

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23/11/2016

Donald Trump

Sans vouloir me vanter, je dirai avoir prévu la veille de l'élection présidentielle américaine rs_634x1024-150929095334-634-donald-trump-hair.jpgque Donald Trump serait élu. Je l'ai dit, sans savoir vraiment pourquoi, mais peut-être n'est-ce pas significatif car j'aime, pour m'amuser, dire le contraire de ce que tout le monde pense. Néanmoins en 2002 j'avais voté pour Lionel Jospin car j'avais prévu que Jean-Marie Le Pen serait au second tour des présidentielles françaises.

Donald Trump a une personnalité, une sorte de franchise: il finit par en imposer. Il déclare que les immigrés clandestins doivent être expulsés du territoire des États-Unis. On ne peut pas dire que l'esprit de la loi n'aille pas dans ce sens. On affirme que Barack Obama ne la faisait pas appliquer parce qu'au fond il la désapprouvait. Mais si c'est le cas, n'aurait-il pas dû la changer? Il ne le pouvait pas, répondra-t-on: le peuple trouvait cette loi bonne. Du coup, il vote pour Trump. C'est assez logique.

Cela me rappelle que dans son livre de pensées privées, François Hollande a estimé qu'il y avait trop de musulmans en France. C'est ce que disent tout haut Marine Le Pen et quelques membres de la droite classique. Le parti de François Hollande s'en prend à eux parce qu'ils en parlent. Y pense-t-on comme eux? Si c'est le cas, y défend-on juste la bienséance du discours public? Maigre programme.

Deux camps semblent parfois se dessiner: les xénophobes, et les antiracistes. Le camp qui défend l'Islam est inaudible. Peut-être qu'on l'empêche de s'exprimer. Car on peut en théorie trouver qu'il y a trop de musulmans, ou alors qu'il n'y en a pas assez, ou juste le nombre qu'il faut. Mais on entend plutôt parler ceux qui disent qu'il y en a trop, et ceux qui disent qu'il ne faut pas le dire.

Le problème est qu'en démocratie on a le droit de dire ce qu'on veut. Essayer d'interdire les méchants de dire ce qu'ils pensent est assez incohérent, car somme toute, du temps des rois héréditaires, c'est bien ce qu'on faisait: on empêchait les méchants hérétiques et les vilains athées de dire ce qu'ils pensaient.

Évidemment, le point de vue était erroné, si la méthode était bonne: en fait, les hérétiques et les athées étaient les bons, c'était les autres les méchants. Mais la dictature des bons n'a jamais été mauvaise - il faut croire.

Est-ce parce que j'aime bien la littérature catholique? Ces oppositions me semblent dérisoires. Je pense être sincère, quand je dis aimer la liberté pour elle-même. Sans vouloir me vanter une seconde fois, je pense non seulement être un cas pas si répandu, mais en plus n'être pas cru, parce que les autres n'utilisant l'idée de liberté que pour imposer leurs idées à eux, on estime que comme tout le monde j'essaye d'imposer mes pensées catholiques.

Pour autant je pense qu'il y a juste le nombre qu'il faut de musulmans, de catholiques et d'athées, parce que donald-trump-vs-muslim-father.jpgjustement je pense que chacun est libre. J'aimerais seulement qu'aucune faction ne puisse imposer sa culture propre par le biais de l'État. C'est mon programme.

Je constate que les Américains votent pour Donald Trump. L'idée universaliste n'est plus porteuse. Elle est excessivement désincarnée. On se réfugie dans les symboles anciens. Il faudra que les universalistes trouvent un nouveau souffle: un esprit. Je crois toujours à cet égard au Christ évoluteur de Teilhard de Chardin. L'universalisme abstrait des intellectuels bourgeois ne suffit plus.

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19/11/2016

Départ pour l'Ultime Colline (Perspectives pour la République, XXI)

yellow-sky-no-frame.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Repas enchanté, dans lequel je raconte avoir pris un repas étrange au pays des génies d'Île de France, puis avoir dormi chez leur reine, la belle Segwän. Le lendemain matin, il me fut signifié qu'il était temps de se préparer à partir pour l'Ultime Colline.

Je m'exécutai. Je me laissai entraîner dehors par le Génie d'or, et les dames nous suivirent. Devant l'entrée, était un des véhicules que j'avais admirés la veille. Il était suspendu au-dessus du sol, et les sièges étaient vides. Le Génie d'or tendit la main, m'invitant à m'asseoir. J'hésitai. Ithälun vint à ma hauteur, me prit par la main, et monta dans le véhicule, me contraignant à la suivre. Lorsque je grimpai dans la voiture, celle-ci oscilla à peine sous mon pied. La dame me montra le siège qui était à sa gauche. Je m'y assis docilement, et elle s'assit à ma droite.

Le Génie d'or et Segwän levèrent la main, pour me saluer. « Fais un bon voyage, dit Segwän; et n'aie crainte, car Ithälun sera un guide précieux, pour toi, et elle te protègera, autant que ses forces le lui permettent; et elles sont grandes. »

Le Génie d'or renchérit: « Aie courage, Rémi, car tu as en toi la ressource nécessaire à l'accomplissement de ta mission, et, à côté de toi, une merveilleuse gardienne, comme l'a dit Segwän. Sois plein de confiance en tes forces cachées, car elles se révèleront. »

Je ne répondis pas, oscillant entre le doute et l'espoir, mais levai la main aussi, pour répondre à leur salut. Or, voici qu'Ithälun ferma les yeux, et murmura quelques paroles que je ne compris pas, la langue m'en étant inconnue. Je crus entendre un chuchotement, dans l'air, en guise de réponse, et un souffle léger me souleva les cheveux. Puis, la voiture sans roues se mit en branle, glissant sur l'air d'abord lentement, puis de plus en plus vite. J'avais le sentiment qu'elle était portée par des êtres que je ne voyais pas, et tirée de même. Un monde de bruissements, de chuchotements, de souffles m'entourait; les esprits de l'air semblaient au bord du monde visible.

La voiture prit de l'altitude, sans aller pourtant très haut, sans s'élever autant qu'aucun de nos avions ou hélicoptères. Mais le vol en était plus doux, plus souple, moins bruyant, comme si le véhicule flottait, et le parfum d'un air rempli des exhalaisons de la terre, imprégné de végétation, infusé de l'herbe des prairies qui s'étendaient sous mes yeux, m'entrait plus vivement dans les narines que quand j'y marchais à pied, rivé au sol. Peut-être même y avait-il une vague senteur propre à ce réseau de souffles qui nous portaient, et qui était pareille à celle du printemps, à celle des plantes pleines de sève qui s'élancent et s'ouvrent à la clarté céleste pour produire leurs fleurs. Je ne saurais le dire. Il y avait dans cette odeur une qualité indéfinissable.

La lumière, à cette hauteur, était également plus pure, et les étoiles, que je voyais même en plein jour, comme la veille, me paraissaient plus proches. Le soleil faisait baigner l'air dans une brume d'or, mais n'agressait point les yeux; il était comme bénin, plein d'amour, et dénué de colère, de feu. Sa chaleur était douce. C'était très étrange. Je me sentais comme en plein rêve, et me demandais si je m'étais réveillé, depuis la nuit que j'avais passée dans la maison de Segwän.

(À suivre.)

08:49 Publié dans Education, France, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

17/11/2016

Teilhard de Chardin: science, pensée, foi

Pierre-Teilhard-Chardin-Inde-1935_1_1400_1375.jpgPierre Teilhard de Chardin est un des philosophes francophones les plus importants du vingtième siècle, même s'il est sous-estimé parce que l'État promeut, à travers ses institutions éducatives, des philosophes différents, des professeurs laïques, comme on dit. On peut le nier, mais Michel Houellebecq était lucide quand il disait que la République avait un agnosticisme de principe qui favorisait dans les faits l'anthropologie matérialiste.

Teilhard voulait établir un lien entre les données scientifiques objectives et la philosophie et la théologie, sentant que si le matérialisme s'imposait, la société serait vide de repères et de valeurs. Or, les progrès scientifiques avaient mis à mal le tableau traditionnel du monde, et, par paresse ou incapacité, on n'avait pas pu établir une nouvelle profondeur morale, à partir des nouvelles données. On se contentait de laisser le nez sur les enchaînements mécaniques des faits bruts, et, pour la morale, d'ânonner les mêmes valeurs depuis plusieurs siècles, dégagées de tout tableau du monde, et donc d'articulation possible avec le réel. Le résultat est que la morale est un objet de discours, mais que personne ne la suit, car, dans l'action, on se fie à l'enchaînement mécanique des phénomènes, et donc, on agit égoïstement, en fonction du résultat physique recherché.

Teilhard ressentait l'impérieux besoin d'aller dans une autre direction, et ses supérieurs - par peur, sans doute - lui déconseillaient de persévérer; il déclarait:

« Faites de la Science paisiblement, sans vous mêler de philosophie ni de théologie... »

Tel est le conseil (et l'avertissement) que l'autorité m'aura répété, toute ma vie durant.

[…]

Mais telle est aussi l'attitude dont, respectueusement, - et cependant avec l'assurance que me donnent cinquante années de vie passée au cœur du problème, - je voudrais faire remarquer, à qui de droit, qu'elle est Ignatius_Loyola.jpgpsychologiquement inviable, et directement contraire, du reste, à la plus grande gloire de Dieu. (Pierre Teilhard de Chardin, Science et Christ, Paris, Seuil, 1965, p. 283.)

Il pouvait être tenté de quitter son ordre, la Compagnie de Jésus, mais deux choses l'en empêchaient: tous les jours, il pratiquait les exercices spirituels d'Ignace de Loyola, et il était de famille noble et traditionaliste, et il savait le mal qu'il ferait aux siens s'il prenait la tangente: c'était une âme fidèle.

Il a posé tout de même en principe que ses supérieurs se trompaient et qu'ils agissaient contre Dieu, même si ce fut avec d'importantes précautions oratoires. Comme Olivier Costa de Beauregard, comme Rudolf Steiner, il pensait que la vie religieuse nécessitait de créer un lien entre le monde décrit par la science et ce qu'on pourrait appeler la vie morale de l'univers: quelle place a le Christ dans l'Évolution, quelle place la Trinité dans le cosmos, quelle place la divinité dans les atomes, ce sont des questions majeures que doivent se poser la philosophie et la théologie.

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15/11/2016

Lucain et les mystères du ciel

800px-Lucanus,_De_bello_civili_ed._Pulmann_(Plantin_1592),_title_page.jpgJ'ai lu récemment un grand classique antique, la Guerre civile, ou Pharsale, du poète romain Lucain: il raconte la guerre entre César et Pompée en prenant le parti de Pompée et de la république. Il en profite pour effectuer des digressions mythologiques et scientifiques à la mode ancienne, l'épopée étant aussi le réceptacle de la sagesse des hommes et n'ayant pas pour objet l'application rigoureuse d'un principe rhétorique.

Évoquant l'Égypte, il lui prend de développer des pensées scientifiques sur le ciel, ses mouvements et leurs liens avec le climat terrestre. Il les fait énoncer par un prêtre égyptien. Les prêtres égyptiens étaient réputés connaître ces secrets.

On dit souvent que l'antiquité avait à cœur de laisser dans l'obscurité les plus profonds mystères et de condamner leur divulgation. On cite l'histoire du poète Ésope qui, en voulant percer les secrets de Delphes, s'est vu projeter du haut des rochers. Mais il est possible que la grande époque classique de la poésie latine, du règne d'Auguste à celui de Néron, ait été, bien plus qu'on ne s'en est rendu compte à la Renaissance, marquée par la volonté de livrer des secrets ésotériques au public.

Virgile publiait les légendes romaines, jusque-là connues seulement des prêtres de la cité, et montrait de quelle façon les Troyens s'étaient installés en Italie. Il présentait, aussi, les principes occultes présidant à l'agriculture. Ovide ne publiait pas seulement les métamorphoses divines et la manière, par conséquent, dont les choses étaient apparues, après que des nymphes et des hommes en avaient eu pris la forme par l'action des dieux: il exposait également l'étrange doctrine de Pythagore, avec ses vies successives, et les rites religieux de Rome et leur sens. Il allait jusqu'à expliquer comment, concrètement, les héros et les empereurs étaient devenus des dieux.

Or, Lucain, au sujet de l'astronomie, se réclame explicitement de la volonté de livrer au public ces secrets:

Sit pietas aliis, miracula tanta silere;
Ast ego caelicolis gratum reor, ire per omnes
Hoc opus et sacras populis notescere leges.
(De Bello civili, X, 196-198.)

Cela veut dire: Que ce soit la piété des autres, de taire de si hautes merveilles: quant à moi je crois être agréable aux dieux que d'aller partout notifier aux peuples les lois mystérieuses et leurs œuvres.

Les dieux voulaient qu'on révèle à tous ce qu'ils accomplissaient: ils ne voulaient plus qu'on le cache.

Lui-même, dans son poème, fait comme Ovide, mais en adoptant un point de vue original: il révèle comment Pompée, selon lui, est devenu une entité céleste après sa mort et a influencé l'histoire en donnant à Brutus 799px-Jan_Styka_-_Nero_at_Baiae.jpgle désir de tuer César. Ovide avait livré les secrets officiels: expliqué comment César était monté au ciel. Lucain va plus loin: il livre les secrets officieux, ceux que l'empereur lui-même souhaite ne pas voir divulguer.

Ovide a été exilé, après avoir, dit-on, livré au public un ouvrage scandaleux, érotique. Lucain a été condamné à mort par Néron, après avoir été accusé d'avoir fomenté contre lui un complot. Son oncle Sénèque subit le même sort, et ses tragédies exploraient la mythologie sous le signe de l'horreur, et dans un poème burlesque il avait ironisé sur la fausse métamorphose en dieu de l'empereur Claude. Un signe des temps?

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11/11/2016

Degolio XCV: le Château de la Lune

e1054e6d05703e33016d093087840aea.jpgDans le dernier épisode de cette geste cosmique, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il venait de dire adieu à ses amis pour emprunter la route mystérieuse qui devait le ramener vers sa Dame, au sein du Palais de la Lune où elle a son trône.

Il commença à marcher sur le chemin pavé de diamants, mais, ayant fait quelques pas, il se retourna, et dit: Et soyez heureux, ô Captain Corsica, ô Sainte Apsara, sous le regard de Cyrnos le très haut! Et toi aussi, sois heureux, Cyborg d'argent, et veuille rencontrer sur les flots salés, au pied de la falaise où se dresse la cité dont tu es le gardien, la propre sœur immortelle de celle qu'aima jadis le comte Boniface! Car on m'a dit qu'elle était sensible à ton charme; je ne sais si c'est vrai.

Le Cyborg d'argent sursauta, et demanda qui le lui avait révélé, et quand, puisqu'il ne l'avait pas quitté depuis son arrivée en Corse! Mais le Génie d'or s'en fut sans répondre, et en riant. Captain Corsica, Sainte Apsara et Cyrnos rirent aussi, et sur le visage d'argent du Cyborg vinrent des roses, à peine visibles, mais qui n'échappèrent pas au regard de ses amis.

Captain Corsica lui mit la main à l'épaule, et dit en souriant: Allons, Cyborg d'argent, allons rencontrer cette nymphe, ou t'amener jusqu'à elle en te faisant pénétrer ton sanctuaire de Bonifacio, en t'en livrant les clefs!

- Mais attendons que mon bras me soit rendu en entier, répondit le jeune rédimé; sinon, que pensera de moi la fish_by_photoshopismykung_fu-d5f4h74.jpgnymphe, que pourra penser d'un manchot cette immortelle de la mer?

Et lorsqu'il eut dit ces mots, même Cyrnos éclata de rire.

Cependant, le Génie d'or poursuivait son chemin sur les pavés d'astres. Il gravit de nombreuses pentes et, après des lieues et des lieues, et un voyage trop difficile à peindre dans les mots des mortels, et plusieurs rencontres âpres d'êtres qui voulaient l'empêcher d'avancer, et d'autres, heureuses, d'amis qui l'aidèrent à vaincre les précédents, il rejoignit le lieu où les ténèbres nocturnes font place à une lumière indicible - où l'obscurité de la Terre prend fin.

Il était alors sur l'orbe de la Lune. Accompagné de deux des amis qui étaient venus à sa rencontre et l'avaient aidé contre les monstres des profondeurs qui l'avaient assailli, il se dirigea, en devisant joyeusement, vers le Palais de sa Dame. Il y entra, et fut bien accueilli. Car elle le salua, et l'embrassa.

Auprès d'elle il demeura quelque temps, se reposant pour un temps qu'on ne saurait définir, et retrouvant le lit ancien. Des fêtes furent données en son honneur, et il visita le vieil Ëtön, retiré dans son palais de la montagne, ainsi que le roi Ordolün, par la fille de qui il eut des nouvelles de Captain Savoy son époux; car Adalïn veillait sur lui, et aucune de ses actions n'échappait à sa sagacité.

Avec la belle Ithälun, il s'en fut en un pèlerinage sur la montagne du Destin, et il y suivit ce qu'on pourrait appeler un office religieux; car là se trouvait un temple, et un voile s'ouvrit, et il fut mis devant des entités très élevées, dont il n'est pas l'heure de parler. Il suffira de dire qu'il s'agissait d'anges d'un noble rang, et qu'ils vinrent visiter les dévots à leur prière, et les instruire de diverses choses, qui demeureront pour les hommes un mystère.

Mais cet épisode commence à être long, et je laisse au prochain les autres activités du Génie d'or dans le Palais de la Lune après son séjour dans le royaume de Cyrnos.

09:53 Publié dans Captain Córsica, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

09/11/2016

Lovecraft et les chats enchantés

tumblr_m00pknlXbC1qaxz29o1_500.jpgH. P. Lovecraft (1890-1937) mêlait des conceptions extravagantes à un fond matérialiste, et c'est ce qui a provoqué beaucoup de débats. Car comme il évoquait des êtres qui vainquaient le temps et l'espace et les lois de la nature en faisant passer leur conscience à travers les corps et en leur donnant une forme sans revêtement physique, on a pu dire qu'il avait créé une mythologie, et cela, d'autant plus, que ces êtres étaient selon lui à l'origine des cultes anciens. D'un autre côté, ces êtres n'ont pas d'intention bienveillante vis à vis des êtres humains, et ne manifestent aucunement un quelconque amour cosmique. S'ils sont positifs, c'est en créant une civilisation de type romain, fondée sur la raison, mais ils le font égoïstement, pour vivre mieux.

La seule exception est sans doute les chats d'Ulthar que Lovecraft imagine sur la Lune: ils sont reconnaissants à son héros d'aimer les chats, de les aider dans leurs malheurs, et ils l'aident à leur tour. Or, même si ce n'est pas une initiative venue des profondeurs de l'univers, un amour totalement gratuit, la reconnaissance est une vraie vertu, car les chats ne perdaient rien à ne pas aider cet homme: la gratitude, même si elle semble n'être pas une action première, manifeste bien l'amour cosmique. L'Évangile ne dit-il pas que la porte ne s'ouvre que si on frappe? Que l'homme doive prendre l'initiative ne renvoie pas à l'absence d'amour de l'univers, mais à la liberté de l'homme même.

Or, étrangement, Lovecraft ne mettait rien au-dessus de la liberté de l'artiste, et le fantastique était pour lui la manifestation de cette liberté. Dans son monde, comme l'univers n'est pas prédestiné au bien, l'homme est libre. Mais là où il s'écartait du christianisme est qu'il ne semblait pas toujours convaincu que de frapper permettait d'ouvrir une porte. La gratitude des chats d'Ulthar apparaît comme un cas plutôt isolé, dans sa mythologie, et renvoie à son amour illimité de la gent miaulante: celle-ci, dans ses lettres, est faite d'êtres mystérieux et beaux, en quelque sorte d'anges déguisés, et en lien avec l'invisible.

Dans le récit évoquant ceux d'Ulthar, ils apparaissent comme de bons démons, des anges autonomes, mais bastet-360.jpganimés par l'amour. Cependant, eux-mêmes paraissent isolés: quoiqu'ils soient issus de Bubastis, déesse égyptienne, ils n'entretiennent pas une forme de vassalité avec des entités plus hautes, au contraire des méchants chats de la face cachée de la Lune, suppôts de méchantes entités de Saturne.

Souci d'équité morale? De réalisme? Lovecraft n'a pas pu s'empêcher de noircir jusqu'à son amour des chats. Il affectait d'être pessimiste et, en réalité, c'est totalement lié à son matérialisme: la matière ne laisse pas d'espoir; il en était conscient. Le matérialisme historique menant à la justice est une illusion: il écrase les pauvres aussi bien que les riches.

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