08/02/2018

La Providence dans les glaces selon Jules Verne

verne.JPGJ'ai lu, pour des raisons professionnelles, Un Hivernage dans les glaces, roman de Jules Verne, et j'ai été surpris de la qualité du récit. En soi, en effet, le style, quoique précis et varié, très maîtrisé, de Verne, ne m'enthousiasme pas, car il est mécanique, il me fait pour ainsi dire penser à la tour Eiffel: les personnages ont une psychologie stéréotypée, étant soumis à des pulsions plutôt banales, et la nature est peinte sans poésie, c'est à dire sans métaphores et personnifications notables.

Mais Verne est tellement bien renseigné, sur la nature objective des milieux insolites, qu'il ne laisse pas d'intéresser rapidement, d'autant plus qu'il distille leurs singularités avec habileté, tout au long de l'action, les confrontant à des êtres humains qui en sont eux-mêmes surpris - ou inquiets, selon les cas. Ceux-ci déploient évidemment une ingéniosité brisant les obstacles relevant de la glorification de l'esprit technique, mais, d'un autre côté, la narration sait se placer au cœur des événements les plus violents et les plus brutaux, d'une façon qu'on ne connaît plus en France, et qui est devenue l'apanage presque exclusif des Américains.

Le plus beau néanmoins est que les faits s'enchaînent selon une philosophie judicieuse, qu'on a eu grand tort de renier. Traditionnellement, quand une histoire se finissait bien, c'est que les dieux intervenaient; quand ils n'intervenaient pas, elle se finissait mal. Or cela participe d'une profonde sagesse, qui nous vient du fond des âges, et qu'a rejetée stupidement le marxisme en voulant faire croire que les propriétés de la matière faisaient tourner les choses spontanément au bien.

De fait, la vie même n'est qu'un miracle, dans l'espace physique, et tout le monde doit mourir, selon les principes les plus évidents de l'existence. Cela ne peut donc pas se finir bien, si la natureancient-of-days-by-william-blake-1794.jpg s'impose. Il faut qu'un miracle survienne - issu du ciel, s'imposant à la terre.

Et c'est ce qu'a respecté Jules Verne - à la suite de Molière, dont les comédies se terminaient bien grâce à la Providence. Les bons s'en sortent au moment où, attaqués par des traîtres qui prennent le dessus, ils voient surgir des ours attisés par la faim. Les fauves assaillent les méchants qu'ils voient debout, et cela permet aux autres de se débarrasser d'eux. Ensuite tout se passe à merveille. Jules Verne nomme alors explicitement la Providence.

Las, les éditeurs scolaires de ce noble ouvrage ont traduit, en note, ce mot par hasard - peut-être poussés par quelque démon matérialiste qu'on ne nommera pas. On comprend, si la critique scolaire de Jules Verne réduit la Providence au hasard, pourquoi les romanciers et scénaristes français sont devenus si médiocres, lorsqu'il s'agit de mener à bien une intrigue.

Cela rappelle, bien évidemment, les éditions des romans de Victor Hugo destinées aux écoles et édulcorées de leurs anges. N'assumant plus leur tradition venue des anciens, les Européens reculent toujours plus face aux Américains, qui, il faut l'avouer, assument encore la Providence, comme Jules Verne.

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06/02/2018

David Lynch et le Super-Héros

Bob Goo.pngIl y a, dans Twin Peaks: The Return, un super-héros extrêmement plaisant, qui est à la fois une parodie et une transfiguration. Un Anglais de Londres au fort accent populaire reçoit une mission céleste du Fireman, le géant chauve qui sert de bon ange, d'intermédiaire de la divinité dans la série: en rêve, il lui ordonne d'acheter un gant de jardinage en caoutchouc, se trouvant dans une boîte dont l'autre a été volé. Lorsqu'il s'exécute, le vendeur refuse de le lui vendre, et il doit insister. Puis il reçoit le message, donné comme à travers un vortex, de se rendre à Twin Peaks dans l'État de Washington, en Amérique.

Il s'avère que, une fois qu'il a glissé le gant à sa main, il ne peut plus le retirer sans s'arracher la peau: il fait désormais partie de lui. Mais il lui donne, aussi, une force herculéenne. Finalement, c'est avec ce don cosmique qu'il abattra le démon BOB, placé dans une boule volante.

Il n'a pas de costume, encore moins de technologie, et c'est là le beau de l'affaire: il est pareil aux vieux héros recevant des épées des dieux, mais s'insère complètement dans la vie ordinaire, qui n'a pas en réalité de machines futuristes et merveilleuses, mais seulement banales et prosaïques. David Lynch retrouve là l'essence éternelle du vrai héros, investi par des puissances supérieures d'un pouvoir qui n'a nul besoin d'être spectaculaire, sinon quand il est exercé.

Somme toute, la technologie n'est qu'ornementale. En science-fiction, les machines sont elles aussi des symboles: elles servent à faire joli, et, en même temps, expriment visuellement la beauté de tout don divin.

À vrai dire, le futurisme n'est pas indispensable. L'épée Excalibur, dans le film mythique de John Boorman, n'était pas technologiquement supérieure à n'importe quelle épée; mais elle était jolie aussi, brillante et Excalibur-03.pngdorée, et le réalisateur parvenait à montrer sa divinité en la baignant d'une étrange lumière verte: trait magnifique. Même si le paysage, le film ayant été tourné en Irlande, était beau, on n'était pas dans un monde de machines idéales.

David Lynch, avec sans doute beaucoup d'ironie, choisit, lui, de ne créer aucun effet lumineux, et de donner à un gant en caoutchouc plutôt laid, le pouvoir offert par les dieux. Il se dresse en quelque sorte contre les super-héros tels qu'ils sont montrés, alourdis de technologie. Il prend le parti du kitsch. En un sens c'est sublime. Cela prouve que quand les cinéastes européens, et en particulier français, disent qu'ils ne peuvent pas créer de films de super-héros faute de moyens, cela n'a aucun sens: cela trahit en réalité leur manque de foi. Ne croyant qu'en les forces mécaniques collectives, ils haïssent les héros, et leur matérialisme les empêche de voir, même, le lien du super-héros avec la divinité. On peut créer des super-héros sans effets spéciaux spectaculaires.

Cependant, David Lynch a fait des films à effets spéciaux, en particulier Dune, qui avait aussi des super-héros, ou tout comme, mais soutenus par une technologie futuriste - qu'il s'efforçait de rendre belle. Pour lui, un mauvais souvenir: la réalisation de ce film a été, selon ses propres dires, un cauchemar.

Toutefois, la femme céleste de Wild at Heart, imitée de la Good Witch du Magicien d'Oz, avait encore, au-delà de son kitsch, sa pure beauté, le globe violet et transparent qui l'entourait. Cette fois, il a été extrême. Peut-être trop, on ne sait pas. Mais son idée est si grandiose qu'on ne peut pas le lui reprocher. Cela contient aussi son burlesque immense, et en même temps n'esquive pas l'épique. C'est donc parfait.

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04/02/2018

Degolio CXVI: l'attaque des gangsters

gang.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il venait de disparaître dans le corps de Jean Levau, son hôte terrestre.

Le mortel demeura immobile un instant, et murmura: Au revoir, donc, Génie d'or. À très bientôt!

Puis il repartit vers son immeuble, qu'il regagna, et où il entra, avant de pénétrer son appartement.

Le lendemain, il dut repartir au travail, comme d'habitude.

Le soir, il se prit à se demander quel était le nom, s'il en avait un, de celui que le Génie d'or avait appelé la gargouille de la tour Eiffel, et aussi celui de l'être auguste qu'il avait capturé. Il repensa à ce qu'avait dit le clochard Michel Ritrard, selon qui le second ressemblait au Père Noël, et cela le fit rire, mais sans gaieté. Il soupçonnait là une profonde énigme, et n'osait pas penser que les fables qu'on raconte aux enfants ont un fond de vérité. Mais bientôt il n'y songea plus, lut quelques pages de Joseph de Maistre, dont il était sur le point de finir le maître ouvrage, puis s'endormit.

Le temps passa. Et vint le jour où le Génie d'or se manifesta à nouveau!

C'était en février, au milieu du mois, exactement le 13.

Dans les rues de Paris, des voitures de police hurlaient, tous gyrophares allumés, et poursuivaient des voitures dont partaient des balles de mitraillettes et de pistolets. Les agents de police ripostaient, protégés par leurs véhicules blindés et leurs gilets pare-balles.

Jean Levau était alors dans la rue; il rentrait chez lui. Dès qu'il vit passer devant lui les voitures en fuite et celles qui les poursuivaient, il se coucha sur le trottoir, de crainte d'attraper des balles perdues. La panique, dans la rue, était totale. Puis il sentit l'habituelle sortie de la brume bleue et scintillante de son corps, il la vit s'élever de sa poitrine, s'épaissir et se solidifier. Le Génie d'or apparut, avec son heaume sombre et sa cape ample, et, tiré par son bâton étincelant, il s'élança vers les véhicules lancés à toute allure, n'attendant même pas que ses jambes fussent entièrement formées, de telle sorte qu'elles ressemblaient toujours à des spirales de fumée bleue quand il dépassa les voitures de police; sur sa cape luisante les gyrophares se reflétèrent, y projetant les couleurs bleue et rouge de la France. Il était tard, néanmoins, et la nuit précoce empêchait les passants terrorisés de le distinguer: ils le prenaient pour une vapeur, éclairée par les gyrophares, si même ils l'apercevaient. Seul Jean Levau le voyait bien.

Les voitures de police, mal préparées à un tel déchaînement de violence, ralentissaient, craignant, aussi, que des innocents fussent blessés dans la fusillade.genie (2).jpg Deux d'entre elles, criblées de balles, avaient le capot qui fumait. Les deux autres laissèrent les malandrins prendre du champ.

Le Génie d'or eut tôt fait de rattraper les deux voitures de ceux-ci. Il ne fut vu que tardivement par les tireurs fous. Eux aussi l'avaient pris pour une vapeur. Au dernier moment, ils tirèrent sur lui, mais le manquèrent, soit qu'ils fussent trop effrayés par cette apparition pour le toucher, soit qu'il ne fût pas pleinement matérialisé et que les balles passassent à travers son corps fait de fumée. Deux balles néanmoins rebondirent sur son bâton qu'il avait placé sur leur trajectoire, comme s'il avait été plus rapide qu'elles; et Jean Levau, qui suivait le combat comme placé à côté du Génie d'or - pendant que son corps restait couché sur le trottoir, la main sur les oreilles, comme tétanisé, frappé de terreur, en transe -, Jean Levau savait qu'il en était bien ainsi, que le Génie d'or était plus rapide que les balles, et maniait son bâton pour les empêcher de le toucher!

Mais il est temps, ô lecteur de laisser là ce palpitant épisode, et de renvoyer au prochain la bataille du Génie d'or contre deux horribles gargouilles!

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31/01/2018

Ursula Le Guin partie pour Terremer?

Ursula-K-Le-Guin-015.jpgUrsula Le Guin est morte tout récemment, et je l'ai découverte vers 1984 en lisant Terremer en traduction - son roman resté le plus célèbre et probablement le meilleur (bien que je n'aie pas lu tous les autres). Je l'ai relu plus tard en anglais, et ai précisé mon sentiment sur ce noble livre, dont le souvenir, jusque-là, était plutôt vague: l'impression était celle d'un monde poétique et évanescent, dans lequel l'image avait autant de substance que le volume physique, mais dont rien de saillant ne demeurait dans la mémoire.

La première partie est belle, avec le jeune sorcier qui apprend à maîtriser la magie et qui règle quelques petits problèmes. Le second volume est le meilleur, car Le Guin faisait pénétrer son héros dans des tombeaux obscurs pleins d'entités maléfiques, guettant et ruminant leurs méfaits, comme dans les nouvelles de Robert E. Howard: quand le mal surgissait, le monde des esprits était plus précis - n'était pas fait seulement d'images illusoires.

Le troisième volume était pour moi le moins bon, car le dragon affronté était finalement un être sage qui instruisait le vieux magicien, et l'ensemble se finissait sur ce qu'on pourrait appeler les leçons d'une vie. Or, soit que je ne partageais pas spécialement la philosophie de cet autrice, earthsea.jpgsoit que la philosophie m'ennuie, dans un récit, si elle surabonde, ces paroles édificatrices m'ont plutôt rebuté.

J'aimais quand même cette idée d'une biographie d'un mage, car Gandalf, chez Tolkien, était immortellement vieux, et on ne savait rien de son enfance. La différence, néanmoins, était que Gandalf (Tolkien le déclara) était un ange, qu'il avait été envoyé depuis le Ciel; le Jed de Le Guin était plutôt une sorte de moine tibétain.

Enthousiasmé tout de même par cette surprenante trilogie, j'ai essayé de lire d'autres romans de Le Guin, notamment sa science-fiction, The Left Hand of Darkness et The Dispossessed. Le premier était singulier et plein de charme, car un humain arrivait sur une planète pleine de neige et d'hermaphrodites: il y avait quelque chose de fabuleux dans cette situation, même si Le Guin, paraît-il, voulait poser des questions sur la nature des sexes; mais cela m'est passé au-dessus. D'ailleurs, être hermaphrodite m'apparaît plutôt comme un avantage, dans l'absolu, et il était curieux que les extraterrestres du roman fussent plutôt antipathiques.

Cependant, The Dispossessed m'a moins plu, car la portée politique était vraiment trop claire, l'autrice opposant une planète capitaliste futile et une planète communiste pleine d'humanité – même si elle contenait des défauts. Cette opposition essentiellement idéologique m'a semblé plutôt vide, soit parce que les philosophies extérieures me semblent pure fumée, soit parce que je ne crois pas à l'idéal communiste. La vraie question est bien de parvenir à articuler la liberté, l'égalité et la fraternité, et non de poser un des termes comme plus important que les autres.

J'ai essayé ensuite de lire d'autres livres de Le Guin, car j'aimais son atmosphère poétique, mais je n'ai plus pu aller jusqu'au bout, car le positionnement philosophique prenait trop de place, et le merveilleux pas assez. (De fait, je crois que, pour articuler la liberté, l'égalité et la fraternité, le merveilleux est absolument indispensable; c'est pourquoi une philosophie sans merveilleux me semble pure fumée.)

Elle demeure quand même une autrice que j'ai beaucoup aimée, qui a réalisé de grandes choses.

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29/01/2018

Les Grands Anciens à New York (48)

viracocha.jpg(Dans le dernier volet de cet étrange récit de voyage en Amérique, j'ai raconté m'être retrouvé devant d'épouvantables hommes-bêtes, dont l'un rappelait l'araignée, l'autre le serpent, un autre encore le lion, une autre l'aigle, et un cinquième la pieuvre.)

L'homme debout, qui m'avait déjà parlé, éclata de rire encore, quand il vit ma surprise. Les trois êtres assis sourirent, celui du milieu plus faiblement que les deux autres, ayant comme plus de dignité.

Hésitant, je dis: Qui..., qui êtes-vous? Who are you? Que voulez-vous me faire?

L'homme debout s'écria: Ah, Rémi! petit Français. Nous avons une communication, à te faire. Tu as voulu visiter New York et connaître ses mystères. Nous sommes heureux de nous présenter à toi, nous, les Grands Anciens!

Les Grands Anciens? Quelle était cette plaisanterie? S'agissait-il de Cthulhu, de Nyarlathotep, d'Azathoth, que j'avais devant moi – les terribles demi-dieux mis à jour, ou plutôt, inventés par Howard Phillips Lovecraft et suscités, prétendait-il, par le terrible livre de magie qu'il appelait le Nécronomicon? Ils ne ressemblaient même pas à ce qu'il avait dit, et j'aurais aussi bien pu me trouver face aux Éternels de Jack Kirby, avec toutefois quelques bizarreries. Ces êtres étaient entre les deux.

L'homme qui m'avait parlé reprit la parole: Tu es surpris, me dit-il. Tu as lu et relu Lovecraft, ton cher auteur, et tu nous pensais hideux, effroyables, inhumains absolument, impossibles à distinguer dans l'obscurité des gouffres. Il a exagéré. La peur l'a permis. Il ne s'agit pas de cela. Nous ne sommes pas mauvais, sauvages, barbares, immondes comme il l'a proclamé. Nous pouvons parler, communiquer avec les humains, et nous ne possédons pas leur âme pour leur mal seulement - pour nous nourrir de leur vie et nous sauver par leur sang de Inca_Mask2.pngnos dépouilles pourrissantes! Parmi nous, certes, il est des vampires; mais nous habitons les hommes et vivons parmi eux aussi pour leur propre bien, et leur permettre d'évoluer et connaître la lumière. Car nous la reflétons; nous avons sur nous la clarté de la Lune - et même, jusqu'à un certain point, du Soleil.

Nous avons, nous l'avouons, un lien avec les idoles que vénéraient les Peaux-Rouges, notamment en pays inca, et tu as peut-être reconnu, en nous, certains traits sculptés par eux sur leurs temples. Il est aussi quelques comics qui nous ont représentés, nous mêlant justement aux dieux incas, et nous disant des extraterrestres. Car nous parlons aux hommes dans leurs rêves, et les artistes inspirés tentent, tant bien que mal, de restituer ce qu'ils ont vu, et de nous comprendre. En plongeant leur regard dans le fond de leurs songes, ils en ressortent une image grandiose, et qui, extérieurement, nous ressemblent. Mais en général, ils expliquent mal ce que réellement nous sommes.

Les hommes qui vivent en Amérique ont tendance à croire que tout ce qui dépasse l'entendement soit est mauvais, soit s'explique simplement, à partir d'idées sur les machines ou l'évolution des peuples – de ce genre d'idées illusoires dont les mortels se gargarisent, les diffusant naïvement dans leurs lieux d'études et de science. Mais comme tu es français, nous avons voulu nous révéler à toi. Nous avons pensé que tu avais les moyens de mieux saisir ce dont il s'agit, de tomber dans des erreurs moins profondes.

(À suivre.)

09:15 Publié dans Fiction, Voyages en Amérique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

27/01/2018

David Lynch et la figure du méchant brigand

dale.pngCertains commentateurs ont comparé le mauvais Dale Cooper de Twin Peaks: The Return à ces hommes sans foi ni loi, parfaitement égoïstes, qui n'usent de la force que pour assouvir leurs instincts, et sont dénués de sens moral, tels qu'ils apparaissent dans les séries policières américaines contemporaines. Mais il m'a surtout fait penser au méchant, et personnage central, de No Country For Old Men, des frères Coen. Cet être effrayant est une matérialisation manifeste du Mal, et rien ne l'arrête, il est tout-puissant. Ce n'est d'ailleurs pas le cas du mauvais Dale Cooper, finalement vaincu par l'intermédiaire des forces célestes.

C'est quand même un magnifique personnage, très bien joué, et dont le concept respecte parfaitement la mythologie antique. En effet, lorsqu'un dieu ou un démon habitait un être humain, dans les vieux textes, il était doué d'une force surnaturelle, et était évidemment dénué des scrupules ordinaires. De nouveau, cela apparaît dans l'Amphitryon de Molière, Mercure, qui a pris l'apparence de Sosie, étant clairement plus fort que lui, et n'éprouvant aucun remords à le battre quand il ose lui contester le droit de prendre son apparence: soit parce que même les anciens doutaient de la bonté des dieux, soit parce que Molière était, inconsciemment, influencé par la tradition chrétienne qui faisait des dieux des démons, il a restitué l'effroi qu'incarne cet être égoïste et surhumain - répercuté aussi chez Jupiter prenant l'apparence d'Amphitryon.

Celui-ci en effet découvre le dieu sortant de sa chambre, et venant de passer la nuit avec Alcmène. Sacrifice nécessaire, peut-être, pour les anciens, puisqu'il en naît Hercule; mais, chez Molière, ce providentialisme est jupiter.jpgeffacé: Jupiter abuse simplement de son pouvoir pour assouvir ses désirs. Un personnage a beau dire que quand les dieux et les rois veulent coucher avec la femme d'un simple mortel, celui-ci est bien obligé de s'y soumettre, la morale est amère, et le contemporain de Louis XIV, qui a envoyé plusieurs maris dans leurs châteaux en province pour s'emparer de leurs femmes, connaissait la portée de l'allusion. Les maris n'étaient en effet pas tous d'accord, comme on pourrait croire: certains sont allés dans leurs châteaux volontairement, écœurés.

Or, le mauvais Dale Cooper, apprend-on, viole volontiers des femmes en se faisant passer pour le bon, il a bien l'allure de ces mauvais dieux que le christianisme assimilait aux démons.

On aperçoit même, à la fin, l'entité qui l'habite, un visage dans une boule, combattue par un jeune homme doté d'un gant magique dont je reparlerai. J'ajouterai simplement que ce qui était implicite dans le film des Coen devient explicite chez Lynch: la dimension mythologique. Pour la première fois, le méchant brigand est l'incarnation d'un mauvais esprit, et le genre policier est dépassé vers le genre épique. Il le fallait, car le réalisme des films policiers est souvent éprouvant, et, paradoxalement, irréaliste d'un point de vue moral. J'ai toujours reproché aux histoires policières leur naturalisme, et espéré en rencontrer qui débouchent sur le mythe, en intégrant, par le fantastique, le monde spirituel. Jusqu'à un certain point, il y avait eu Harry Dickson, de cette veine; à présent, comme série télévisée, il y a Twin Peaks. David Lynch aura été un pionnier.

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23/01/2018

L'élixir de l'Immortelle (Perspectives pour la République, XXXIX)

elixir.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Main sur l'épée ferme, dans lequel je raconte que l'elfe qui me protégeait, aidé de mes faibles paumes, est parvenu à vaincre l'homme-sanglier qui m'attaquait, mais en subissant des plaies mortelles, et qu'à mon appel l'immortelle qui m'avait d'abord conduit avait accouru.

Ithälun alors se leva, et retourna l'homme-sanglier, bien qu'il fût un colosse, regarda dans les yeux, qu'il maintenait ouverts. Le monstre prononça quelques mots étouffés dans sa langue étrange, et Ithälun répliqua: «Te tuer, monstre? Non, car tu n'es pas assez digne de haine, à nos yeux, et nous userons envers toi du fouet pour les méchants le plus cinglant, et c'est la bonté.»

Borolg serra les dents et sembla ressentir un redoublement de souffrance, à ces paroles. Il fit entendre un nouveau gémissement. Ithälun lui ordonna: «Silence!» et lui abattit sa paume, que gantait l'argent, sur le front. Un éclair jaillit, et le monstre perdit conscience. Quoi qu'elle eût dit, je voyais la colère dans les yeux de la fée; et elle déformait, aussi, son beau visage.

Puis elle revint vers l'elfe. À sa ceinture, elle ouvrit une pochette,y plongea ses doigts, et en sortit une fiole contenant un liquide jaune et brillant, éclairant la pénombre de la tente où nous nous tenions toujours. L'éclat m'en rappela la topaze, comme si elle y avait fondu.

J'étais fasciné par le moindre des gestes de l'Immortelle: c'est pourquoi je m'en souviens si précisément.

Elle ouvrit la fiole, dont le bouchon se tirait, et en versa le contenu entre les lèvres à Ornuln. Il s'écoula dans sa bouche ensanglantée comme de la lumière, lorsque la fiole fut vide, l'elfe s'apaisa, semblant ne plus souffrir, tandis qu'une vague lueur d'or paraissait dans son souffle. Il ferma les yeux, reprit un semblant de couleurs, puis s'endormit. Son corps luisait faiblement, à mes yeux peut-être trompés. Je ne savais si je l'imaginais, ou le voyais. Le liquide de la fiole avait-il une telle puissance? C'eût été par trop extraordinaire.

Ithälun posa délicatement la tête d'Ornuln sur un coussin, le regarda un instant de son œil inquiet, soupira, et se leva. Elle tourna les yeux vers le soleil couchant, et voici! des larmes y coulaient, reluisantes aux rayons rasants de l'astre. Jamais je n'avais vu cette dame si belle, si splendide, si pareille à la vierge sainte que les peintres médiévaux d'Italie si bien peignirent! Il me parut qu'elle était un astre, et qu'un miracle lui avait, sous mes yeux, donné l'apparence d'une femme; il me parut qu'elle était l'étoile du soir, qu'elle était celle que les anciens appelaient Vesper et qui était l'étoile de Vénus - celle que la déesse de l'amour portait au front, quand elle siégeait parmi les dieux! Elle regardait le soleil se coucher comme si elle devait lui succéder, et guider après elle, roulant dans son sillage comme une poussière, le peuple des étoiles tout entier.

Puis elle leva les bras, et parla. La langue qu'elle utilisa m'était inconnue. Elle me révéla, plus tard, qu'il s'agissait de celle que son peuple avait lorsqu'il arriva sur Terre, une fois quitté l'orbe lunaire qu'il occupait précédemment, et qu'elle était comme une langue des anges juste rendue audible par les vents terrestres. Depuis, les langues avaient connu une décadence, s'étaient corrompues, même au pays des génies. Mais que je susse bien que toutes les langues humaines étaient issues de celle des Immortels, et que celui que la Bible nomme Adam n'en parla jamais d'autre!

(À suivre.)

08:25 Publié dans Conte, Education, France, Génie doré de Paris, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

21/01/2018

Un poème célèbre de Michel Houellebecq

island.jpgEn général, les poètes élégants critiquent durement les poèmes de Michel Houellebecq, pourtant les seuls à avoir été publiés de façon rentable depuis à peu près Les Contemplations de Victor Hugo. Les chansonniers ne sont pas si difficiles, et l'un des meilleurs poèmes de l'auteur des Particules élémentaires a été mis plusieurs fois en musique, notamment par Carla Bruni: il s'agit de La Possibilité d'une île, qui illustre en vers le roman qui porte le même nom, et dont il faut avouer qu'il est l'un de ceux qui sont à la fois les plus clairs, les moins sordides, les plus suggestifs et les mieux rythmés:

Ma vie, ma vie, ma très ancienne,
Mon premier vœu mal refermé
Mon premier amour infirmé
Il a fallu que tu reviennes

Il a fallu que je connaisse
Ce que la vie a de meilleur,
Quand deux corps jouent de leur bonheur
Et sans fin s'unissent et renaissent.

Entré en dépendance entière
Je sais le tremblement de l'être
L'hésitation à disparaître
Le soleil qui frappe en lisière

Et l'amour, où tout est facile,
Où tout est donné dans l'instant.
Il existe, au milieu du temps,
La possibilité d'une île.

L'image de la quatrième strophe est belle, car elle cristallise un espoir diffus, et crée le symbole d'une île éternelle, faite d'amour et de bonheur, telle que dans les temps anciens les Irlandais en imaginaient. Cela fait aussi penser à de la science-fiction, puisque le temps est vaincu - mais à une science-fiction qui n'emploie pas de machines, qui s'appuie seulement sur les forces du cœur, ou des lois secrètes de l'univers.

Je ne sais pas si la poésie de Michel Houellebecq est la plus élégante, la plus digne. Mais il est l'un des seuls poètes contemporains qui tendent à la mythologie, en ce qu'il crée des figures qui cristallisent des aspirations profondes ou des terreurs enfouies, et j'en redonnerai des exemples, à l'occasion.

La mélancolie mêlée d'espoir qui habite ces vers est difficile à rendre en musique, et je ne pense pas que pour le moment, ceux qui s'y sont efforcés y soient parvenus.

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19/01/2018

Les Immortels de New York (47)

6a7c2588a48faebf6b5c190840590748.jpg(Dans le dernier volet de ce récit de voyage en Amérique, je raconte être entré dans une sorte de temple, situé à Manhattan.)

Au fond du couloir, une autre porte se trouvait, belle et ornée de pierreries. J'abaissai le loquet, et la poussai. De l'autre côté, était une pièce illuminée. Mes yeux en furent éblouis. Je ne savais pas où était la source de la lumière; elle était répandue partout, de façon très étrange.

Un éclat de rire fusa. Come in, Rémi! entendis-je dire: entre! Comment la personne qui s'était adressée à moi connaissait-elle mon nom? La connaissais-je, moi-même?

Je fis un pas, puis deux, et mes yeux, s'habituant à la clarté, me montrèrent le spectacle le plus incroyable que j'eusse vu de toute ma vie. Un homme en armure était assis sur une estrade, me regardant. Je tiens à dire que cette armure n'était pas comme celle des chevaliers féodaux que nous connaissons en Europe: elle épousait mieux son corps, et des couleurs diverses s'y voyaient, mais aussi des symboles. À sa droite, donc à gauche pour moi, il y avait une femme d'une ravissante beauté, mais également en armure, et qui paraissait forte et mâle, semblable à une Valkyrie. À sa gauche, un autre homme en armure était assis, plus jeune, et son armure était plus claire. Leurs yeux, à tous les trois étaient d'un extraordinaire éclat.

Or, devant eux se trouvait un homme debout, me regardant en souriant, et je compris rapidement que c'était lui qui s'était adressé à moi. Lui aussi était en armure, mais mon cœur bondit dans ma poitrine lorsque je vis que ses mains ne portaient pas des doigts, mais de fins tentacules, comme s'il appartenait à une espèce intermédiaire entre les hommes et les pieuvres! Je m'aperçus alors que ses yeux avaient aussi quelque chose d'animal, que la même couleur brillante les emplissait tout entiers, qu'ils n'avaient point de prunelle. Ils étaient comme des globes d'or, et quand je regardai à nouveau vers les trois hommes assis, je m'aperçus qu'ils étaient semblables, que celui du milieu avait des yeux vermeils, la femme à gauche des yeux de saphir, l'homme à droite des yeux de diamant, et, si je veux comparer à des pierres aussi ceux de l'homme se tenant debout, je dirai qu'ils étaient tels que des Hawkgirl_by_zgul_osr1113.jpgtopazes. Une obscure flamme, tenant vaguement lieu de pupilles, paraissait luire en chacun de ces yeux étranges, dignes d'êtres extraterrestres. Venaient-ils d'une autre planète?

Ma surprise fut à son comble quand je m'aperçus que le heaume de celui du milieu rappelait vaguement le lion, que la femme à gauche avait des ailes d'aigle, et que l'homme à droite avait des pieds de serpent, qui s'enroulaient en bas de son fauteuil. Il s'agissait apparemment d'hommes-animaux. Rêvais-je? Ou venaient-ils de ce qu'on appelle une autre dimension?

Le plus horrible était cependant à venir. À la clarté des fines lampes incrustées dans les murs comme des pierres luisantes - la source lumineuse que j'avais en vain cherchée d'abord -, je distinguai, en haut et derrière l'homme du milieu, un être énorme, hideux, informe, rappelant à la fois l'homme et l'araignée, et dont les quatre yeux, semblables à des émeraudes, brillaient. Il avait aussi quatre bras, et un corps noir, et ses jambes immenses semblaient se recourber vers l'intérieur, et être attachées à une toile recouvrant tout le mur. Les fils en scintillaient faiblement dans la pénombre, la clarté des pierres n'atteignant pas le fond de la pièce, et des perles semblaient les lier entre eux. À la tête géante du monstre était une couronne luisante, comme s'il était le véritable prince du groupe.

(À suivre.)

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15/01/2018

David Lynch et le tulpa

moliere.jpgLe tulpa désigne, en tibétain, une projection psychique prenant corps, permettant à un esprit d'agir à distance et de voyager sans effort dans l'espace physique. Je l'ai appris en regardant la troisième saison de Twin Peaks, David Lynch son auteur étant adepte des spiritualités orientales. Je connaissais le concept, car H. P. Blavatsky en parle, dans Isis Unveiled, attribuant ce pouvoir aux mages tibétains. Mais si elle cite le mot, je l'ai oublié.

Je rencontre l'idée plus souvent dans la littérature latine antique, puisque les dieux y créent la copie des hommes dont ils veulent prendre la place, et l'apparence. Cela n'a pas de nom particulier, pour les poètes antiques, c'est une pratique courante pouvant être confondue avec la possession, par un mortel, d'un dieu, et agissant comme à sa place. Mais les textes n'en disent pas moins que le vrai mortel se trouve alors ailleurs, transporté par le dieu. C'est subtil et ne se réduit pas à des idées préétablies, parce que la poésie antique a ceci de beau que, dans son expression, elle ne distingue pas rigoureusement le matériel du spirituel.

Le concept se retrouve chez Tolkien. Dans Le Silmarillion, les dieux y sont dits de purs esprits, mais pouvant se créer un corps à partir de leur volonté consciente, et certains le font; on peut en inférer que Gandalf est dans ce cas, dans Le Seigneur des anneaux, et c'est pourquoi il revient après avoir été tué par un Balrog. Les Nazgûls ont le même genre de nature, qui rappelle aussi le père de Merlin tel que les textes médiévaux en parlent: démon, il se faisait un corps à volonté pour s'unir à sa mère.

Dans la littérature française, on en trouve un bel exemple dans l'Amphitryon de Molière: le dénommé Sosie est effaré en se découvrant un double, en réalité Mercure ayant pris son apparence. Comme il veut protester, le dieu le bat, donnant l'occasion du comique de gestes préféré de Molière. La pièce était simplement reprise twin-peaks-bob-bad-dale.jpgdu Romain Plaute. Mais j'ai toujours adoré ce passage, réellement effrayant, au-delà du rire. Un mystère profond s'y trouve, et le succès du nom du pauvre valet d'Amphitryon n'est pas un hasard.

Dans la série Twin Peaks, il y a à la fois la possession et le tulpa, soigneusement distingués. Si Sosie, peut-être, pouvait voir à l'extérieur de lui-même son propre corps dans une sorte de vision hallucinatoire, et vivre ses coups de bâton sur le plan spirituel, dans la série de Lynch, le corps de Dale Cooper est habité par une entité maléfique, d'un côté, et celle-ci a créé des tulpas, de l'autre - soit pour se donner la possibilité de s'y placer en cas de besoin, soit pour espionner à distance le F.B.I. Finalement, Dale Cooper lui-même se crée une copie pour faire plaisir à une famille qui avait appris à l'aimer. Il n'y a pas de caractérisation morale dans la fabrication des tulpas: comme les machines, cela peut servir au bien ou au mal.

On s'en doute, le christianisme a assimilé cette technique au diable, saint Augustin ne parlant, à cet égard, que de possession et d'illusion. Il est vrai que ce n'est pas aussi simple. David Lynch, en plaçant les concepts tibétains dans l'Amérique contemporaine, recrée une mythologie, forge une fantasy fascinante - réenchante le monde. Néanmoins, on peut se demander, parfois, s'il ne superpose pas des idées chrétiennes, issues d'une éducation puritaine, et des idées orientales. Peut-être qu'en repassant par la tradition antique, l'articulation eût été plus claire.

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13/01/2018

Degolio CXV: le cousinage des anges

10940418_1705516823058227_8714391562683306544_n.jpgDans le dernier épisode de cette geste sur blog, nous avons laissé le Génie d'or alors qu'il avait achevé son discours de révélation et que Jean Levau, son alter ego qui l'écoutait, avait sursauté au moment de l'entendre appeler sa sœur et son épouse celle qu'il avait auparavant appelée sa mère: c'était incompréhensible!

Il se résolut à demander au Génie d'or des éclaircissements. Et l'être obscur expliqua: Jean, Jean, tu pénètres de profonds mystères, qui ne peuvent qu'à peine être rendus en langage humain. Mais, pour ne pas que tu me croies incestueux, c'est à dire que mon épouse serait ma sœur ou ma mère, voici ce que je puis te dire.

Je ne suis bien sûr pas né d'Ithälun, mais de celle qui l'a précédée dans le gouvernement de la Seine, dans la royauté de ses nymphes. Elle était la première d'entre elles, et était née, à son tour, d'un être puissant et élevé dans l'ordre cosmique, qui s'était uni à une nymphe vivant dans la forêt brumeuse de ce que tu appelles la cité de Chartres. En ce temps-là, il faut que tu le saches, l'eau était partout, et mêlée aux arbres, on ne distinguait pas clairement la rivière de Seine. Un puissant être était venu, et avait pris pour femme une nymphe de la Terre, la mère de ma mère. Il venait d'au-delà de la Lune, et les hommes alors l'appelaient un dieu. Ils l'ont parfois nommé Taïdrïn, fils de Vurnarïm. Leur fille fut la fondatrice de la rivière de Seine. Les hommes l'appelèrent en général Sëuän. Son véritable nom ne peut être prononcé dans une langue mortelle. Sëuän signifiait, dans la langue des hommes d'alors, celle qui coule comme l'or.

Dirigeant le pays au nom de son père et de ses oncles restés au ciel, elle fut plus que sage, et son front rayonnait. Mais Ithälun, fille d'Ëtön, un jour lui succéda, car elle dut partir, sa présence glorieuse suscitant plus de mal que bien parmi les hommes, qui étaient éblouis par son éclat et la vénéraient à l'excès, et inventaient des cultes infâmes pour lui rendre de faux hommages, dont profitait en réalité le chef des gargouilles, l'un de ses gardes qui prétendait agir en son nom, mais prenait pour lui les sacrifices des mortels. C'est ainsi qu'il s'enlaidit et créa la race maudite des gargouilles infâmes qu'ensuite nous combattîmes. Sëuän se sentit coupable et laissa le gouvernement à sa cousine, la rendant sa fille adoptive, et ainsi puis-je l'appeler ma sœur; mais, assise sur le trône de ma mère, je la confonds aussi avec elle. Comprends-tu, maintenant?

Jean hésita, doutant que le Génie d'or lui eût tout dit, et pressentant que les relations entre les êtres dont il parlait étaient plus obscures et d'une nature plus mystérieuse qu'il ne voulait bien le dire. Mais il décida de se contenter de cette réponse, qui semblait bonne.

Le Génie d'or, qui tenait ses yeux lumineux fixés sur lui, devinait certainement ses pensées, car, reprenant la parole, il lui enjoignit de ne pas être trop curieux des mystères du monde des génies, qui dépassent l'entendement. Si les hommes les pénètrent sans préparation, dit-il encore, ils peuvent en perdre la raison! Il ne fallait donc pas que Jean le tentât avant que l'heure ne fût venue. Son interlocuteur acquiesça, en prenant un air sombre.

Et le Génie d'or ajouta: Regarde, Jean. Et il porta sa main à son masque, et voici! il vint avec la main, et Jean ne vit qu'une belle lumière dorée, dans laquelle peut-être brillaient des étoiles; il ne distingua aucun visage, et cela le light.jpgbouleversa. Comme des larmes montaient à ses yeux, le Génie d'or remit son masque, qui était noir comme le jais, et dit: Tu vois, à présent, tout ce que tu ne peux pas encore voir. Contente-toi des énigmes qui t'ont été dévoilées, et un jour, peut-être, tu pourras distinguer mes traits!

Il est temps, pour moi, de disparaître de ta vue. Mais sois-en assuré: je reviendrai. Fantômas et ses sbires vont bientôt se manifester. Je surgirai à ce moment: ne m'oublie pas, cette fois.

Je suis, toutefois, sûr qu'il n'en sera rien, car c'est dans peu de jours, que cela adviendra - et puis il a été donné à ton esprit, de toute façon, une clarté inextinguible!

Et, ayant dit ces mots, le feu de saphir qui luisait où se tenaient ses yeux s'alluma brièvement, puis lui-même s'effaça: son image trembla, devint transparente, avant de se réduire à une légère fumée bleue - que Jean respira, pour ainsi dire, de tout son corps.

Mais il est temps, ô lecteur bienveillant, de laisser là cet épisode, et d'annoncer pour la prochaine fois seulement l'attaque des gangsters à laquelle dut répondre le gardien secret de Paris!

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11/01/2018

Amico di Dante, ou l'essence de l'amour courtois

Amour-courtois-Une.jpgLe recueil des Poeti del Dolce Stil Novo que j'ai lu se terminait par les poèmes d'un anonyme qui s'adressait à Dante et qui est remarquable par sa capacité à représenter d'une façon si pure l'esprit de l'amour courtois, qu'on l'a pris pour Dante même. Il fait de la femme à la semblance d'ange le foyer de son âme, la lumière de son intelligence, l'étoile de sa destinée, et, malgré l'absence de merveilleux direct, ses chants baignent dans une atmosphère fabuleuse, intériorisée, dans laquelle la femme est pareille à une déesse païenne.

Le rejet, par le catholique J.R.R. Tolkien, de l'amour courtois, se trouve ici expliqué: car si le poète est chaste et n'attend pas de récompense charnelle de ses assiduités, cela ne renvoie pas forcément au seul christianisme, les divinités vierges existant aussi dans l'antiquité. Le poète, quoique non luxurieux, est bien idolâtre, puisqu'il attend au moins un doux regard, un signe d'encouragement.

On pourra dire, certes, que le catholicisme se fonde aussi sur le miracle probant. Saint Thomas n'a pas été considéré comme pécheur lorsqu'il a exigé des preuves, puisqu'on les lui a données. Mais elles s'appuyaient sur le corps glorieux, la chair spiritualisée, pas seulement intellectualisée. Béatrice défunte, dans la Divine Comédie de Dante, était à la fois spiritualisée et intellectualisée, sans doute; mais une femme vivante n'a pas amour.jpgencore été revêtue de chair glorieuse. D'ailleurs, Béatrice l'introduisait aux saints, aux apôtres, à la vierge Marie; l'anonyme ne voit pas plus loin que sa noble dame. S'il renoue avec la moralité originelle du paganisme, avec Platon par exemple, on ne peut pas dire qu'il soit pleinement chrétien.

Il n'en est pas moins élevé dans son cœur, affirmant notamment que peu importe que son amour ait été illusoire et vain, puisqu'il l'a porté à s'améliorer intérieurement. Le signe miraculeux est ici l'encouragement de la déesse faite femme, et cela fait la beauté de cette poésie. Que son auteur soit resté anonyme est hautement significatif: n'ayant fait que restituer, sans rien retrancher ni ajouter, l'amour courtois, il n'avait nul besoin d'être connu. N'ayant pas, comme Dante, des visions de l'autre monde, ni même, comme Cavalcanti, celles du dieu Amour; mais n'ayant pas non plus rabaissé ou moqué l'amour courtois ordinaire, on peut bien dire qu'il n'a imprimé aucune marque personnelle à celui-ci, qu'il n'a fait qu'en exprimer l'essence attrayante. C'est lui qu'il faut étudier si on veut l'appréhender dans sa nudité. Si on est obsédé par ce qu'on pourrait appeler l'idéologie, nul besoin d'en appeler à Dante: on peut en rester à ce charmant anonyme.

Cela prouve, toutefois, que le but de la poésie n'est pas de faire connaître ses idées en beau style, car Dante est plus éblouissant. Ceux qui ne s'intéressent à la poésie que pour en transmettre les idées, il faut l'avouer, sont ses fossoyeurs: ils rabaissent toujours la plus haute, enlaidissent toujours la plus belle.

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07/01/2018

Un temple singulier à Manhattan (46)

ColonialRevival-1045.jpg(Dans le dernier extrait de mon récit de voyage en Amérique, je racontais que, à New York, une nuit, entrant dans une ruelle peu éclairée, je m'étais arrêté devant une lanterne dorée placée devant une porte surmontée d'une arche et semblant celle d'un temple.)

Intrigué, et comme attiré par une force mystérieuse, je gravis les trois marches de marbre qui me séparaient de l'entrée, et tentai de pousser la porte, après avoir tourné un de ces loquets ronds qu'on utilisait autrefois et qui étaient généralement en bronze. La boule tourna, et, sous ma poussée, le seuil s'offrit à ma vue.

Une pénombre étrange emplissait le vaste vestibule, qui ne m'empêchait pas de distinguer les objets, vaguement luisants. Un escalier de bois noir montait à droite, et un lustre pendait au plafond, éteint. À ma gauche, des marches descendaient vers une porte ouverte. En face de moi, une porte fermée, de bois noir également, se dressait.

Je pris sur moi de me diriger vers la gauche, puisque la porte était ouverte et les marches peu nombreuses. Précautionneusement je les empruntai, craignant de faire du bruit, et que les propriétaires ou les responsables du lieu me vissent et me demandassent ce que je faisais là. Étais-je fou, de me rendre comme un cambrioleur dans ce lieu peut-être privé? Ou un temple est-il toujours ouvert au public, de toute façon?

J'entrai dans une salle faiblement éclairée par des vitraux eux-mêmes illuminés par la lanterne qui m'avait amené jusque-là. Leurs teintes étaient curieuses. Les murs étaient nus. Au fond, une sorte de retable se dressait derrière une lueur rouge, comme dans les églises catholiques. Je m'avançai pour le regarder, rassuré par ce détail familier.

Il avait trois étages, comme la plupart des retables. Les formes peintes au centre étaient nobles et belles, mais je ne reconnaissais pas les êtres qu'elles représentaient. Tolède-cathédrale-statues à 33.jpgPlus que les saints du christianisme, elles me rappelaient des divinités asiatiques, ou d'antiques héros.

En haut, au fronton, se trouvait un empyrée, avec un être ailé, dont le visage demeurait dans l'ombre. Était-ce un séraphin? Il avait, non deux, mais six ailes. Pourtant, il avait aussi des jambes, et tenait une épée dans la main. Elle était nue, et luisait faiblement dans la pénombre. Une forme noire se trouvait à ses pieds, sans doute le diable abattu par saint Michel.

Le retable était fictivement soutenu par des formes d'êtres jeunes, nus, musclés, beaux, ne portant qu'un pagne aux franges dorées, et des bottes rouges et luisantes; à leur front était un bandeau d'or. Ils semblaient me regarder de leurs yeux vivaces.

À droite du retable, il y avait une porte, également ouverte. Elle donnait sans doute sur la sacristie, à moins qu'elle ne fût une de ces portes factices qu'on trouve dans l'art baroque et qui semblent déboucher sur un mystère parce qu'elles sont placées dans le retable même: c'était, en effet, son cas.

Elle n'était qu'entrouverte; peut-être y avait-il de l'autre côté simplement le mur de la salle, que je ne voyais pas, à cause du peu de clarté. Mais non. Un couloir s'étendait au-delà, sombre, mais profond. Je l'empruntai, toujours poussé par la curiosité.

(À suivre.)

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05/01/2018

Twin Peaks: le return

twin.jpgJ'ai regardé la troisième saison de Twin Peaks (The Return), de David Lynch et Mark Frost en mettant des disques dans mon ordinateur, et l'ai trouvée amusante et prenante, parfois obsédante. Lynch a pour la première fois de sa carrière choisi de faire dévoiler par ses personnages qu'il filmait un rêve. D'ordinaire c'était implicite. L'intérêt du rêve est de contenir des symboles: les images peuvent renvoyer au monde spirituel. De cela, Lynch semble bien conscient, puisque l'extension des symboles qu'il crée dépasse les limites d'un seul homme, fût-il son reflet. Il qualifie en effet spirituellement les essais atomiques, les remplissant d'entités maléfiques, et en même temps montre une entité apparemment bonne créant une sorte de compensation par l'envoi sur terre de Laura Palmer, l'immortelle! Car non seulement Lynch révèle pour la première fois qu'il filme un rêve, mais il parle, pour la première fois aussi, explicitement de l'Histoire en lui donnant un sens spirituel.

On ne peut pas croire qu'il ne s'agirait que d'une plaisanterie, car, dans les Special Features, on le voit converser avec quelqu'un sur les arrière-plans mystérieux du fameux discours de Martin Luther King, il évoque une personne inconnue, providentielle, qui le poussait juste derrière lui, l'encourageait, en la rattachant à une forme de spiritualité cosmique.

Pour la bombe atomique, la résonance spirituelle est claire, dans la série. Twin Peaks donnait déjà une âme aux forêts, aux hiboux, aux bûches, à l'électricité, à d'autres éléments terrestres encore, mais à présent le feu de l'explosion a aussi ses démons. (Il raconte qu'ils ont, par la suite, envahi l'Amérique: il le montre.)

Le rêve est celui, visiblement, de Dale Cooper, et il s'y joue un affrontement entre la bonne et la mauvaise partie de lui-même, qui ont pris toutes deux un corps distinct. Je ne sais pas s'il était nécessaire de le justifier par des rêves car, dans la mythologie antique, les dieux prenaient la place des hommes jusque dans la vie éveillée, et c'est l'origine du mot sosie: Sosie était un homme imité dans sa forme terrestre par Mercure, qui accompagnait Jupiter voulant enfanter Hercule en Alcmène, lui sous la forme d'Amphitryon (retenu au loin par une nuit prolongée). Les anciens étaient persuadés que les dieux agissaient de cette façon dans la vie même, et Lynch en a repris la figure, mais en l'expliquant peut-être trop simplement, en étant d'un symbolisme trop explicite. C'est curieux, pour quelqu'un qui a constamment dit ne rien vouloir expliquer. Mais peut-être qu'il faut comprendre que la vie même est un rêve, comme dans Shakespeare. Cependant, je doute qu'on fasse le rêve de soi-même, comme dans le mysticisme d'inspiration orientale. À moins bien sûr qu'on crée plusieurs échelons de soi-même, comme chez Milarépa, et qu'on postule un soi à la mesure de la divinité. Mais alors il faut soigneusement distinguer ces échelons.

Sinon, en effet, on court le risque de mélanger les figures symboliques venues des profondeurs et les désirs illusoires, tournés à l'obsession, vivant plus en surface. Il faut admettre que malgré l'originalité et la grandeur twin p.jpgdes symboles créés par Lynch, la dimension obsessionnelle, dans cette série, existe aussi.

La trame narrative en est forcément difficile à suivre, et on peut songer à ce que disait saint Paul des prophètes qui s'exprimaient de façon incompréhensible: qu'ils se fassent accompagner de quelqu'un qui explique. Certes, il existe des livres qui donnent des pistes, et on peut trouver de bons articles; mais, comme d'habitude chez Lynch, beaucoup d'indices créent une atmosphère de mystère sans déboucher sur une intelligence claire des faits.

On ne peut pas énumérer toutes les figures symboliques impressionnantes de cette série, trop nombreuses. J'y reviendrai, à l'occasion. La Red Room a déjà été vue dans les saisons antérieures, et elle revient de façon un peu mécanique: qu'elle soit encore ressassée peut lasser. Mais il y a de nouveaux espaces, profondément mythologiques, abritant de véritables démiurges, et leur beauté est indéniable, même s'ils inspirent aussi de l'effroi: le monde spirituel semble devoir être appréhendé surtout par la peur, à peu près comme chez Lovecraft. Jusque dans les moments où il agit apparemment bien, créant par exemple une magnifique boule dorée abritant l'âme de Laura Palmer (de nouveau), il a ses bizarreries typiquement lynchiennes.

Le bien et le mal sont si mêlés qu'on se demande parfois si le rêve de Dale Cooper dans lequel on se trouve n'est pas aussi celui d'un fou - s'il ne s'est pas mêlé, à ses révélations spirituelles, des fantasmes personnels que l'artiste restitue avec le reste. Le doute est laissé, je pense délibérément. Cela rappelle beaucoup le Voyage to Arcturus de David Lindsay, à la fois gnostique et ténébreux, onirique et hallucinatoire.

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03/01/2018

Cino da Pistoia

Cino_da_Pistoia.jpgDans le volume des Poeti del Dolce Stil Novo dont j'ai tiré mes réflexions sur Guinizzelli et Cavalcanti, les meilleurs et plus anciens poètes du volume, il y avait aussi beaucoup de poèmes du moins connu, mais plus prolifique Cino da Pistoia, non dénué de qualités. Il fut du reste le plus intellectuel de tous, ayant rédigé des traités de droit qui lui ont valu la célébrité et un poste d'enseignant à Naples.

Il est important parce que Pétrarque le goûtait, et qu'il est comme intermédiaire de celui-ci et de Dante son modèle, lequel il ne cachait pas imiter, ainsi que Cavalcanti, qui du coup l'a accusé de le plagier; mais il rétorquait que, n'ayant pas son génie, il ne pouvait pas faire autrement.

À sa lecture, on découvre un homme qui, de fait, ne crée pas de figures marquantes et étranges, ne met pas en scène le dieu Amour, ne le fait pas agir et ne se pose pas comme visionnaire de cet être élémentaire majeur. Mais il était sensible et musical, et manifestait davantage de sentiments que ses prédécesseurs, notamment mélancoliques et tristes: il est moins âpre, moins ardu, plus touchant. Or, Pétrarque est sublime surtout par l'atmosphère qu'il crée, plus que par ses images frappantes, et il est certain que Cino l'a guidé sur sa voie du lyrisme absolu.

On se souvient surtout qu'il parle d'une femme qu'il a perdue, qui est morte, et qu'il est passé par une haute montagne lorsqu'il a été banni. Il se plaint beaucoup, mais cela a du charme.

Il a également écrit une satire contre Naples, où il ne s'est pas plu, et, que ce soit parce que la médisance trouve facilement des figures ou pour une autre raison, on se souvient bien de ses idées précises, à ce sujet. Il accusait les Napolitains de n'avoir aucun sens authentique de la vertu, et d'avoir bien déchu depuis nap.jpgque Virgile avait vécu chez eux. Il évoque une légende relative à une porte de Naples qui assure que Virgile y a fait mettre une statue qui face à l'ennemi se réveille, se manifeste, s'exprime. Cela donne en réalité envie de s'intéresser aux légendes napolitaines, qu'on connaît mal, car on lit surtout des auteurs qui évoquent l'ancienne Rome. Mais souvent, sur les autres villes, on n'a guère que des traditions fragmentaires - et il faut aussi savoir se satisfaire de Rome. Même sur Paris on n'a pas une tradition légendaire aussi riche. Clovis y est allé, des saints y ont fait des miracles, mais son origine se perd dans les ténèbres, à moins de considérer que Paris et Lutèce sont deux villes différentes: car alors Clovis et Geneviève sont fondateurs!

Cino m'a fait passer un agréable moment, quoi qu'il en soit.

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31/12/2017

Le Père Noël libéré à New York (4)

balrog (2).jpgAvant-hier, nous avons évoqué la bataille entre le monstre qui avait enlevé le Père Noël, l'horrible Ozomatl, et le fils de Camazotz appelé communément Batman. Nous nous sommes arrêtés alors que celui-ci évitait dans son vol celui-là, après lui avoir envoyé une rafale de son rayon oculaire blanc.

Derrière lui, Ozomatl se releva; une de ses ailes était tranchée, et du sang coulait d'une plaie qu'il avait à l'épaule: il était noir, et gluant. Mais sa rage n'en était que plus grande. Ses yeux brillaient désormais comme de flamboyantes braises. Il semblait prêt à tout pour réduire en bouillie le fils de Camazotz!

Celui-ci néanmoins était, lui aussi, prêt à tout, pour rester en vie, et libérer le malheureux saint Nicolas. Il réitéra le jet de feu blanc qui venait d'avoir tant de succès, et le monstre cette fois l'évita, bondissant par dessus, et donnant un coup de son pied droit pareil à un tentacule sur la tête du génie de New York. Celui-ci la sentit presque s'arracher de son corps, tant le coup fut violent. Mais voici qu'Ozomatl, emporté par son élan, se rapprocha de la cage où le Père Noël était gardé prisonnier. Et soudain, faisant jaillir de sa main un lasso doré, celui-ci saisit au cou le monstre, et l'attira vers la cage, où il le lia avec force, le lasso étant enchanté. Il lui faisait un mal terrible: taillé dans la lumière du soleil épaissie, il était pour cette âme damnée un poison, car il ne haïssait rien tant que la lumière du soleil: toute la journée il restait caché dans les murs de l'Empire State Building et seulement le soir venu - et encore si la lune et les étoiles, cachées par des nuages, restaient peu visibles -, seulement alors il s'aventurait au-dehors, tâchant, comme il l'avait fait cette nuit-là, d'attraper au vol des êtres passants: car il ne pouvait s'éloigner des murs de l'immeuble, dont il tirait, étrangement, sa vie.

Dès lors soumettre Ozomatl fut un jeu d'enfant. Car il ne pouvait rien faire pour se libérer du lasso, et il souffrait atrocement. L'homme-chauve-souris lui fit jurer tout ce qu'il voulait, et le Père Noël fut libéré. Avant d'être promené quelque temps comme en laisse, le monstre fut envoyé dans les fondations cachées de l'immeuble, moon-light-scene-with-santa-in-his-sleigh.jpgretournant dans une cavité qui s'y était creusée, et où, une fois seul, il jura, évidemment, de se venger et de revenir vaincre son ennemi infâme, le fils de Camazotz!

Quant à celui-ci, après lui avoir souhaité bon voyage et bonne mission, il regarda repartir sur son traîneau, qui l'attendait, le saint patron de Noël, et lui-même, sans plus s'inquiéter de rien, regagna sa base secrète de la baie d'Hudson. Il se prépara à son repos, et je n'en sais pas plus, sinon qu'on me promit qu'à son réveil, il m'enverrait quelqu'un pour me raconter une autre de ses aventures. Mais cela n'est pas encore arrivé, il dort toujours, après plusieurs jours, naviguant dans les contrées du rêve où il siège à côté de son père, le dieu Camazotz.

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29/12/2017

Le Père Noël encagé à New York (3)

ozo 4.jpgAvant-hier, j'ai raconté comment, prévenu par les oiseaux, le fils de Camazotz appelé communément le Batman était accouru à l'aide du Père Noël capturé par l'effroyable Ozomatl et confiné par lui dans un renfoncement de la fosse d'ascenseur; je me suis arrêté au moment où le protecteur de Manhattan était suspendu au câble.

Se laissant descendre, ses mains gantées d'airain ne sentant pas la douleur et créant des étincelles par frottement, le génie de Gotham atteignit bientôt le renfoncement où les oiseaux lui avaient dit qu'était maintenu prisonnier le Père Noël. Il y posa le pied, s'avança, et s'aperçut que c'était un couloir assez long, ce dont il s'étonna, car il pensait que, dans cette direction, on touchait rapidement à la façade de l'immeuble, et donc qu'on en sortait. Était-il possible qu'il tournât sans s'en rendre compte? Était-ce la magie d'Ozomatl, qui en était la cause? En tout cas il entendait bien ne pas renoncer.

Bientôt, il parvint à une salle étrange, éclairée par quelques lampes accrochées au mur et ne luisant guère plus que des veilleuses. Au sol, le dallage était en damier, noir et blanc. Au fond, était un rideau rouge. À gauche, près du rideau, une cage rectangulaire avec de longs barreaux contenait le Père Noël, resplendissant dans la pénombre de la pièce. À droite, il y avait une grande statue de King Kong dominant l'Empire State Building et semblant faire face à des avions, que cependant on ne voyait pas. Au centre, un fauteuil richement orné, en bois ouvragé, soutenait un être hideux, qui ne bougeait point, et en lequel le batman reconnut, grâce aux récits que lui en avait fait son père adoptif Camazotz, le terrible Ozomatl. Sa face de gorille, ses ailes de chauve-souris (qui créaient d'ailleurs avec lui un lien), ses mains en serres d'aigle, ses jambes en queue de serpent, ne laissaient à cet égard aucun doute.

Il lui adressa la parole, le saluant avec une politesse forcée, et lui demandant s'il allait bien. Le monstre ne répondit pas, le regardant de ses petits yeux luisants, pareils à de l'acier. Le fils de Camazotz, alors, lui pria Arkham Knight.jpgavec autorité de libérer le pauvre saint Nicolas, qui le regardait non plus sans rien dire, attendant de voir ce qui allait se passer (et se tenant néanmoins debout, les mains autour des barreaux). À cette injonction, Ozomatl ne répondit toujours rien.

Le batman s'avança, donc, pour le libérer, et posa la main sur la porte de la cage, et braqua ses yeux vers le verrou, commençant à le consumer par un rayon blanc qui en sortait, et dont le pouvoir était de tout dissoudre, s'il le voulait. Mais, soudain, il sentit une main sur son épaule. C'était Ozomatl.

Sa main était froide, dure et ferme, et ses griffes entrèrent dans son armure, atteignant son corps, et lui faisant pousser un petit cri, comme de surprise. Puis Ozomatl lui asséna un magistral coup de poing qui l'envoya valdinguer à l'autre bout de la pièce.

Le fils de Camazotz se releva, et, se précipitant vers le monstre, feignit de lui asséner un coup de poing, juste avant de lever le pied et de le lui jeter à la figure dans un mouvement d'une fluidité et d'une rapidité incroyables. Ce revers frontal, livré avec la jambe droite, fit se soulever le fils de Kong - qui poussa, à son tour, un gémissement, avant de s'écrouler sur le sol.

Mais lui aussi se releva, et, volant de ses ailes de chauve-souris soudainement déployées et frappant l'air, il s'élança à la vitesse de la foudre vers le batman. Celui-ci fit jaillir un feu de neige de ses yeux sombres, et le monstre fut frappé en plein vol. Mais il était lancé; et le fils de Camazotz eut juste le temps de l'éviter, en se jetant de côté.

La suite et la fin de cette histoire ne pourra néanmoins être racontée qu'une fois prochaine.

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27/12/2017

Le Père Noël secouru à New York (2)

ozo.jpgAvant-hier, j'ai raconté comment le fils de King Kong, démon à face de gorille mais à jambes de serpent et à ailes de chauve-souris, s'était emparé du Père Noël au moment où il passait près du toit de l'Empire State Building.

Or, un groupe d'oiseaux en avait été témoin, qui vinrent le répéter au bon génie de la ville, faisant comme s'il était de sa responsabilité de réagir, et de libérer de sa prison le saint qui livre ses cadeaux aux enfants du monde entier. Car même si, le décalage horaire aidant, déjà toute l'Asie, toute l'Europe et toute l'Afrique avaient reçu les leurs, il n'en restait pas moins à les déposer dans les foyers de toute l'Amérique du nord et du sud - ce que, comme on sait, peut aisément faire le Père Noël; car, allant plus vite que la lumière, il remonte le temps à volonté. C'est pour cela que quand il passe on dit que le temps s'arrête: on en fait l'expérience directe.

Le génie de la cité de New York, il faut le savoir, est en lien avec ce que les créateurs de comics ont assimilé à l'homme-chauve-souris, au Batman. Il ne s'agit pas simplement d'un homme masqué qui se déguise la nuit pour pourchasser les malfrats, car s'il en était ainsi, il ne serait pas de taille contre le fils de King Kong, et ne pourrait pas délivrer saint Nicolas. Il est, certes, un ancien homme, mais, à la suite d'une terrible épreuve qui l'a vu quasiment mourir, il a été recueilli par les nageuses atlantes des profondeurs océanes, et, par le pouvoir de leur roi, il a retrouvé une vie pleine et entière - mais après avoir été muni d'un nouveau corps, et de pouvoirs fabuleux. Des machines enchantées lui ont été confiées, et une caverne sous la mer lui a été construite, et il est devenu le maître des chauves-souris, avec lesquelles il communique directement, par la pensée. Il est devenu un avatar du dieu Camazotz, et, à ce titre, un vengeur des opprimés!

Son apparence est celle d'un homme-chauve-souris, mais cela ne vient pas de son costume, car il a réellement le pouvoir de voler et de voir dans la nuit grâce aux ondes qu'il envoie autour de lui, et l'obscurité est son domaine. Il porte bien une sorte d'armure, mais elle a été forgée par cama.jpgles gnomes d'Atlantis, et cela n'a rien à voir, ni d'ailleurs ses pouvoirs, avec une quelconque technologie humaine.

Les oiseaux sont donc venus le prévenir, et il a mis en marche sa voiture enchantée, noire et qui vole dans les airs, quoiqu'à basse altitude, utilisant l'énergie osmotique qui fait s'élever les plantes - mais concentrée et renforcée, et qui est celle des esprits de la terre. La lune en particulier projette en elle ses forces et la soulève dans les airs. En quelque sorte elle fonctionne à l'énergie lunaire, aussi curieux que cela puisse paraître, et la force surhumaine et les rayons que ce fils de Camazotz envoie de ses yeux sont dans le même cas, ils viennent du feu de l'astre des nuits.

La prescience du génie de Manhattan lui vient de ce que vit en lui le dieu Camazotz dont j'ai parlé, et c'est ainsi qu'il peut être dit son fils et en même temps son vicaire, celui qui le représente parmi les hommes. L'a permis le roi d'Atlantis, celui qu'on appelle parfois le sombre Cthulhu! Par l'esprit de Camazotz passe la puissance de la lune, et arrive jusqu'à lui.

Aussitôt, ce héros se précipita vers l'Empire State Building, et, déposant sa voiture volante sur son toit, il entra dans le bâtiment, se suspendant au câble de l'ascenseur pour atteindre le logis infâme du fils de King Kong, l'effroyable Ozomatl.

Ce qu'il en advint ne pourra néanmoins être révélé qu'une fois prochaine.

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25/12/2017

Le Père Noël attaqué à New York (1)

santa.jpgCe matin, en me réveillant, j'ai été prévenu que, durant la nuit, le Père Noël - Santa Claus - avait été retenu prisonnier plusieurs heures dans l'Empire State Building de New York, et qu'il venait d'être libéré - juste au moment où mes paupières se levaient pour laisser entrer, dans mes yeux troublés, la lumière du matin déjà tardif.

Je ne révélerai point comment j'ai été prévenu: c'est un secret. Un elfe de Captain Savoy, peut-être, l'a fait - ou bien quelqu'un d'autre. On ne le saura pas. Mais il en est bien ainsi. Et, croyez-le si vous voulez, mais c'est par le célèbre King Kong qu'il a été retenu dans le célèbre édifice!

Oh, pas le gorille géant venu d'Afrique, et qui n'a jamais existé que dans l'imagination des cinéastes, mais son modèle obscur - l'être qui l'a inspiré, et qui ne venait pas d'Afrique, mais, en réalité, vivait dans l'île même de Manhattan.

Dans les temps très anciens, des héros, parmi les Indiens peaux-rouges qui vivaient là, l'ont combattu - et, grâce aux pouvoirs que leur avaient confiés les Manitous, ils le vainquirent. Ils l'ont fait tomber, et son règne a cessé. Pensez donc! il exigeait des cœurs sanglants, que des prêtres infâmes arrachaient du sein de jeunes gens - garçons et filles -, en échange de ses dons - et de la vie même des Algonquins qui demeuraient dans les parages, car son sceptre était celui d'une immonde terreur. Il menaçait de tuer tout le monde, s'il n'obtenait pas ce qu'il voulait; mais promettait monts et merveilles, s'il l'obtenait. Et effectivement, on disait les rois soumis à lui dotés de pouvoirs surhumains. Mais ils n'en étaient pas moins abjects.

Se révoltant contre lui et sa guilde de sorciers infâmes soumise à cette entité terrifiante, des hommes menés par un neveu de Hiawatha ont renversé celle-ci, et l'ont tuée. Puis, sur le tertre que forma son corps, ils bâtirent un temple afin de conjurer son spectre, appelant les forces stellaires à faire barrage à son retour. Ils vécurent ensuite dans l'île durant de nombreux siècles, oubliant peu à peu cette action glorieuse, négligeant de fréquenter le temple, et laissant s'aplanir le terrain.

Vous en douterez, peut-être, mais l'Empire State Building fut bâti à l'endroit même où le roi Kong avait été tué, et enseveli. new_york_city_christmas_by_wazup3d-dazx96m.jpgIl faisait peser sur lui sa masse, l'empêchant inconsciemment de resurgir, et son constructeur, William Lamb, avait été guidé en rêve vers l'endroit pour créer ce talisman contre le retour des forces obscures. Lui-même ne savait pas ce qui le poussait en ce lieu précis; mais une force irrésistible l'y avait amené, qu'il appelait la destinée. Et il avait raison, en un sens.

On comprend comment s'est élaborée, dans l'imaginaire des cinéastes, la légende de King Kong. Mais ce qu'on ne sait pas, c'est que, récemment, le roi Kong est parvenu à enfanter une forme atténuée de lui-même, et qu'elle s'est arrachée de son sein puis de la terre, et qu'elle hante à présent l'édifice célèbre - qui la maintient, certes, dans ses murs, mais ne la confine pas dans ses profondeurs.

Elle n'a pas l'allure d'un simple gorille, car elle a des ailes de chauve-souris et des jambes pareilles à des serpents; ses mains, en outre, sont telles que des serres d'aigle. Elle n'a du gorille que le visage. Mais c'est cet être hideux, fils du grand Kong, qui s'est avisé, en montant au sommet de l'immeuble la nuit de Noël - alors que, tout le monde étant dans l'esprit de la fête, il avait été tranquille pour se glisser depuis les murs creux qu'il occupe jusqu'au toit où, selon les films, s'était tenu son père -, et saisir de sa main griffue le traîneau du Père Noël, en faire tomber celui-ci et l'emmener dans la fosse de l'ascenseur qu'il habite - logeant, en particulier, dans un renfoncement obscur à côté duquel passe constamment la cage, mettant en danger, sans qu'ils le soupçonnent, ses occupants innocents.

Ce qu'il en advint, et comment saint Nicolas fut libéré, sera raconté une autre fois.

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23/12/2017

Yeats et le Sidhe

Numérisation_20171203.jpgProjetant de me rendre en Irlande, j'ai lu un livre que j'avais depuis très longtemps, intitulé The Secret Rose, de W. B. Yeats (1865-1939), et contenant, en plus du recueil de nouvelles appelé proprement The Secret Rose, un recueil d'évocations folkloriques intitulé The Celtic Twilight. L'auteur tente d'y ressusciter le vieux culte irlandais des fées, affirmant fréquenter des gens qui les distinguent, et être même parvenu, sous leur influence, à les distinguer aussi - par fragments. Cela rappelle Charles Duits apercevant par bribes, sous l'influence du peyotl, des entités étranges et des figures fantomatiques, et Yeats développa ensuite cet aspect en pratiquant la théosophie et la théurgie. Ce chamanisme européen était prenant, et rend l'Irlande attrayante, singulière.

The Secret Rose proprement dit met en scène des légendes irlandaises, mais dans un style littéraire et hiératique, et souvent triste. Le monde des fées est lié à la poésie et n'appartient pas, apparemment, à ce monde physique trop lourd pour lui. Il y a un fond de romantisme tragique, chez Yeats.

En lisant ces récits, je comparais la mythologie irlandaise telle que la présente ce noble poète et la mythologie grecque telle que la restitue la poésie latine. Il y a une différence essentielle: les Anciens liaient les dieux au ciel, aux étoiles, et, après être intervenus sur terre, ils y retournaient. Ce n'est même pas que, comme dans le christianisme avec les anges, les seules entités divines fussent célestes: les Romains connaissaient aussi les Yeats_nd.jpgnymphes et les immortels terrestres. Mais le monde restait ouvert et ample, car les étoiles n'étaient pas vides, le ciel n'était pas sans âme.

Les chrétiens pressentaient-ils l'évolution du paganisme vers le culte exclusif des dieux terrestres, ou l'ont-ils provoqué en expulsant les Olympiens du ciel pour y placer leurs saints et anges? Quoi qu'il en soit, Yeats admet le fait: il ne situe pas ses dieux irlandais dans les étoiles, mais seulement dans les collines de l'Irlande. Du coup, il est triste, car il faut bien avouer que l'univers ne se soumet pas, dans son ensemble, aux collines de l'Irlande. Mais si, comme J. R. R. Tolkien, il avait lié ses elfes aux anges célestes, il n'eût pas eu de raison de rester triste!

Tolkien ne devait pas aimer beaucoup Yeats, s'il s'en souciait. Mais Lovecraft le qualifie de plus grand poète vivant. Il faut dire qu'il partageait largement sa philosophie et que ses premiers contes, mêlant curieusement le merveilleux et le pessimisme, sont bien dans la veine de The Secret Rose. Dans un élan caractéristique, néanmoins, l'écrivain américain a étendu sa mélancolie aux étoiles, les disant, certes, habitées - mais par des esprits hostiles. D'où que les poètes pouvaient légitimement se plaindre! L'hallucination devenait grandiose. Le lien avec Yeats reste très fort, la différence étant que la perspective américaine, toujours plus ou moins scientiste, est cosmique, tandis que l'Européen Yeats pouvait se contenter de rejeter des liens sociaux dénaturés.

08:28 Publié dans Poésie, Spiritualités, Voyage en Irlande, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook