03/06/2016

Symboles et machines

modern-surrealism01.jpgLes machines manifestent les forces élémentaires qu'elles maîtrisent; mais il ne suffit pas d'en inventer de glorieuses pour créer une mythologie au sens propre, car dans une mythologie, le symbole matérialise des forces morales. Or, les machines peuvent le faire. Comme les objets magiques, elles peuvent être le réceptacle de puissances bonnes ou mauvaises.

C. S. Lewis (1898-1963), dans That Hideous Strength (1945), en parla, à sa manière, plaçant un esprit démoniaque dans l'une d'elles. La machine étant purement utilitaire, étant en quelque sorte dénuée d'amour, elle est spirituellement vide; et dans un objet spirituellement vide se placent, symboliquement, des forces obscures, infraterrestres, aveugle, égoïstes. Lewis était chrétien et traditionaliste.

Dans la science-fiction, on a des machines une vision d'habitude plus positive, et plus progressiste. On aime les machines, et on se les représente palpitantes, rayonnantes par les bienfaits qu'elles apportent aux êtres humains. Elles sont semblables à des fétiches. Alors, au sein d'une mythologie, il faudrait y placer, symboliquement, de bons génies, des anges. Quelque chose de ce genre existait dans L'Ève future (1886) de 92future-sci-fi-01.jpgVilliers de l'Isle-Adam (1838-1889). Dans un androïde électrique, un pur esprit interplanétaire s'installait, lui donnant vie, conscience, âme.

J'ai dans l'idée qu'avant qu'un pur esprit céleste s'installe dans une machine, il faudrait que celle-ci soit très belle, d'un art supérieur, et pas seulement animée par l'électricité. Pygmalion avait donné vie à sa statue non par la magie ou la technique, mais par son amour, auquel avait été sensible Vénus, laquelle il avait priée en ce sens, en lui offrant des sacrifices. La déesse avait donné vie à la statue; c'était un miracle. L'esprit d'une nymphe l'habitait, pour ainsi dire. C'est l'amour qui remplit spirituellement un être.

La vie même, du reste, n'émane-t-elle pas de l'amour?

Une machine dénuée de symboles spirituels, même projetée dans l'avenir, même conjecturée merveilleuse, est plus fantasmatique qu'à proprement parler mythologique. Mais la vie même est un symbole – si on la conçoit comme étant d'essence morale, comme s'opposant moralement à la mort. Si on voit l'une et l'autre comme indifférentes, les machines n'obtiennent jamais le statut de symboles, même quand elles sont aussi vivantes que l'être humain, même dans le cas des robots. Et alors la science-fiction n'acquiert qu'une poésie illusoire, faite seulement de fantasmes - comme dans l'érotisme.

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01/06/2016

Bernard Simonay nous a quittés

b7a57c04c04ea2ad383038373431373931363535.jpgBernard Simonay (1951-2016) vient de mourir, et c'était un auteur de science-fiction appréciable, dont j'ai lu quelques livres à l'époque où j'espérais découvrir de grands auteurs du genre - qui pour moi étaient de grands auteurs tout court, parce que je n'estime rien tant que la capacité à créer des univers fabuleux cohérents. C'était des romans qui reprenaient de vieilles mythologies en les rationalisant; les Atlantes par exemple étaient d'origine extraterrestre. Car c'était une rationalisation qui intégrait les fantasmagories de la science-fiction traditionnelle. L'extrême rationalisation eût été de ne pas évoquer d'extraterrestres; mais il y avait la volonté de rationaliser jusqu'aux dieux.

Un autre trait était la cruauté, l'horreur des mœurs. Les hommes sont méchants! Cela avait quelque chose de gothique. Mais les décors étaient toujours splendides.

J'ai plus tard essayé de lire un de ses livres qui se passent dans le futur, et les dignitaires y inventaient des cultes et du sacré pour que le peuple n'utilise pas les armes toutes-puissantes créées par la technologie futuriste. Et puis ils inventaient aussi de mauvais génies à l'extérieur de la cité pour empêcher les gens de s'aventurer au dehors. Le pays en effet était radioactif depuis une guerre qui avait eu lieu et avait tout détruit. Mais il fallait aussi maintenir entre les murs de la cité les gens pour une raison que je n'ai pas découverte, n'ayant peut-être pas assez lu de pages du livre.

Le merveilleux technologique était présent et intéressant, mais ce n'est pas suffisant pour moi, qui aime un merveilleux symbolique, plus que les conjectures fantasmatiques. La frontière est plus floue qu'on pourrait penser. Les machines manifestent les forces qu'elles maîtrisent: elles épousent la forme qui permet de les maîtriser. Mais dans un roman, il faut que la dimension symbolique soit consciente, sinon, en réalité, il s'agit seulement d'inventer un monde agréable, répondant à des désirs basiques, plus qu'à de hautes aspirations: la portée morale est faible, voire inexistante. Or le symbole doit faire rayonner des forces morales.

Je n'ai pas pu, donc, continuer à lire ce livre pourtant plaisant. Son auteur savait écrire agréablement. Il avait une vraie sensibilité au fantastique.

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28/05/2016

La grotte mystérieuse (XXIII)

arton66.jpgCe texte fait suite à celui intitulé La victoire du génie d'Or, dans lequel je raconte qu'un chevalier étincelant est venu abattre les gargouilles qui assaillaient le bateau étrange où je me tenais, tandis que la guerrière qui le pilotait reculait devant leurs assauts.

Soudain, d'une voix douce et mélodieuse, la femme, qui avait enlevé son heaume, parla, et dit: « Fluctuat nec mergitur. » Je distinguai nettement ces mots latins, prononcés par sa bouche luisante, et reconnus naturellement la devise de la ville de Paris.

Le guerrier d'or enleva lui aussi son heaume, et je vis un être d'une exceptionnelle beauté; ses cheveux étaient blonds, son visage paisible, et son œil bleu brillait. Il dit: « Nous approchons ».

Je tournai le regard vers la proue, et vis que le bateau entrait dans une grotte. La rivière y prenait sa source.

Mais le fond devint bientôt trop bas pour l'esquif lourd; il s'arrêta, et la passerelle que j'avais empruntée pour monter se dirigea d'elle-même vers la berge. À la paroi lisse de la grotte brillaient des lanternes dorées. Une brume légère, sortant de l'ouverture, diluait leurs feux.

Tandis que nous descendions, je vis une femme venir des profondeurs de la grotte; elle traversa la brume, et elle m'apparut, belle et majestueuse. Alors l'homme d'or, à ses pieds, s'agenouilla; elle lui dit: « Mon fils ». Et lui tendit la main. Il la prit, et la plaça contre sa joue, puis se releva, tenant toujours son heaume.

Puis il se retourna vers moi et me présenta à cette dame en disant: « C'est la nymphe, la célèbre nymphe, ma mère, la belle Segwän ! » Elle me sourit, et me tendit la main, et je la pris. Je sentis une chaleur entrer en moi.

La femme armée, à ma gauche, salua la dame en baissant la tête, et elle fit de même; elles paraissaient heureuses de se voir. Bientôt Segwän nous invita à la suivre dans la grotte. Je lui emboîtai le pas, comme fasciné par sa beauté; car tandis qu'elle marchait devant moi, une clarté s'exhalait d'elle, et j'étais attiré, envoûté, de telle sorte que si même j'avais voulu refuser de la suivre, j'en eusse été incapable: mes pieds avançaient comme tout seuls à la suite des siens, et mes jambes me portaient sans que j'y fusse pour rien.

Nous quittâmes le bord de la rivière pour entrer dans un couloir latéral, précédé d'une arche décorée de reliefs étranges et ornée de pierres précieuses qui brillaient dans la pénombre. Je regardais les dessins gravés dans la pierre noire, et reconnus des chevaliers, et ils combattaient des monstres, et des étoiles brillaient au-dessus d'eux; des anges aussi s'y trouvaient.

En avançant le long du couloir dont les parois étaient régulières et semblaient avoir été polies par des hommes, je m'aperçus que les lanternes qui étaient accrochées le long du mur n'étaient pas des flammes dans du verre; mais qu'elles n'étaient point davantage des ampoules électriques, autant que je pus en juger. Car elles semblaient être tout bonnement des joyaux brillants, rappelant le béryl mais dont il s'exhalait une lumière. Celle-ci était douce et belle, bien plus pure que celle que produit l'électricité: elle me faisait penser à celle des étoiles, dans le ciel. Une vie était en elle; elle palpitait. Et en m'approchant, je vis qu'elle était soumise à des flux, qu'elle baissait et accroissait alternativement dans son éclat, comme si un cœur s'y fût trouvé, ou qu'il s'agît d'une forme de respiration. Elle n'avait pas la qualité morne et uniforme de nos lampes artificielles; et comme je demandai à la femme qui avait piloté le navire de quelle nature étaient ces lampes, elle me regarda et m'expliqua une étrange chose, que j'eus bien du mal à comprendre: ici, disait-elle, les hommes, bien plus avancés que ceux que j'avais toujours connus, ont la faculté de capter les rayons du soleil et des étoiles comme s'il s'agissait d'un gaz, ou même d'un liquide. Ils les placent dans des vaisseaux de cristal et cet éclat ensuite y vit, sous la forme d'un être élémentaire, pleinement vivant, mais à la conscience incertaine. Je m'approchai, sur son conseil, de plus près, et, soudain, je vis un petit homme revêtu d'une armure éclatante, qui était dans la lampe. Il me regardait. Il se mit à rire, et l'éclat de la lampe redoubla. Je reculai, effaré.

(À suivre.)

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26/05/2016

L'égalité dans le droit à l'éducation

Place_de_la_République_-_Égalité.jpgJ'ai évoqué le problème d'une éducation laïque d'État qui fonctionnait bien quand le peuple auquel elle s'adressait était dominée par le marxisme mais qui perdait de son sens quand ce n'était plus le cas. Les familles pour ainsi dire plébéiennes attendent alors une autre sorte d'éducation, et une rupture se crée. Comment le résoudre?

En droit, selon moi, l'État ne doit pas forcément créer une éducation déterminée; l'éducation est un droit et l'Égalité implique que chaque famille doit pouvoir disposer de moyens pour l'éducation des enfants. Mais, dans les faits, si les familles font des choix culturels différents du gouvernement, il s'avère qu'elles ne peuvent l'assumer que si elles ont des moyens. Car même si les écoles confessionnelles accueillent les membres désargentés des communautés religieuses correspondantes, le budget s'équilibre grâce aux membres qui disposent d'importants revenus; mais si les membres d'une communauté religieuse sont majoritairement dans le besoin, cela ne s'équilibre pas, et les difficultés s'enchaînent.

Ainsi, une inégalité apparaît. Certains peuvent plus choisir que d'autres une éducation religieuse pour leurs enfants. Et le gouvernement ne peut pas résoudre le problème, parce que, secrètement, il voudrait qu'il n'y ait plus d'écoles confessionnelles: il n'a simplement pas pu empêcher qu'il y en ait.

Évidemment, on peut aussi créer la solution d'une hiérarchie plus ou moins factice entre les religions. C'est affaire de point de vue. Car, en théorie, les religions sont libres. L'avis qu'on a sur elles n'est pas censé avoir une valeur en droit.

Ma solution est que l'État se désengage progressivement du contenu éducatif même, quoique avec des systèmes de surveillance, et qu'il laisse les parents décider de la sorte d'école qu'ils veulent; son rôle essentiel est de veiller à l'égalité, et donc à ce que les familles dans le besoin disposent d'une bourse par laquelle elles puissent elles-mêmes payer les frais de scolarité. Car il s'agit de l'égalité dans le droit à l'éducation, et non de l'uniformité de l'éducation pour permettre hypothétiquement l'égalité de fait.

Naturellement, une telle orientation sera difficile, car on n'ignore pas que les gouvernements dirigent l'éducation aussi pour uniformiser la société et la diriger plus facilement. D'ailleurs la bourgeoisie qui met ses enfants dans les écoles confessionnelles privées ne voudrait peut-être pas que les classes populaires disposent de la même possibilité, car elle pense être sage, rationnelle, intelligente, et n'a pas les mêmes opinions sur les classes populaires. Si on les laissait éduquer leurs enfants comme elles voulaient, évidemment elles feraient n'importe quoi, et ce serait le chaos!

Toutefois, c'est bien à l'égalité des droits qu'il faut tendre.

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24/05/2016

L'école laïque d'État face aux défis actuels

48069_LeoThemL.jpgSi le débat sur la laïcité est sans fin, c'est parce qu'il achoppe sur la question de l'école et de l'éducation. L'État a en charge une école publique, qui, parce qu'elle est publique, se veut laïque dans son contenu. Mais il existe aussi des écoles confessionnelles, où les parents sont libres de mettre leurs enfants. Il en résulte qu'on ne sait pas vraiment si ce sont les parents ou le gouvernement qui ont la première responsabilité de l'éducation des enfants.

En théorie, ce sont les parents; mais, en pratique, le gouvernement agit comme s'il disposait d'un droit de préemption. C'est particulièrement le cas dans les pays très étatisés comme la France: la république française a souvent suivi les idées de Jean-Jacques Rousseau, qui prenait l'ancienne Sparte comme modèle. Or, les enfants y étaient arrachés à leurs parents, et éduqués par la Cité.

Mais il faut bien avouer que, même en France, le gouvernement n'a jamais eu les moyens d'imposer un tel modèle à tous. Les riches, notamment, étaient trop puissants. Ils ont réclamé le droit individuel à éduquer leurs enfants comme bon leur semblait, et les gouvernements n'ont rien pu faire. Ils espéraient, peut-être, qu'avec la chute supposée du capitalisme, le problème se résoudrait de lui-même; c'était tirer des plans sur la comète. Dans les faits c'est le communisme qui s'est effondré.

On obtient ainsi, en France, une situation hybride, dans laquelle les classes populaires sont soumises à l'État comme dans l'Union soviétique et la bourgeoisie fait ce qu'elle veut comme aux États-Unis. L'alliance entre De 220px-USSR_stamp_M.Thorez_1965_6k.jpgGaulle et Maurice Thorez, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, rappelle cet état bancal dans lequel certains ont voulu voir un juste milieu mais qui, à présent, apparaît comme une source de fracture et de désunion.

Tant que les classes populaires étaient dominées par le marxisme, le contenu de l'école publique leur convenait; mais une fissure est intervenue quand, avec la chute de l'Union soviétique, le peuple a cessé de rêver d'une société meilleure par la prise du pouvoir du prolétariat. Il s'est, fréquemment, rabattu sur les religions traditionnelles, et l'on peut constater que les pays arabes autrefois liés à Moscou sont en butte à des mouvements islamistes forts.

Le contenu de l'école publique, en France, apparaît dès lors comme émanant des classes supérieures, et imposé aux classes populaires. Une rupture s'en est suivie.

Il faut admettre que les pauvres ne sont pas faits en principe pour disposer de leurs propres écoles: pour eux l'État pourvoie à tout. Or, cela n'empêche pas ces pauvres d'avoir des références culturelles et symboliques propres. Nous verrons des éléments de solution une fois prochaine.

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20/05/2016

H. P. Lovecraft et le principe d'involution

HP-Lovecraft.jpgJ'ai évoqué la conviction de H. P. Lovecraft que l'homme aspire à l'infini, à s'affranchir des lois physiques, de l'espace et du temps, et que pour lui le fantastique répondait par une illusion littéraire ou artistique à cette aspiration. À cette conviction répondait, dans ses contes, l'apparition de races extraterrestres qui s'étant libérées de l'espace et du temps, voyageaient dans les corps pour continuer à exister au-delà de leur déréliction propre. Paradoxe: c'est parce que le monde physique, loin d'évoluer, finit par mourir, que des êtres se hissent dans le monde spirituel et parviennent à y vivre. L'évolution continuait donc dans l'au-delà de la matière, mais était-ce de façon durable, et dynamique?

Dans son récit de voyage sur la Lune, Cyrano de Bergerac assure que les êtres lunaires sont tels que les Grands Anciens de Lovecraft: ils peuvent voyager de corps en corps, et le feraient constamment, si une instance supérieure ne le leur interdisait pas. Chez Lovecraft, pas d'instance morale cosmique pouvant interdire de telles pratiques, sinon sous la forme de forces contraires, hostiles, démoniaques, provoquant une forme d'involution.

Il est possible que les Grands Anciens qu'il décrit dans The Shadow out of Time (1936) n'aient jamais été esclaves de la matière: dès son arrivée sur Terre, ils ont habité des êtres doués de conscience mais appartenant au règne végétal, ou à mi-chemin entre le végétal et l'animal. Cela reprend, indéniablement, des idées de la théosophie, laquelle il connaissait: les hommes sont issus selon elle d'êtres végétaux à demi conscients et pouvant se mouvoir, et avec eux, à cette époque, vivaient, en symbiose intérieure et psychique, des êtres supérieurs. Mais Lovecraft rejetait ce qu'il appelait l'optimisme fade des théosophes. Il ne voit pas cette image, fascinante en soi, comme préparant l'évolution humaine. Elle peut, certes, expliquer pourquoi l'être humain a gardé, du passé, une aspiration à l'absolu et à l'infini, comme il pensait que c'était le cas. Mais ces êtres cthulhu-mythos-wallpaper-reasons-to-like-lovecraft-nyarlathotep-crawling-chaos-shadow-out-of-time-poster-illustration-by-darrell-screamin-polyp-tutchton-all-rights-reserved.jpgvégétaux, plutôt attrayants, ont été contrés par des êtres immondes, s'apparentant aux poulpes. Or, c'est là reprendre l'évolution classique: l'apparition du monde animal a bien commencé par les mollusques. Le récit de Lovecraft se termine tragiquement, parce que passer du végétal au polype est apparemment affreux.

La théosophie dit que cette sorte de chute était nécessaire à l'évolution, parce que l'animal a des propriétés de mouvement et d'autonomie qui préparent l'avènement de l'être humain, libre et autonome dans ses pensées. Mais Lovecraft, par principe, adopte une formule pessimiste.

Il faut remarquer qu'il n'était pas satisfait par sa nouvelle grandiose. Quelque chose le chiffonnait, le gênait. Effectivement, on ne voit pas comment des êtres pouvant passer d'un corps à l'autre peuvent être gênés lorsque le corps végétal qu'ils habitent est attaqué et détruit par des êtres ayant des formes de poulpe et de méduse; on ne sait pas ce qui les empêche d'habiter ensuite ceux-ci.

Il pensait pourtant que l'aspiration à l'absolu, à l'infini, n'existait pas chez tous les hommes, mais seulement chez une minorité, une forme d'exception, représentant au fond la fleur de l'humanité, mais isolée comme une étoile solitaire dans un immense ciel noir, une fleur dans un désert. Peut-être cultivait-il son pessimisme de façon morbide, parce qu'il l'arrangeait, parce qu'il le justifiait de ne pas s'investir dans la vie sociale et l'affronter. Cela fait partie de sa destinée, comme on dit. Peut-être que dans sa vie antérieure la vie sociale lui était apparue comme particulièrement abjecte!

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18/05/2016

LXXXVI: Sainte Apsara: Renaissance

10344_894029187359762_4503138106119006771_n.jpgDans le dernier épisode de cette impressionnante série, ô lecteur, nous nous sommes arrêtés alors que Captain Corsica racontait au Génie d'Or comment Sainte Apsara, de nymphe sauvage et amnésique qu'elle avait été, était devenue la guerrière étincelante que l'on connaissait; il en était au moment où, retrouvant la mémoire, elle demanda, pour le sauver, à son père Cyrnos d'emprunter les ponts dimensionnels permettant de franchir l'espace presque simultanément. Or, il hésitait car les dangers étaient grands. Et voici que Captain Corsica continua sans interruption son discours.

Mais comme il s'agissait de la vie de son fils, et que Sainte Apsara insistait, mon père obtempéra, et il la fit glisser sur un de ces ponts secrets jusqu'à la forêt qui entoure les ruines de Noscl. Il s'entoura à l'ouverture de la porte de gardes qui se jetèrent sur les démons à l'affût, afin non seulement de les empêcher d'emprunter ce passage, mais aussi de couvrir la course de Sainte Apsara, de détourner leur attention.

Une bataille féroce eut lieu, et dès que Sainte Apsara fut hors de portée des monstres, et tout près de ressortir de l'autre côté et d'arriver à Noscl, Cyrnos sonna brusquement la retraite, comme il en avait été convenu. D'un coup les guerriers rentrèrent de ce côté du Seuil, laissant les démons stupéfaits, car ils croyaient à une attaque concertée et importante, durable, destinée à les vaincre définitivement. Puis la porte fut refermée.

Sur son passage, malgré la diversion des guerriers de Cyrnos, Sainte Apsara dut sauter, vive comme l'éclair, par dessus des mains griffues qui tentaient de lui attraper les pieds, et, agile comme une gazelle, se baisser et rouler sur elle-même pour échapper aux spectres qui tentaient de la saisir par les cheveux.

Car il faut dire que le pont, en lui-même, est protégé par un sort, jeté jadis par les dieux, et que les monstres ne peuvent pas l'emprunter, se placer dessus: ne faire que le toucher les consumerait, car il est trop pur pour leur infamie, leur corruption. C'est pourquoi le principal péril, lorsqu'on emprunte un tel pont, est lors de l'ouverture de la porte. Mais ils balaient de leurs longs bras le dessus du pont, voire de leurs ailes, quand ils en ont, l'air que respire tout homme marchant dessus.

Dès qu'elle fut parvenue à Noscl et qu'elle eut, elle aussi, refermé la porte des mondes derrière elle, Sainte Apsara courut vers un arbre plus grand que les autres, dont les feuilles diffusaient une étrange lueur verte. Elle monta dans ses branches, et retrouva une loge qui y avait été édifiée. Elle n'était pas faite de branches mortes, ou de planches: l'arbre lui-même semblait avoir créé une chambre. Sans doute les hommes de Noscl avaient-ils eu le pouvoir de le lui commander.

Elle entra, et, aussitôt, elle fut entourée de lumière. Or, dans le tronc de l'arbre, face à elle, se montra une chose étonnante: une épée au pommeau de cristal y était enfoncée. Au-dessus, sur une branche, se trouvait l'armure qu'elle porte à présent, et qui est enchantée, et lui est attachée mystérieusement. Car elle avait appartenu, tout comme l'épée, à son père.

Aussitôt elle saisit l'arme, la retira du tronc, et un éclair jaillit: la lame semblait tressaillir de joie d'être enfin libre de ce tronc. Puis Sainte Apsara tendit le bras vers le haubert placé sur la branche, le toucha, et instantanément en FemaleThor-660x495.jpgfut revêtue. Sur les mailles, l'éclat de la lune semblait resplendir, comme si elles diffusaient leur propre clarté. Des perles du reste les ornaient, se plaçant dans leurs interstices. Sainte Apsara se sentit revivre: le haubert épousait parfaitement ses formes, comme une seconde peau, bien que son père eût été plus grand, plus fort qu'elle de beaucoup: car en ce temps-là les hommes étaient puissants, et grands, et te paraîtraient pareils à des géants. Mais le haubert était habité, semblait-il, de sa vie propre, et s'attachait à celui à qui il appartenait de droit comme pour lui faire une peau, le pourtour de tout un corps. Il n'était pas un de ceux que tissèrent les mortels par imitation de celui-là ou de ses semblables, dans des temps immémoriaux.

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là ce récit, en attendant, la prochaine fois, la fin de celui de Captain Corsica, et la révélation du secret de Dévote Reparate-Brown, secrétaire élégante et bien connue à Bastia de Pierre Toccoli, agent immobilier des plus en vue.

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16/05/2016

H. P. Lovecraft et l'au-delà de la peur

banner_lovecraft.jpgJ'ai dit l'autre jour que Lovecraft (1890-1937) voyait le chaos au-delà de l'ordre apparent, et que cela rappelait la philosophie de Sartre (1905-1980), pour qui cet ordre apparent était le fruit de la pensée magique, du pur néant de la subjectivité humaine, qui imposait une rationalité aux choses. Quand on fait l'expérience du réel, celui-ci apparaît comme une pâte informe, immonde. Or, quand on la personnifie, elle peut prendre le visage de Cthulhu - dieu maléfique.

Il existe une continuité entre Lovecraft et Sartre, lequel d'ailleurs adorait, étant petit, les histoires d'horreur et de fantômes: il l'évoque dans Les Mots.

Mais Sartre, à la toute fin de sa vie, prétendait avoir découvert le principe immortel de l'humanité en mouvement: influencé par Benny Lévy, il le voyait dans le peuple juif. Lovecraft, de son côté, se rallia à la politique de Roosevelt, et certains critiques perçurent, dans sa nouvelle The Shadow out of Time (1936), des éléments d'utopisme socialiste, présentés sous le voile de Grands Anciens organisateurs du monde.

Or, ces entités, dit Lovecraft, sont dénuées de corps propre, et se sont arrachées à leur galaxie en vainquant l'espace et le temps: elles se projettent dans le futur à travers les corps qui vivront, et ainsi connaissent une forme d'immortalité. Les poètes inspirés sont souvent possédés par elles, puisque, par elles, ils distinguent Cthulhu_sketch_by_Lovecraft.jpgdes espaces grandioses, inouïs - ont accès à l'infini. Car pendant que ces êtres sont dans les corps humains, les consciences humaines sont à leur tour plongées dans leur monde.

Il faut nécessairement mettre cette sorte de mythe en rapport avec ce que l'écrivain, à la même époque, proclamait régulièrement dans sa correspondance: le fantastique est une façon pour l'être humain de combler illusoirement une aspiration profonde à s'arracher aux lois de l'espace et du temps, à se libérer de la tyrannie des lois physiques. La connaissance même que le surnaturel était une illusion, ajoutait-il, ne pouvait pas empêcher cette aspiration d'exister: elle était plus forte que le savoir théorique, plus profondément constitutive de l'humanité.

On a souvent dit qu'il était matérialiste; et lorsqu'il s'agissait de juger du monde extérieur, il l'était bien. Mais le paradoxe de sa littérature, à la fois matérialiste et mythologique, s'explique quand on saisit la mesure de ce qu'il pensait de l'être humain, être aspirant à l'absolu, à l'infini de façon nécessaire, quoique irrationnelle. Cet instinct est plus puissant chez lui que ce qui habite la conscience diurne, et c'est par cette conviction que malgré son matérialisme de principe, il fut l'héritier fidèle du romantisme.

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12/05/2016

Victor Hugo et l’égalitarisme

Louis-XI.jpgOn s'imagine volontiers que l'égalité maintenue par un État fort est une invention du marxisme ou du jacobinisme. Mais dans L’Homme qui rit, Victor Hugo disait: L’œuvre despotique de Louis XI, de Richelieu et de Louis XIV, la construction d’un sultan, l’aplatissement pris pour l’égalité, la bastonnade donnée par le sceptre, les multitudes nivelées par l’abaissement, ce travail turc fait en France, les lords l’ont empêché en Angleterre. Ils ont fait de l’aristocratie un mur, endiguant le roi d’un côté, abritant le peuple de l’autre.

Il condamnait la monarchie française parce qu'elle avait créé une égalité en plaçant uniformément le peuple au plus bas, sous elle. Le roi absolu doit s'appuyer sur le peuple auquel il fait miroiter de merveilleux avenirs, pour dominer la noblesse et lui arracher son pouvoir. L'évolution était celle de l'ancienne Rome: du gouvernement de la noblesse rassemblée dans le Sénat on était passé à l'empire, dirigé par un triomphateur soutenu par l'armée et le peuple. La République était donc le gouvernement de l'aristocratie. On sait ce que De Gaulle fit du gouvernement aristocratique, également recommandé par Jean-Jacques Rousseau.

Que l'aristocratie soit devenue une classe hissée au sommet par le système des concours ne doit pas masquer le réel: la réussite à ces concours est plus ou moins héréditaire, les qualités qui y sont demandées étant de celles qui se transmettent par la famille. Elles émanent, en effet, du langage, tel qu'on l'apprend en toute inconscience dès les premières années de la vie, avant même celles auxquelles les premiers souvenirs remontent. Car le langage commence à s'articuler avant que la mémoire apparaisse. Il est d'abord un réflexe, un instinct, et ceux qui le nient, consciemment ou non, favorisent la fixité sociale et l'aristocratie héréditaire: le système éducatif, en France, sert essentiellement à valider, à justifier un ordre social préexistant; il ne fait dans l'ensemble qu'enregistrer les vertus familiales, se transmettant dès la petite enfance, avant que la raison apparaisse.

Mais je m'écarte de mon sujet: car, dans tous les cas, Hugo présente positivement le règne de la noblesse, tampon entre le roi et le peuple en Angleterre – authentique contre-pouvoir. Naturellement, le parlement, en 1312276-Philippe_de_Champaigne_le_cardinal_de_Richelieu_écrivant.jpgFrance, était censé être tel. Mais la noblesse y ayant été écrasée, par exemple par Richelieu (Alfred de Vigny l'évoque dans son roman Cinq-Mars), l'équilibre a été rompu dès l'origine, et De Gaulle a créé un système qui devait peu à peu réduire le pouvoir de cette aristocratie et, par conséquent, du parlement. Par dessus le parlement, il y avait les fonctionnaires du prince, comme au temps de Louis XIV.

Ce qui est troublant est que, selon Hugo, l'égalité par le nivellement par le bas existait déjà au temps des rois. L'égalitarisme en France est une obsession ancienne, liée à l'absolutisme. Et comme en Union soviétique, il est le prétexte à l'uniformisation.

De mon point de vue la solution moderne pour créer un contre-pouvoir authentique est d'admettre que Paris est adonnée à son prince, et donc de donner plus de pouvoir aux autres villes. En quelque sorte, les princes des autres villes peuvent proposer un contre-poids, et en même temps être élus au parlement. La ville la plus propre à créer ce contre-pouvoir et à instaurer ainsi une dose de fédéralisme qui empêche l'absolutisme et la soumission faussement égalitaire, c'est Lyon.

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10/05/2016

Rivarol et la poésie française

Antoine de Rivarol (1753-1801), French writer.jpgIl y a quelque temps, j'ai publié un article dans lequel je citais Frédéric Mistral (1830-1914) affirmant que le français était impropre à la poésie (en particulier l'épique, la plus noble de toutes), parce qu'elle était une langue des cours, engoncée dans ses emplois fonctionnels et son besoin de clarté; la poésie en effet se fonde sur le mystère - et sur la vie de l'âme, qui est obscure. Cela a fait jaser: beaucoup veulent croire la perfection de la langue française absolue, et sont choqués qu'on puisse assigner la moindre limite à son génie.

Pourtant, dès le dix-huitième siècle, on admettait que le caractère rationnel du français, quoique glorieux en soi, n'aidait pas à la poésie. Contrairement à Mistral, qui composa ses vers en provençal, on ne s'en plaignait pas particulièrement, parce que la poésie apparaissait comme secondaire, comme un loisir d'homme de goût, et non comme une activité en soi réellement importante.

Antoine de Rivarol (1753-1801) devint célèbre en remportant, en 1784, le concours proposé par l'Académie de Berlin sur l'universalité de la langue française (voir Georges Gusdorf, Le Romantisme I, Paris, Payot, 2011, p. 235): la vieille lune de cette universalité est issue de ce temps. Il faut signaler, aux républicains qui la défendent avec ardeur, que Rivarol était un grand royaliste.

Il glorifia, donc, le français classique, puisqu'il reflétait la splendeur universelle de Versailles. Il était, comme le disait Mistral, une langue de cour, une langue de classe, arrachée à la culture du peuple. Par là même, pensait-on, il passait par dessus tous les peuples: l'aristocratie française devait chapeauter le monde entier. D'ailleurs elle tendait à le faire, puisqu'on l'imitait.

Le romantisme allemand s'indigna contre l'idée d'une langue universelle qui n'engloberait pas le peuple. AW Schlegel_gemeinfrei.jpgAugust Wilhelm Schlegel (1767-1845) attaqua la poésie compassée du classicisme français, comparant défavorablement Racine à Euripide, son modèle (ibid, p. 236). Il avait commis, assurément, un sacrilège contre le génie français: cela fit scandale. Il affirma, même, que si le français était répandu en Europe, c'était davantage pour des motifs politiques que pour ses vertus intrinsèques et littéraires, et l'assimila à une simple mode.

Le romantisme était né. Bientôt, Stendhal, à son tour, dirait Shakespeare supérieur à Racine, et Victor Hugo déchaînerait contre le second ses foudres. Ce que le français avait perdu en qualités poétiques, le romantisme français, conscient de la vérité des dires de Schlegel, allait tenter de le lui faire regagner: Hugo, notamment, s'efforcera de créer une littérature à la fois classique et populaire, et de devenir le vrai Virgile français.

Mais il est si vrai qu'on ne peut pas nier l'évidence, à cet égard, à l'endroit du français classique, que Rivarol lui-même l'admit: le français, déclara-t-il, avait été moins propre à la musique et aux vers qu'aucune langue ancienne ou moderne: car ces deux arts vivent de sensation (ibid.). Et le français est tout de raison.

La poésie intellectualiste qu'on voit fleurir depuis quelques décennies, et qui marque une forme de néoclassicisme, a fait retomber la culture française dans ses vieux travers - ceux qui, en figeant la vie culturelle, et en la détachant du peuple, avaient en fait provoqué la Révolution. C'est l'effort et l'humilité romantiques qu'il faut retrouver.

Certes, Mistral a montré qu'il fallait aussi concéder davantage aux langues et cultures régionales. Le classicisme élitiste et sclérosé va en réalité de pair avec la sacralisation du français dans la Constitution: on peut dire qu'elle est contraire à la musique et aux vers, pour citer Rivarol.

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08/05/2016

La victoire du génie d'Or (XXII)

11401048_938394076181988_5695528069137458493_n.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le bateau étrange, dans lequel je raconte que des monstres avaient attaqué un bateau sur lequel je me trouvais et qu'un être lumineux venait d'en foudroyer deux.

Il bondit, et une sorte de vapeur d'or mêlée de reflets bleus le suivait. Il assena, de son bâton luisant, dont il se servait comme d'une arme, des coups formidables sur les démons qui entouraient la femme armée; et leurs cadavres vinrent s'ajouter au monceau qui déjà l'entourait, car, quoiqu'elle eût reculé, ses mouvements vifs comme l'éclair et ses coups dévastateurs avaient décimé leurs rangs. Mais ils ne semblaient avoir aucune crainte de la mort, et ils n'avaient cessé, dans leur assaut, de s'accroître en nombre, jusqu'à l'arrivée de l'être étrange. Car, dès qu'il fut présent, ils commencèrent à reculer; et leurs traits impénétrables enfin s'amollirent, et de l'angoisse s'y peignit, puis de la peur, et de l'épouvante: paradoxalement, l'attaque de leur ennemi avait éveillé leur âme, enfouie dans leur volonté de tuer, et leur forme épaisse et noire.

Alors les survivants tentèrent de fuir, mais le guerrier leur envoya des rayons fins depuis la gemme de son sceptre, et ils les transpercèrent à la façon de flèches.

À un certain moment, un monstre, plus grand que les autres, fit jaillir dans sa main une pierre mystérieuse, noire et luisante, et une flamme en surgit, qui vint frapper le guerrier d'or; mais il ne fit qu'en reculer d'un pas, et son armure ne fut pas entamée. Aussitôt, il brandit son bâton en le tenant comme un javelot, et je vis l'extrémité inférieure s'allonger et s'effiler pour former une pointe, et il le lança; la gargouille en fut percée de part en part, et la pointe ressortit de l'autre côté. Le monstre s'effondra, et la pierre roula sur le pont du bateau. Le bâton, alors, étonnamment, vibra, et s'arracha à son corps, puis vint se replacer dans la main de son propriétaire. Il reprit sa forme de sceptre, la pointe disparaissant à nouveau.

Tous les monstres qui n'avaient pas eu le temps de fuir étaient désormais prosternés, demandant grâce, de leur voix hideuse, au guerrier étincelant. Celui-ci s'avança, et sa voix retentit, forte et résonnante, comme s'il avait parlé au sein d'une salle; elle ordonna, dans une langue que je compris, aux créatures de retourner dans les profondeurs de la rivière, leur interdisant d'en ressortir jamais!

Je m'étonnai d'avoir compris cette langue. Car ce n'était point du français, ni aucun langage de ma connaissance. Pourtant j'en saisissais les mots comme si elle eût été mienne, comme si je l'eusse apprise de mes propres parents. Elle éveilla, en moi, ce qui me parut être de lointains souvenirs, mais qui, étrangement, me semblèrent remonter à des temps antérieurs à ma naissance. Une nostalgie puissante s'empara de moi, un intense désir. Je crus entrevoir un pays fabuleux. Mais l'image s'effaça bientôt.

Et je me rendis compte que j'eusse été incapable de répéter ce qu'avait dit le guerrier étincelant. Avait-il vraiment prononcé des mots distincts? J'avais plutôt entendu comme un chant, qui sortait de sa bouche. Des images m'étaient venues, figurant la proscription au sein d'un abîme. J'en avais ensuite fait des mots, mais je ne sais s'il y en eut jamais. La même expérience se répéta lorsque, plus tard, l'homme s'adressa à moi, et aussi la femme. Des couleurs surgissaient, s'ordonnant en formes; et je comprenais, et mon cerveau y mettait des mots, mais qui n'avaient point été prononcés.

Les monstres qui avaient survécu s'en furent, exécutant l'ordre reçu. Et je me retrouvai seul sur le pont avec les deux êtres étranges, les corps mêmes des monstres morts ayant disparu: avaient-ils été emmenés par leurs congénères? Je n'en avais pas été témoin. Mais il devait en avoir été ainsi.

(À suivre.)

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04/05/2016

Le tout seul est lumière: David Lynch, Rudolf Steiner

DL_400x400.jpgDavid Lynch, dans Catching the Big Fish et diverses interviews, a souvent dit que la peur venait de ce qu'on ne percevait qu'une partie des choses, et que, si on avait une vue d'ensemble, elle cessait. Rudolf Steiner, dans son drame-mystère Le Gardien du Seuil, confirme par deux vers:

Das Ganze ist voll Licht, wenn auch der Teil,
Für sich allein gesehn, oft dunkel ist.

(Le tout est lumière, quand la partie,
Si elle est vue seule, souvent est obscure.)

Le problème de la mort, en particulier, ouvre à des ténèbres angoissantes. Symboliquement, le monstre, l'esprit mauvais, dans les films de Lynch, sont des êtres terrifiants, qui rendent l'univers incompréhensible. Pourquoi le mal existe-t-il? C'est d'ailleurs aussi la question de H. P. Lovecraft, mais, curieusement, celui-ci disait au contraire que c'est la vue de l'ensemble qui crée l'épouvante: car si l'homme ne jette son regard que sur un fragment, il peut être rassuré; mais le vrai fond de l'univers est inhumain. L'image du confort rationnel et bourgeois peut être détruite par une vision d'ensemble qui entoure de chaos la cité humaine.

Lovecraft, à cet égard, nous rappelle Sartre qui, dans La Nausée, fait l'expérience d'un au-delà de la matière organisée: il pose comme étant l'ensemble le fragment qu'il perçoit soudain par une faille dans le voile des apparences. L'image de la masse informe, ou du vide, renvoie à tout l'univers.

L'idée de la mort est de fait d'emblée présente pour remplir d'inanité le rêve bourgeois d'une vie pérenne et réglée, et le monde physique régi par des lois connues dans lequel l'humanité s'efforce de vivre. Mais prétendre qu'on est conscient du monde parce qu'on sait que l'on va mourir ne relève-t-il pas d'un abus? Au-delà de cette vérité fragmentaire, Lynch et Steiner proposent une vision du monde dans laquelle le mal et la mort, eux-mêmes, ont un sens.

Derrière le monstre, ou le démon, est un ange, un dieu qui se cache. Derrière la Révolution, disait Joseph de Maistre, était la Providence: au-delà du mal qu'elle représentait indéniablement, il fallait voir l'intention mystérieuse de la divinité. Pareillement, derrière Méphistophélès répondant à l'appel de Faust, chez Goethe, il faut voir les nécessités de l'évolution humaine: Faust est finalement arraché aux ténèbres pour réaliser une Fire-walk-with-me-02.jpgascension par l'éternel féminin. C'est la fin du Second Faust: le héros est emmené au Ciel par les anges de la sainte Vierge.

Chez Lynch, le plan divin est caché: suggéré plus que dit. Non seulement il en est ainsi dans ses films, mais dans ses écrits et paroles il n'en a guère dit plus. Il a évoqué l'image du jeu fantastique qu'était en réalité la vie, voire l'idée du retour de l'être humain à travers plusieurs vies, son germe ne mourant pas. Pour Steiner, on le sait sans doute, il en va de même: l'homme évolue en s'incarnant successivement, et en tirant profit de ses expériences. À cet égard, comme dans le christianisme, la souffrance et la mort purifient, et chez Lynch aussi, puisqu'on ne peut pas comprendre autrement que Laura Palmer, à la fin de Fire Walk With Me, revoie son ange après avoir été abominablement tuée.

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02/05/2016

Voltaire et le dessein intelligent judéochrétien

maquillage-lunettes.jpgVoltaire a exploré le problème des causes finales dans la nature (voir "Fin, cause finales", dans Dictionnaire philosophique, Paris, Garnier-Flammarion, 1964, p. 192 et suiv.). Contrairement à ce qu'on pourrait croire, il ne nie pas que la nature ait créé des organes pour des motifs précis. S'il se moque de l'idée que le nez a été créé pour qu'on puisse porter des lunettes, il admet qu'il a été créé pour qu'on puisse respirer. En effet, c'est là l'usage universel du nez, comme la bouche est faite partout pour manger, les oreilles faites partout pour entendre: Voilà des causes finales clairement établies, et c'est pervertir notre faculté de penser que de nier une vérité si universelle, dit-il (op. cit., p. 192).

Or, il n'est pas crédible que l'homme ait eu un jour le pouvoir de modifier consciemment son anatomie, soit en quelques minutes comme dans la science-fiction, soit au bout de mille millions d'années comme dans les fictions scientifiques, et Voltaire attribuait simplement ces créations au plan général de la Providence générale: rien ne se fait sans doute malgré elle, ni même sans elle (ibid.). Il se confessait théiste, et pensait que de la sagesse était contenue dans le monde, et dans ce qui s'y formait.

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, ou à ce que certains disent, une telle idée ne vient pas de la tradition judéochrétienne, dont Voltaire se moquait, mais simplement de la tradition humaniste, et des anciens Grecs et Latins, qui pensaient aussi qu'une sagesse était dans la nature. Ils évoquaient les divinités qui agissaient derrière les éléments, et créaient les phénomènes climatiques, ou provoquaient l'apparition des plantes, ou bien leur croissance, et il est logique d'en tirer des desseins intelligents dans la constitution de l'anatomie humaine. C'est justement la tradition chrétienne qui niait l'action de la nature dans la formation de l'anatomie humaine, d'une part parce qu'elle affirmait que l'homme avait été entièrement créé par Dieu, d'autre part parce qu'elle condamnait l'idée que la nature eût la moindre sagesse: elle assimilait les divinités de la nature aux démons, dont la sagesse n'était qu'une illusion, une tromperie. Elle condamnait, en d'autres termes, le panthéisme, regardant Dieu comme étant au-dessus de la nature, non dedans.

Plus tard, Jean-Henri Fabre ira dans le même sens que Voltaire, regardant l'instinct des insectes comme dépendant d'une intelligence située derrière l'insecte, et on a pu dire que c'était judéochrétien, mais rien n'est moins vrai, car Fabre n'était pas plus catholique que le philosophe de Ferney - pas plus chrétien, même -, et spirituellement il se réclamait comme celui-ci des philosophes antiques, par exemple de Sénèque.

C'est une méconnaissance des traditions anciennes qui assimile spontanément le spiritualisme au christianisme, alors que celui-ci a souvent regardé la nature terrestre comme vide d'âme, et donc a favorisé l'émergence du matérialisme. Le matérialisme au fond voit plus le catholicisme comme un concurrent dans les mêmes travées que comme une philosophie différente de la sienne.

L'idée que des divinités présidaient à l'instinct animal est présente un peu partout, mais elle éclate dans la mythologie de l'ancienne Égypte, qui crée un lien connu entre le panthéon et les espèces animales. Le culte des bêtes menait chez les Égyptiens à l'intimité avec la divinité, ce qui scandalisa profondément les Juifs. Sekhmet 2b.jpgDans leur expression même, leurs actions, les animaux communiquaient aux yeux des Égyptiens la volonté des dieux. Ils en étaient l'écho mécanique, spontané. C'est bien de cette tradition que dépendent Voltaire et Fabre; elle revivait en eux.

D'ailleurs Voltaire ne cachait aucunement son admiration pour l'ancienne Égypte, et il affirmait que la Bible n'était qu'une pâle imitation de la mythologie égyptienne. Plutôt que de chercher des sources judéochrétiennes cachées dès qu'une idée surprend, il faut se fier à ce que disent les auteurs. Il faut aussi se dire que plus on s'en prend aux traditions judéochrétiennes comme dirigeant la culture sans qu'on s'en aperçoive, plus on a de chance d'être soi-même dans le cas d'être dirigé inconsciemment par la tradition judéochrétienne. Enfin il n'est pas vrai que seule la tradition judéochrétienne ait attribué un esprit à l'univers. Toutes les traditions anciennes l'ont fait, et c'est au contraire la tradition judéochrétienne qui a séparé l'esprit de l'univers.

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30/04/2016

LXXXV: le réveil de Sainte Apsara

11164699_1441335459499031_3035706846144289377_n.jpgDans le dernier épisode de cette fantastique série, nous avons laissé le Génie d'Or alors que, dans le vaisseau cosmique de Captain Corsica, il venait d'être contemplé par Sainte Apsara, qui pensait l'avoir connu et le reconnaître, et que, ne lui rendant pas son regard, il s'était contenté de contempler l'horizon enflammé par le soleil couchant.

Il finit par dire: J'ai été surpris, ô Captain Corsica, par les pouvoirs de Sainte Apsara; tu me l'avais peinte comme errante, comme se partageant exclusivement entre les jardins de Cyrnos et la tombe de ses parents, à Noscl; mais je vois que c'est une guerrière accomplie dont les points d'astres sont ouverts, dont les fleurs cosmiques sont épanouies. Que m'as-tu caché, qui explique une telle nature, chez cette ancienne nymphe sauvage de la forêt déserte?

Captain Corsica mit quelques instants à répondre. Sainte Apsara le regardait. Puis il dit: Sache, ô Génie d'Or, que Sainte Apsara s'est révélée à elle-même à l'époque où je combattais le Lestrygon. Je ne puis évoquer devant toi toute cette aventure. Mais je puis dire que je faillis deux fois perdre la vie, car c'était un être puissant.

La première fois, je sombrai dans la rivière appelée Restonica, échappant grâce à ses nymphes à mes poursuivants. Car elles m'emportèrent dans son courant.

Mais j'étais blessé, meurtri, et plein du poison de mon ennemi. L'eau me purifia: les nymphes ôtèrent de mon corps les parties corrompues par la bataille. Puis elles me confièrent aux nains, qui tissèrent pour moi de nouveaux membres, plus fermes, et me donnèrent une nouvelle force. Et ils m'offrirent aussi des armes, et me ramenèrent à Cyrnos, dont je revins comme ressuscité.

La seconde fois, je fus encore en difficulté, malgré ma seconde naissance. J'avais abattu un homme-machine créé par mon ennemi, mais celui-ci alors vint en personne. Nous luttâmes, mais j'eus à nouveau le dessous. Lui aussi avait accru sa puissance, tirant des profondeurs de l'abîme des pouvoirs nouveaux.

Me sentant perdu, j'adressai une pensée d'amour à Sainte Apsara, en guise d'adieu. Or, elle la perçut. Et depuis le lieu où je me trouvai, elle éveilla en elle quelque chose. Et soudain, elle se souvint.

Dans une autre époque, presque une autre vie, elle avait, semblablement, répondu à un appel de loin.

Elle sauta sur ses pieds, depuis le banc du jardin où elle se tenait assise, et, se précipitant vers Cyrnos, elle lui demanda de la transporter immédiatement dans la forêt de Valdaresca, comme il en avait le pouvoir; car il possède des ponts qui, passant derrière le voile des choses, traversent l'espace.

Cependant, il se refuse en général à les utiliser. Car, au-delà de la porte qui mène à eux, sont des êtres terrifiants, qui guettent tout passage pouvant se faire vers le monde des hommes, sont à l'affût de toute fenêtre leur Isenheim-monsters-colorcorrected.jpgpermettant d'y pénétrer. Ils veulent, en effet, le conquérir, s'en rendre maîtres. Ouvrir une telle porte exige une grande vigilance, et des combattants aux aguets pour les empêcher d'entrer.

Cyrnos hésitait à répondre favorablement à la demande de Sainte Apsara aussi parce que, même si on parvenait à repousser ces créatures immondes, celui qui empruntait ces ponts n'était point en sécurité. Sans doute, le but de ces êtres est de pénétrer le monde de la surface, et leur soif d'air libre leur fait oublier les hommes qui y courent au-dessus d'eux; mais lorsqu'ils se voient repoussés par les guetteurs de la porte, souvent ils se vengent sur celui qui est dans leur monde. Cyrnos ne voulait point risquer une telle chose, pour Sainte Apsara, qu'il savait que j'aimais.

Ô lecteur, cet épisode commence à être long; et pour connaître la décision de Cyrnos, il faudra attendre le prochain. Nous connaîtrons aussi, alors, les circonstances dans lesquelles Sainte Apsara s'est métamorphosée, de nymphe sauvage et amnésique elle est devenue la guerrière éclatante que nous connaissons.

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26/04/2016

Cédric Klapisch et les femmes de l'air

ob_618d53_16171800800.jpgJ'ai vu l'autre jour un vieux film de Cédric Klapisch appelé Chacun Cherche son Chat. Klapisch appartient pour moi à cette classe d'artistes parisiens qui feignent de faire dans le réalisme, mais qui, en réalité, matérialisent des fantasmes, font dans un idéalisme naïf et sentimental. Ils correspondent aux poètes tels que les voyait Platon: ils entretiennent des illusions. Et le font avec plus d'acuité que les artistes qui créent des mondes fantastiques - dont on sait qu'ils sont différents du monde dans lequel on vit, sauf cas extrêmes de maladie mentale. Cependant, par la ruse du réalisme enjolivateur, ces artistes entretiennent - ou exploitent, du moins - la légère fièvre mentale qui étreint le public lorsqu'il rêve d'un monde plus beau, qui serait en même temps le monde réel.

Le film que j'ai vu présente une jeune et jolie femme innocente et candide dont personne ne veut. Un portrait galant, flatteur, assez difficile à rencontrer dans la vraie vie, mais qu'on peut promener dans les rues de Paris en faisant ainsi croire que celles-ci sont des lieux magiques, enchantés.

Il y avait de cela dans l'art, artificiel à mes yeux, de Paul Éluard, qui racontait qu'il avait rencontré des femmes magiques, volantes, féeriques dans des quartiers de Paris, prétextant le surréalisme pour inventer des fantasmes et asseoir ses visions.

À vrai dire, Brantôme disait que les belles femmes avaient des privilèges, et elles ont assurément celui d'entretenir des espoirs fous; lorsqu'on les voit, elles font rêver: on s'imagine, malgré soi, que le paradis sur terre est possible. Mais je dois faire un aveu: j'admire les artistes qui sont capables d'aller au-delà de cette illusion. Artistes qu'on trouve peu en France, pays tendre et galant. Je crois que c'est un des points qui opposaient le plus fondamentalement les Savoyards aux Français, dans les temps anciens: les premiers, peu nourris par la mystique des troubadours, ne chantaient guère l'amour terrestre. François de Sales ne peignait avec feu que la divinité, ou la sainte Vierge, et il était le penseur le plus lu et respecté du Duché. Il a explicitement dit que l'amour qu'on voue à la créature devait se reporter sur le seul objet légitime de l'amour: le créateur.

Mais ce n'est pas si facile. La divinité est une chose abstraite. Et c'est ainsi qu'il me semble qu'il faut assumer l'essence féerique de la poésie amoureuse d'un Éluard qui parle d'une fille qu'il a rencontrée à Montmartre comme d'une femme volante: au lieu de laisser la figure dans la rhétorique, il faut évoquer les fées, qui, à la NEDmeYFq40s3GF_2_b.jpgfois de ce monde et de l'autre - comme eût dit Tolkien - matérialisent sur Terre la divinité, placent dans le Ciel la forme pure.

Quels films le font? me dira-t-on. Puisque nous parlons de cinéma. C'est assez simple: les super-héroïnes du cinéma américain, d'abord: Wonder Woman en est le type le plus célèbre. Et, ensuite, les esprits féminins du cinéma asiatique, notamment chinois, qui volent dans les airs: je les adore. À cet égard, Zu, de Tsui Hark, est un emblème.

Ces femmes, bien sûr, ne sont pas des mortelles: elles viennent d'un autre monde, et si une ville est embellie par leur présence, cela ne la rend pas divine par essence.

Le cinéma français devrait essayer de faire pareil. Ses illusions réalistes ont quelque chose de vide.

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24/04/2016

Lois du hasard et psychisme animal

rhinoceros.jpgOn critique souvent de façon violente le créationnisme et la conception du dessein intelligent, mais en jetant un œil dans un livre destiné aux enfants et consacré aux formes animales et à leurs causes, je suis devenu perplexe. Les formes expliquées par des desseins intelligents existaient vraiment. Par exemple, il était écrit que la corne du rhinocéros lui servait à se défendre. Peut-être par maladresse, il était suggéré que l'organe était apparu dans ce but. Mais se l'est-il jamais créé consciemment?

On a longtemps pensé que les petits atomes de raison de la bête l'avaient poussée à se forger des organes utiles, de génération en génération, sur des millions d'années: les longues périodes de temps étaient très commodes. Plusieurs savants, tel le Savoyard Louis Rendu, ont fait remarquer que même en petit, il fallait qu'on puisse constater ce qui existait en grand; et Jean-Henri Fabre se moquait, pareillement, de ces grandes périodes de temps qui semblent expliquer tout et en fait n'expliquent rien.

Finalement, on a décidé que les mutations génétiques suivaient le hasard, et que les organes appropriés à la survie de l'espèce restaient, parce que les espèces qui par hasard l'avaient acquis avaient survécu seules. Fabre rejetait une telle idée parce que les instincts qu'il étudiait lui semblaient trop développés, trop complexes, trop subtils, pour qu'on puisse les attribuer au hasard. À cet égard, il critiquait les anatomistes qui, en en restant aux formes extérieures, se donnaient une tâche trop facile.

Il m'est venu un argument qui vaut ce qu'il vaut, en défaveur de cette idée du hasard. Les accidents génétiques suivent, me semble-t-il, des schémas mathématiques élaborés jadis par Georges Mendel, qui les a fondés en particulier sur l'étude des plantes, ou d'animaux domestiques. Mais j'ai un doute sur la validité de ces schémas, quand je compare l'être humain aux espèces animales: en effet, chaque être humain a un visage différent, tandis que, au sein d'une même espèce, les animaux ont des visages exactement semblables. Même les chiens, soumis à de grandes différenciations par le travail humain, ont des visages semblables: seules leurs formes générales diffèrent, ce qui n'est pas tant le cas chez l'être humain, paradoxalement, dont les différences anatomiques générales sont moins nombreuses que chez le chien.

En d'autres termes, la nature ne suit pas selon les espèces le même schéma mathématique. Il est même surprenant de prétendre qu'elle en suit un chez l'être humain, car chaque visage humain est différent. On pourrait, certes, dire qu'il est le résultat de combinaisons complexes; mais on peut se demander pourquoi il l'est plus que le reste de l'anatomie générale humaine, et plus aussi que l'anatomie animale au sein d'une même espèce, pourquoi le visage est individuellement soumis à ces combinaisons, matchup-chien.jpget pas le reste de la création.

Je sais bien qu'on a prétendu que l'homme voyait subjectivement des différences faciales dans sa propre espèce qu'il ne voit pas chez les autres; mais il n'est pas difficile de voir que l'anatomie générale du chien est plus diversifiée que l'anatomie générale de l'être humain. Ce n'est donc pas crédible.

En réalité, il semble que, par dessus le hasard, il y ait des lois. Et il existe une loi qui différencie le visage humain individuellement, et pas l'anatomie animale au sein d'une même espèce. Hors de toute considération sur les grandes périodes de temps, ou des pensées mathématiques abstraites, c'est ce qu'on constate autour de soi. Or, les théories scientifiques à la mode, à ma connaissance, n'expliquent en rien ce fait observable par tous, et qui, à mon avis, est ressenti par tous, s'il vient à la conscience, comme fondamental pour expliquer la spécificité humaine. L'être humain est psychiquement individualisé, et pas l'animal. C'est ce qui donne au premier ce qu'on appelle la raison, et pas au second. Or, la raison pour laquelle certains objets sont psychiquement individualisés, et pas d'autres, échappe au matérialisme, puisqu'il présuppose que la matière est vide de tout psychisme, ou que, du moins, son psychisme est uniforme, et est fait de lois mathématiques générales. Car il existe une sorte de matérialisme mystique qui a ce genre de pensées.

Bref, la nature a bien des mystères.

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22/04/2016

Sénèque et H. P. Lovecraft

Lovecraft,_June_1934.jpgJ'ai toujours aimé H. P. Lovecraft (1890-1937) et sa mythologie grandiose et sombre, ses mystères délirants et son mélange de rationalité extérieure et d'hallucinations cosmiques. Les surréalistes renonçaient à la raison, les rationalistes refusent l'imagination. Au sein du courant rationaliste, Lovecraft est celui qui a le plus déployé son imagination, a le moins exercé de frein. À cet égard, il rappelle la littérature du dix-huitième siècle, qui était sa référence majeure. On oublie trop facilement que Voltaire adorait le merveilleux, quoiqu'il ne crût pas du tout à ce qu'il évoquait: il le regardait comme un mensonge nécessaire à la poésie. Car Voltaire, il faut l'avouer, n'avait pas le culte de la vérité. Les artifices qui agrémentent la vie lui paraissaient de bonnes choses.

Cependant Lovecraft avait quelque chose de ténébreux qui rendait sa mythologie moins artificielle, parce que ses dieux justement semblent matérialiser, cristalliser un ordre cosmique épouvantable, hostile, ou au moins indifférent aux aspirations des êtres humains, et donc impropre à favoriser le progrès, la vie, l'évolution vers le bien. Il était davantage dans la tradition de Pope que de Voltaire - de la satire sombre et cynique à l'anglaise, s'adonnant volontiers à la démonologie. Mais il mit de l'énergie à en renforcer les images étranges, et cela l'a conduit jusqu'à une véritable mythologie, impliquant à la fois l'univers global et l'être humain intérieur, ses dieux parlant volontiers aux hommes dans leurs rêves, depuis l'inconscient. Leurs inspirations artistiques, notamment, émanent de leurs mystérieux messages; mais aussi leurs passions, leurs pulsions. Telle femme exerce sur un homme un pouvoir érotique parce qu'elle est l'incarnation d'entités obscures; tel homme sombre dans la folie et le cannibalisme parce qu'il est possédé par les mêmes. Et ainsi de suite.

Pendant longtemps, je suis demeuré perplexe en même temps qu'admiratif: je connais bien les mythologies, et peu me semblaient conformes dans leur esprit à celle de Lovecraft. Des rapports pouvaient être établis full.jpgavec les Aztèques, ou Cyrano de Bergerac, mais cela demeurait diffus, incertain. Or, récemment, j'ai lu plusieurs tragédies de Sénèque, le poète-philosophe de l'ancienne Rome, et j'ai été frappé comme par la foudre: c'était, dans un autre contexte culturel, la même chose que Lovecraft! Des dieux infraterrestres, des entités lunaires au service des passions humaines ou étendant leur chaos à l'univers entier, l'évocation détaillée de l'enfer, la magie noire, tout était présent: une mythologie du mal, imaginative et colorée, était aussi l'essence du vieux Romain. Et on sait que, comme Lovecraft, il a expliqué, dans d'abondantes lettres philosophiques, qu'il ne croyait pas aux dieux, tels qu'ils étaient représentés par le peuple. Il était stoïcien, pensait que par sa raison seule l'homme pouvait résister au chaos cosmique, aux dieux infâmes; Lovecraft partageait exactement cette philosophie.

Lovecraft faisait des rêves où il était un Romain mis en face d'entités infernales pyrénéennes; et il se demandait s'il s'agissait d'un souvenir de vie antérieure. Sénèque était né à Cordoue, en Espagne. Peut-être un lien karmique, comme on dit?

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18/04/2016

Degolio LXXXIV: derechef dans le vaisseau cosmique

spaceship-ship-futuristic-space-art-artwork.jpgDans le dernier épisode de cette légendaire série, nous avons laissé Captain Corsica, le Génie d'or, Sainte Apsara et le Cyborg d'argent alors qu'ils étaient près de la sortie de la caverne des Ogres et qu'ils étaient poursuivis par ces monstres.

Les quatre héros virent la lumière, et jaillirent hors de l'antre. Aussitôt, ils refermèrent la porte derrière eux, et le Génie d'or jeta un nouveau sort, mais cette porte étant déjà enchantée, il n'eut pas le même succès qu'avec la précédente.

Vite ils coururent vers le vaisseau cosmique de Captain Corsica, qui les attendait et qui, à la voix de son maître, s'alluma, et se mit en état de pouvoir s'envoler.

Ils gravirent la passerelle, qui d'elle-même était descendue de la carène argentée, et se refugièrent dans le vaisseau alors que, sous les coups de l'ennemi, la porte de l'antre des Ogres éclatait en mille morceaux dans un fracas épouvantable. Ils virent les monstres, tels une boue noire débordant en bouillonnant d'un récipient trop étroit, se déverser au dehors et accourir vers leur véhicule. Des traits enflammés furent jetés, et l'Homme-Dragon déchaîna, de ses yeux, un feu qui vint heurter la coque de la nef des astres. Celle-ci n'en fut que bousculée, non abîmée, et, à l'injonction de Captain Corsica, elle s'éleva dans les airs, se mettant hors de portée des Maufaés.

D'abominables imprécations furent lancées d'en bas. L'Homme-Dragon brandissait le poing vers eux en hurlant, et les quatre héros n'eurent aucun mal à deviner ce qu'il leur disait.

Il faut s'attendre à ce qu'une attaque contre le royaume de Cyrnos ait lieu, dit Captain Corsica.

Les autres d'abord ne répondirent rien. Mais Sainte Apsara rompit le silence: Ce n'est pas certain, dit-elle.

- Que veux-tu dire? demanda Captain Corsica.

Sainte Apsara répondit: En ce moment même, sans doute, l'être tentaculaire qui a avalé la pierre du Génie d'or doit envahir de son corps augmenté la royale salle de l'Homme-Dragon, qui ainsi aura un problème considérable à régler. Par ailleurs, je ne crois pas qu'Ortrocos permette le déclenchement d'une nouvelle guerre avec son frère; cela serait rompre le pacte qu'il a passé avec lui, et il n'est pas en état de soutenir une telle bataille: cela serait pour lui une infortune, et la source d'une damnation dont il ne se remettrait pas avant des éons.

- Tu as peut-être raison, fit Captain Corsica; grande est ta sagesse.

La visière bleue du Génie d'or s'alluma lorsque, ayant entendu ces mots, il tourna les yeux vers Sainte Apsara. Celle-ci lui rendit son regard, et voici! ils semblèrent se reconnaître. Ils s'étaient, peut-être, déjà vus ghost-ship-in-the-sunset-23085-1920x1080.jpgà la cour de la Dame de la Lune. Mais ils n'en dirent mot. Au contraire, Sainte Apsara demanda à Captain Corsica de lui dire qui il était, ainsi que le Cyborg d'argent, car elle ne les connaissait pas, ou ne croyait pas, du moins, les connaître. Le héros de la Corse immortelle lui dit ce qu'il en était, et elle regarda encore le Génie d'or, comme si les dires de Captain Corsica ravivaient en elle des souvenirs, ou confirmaient un sentiment. Mais le Génie d'or ne lui rendit pas ce regard, tournant les yeux vers l'horizon et le soleil qui se couchait, splendide, parmi les nuées. La clarté s'en refléta sur son heaume.

Or est-il temps, ô lecteur, de laisser là ces héros. La prochaine fois en saura-t-on plus sur l'origine des pouvoirs de Sainte Apsara, et comment d'une dryade sauvage elle s'est changée en grandiose guerrière.

08:52 Publié dans Captain Córsica, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

16/04/2016

Saint Martin le dément

head_r10.jpgSaint Martin passait en son temps pour un visionnaire halluciné, et si le peuple le vénérait, les gens instruits se moquaient de lui. C'est en tout cas ce que montre un passage de l'Historia Francorum de Grégoire de Tours, évoquant un certain Bricius qui devait devenir évêque de Tours à la suite de Martin, mais qui, de son vivant, alors qu'il était diacre, le tourna en ridicule.

Un homme du peuple, venant voir le saint homme pour qu'il lui donne un remède, demanda en effet à Bricius, rencontré dans la rue, où était Martin. Il répondit: Si tu cherches ce délirant, regarde sur les hauteurs; car il contemple habituellement le ciel comme un dément. Cela fut répété à l'intéressé, qui prédit alors à Bricius de gros ennuis, quand il serait devenu évêque. Et, dit saint Grégoire, cela advint; car il fut injustement accusé d'adultère, et le peuple se souleva contre lui, lui créant toute sorte d'avanies, le contraignant à se rendre à Rome pour régler la question. Ce fut son châtiment.

Venance Fortunat raconte que Martin voyait les anges, le diable, les saints du ciel; et Grégoire de Tours confirme, et évoque ses nombreux miracles, et qu'il a ressuscité plusieurs personnes, guéri de nombreuses autres. Son tombeau fut un haut lieu de pèlerinage, et les Francs, je l'ai déjà dit, le vénéraient infiniment.

On entend souvent dire que les Français sont rationalistes; mais la jalousie de Bricius peut-elle servir de base à une philosophie? La faculté de voir le monde divin et de guérir les malades était en soi louable, et les succès populaires suscitent toujours l'envie. On se moquait de saint Martin pour sauver ce qu'on gardait d'amour-propre.

Grégoire de Tours se contenta de le vénérer. Et il n'est pas vraisemblable que la tradition française vienne plus de Bricius que de Martin, qui est le patron spirituel de la France.

Certes, Bricius était gaulois, et pas Martin; mais la lumière ne vient pas toujours du sol sur lequel on marche. Martin venait de l'Orient, et le soleil s'y lève, et c'est par lui que le sol prend vie.

Au-delà des moqueries contre les visionnaires, le rationalisme est une idée sérieuse, dira-t-on. Mais elle vient essentiellement de la classe cultivée nourrie de lectures classiques; elle n'est pas foncièrement populaire. Même quand il se pense rationaliste, le peuple adhère aux figures de la raison page accueil.jpgavec une sorte de foi qui n'est pas la raison.

Saint Martin sans doute est le fondateur de la vraie tradition française, qui est celle de Grégoire de Tours, des chansons de geste, et de Victor Hugo, qui lui aussi voyait ou cherchait à voir les êtres sublimes qui continuent dans l'invisible la hiérarchie dont le pic visible est l'être humain – ainsi qu'il le dit dans les Contemplations. La devise de la République, Liberté, Égalité, Fraternité, ne naquit pas d'un raisonnement froid, mais d'une inspiration subite, d'une vision de trois fées célestes, descendant sur Paris!

Naturellement, il s'agissait avant tout de trouver des remèdes aux maux du peuple; non de s'enorgueillir de ses visions. En cela peut-être le rationalisme rejoint saint Martin.

08:41 Publié dans France, Histoire, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

14/04/2016

Raison supposée des bêtes selon Fabre

020ae3427af5a300d78106d1d33c5e08_large.jpegUn certain sentimentalisme projette sur les insectes et les animaux en général la raison humaine sous forme partielle, et Jean-Henri Fabre (1823-1915), entomologiste avisé, s'en est beaucoup moqué; il a pu dire: Petite lueur de raison qu'on dit éclairer la bête, tu es bien voisine des ténèbres, tu n'es rien!

Il avait effectué assez d'expériences pour constater que l'animal ne raisonnait en rien au-delà de son instinct. Il disait par exemple: on met une assiette pleine de victuaille juste hors de portée d'un renard qu'on attache par le cou; que fait-il? Il tire. Il ne lui vient pas à l'idée de ramener l'assiette avec les pattes postérieures en se retournant. L'animal va toujours de l'avant. Lorsqu'il paraît réfléchir, il ne fait que suivre mécaniquement un instinct en soi intelligent. Sa volonté le porte, munie de cet instinct, et il n'est maître de rien.

Fabre a montré que l'abeille sauvage soit était dans le moment où elle faisait le nid, et alors réparait les trous qu'on y faisait, soit était dans le moment où elle le remplissait de nourriture, et alors continuait à y placer le volume habituel de miel, même quand elle avait constaté qu'on avait créé un trou qui le vidait par dessous: cela ne l'empêche pas de fermer le nid comme d'habitude, et d'aller s'occuper d'un autre ensuite. Mille exemples montrent qu'en réalité l'insecte, et plus généralement l'animal, ne s'adapte absolument pas, mais agit simplement selon un instinct qui lui suffit, qui suffit à sa subsistance et à sa reproduction.

Fabre dénonçait les paroles poétiques, mais purement abstraites, par lesquelles on prétendait créer de la connaissance: c'est avec ce charabia de jets continus d'atomes de raison, qu'on prétend édifier aujourd'hui la osmie.jpgscience! disait-il, à propos d'un animal qu'on prétendait doué d'une raison parcellaire. Mais la raison, en tant que faculté à penser de l'extérieur un problème, et à agir en fonction d'une connaissance acquise ou d'un jugement, n'était pas présente chez l'animal. Il continue simplement une procédure. S'il s'adapte, c'est dans les limites de cette procédure.

À vrai dire, quand on lit ces récits, on se dit que, plus qu'il ne s'en rend compte, l'être humain est tel. Dans ses actions quotidiennes, il fait moins usage de la raison qu'il l'imagine. Il a lui aussi du mal à s'adapter. Lorsqu'il tient avec acharnement à ses habitudes séculaires, à ses traditions, c'en est souvent la marque. L'instinct collectif semble avoir pris le pas sur la raison individuelle. Que cet instinct le pousse à vénérer en théorie la raison - ou l'idée de la raison, pour mieux dire - n'y change rien.

Mais c'est aussi un choix pesé, que celui de la tradition, et en ce sens l'être humain est doué d'une raison que ne possède pas l'animal, dont il est dénué ontologiquement, même quand il a un psychisme développé, c'est à dire un instinct élaboré. Mais élaboré par qui, ou quoi? Pas par lui.

08:38 Publié dans Science | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook