21/12/2017

La main sur l'épée ferme (Perspectives pour la République, XXXVIII)

ithalu.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Combat de l'homme-sanglier, dans lequel je raconte que l'elfe qui me protégeait a essayé de me défendre contre un homme-sanglier hideux qui cherchait à me tuer. Mon protecteur malheureusement ne put résister à sa puissance.

Lentement, lourdement, il marcha dans ma direction. J'étais plus mort que vif. Pris d'un réflexe inexplicable, je m'exclamai, sans comprendre ce que je disais: «Mère! Mère!» - et je joignis les mains, après avoir fait un signe de croix. Le monstre s'arrêta, surpris. Cela donna le temps à l'elfe de se relever et, malgré sa blessure et son bras pendant, de se jeter sur le monstre. S'accrochant à son cou, il passa le bras droit devant lui, et planta dans sa poitrine l'un des deux couteaux tombés à terre qu'il avait ramassé en courant. Borolg rugit, et, se retournant brusquement, fit choir l'elfe. Celui-ci, malgré la souffrance, se remit sur ses pieds, mais il ne put éviter le coup de massue que le monstre alors lui donna. À peine en atténua-t-il la violence, lorsqu'il l'accompagna d'un mouvement soudain en arrière; de son visage meurtri n'en jaillit pas moins une gerbe de sang, qui se mêla à ses longs cheveux blonds; et il tomba à terre. Je le crus mort. J'en fus horrifié.

Mais quand le monstre se retourna vers moi, je ressentis, aussi, une colère et, au lieu de fuir, je me jetai entre ses bras sur le couteau à peine planté, pour l'enfoncer jusqu'à la garde.

La lame en était longue. De nouveau, le sanglier-homme rugit. Il lâcha même, cette fois, sa masse ferrée, de la peine qu'il ressentit. Il arracha le poignard, et du sang jaillit de la plaie.

Il était noir et épais, presque gluant, dégageait une odeur nauséabonde, et voici qu'un profond dégoût me saisit.

Le monstre, affaibli, mit un genou à terre. Il grommelait sourdement d'horribles mots qui vibraient de menace et dont le sens précis, toutefois, m'échappa encore.

À ma grande surprise, derrière lui je vis se mettre debout Ornuln. Il titubait, et avançait à grand-peine, et le sang ruisselait de son crâne ouvert. Sifflant entre ses dents, il disait: «Borolg... Borolg... Maudit sois-tu...» Le monstre ne l'entendait pas, submergé de souffrance, et gémissant bruyamment.

Péniblement Ornuln ramassa l'autre poignard tombé à terre, puis, il s'écroula, plutôt qu'il ne se jeta, sur le monstre et enfonça sa lame dans sa gorge par le côté droit du cou.

Cette fois Borolg se tut. Il tomba à terre. Mais je pus voir qu'il respirait toujours. Était-il indestructible?

Ornuln lui aussi tomba. Je me précipitai vers lui. Sa tempe paraissait défoncée, sa mâchoire brisée. Chaque mot qu'il prononçait exhalait une immense souffrance. Pleurant à chaudes larmes, je ne savais que faire, ni comment sauver ce compagnon, cet ami vaillant qui avait donné pour moi sa vie. Le prenant dans mes bras, je lui dis des mots de réconfort, et d'affection. «Le temps est venu, pour moi, apparemment», fit-il alors. «Mais ne t'inquiète pas, je retournerai au pays de mes ancêtres, et ne serai pas malheureux, quoique dans l'incapacité de reprendre un corps pour toi visible avant de nombreux éons!

- Non, non!» m'écriai-je. Et, de nouveau, sans que je comprisse pourquoi, je dis: «Mère! Mère!», en traçant une croix dans l'air.

Rien ne se produisit, d'abord. Puis j'entendis un souffle. Un vent s'était levé. Soudain, une forme brillante apparut devant moi: Ithälun était revenue. Elle était pâle comme un linge. Elle regarda l'elfe Ornuln, puis s'agenouilla près de lui: «Ornuln, Ornuln», murmurait-elle, émue. «Qu'as-tu fait, Ornuln? Pourquoi ne m'avoir pas appelée? Pourquoi n'étais-je point là, grands Dieux?» Ornuln, la voix déformée par la douleur, répondit: «Tu le sais, princesse, tu le sais: il fallait que je fisse mes preuves.» Le sens de ce dialogue m'était pour l'essentiel obscur.

L'elfe reprit: «Borolg, est-il...?» Ithälun regarda le monstre, et dit: «Il vit.

- Bien», répondit, bizarrement, mon pauvre protecteur.

(À suivre.)

09:22 Publié dans Education, France, Génie doré de Paris, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

17/12/2017

La pure présence de Christian Bobin

bobin.jpgDepuis longtemps on me parlait de Christian Bobin comme d'un homme et un poète excellents, et un jour, à la sortie de l'école Rudolf Steiner de Confignon, dans un tas de livres dont les familles visiblement voulaient se débarrasser et qu'un noble panier avait accueillis, j'ai vu son recueil le plus célèbre, La Présence pure (1999). À la fin, je l'ai lu.

Le titre, inconsciemment ou non, faisait écho au poème de Senghor sur l'Absente qui devenait au bout du compte une Présente, et était un esprit cosmique.

Mais pure? on ne sait pas. Bobin est plus clairement mystique, moins mythologique que Senghor. Il s'emploie surtout à personnifier un arbre qui est devant chez lui, un peu comme mon arrière-grand-oncle, Jean-Alfred Mogenet, personnifiait à foison, dans ses vers savoyards, les objets familiers de la vie paysanne.

Et les deux poètes font pareillement confiner la personnification au mythe, en donnant aux objets humanisés un rôle religieux, de veilleurs, de gardiens secrets!

Il y a néanmoins des différences. Bobin est d'un réalisme moins net, et est plus sentimental: nombre de ses aphorismes sont relatifs à la triste condition de son père malade et auquel il rend visite en tachant de voir dans son sort des raisons d'espérer et de croire au monde, à l'esprit qui le meut.

oiseaux.jpgD'un autre côté, il est plus imaginatif, évoquant volontiers les anges (comme on a prétendu qu'on ne pouvait plus le faire à notre époque de matérialisme triomphant), ou suggérant un message des oiseaux qui volent à la cime de son arbre chéri. Il est donc plus doux, plus subtil, plus évanescent, et j'approuve globalement ses poèmes, même si j'ai pris l'habitude d'attendre de la poésie qu'elle soit plus explicitement mythologique. Les anges de la tradition sont un peu abstraits, et Bobin respecte la tradition.

Il évoque aussi des défunts qui se tiennent à ses côtés, un peu comme Rousseau le fait pour Julie après sa mort, dans La Nouvelle Héloïse: elle se tient dans l'environnement où elle a vécu; c'est très beau.

La présence pure vient des sentiments purs, sans doute.

10:04 Publié dans Poésie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook

15/12/2017

Mystère à Manhattan (45)

park-avenue-at-night-randy-aveille.jpg(Dans le dernier volet de ce récit de voyage en Amérique, je racontais qu'un Indien pareil à une statue s'était adressé à moi et m'avait enjoint de me souvenir de quelque chose, qui soudain m'était revenu.)

C'était à New York. Je marchais dans les rues de Manhattan. La nuit était tombée. Les lumières de Broadway, des tours et des rues adjacentes créaient un monde second, libre des éléments, rutilant de civilisation humaine. J'admirai un moment, tout en déambulant, ce fabuleux spectacle, puis, un peu lassé, ressentis le besoin de reposer mes yeux. Je fus alors curieusement attiré par une ruelle obscure au fond de laquelle il me parut distinguer une vieille lanterne dorée, brillant d'une douce clarté, n'éclairant que gentiment la ruelle. On ne voyait, frappés par ses rayons, que quelques briques rouges et escaliers métalliques noirs.

La ruelle était propre, et n'avait pas les ordures évoquées jadis par Charles Duits, ni les misères humaines qui inquiétaient Lovecraft. Les fenêtres étaient sombres, et personne ne se voyait.

Je ne sais pourquoi, je me dirigeai vers cette lanterne, dont la beauté me fascinait. Son or semblait venir d'un autre monde, descendre d'une autre planète - avoir saisi la clarté des étoiles.

Je marchais, mais, bizarrement, il ne me semblait pas que je me rapprochais de la lanterne. Mes pieds étaient comme englués, et je me demandai si je n'avais pas reçu un sort, si je n'avais pas été marabouté par quelque sorcier malin me scrutant d'un des immeubles qui s'élevaient de chaque côté de la rue, car mes jambes ne me répondaient plus.

Péniblement je m'avançais, mais la ruelle s'étirait devant moi à l'infini. Je n'en voyais pas le bout, et pourtant, autour de la lanterne lointaine, seule l'obscurité régnait, et, de l'autre côté, je ne voyais ni immeuble ni voitures passant au loin, la ruelle s'enfonçant seulement dans les ténèbres.

Je commençai à trembler, à transpirer. Je me retournai, mais, à ma grande surprise, je ne vis plus l'avenue par laquelle j'avais bifurqué: derrière moi aussi la rue était absorbée par les ténèbres. Avais-je tourné de manière à cacher l'avenue dont je venais, sans m'en rendre compte? Je n'y croyais guère: les rues de New York sont tellement droites!

Une terreur me gagna. Je ne comprenais rien. J'étais perdu.

Il est vrai que, à Manhattan, les rues paraissent, sur un plan, courtes et faciles à parcourir, alors que, en réalité, elles sont interminables, et que leurs abords sont répétitifs, qu'on aperçoit de chaque côté toujours les mêmes maisons, toujours les mêmes édifices; mais cela n'expliquait pas du tout l'expérience effroyable que je faisais. Comment avais-je pu marcher si longtemps que je ne distinguasse plus les lumières de la Park Avenue, dont je venais?

Soudain, je me trouvai devant la fameuse lanterne. Je l'avais crue loin, mais à présent elle était toute proche. Je ne l'avais pas vue se rapprocher, sans doute aveuglé par la peur, et j'avais marché sans savoir où j'allais, grove.jpgtel un automate. Mais à présent la lanterne diffusait sa belle clarté au-dessus de moi, suspendue au-dessus d'une porte étrangement ornée. Je m'aperçus qu'il s'agissait de celle d'un temple, ou d'une église, je ne savais pas trop. L'édifice paraissait religieux, car une arche surmontait la porte, portant des symboles que je ne distinguais pas. Une plaque dorée était accrochée au mur; j'essayai de lire ce qui y était gravé, mais, soit que ma vue eût soudainement baissé, soit que l'émotion me privât de tous mes moyens, soit que l'écriture m'en fût parfaitement inconnue, je ne parvenais aucunement à reconnaître les lettres qui étaient sous mes yeux, aussi curieux que cela paraisse. J'avais beau fixer mon attention sur elles, j'étais incapable de lire ce qui se trouvait juste devant moi.

(À suivre.)

08:20 Publié dans Conte, Voyages, Voyages en Amérique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

13/12/2017

De Cavalcanti à Schiller et C. S. Lewis

cs_lewis2.jpgRepensant au débat qui eut lieu au début du quatorzième siècle entre Dante et Cavalcanti, j'y ai vu un rapport singulier avec celui qui eut lieu plus tard entre les Anglais C. S. Lewis et J. R. R. Tolkien. On se souvient que les premiers s'opposaient au sujet de Béatrice: Cavalcanti ne croyait pas qu'une forme pure pût exister détachée d'un corps, et qu'un poète pût parcourir avec elle l'autre monde - l'Enfer, le Purgatoire, le Paradis. Pour Cavalcanti, les divinités étaient des allégories, des constructions intellectuelles renvoyant à des phénomènes extérieurs.

Or, Lewis avait à peu près les mêmes pensées, et Tolkien, sur cette question, s'opposait à lui. Le second estimait que les images représentaient une vérité spirituelle non incarnée, et que ses elfes étaient des personnes réelles, disposant d'une forme acquise sur Terre et donc proches de l'être humain. Pour Lewis, il s'agissait d'allégories, renvoyant à des idées.

Dans l'Allemagne classique, un débat semblable avait eu lieu entre Schiller et Goethe. Pour le premier, les idées émanaient de l'être humain, et étaient en soi vides; elles ne valaient que par ce qu'elles exprimaient. Pour Goethe, elles avaient une substance, et renvoyaient à des présences élémentaires, des êtres réels, angéliques ou elfiques - pour parler comme Tolkien. castor-and-pollux-the-heavenly-twins-by-giovanni-battista-cipriani.jpgLes pensées étaient en quelque sorte le revêtement, déjà spirituel, d'êtres divins.

Il est curieux que ce débat ait toujours existé, un peu comme entre Castor et Pollux: l'un était issu d'un dieu, l'autre n'était que mortel, mais ils n'en étaient pas moins inséparables. On pourrait dire que Dante, Goethe et Tolkien étaient nés de divinités, puisqu'ils ont créé des textes fondamentalement mythologiques, représentant le monde spirituel par leurs figures - l'idée même n'étant qu'un intermédiaire, et non la fin, la butée de leurs écrits.

Peut-être y avait-il encore un tel débat, en France, entre André Breton et Charles Duits, le premier étant velléitaire et assurant que ses métaphores débouchaient potentiellement sur une autre réalité, le second le démontrant par l'exemple, en créant lui aussi une mythologie fondée sur la vérité spirituelle de l'image et la présence, jusque dans l'imaginal, d'êtres intermédiaires - notamment l'Isis qui l'inspirait, et portait le message d'entités plus hautes, assemblées dans la Maison Royale.

À tout Don Quichotte il faut un Sancho Pança, est-on tenté de dire.

07:38 Publié dans Littérature, Philosophie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

09/12/2017

Degolio CXIV: le pouvoir créateur des hommes

firestorm.jpgDans le dernier épisode de cette série ésotérique, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il expliquait à son alter ego humain Jean Levau dans quelles circonstances il avait été permis que des esprits lunaires revinssent sur terre pour combattre, à travers les hommes qu'ils dirigeaient, des monstres du chaos, libérés par la négligence des temps. Et il poursuivit ainsi:

Et jusqu'à moi, à la demande d'Ithälun ma sœur, je suis descendu en toi; tu me sers d'hôte privilégié, d'abri béni! Ton corps et ton âme me sont une porte dimensionnelle - pour parler comme les hommes de ton temps. Je passe à travers toi, et agis pour le bien en m'épaississant en ton corps!

Tes prières intérieures l'ont permis, ainsi que la préparation effectuée par les hommes que j'ai mentionnés auparavant.

Car tu as été choisi après que les pensées de ton cœur sont montées jusqu'à nous, pareilles à des oiseaux aux mille couleurs. Leur éclat rutilant nous a plu, nous a émus. Messagères de ton âme, elles portaient la demande de tous les hommes, et elles montaient, plus ou moins brillantes, de cette ville que nous aimâmes, et à laquelle nous étions encore liés, de par nos cœurs. Les tiennes, de ce nuage d'oiseaux, surnargeaient, et portaient ton visage comme un sceau. Nous te reconnûmes sans hésiter, et il fut décidé que je viendrais te secourir, et par toi, secourir tous les Parisiens, voire l'humanité entière.

Ô Jean! si tu avais pu voir ce spectacle! De la cité noire montaient ces étincelles ailées, dont s'échappaient des couleurs pareilles à des plumes, et laissant derrière elles un sillon lumineux, créé par l'âme noble des hommes. Nous étions presque étonnés: nous qui, dans les temps anciens, avions méprisé les mortels, voyions à présent qu'ils pouvaient créer des êtres élémentaires merveilleux, qu'ils étaient pareils à nous, et liés comme nous à la divinité la plus haute, qu'ils possédaient comme nous le 561564_433475143363058_369518365_n.jpgpouvoir de créer, quoique, en eux, il fût encore faible et atrophié. Mais il existait, à coup sûr, et leur nature s'en trouvait ennoblie à tous les yeux des elfes de la Lune, qui dès lors se prirent à aimer les hommes. On m'encouragea, donc, à venir vous aider, et à écarter de vous les ténèbres qui vous engloutissent. Un oracle, de notre temple aux dieux, confirma l'excellence de ce projet: un ange vint l'annoncer. Et me voici, ô Jean!

Ayant emprunté la voie ouverte par le sillon de lumière de tes pensées et des autres qui rivalisaient avec elles de beauté, je suis redescendu sur terre, après des siècles d'absence qui en vérité ne me parurent que quelques années, car le temps n'est pas le même sur l'orbe de la Lune que sur l'orbe de la Terre; mais peu importe. La Terre ne m'en manquait pas moins, je puis à présent te l'avouer. Je suis un de ceux qui aiment le plus les mortels, parmi les êtres de la Lune, et déjà dans ma jeunesse 23559646_353488685111528_9039237906797143364_n.jpgj'ai pris plaisir à aider et seconder le roi saint Louis, peu de temps avant le départ des derniers génies.

Et maintenant, aie confiance en moi et en les miens, et ne crains plus les maufaés, les gargouilles, les démons! Ne crains même pas Fantômas. Car, toute grande que te paraisse sa puissance, sache que nous en viendrons à bout. Ta vertu le permettra, autant que ma persévérance, et la grâce d'Ithälun et de ses protecteurs, les anges du Ciel, ou, au-delà, ceux que les hommes ont aussi appelés les dieux. Tiens-le pour certain!

Et c'est ainsi que le Génie d'or acheva son discours. Mais alors qu'il l'entendait, Jean Levau avait sursauté. N'avait-il pas, une autre fois, ouï dire à Solcum qu'il était le fils de la nymphe de la Seine? Or maintenant il disait que la dame qui l'avait envoyé était son épouse, en même temps que la fée de la Seine. Il l'avait même entendue l'appeler sa sœur! Qu'était-elle, en réalité? Ce Solcum savait-il ce qu'il disait? Jean se reprit à douter, et à se demander si cet être n'était pas une mascarade d'un homme ordinaire, ou une hallucination - ou au moins la tromperie du malin, s'il devait croire aux esprits!

Mais il ne pourra être révélé ce qu'il en est la fois prochaine, car cet épisode est déjà bien long.

08:36 Publié dans Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

07/12/2017

La poésie de Léopold Sédar Senghor

femme.jpgÀ l'Emmaüs de Cranves-Sales, je trouve un volume rassemblant les principaux recueils de poèmes de Léopold Sédar Senghor, qui ont toujours attisé ma curiosité. En effet, je suis dans la pensée que la France est enfermée dans son matérialisme de principe, et que l'imagination est dans les faits libérée chez des auteurs francophones non français, tel l'Américain Charles Duits. La théorie peut bien en être défendue par André Breton, elle n'est appliquée pleinement que par des étrangers - parmi lesquels les Suisses, que ce soit en s'appuyant sur des mythologies exotiques comme Blaise Cendrars ou sur les traditions locales comme Ramuz et Gonzague de Reynold.

Senghor était sénégalais, et l'assumait. Les premiers recueils sont une mise en français du chant épique des griots, avec les esprits des lieux et les génies des tribus, les ancêtres veillant, le souvenir des combats d'autrefois. Il s'y mêle des revendications légitimes, liées à l'universalité des valeurs de la République qu'intelligemment Senghor fait émaner du christianisme: ne voulant aucunement rompre avec la divinité et ne croyant pas à la lutte des classes, il a rapidement abandonné le communisme, à la mode chez les peuples aspirant à la liberté, pour adopter la doctrine plus profonde et plus juste, plus subtile de Pierre Teilhard de Chardin. Et dans ces premiers recueils, l'articulation entre l'esprit universel, la personne cosmique de l'humanité entière et la mythologie africaine a quelque chose de grandiose, qui m'a enthousiasmé infiniment.

On sent, avec son recueil le plus célèbre, Éthiopiques (1956), un léger infléchissement de la pensée. Senghor s'efforce de créer une mythologie nouvelle, propre à l'Afrique et participant du Surréalisme. Il dépasse le nihilisme de celui-ci pour rejeter l'idée de l'Absente et adopter celui de la Présente - peignant une dame sublime, une déesse, qui est l'âme même de l'Afrique. C'est l'aboutissement de son cheminement poétique:

Ses mains d’alizés qui guérissent des fièvres
Ses paupières de fourrure et de pétales de laurier-rose
Ses cils ses sourcils secrets et purs comme des hiéroglyphes
Ses cheveux bruissants comme un feu roulant de brousse la nuit.
Tes yeux ta bouche hâ! ton secret qui monte à la nuque…
mamiwata.jpg[…]
Woï! donc salut à la Souriante qui donne le souffle à mes narines, et
engorge ma gorge
Salut à la Présente qui me fascine par le regard noir du mamba, tout
constellé d’or et de vert […].

Elle est bien l'Esprit, le mot qui inspire le poète - et, dans les ténèbres, l'âme des hommes. Senghor, comme le disait Jean-Luc Bédouin définissant le Surréalisme, met à jour les archétypes collectifs en les faisant siens; il forge des mythes.

Pour les recueils qui suivirent, je suis demeuré sceptique, car le poète s'emploie à illustrer ses sentiments d'amour tristes par des images exotiques, et si parfois les vieilles fulgurances reviennent, il donne l'impression de se répéter et d'être tourné surtout vers soi et ses problèmes domestiques, peut-être sous l'influence des poètes parisiens – ou bien, accaparé par ses importants soucis, avait-il perdu part de son génie?

Il en a, quoi qu'il en soit, suffisamment montré pour qu'on le loue.

09:02 Publié dans Culture, France, Poésie, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

05/12/2017

Le mystère des Indiens immortels (44)

tipi.jpg(Dans le dernier volet de ce récit de voyage en Amérique, j'ai raconté que, à Pittsburgh, dans le musée de la ville, j'avais trouvé une étrange porte, puis un singulier couloir, et que j'avais débouché sur une petite plaine, avec une cascade.)

Je vis un tipi. De la lumière était à l'intérieur, traversant la toile. Il se dressait sous le feuillage d'un frêne, mince et élancé et aux jolies feuilles fines. Sa cime se découpait sur le ciel étoilé, et la lune y faisait poudroyer l'argent. Je me demandai si je n'étais pas dans un décor de théâtre, une fois de plus, car cela en avait tout l'air; tout était pour ainsi dire archétypal.

J'allai jusqu'au tipi. Je m'attendais à voir d'autres statues. Des Indiens de type ojibwé s'y trouvaient. Ils ne bougeaient pas, comme s'ils étaient effectivement des idoles, mais j'admirai l'art du décorateur, car ils avaient en main des calumets qui fumaient.

Leurs yeux, faits de verre ou de cristal, reflétaient la lueur d'un feu.

Soudain, mes cheveux sur ma tête se hérissèrent. Je vis l'un de ces êtres que j'avais pris pour des statues porter le calumet à sa bouche, aspirer, rejeter la fumée et me regarder de son œil clair.

Bonsoir, visage pâle, me dit-il. Sa voix était rauque, et résonnait peu. Je devais tendre l'oreille, pour comprendre ce qu'il disait. Que viens-tu faire ici? demanda-t-il. Je ne sus que répondre. Je finis par dire: Je me ojibwe_by_kwasira.jpgsuis égaré. Il me regarda fixement, et: Crois-tu? dit-il. Je réfléchis. Je ne sais pas, répondis-je. Il me fixa encore des yeux un instant, puis tourna la tête et reprit sa posture première, comme s'il était redevenu une statue.

Je ne savais que faire. L'Indien qui m'avait parlé m'ignorait, et les autres n'avaient absolument pas bougé. Je m'apprêtais à ressortir, quand de nouveau il me parla, après avoir vers moi tourné la tête: Tu n'as rien à dire? demanda-t-il.

- Non, fis-je.

- Écoute, alors. Écoute. Tu vois là les Indiens immortels, ceux qui ont trouvé la vie sans fin, et vivent sur Terre en attendant la consommation des siècles. Nous sommes les Peaux-Rouges maîtres de cette terre, et les génies du lieu ont pris notre apparence, vivant en nous pour des temps indéfinis. En nous vit le secret du royaume d'Amérique, et si nous ne te le révélons pas, tu ne le connaîtras pas.

- Quel est-il, en ce cas? demandai-je.

- Écoute. Écoute. Hiawatha est né d'un être de la lune, il en était le fils, il avait pris l'apparence d'une femme. Il régnait sur ce royaume, mais son oncle était sur l'étoile de Vénus. Écoute. Écoute. Son grand-père avait vomi les lacs. Le père de son grand-père avait craché les animaux. Le père du père de son grand-père avait semé les forêts. Le père du père du père de son grand-père avait sculpté les rochers.

Les Manitous ont créé la terre américaine, puis l'un d'eux a révélé le secret du Maïs. Les hommes l'ont cultivé. Puis son fils a révélé le secret du Veneur. Les hommes ont attrapé des bêtes. Puis les blancs sont venus, guidés par un Manitou, et nous leur avons laissé la place. manitou.gifC'est ainsi.

Je ne comprenais pas un traître mot de ce charabia. Je demandai: Il y a eu des êtres qui venaient des étoiles, ou des planètes? Ils sont venus sur Terre et ont engendré des gens, ont créé des choses? Qu'est-ce que c'est que cette histoire?

- Rémi, me répondit l'Indien après m'avoir regardé un instant, Rémi, tu sais. Tu n'ignores pas cela.

- Moi? Comment saurais-je?

Je ne fus bizarrement pas surpris qu'il connût mon prénom. Je ne connaissais pas du tout le sien. Il répliqua: Rémi, Rémi, maaminonendam! Mikawaam!

Il m'avait parlé indien. Mais il me sembla comprendre: il m'enjoignait de me souvenir, de réfléchir, de fouiller ma mémoire! Or, une réminiscence enfouie me revint. Ce fut comme si un soleil apparaissait dans ma nuit - ou, du moins, comme si un nuage épais dévoilait une lune pleine, et luisante. Un miracle advenait en moi!

(À suivre.)

08:38 Publié dans Conte, Voyages en Amérique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

01/12/2017

Fioretti di san Francesco

Giotto-San-Francesco-predica-agli-uccelli.jpgJ'avais depuis quelques années, dans ma bibliothèque, une édition des Fioretti di san Francesco, dont beaucoup savent qu'ils contiennent une prière rendant hommage aux animaux, mais dont peu, à mon avis, connaissent le contenu réel, essentiel, peut-être parce que ceux qui l'ont lu au fond ne l'aiment pas. Car il s'agit surtout de merveilleux chrétien, de relations figurées entre les premiers moines franciscains et le monde spirituel – fait d'anges, de démons, de saints, de défunts, qui interviennent dans la vie des hommes de façon souvent familière. Les anges sont volontiers des êtres confondus avec de simples mortels, venant frapper à la porte du monastère, parlant, conversant, et n'ont pas même le hiératisme de ceux de Dante, leur dimension allégorique manifeste, mais sont simplement des esprits qui ont pris une apparence humaine pour éclairer le chemin et agir mystérieusement dans le monde.

C'est un livre donc fabuleux, consacré à ce que Joseph de Maistre appelait la mythologie chrétienne, et qui en est peut-être l'expression la plus pure. Et il n'est pas surprenant qu'il soit en toscan, car, somme toute, c'est en Italie que ce merveilleux chrétien fut le plus beau, le plus accompli. Ce que représente la Divine Comédie de Dante le dit assez, mais aussi la peinture italienne du temps, par exemple celle de Fra Angelico. Encore aujourd'hui les églises d'Italie sont bariolées et pleines de merveilleux, et on peut facilement y acheter de belles statuettes de saints et d'anges.

Le texte des Fioretti est d'une grande simplicité, d'un naturel incroyable, et les saints, les démons et les anges y apparaissent avec la même grâce que les dieux de l'Olympe chez Homère. On a tort de mépriser cette mythologie chrétienne, qui est commune à toute l'Europe, et qui n'a rien à envier au bouddhisme, si à la mode chez les gens instruits: l'atmosphère chez les franciscains est bien la même, et Rudolf Steiner à cause de cela assurait que saint François d'Assise était la réincarnation d'un proche de Bouddha Sâkyâmûni, et qu'il représentait, en Occident, le courant bouddhiste. À ses yeux, madonna-degli-angeli-e-s-francesco.jpgcelui-ci s'était lié au christianisme par le saint d'Assise, et il était erroné de considérer le bouddhisme et le christianisme comme étant en opposition.

J'ajouterai que François de Sales avait une grande vénération pour François d'Assise, et que lui aussi - l'un des derniers en Occident - recommandait le merveilleux chrétien, estimant qu'il hissait l'âme vers la divinité.

François d'Assise passait pour avoir passé une semaine à Chambéry et y avoir fondé le couvent franciscain qui a longtemps orienté la culture en Savoie, et qui, peut-être, a donné à son catholicisme l'air italien qui le différencie du gallicanisme (c'est à dire du catholicisme français) - son penchant pour le merveilleux chrétien, les anges descendant jusque sur Terre et y montrant le chemin aux hommes, se confondant avec les fées, pour ainsi dire, et surgissant dans le paysage campagnard. La féerie y était moralisée, à comparer du paganisme antique - comme du reste elle l'avait été, en Asie, par le bouddhisme -, sans perdre l'essentiel de son charme, de sa beauté, de sa profondeur. Le rejet complet du religieux, il faut le dire, a favorisé une imagination excessivement débridée, souvent marquée d'érotisme, et n'ayant pas même la grandeur des mythologies anciennes. En tout, il faut garder un juste équilibre. À leur manière, les Fioretti l'avaient trouvé.

08:22 Publié dans Littérature, Spiritualités, Voyages | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

29/11/2017

Le combat de l'homme-sanglier (Perspectives pour la République, XXXVIII)

boarcreature.jpgCe texte fait suite à celui appelé Face à l'Homme-Sanglier, dans lequel je raconte que l'elfe qui me conduisait, Ornuln le Fier, et moi avons été attaqués par un monstre horrible, mêlant l'homme au sanglier et qu'une flèche n'avait pas pu faire reculer, ni l'assaut de mon ange gardien, repoussé par lui d'un violent coup de poing.

Il s'avança, prêt, visiblement, à me détruire d'un geste, et en ayant bien l'intention. Mais deux lames virevoltèrent dans l'air en jetant un éclat et se plantèrent dans sa poitrine épaisse: il s'agissait de deux couteaux fins d'Ornuln, qu'il avait jetés de loin.

Le monstre poussa un petit cri, plus de rage que de douleur, je pense, car il arracha sans peine les poignards, et en profita pour arracher aussi la flèche, dont un souffle de sang jaillit, mais qui fut bref, comme s'il avait des facultés spéciales de cicatrisation. Car je ne revis pas couler la plaie, après ce brusque arrachement.

Il reprit sa marche pesante en ma direction. Le sol tremblait, sous ses pas.

Or, bondissant, Ornuln se tint entre lui et moi, et le tança avec vigueur: «Tiens-toi éloigné, Borolg», lui lança-t-il. «Tu ne peux pas toucher cet homme; il t'est proscrit!» Le monstre le regarda, ouvrit la bouche et hurla. Puis un son plus articulé en sortit, que je ne compris néanmoins pas. Ornuln répondit: «Non, Borolg! Non, tu n'as aucun droit sur lui, ni sur aucun autre être humain. Ton maître est un fourbe, et un menteur. Son orgueil l'étouffera, et tu étoufferas avec lui!»

À ces mots, le dénommé Borolg, ou homme-sanglier, fut fou de rage. Avec plus de célérité qu'on l'eût cru possible au vu de sa taille et de sa corpulence, il se jeta sur l'elfe. Mais celui-ci fut plus vif encore.

S'écartant comme un météore de la trajectoire du monstre, il plaça un pied devant sa jambe droite pour le faire trébucher, et fit voler son autre pied vers sa figure, d'un coup magistral qui eût ridiculisé tous les champions humains de kung-fu ou de savate. Un bruit sourd se fit entendre, et la mâchoire du monstre fut projetée en haut. Du sang en jaillit, et Borolg gémit. Mais il n'en fut pas abattu pour autant. Il fut même rendu plus furieux encore. Il leva sa masse vers l'elfe et l'abattit de toute la force de son bras. Ornuln plaça son épée devant l'arme du monstre, et parvint à la détourner par un coup de revers. Continuant sur son élan, l'elfe se retourna, mit la pointe de son épée vers l'arrière et, la faisant glisser à droite de son flanc, la lança vers le ventre du monstre. Mais celui-ci repoussa l'elfe de sa puissante main gauche, et le coup ne fit qu'effleurer ses côtes.

L'elfe et le sanglier-homme se regardèrent dès lors. Le second fit entendre quelques mots d'une langue horrible, plus crachés qu'articulés, et, bien que je n'en comprisse pas le sens, le ton avec lequel ils étaient prononcés fit se dresser mes cheveux sur ma tête. Ornuln ne répondit rien. Je vis alors que du sang coulait d'une plaie qu'il avait à l'épaule gauche, et que son bras était lâche, et ne bougeait plus. Il avait dû prendre un coup de défense lors de son mouvement d'attaque, qui n'avait pas surpris comme il l'espérait le monstre à tête de porc. Il tenait toujours néanmoins son épée de sa main droite, et était en garde, prêt à laisser l'autre s'embrocher sur la lame, s'il était assez fou pour se jeter sur lui sans réfléchir.

La fatigue se lisait sur les traits de l'elfe, et la sueur coulait sur son front. Non une peur, mais une tristesse se dessinait au fond de ses yeux. Toutefois, quand le monstre fit un mouvement vers lui, il fronça les sourcils et reprit tout son courage. De nouveau les armes s'entrechoquèrent, mais la lame d'Ornuln se brisa, et de sa main gauche fermée Borolg le frappa et l'envoya à plusieurs mètres devant lui. Il s'avança, visiblement, pour l'achever, et l'elfe s'accouda et le regarda, mais c'est alors que le monstre se souvint de moi, apparemment, car, levant le nez, il renifla bruyamment, et se tourna vers ma tremblante personne.

(À suivre.)

07:32 Publié dans Conte, Education, France, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

27/11/2017

Le Mie Prigioni

Silvio_Pellico.jpgJ'ai parlé l'autre jour d'un grand classique de la littérature italienne, Storia della Colonna infame, d'Alessandro Manzoni (1785-1873), qui dénonçait la justice qui utilisait la torture pour faire avouer des crimes imaginaires. L'autre grand texte italien de dénonciation d'un système émane de la même époque: il s'agit de Le Mie Prigioni, de Silvio Pellico (1789-1854), qui évoquait son séjour dans une prison autrichienne - le Spielberg, de sinistre mémoire: avant les récits de Dostoïevski et de Soljenitsyne sur le goulag, il y eut celui de Pellico.

Il avait été incarcéré après avoir participé, à Milan, au mouvement patriotique italien, plutôt libéral et agnostique, mais il était piémontais et de mère savoisienne: parfaitement francophone, il vécut à Lyon et correspondit un peu avec Jean-Pierre Veyrat, qui lui avait envoyé son recueil de poèmes.

Il choqua ses amis en se montrant sans haine pour les Autrichiens et en proclamant sa foi catholique, qui l'aida à supporter l'épreuve. Il profita de celle-ci pour se purifier de toute rancœur, et, somme toute, son livre eut plus de succès auprès des catholiques que des libéraux. Stendhal pourtant l'aimait, étant indulgent pour le catholicisme italien, qu'il jugeait sincère: il éprouvait même, à son égard, de l'affection. On en voit des échos dans La Chartreuse de Parme.

Cependant, Pellico apparaît comme novateur en ce qu'il rejette le classicisme: ne passant rien sous silence, il décrit dans les moindres détails les conditions horribles de sa détention. Un ami italien m'a confié que les élèves de son pays étudiaient fréquemment le passage d'une amputation à laquelle a non seulement assisté, mais participé Pellico, effectuée auprès d'un camarade militant, dont il était proche. Une plaie à sa jambe s'étant infectée, il avait fallu la couper au-dessus du genou. Le sang bouillonnait, comme disait Racine: il coulait à flots. Le chirurgien faisait ce qu'il pouvait: la direction de la prison n'en avait pas fourni un de véritable métier. La souffrance était immense. Mais, une fois la chose achevée, le malade demande à Pellico de lui apporter une rose paul.jpgqui était à la fenêtre, pour la donner à son amputeur.

Dans l'horreur non édulcorée du Spielberg, Pellico trouvait à admirer la bonté divine, à sacrer les gestes les plus probes - manifestant le mieux l'amour de Dieu -, et à illuminer le tableau. En un sens, il retrouvait la grâce des récits de martyres de la Légende dorée ou de la poésie de Prudence, faite de lumière divine irriguant les tortures et les plaies. Des cous tranchés surgissait une clarté, comme dans l'histoire de saint Paul. De la cuisse coupée dans le Spielberg jaillissait un sang surmonté d'une rose. Pellico ne fait pas plus que Manzoni dans le merveilleux, mais le contraste entre le sentiment de ce qui est juste et la réalité horrible crée une émotion incontestable.

10:02 Publié dans Littérature, Savoie, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

23/11/2017

Le mystère de Pittsburgh (43)

indian.jpg(Dans le précédent volet de ce voyage en Amérique, je rapportais le discours que me fit Captain America, me révélant qu'il n'appartenait pas à la race humaine, mais à une autre, plus céleste et éthérée, ayant vécu sur Terre il y a longtemps, mais n'ayant pas une nature physique lourde comme nous. Il ajouta qu'il ne fallait pas avoir peur d'elle, qu'elle n'était pas malveillante. La suite conclut son étrange discours.)

Mais que raconté-je? Tu sais ces choses. On te les a dites, déjà.

- On me les a dites? m'écriai-je. Je ne m'en souviens vraiment pas. C'est la première fois que j'en entends parler.

- Non, Rémi, ce n'est pas la première fois: it is not! Think! Remind! Pense! Souviens-toi!

Je ne comprenais rien à ce qu'il disait. Et puis, soudain, une vague réminiscence me revint. Des images s'ordonnèrent en tableau, et la mémoire se raviva en moi.

Un éclair m'éblouit. Et voici que je me rappelai!

C'était à Pittsburgh. Je visitais le musée de la ville, modeste et provincial, mais amusant, parce que relatif à l'histoire locale et aux conflits avec les Indiens – ou Native Americans, comme il faut dire à présent. Je lisais les panneaux, les cartons et regardais les affiches, les objets, et les maisons de trappeurs reconstituées. Un Indien me faisait face, avec ses faux yeux. Je me demandai, pour rire, si cette statue ne pourrait pas s'éveiller et me raconter des mystères peaux-rouges; mais, évidemment, il n'en fut rien.

Je continuais ma visite quand une porte bizarre se dressa devant moi. Je pensais qu'elle faisait, elle aussi, partie d'un décor reconstitué, car elle était vieille et en bois; mais aucune indication n'était placardée le long de son chambranle.

Il y avait un vieux loquet de cuivre. Je le baissai - et la porte ne s'ouvrit pas, mais je la sentis vibrer, trembler. Je lâchai le loquet, effrayé d'une manière inexplicable, mais la curiosité l'emporta, et je le repris en main - et, cette fois, la porte, sous ma pression plus appuyée, céda et s'ouvrit dans un grincement tandis que, d'en haut, de la poussière tombait sur moi. De l'autre côté, une obscurité complète régnait.

D'abord hésitant, je plaçai un pied sur le seuil, puis l'autre, et avançai le long d'un couloir étonnamment profond, puisque, monongahel.jpgdans cette direction, il m'avait semblé que le bâtiment finissait. J'entendais, comme étouffé, un son de torrent, et je songeai que cela devait être la Monongahela, coulant près du musée, qui se précipitait pour je ne sais quelle raison, se réjouissant peut-être de rejoindre l'Allegheny et de s'unir à lui pour engendrer l'Ohio, leur bienheureux fils!

Je poursuivis mon chemin, tâtant des deux mains les murs du couloir, et sentis bientôt un air frais, qui me surprit encore. J'hésitai à continuer, car mes mains soudain ne sentirent plus les murs, brusquement écartés ou écroulés, et je me trouvais visiblement dans une sorte de caverne.

Je m'avançai toutefois et vis, tout au fond, chose encore plus surprenante, une chute d'eau - une fontaine, plus exactement, car elle était petite. Son eau blanche, écumeuse, brillait dans l'obscurité, et jaillissait d'un point que je ne distinguai pas; puis elle se couchait en rivière et, en serpentant, s'éloignait de moi.

Au-dessus, je vis la lune: il était tard, et j'étais à l'air libre! Comment cela était-il possible? Le temps avait passé sans que je m'en rendisse compte - et l'espace s'était distendu, aussi. J'avais fait quelques pas seulement, et j'étais déjà loin; sous mes yeux le monde s'était transformé!

Le ciel avait quelques étoiles. À ma droite, était un bois, ou une forêt. Je ne voyais pas les tours de Pittsburgh. Où étais-je, grands dieux? Je peinais à croire à une reconstitution énorme que je ne connaissais pas, comme en goûtent les Américains dans leurs parcs d'attraction.

(À suivre.)

08:53 Publié dans Conte, Voyages, Voyages en Amérique | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook

21/11/2017

Storia della Colonna infame

storia.jpgLes Français ont le Claude Gueux de Victor Hugo contre la peine de mort, le J'Accuse de Zola contre l'antisémitisme, Les Grands Cimetières sous la lune de Bernanos contre la dictature franquiste, et se pensent les champions des libertés civiles; mais l'Italie a la Storia della Colonna infame, petit livre du grand Manzoni contre la torture, et je l'ai lu récemment.

Avec ses phrases cicéroniennes, il n'est pas d'un abord aisé. Mais il est beau, et noble.

Il évoque une triste affaire dans la véritable capitale de l'Italie moderne, Milan, au début du dix-septième siècle: alors que la peste faisait rage, le peuple mécontent pressait les juges de trouver des coupables, et les autorités, craignant de perdre leur prestige faute de victoire sur les épidémies, se sont préoccupées de chercher empoisonneurs qui pourraient les avoir créées.

Sur de vagues rumeurs, on a arrêté des gens de peu, dont le meurtre légal ne ferait point trop de bruit. Leur promettant la liberté s'ils avouaient tout, ou du moins l'arrêt des tortures, ils ont fini par inventer leur culpabilité - et, naturellement, on ne les a pas libérés, mais exécutés, de la plus abominable façon, en les suppliciant avant.

Le récit est terrible, et annonce les récits méconnus d'Adalberto Cersosimo, qui, dans un empire à la fois passéiste et futuriste (mais italianisant), a mêlé le merveilleux à des tortures et à des dogmes infâmes. Certainement, Cersosimo a été marqué par le texte de Manzoni.

Les juges invoquaient en leur propre faveur l'idée également méconnue, existant depuis l'ancienne Rome, que la torture purifiait l'âme, et donc arrachait aux accusés leurs mensonges. Elle avait cette justification. C'était une croyance séculaire. Mais déjà Quinte-Curce, quand Alexandre le Grand faisait torturer un de ses anciens amis irrespectueux qu'il accusait de conspirer contre lui, émettait des doutes, et estimait que celui-ci avait tout avoué pour que la souffrance s'arrête. Manzoni naturellement reprend cette idée pleine de pragmatisme, bien répandue depuis.

On a totalement oublié l'effet supposé purificateur de la torture. Il reste important pour comprendre la psychologie médiévale.

Manzoni montre pas à pas comment les juges n'ont de toute façon pas même respecté le droit de leur temps, Magasin_Pittoresque_1843_-_La_Colonne_Infame.jpgpas même respecté la tradition médiévale et romaine, avides qu'ils étaient de trouver des coupables pour sauver leur prestige. Car il y avait plus de barrières, contre la torture, qu'on ne croit.

D'ailleurs, quand les accusés essayèrent d'impliquer un noble d'Espagne vivant à Milan, tout à coup le droit devint mieux respecté, et il fallut bien le reconnaître innocent. Jusque-là, on déclarait coupables tous ceux qu'on pouvait, hélas.

Le titre est dû à une colonne dressée en commémoration à la place de la maison du principal coupable supposé. Elle a duré longtemps, personne n'osant braver la colère du peuple et déclarer le procès inique. La famille de ce coupable n'eut droit à rien, aucun dédommagement, les biens du père ayant été confisqués. La passion du peuple, pour trouver des coupables à ses maux, peut être dévastatrice, même déguisée sous les lois.

Un grand livre, donc.

08:30 Publié dans Culture, Histoire, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

19/11/2017

Degolio CXIII: la profondeur de l'abîme

Vishnu-Krishna.jpgDans le dernier épisode de cette geste bizarre, nous avons laissé le Génie d'or alors que, expliquant à son alter ego Jean Levau comment les gargouilles avaient été vaincues par les bons génies de Paris (dont il était), elles avaient été ensuite enchaînées, et que le secret de leurs liens avait été confié à des hommes d'une grande valeur. Il continua alors en ces termes:

Hélas, le temps a dissous parmi les hommes le fond de cette sagesse que nous n'entretenions plus, partis que nous étions sur l'orbe de la Lune; et la négligence les a envahis.

Nous ne laissâmes derrière nous, il faut que je te le dise, que des membres subordonnés de notre peuple, pour garder notre domaine jusqu'à ce que les hommes mortels eussent acquis la capacité de les occuper. Mais cela n'est pas advenu aussi vite que cela aurait dû, tes pareils étant paresseux et se laissant séduire par d'autres êtres malfaisants, hors de notre portée et de celle de nos serviteurs, notamment parce qu'ils sont invités par les hommes mêmes à vivre parmi eux; et contre cette liberté, comme je l'ai déjà suggéré, il a été décrété que nous ne pouvions rien.

Les statues conjuratoires se sont effritées, et les gargouilles se sont libérées, du moins certaines d'entre elles. Le mal a recommencé à rôder, et nous étions tenus éloignés des champs qu'il envahissait. Plusieurs hommes, héritiers des disciples maudits des anciennes gargouilles, cherchèrent à les libérer pour augmenter leurs pouvoirs, 805691-black-black-mage-fantasy-art-magic-purple-sorcerer.jpget à vrai dire parmi eux se trouve Fantômas, qui s'est allié avec le chef des monstres, l'ignoble Tramelcän. Il cherche, comme toujours, à s'emparer des corps, et par eux à s'épaissir, à se durcir, et à acquérir une puissance nouvelle, qui le rendrait comparable à un dieu. Il aspire à asservir le peuple de Paris, à se nourrir de ses actions, de son sang, de sa vie, et, au-delà, il pense possible de s'emparer de l'humanité entière, même s'il sait que, à partir d'autres cités des hommes, de sérieux concurrents ont le même dessein. Ils peuvent du reste s'allier, à l'occasion: même si la haine les oppose, en général, l'intérêt les unit. En profondeur, un seul être les dirige tous, qui est plus puissant qu'eux, et d'un rang plus élevé: sur lui la terre s'est refermée, jadis, et il vit dans l'abîme, dans la prison des prisons. Nous le nommons Mardon, et les hommes lui ont donné leurs noms propres. Même Fantômas et Tramelcän sont en dernière instance ses suppôts.

Depuis les hauteurs d'or de l'orbe de la Lune, il advint qu'Ithälun fut émue par le sort des mortels, et qu'elle entendit leurs supplications, notamment lorsqu'elles montaient des cœurs les plus nobles. Plusieurs poètes TheBard.jpgparisiens connus, et plusieurs poètes qui le sont moins, se sont fait entendre d'elle, mais aussi des âmes pures qui n'ont jamais écrit de poèmes, et que le mal a émues. Il serait vain de nommer les hommes dont les prières ont pénétré jusqu'à la sphère de la glorieuse; ils sont souvent inconnus, et même quand ils ne le sont point, le nom que les hommes leur ont donné est vain, vide de sens, et ne correspond à rien de ce que nous énonçons, quand nous voulons parler d'eux. Car en eux s'exprimaient de hauts esprits, accueillis par leur bonté, leur pureté, et ce sont eux que nous voyons en premier, et que nous nommons. Cela n'enlève rien, crois-le bien, au mérite de ces hommes: il y en a plus que tu l'imagines, à être à même de recevoir en son sein ces hauts esprits.

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode ésotérique, pour renvoyer à la prochaine fois certaines explications sur d'apparentes contradictions et absurdités de ce discours du Génie d'or.

10:10 Publié dans Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

15/11/2017

Cavalcanti

cavalcanti.jpgPoursuivant mon exploration de la littérature italienne, j'ai lu l'ensemble des poèmes parvenus jusqu'à nous de Guido Cavalcanti, ami de Dante connu pour n'avoir pas cru, comme celui-ci, possible de sublimer assez la femme aimée pour qu'on pût parler avec elle après sa mort et en faire un être céleste et angélique - qu'on pût distinguer sa forme du corps qui l'a portée, et voyager avec elle dans l'autre monde...

Pourtant de son temps il était réputé lui aussi visionnaire pour avoir perçu de son œil intérieur le dieu même de l'amour, et sa poésie porte de fait une grande capacité figurative. Elle évoque le charmant Archer de façon diverse et vivante, à un tel point qu'on lui a reproché ses fantaisies, et qu'on a contesté que cette entité pût jamais être telle qu'il la peignait.

Il a par exemple composé une ballade dans laquelle, rencontrant une bergère (qui pourrait en réalité être un berger), il dit en avoir eu tant de plaisir qu'Amour lui est apparu, pour ainsi dire en personne.

Était-il sincère? Il désignait peut-être par ce moyen la volupté extrême, qui ne peut plus se dire, est au-delà des mots. Il croyait certainement au monde élémentaire, mais peut-être pas aux anges.

Un sonnet excellent de lui évoque une église voisine de son domicile, à Florence, dans laquelle une statue de la Vierge faisait des miracles, chassait les démons, guérissait les gens, et était assez vénérée du peuple pour qu'il dresse des luminaires autour de l'église où elle était. Il s'en réjouit, et blâme des religieux franciscains de critiquer le culte de cette Vierge et de l'assimiler à l'idolâtrie. Lui aime les saints qui agissent en ce monde, et croit à leur efficacité. Il affirme que les religieux en question sont en réalité envieux:

Una figura della Donna mia
s'adora, Guido, a San Michele in Orto,
che, di bella sembianza, onesta e pia,
de' peccatori è gran rifugio e porto.

E qual con devozion lei s'umilia,
chi più languisce, più n'ha di conforto:
li 'nfermi sana e' domon' caccia via
e gli occhi orbati fa vedere scorto.

Sana 'n publico loco gran languori;
con reverenza la gente la 'nchina;
d[i] luminara l'adornan di fòri.

La voce va per lontane camina,
ma dicon ch'è idolatra i Fra' Minori,
per invidia che non è lor vicina.

C'est bien rythmé, et mélodieux, et les rimes sont belles. Le sens aussi est plaisant. C.S. Lewis pareillement disait que ceux qui critiquaient la littérature d'évasion étaient des jaloux: le merveilleux n'est pas donné à tout le monde.

Les prêtres catholiques ont toujours tenté de se détacher des êtres élémentaires et de la tradition des saints thaumaturges dont le culte était intéressé, et lié aux avantages terrestres; mais Cavalcanti, qui cupidon-peinture.jpgvénérait par-dessus tout le plaisir amoureux, et quand même avait une tendance platonicienne à contempler le monde des idées, voulait maintenir le christianisme dans son lien avec le paganisme, en quelque sorte qu'ils se confondissent. Il n'était pas dans le conflit ouvert avec la religion chrétienne, mais dans l'approfondissement de son lien avec la religion antique, et dans la pratique décomplexée de celle-ci.

Moins simple, innocent et pur que Guido Guinizzelli, il était plus subtil, plus intelligent - plus rusé, aussi -, plus talentueux et adroit à limer ses vers (comme on disait alors), ou à mettre en place des images complexes, héritées de la philosophie qu'il avait étudiée, comme Dante lui-même, auprès de l'auteur épicurien du Livre du trésor Brunetto Latini.

07:34 Publié dans Littérature, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

13/11/2017

Histoire juridique de la femme outragée

lucrece.jpgLa Rome antique a servi de base juridique à l'Occident, et l'histoire la plus connue de femme violée, en son sein, est celle de Lucrèce, qui a précipité la révolution et l'instauration de la république. Le fils du roi avait abusé de cette digne matrone, et, salie, souillée, elle s'était tuée. L'indignation du peuple avait été immense. Mais les anciens Romains admettaient que Lucrèce avait bien été salie, et que sa honte était légitime.

Ils étaient globalement dans le culte du vir - du mâle -, et le statut de civis, qui pour eux était sacré, n'était pas donné aux femmes, dépourvues de personnalité juridique à part entière: en droit, elles dépendaient des pères, des maris, des frères. Ce système a longtemps perduré. Et les mœurs arabes, qu'on prétend si contraires à la tradition latine, en viennent sans doute.

Le héros républicain (vir, donc) n'avait pas réellement besoin de femme, sauf pour procréer, et Lucain raconte que Caton d'Utique a répudié la sienne une fois qu'il a eu fait assez d'enfants à son goût: ne voulant plus perdre inutilement sa semence, il lui a dit d'en épouser un autre. Les Vestales étaient vierges, et si elles rompaient leur vœu, elles étaient mises à mort dans de sinistres conditions: on les enterrait vivantes. (On les plaçait dans une sorte de grotte, dont on condamnait l'entrée.)

Saint Augustin s'est inscrit en faux contre cette tradition païenne: donnant une personnalité entière aux femmes, il a énoncé que les Romaines violées par les Goths lors de la mise à sac de Rome n'étaient aucunement coupables - n'avaient commis aucun péché. La voie était ouverte à l'égalité, qui mit longtemps à s'imposer, et à la possibilité, pour la femme, de demander directement réparation à la force publique: de porter plainte. Cela n'est advenu qu'à l'époque moderne, quand le concept d'égalité a pu descendre dans le droit.

Pourtant, on lit que beaucoup de femmes ne portent pas plainte, soit par honte, soit par peur. Or il existe, malheureusement, chez les hommes, l'idée que celui qui réussit en amour n'est pas le plus vertueux, mais le plus rusé. Mon avis est que si on veut que cela change, il faut que les femmes portent plainte quand elles sont agressées. On ne peut pas compter sur le progrès naturel des consciences: cela est par trop vaporeux.

hawkgirl_by_jaggudada-d5xfoni.jpgCependant si elles ne le font pas, c'est sans doute que le droit, toujours tenu par son lien avec l'ancienne Rome, ne mesure pas la difficulté à le faire. Au fond, il a l'air de s'arranger fort bien qu'elles ne le fassent pas, même si, en théorie, il autorise à ce qu'elles le fassent. Les pouvoirs publics n'assument pas un rôle assez clair de vengeurs des femmes outragées: ils protestent de leur bonne foi, mais, dans les faits, s'ils n'y sont pas mêlés, ils n'ont pas l'air de s'en inquiéter trop. Il faut aussi développer le goût de la justice pour elle-même, d'y mettre les mains. La justice devrait apparaître comme une lumière qui métamorphose les mains qui s'en mêlent en astres. Le justicier est toujours un super-héros.

10:35 Publié dans Histoire, Société | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

11/11/2017

Les révélations de Captain America (42)

vengeurs 01.jpg(Dans le précédent volet de ce voyage en Amérique, je raconte que, dans une sorte de temple placé sous une montagne, la statue de Captain America, entourée de celle des autres Vengeurs, s'est mise à me parler, pour me déclarer qu'on se trompait en général sur la véritable nature des super-héros. La suite continue son discours.)

Sache, en effet, que nous ne sommes pas nés, comme l'ont prétendu Stanley Lieber et Jacob Kurtzberg, de la technologie humaine. Si c'était le cas, tel que tu nous vois, nous n'existerions pas, car jamais la technologie n'a eu un tel pouvoir - et jamais elle ne l'aura, non plus. L'humanité n'a, à cet égard, que des illusions.

Pense! Elle donnerait à un homme une source d'énergie inépuisable, elle créerait des êtres vivants synthétiques, elle transformerait tel ou tel en lui donnant des muscles, une taille élevée, une couleur nouvelle? Cela ne tient pas debout. Seul Thor peut-être a, dans les bandes dessinées, une nature qui se rapproche de la vérité, car alors les artistes que j'ai nommés n'ont fait que suivre une sagesse antique bien plus haute que celle de notre temps. Mais c'est encore différent de ce qu'ils ont dit, et la confusion était dans leur esprit pour autant sympathique, et rempli de visions nées de leur bon cœur.

Sache, sache, Rémi, que nous sommes tous plus ou moins de la nature de Thor, que nous sommes des êtres d'un autre monde, que tu pourrais dire parallèle. Thor est l'un des plus nobles d'entre nous, certes, mais nous sommes tous ce que les anciens appelaient des démons, ou des génies, et que nous n'avons agi que dans le monde dit éthérique, combattant les monstres qui menaçaient l'humanité dans l'ombre. Parfois nous nous sommes épaissis suffisamment pour apparaître aux hommes, et aujourd'hui c'est le cas, tu bénéficies de ce privilège, nous t'apparaissons tels que de vivantes statues.

Entendant ces mots, je m'aperçus alors que, très lentement, les statues avaient toutes tournées leur regard vers moi, et que leurs yeux scintillaient comme ceux de Captain America, et qu'un fin sourire se dessinait sur leurs lèvres. Mais je ne dis point un mot. Médusé, j'écoutais toujours le chef de cette équipe; il dit:

Nous agissons depuis un monde où se tiennent de mauvais esprits, qui influencent les hommes en mal, leur font faire d'abominables choses, et provoquent des désastres jusque dans la nature. Nous avons été envoyés par des 22050043_10154996219893870_4232927909610482828_n.jpgêtres célestes, et sommes plus proches qu'eux des hommes; pour autant nous ne sommes pas réellement des hommes. Nous le fûmes, avant que les hommes naquissent; mais nous ne le sommes plus. Nous sommes d'une lignée différente des hommes actuels, bien plus ancienne. Nous étions déjà là avant que la Lune n'apparût. En un sens, nous sommes nés alors que la Terre n'existait pas encore.

Mais tu ne dois pas craindre ce genre d'êtres antérieurs à l'apparition de la Lune, comme l'ont fait tant d'écrivains naïfs et inquiets, notamment sur ce noble sol d'Amérique. Rapporte-toi plutôt, pour comprendre notre nature, à ce que disaient les légendes de ceux qu'on appelle ici les Native Americans - les Indiens. À cet égard Jacob Kurtzberg fut réllement visionnaire, quand il nous assimila à des Éternels se confondant avec les divinités incas. Mais il ne s'agissait pas encore de ce qu'il a dit, car, soit pour nous dessiner plus facilement, soit par mauvaise interprétation de ce dont il avait eu la vision, il nous fit matériels comme les hommes, et nous le sommes pas. Nous avons une substance et une forme, mais nous ne sommes pas matériels à leur degré. Nous agissons, comme je te l'ai dit, depuis une autre dimension, comme l'appelleraient d'autres écrivains un peu fous de ta génération.

(À suivre.)

09:38 Publié dans Conte, Poésie, Voyages, Voyages en Amérique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

07/11/2017

Affaire Weinstein

houellebecq.jpgDans Les Particules élémentaires, Michel Houellebecq dénonçait les illusions de l'émancipation sexuelle, qui ont selon lui conduit les mères à abandonner leurs enfants et les femmes à fuir l'amour vrai, pour lui préférer les plaisirs consommables. Dans d'autres livres, il montrait que le libéralisme sexuel n'avait apporté aucun épanouissement. Et il donnait l'exemple d'acteurs importants de la vie culturelle américaine qui sombraient dans le crime, sous prétexte de liberté. C'en était caricatural et odieux, mais aussi symbolique, ou du moins emblématique.

Qui aurait cru que le système de prostitution, que tout le monde feignait de trouver plutôt normal dans l'industrie du cinéma, trouverait lui aussi sa limite franchie, au-delà de laquelle on fait resurgir tout ce qui a bovary.jpgété refoulé, comme sentiment d'injustice et de scandale, amertume, jalousie, dégoût? On pensait que l'impression négative spontanément développée au récit de ces faits était un effet du conditionnement religieux et bourgeois, et qu'il fallait la combattre, que les gens élégants avaient l'esprit situé au-delà, que le cinéma était l'art, et que celui-ci vivait dans la surhumanité - comme déjà Emma Bovary, imaginant Paris, le rêvait.

Las, tel un vomi que les mouchoirs n'arrêtent pas, et que seul un grand sac peut contenir, une révélation en appelle une autre, cela n'a plus de fin, et les pratiques ne s'appuyant pas réellement sur le consentement, comme on a fait croire, sont racontées publiquement, comme dans un roman de Houellebecq.

Je ne voudrais pas, certes, qu'on revienne à des temps anciens, mais qu'on soit moins naïf, et perçoive mieux les conséquences de l'abandon soudain d'un système moral qui a semblé juste à de nombreuses générations. Il était bien facile de décréter que les auteurs de la Bible avaient créé de toutes pièces une doctrine inadaptée à la nature humaine. Dans les faits, c'est plus complexe.

Le problème majeur ne vient pas de ce dont parle l'ancienne morale (souvent justement), mais de ce que le poids de la culpabilité était placé principalement sur les femmes, d'une façon inadmissible. Les hommes pouvaient proclamer que la tentation était pour eux insurmontable, et que c'était aux femmes de se cacher, de fuir. L'effet de cette perspective biaisée était qu'elles n'avaient pas de personnalité juridique, et devaient toujours demander à leur père, à Tolkien.JPGleur mari, à leur frère, de les représenter si elles voulaient en appeler à la justice.

Or, le droit a, en théorie, institué l'égalité, mais les conditions dans lesquelles il est appliqué restent obscurément liées à la prééminence du mâle, ce qui, dans les faits, laisse la femme nue, pour ainsi dire, et sans protection effective. Pour le dissimuler et éviter d'avoir à féminiser en profondeur le droit, on pouvait dénoncer les fondements supposés faux de la morale traditionnelle, mais cela n'a pas conduit à dynamiser la société autant qu'on espérait, puisque le déni a simplement permis des systèmes asservissants, sous couleur d'émancipation. Comme disait, provocateur, J.R.R. Tolkien, la femme s'arrachait au joug de son mari pour subir celui, pire, de son patron.

Le projet d'émancipation reste bon en soi; mais il faudra réorganiser le droit en profondeur, pour qu'il ne débouche pas sur ce que craignait Tolkien.

08:19 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook

05/11/2017

Face à l'homme-sanglier (Perspectives pour la République, XXXVII)

boar.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Brouet de l'elfe fou, dans lequel je raconte qu'un être étrange, après m'avoir appris à conduire une voiture volante, m'a préparé un excellent repas, que je ne suis pas près d'oublier, tant il était bon, et que nous avons ensuite la sieste sous un pavillon qu'il avait dressé.

Soudain, je fus réveillé par un souffle bruyant, et un piétinement sourd. J'ouvris les yeux, et vis qu'Ornuln était déjà debout, et que, un genou à terre, il écoutait, avec une grande attention, ce qui se tramait dehors; car il était à l'ouverture du pavillon. Je voulus lui demander ce qui se passait, mais, au son de ma voix, il me fit taire d'un geste brutal, ainsi que d'un son de sa bouche qui ne laissait aucun doute sur ce que je devais faire. Lentement, silencieusement, il sortit son épée, la posa à côté de lui, et prit son arc, plaçant une flèche sur la corde; il défit aussi son carquois, et mit le tas de flèches à sa droite, prêt à servir.

Le soleil était incliné dans le ciel, et sa lumière dorée entrait par la droite dans le pavillon, qu'il faisait reluire de son éclat: le jaune de la soie était lumineux et profond, et les bêtes dessinées à l'extérieur se voyaient depuis l'intérieur, brillantes et tremblantes. Mais le son du souffle rauque et du piétinement sourd ne cessait pas, et tournait autour de la tente en reniflant bruyamment. Sans bouger, l'elfe le suivait des yeux le plus possible, et levait la tête le plus possible, quand il était complètement derrière nous, comme pour mieux l'entendre.

Plus rapide que l'éclair, il décocha une flèche à sa gauche, alors que le souffle rauque semblait avoir fait une pause. Le trait traversa la toile et fit entendre un bruit sourd, comme s'il s'était planté dans une matière à la fois molle et compacte. On entendit un cri horrible, et la toile de soie de la tente vola dans tous les sens, jetant la plus grande confusion à mes yeux. Je pus à peine voir l'elfe, pas désorienté par cette envolée de la soie, saisir son épée après avoir posé son arc, et se précipiter vers la source du méfait. Mais il fut aussitôt repoussé par un coup qui l'envoya rouler à sa gauche, loin de moi. La tente fut complètement arrachée et ce qui se tint alors devant moi me fit frémir d'horreur.

C'était un sanglier, mais se tenant sur deux jambes, à la façon d'un être humain. Il était énorme, et ses yeux étaient flamboyants comme des braises, sous un front épais et des sourcils protubérants. Leur cruauté ne saurait se redire; ils étaient injectés de sang, et une haine sans nom s'y consumait.

Sa bouche hideuse était flanquée de deux défenses pareilles à des poignards, longues et pointues, luisantes comme de l'acier.

Si ses pieds semblaient bien avoir des sabots, ses mains énormes avaient des doigts, et la droite tenait une masse revêtue de fer, si la gauche était nue. Mais le poing en était fermé, et c'est sans doute lui qui avait envoyé rouler Ornuln, car la masse l'eût tué, et je croyais me souvenir qu'il l'avait justement attaqué par la gauche, peut-être conscient qu'il devait tenir une arme dans la main droite, car il pouvait connaître cet être. (C'était le cas: il me le confirmerait plus tard.)

Le monstre se dressait, planté sur ses deux jambes formidables, grand comme un petit arbre, et me fixait de ses yeux terribles. Une écume tombait de sa bouche entrouverte, mouillant sa barbe drue. La flèche tirée par Ornuln était enfoncée dans son flanc gauche, et un mince filet de sang noir en coulait: la flèche avait beau tenir dans son cuir, la blessure ne semblait guère profonde. Il n'y prêtait même pas attention.

(À suivre.)

09:23 Publié dans Education, Génie doré de Paris, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

03/11/2017

Tirant lo Blanc (Catalogne, III)

tirant.jpgIl y a deux ans, j'ai acheté dans un supermarché du pays valencien, en Espagne, une version écourtée de Tirant lo Blanc, un roman du quinzième siècle écrit en valencien par Joanot Martorell. C'est, avec les écrits de Raymond Lulle, l'œuvre catalane classique par excellence. (Valence, où est né Martorell, a un parler issu du catalan, son peuplement s'étant fait depuis la Catalogne, après l'expulsion des Arabes.)

Ma version était surtout tronquée de sa seconde moitié, faite de batailles. La première en effet a l'originalité d'être particulièrement érotique et suggestive: c'est le roman occidental médiéval le plus tel que j'aie jamais lu - et j'en ai lu un certain nombre. C'est assez prenant, comme souvent ce genre, d'autant plus que cela se situe dans un passé idéal et rêvé, quoique non fantastique: Tirant est un Breton qui se rend à Byzance et devient le plus grand chevalier de l'empire grec, en se battant à son service contre les Turcs. Il tombe amoureux de la fille de l'empereur, qui le lui rend bien, et comme il est timide mais qu'il y a une entremetteuse qui fait tout pour les rapprocher, ils se retrouvent dans des situations assez fascinantes, notamment quand Tirant est nu dans le lit avec sa douce - nue aussi, mais endormie. La servante le presse de conclure, assurant que si une femme n'aime pas être forcée, comme il l'affirme, elle lui en voudra aussi si elle apprend qu'il a eu une occasion sans en avoir profité: c'est manque de courage, ou de passion, dit-elle.

Tirant, hésitant, place d'abord les mains sur les joyaux les plus précieux de l'humanité. (On ne tombe pas dans l'obscénité, et ils se trouvent devant: la belle ne lui tourne pas le dos, en dormant, puisqu'elle dort sur le dos. Cela reste délicat.) Mais face à l'irréparable, il recule, ne cédant pas à la tentation - ne suivant pas les conseils pernicieux de la dame. Fut-ce une erreur? Il existe, chez les hommes, le soupçon pervers que les plus grands succès appartiennent aux moins scrupuleux.

Les jours suivants, Tirant doit partir, se demandant s'il pourra jamais s'unir à sa belle. La Providence néanmoins veille, et à la fin le mariage avec Carmesine sera rendu possible. Cela se termine comme dans un conte de fées, même s'il n'y a pas de fées.

Il faut garder confiance. L'ordre du monde favorise les âmes nobles. C'est du moins ce que dit le roman.

Pour y croire, à mon avis, il faut intégrer l'idée de la rétribution au-delà du terme de l'existence, ou du miracle en deçà. Dans les limites de la seule vie terrestre, l'expérience ne semble pas, hélas, le confirmer. À cet égard les cyniques souvent se moquent des naïfs. Peut-être que les progrès de la justice changeront un jour cette situation: Dieu sait.

J'ajoute que Valence passait, à l'époque où a été écrit le livre, pour une des villes les plus débauchées d'Europe.

J'en ai terminé la lecture sur les plages de Sardaigne cet été, n'ayant pas pu finir les années antérieures. Je l'avais pris parce que, au nord-ouest de l'île,algh.jpg il existe une colonie catalane, datant du temps où la Sardaigne était possession aragonaise. Alghero, notamment, a un dialecte catalan, et les Sardes ont longtemps été interdits d'y pénétrer. Aujourd'hui c'est une cité très jolie, et très touristique.

Lisant mon roman, je me demandais si je pourrais rencontrer la fille du maire, la belle Zamerkine, mais je n'avais pas abattu assez d'envahisseurs, peut-être, pour qu'elle me remarque - n'ayant pu expulser que quelques méduses, d'ailleurs de façon peu efficace. Ah, châteaux d'Espagne! Ah, palais d'Italie!

10:16 Publié dans Littérature, Poésie, Voyages | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook

30/10/2017

Blade Runner deux mille quarante-douze

Blade_Runner_2049_One_Sheet.jpgJe suis allé voir le Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve, et j'ai été admiratif des images, des décors, et de quelques bonnes idées, comme l'hologramme qui, à l'image des robots, a aussi une âme. En revanche, l'histoire m'a paru d'une banalité achevée: on était loin de l'original, avec son policier qui n'avait ni la force ni la légitimité morale d'accomplir sa mission, et qui était finalement sauvé par la compassion d'un homme-machine.

Peu importe, de mon point de vue, qu'une machine puisse avoir des sentiments ou non: l'histoire était belle parce que, soudain, le réplicant était frappé comme d'un miracle intérieur, et épargnait sa victime avant de narrer ses visions fabuleuses, qui lui donnaient comme une idée de Dieu. Puis il mourait et une colombe s'envolait vers le ciel. C'était beau, hiératique, magique, et les décors, beaux aussi, matérialisaient ce merveilleux intérieur – miracle intime.

Dans cette suite, la triste tarte à la crème des robots qui veulent vivre leur vie et des méchants humains qui veulent les en empêcher, un peu comme l'Espagne la Catalogne, gâche pas mal de choses, et empêche, malgré la belle mise en scène, de faire figurer le film parmi les vrais chefs-d'œuvre du cinéma.

On pourrait gloser sur la déperdition progressive du génie de Ridley Scott, qui l'a produit, depuis qu'il est passé de Blade Runner à Legend, mais je préfère m'appesantir sur la prétention du film à embrasser la réflexion métaphysique surfaite qui s'est développée depuis la sortie de l'original.

En effet, la question de savoir si, dans le futur, on pourra fabriquer des êtres qui ont une âme est relativement grotesque, et ne demande pas tant de développements. Comme disait Louis Rendu, ni dans le passé ni dans le futur les choses ne peuvent être différentes de ce qu'elles sont en plus bref dans le présent, et, si une automobile n'a pas plus d'âme qu'un caillou, c'est qu'aucun robot n'en aura jamais. Seul un miracle pourrait changer à cet égard les lois physiques - et, même s'il n'était qu'intérieur, c'était l'intérêt du film original d'en montrer un.

Le côté grotesque de la science-fiction reste les dates. On avait 2001: l'Odyssée de l'espace, établie selon les projections du gouvernement américain, et 0013.jpgNew York 1997, qui spéculait à partir des statistiques criminelles: il suffisait de prolonger la courbe, et on arrivait au résultat montré dans le film. Oui, mais un maire a réagi, et la courbe s'est dissoute. Cela va, cela vient, les projections mathématiques sont globalement vides de sens.

L'avantage des super-héros est qu'ils ont placé les machines merveilleuses dans le présent par goût du merveilleux, et sans prétendre à aucun discours prospectif. George Lucas a eu aussi cette qualité, dans Star Wars: il ne donne pas de dates. C'était le plus intelligent, contrairement à ce qu'ont dit certains. La multiplication des années n'a jamais créé de miracle. On pouvait aussi bien placer le fabuleux dans le présent, ou n'importe quand. Qui du reste croit vraisemblable la date de 2049 du nouveau Blade Runner? Les illusions progressistes des années 1960 ont fait long feu. Même l'émancipation sexuelle montre son revers ténébreux, soudain.

08:36 Publié dans Cinéma, Culture, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook