10/04/2016

Le bateau étrange (XXI)

King Arthur's Death - Arthur John Duncan 1862 - Great Art - History Painting - Peter Crawford (3).jpgCe texte fait suite à celui appelé Une étrange vision, à la fin duquel je dis être monté sur un bateau où se tenait une femme.

La femme ne disait rien, et je n'osais parler. Je me penchai sur le bastingage, attiré par des miroitements. Le bateau fendait l'eau et une écume se formait. Mais elle était étrange, car elle semblait pleine de petits cristaux luisants. Puis je m'aperçus que l'eau en était également remplie, quoique l'écume seule les plaçât à la surface – et alors pour ainsi dire les allumait. Ils étaient aussi brillants que s'ils eussent renvoyé une lumière fondant sur eux, mais aucune source ne m'en était visible.

Je regardai à nouveau la femme, et elle me regarda en retour, et derechef un sourire s'esquissa à sa bouche. Ses yeux avaient gardé leur éclat étonnant, eux aussi semblant luire d'eux-mêmes, comme si derrière leur cristal se fût trouvée une lampe, ou une étoile. Même sa peau jetait une étrange lueur, comme si on l'eût éclairée de l'intérieur. Ses cheveux blonds, que le vent soulevait doucement, exhalaient une odeur suave, et étaient semblables à de lentes flammes, lorsqu'ils se mouvaient sur son front.

Je sentis soudain une secousse. Et, pour la première fois j'entendis du bruit: l'eau fit entendre sa voix, comme si une lame avait jailli et s'était heurtée violemment à la carène. Mais dans cette lame était un être que je n'eusse pas soupçonné: car un bras long et noir, épais et musclé, surgit par dessus le bastingage, et un visage atroce apparut, qui le suivait. Il avait une crête sur le crâne, comme en ont les lézards, et une peau écaillée et visqueuse; ses yeux étaient fendus, comme ceux d'un serpent, et une cruauté inouïe s'y décelait: un feu noir les animait, et une étincelle froide s'y trouvait. Il avait des sortes d'ailes qui pouvaient lui servir en même temps de nageoires, mais son allure générale restait humaine, et il se mouvait plus ou moins en conséquence. Je lui trouvai une ressemblance surprenante avec les gargouilles qui ornent les corniches de la cathédrale Notre-Dame, à Paris. S'agissait-il de l'être qui avait servi de modèle au sculpteur? Ou l'une des statues avait-elle pris vie? Il dégageait en tout cas une puanteur infecte. Il se hissa et posa le pied sur le pont, et il avait un air atroce et menaçant.

Alors un spectacle éblouissant s'offrit à mes yeux. La femme, qui avait vu le monstre, se débarrassa de son voile et de sa robe, et voici! dessous, elle portait une armure argentée, et lamée d'or aux épaules, aux poignets, à la ceinture, aux chevilles, et sur sa tête était un heaume, que je m'étonnai de ne pas avoir vu auparavant. Une crête dorée le surmontait, et un panache rouge. Un diamant rayonnait à son front. Un saphir était suspendu à un collier d'or, sur sa gorge. Des béryls jaunes ornaient sa ceinture. Et elle sortit, du fourreau qui pendait à son côté, une épée, se saisit d'un écu suspendu au mât, et qu'ornait une figure que sur le moment je ne reconnus pas, et se jeta sur le monstre, qui, de sa main jusque-là cachée par le bastingage, brandit soudain une hache à deux tranchants. Il essaya d'en asséner un coup à la femme, mais elle fut plus vive que lui, et elle fit sauter sa tête avant qu'il eût pu achever son geste; un sang noir coula, et le corps retomba dans l'eau.

Cependant, un autre monstre surgit à côté, armé, lui, d'un long sabre, et la bataille s'engagea. D'autres vinrent, et elle les frappait et repoussait tous, et ils étaient nombreux. Mais il y eut un moment où elle ne put plus les repousser et les tuer, et ce fut pire quand il y en eut qui surgirent de l'autre côté, car elle n'avait point le temps d'aller d'un bord à l'autre. D'aucuns montèrent sur le pont, et l'attaquèrent ensemble. Elle se réfugia à la proue, mais ses yeux étaient effrayés, et tristes, et malgré sa force et sa vaillance, sans cesse elle reculait. Moi-même je me vis saisi par deux restés en arrière, et ils s'apprêtaient à m'emmener vers le bord et à me jeter dans l'eau, sans doute pour m'y noyer.

Mais soudain, un éclair les frappa l'un et l'autre, et ils tombèrent. Et je vis un être étrange, tout d'or vêtu, mais ayant une cape noire, et un insigne étrange sur sa poitrine, fait comme d'une flamme de rubis, et il tenait un sceptre étincelant, dont l'extrémité supérieure était ornée d'une émeraude éclatante, jetant mille feux. Ses yeux n'étaient point visibles, derrière son heaume, car une clarté bleue s'exhalait, là où ils eussent dû se trouver. Une ouverture s'y décelait bien, mais elle descendait le long de la joue, et seule cette clarté bleue était perceptible.

(À suivre.)

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08/04/2016

El abrazo de la serpiente

El-Abrazo-de-la-Serpiente01.jpgJ'ai vu au cinéma du Grütli, il y a déjà quelque temps, El Abrazo de la Serpiente (L'Étreinte du serpent), un film sud-américain de Ciro Guerra qui raconte comment deux hommes, ou un homme incarné deux fois, rencontrent dans l'Amazonie le même sage indien, qui les guide vers une plante sacrée et le monde spirituel. C'était beau, et la nature imposait sa force, l'Indien sa grâce et sa personnalité. La deuxième fois, il est vieux, mais l'Européen qu'il conduit sur la rivière parvient à entrer dans le pays des esprits, contrairement à la première.

L'ensemble du film est en noir et blanc, sauf pour la séquence, assez courte, montrant cet autre monde. Elle s'appuie sur des visions d'un grand esthétisme, montrant énigmatiquement des formes ou des entités indistinctes dans des cercles colorés. Après ce passage dans le Mystère, l'Indien disparaît, apparemment remplacé par un essaim de papillons blancs.

Le Serpent, faut-il sans doute comprendre, est l'esprit du cosmos qui happe les âmes et leur montre le chemin. Il leur inspire des rêves - qu'on doit suivre, entend-on énoncer. Il se mêle aux astres.

J'aime ces films un peu abstraits qui osent montrer quelque chose du monde divin, comme 2001: l'Odyssée de l'espace, ou Au-delà du Réel. Cela passe souvent par la machine qui emmène au bout de l'univers, ou alors par des plantes: c'est un débat. Parfois c'est les deux, car au fond la machine sert aussi de drogue.

Je les aime, mais je suis quand même perplexe, lorsque je suis exigeant avec la logique, et délaisse le sentimentalisme qui entoure les Indiens, ou qui entourait les fusées à l'époque où Kubrick a réalisé son film: l'heure est plus à l'écologie, dit-on. Mais Matrix montre un monde fantasmatique qui se pose comme plus vrai que le nôtre et dans lequel on entre grâce à un téléphone; il faudrait voir. Je suis perplexe, car je me El-abarazo-de-la-serpiente-02.jpgdemande si le réalisateur du film a vraiment suivi le conseil de l'Indien qu'il présente comme un Guide, s'il a vraiment suivi ses rêves. En effet, la séquence onirique est courte, et on ne la comprend pas. Or, si on suit ses rêves, c'est pour y voir clair dans le monde de l'âme. On comprend, certes, qu'on entre dans le pays des esprits; mais on ne saisit pas de quoi il est fait. Et l'homme moderne a besoin de savoir où il va. Il ne suivra pas des formes incertaines simplement parce qu'elles sont belles: il faut que sa pensée en confirme la substance. On peut dire qu'il a tort; cela n'importe pas: d'instinct il agit ainsi.

Donc si on veut faire suivre leurs rêves aux gens, il faut les éclairer. Comment? Il faut y créer des pôles de moralité, eût peut-être dit, s'il avait vécu de nos jours, François de Sales. Le monde des esprits est hiérarchisé: les esprits sont plus ou moins élevés, plus ou moins purs.

Bien sûr, dira-t-on, si on fait cela, on retombera dans les religions anciennes. Les poètes surréalistes en général s'y refusaient. Mais comment dès lors les suivre?

Encore une fois, il s'agit de créer de nouveaux pôles de moralité: Victor Hugo ne donnait pas le même sens au bien et au mal qui polarisaient l'infini du dedans, que le catholicisme. Mais il faut bien les montrer.

Le dessinateur Philippe Druillet ne désapprouvait pas George Lucas d'avoir créé des pôles de moralité clairs au sein d'une sorte de psychisme cosmique, dans sa série Star Wars; et Druillet est celui qui en France a été le plus mythologique en dessinant, le plus imaginatif tout en donnant des directions, des pistes.

Il faut prendre garde à ne pas être trop abstrait, à ce que le pays des esprits ne ressortisse pas simplement au sentimentalisme.

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06/04/2016

Spiritualité de Paul Éluard

3099126133_1_3_k2khW1Xi.jpgUn soir, dans ma voiture, j'écoutais France-Culture, et j'entendais un philosophe dire qu'il était faux que la République (française) manquât de spiritualité, comme l'en accusaient les religieux, notamment musulmans. Il réagissait aux attentats de Paris. Il a cité Paul Éluard, s'est mis à lire son fameux poème sur la liberté.

J'ai eu l'impression d'une faille entre les générations. Je suis de celle qui ne voyait plus, dans le communisme, de grand rêve d'avenir.

Ayant fait des études, je devrais au moins répéter le discours - au fond appris - de la République pleine de spiritualité et ouvrant de larges perspectives à l'être humain, et admirer Paul Éluard et Louis Aragon. Mais je dirai, sans fausse modestie, que j'ai le sentiment que si je n'ai pas réussi mes études comme on pouvait le souhaiter et s'y attendre, c'est justement parce que je ne parvenais pas à apprendre des cours qui ne me convainquaient pas dans leur contenu.

Je n'ai pas ressenti l'éducation française comme spirituellement porteuse. Elle était orientée vers une technicité qui laissait à la marge l'intimité humaine et la réduisait à des valeurs abstraites énoncées en beau style.

Car Éluard a un beau style. Mais ses images ne s'inscrivent pas, pour moi, dans une perspective spirituelle saisissable. Elles sont surtout de la rhétorique, émanent de l'enthousiasme sans représenter, comme les imaginations catholiques médiévales ou les figures du Coran, un monde supérieur. Or, c'est à cela que j'aspirais.

Veut-on dire que ce n'est pas républicain? Mais pourquoi donc? Il y a bien un poète qui montrait comment les anges et les démons pouvaient être pensés selon la logique républicaine: c'est Victor Hugo. Et je dois dire que c'est l'un des rares auteurs que j'ai découverts grâce au lycée qui m'aient enthousiasmé.

Peut-être estimera-t-on qu'il serait dommage de revenir en arrière et d'avouer, indirectement, que la littérature du vingtième siècle est restée inférieure à celle du dix-neuvième - n'a pas fait de progrès valable. Mais c'est une possibilité. Et si l'on veut dire que la littérature qui laisse le spirituel dans l'abstraction et refuse l'imaginaire religieux (même pour lui donner, à la façon de victor_hugo_en_mage_hi1.jpgVictor Hugo, un sens républicain) est supérieure à celle qui l'accueille, je réponds: peut-être; mais il est n'est pas vrai que la spiritualité d'une telle littérature soit plus grande que celle de Victor Hugo. Car il n'est pas vrai que l'abstraction intellectuelle soit plus porteuse de spiritualité que l'image qui passe par le cœur, et qui véhicule dans l'âme une parcelle d'esprit substantiel - non un simple reflet, comme le fait la pensée abstraite!

Donc il n'est pas vrai qu'Éluard, malgré toute la qualité des valeurs de fraternité qu'il défend, malgré son élévation morale, soit d'une spiritualité suffisante. Illustrer une idée par une image ne suffit pas: il faut que l'image saisisse quelque chose de l'esprit.

Pense-t-on que c'est pure illusion, que cet esprit? Mais en ce cas il n'y a pas de spiritualité possible. Confiner l'esprit au cerveau humain revient à l'y enfermer, et la spiritualité consiste à l'y voir aussi dans l'univers. C'est là, dans les cieux, que Hugo voyait les valeurs de la République – avec raison, s'il voulait créer une spiritualité républicaine authentique!

Il faut repartir de lui ou de Lamartine, du romantisme. Alors, même pour le vingtième siècle, on verra quels poètes peuvent réellement combler les aspirations des générations nouvelles.

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02/04/2016

Degolio LXXXIII: le salut des héros

apsara-dance-1.jpgDans le dernier épisode de cette obscure série, nous avons laissé nos héros alors que Sainte Apsara venait de se métamorphoser, et que dans un éclair une armure l'avait vêtue, comme venue de nulle part, et que tous quatre fuyaient les monstres de l'Homme-Dragon, qui les poursuivaient dans l'escalier menant à la sortie de leur antre.

Bientôt cependant les Maufaés les rattrapèrent. Les plus rapides d'entre eux, munis d'ailes qui les portaient et de jambes longues et fines, étaient déjà sur leurs talons. Le Cyborg d'argent se retourna et leur lança un foudre, de sa main gantée, et il en atteignit un, qui tomba; mais l'autre brandissait son cimeterre et s'apprêtait à le décapiter, et c'est ce que vit, en se retournant, Sainte Apsara; aussitôt, elle bondit, et, tirant l'épée de son fourreau, elle para, dans les airs mêmes, le coup du monstre. Des étincelles jaillirent. La lame du cimeterre se brisa. Sainte Apsara, emportée par son élan, fit tomber à terre le monstre, et, amortissant sa chute sur lui, elle se rétablit sur les marches de dessous; mais elle était déjà à portée des premiers monstres non munis d'ailes qui les gravissaient.

Captain Corsica s'élança, faisant partir en même temps le feu de son fusil, qui transperça deux monstres d'un coup. Sainte Apsara trancha le bras d'un autre, puis la tête d'un quatrième. Le Génie d'or se dématérialisa, et réapparut derrière les derniers de cette troupe avancée; il les tua en abattant sur eux son bâton enchanté, plus rapidement qu'on ne saurait le dire, puis il saisit Sainte Apsara par le bras, regarda Captain Corsica, et leur enjoignit de précipiter leur course vers la sortie. D'autres monstres arrivaient, poussant d'horribles clameurs. L'on vit, parmi eux, l'Homme-Dragon, la face ruisselante de sang. Et derrière, tout au fond, le monstre tentaculaire dressait ses bras énormes en gravissant également les marches.

Les héros se remirent à courir.

La sortie fut bientôt visible devant eux. Alors, se pensant sauvée, Sainte Apsara, les traits déformés par la rage, voulut faire payer aux démons l'humiliation qu'ils lui avaient fait subir, et se retourna une dernière fois. Elle accomplit une chose étrange: car elle croisa les mains sur la poitrine, baissa la tête, et voici! des copies d'elle-même se détachèrent de son corps, d'abord légères et transparentes, puis prenant de la consistance, et devenant plus solides à mesure qu'elles s'en éloignaient; elles ne parlèrent pas, ne dirent rien - elles étaient comme des suivantes, des guerrières, des nymphes que commandait l'Apsara. Et elles se jetèrent sur les monstres, et les attaquèrent. Elles avaient des épées, qui scintillaient, et les monstres s'arrêtèrent, et se mirent en garde. Le combat dura quelques instants; mais ces êtres n'avaient pas la puissance de leur Lizardman.full.181192.jpgmaîtresse. Rapidement elles cédèrent sous les coups de leurs ennemis.

Cependant, lorsque les monstres les abattaient, elles s'évanouissaient, se changeaient en une sorte de brume claire qui s'élançait vers Sainte Apsara et se fondait en elle, alors qu'elle s'était remise à fuir, et que le Cyborg d'argent, toujours plus surpris, s'écriait: Merveille des merveilles!

L'Homme-Dragon s'était employé à tuer le plus possible de ces copies nées du corps astral de la sainte guerrière: contre lui, elles ne pouvaient que peu de chose. Leurs coups rebondissaient sur son écu et l'entamaient peu; de sa hache il en abattit deux, et elles devinrent pure fumée une fois mortellement atteintes. Les deux autres qui étaient sorties du corps de Sainte Apsara disparurent de la même façon sous les coups des autres guerriers ennemis. Mais les quatre laissèrent par leur attaque le temps à leur maîtresse d'atteindre la sortie, à la grande fureur du monstre.

Mais hélas le moment est venu de laisser pour aujourd'hui cet épisode, ô lecteur. La prochaine fois, nous verrons les héros s'envoler dans le vaisseau spatial de Captain Corsica et souffler un peu avant de discuter des événements vécus.

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31/03/2016

Saint Martin et les hérétiques

250px-Gregory_of_Tours_cour_Napoleon_Louvre.jpgDans l'Historia Francorum de Gégoire de Tours, on trouve ces mots: Hic [sanctus Martinus] prohibuit Maximum, ne gladium in Hispania ad interficiendos destinaret haereticos, quibus sufficere statuit, quod a catholicorum ecclesiis erant vel communione remoti. Ce qui signifie: Celui-ci [saint Martin] interdit à [l'empereur] Maximus d'utiliser le glaive pour tuer les hérétiques en Espagne, dont il jugea qu'il suffisait bien qu'ils fussent exclus de la communion des églises catholiques. En effet, si les premiers chrétiens hérétiques à avoir été tués par des catholiques le furent par ordre impérial à l'époque de saint Martin, celui-ci s'y opposa formellement, et reprocha toute sa vie aux évêques gaulois de s'être prêtés à cette initiative de l'empereur en lui fournissant des arguments.

Or saint Martin est fondamental pour la christianisation de la France, car c'est la dévotion que les Francs lui ont vouée qui les a conduits à se convertir. Clovis et les siens étaient convaincus que saint Martin avait le pouvoir d'intervenir depuis le Ciel sur Terre et d'accomplir des prodiges dans cette vie même - de foudroyer les impies, de guérir les justes. Les miracles sur son tombeau se multipliaient, et Clovis le premier fit de la Touraine (qui abritait ce tombeau), une terre sacrée, exempte d'impôts, et il interdit à ses soldats de la spolier. Il en fit tuer un qui avait volé du foin à un paysan pour son cheval.

Bref, les Francs faisaient de saint Martin un dieu, et la Touraine vue comme foyer spirituel de la France et lieu de villégiature de ses rois date de cette époque. Quand on lit Grégoire de Tours, on en est frappé. On méconnaît l'importance des Francs et de leurs choix, de leurs croyances. L'organisation politique de la France en découle profondément. Pas celle, évidemment, qui est écrite dans les textes, et qui vient plutôt de l'antiquité, des Grecs et des Romains; mais celle qui effectivement s'exerce, qui instinctivement s'impose dans les représentations intimes du peuple en France, ses archétypes. L'écart, même, entre cette France instinctive, découlant des orientations prises par les Francs, et la France rationnelle, telle qu'elle s'exprime dans ses lois, est souvent considérable, et marque la distance inavouée, ou non assumée, entre des Francs convertis au christianisme par admiration pour saint Martin, et une classe intellectuelle qui doit essentiellement à la Rome antique, et qui, même quand elle se soucie de christianisme, regarde plutôt les grands textes de référence, la Bible, que le le culte des saints locaux, pourtant à l'origine du royaume des Francs.

On lit, également, chez Grégoire de Tours, que lors des calamités publiques, les Gaulois se mettaient volontairement en servitude auprès des seigneurs francs, afin de s'assurer une subsistance. Après la chute de l'Empire romain, le désordre était profond; on se plaçait sous la protection des Francs, seuls guerriers à même d'assurer un semblant d'ordre, seuls hommes à disposer d'une force exécutrice. Comme, convertis au christianisme, ils écoutaient les évêques issus de la noblesse gauloise, on leur faisait plus ou moins confiance, malgré les guerres qui les opposaient entre eux.

Comment ne pas voir que c'est là l'origine de l'organisation de la France médiévale?

Peut-être, aussi, que l'instinct des Français en faveur de la liberté de conscience ne vient pas d'ailleurs que de saint Martin, et de son culte. Au vu de la manière d'agir de l'empereur de Rome, qui peut croire qu'il vient des Romains mêmes?

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29/03/2016

Aude de Kerros et les inspecteurs de la Culture

damelalicorne.jpgAttendant mon tour chez mon médecin, j'ai parcouru la revue Beaux-Arts, dans laquelle un ancien inspecteur du Ministère de la Culture, à Paris, s'en prenait à Aude de Kerros après qu'elle eut écrit un article dans Le Monde: il se plaignait que ce digne quotidien eût accueilli dans ses colonnes une dame réactionnaire, néofasciste, qui s'en prenait au système de la culture subventionnée en inventant des complots d'inspecteurs. D'ailleurs, ajoutait-il, elle avait tout bénéfice à croire à un complot, vu la médiocrité de ses œuvres, avec des licornes dans des couleurs fades.

En somme, elle aussi complotait: si elle polémiquait contre le système de subventions de l'Art contemporain, c'est parce qu'elle avait des intentions cachées, individualistes et dissolvantes pour la société civilisée, puisqu'elle voulait imposer son style vieillot et naïf, fondé sur le fantastique et le symbolisme onirique.

Tout le monde complote, donc. Les uns pour imposer l'intelligence rationaliste qui ne veut pas des licornes, les autres pour imposer le symbolisme des licornes.

Cela me rappelle un roman de Claude Simon qui était tombé au concours de l'Agrégation et que j'ai essayé de lire. Assez tôt, il était question d'une licorne qui était le symbole non d'une chose en particulier, mais des fantasmes ou illusions en général qu'on peut trouver chez l'être humain. Je me suis demandé pourquoi il avait changé le mot de chimère pour celui de licorne, puisque c'était le sens qu'il lui donnait, et qui n'était pas admis par tous. Peut-être que cet inspecteur s'exprimant dans la revue Beaux-Arts avait lu Claude Simon.

La licorne est-elle devenue le symbole d'une lutte acharnée entre les réalistes et les spiritualistes? Entre les conceptualistes et les symbolistes? Cela sera-t-il la guerre de la Licorne?

Je pense quand même qu'on ne peut pas nier que les services de la Culture, au sein de l'État, sont défavorables à la Licorne, en majorité, et aux symboles aspirant à représenter le monde spirituel; et je pense Aude-de-Kerros-1.pngaussi que, de ce point de vue, les fonctionnaires ne sont pas représentatifs de la population, qui au fond aime bien le symbolisme, ne serait-ce que parce cela fait rêver, ouvre des portes sur l'ailleurs - crée une forme d'exotisme séduisant. Même s'il est vrai que si on leur demande de s'expliquer intellectuellement sur ce goût, la plupart des gens ne vont absolument pas parler du monde spirituel et évoqueront simplement les chers échappatoires offerts par le fantastique; même s'il est exact que les gens spontanément reprennent à leur compte davantage la philosophie qui domine les services de l'État que celle que défendent quelques artistes échevelés - leur goût n'est pas en cohérence avec leurs pensées. Or, en art, le goût doit primer. La recherche de la cohérence entre la pensée abstraite et la sensibilité tue la seconde, parce qu'elle se fait presque toujours au profit de la première.

Cela ne changera que quand la pensée abstraite partira de la sensibilité, au lieu de la combattre. Alors les forces intellectuelles, sans renoncer à rien, porteront en elles un feu nouveau. Et, peut-être, le conflit cessera, entre les intellectuels d'État qui s'occupent de l'art, et les artistes.

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25/03/2016

Une étrange vision (XX)

defense-tour-t1-vue-paris-nuit.jpgUn soir de novembre 2015, j'étais en voiture à Genève, une fois de plus bloqué par d'interminables embouteillages. J'avais mis la radio, mais elle m'avait ennuyé, et j'écoutais désormais un de mes disques de musique classique. Je crois que c'était du violoncelle, et que Jean-Sébastien Bach était le compositeur.

Je me souvins des soirées passées chez un oncle, à Neuilly-sur-Seine, à l'époque où j'étais étudiant à Paris; il m'offrait de gros cigares, et nous les fumions en écoutant les mêmes pièces dans son appartement propre et luisant de l'île de la Jatte. Par la fenêtre on apercevait les tours de la Défense, lumineuses tandis que la nuit tombait.

Je songeai à Paris, à l'atmosphère du bois de Vincennes et de la forêt de Fontainebleau, à l'Île de France qui parfois me manque, même s'il s'en dégageait une mélancolie pesante - et même si, à Paris, je me languissais au contraire de la Savoie, de la neige qui tombe dans la vallée du Giffre, et de la pluie, aussi, au mois d'août - se mêlant dans mon souvenir aux forêts alpines, aux cascades, aux torrents. Car quand j'étais petit je vivais dans la région parisienne mais j'allais régulièrement à Samoëns, le village de mes ancêtres, et mes premiers souvenirs et mes premières émotions conscientes remontent à ce temps.

Je songeai aussi aux attentats qui s'étaient déroulés récemment, et je m'imaginais les âmes arrachées inopinément à la Terre, surprises et décontenancées, ne sachant où elles se trouvaient, ni où se diriger, craignant ici le froid, là des foyers de chaleur brûlants. Je me représentai le quartier qui avait vu se fermer leurs yeux à jamais, et que je connaissais un peu. Devant moi une grosse voiture noire avait mis son feu orange. Il clignotait sans fin; la file n'avançait pas.

Puis je ne vis plus que ce feu orange clignotant parmi les lueurs rouges des feux arrière. Ces lumières dans mon esprit devinrent énormes, et je fus comme fasciné. Le monde disparut devant moi. Les feux eux aussi s'estompèrent. Je me sentis comme entouré de ténèbres.

Je prenais peur, mais devant moi je vis une lueur, qui était blanche, et qui me faisait penser à la lune. Elle grossit, et je pus y reconnaître une fontaine; c'était comme une eau brillante qui devant moi faisait une cascade silencieuse, coulant doucement d'un lieu que je ne distinguais pas.

Je la vis venir jusqu'à mes pieds, les longer, et continuer derrière. Sur la rivière qui s'était ainsi créée, je vis un point particulièrement luisant, comme une étoile. Il grossit, et je reconnus en lui un étrange navire, petit, mais bâti à l'ancienne: une voile gonflée le poussait. Il glissa mollement sur l'onde, et s'avança jusqu'à moi. Il était clair et beau, et nulle jointure ne se trouvait entre ses planches, comme si on l'avait taillé dans un seul tronc; car il était bien en bois, mais d'un bois luisant et fin.

Je m'aperçus qu'il y avait quelqu'un sur le pont, qui me regardait. Je reconnus une femme. Elle était vêtue d'un voile blanc, et d'une robe, blanche également; une clarté se dégageait d'elle. Ses yeux étincelaient, jetaient des feux, et leur couleur indéfinissable agitait dans son iris comme des paillettes d'or. Elle fixa le regard sur moi, et sans qu'aucun membre d'équipage se fût manifesté, je vis une passerelle sortir du navire, et se poser devant mes pieds sur le rivage dès que l'esquif se fut arrêté.

Poussées par je ne sais quelle force inconnue, mes jambes me tirèrent vers cette passerelle et m'emmenèrent à bord. Quand je fus parvenu sur le pont, la femme me regarda encore, et puis, finalement, sourit. Alors un souffle venu de l'avant du bateau le retourna doucement et le poussa vers la source de la rivière, dont il était descendu.

(À suivre.)

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23/03/2016

Frédéric Mistral et la langue française

mistral.jpgLe poète Frédéric Mistral (1830-1914) a eu des mots sévères pour la langue française, à ses yeux trop intellectualisée et orientée à l'excès vers la philosophie, la science, la politique, pas assez vers la poésie. Et il est vrai que plus le temps passe plus la poésie française est intellectualiste. Même lorsque avec le surréalisme elle a pensé pouvoir échapper à la rhétorique traditionnelle, elle a été rattrapée par le philosophisme moderne, rendue abstraite, dégagée des images puissantes dont les adeptes d'André Breton voulaient l'imprégner, pour se remplir de concepts énigmatiques allusifs à la métaphysique contemporaine - qui a pour originalité paradoxale de rejeter ce qui est au-delà du physique, et de le considérer comme illusoire.

Quoi qu'il en soit, voici comment s'exprimait, en 1861, l'Homère provençal: La langue française, transplantée en Provence, fait l'effet de la défroque d'un dandy parisien adaptée aux robustes épaules d'un moissonneur bronzé par le soleil.

Née sous un climat pluvieux, gourmée, empesée à l'étiquette des cours, façonnée avant tout à l'usage des classes élevées, cette langue est naturellement, et le sera toujours, antipathique aux libres allures, au caractère bouillant, aux mœurs agrestes, à la parole vive et imagée des Provençaux. Comme elle est plus factice, plus conventionnelle que tout autre, plus que tout autre aussi elle convient aux sciences, à la philosophie, à la politique, et aux besoins nouveaux d'une civilisation raffinée. Mais elle n'a pas acquis impunément ce haut caractère. La Grèce, l'Italie, le Portugal, l'Angleterre, l'Allemagne, ont leurs poèmes épiques: la France n'en a pas, et n'en aura peut-être jamais.

Pour se prêter aux populaires et merveilleux récits de l'épopée, une langue doit refléter comme un miroir la poésie native, la simplicité, la hardiesse, l'énergie, les coutumes et la foi des populations au milieu desquelles chante le poète, et malheureusement la langue française n'est plus dans ces conditions. (Cf. Frédéric Mistral, Mireille, Paris, Garnier-Flammarion, 1978, p. 482.)

Là où il étonne, est qu'il oppose la poésie à la philosophie, alors que, traditionnellement, on range les écrivains, poètes ou essayistes, sous le titre d'intellectuels, qu'on ne fait pas la distinction. Là où il choque est qu'il place une limite au génie de la langue française, en la rendant impropre à la poésie épique, la plus 51-OG5KSgqL._SY344_BO1,204,203,200_QL70_.jpghaute qui fût jamais. Les intellectuels français s'en justifient-ils en niant que l'épopée soit au sommet de la poésie? C'est possible.

Il y a aussi l'illusion que la technicité équivaut à la qualité artistique: qu'elle l'embrasse. Gustave Eiffel, l'auteur de la tour, l'affirmait. C'est une grande idée fausse du matérialisme moderne. Mistral la dénonçait judicieusement.

Je dois reconnaître que je trouve l'ancien français plus foncièrement poétique que le français moderne: la langue n'avait pas été encore intellectualisée et latinisée pour servir au droit et à la science, et on ne l'utilisait que pour la poésie et le roman; or cela se percevait dans sa structure même.

Dans le provençal moderne, Mistral voyait avec raison les mêmes qualités perdurer. Je les ai décelées chez Amélie Gex, la grande poétesse dialectale savoisienne. En patois le merveilleux est spontané: il se matérialise dans l'air même qu'on respire. En français il est davantage une figure de rhétorique.

Le romantisme et le surréalisme ont essayé de replonger la langue de Paris dans les racines obscures de l'imaginal. Mais le flux central a fini par tout emporter dans l'intellectualisation et la politisation. Jusqu'aux poètes surréalistes convertis au communisme l'ont manifesté.

Cependant c'est un effort à toujours recommencer, que celui qui consiste à raviver la langue en l'enracinant dans le mystère où la vie se meut, au-delà des structures apparentes! Là se trouvent des mélodies inattendues, des images nouvelles. Les poètes ont toujours cette ambition, ou devraient toujours l'avoir. C'est ce qui s'appelle échapper aux mots de la tribu, disait Mallarmé.

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21/03/2016

Un écho de plumes

Seigneur du Chaos.jpgL'association des Poètes de la Cité, que je préside, est heureuse de vous annoncer la parution du premier numéro de sa revue en ligne, Écho de plumes. On y trouve mille choses éblouissantes, en particulier les poèmes des poètes, tels qu'ils ont été composés à l'occasion de leurs réunions. En effet, des contraintes formelles ou thématiques leur sont proposées, et ils sont invités à écrire de magnifiques œuvrettes; aujourd'hui nous les publions.

Nous publions aussi les poèmes de saison, ceux que les poètes écrivent selon le vent qui pénètre dans leur âme, et qu'ils veulent bien nous faire parvenir.

Enfin nous plaçons des illustrations dont les poètes sont modestement les auteurs. La mienne est celle qui orne cet article et dont le nom originel est Le Danseur sur le chemin; mais il a servi à illustrer un poème mythologique ayant pour curieux titre Le Seigneur du Chaos. Néanmoins d'autres illustrateurs ont fourni des images: Valeria Barouch, Catherine Gaillard-Sarron, Yann Chérelle, Marlo Mylonas-Svikovsky, qui ont aussi fourni des poèmes – tout comme Hyacinthe Reisch, Dominique Vallée, Linda Stroun, Maite Aragonés Lumeras, Francette Penaud, Nitza Schall et Galliano Perut. En somme, à peu près les mêmes que ceux qui ont participé au récital printanier d'hier, et auquel vous avez brûlé de venir, sans en général l'avoir pu. Mais vous pouvez vous rattraper par la lecture de cette revue, qui manifeste le talent, le travail, la sueur des Poètes!

Portés par ce qui vient de l'avenir, ils ont par leurs mots tenté de créer des images nouvelles, lesquelles peuvent transformer le monde. Là est leur génie, s'ils en ont. Et comme les génies passaient dans l'antiquité pour avoir des ailes, c'est bien l'écho de leurs plumes qu'on entend - nous l'espérons, point trop ténu.

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14/03/2016

Les Poètes de la cité s'arrachent à l'hiver

11081009_10204118415976274_2362123798954342361_n.jpgCette année encore, les Poètes de la Cité ont l'honneur d'inviter le monde entier à leur récital de printemps, qui aura lieu le dimanche 20 mars à 15 h à l'Institut National Genevois, 1 Promenade du Pin.

L'excellente Camille Holweger enrobera d'un nuage de musique leurs dignes vers, en pinçant de ses doigts de cristal les cordes d'or d'une harpe achetée aux elfes. Elle récitera, aussi, ces vers, faisant partir les mots de sa bouche mélodieuse, à laquelle répondra celle non moins gracieuse de Christophe Delesques.

Oyez, oyez! les poèmes seront des membres, mais qui sont-ils? Oui, qui est l'exquis Roger Chanez? La mystérieuse Kyong Wha Chon? La tempétueuse Dominique Vallée? Le mystique Michaud Michel? L'éloquente Catherine Gaillard-Sarron? La sensuelle Marlo Mylonas-Svikovsky? L'inspiré Denis Pierre Meyer? La fougueuse Cathy Cohen? La nostalgique Linda Stroun? L'harmonieuse Nitza Schall? Le luxueux Rémi Mogenet? L'évanescent Galliano Perut? Le visionnaire Albert Anor? L'énigmatique Giovanni Errichelli? La talentueuse Danielle Risse? L'impeccable Valeria Barouch? Le romantique Bakary Bamba Junior? La torride Maite Aragonés Lumeras? L'initiatique Emilie Bilman? L'universel Jean-Martin Tchaptchet? L'errant cosmique Yann Chérelle? Dieu sait. On le saura en venant.

Mais, quoi qu'il en soit, il faut leur faire confiance: en donnant à ce qui surgit de leur cœur et de ses profondeurs une image qui en cristallise l'essence, ils transforment le monde, ils montrent le chemin, ils matérialisent l'avenir. Avant l'ensemble de la séance, un petit discours est prévu: je dois, en tant que président de 12802905_10206059510302419_3658562517311417050_n.jpgl'association, le produire. Peut-être en dira-t-il plus, sur cette voix de l'avenir que sont les poètes!

Mais il ne faut pas oublier le plus important: car l'avenir, c'est la jeunesse, et, comme chaque printemps, elle sera conviée lors de la première partie du spectacle. Les élèves du Cycle d'orientation des Voirets de Sabrina Perrin créera un récital dans le récital, à partir du thème porteur qu'est Le Violoniste.

Ah! n'a-t-on pas raison de dire que la jeunesse est par essence poétique? Et que les vieux poètes ne sont rien d'autre que des enfants qui ont acquis le talent oratoire des adultes, ou des adultes qui ont su conserver voire cultiver leur âme d'enfant, sans renoncer à ce qui les fait être adultes? Pour renouveler leur inspiration, ils veulent écouter continuellement les enfants, ou du moins les adolescents, car en eux sont les images nouvelles, cristallisant les futurs de rêve.

Et puis pour les poètes échevelés ou simplement non membres de l'association, après le tout il y aura des tréteaux libres; tout le monde pourra s'exprimer.  Une révolution poétique, hors des cadres fixés par l'association, pourra avoir lieu! Je l'y attends. Même dans les locaux augustes de l'Institut National Genevois, a priori classicisants.

Qu'elle ait lieu ou pas, en tout cas, il y aura finalement une verrée, c'est normal, les poètes ont fréquemment soif.

A dimanche donc!

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12/03/2016

Degolio LXXXII: la fuite des héros

arcane_jewel_magic_wizard_dark_fantasy_hd-wallpaper-1812121.jpgDans le dernier épisode de cette violente série, nous avons laissé nos héros alors qu'ils avaient commencé, par des actes soudains, à attaquer l'Homme-Dragon, qui venait de leur rendre Sainte Apsara: car le joyau enchanté que le Génie d'or avait promis de donner au monstre, il l'avait jeté sur lui et il s'était enfoncé dans son front, le blessant atrocement; et il l'avait arraché et l'avait jeté à terre, puis avait prononcé contre ses ennemis les plus terribles insanités.

Dès cependant qu'elle était tombée au sol, la gemme brillante, loin de se briser, était montée d'elle-même dans l'air, comme mue par son propre feu, prenant la forme d'ailes invisibles. Soudain, elle se jeta sur les Guerriers Noirs, qu'elle traversa au cœur comme une balle de fusil, accomplissant grand carnage sur son passage. Un sillon de lumière lui faisait suite, et on pouvait observer sa trajectoire, passant de l'un à l'autre des Maufaés en allant toujours au plus proche.

Obéissait-elle à distance au Génie d'or, ou était-elle douée d'une volonté propre? Nul de ceux qui étaient présents n'eût su le dire, pas même Captain Corsica. Mais guérir le monde du mal, comme était la mission de cette gemme, n'était-ce pas tuer les démons de cet antre maudit? Ainsi était-il impossible que l'Homme-Dragon la tînt entre ses mains: il fallait qu'elle les brûle, car elles étaient pleines d'impureté, et de péchés: elles étaient corrompues, et sales. C'est ce qu'avait méconnu le monstre et qu'avait prévu le Génie d'or, qui connaissait sa nature profonde.

Cependant, l'être tentaculaire qui se tenait derrière le trône de l'Homme-Dragon bondit, et attrapa la pierre. Il la mit dans sa bouche, et ses yeux s'allumèrent. Il en fut d'autant plus terrifiant. Son corps vibrant augmenta de volume. Ses tentacules, plus longs, plus gros, se déployèrent, se tendirent, et il semblait que la salle fût désormais emplie de sa puissance.

L'Homme-Dragon poussa un nouveau cri de rage, et se précipita vers les quatre fugitifs, en commandant à ses hommes de le suivre.

Or, le Génie d'or et ses amis avaient franchi la porte de la salle, et maître Solcum la referma et la scella, d'un sort apposé par son bâton, qu'accompagna une formule qu'il prononça dans la langue de la Lune. Un fin éclair jaillit de la gemme verte, qui courut le long de la porte, et celle-ci se confondit avec le mur. Et maintenant, fuyons! dit-il. Et ils s'élancèrent vers les marches, remontant vers la sortie, par dessus les cadavres de leurs ennemis abattus.

Mais ils n'eurent pas gravi plus de huit marches que la partie du mur où avait été la porte fit retentir un bruit sourd, et que la caverne trembla: sans doute l'Homme-Dragon se jetait-il sur ce qui avait été la porte, ou le monstre tentaculaire le faisait-il. Le mur se fissurait, sous ces coups de boutoir, et des pierres tombaient du plafond. Les quatre héros n'attendirent pas que ce passage fût rétabli: ils continuèrent de monter les marches quatre à quatre.

Soudain, le mur s'écroula: ils l'entendirent. Et, aussitôt, une clameur retentit, et les monstres s'élancèrent à leur suite dans l'escalier. Il les entendait se rapprocher à une vitesse inouïe.

Sainte Apsara se remettait de ses émotions. Car elle avait été droguée et hypnotisée; sa volonté avait été enfouie. Elle se libéra des bras de Captain Corsica, lui demandant de la laisser, et voici! alors que les trois e588ec5c2136221003644bcdab447bbc.jpgautres la regardaient, elle toucha des deux mains la pierre enchâssée dans sa chair, à sa gorge, et une grande clarté surgit. Lorsqu'elle se dissipa, elle était vêtue d'une armure éclatante! À son côté était une épée.

Quel est ce prodige? demanda le Cyborg d'argent. Sainte Apsara le regarda et sourit: Maintenant je ne vous retarderai plus, dit-elle; j'ai retrouvé toute ma puissance, dont la présence de l'Homme-Dragon m'avait privée. Et elle s'élança, libre, vers les marches, bondissante et agile: tel, le chamois, lorsqu'il court sur les rochers, dans les Alpes, va de l'un à l'autre jusqu'au sommet des plus nobles cimes. Une lumière était en elle; son haubert scintillait, et aussi son heaume. Captain Corsica ne prit point le temps de réfléchir: il s'élança à sa suite. Le Génie d'or regarda brièvement le Cyborg d'argent, et lui dit: Viens, tu en sauras sans doute plus tard, ou ne sauras jamais rien, si tu restes à attendre l'ennemi! Et il bondit à son tour vers les marches, suivant Sainte Apsara, brillant devant eux comme une étoile. Le Cyborg les suivit, se disant: Mais comment est-ce possible? Mais, en son cœur, une joie immense vint.

Cet épisode n'est-il pas déjà trop long, ô dignes lecteurs? La suite sera pour la prochaine fois, et on saura, alors, si nos héros ont pu échapper définitivement aux Maufaés.

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10/03/2016

Souvenirs pédagogiques de Fabre

Henri-Fabre.pngJean-Henri Fabre avait un talent littéraire certain, qui le rendait maître notamment dans l'art de l'ironie. Un jour, revenant à Carpentras après des années d'absence pour trouver une certaine sorte d'insecte qu'il y observait régulièrement, il dit: Je salue en passant le collège où j'ai fait mes premières armes d'éducateur. Son aspect n'a pas changé, c'est toujours celui d'un pénitencier. Ainsi l'entendait l'enseignement gothique d'autrefois. À la gaieté, à l'activité du jeune âge, choses par lui jugées malsaines, il opposait le palliatif de l'étroit, du triste, de l'obscur. Ses maisons d'éducation étaient surtout des maisons de correction.

Il visait clairement, à travers le terme gothique, la tradition catholique, mais Georges Gusdorf a remarqué, en son temps, que le romantisme avait développé une nouvelle pensée éducative en réaction à la conception de Napoléon des lycées-casernes. L'époque napoléonienne, en France, était néoclassique, et prétendait soumettre toute la culture au compas de la raison, faire entrer l'humanité dans les formules mathématiques par lesquelles on créait aussi les canons. Du coup, la vie première des enfants était réprimée. On tâchait de faire entrer ceux-ci dans des moules préétablis, au lieu de veiller à ce que chaque individualité s'épanouisse librement, avec toutes ses potentialités, et tout ce qu'a espéré en elle la nature. On s'imaginait que la nature n'était nulle part, même pas chez l'homme, propre à développer la raison, et qu'il fallait infliger et inoculer celle-ci, comme si les hommes, eux-mêmes, ne l'avaient pas développée naturellement, en même temps qu'ils évoluaient organiquement, comme si elle leur avait été administrée par on ne sait quels extraterrestres.

Au reste, il existe bien un rapport avec l'éducation des Jésuites, nous rappelle Gusdorf, car somme toute le catholicisme s'appuyait inconsciemment sur l'idée des prêtres latins administrant le dogme chez les barbares - notamment les Francs. La doctrine devait leur être apportée d'un bloc, infligée telle quelle.

Pourquoi le cacher? C'est encore cette conception qui prévaut en France, et souvent ailleurs. On est surpris par l'aspect lourd et administratif de la plupart des établissements d'enseignement. Et par des méthodes qui rousseau-par-la-tour.jpgprétendent faire accéder les enfants à la conscience rationnelle en accumulant sur leur pauvre tête des masses de théories. Jean-Jacques Rousseau avait bien vu qu'il n'en était rien, et même si on peut trouver qu'il était d'un optimisme naïf, il avait raison de considérer que la nature créait la conscience rationnelle à un certain âge, à partir duquel il fallait la nourrir et l'alimenter; mais que si on le faisait avant, on n'arrivait à rien, on créait des apparences de raison dans des cerveaux tuméfiés de savoir abstrait, ou alors on se heurtait à la nature pleine de vie des enfants rétifs.

La présentation des insectes par Fabre, précisément, peut susciter la comparaison de leurs transformations: dans la larve, en devenir, mais invisible, est l'insecte adulte; pour le faire naître, elle doit se placer dans un cocon, se liquéfier, et laisser cette forme définitive apparaître. Telle est la raison chez l'être humain: l'être rationnel en lui est caché, et c'est soutenir l'enfant dans sa spécificité qui lui permettra de trouver les forces de le faire naître en lui, de le manifester. Prétendre faire apparaître l'insecte parfait dès la sortie de l'œuf à coups de ciseaux, c'est simplement faire périr la larve, ou créer un semblant d'insecte mûr, qui ne pourra jamais se reproduire. C'est sans doute la sagesse que Fabre avait acquise, sur l'éducation: il avait médité sur les insectes et leurs rapports avec l'être humain.

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06/03/2016

Union du Cœur et de l'Esprit selon Malcolm de Chazal

Malcolm-de-Chazal.jpgJ'ai déjà évoqué Malcolm de Chazal (1902-1981), compagnon de route du Surréalisme, chantre de l'île Maurice sa patrie, dont il établit le tableau mythologique, persuadé que la vraie science ne se créait pas par la seule raison, mais aussi par le sentiment, et par l'imagination. Non une imagination qui va au hasard, au gré du caprice, mais disciplinée fondamentalement, suivant une logique profonde, quoique non soumise a priori à des idées précises, dogmes ou théories. Dans son grand œuvre Petrusmok, il écrit: L'esprit de nos jours est l'ennemi du cœur, et le cœur est l'ennemi de l'esprit. On persécute l'ésotérisme, comme on chasse les saints du cœur. Les prophètes sont autant haïs que les saints. L'église des Premiers Temps cependant visait à cet idéal: lier le Cœur à l'Esprit. Tel cherchait la gnose, tel visait la Cabbale. Les Templiers cherchaient cet idéal. Les Albigeois furent abattus, parce qu'ils y marchaient. Le divorce du cœur et de l'esprit est le fait de la chrétienté faussée […].

Comme le disait le spécialiste du romantisme Georges Gusdorf (1912-2000), l'opinion moyenne, d'accord avec les philosophes néo-positivistes, considère que la poésie et le roman, l'art, ne sont faits que pour se détendre des travaux sérieux; l'imprégnation scientifico-technique est si pressante aujourd'hui que seule la démarche purement intellectuelle apparaît comme valable pour comprendre l'univers. Chazal était un héritier du romantisme en ce qu'il voyait les choses autrement. D'ailleurs il a été plus ou moins proscrit du Surréalisme, car sa philosophie le mettait en accord avec le christianisme ancien, et finalement le siudmak_illus5.jpgSurréalisme voulait plus affranchir la sensibilité et l'imagination qu'il ne voulait les mettre en relation intime avec l'intelligence: il affirmait qu'au fond de l'imagination une intelligence se dessinait, mais il excluait ceux qui la faisaient apparaître. Ce faisant, il laissait quartier libre, pour l'essentiel, à la science rationaliste fondée sur l'appareillage - critique qui avait déjà été faite au romantisme français, enfermé dans les arts, et incapable d'avoir des vues particulières sur les sciences, comme en avait eu le romantisme allemand.

Malcolm de Chazal était donc nostalgique d'une intelligence qui pénétrait le monde intérieur, et d'un monde intérieur qui pénétrait l'intelligence, d'une intelligence se déployant en imagination par le biais de l'allégorie, d'une imagination s'orientant par l'intelligence vers le mythe. Seulement si on comprenait avec le cœur saisissait-on les mystères du vivant.

Cela me fait souvenir du Savoyard Louis Rendu (1789-1859), qui estimait que le sentiment de la grande circulation cosmique devait, confronté à l'expérience, aboutir à une réflexion scientifique. Mais il n'alla pas loin sur cette voie. Il se méfiait de l'imagination, dans les faits. Il avait beau affirmer que le catholicisme prenait l'homme tout entier en s'adressant par les symboles à ses sensations et à son émotion, il avouait penser ceux-ci superfétatoires, et aimer l'Église romaine surtout pour la perfection de son dogme et l'unité de sa communauté. Malcolm de Chazal n'avait pas tort, peut-être.

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04/03/2016

Réédition du voyage au long cours de Jacques Replat


livre_voyageaulongcours.jpgLes éditions Livres du Monde ont réédité l'un des chefs-d'œuvre méconnus du grand Jacques Replat (1807-1866), l'excellent écrivain savoyard romantique, Voyage au long cours sur le lac d'Annecy, paru le 1er mars. J'en ai assuré, modestement, la postface et les notes, et Michel Amoudry l'a préfacé: personnalité connue à Annecy, auteur de plusieurs livres d'histoire, il est président de la Société des Amis du Vieil Annecy et vice-président de l'Académie florimontane, où il me permit jadis d'entrer.

C'est un merveilleux petit livre, qui s'inspire, pour la forme, du Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre (1763-1852) et des récits de voyage de Rodolphe Töpffer (1799-1846), en ce qu'il mêle fantaisie et excursion. Il entend prolonger le voyage minuscule effectué sur le lac annécien par celui qu'il fait, d'une part, sur les montagnes qui y sont reflétées, d'autre part dans le monde de l'imagination, du souvenir – historique ou personnel -, de la légende, de la vision. Il en appelle à la fée Mab, qui se déguise sous les traits de paysannes messagères, ou d'autres encore: elle prend diverses formes.

Avec humour, il crée un mythe, un dédoublement du visible vers le fabuleux, et emmène le lecteur très loin, même sans qu'il ait fait beaucoup de pas, dans la réalité physique – tel Parsifal se rendant dans le sanctuaire du Graal, chez Wagner.

Le livre n'avait pas été réédité depuis 1867. En effet, il se situe dans la sphère culturelle de l'ancienne Savoie, sphère culturelle balayée par l'éducation d'État, uniformisée depuis Paris, qui pour le coup est assez loin d'Annecy.

L'humour n'est pas sa seule force: il est également empreint de mélancolie et de nostalgie, l'histoire chevaleresque de la Savoie se mêlant aux souvenirs personnels liés au lac, et aux femmes qui l'avaient fait rêver sur ses rives, aux fenêtres des châteaux, sous les frondaisons de leurs parcs. On peut dès à présent se le procurer par le biais de Decitre.

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02/03/2016

Jean-Henri Fabre et la formule de la vie

Fabre.jpgJean-Henri Fabre observait beaucoup les insectes, dont il a découvert les mœurs stupéfiantes. Par ses multiples et rigoureuses expériences, il a pensé pouvoir établir qu'ils agissaient selon un instinct d'une intelligence prodigieuse, et en même temps qu'ils ne disposaient eux-mêmes d'aucune intelligence, d'aucune faculté à la raison - ou à l'adaptation. Pour lui, par conséquent, non seulement leurs aptitudes n'avaient pas été acquises au cours des siècles, mais il était également impossible qu'elles fussent apparues par hasard, étant excessivement complexes et telles que, s'ils ne les avaient pas eues dès le départ, ils seraient morts à la première génération.

Le lecteur peut avoir du mal à se représenter la chose, s'il méconnaît le caractère prodigieux de ces aptitudes, ou leur caractère nécessaire à la survie de l'espèce. Mais dans les faits, le hasard est réellement impossible, l'insecte s'adonnant, dans le mode d'alimentation de sa progéniture, à toute une procédure qui n'a rien d'un acte isolé pouvant être apparu par hasard.

Fabre ne croyait donc pas aux théories du darwinisme et du transformisme, ce pour quoi il fut et reste régulièrement attaqué; il disait, par exemple: je repousse la théorie moderne de l'instinct [par transmission héréditaire à partir d'un acte fortuit]. Je n'y vois qu'un jeu d'esprit, où le naturaliste de cabinet peut se complaire, lui qui façonne le monde à sa fantaisie; mais où l'observateur, aux prises avec la réalité des choses, ne trouve sérieuse explication à rien de ce qu'il voit. Dans mon entourage, je m'aperçois que les plus affirmatifs dans ces questions ardues sont ceux qui ont vu le moins. S'ils n'ont rien vu du tout, ils vont jusqu'à la témérité.

Il faut reconnaître que nous entendons tous énoncer des théories, mais que les faits nous restent inconnus: ils sont généralement dits trop compliqués pour être livrés, et nous sommes plus ou moins invités à prendre la théorie pour un fait.

Fabre renchérissait: La loi de sélection [naturelle] me frappe par sa vaste portée; mais toutes les fois que je veux l'appliquer aux faits observés, elle me laisse tournoyer dans le vide, sans appui pour l'interprétation des réalités. C'est grandiose en théorie, c'est ampoule gonflée de vent en face des choses.

Il assurait notamment que si la théorie paraissait fonctionner, c'est parce qu'au lieu de regarder aux aptitudes, on se contentait d'évoquer les caractéristiques formelles, physiques: Les aptitudes ont plus d'importance que les poils, et vous les négligez parce que là vraiment réside l'insurmontable difficulté. Voyez comme le grand maître du transformisme hésite, balbutie lorsqu'il veut faire entrer l'instinct, de gré ou de force, dans le moule de ses formules. Ce n'est pas aussi commode à manier que la couleur du pelage, la longueur de la queue, l'oreille pendante ou dressée. Ah! oui, le maître sait bien que c'est là que le bât blesse. L'instinct lui échappe et fait crouler sa théorie.

Il disait la même chose des théories fonctionnant pour les cellules, le microscopique: c'est à l'échelle de l'insecte même, dans ses pratiques, qu'il faut appréhender le réel.

Il ironisait, après des séries de faits impressionnants: Qu'est-ce donc que cette loi qui sur cent cas présente pour le moins quatre-vingt-dix-neuf exceptions?

Il niait que la cause des aptitudes fût dans le milieu: Le milieu ne fait pas l'animal; c'est l'animal qui est fait pour le milieu. L'animal est d'emblée adapté à son milieu, jeté avec ses aptitudes pour y survivre. La cause est ailleurs. Où? Il avouait n'en savoir rien.

Parfois il suggérait une cause spirituelle mystérieuse, ce qui l'a fait proscrire par les inspecteurs de Cigale-de-Chateaurenard-Mue-de-cigale-Cicadidae-Hemiptere-Avignon-Midi-de-la-France-21-juillet-2013-SandrinePhotos-4-.JPGl'éducation d'État après les lois de Jules Ferry sur l'école laïque: Non, l'art chirurgical du Tachyte n'est pas un art acquis. D'où lui vient-il donc, sinon de la science universelle en qui tout s'agite et tout vit!

Il pensait en tout cas que l'être humain toujours essaye de comprendre le vivant à partir de formules rationnelles mais que les causes véritables dépassent son petit entendement: Certes, c'est grandiose entreprise, adéquate aux immenses ambitions de l'homme, que de vouloir couler l'univers dans le moule d'une formule et de soumettre toute réalité à la norme de la raison. […] Hélas! combien ne faut-il pas rabattre de nos prétentions! […] L'exacte réalité échappe à la formule.

Si on n'observe pas la nature précisément, on peut croire aux formules, mais si on l'observe, tout y reste sous forme d'une grande énigme.

Sa philosophie l'a fait proscrire dans l'éducation en France, mais l'a fait promouvoir au Japon, où il est étudié à l'école primaire. Pour les Japonais en général, le vivant émane d'un élément secret, qui ne se soumet pas à la raison mathématique, et est de nature spirituelle. Le rationalisme à la française croit que l'entendement peut tout expliquer, et qu'il n'est pas sain de se moquer des théories à l'intelligence incontestable. Peut-être que la Provence spontanément penserait comme Fabre, si on la laissait faire!

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27/02/2016

Degolio LXXXI: le salut de Sainte Apsara

green-lantern-new-guardian-18-mtv-geekcrop.jpgDans le dernier épisode de cette mystérieuse série, nous avons laissé nos héros alors qu'ils négociaient avec un monstre la libération de Sainte Apsara; et le Génie d'or venait de proposer le don d'une pierre céleste, à l'éclat formidable et aux pouvoirs inouïs.

L'Homme-Dragon le regarda un moment, et rit: Ah! dit-il, qui oserait s'en prendre au protégé de la Dame de la Lune? Tu as de puissants alliés, Solcum; et si ce n'était pas le cas, tu ne serais pas si insolent. Mais du coup je vais accepter ton marché. Oui, donne-moi cette pierre qui, dis-tu, guérit et redonne vie aux morts; apporte-la moi, ou confie-la à mon conseiller fidèle, l'humble Torcus.

- Je n'en ferai rien, dit le Génie d'or. Détache d'abord Sainte Apsara, et amène-la jusqu'à nous; je te laisserai la pierre quand nous serons au seuil de cette salle, prêts à repartir.

De nouveau l'Homme-Dragon sembla réfléchir, puis il prononça des mots dans sa langue étrange, s'adressant à ses hommes. Ceux-ci montèrent le long d'une échelle, et délivrèrent Sainte Apsara, qui tomba dans leurs bras.

Aussitôt Captain Corsica bondit et se précipita vers ces Ogres redescendus de l'échelle, puis les dispersa et s'empara de Sainte Apsara; ils voulurent répliquer à ses coups, mais l'Homme-Dragon cria, et ils s'écartèrent, le laissant revenir avec la nymphe.

Celle-ci reprit ses esprits. Elle leva les yeux vers Captain Corsica, et l'amour et la reconnaissance s'y peignaient.

Il lui parla doucement, et elle répondit, le rassurant.

Alors le monstre assis sur son trône dit: Voilà, j'ai fait ce que tu me demandais; maintenant, tiens ta part de marché!

Solcum recula et dit: Attends que nous soyons au seuil et que nul de tes hommes ne soit derrière nous, monstre!

Or, il se passa quelque chose de fatal. Car à une question de Captain Corsica, qu'il avait murmurée, Sainte Apsara rougit et baissa les yeux; puis elle chuchota quelques mots.

Si elle n'avait pas été profondément outragée, au moins l'Homme-Dragon avait laissé tomber sa bave sur son 1546419_1485876355029845_2930755167988851098_n.jpgsein. Cela suffit à mettre Captain Corsica en fureur. Il cessa de pouvoir se contenir. Tenant toujours dans ses bras Sainte Apsara, il leva son fusil et tira en criant: Meurs, monstre!

Or, son bras, dans la colère, avait tremblé. Son feu ne toucha point le monstre, mais son conseiller, qui s'effondra, le sein ouvert, blessé à mort. Un dieu, néanmoins, devait avoir envoyé à Captain Corsica cette furie qui l'avait envahi; car si l'Homme-Dragon eût été touché, il n'est pas probable qu'il en fût mort, son armure le protégeant - car un puissant sort avait présidé à sa confection. En revanche, les conséquences sur Captain Corsica et ses amis en eussent été terribles: la puissance du monstre et l'allant de ses hommes eussent été décuplés par la rage.

Mais la mort du conseiller et la réaction de Captain Corsica devaient suffire à plonger la place dans le plus effroyable chaos. Vivement le Génie d'or jeta la pierre vers l'Homme-Dragon, et elle l'atteignit en plein front. Or, elle était de telle nature, et le Génie d'or l'avait jetée avec une telle force, qu'elle s'enfonça dans ce front, pénétrant la chair et l'os, et qu'elle se mit, atrocement, à le consumer.

Aussitôt s'efforça-t-il de l'arracher, mais ce sont ses mains qui furent brûlées, et il dès qu'elle fut effectivement arrachée, il dut la jeter à terre. Un flot de sang descendit de son front et l'aveugla, et il hurla; car point n'était-il mort, mais à présent un désir de vengeance courait dans ses veines comme un brasier, et lançait des ordres pour qu'on attrape et châtie ses ennemis.

Tel, le sanglier furieux, qu'un trait a blessé, mais non tué, continue à courir et même charge plus rapidement encore les hommes qui l'entourent, cherchant à l'abattre. Ainsi rendu furieux par la ruse de Solcum, le monstre ne désirait plus que la mort des héros, et des pensées de torture le traversaient! Parmi ses insultes infâmes et ses injonctions, il promettait les plus amers supplices à ces traîtres.

Mais il est temps de laisser pour l'heure cet épisode déjà long. La prochaine fois, nous verrons comment les héros pourront s'échapper de la bataille généralisée qu'ils ont déclenchée.

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25/02/2016

J.R.R. Tolkien et les autres mondes

j-r-r-tolkien.jpgIl existe une tradition critique qui considère que J.R.R. Tolkien (1892-1973) a simplement voulu créer une combinaison de mythes préexistants dans un espace imaginaire. Mais lui-même voulait créer une mythologie originale s'insérant dans le passé de l'humanité européenne, et non seulement il regrettait, à la fin de sa vie, d'avoir, faisant appel à la mythologie germanique, nommé ses immortels des elfes, mais, dans une lettre, il affirmait: 'Middle-earth', by the way, is not a name of a never-never land without relation to the world we live in (like the Mercury of Eddison). […] And though I have not attempted to relate the shape of the mountains and land-masses to what geologists may say or surmise about the nearer past, imaginatively this 'history' is supposed to take place in a period of the actual Old World of this planet. (The Letters of J.R.R. Tolkien, London, Allen and Unwin, 1981, p. 220.)

Tolkien avoue n'avoir pas cherché à se mettre d'accord avec les données de la géologie, ou avec ses hypothèses, mais son imagination créait un monde qui n'était qu'une époque de notre Terre. La terre du Milieu n'était en rien un monde en soi fictif. Il essayait de la rendre plausible, quoique intégrant des êtres divins ou semi-divins, et c'est le fond de son projet. Il était à cet égard dans la lignée de Virgile et Ovide.

Il cite E.R. Eddison (1882-1945), qui a tenté de créer un monde mythologique en le situant sur Mercure, dans The Worm Ouroboros. Les êtres pensants y sont séparés en différentes races nommées selon le folklore th.jpgancien: les Demons, les Goblins, les Pixies, et ainsi de suite. Ils ont une apparence fantastique, puisque doués de cornes ou munis de queues. Mais ensuite cela n'intervient pas beaucoup dans la narration. Ses héros agissent plutôt comme des personnages de récits du Moyen Âge ou de la Renaissance, et le merveilleux est plus directement présent par des suggestions et des épisodes épars: une fée dans un château enchanté ici, un monstre épouvantable là, des épées ou des joyaux qui viennent des elfes (eux présentés comme des êtres pleinement spirituels), ou encore des invocations du diable, et ainsi de suite. D'une certaine façon, d'avoir placé tout un univers sur une autre planète rend indistinct ce qui ressortit au merveilleux, c'est à dire au monde des esprits, et ce qui ressortit au réel. C'est le problème de la littérature excessivement imaginaire. Cela rappelle l'idée que dans la chaleur universelle la thermodynamie ne fonctionne plus, parce qu'il n'y a plus de pression créée par les différences de température.

Tolkien voulait conserver un lien avec le monde réel, afin que ses elfes montrassent une direction, fussent comme le reflet sur terre de quelque chose de céleste. Or, paradoxalement, ils sont plus présents et substantiels que les êtres fantastiques d'Eddison, et ils manifestent mieux, en même temps, une essence supérieure. C'est probablement en ce sens qu'il disait que la mythologie devait s'insérer dans un monde familier.

H.P. Lovecraft (1890-1937), qu'il ne connaissait pas, en était pareillement convaincu, et même plus encore, puisqu'il plaçait ses entités cosmiques dans le monde terrestre contemporain, en particulier en Nouvelle-Angleterre. Mais du coup il était moins facile de les montrer, ils étaient davantage suggérés, entrevus dans la pénombre. Ils ne manifestaient que la partie sombre de la chose, inquiétante, celle qui se mêle à l'expérience de tous les jours et rend douteux le monde tel qu'on le perçoit. Il disait du reste que le fantastique ne contredisait pas le réel mais en prolongeait les principes dans l'inconnu; et il avouait que pour lui la peur était le sentiment par lequel il était le plus facile de s'arracher aux lois du monde terrestre, et d'appréhender des êtres supérieurs.

23/02/2016

Jean-Henri Fabre et l'éducation

9782221054628_1_75.jpgYves Delange, spécialiste de Jean-Henri Fabre, écrivait, dans la préface à ses Souvenirs entomologiques rassemblés (Robert Laffont, p. 100): Fabre eût voulu que l'enfant sache aussi cultiver son jardin. Il eût souhaité que les programmes scolaires fussent établis suivant la révolution du soleil, en étant réglés au rythme des saisons.

Le naturaliste avait pressenti les difficultés que rencontrerait de plus en plus un pouvoir excessivement centralisateur. On ne peut bénéficier de l'influence de la terre, de la culture, que par le régionalisme. À cet égard, Fabre et Mathon voyaient la France ressembler de plus en plus à cette araignée qui, selon Arthur Young, devenait l'image de notre pays; ses membres mouraient d'inanition et sa tête de pléthore.

Admirable programme, que celui qui se met en phase avec les saisons et l'environnement sensible! C'est celui qui rejette l'excès de théorie, et qui se propose d'apprendre en observant les faits, l'image réelle des choses. C'est le seul moyen de ne pas transformer l'enseignement en endoctrinement: car celui-ci se fait par la confusion entre les faits et les théories. Des premiers, on ne peut discuter; des secondes, on devrait toujours pouvoir. Mais quand les élèves sont jeunes, ils sont par nature incapables de distinguer les uns des autres: pour eux, qui vivent pleinement dans le monde, tout est fait, même la théorie.

Le plus terrible est de songer que la théorie est toujours moins remplie de vie, d'existence, de force que les faits: ceux-ci disent plus qu'ils ne paraissent; ils parlent un langage secret, qui s'approfondit dans le sentiment. Mais la théorie est vide, en général, car elle n'est faite que de l'intelligence humaine, c'est à dire d'une ombre de réalité, d'un reflet du réel dans le cerveau.

C'est une des principales sources de l'effondrement du système éducatif français: l'excès de théorisation, lié à l'excès de centralisation. L'enseignement est abstrait parce qu'il émane de bureaux de la capitale au lieu site-77-1.jpgde s'insérer dans l'expérience concrète des élèves, à la fois dans le temps et l'espace, à la fois selon les saisons et les régions.

Beaucoup d'élèves, certes, parviennent à suivre les cours, parce qu'ils sont issus de milieux dans lesquels la théorie est constamment présente dans les conversations; mais beaucoup d'élèves sont dans le cas contraire, et c'est leur droit, ils ont droit à une existence dans un milieu qui n'a pas de goût pour l'intellectualisme.

Même du reste pour les élèves pour qui cela ne pose apparemment pas de problème, on est inconscient des effets néfastes d'une éducation reposant excessivement sur la théorie. J'ai déjà parlé de celui de l'endoctrinement, qui fige les consciences, les enserre dans des carcans d'où elles ne peuvent plus sortir, et où par conséquent elles ne peuvent plus innover: ce qui est mauvais pour l'économie. Une économie stagnante a souvent pour origine une éducation trop orientée vers la théorie et empêchant par conséquent les esprits de se déployer librement, par-delà les idées toutes faites.

Mais Rudolf Steiner disait que sur le long terme cela avait même de mauvais effets sur la santé: l'âme saisie dans la théorie était privée de force pour animer le corps, qui se vidait et se détériorait. Ce sont les membres mourant d'inanition de la citation d'Yves Delange. La tête aspirant à elle toute la vie, le corps se meurt. Et la tête tombe dans le fantasme, devient incapable de se mouvoir, de penser autrement que selon les objets qui y sont déjà.

Fabre était une sorte de génie méconnu; il est très admiré au Japon, mais a été rejeté de l'éducation publique française à cause de son spiritualisme, peut-être aussi à cause de son régionalisme. Il opposait, aux théories creuses de son temps et parfois du nôtre, les faits qu'il observait dans la nature autour de chez lui, et il en apprend plus sur le monde que les nombreux savants prisonniers de leur laboratoire.

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19/02/2016

Jean Giono et le sud idéal

Giono.jpgDepuis que j'ai lu Mireille, de Frédéric Mistral, je me suis dit que j'allais lire tous les livres provençaux qui sont dans ma bibliothèque depuis des années: le poème m'a enthousiasmé, parce qu'il plonge dans la mythologie locale. Or, depuis plus de vingt ans, j'avais Le Hussard sur le toit de Jean Giono, que mon père, qui l'adorait, m'avait conseillé. Je ne l'avais pas fini, après l'avoir acheté, parce que son imitation du style de Stendhal m'agaçait.

Il y eut un temps où, passionné par celui-ci, je l'imitais aussi, mais j'aspirais personnellement à transposer ses sentiments poignants vers d'autres mondes: à percer le voile du souvenir. Or, Giono divinisait, au contraire, la Provence physique, ou, à travers Angélo, l'Italie d'autrefois. Je trouvais qu'il créait artificiellement un monde plus beau, par des adjectifs qui ne spiritualisaient qu'illusoirement les choses. Je me souviens par exemple qu'il parlait de la clarté éblouissante des rochers en plein soleil, et je me disais que cette féerie de style se superposait arbitrairement à la perception sensible. Je songeais à Lord Dunsany, qui créait aussi des mondes féeriques par des descriptions luxuriantes, mais qui y plaçait réellement des elfes, des êtres magiques.

Cependant Mistral plaçait pareillement des fées dans le paysage provençal, et cela me suggéra que les Irlandais comme Dunsany n'étaient pas les seuls à pouvoir entrer dans l'autre monde, que des Français pouvaient le faire, que des Provençaux avaient des portes d'accès. Je voulus reprendre Giono.

Globalement, j'ai toujours la même idée, puisqu'il prend soin de rester de ce côté des choses, au sein de son récit. Mais il l'a tiré le plus possible vers le merveilleux, et il faut avouer que le charme agit. Angélo, l'adepte de la liberté, l'idéaliste romantique piémontais, est un être presque céleste, angélique: il est innocent dans ses pensées, pur, et il ne tombe pas malade, au sein de l'épidémie de choléra qu'il traverse; or, il est suggéré Hussard1erRH.jpgque c'est parce qu'il est sans défauts.

S'il ne vient pas d'un pays situé aux franges de la matière, il vient quand même d'Italie, et ses pouvoirs sont réels, puisqu'il guérit miraculeusement une femme qui du coup tombe amoureuse de lui, mais pour laquelle il n'a que des pensées chastes. C'est son grand exploit, par lequel se termine le livre.

Le fond en est peut-être invraisemblable, ou méritait une explication spirituelle: Angélo incarnait-il un ange? Mais la féerie reste présente.

Dans certains passages, Giono anime assez la nature pour qu'elle soit habitée par des âmes, si nulle hiérarchie morale ne semble l'imprégner: Le jour avait été si beau que le soir tombait avec une lenteur infinie. Les reflets de la lumière vermeille, couchés dans les herbes rudes du plateau ne se levaient qu'à regret, mettaient longtemps à disparaître. On les voyait préparer lentement le bond ralenti qui devait les emporter dans le ciel. Ils s'étiraient jusqu'à ressembler à ces cheveux blonds que certaines araignées déposent dans le vent et, avant de disparaître, s'enroulaient une dernière fois aux branches nues des arbres d'où, fil à fil, des ombres encore ardentes les arrachaient avec précaution. L'ouest soupirait de regret.

On perçoit, par ces personnifications, les êtres élémentaires. La lumière du soleil couchant en devient palpable, solide comme du rubis. La précaution des ombres peut-être est de trop, et ressortit au sentimentalisme: est-ce qu'il n'y a pas des guerres, entre l'ombre et la lumière, lorsque vient le soir? La féerie n'est pas un simple idéalisme, elle peut être cruelle. Elle n'embellit pas tant le réel qu'elle ne l'approfondit. C'est ce qui en général n'est pas compris. La rhétorique classique ne l'a jamais saisi. Et Jean Giono, peut-être, lui restait liée. Mais il fut un bon écrivain.

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17/02/2016

Culture nationale et cultures étrangères: une synthèse (XIX)

vitruvian_450.jpgIl y a trois articles, j'ai dit que les individus ne pouvaient accéder à l'universel que s'ils s'appuyaient sur la culture de leur peuple et en même temps se penchaient sur d'autres cultures. Seule cette synthèse permet, en maintenant l'individu sur les deux rampes de son escalier, de poursuivre un chemin d'évolution menant à l'universel.

Mais notre époque est au nationalisme. Après des décennies d'universalisme, certains éprouvent le besoin de revenir à leurs fondamentaux, comme on dit. La chute du communisme, notamment, a resserré sur eux-mêmes les peuples où il s'était répandu.

La nation avait antérieurement étouffé l'individu. Les hommes avaient cherché à s'en dégager, créant des mythologies de science-fiction qui embrassaient l'humanité entière, voire l'univers, et qui y dissolvaient les particularismes. À cette époque, finalement, il était courageux de se recentrer - sans pour autant être dans la réaction. J.R.R. Tolkien, qui était conservateur, a rappelé que toute mythologie devait s'appuyer sur un sentiment de familarité. H.P. Lovecraft plaçait ses monstres intersidéraux dans la Nouvelle-Angleterre qu'il connaissait bien.

Mais on pouvait aussi suivre le mouvement général sans pécher, et il est étonnant que Tolkien ait aimé les livres d'Isaac Asimov, qui était dans l'universalisme.

Notre temps est dans le nationalisme. À quoi bon s'en plaindre, puisque toute mythologie porteuse, toute culture vivante doit s'appuyer sur un tissu psychique familier? Teilhard de Chardin même disait qu'on devait laisser les branches qu'étaient les nations s'épanouir jusqu'au bout de leur logique, jusqu'à leurs fleurs et leurs fruits, pour ainsi dire, et qu'il ne fallait pas précipiter le mouvement vers l'universel, car ce mouvement vient aussi de la solidité des différentes branches, des cultures nationales, sur lesquelles chacun doit pouvoir s'appuyer pour gravir l'ensemble.

Néanmoins la France est dans un dilemme impossible, dans la mesure où la doctrine officielle de son éducation d'État consiste à énoncer que sa culture nationale est par essence universelle. Or, cela n'est pas. 42577430.jpgEt pour sortir de cette impasse, j'invite cette éducation à s'ouvrir au moins à quelque chose qui tout en étant familier reste différent, la culture francophone non française (par exemple celle de la Suisse romande ou de la Savoie), et la culture française non francophone (celle de la Corse ou de la Provence). C'est le pont qui permet à tous de sortir du spectre de l'identité nationale, sans pour autant renoncer à ses couleurs.

Mais il restera important d'aller plus loin, lorsqu'on aura surmonté ses répugnances, et pas seulement dans le sens européen et américain - comme on le fait souvent pour prétendre sortir d'un nationalisme qui en fait demeure, en assimilant la nation à l'Occident, dirigé par les Américains. Il faut aussi avoir un regard vers l'Asie et l'Afrique.

L'individu universel, en effet, est appelé à réaliser une synthèse de toutes les cultures humaines. Pour ainsi dire, il prendra ce qui dans chacune est bien, et laissera ce qui dans chacune est mauvais. Et il n'est pas vrai qu'en se contentant de celle de sa nation, fût-elle la France, il pourra réaliser un tel exploit! Il faudra, je crois, intégrer aussi quelque chose de l'Afrique, de l'Asie, de la Savoie, de la Bretagne.

Certes, l'individu pour l'instant n'est pas universel: s'il est né dans une nation donnée, il doit l'assumer; car c'est, durant cette vie, le biais par lequel il pourra progresser vers l'universel. Il ne faut donc pas le lui retirer, par un universalisme qui dissout la culture nationale, ou par une aliénation à une culture étrangère qui pourra donner le sentiment du sectarisme, du refus de vivre dans la culture nationale et la société réelle. Mais l'individu ne trouvera pas non plus son épanouissement ultime dans l'identité nationale: ce n'est pas exact. Car l'identité nationale dissout aussi celle de l'individu, qui seul a accès à l'universel. L'homme n'est pas l'esclave du génie national, comme les animaux sont au fond esclaves du génie de leur espèce. Il est son ami, son compagnon loyal et fidèle; non son serf. C'est pour ainsi dire l'essence de l'esprit républicain, s'opposant à l'esprit du féodalisme. Bien que membre d'un ensemble, l'individu reste libre.

10:06 Publié dans Education, France, Histoire, Philosophie, Politique, Société | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook