30/10/2016

Les animaux de justice de Michel Jeury

LesAnimauxDeJustice.jpgSous le pseudonyme d'Albert Higon, Michel Jeury (1934-2015), célèbre auteur de science-fiction, a publié en 1976 un roman assez peu loué par la critique mais que j'ai beaucoup aimé, Les Animaux de justice. Je l'ai lu récemment: alors que la Terre est assujettie à une guerre nucléaire, des hommes et des femmes se trouvent projetés dans un monde parallèle mystérieux, dont les événements ne s'expliquent pas tous clairement, mais où ils ont une autre identité, réputée tantôt plus vraie que la première, tantôt plus fausse: ils se dédoublent sous une nouvelle forme, ou leurs doubles leur apparaissent.

L'autre monde est plus merveilleux, contenant d'étranges entités, mais on ne sait dans quelle mesure il s'agit d'espèces d'autres planètes ayant évolué, ou d'états futurs de la Terre même, ou bien simplement la création mentale d'une femme douée de pouvoirs parapsychiques. Si cet univers est désordonné, c'est parce qu'on est dans le rêve de celle-ci; mais il est précisé que ce rêve pourrait ne pas en être un, et refléter des réalités venues à elle à travers l'espace et le temps.

Bref, aucune solution, même pas matérialiste et scientiste, n'est privilégiée, et le roman baigne dans un flou qui rappelle un certain genre né avec le romantisme allemand, celui des récits énigmatiques, traversés de symboles, qu'au cinéma on a également vus, et qui appartiennent au moins au fantastique, sinon à la science-fiction et à la fantasy. Il y en avait dans les pays anglophones, avec David Lindsay ou William H. Hodgson, dans les pays germanophones, avec Gustav Meyrink ou E. T. A. Hoffmann, mais, à ma connaissance, dans les pays francophones, il n'y a que Michel Jeury.

Son style serré et condensé crée un monde poétique fascinant, rempli d'effets de lumière, de rayons, de lueurs miraculeuses. Plusieurs scènes sont inoubliables. Elles font résonner des cordes profondes, dans l'âme humaine.

Le titre renvoie à un thème pareillement fascinant: des extraterrestres enlèvent des hommes pour régler leurs conflits parce qu'eux-mêmes, s'étant rationalisés à l'extrême, ont perdu le sens du bien et du mal. Tout se passe comme s'il existait des êtres lucifériens, mille fois plus évolués que les hommes, mais ayant trop évolué dans un certain sens, et ayant omis de faire progresser leur âme, leur sens moral. Et ils se servent des hommes pour y remédier, faisant d'eux leurs esclaves.

Un Sabaudo-Suisse de ma connaissance, Jean de Pingon, a mis en scène, dans 1112526714.jpgLe Peintre et l'Alchimiste (2013), des extraterrestres similaires: ayant découvert le secret de l'immortalité, ils ont perdu celui de l'amour, et utilisent les humains pour leurs intérêts égoïstes bien compris. Les hommes, après les avoir invoqués, préfèrent renoncer à leur présence. Comme le roman se passe essentiellement dans notre monde, la différence de traitement du thème, avec Michel Jeury, est grande; mais la morale est proche. Et certains effets de lumière, liés à la science magique des êtres célestes, rappellent ceux de Jeury.

Celui-ci est un immense auteur, trop méconnu, sans doute le meilleur romancier français du vingtième siècle. Il vivait loin de Paris, dans des villages, et détestait la technomanie. Pour lui l'obsession technique était faite pour détruire la civilisation et l'être humain.

Un grand homme!

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26/10/2016

Charles Duits et l'image mythique

fb179648d90f1ca4de4c8549ad283c6e.jpgDans La Seule Femme vraiment noire (2016), génial ouvrage posthume, Charles Duits (1925-1991) renouait avec la conception mystique de la figure intérieure: pour lui, une image spirituelle cachait un esprit, une intelligence: La lectrice comprend à présent pourquoi j'ai permis à Isis de diriger ma plume. Je l'ai fait justement parce que personne, jamais, ne l'a autorisée à se dire et à se décrire. Parce que le silence est le lot de l'esclave. André Breton l'a entrevue. Sa beauté l'a ébloui. Seulement, il n'a pas songé qu'une intelligence A(N)IME le corps parfait-et-merveilleux (op. cit., p. 54), affirme-t-il. Il ne s'agit pas seulement d'un corps extérieur, de quelque chose qui s'imprime dans le cerveau, mais d'un vêtement pour une divinité.

Charles Duits a-t-il l'impression que l'on a constamment réduit l'image à son extérieur, qu'on n'a pas voulu voir l'être spirituel qu'elle revêt? Il en accuse en tout cas la tradition occidentale depuis les anciens Grecs: C'est pourquoi l'on peut et l'on doit dire que l'Âge des Ténèbres a commencé lorsque les Grecs ont oublié le sens (la fonction) de leur propre Fable, pris leurs ancêtres pour des idiots triplement cubiques, et attribué à l'Esprit de Prose le pouvoir proprement magique de deviner les intentions de la Famille Royale. Ce pouvoir, seul le possède le Génie shiva-poster-dm92_l.jpgde la Langue, car il se sert de son imagination (p. 246). Il faut comprendre, par la Famille Royale, le peuple ordonné des dieux ou des anges. Le Génie de la Langue fut incarné en particulier par Victor Hugo. Seule l'imagination permet de se représenter l'action des êtres supérieurs, et ceux qui ont cru le faire par l'intelligence diurne ou rationnelle (l'Esprit de Prose) se sont lourdement trompés.

Ainsi, la science permettant de discerner l'inconnu et ce qui s'y trame, et de répondre aux questions lancinantes que l'homme se pose, ou de saisir les valeurs morales à appliquer dans sa vie - cette science s'obtient par l'apprentissage de l'imagination: L'abondance spirituelle ne passe de l'inistence à l'existence que dans une société qui regarde l'imagination comme l'essence de l'intelligence
et le développement de cette faculté
comme l'un des buts principaux de l'éducation
(p. 246).

Toute spiritualité prétendant se passer de l'imagination, ou même toute spiritualité ne mettant pas l'imagination au cœur, au centre de sa démarche intellectuelle, erre dans les ténèbres.

C'est en cela que Duits se dresse contre le principe masculin, qu'il dit lié à la rationalité, et entend épouser le principe féminin, fondé sur l'imagination; c'est pourquoi la divinité devra avoir un visage de femme, et même de femme nue: Quand Isis occupe la seconde place, toute espèce de souveraineté devient aussitôt suspecte, frauduleuse et frileuse,
et doit, par conséquent, se maintenir au moyen de la violence et du mensonge.
L'autorité du Roi existe uniquement par la grâce de la Reine: elle ne possède pas l'inistence. Et, comme le Roi le sent,
il a recours à la menace et au châtiment,
lesquels ont pour objet, par la dramatisation hallucinatoire de l'existence,
de dissimuler le vide de l'inistence.
(p. 189.)

En d'autres termes, la loi ne peut être suivie que si l'amour l'imprègne, et même la précède. Le devoir est d'abord un sentiment de ce qui bon, et qui est d'un ordre esthétique. La raison seule est forcément despotique. Les valeurs de la République ne sont démocratiques que si elles s'ouvrent à une mythologie.

Le livre de Duits n'est donc pas simplement un pamphlet mystique, s'adressant aux religieux; il a aussi une portée sociale et politique. Duits croyait, pour cette raison, qu'il était révolutionnaire et changerait le regard humain.

Et pourquoi pas? Il m'a fait beaucoup d'effet.

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23/03/2016

Frédéric Mistral et la langue française

mistral.jpgLe poète Frédéric Mistral (1830-1914) a eu des mots sévères pour la langue française, à ses yeux trop intellectualisée et orientée à l'excès vers la philosophie, la science, la politique, pas assez vers la poésie. Et il est vrai que plus le temps passe plus la poésie française est intellectualiste. Même lorsque avec le surréalisme elle a pensé pouvoir échapper à la rhétorique traditionnelle, elle a été rattrapée par le philosophisme moderne, rendue abstraite, dégagée des images puissantes dont les adeptes d'André Breton voulaient l'imprégner, pour se remplir de concepts énigmatiques allusifs à la métaphysique contemporaine - qui a pour originalité paradoxale de rejeter ce qui est au-delà du physique, et de le considérer comme illusoire.

Quoi qu'il en soit, voici comment s'exprimait, en 1861, l'Homère provençal: La langue française, transplantée en Provence, fait l'effet de la défroque d'un dandy parisien adaptée aux robustes épaules d'un moissonneur bronzé par le soleil.

Née sous un climat pluvieux, gourmée, empesée à l'étiquette des cours, façonnée avant tout à l'usage des classes élevées, cette langue est naturellement, et le sera toujours, antipathique aux libres allures, au caractère bouillant, aux mœurs agrestes, à la parole vive et imagée des Provençaux. Comme elle est plus factice, plus conventionnelle que tout autre, plus que tout autre aussi elle convient aux sciences, à la philosophie, à la politique, et aux besoins nouveaux d'une civilisation raffinée. Mais elle n'a pas acquis impunément ce haut caractère. La Grèce, l'Italie, le Portugal, l'Angleterre, l'Allemagne, ont leurs poèmes épiques: la France n'en a pas, et n'en aura peut-être jamais.

Pour se prêter aux populaires et merveilleux récits de l'épopée, une langue doit refléter comme un miroir la poésie native, la simplicité, la hardiesse, l'énergie, les coutumes et la foi des populations au milieu desquelles chante le poète, et malheureusement la langue française n'est plus dans ces conditions. (Cf. Frédéric Mistral, Mireille, Paris, Garnier-Flammarion, 1978, p. 482.)

Là où il étonne, est qu'il oppose la poésie à la philosophie, alors que, traditionnellement, on range les écrivains, poètes ou essayistes, sous le titre d'intellectuels, qu'on ne fait pas la distinction. Là où il choque est qu'il place une limite au génie de la langue française, en la rendant impropre à la poésie épique, la plus 51-OG5KSgqL._SY344_BO1,204,203,200_QL70_.jpghaute qui fût jamais. Les intellectuels français s'en justifient-ils en niant que l'épopée soit au sommet de la poésie? C'est possible.

Il y a aussi l'illusion que la technicité équivaut à la qualité artistique: qu'elle l'embrasse. Gustave Eiffel, l'auteur de la tour, l'affirmait. C'est une grande idée fausse du matérialisme moderne. Mistral la dénonçait judicieusement.

Je dois reconnaître que je trouve l'ancien français plus foncièrement poétique que le français moderne: la langue n'avait pas été encore intellectualisée et latinisée pour servir au droit et à la science, et on ne l'utilisait que pour la poésie et le roman; or cela se percevait dans sa structure même.

Dans le provençal moderne, Mistral voyait avec raison les mêmes qualités perdurer. Je les ai décelées chez Amélie Gex, la grande poétesse dialectale savoisienne. En patois le merveilleux est spontané: il se matérialise dans l'air même qu'on respire. En français il est davantage une figure de rhétorique.

Le romantisme et le surréalisme ont essayé de replonger la langue de Paris dans les racines obscures de l'imaginal. Mais le flux central a fini par tout emporter dans l'intellectualisation et la politisation. Jusqu'aux poètes surréalistes convertis au communisme l'ont manifesté.

Cependant c'est un effort à toujours recommencer, que celui qui consiste à raviver la langue en l'enracinant dans le mystère où la vie se meut, au-delà des structures apparentes! Là se trouvent des mélodies inattendues, des images nouvelles. Les poètes ont toujours cette ambition, ou devraient toujours l'avoir. C'est ce qui s'appelle échapper aux mots de la tribu, disait Mallarmé.

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21/03/2016

Un écho de plumes

Seigneur du Chaos.jpgL'association des Poètes de la Cité, que je préside, est heureuse de vous annoncer la parution du premier numéro de sa revue en ligne, Écho de plumes. On y trouve mille choses éblouissantes, en particulier les poèmes des poètes, tels qu'ils ont été composés à l'occasion de leurs réunions. En effet, des contraintes formelles ou thématiques leur sont proposées, et ils sont invités à écrire de magnifiques œuvrettes; aujourd'hui nous les publions.

Nous publions aussi les poèmes de saison, ceux que les poètes écrivent selon le vent qui pénètre dans leur âme, et qu'ils veulent bien nous faire parvenir.

Enfin nous plaçons des illustrations dont les poètes sont modestement les auteurs. La mienne est celle qui orne cet article et dont le nom originel est Le Danseur sur le chemin; mais il a servi à illustrer un poème mythologique ayant pour curieux titre Le Seigneur du Chaos. Néanmoins d'autres illustrateurs ont fourni des images: Valeria Barouch, Catherine Gaillard-Sarron, Yann Chérelle, Marlo Mylonas-Svikovsky, qui ont aussi fourni des poèmes – tout comme Hyacinthe Reisch, Dominique Vallée, Linda Stroun, Maite Aragonés Lumeras, Francette Penaud, Nitza Schall et Galliano Perut. En somme, à peu près les mêmes que ceux qui ont participé au récital printanier d'hier, et auquel vous avez brûlé de venir, sans en général l'avoir pu. Mais vous pouvez vous rattraper par la lecture de cette revue, qui manifeste le talent, le travail, la sueur des Poètes!

Portés par ce qui vient de l'avenir, ils ont par leurs mots tenté de créer des images nouvelles, lesquelles peuvent transformer le monde. Là est leur génie, s'ils en ont. Et comme les génies passaient dans l'antiquité pour avoir des ailes, c'est bien l'écho de leurs plumes qu'on entend - nous l'espérons, point trop ténu.

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11/02/2016

Réforme de l'orthographe

depositphotos_4374239-Newspaper-alphabet.jpgLe gouvernement français a annoncé que désormais les auteurs des manuels scolaires étaient priés d'appliquer une réforme de l'orthographe de 1990, et qu'il ne fallait plus que les graphies mentionnées comme autorisées dans cette réforme soient comptées comme fautes par les enseignants.

Aussitôt, comme à chaque fois qu'une réforme de l'orthographe a lieu, il a semblé à beaucoup qu'on s'en prenait à la forme idéale d'une langue divine, tant le fétichisme est grand, à propos de l'écrit. Les arguments les plus étranges ont resurgi, masquant un attachement instinctif et irraisonné à tout ce qui a trait à la nation. On a encore entendu dire que l'on ne pourrait bientôt plus lire les auteurs classiques – alors que leur orthographe est déjà modernisée par les éditeurs. L'ignorance de l'histoire de l'orthographe montre ce qu'a de fantastique le sentiment qui attache à la forme extérieure de la langue écrite.

L'entomologiste Fabre raconte qu'une espèce d'abeille met ses œufs dans une tige de ronce sèche, les enfermant dans des cellules approvisionnées, et placées les unes sur les autres. Quand une larve rompt son cocon sous une autre, et que l'insecte creuse le plafond de sa cellule pour sortir, il s'arrête lorsqu'il voit une autre larve de son espèce dans son cocon; il attend son tour. Lorsque l'expérimentateur, malicieusement, met, dans la cellule d'au-dessus, un cocon rempli de sa larve mais appartenant à une autre espèce, l'insecte passe à travers à coups de mandibules. Tel est le sentiment national. Il sacralise ce qui a trait à son espèce, mais passe à travers le reste sans scrupule.

Néanmoins, la raison est censée permettre à l'être humain de juger, et d'atteindre à une vision objective, impersonnelle et réellement universelle. L'étude de l'histoire de l'écriture du français peut l'aider, à cet égard. Car il y eut toujours deux écoles. La plus ancienne, est celle qui utilisait l'alphabet pour restituer des sons; la seconde, apparue à la Renaissance, est celle qui réclamait des graphies étymologiques.

Pourquoi? À la Renaissance, comme on sait peut-être, le français a été utilisé pour la théologie, la science, la philosophie, le droit, qui jusque-là se faisaient en latin. Au Moyen Âge, le français était utilisé pour la poésie et les récits. On a donc voulu aider les savants en leur donnant des repères. Il y a eu aussi le fantasme que le français était un latin en puissance, qu'il suffisait de le tirer vers le latin pour le faire redevenir le latin. Cela a fait beaucoup de mal au français, en le rendant incohérent et bizarre. Heureusement, à l'époque classique, Jacques-Benigne_Bossuet_1Mirror.jpgon est revenu à des sentiments plus raisonnables. Et les deux écoles sont alors apparues, en débattant frontalement.

Bossuet était partisan de la graphie étymologique parce qu'elle rappelait la noble origine latine: elle masquait que le roi de France était d'origine franque et lui donnait la légitimité des empereurs romains, qu'il avait si souvent voulu avoir. En Savoie, on était partisan de la graphie phonétique, car l'étymologie embrouillait le peuple sans rien lui apprendre. C'était une science à part, qui devait être traitée indépendamment. Un représentant de ce courant fut Philibert Monet (1566-1643).

Lorsqu'on veut créer une orthographe unitaire, et que les gens ne sont pas d'accord, l'important est de trouver des compromis. Or, les changements votés en 1990 étaient judicieux, en ce qu'ils étaient à la fois conformes à la prononciation et, très souvent, à l'étymologie: car les étymologistes se sont souvent trompés, en faisant remonter continuellement au grec des mots absents du latin; ils étaient obsédés par l'origine grecque, sans doute parce qu'à la Renaissance la Grèce antique fut redécouverte dans sa beauté, sa grandeur. Des erreurs ont donc été faites: des illusions se sont répandues.

Mais il faut de toute façon avouer que rester trop attaché aux vieilles formes est mauvais. Il faut se souvenir de ce que disait ironiquement Voltaire: un vieil abus est toujours sacré. La référence continuelle aux Grecs et aux Romains fige le français, enferme la culture dans des cloisons étroites. Il faut au moins repartir du Moyen Âge, de la France en tant qu'elle fut une création originale au sein des ruines de l'Empire romain, création effectuée par les Francs auxquels se sont joints les Gaulois; et alors, on doit admettre que le onzième siècle eut raison, de commencer à écrire le français selon ce qui était prononcé: car sinon, si on avait dû rester dans l'héritage antique et l'étymologie, on aurait continué à écrire en latin, on n'aurait jamais écrit le français!

Défendre le français et rester bloqué sur des formes étymologiques n'a donc pas de sens, car le français est ce qui est parlé actuellement en France, et non ce qui s'est parlé en Italie ou en Grèce dans l'antiquité.

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17/06/2015

Romans français et postcatholicisme

ange.jpgIl n'est pas difficile de voir que les récits anglais et américains sont en moyenne mieux rythmés et agencés que les récits français. D'où cela vient-il?

Une intrigue est fondamentalement faite de forces morales qui s'affrontent. Les ennuis d'un héros ne doivent pas apparaître comme seulement personnels, mais comme représentant des problèmes moraux: il représente le bien, ou il hésite à le faire. Lorsque la fin arrive, on connaît l'ordre du monde, s'il va vers le bien ou vers le mal. L'histoire racontée en est le symbole.

Dans le récit réaliste, cela n'apparaît pas toujours: les problèmes peuvent y être très personnels. C'est pourquoi le réalisme est souvent ennuyeux. L'épopée a toujours étendu les soucis des particuliers à l'univers entier, et l'épopée de notre temps est généralement la science-fiction.

Les critiques prétendent que l'épopée ne s'applique qu'à des peuples; mais ils sont trompés par l'idée star.jpgqu'avait chaque peuple, dans l'antiquité, qu'il était à l'image de l'humanité entière. La science-fiction englobe celle-ci en principe, et dans les faits tend à l'assimiler aux seuls Américains.

Si deux civilisations s'affrontent, on prend parti pour celle qui rappelle le plus l'humanité, qui correspond le mieux à ce qu'on regarde comme juste.

Le problème des récits en Europe continentale et en France apparaît facilement: après la chute du catholicisme, qui imposait une morale toute faite, on n'a plus osé assumer un système moral clair. On préfère louvoyer, ou relativiser. Toute morale claire renvoyant forcément au catholicisme traditionnel, qui est honni, on s'efforce de brouiller les cartes, et on tourne autour du pot. Les récits en perdent leur rythme, leur souffle. Car celui-ci venait de la conviction de leurs auteurs. Même la science-fiction subit en France ce triste sort: le monde futuriste et plein de machines est machine.jpgseulement l'occasion de rêver à des mondes plus beaux; aucune question morale n'y survient, ou de façon superficielle. Du coup, il n'y a plus d'histoire.

Pour les auteurs de science-fiction français, les machines ne posent pas de problème moral: seulement des problèmes techniques, ou sociaux. Préoccupés surtout par la répartition équitable de sa puissance, ils ne se demanderont pas facilement si elle est en accord profond avec la nature de l'être humain. Question que se sont pourtant posée les plus grands représentants du genre: Lovecraft et Asimov, notamment. À travers des symboles, ils en ont discuté. Mais très souvent les commentateurs français ont réduit leurs questionnements à leur lubie bien connue: la critique du capitalisme!

La doctrine qui regarde l'univers tout entier comme une machine, partagée par Karl Marx, a remplacé le catholicisme, à la façon d'un nouveau dogme. On ne pouvait donc pas questionner la conformité de la machine à l'ordre cosmique: elle s'imposait d'emblée comme une image réduite de l'univers. Les auteurs qui la présentaient comme une anomalie étaient rejetés. Les anathèmes lancés contre la fantasy par Gérard Klein ont sans doute cette source.

spider.pngLa science-fiction française a créé par conséquent des intrigues qui fréquemment tournaient court, ou qui déplaçaient le problème que pose la science même: les machines du futur n'y étaient qu'un joli décor, auquel s'adjoignaient parfois des figures mystiques.

Seul Michel Jeury, peut-être, a su créer des oppositions morales claires. Vivant à la campagne, il connaissait les forces cosmiques qui retiennent en arrière ou tirent vers l'avant. C'est la glace et le feu, comme qui dirait. Or, la machine, essentiellement solide, est en principe de glace; mais un feu l'habite. Elle pose donc directement un problème: sa nature est ambiguë.

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30/05/2015

Isaac Asimov et les super-héros

45.jpgLe premier roman du célèbre Isaac Asimov (1920-1992) avait pour titre Pebble in the Sky (1950); il évoquait, entre autres choses, un modeste tailleur de Chicago, appelé Joseph Schwartz, soudain transporté dans un futur au sein duquel l'humanité peuple toute la galaxie, et y a créé un empire. La Terre n'est plus qu'une planète excentrée et provinciale qui est la seule à croire qu'elle est à l'origine des êtres humains: les savants distingués de la capitale, Trantor, pour la plupart le nient, préférant imaginer que l'humanité est née en même temps sur plusieurs planètes.

Le livre est donc plein d'humour, mais un trait remarquable est que le héros, Schwartz, se voit soumis à des expériences, et qu'il en développe un pouvoir psychique étonnant, lui permettant de contrôler les corps à distance. Il en use afin d'étouffer un complot des Terriens contre le reste de l'humanité: ivres d'orgueil, ceux-ci veulent se venger du mépris où ils sont voués et redevenir les maîtres de l'univers en infectant la galaxie d'un virus auquel ils sont accoutumés, mais dont la force a été décuplée par la radioactivité permanente de leur planète: reste d'entreprises incontrôlées du passé. Joseph Schwartz comprend néanmoins que ce n'est pas une solution!

Il est donc devenu une sorte de super-héros, en mutant. Et il utilise ses super-pouvoirs pour le bien de tous. Le lien avec les personnages de Stan Lee est patent. Asimov était du reste, comme la plupart des auteurs de comics, un juif ashkénaze installé à Brooklyn. Le lien entre la surhumanité et le progrès matériel avait circulé dans le romantisme allemand, et entrait sans doute en résonance avec des thèmes fondamentaux du judaïsme: les rabbins décrivaient parfois le messie comme un homme providentiellement doué de pouvoirs exceptionnels, et mettant ceux-ci au service d'Israël, c'est à dire de l'humanité. Et puis les robots d'Asimov ont un lien indéniable avec le Golem.

À vrai dire, dans le livre, les pouvoirs psychiques de Joseph Schwartz sont justifiés d'une manière qui ne me convient guère: il prétend que les forces du cerveau dépassent les limites de la tête et entrent dans les corps d'autrui. Or, pour moi, le cerveau n'a pas de force propre, et je crois que c'est le sang 58.jpgqui possède la force que souvent on lui attribue. De fait, quand on chercher à scruter son action, on observe en réalité les mouvements du sang, lequel on postule être une sorte de carburant. Mais j'y crois peu. Et il aurait fallu, à mes yeux, faire dépasser à la volonté les limites du corps de Joseph Schwartz par le biais d'un nuage sanglant, si on peut dire: c'est ce qu'on trouve dans les histoires de vampires - curieusement. La conscience néanmoins ne peut alors pas se poursuivre telle qu'elle est à l'intérieur du crâne. Car si la pulsion initiale vient pour moi du sang, le cerveau est bien l'organe par lequel cela vient à la conscience. C'est pourquoi les histoires de possession telles le Horla font surgir, dans une sorte de flux psychique magnétique, des êtres dissimulés dans l'inconscient. Lesquels peuvent par exemple être assimilés au double. Et même si Joseph Schwartz est dans une sorte d'état de rêve, dans ce futur qui ne lui est pas propre, cela ne m'a pas paru suffisant pour rendre son pouvoir crédible. Mais dans ce mélange de pressentiment génial et d'idées simplistes, Asimov justement rejoint les comics.

Au reste, j'ai aimé son récit, il m'a saisi. Le sens moral de l'auteur est sa force. Même au sein d'un futur extraordinaire, il continue de l'exercer avec netteté. Si paradoxal, pour quelqu'un qui se disait avant tout scientifique, et agnostique!

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04/05/2015

Histoire de l'intrigue de Racine à Bazin

aristote.jpgL'idée de Stefan Wul (écrivain dont j'ai dernièrement parlé) selon laquelle la trame d'un récit n'est qu'une mécanique servant de base à la poésie, est, je crois, assez répandue, et, en France, on a fait souvent le choix de mépriser cette mécanique narrative. La tradition en remonte à plus loin qu'on pourrait penser, car Jean Racine avait déjà cette tendance. Qui se soucie de ses enchaînements tragiques? À cet égard, on a estimé qu'il n'avait fait qu'appliquer mécaniquement les règles d'Aristote, imité servilement les tragiques grecs. On ne s'est intéressé qu'à l'expression des passions - comme on disait -, et la partie proprement artistique de ses œuvres apparaissait comme une superposition de tirades touchantes. La trame narrative devait disparaître sous les personnages.

Il a été remarqué que, chez Molière, il en allait également ainsi. Et un siècle plus tard, Jean-Jacques Rousseau s'en indigna et s'en moqua: la succession de discours en vers qui était la marque du théâtre français lui paraissait ridicule. Comme, chez Racine, l'émotion était profonde, on le lui passait; mais ses successeurs, Voltaire, Crébillon, ennuyaient décidément trop. Le romantisme devait consacrer Shakespeare, qui accompagnait les vives émotions des personnages d'enchaînements dramatiques vigoureux.

Or, les Anglo-Saxons sont restés attachés à cette mécanique narrative, et on en voit encore les effets: leurs récits - écrits, dessinés, filmés – dominent le marché, car ils contiennent ces ressorts dramatiques qui en France ont disparu. Ce n'est pas du reste que chez les Américains, ces intrigues soient tellement motivées sur le plan moral - qu'elles servent réellement de catharsis. La destinée, chez les anciens, avait un sens: elle était ordonnée par les dieux. Les récits modernes ont souvent une morale douteuse, artificielle, créée simplement pour le plaisir d'une intrigue.

D'ailleurs, quelques Français savent en faire. J'ai lu récemment un vieux roman célèbre, Vipère au poing, et j'ai admiré l'art de la composition de l'auteur. On se souvient qu'il s'agit de la lutte à mort d'un bazin.jpgjeune narrateur et de sa méchante mère. Hervé Bazin s'est dit qu'il pouvait renouveler le roman d'action en le mêlant à l'autobiographie, et en retournant la morale habituelle. Son style, rempli d'images tirées de la tradition catholique, fondé sur l'ironie, est très intéressant. Ce roman possède clairement un début, un milieu et une fin; et l'enchaînement a un sens, puisque le narrateur se libère de sa cruelle mère. C'est presque une épopée. Mais plutôt perverse, puisque aucune réconciliation ne survient, et que le narrateur est un assassin en puissance.

Le problème de l'incapacité à créer des intrigues est sans doute d'origine morale: la morale traditionnelle n'a plus de ressort; donc soit on la change, soit on s'y soumet bêtement, soit on refuse de créer une intrigue claire. L'humanité occidentale est-elle dans le brouillard - quant à ses perspectives, sa destinée? Cette crise du récit, si l'on peut dire, le traduirait.

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20/04/2015

Narration, prétexte au poème (Stefan Wul)

1412-wul-14_org.jpgStefan Wul est le pseudonyme que se choisit Pierre Pairault (1922-2003) pour publier ses romans de science-fiction – Oms en série, L'Orphelin de Perdide, Niourk, Noô... Un écrivain dont j'ai toujours apprécié l'imagination chatoyante, mais dont j'ai généralement trouvé les intrigues sans consistance. Il est l'un de ceux qui font dire que les auteurs français du genre se différencient fondamentalement de leurs homologues américains par une certaine incapacité à créer des récits solides, qui puissent donner aux mondes inventés une armature crédible. Les Français privilégient la poésie, pour ainsi dire; ou ce qu'ils entendent par ce mot, du moins.

Récemment, j'ai pu lire, de Stefan Wul, un traité théorique dans lequel il affirmait, effectivement, que l'intrigue n'était qu'une base sur laquelle la poésie pouvait se déployer. Il le disait pour expliquer son dernier livre, Noô, dans lequel un Terrien explore une autre planète sans que sa vie ou son âme soient jamais en danger...

Or, l'art du récit n'a rien de mécanique, comme on se l'imagine souvent. Il s'agit de rendre compte de la destinée, de représenter l'action divine dans le temps. L'intrigue a un ressort moral: elle pose la question du bien et du mal dans le cosmos et l'être humain. Comme le matérialisme a fait considérer que le monde n'avait pas de vie morale, l'héritage antique s'est réfugié dans ce qu'on peut appeler le roman bourgeois, où les questions morales sont restreintes à la société humaine. C'est de cette façon qu'est apparu le réalisme – Balzac, Stendhal, Flaubert. Car l'humanité au moins paraissait avoir une vie morale, dont elle témoignait par ses discours. Dans l'antiquité, l'univers tout entier était imprégné de moralité: le merveilleux, comme le miracle médiéval, manifestait les intentions des dieux. Et dans l'épopée, il était constamment présent.

La science-fiction est née de l'impression que le roman réaliste était étriqué: comme le 96904971.jpgsurréalisme, elle vient d'un rejet de la littérature bourgeoise. Même la prétention à exploiter les théories de la science témoigne d'une volonté de parler du monde en général - par exemple en y décelant une force providentielle de progrès.

Cependant, il a été remarqué que les auteurs français du genre se penchaient plutôt sur les évolutions sociales: ils avaient du mal à sortir des problématiques du roman traditionnel. Et cela explique aussi leurs intrigues molles: elles ne s'enracinent pas dans le cosmos dans son ensemble. Ce qui peut venir en l'homme depuis la nature - l'amour, les accidents, la maladie, la mort – n'y trouve pas de place: n'y a pas de portée morale. Le rapport avec l'Évolution n'est pas établi. L'être humain s'y contente de subir ce qui vient de l'extérieur. L'intrigue manque donc de dynamisme.

Comme souvent chez Stefan Wul, il est spectateur ébloui, mais passif, des merveilles qui lui apparaissent.

Or, l'âme humaine est telle que le merveilleux ne lui apparaît substantiel que s'il a une portée morale. Dès qu'une histoire commence, et que quelque chose d'inhabituel survient, l'enfant demande: Est-ce le bien? Est-ce le mal? C'est la question fondamentale à laquelle se doit de répondre tout conteur. Sinon, ce qu'il invente paraît gratuit et sans substance: invraisemblable. C'est le paradoxe: consciemment, on peut rejeter l'idée que l'univers ait une âme; le récit n'attire que s'il part du principe qu'il en a une. Le récit est d'emblée un tableau mythique du monde.

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12/04/2015

Comédie et action initiatique

9782081214682_h430.jpgDans sa préface à son édition de L'Avare de Molière, le professeur Jean de Guardia rapporte des débats passionnants sur l'évolution de la comédie de l'antiquité à l'époque moderne. On reprocha à Molière, en son temps, de n'avoir pas respecté l'esprit antique, fondé essentiellement sur l'enchaînement dramatique. Les personnages devaient être soumis à l'idée dont émanait leur destinée; ils n'avaient pas d'existence en soi: peu importait leur personnalité profonde.

On ne se rendait pas compte, sans doute, que les principes antiques n'étaient plus réellement vécus de l'intérieur: les vices et les vertus n'étaient plus perçus comme des forces vivantes, ordonnant l'action et auxquelles étaient soumis inconsciemment les hommes.

Il en est resté beaucoup de traces chez Corneille, qui était fervent chrétien et tenait encore de l'allégorie médiévale; mais précisément on lui reprochait sa froideur, ses enchaînements mécaniques: la combinaison des vices et des vertus en lutte apparaissait comme intellectuelle et abstraite, théorique; les hommes étaient conçus comme vivant d'une vie plus diffuse, plus animale. Et en même temps on se penchait essentiellement sur ce qu'ils avaient dans leur conscience, leurs pensées. Molière était sous l'influence de Descartes et Gassendi.

Ainsi, son Harpagon ne fait pas écho fidèlement au vice de l'avarice, le compliquant de l'usure et de la luxure. Molière prenait pour modèles non les vices et les vertus comme forces vivantes, lesquelles il ne percevait pas, mais les hommes qu'il rencontrait, qui s'incarnaient physiquement autour de lui. C'est ce qui rend ses comédies plus vivantes que celles de Corneille, quoique leur langage soit moins grandiose.

0812-4Dgr[1].jpgPlus tard, Wilhelm August Schlegel a fait une critique acerbe des classiques français. Il a montré, en particulier, ce qu'avait perdu, en dimension initiatique et mythologique, le thème de La Marmite de Plaute en s'insérant dans L'Avare de Molière. La critique française, souvent chauvine, n'a voulu faire que défendre sa gloire nationale, sans mesurer la profondeur des remarques de Schlegel. D'un autre côté, Schlegel n'a peut-être pas assez vu que Corneille, en restant fidèle à l'idée spiritualiste antique, a créé des actions dénuées de vie. En réalité, on refuse de considérer que l'âme humaine a évolué de manière à ne plus percevoir directement le monde des esprits. Le matérialisme feint de croire qu'on n'en a eu que le dogme. Mais Flaubert même avait bien vu qu'il ne s'était pas agi d'idéologie: du plus profond de leur cœur, les hommes anciens croyaient vivre avec les dieux. Ils n'avaient pas besoin d'en raisonner! Or, on ne le mesure pas assez: c'est ce qui rend leurs œuvres artistiques si grandioses: les actions humaines en acquièrent spontanément une portée cosmique. Et Schlegel avait raison de se plaindre de ne plus la voir dans le classicisme français.

La revit-on jamais au théâtre? Dans le Faust de Goethe, peut-être. Mais cette fois, c'est consciemment que les poètes devaient rechercher ce lien de l'homme avec le cosmos. Lovecraft, par exemple, n'a cessé de le faire, au sein du conte fantastique. Globalement, le théâtre est resté d'un classicisme excessif.

Jean de Guardia, pour défendre Molière, achève son exposé en disant que sa pièce est belle parce que Molière est un grand auteur français. Un argument qui ne va pas bien loin, je suppose. Un peu trop typique.

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10/03/2015

Mort de Louis Terreaux

1louis terreaux.jpgL'universitaire savoyard Louis Terreaux, né en 1921 à Chambéry, est mort la semaine dernière, et je l'avais un peu connu; c'était un homme fin et sympathique, drôle, et qui a beaucoup fait pour la littérature savoyarde. En particulier, il s'occupa constamment de réhabiliter Jean-Pierre Veyrat, montrant que ses options politiques et religieuses lui avaient nui, puisqu'il avait épousé la cause du catholicisme et du roi de Sardaigne: quelle place lui restait-il dans une France républicaine et centralisée? Il s'occupa aussi d'Amélie Gex, dont il réédita les Contes en vers.

Quand il a su que je m'intéressais aux vieux écrivains savoyards, il m'a aidé à trouver des renseignements sur eux: en particulier il m'a livré des connaissances sur François Arnollet, et m'a fait découvrir Marguerite Chevron. Mais il n'était pas tellement féru de romantisme. Je dois dire que ses vues défavorables sur Jacques Replat ont été pour moi cruelles, car si je me suis intéressé aux auteurs savoyards romantiques, c'est essentiellement après avoir découvert cet auteur que j'adore, que Veyrat même louait, que Joseph Dessaix appelait le plus spirituel de nos écrivains. Louis Terreaux n'avait lu que ses poèmes, qui étaient moyens, et dans son livre sur la littérature savoyarde, il a finalement, sous mon insistance, écrit qu'il avait été l'auteur de bons romans. Il n'a néanmoins pas évoqué ses récits de promenades pleins d'imagination, Voyage au long cours sur le lac d'Annecy et Bois et vallons: or, on ne peut pas faire plus romantique, dans l'alliage de fantaisie, de rêverie, d'ésotérisme, de bonhomie.

Louis Terreaux voulait me faire entrer à l'Académie de Savoie, dont il était président, et, dans ce dessein, me faire faire une conférence, mais je lui proposais, comme sujet, Jacques Replat, et il n'en 800px-Académie_de_Savoie_(Chambéry).JPGvoulait pas. Finalement nous sommes tombés d'accord sur Victor Bérard, un helléniste plein de positivisme et de scientisme, dans la pure tradition universitaire républicaine, sur lequel j'avais, sur proposition de Paul Guichonnet, commis un petit livre. Je me suis exécuté, et la conférence a beaucoup plu, car le public était composé de professeurs retraités, et ils comprenaient bien la problématique. Certes, ils rejetaient le rationalisme excessif de Bérard, qui avait tiré Homère vers le réalisme ou du moins le classicisme de Racine; mais cela demeurait dans la critique théorique: il n'auraient sans doute pas voulu pour autant de l'imagination florissante et flamboyante, digne du romantisme allemand, de Jacques Replat! Le seul qui ait le droit d'avoir été mythologique, somme toute, c'est Homère; tous ceux qui s'y sont essayés après lui ont eu tort.

Je défendais la tendance proprement mythologique du romantisme savoyard également pour Maurice Dantand ou François Arnollet, mais Louis Terreaux restait prudemment dans une perception plus classique de la littérature. Même quand Veyrat, que pourtant il affectionnait, s'adonnait à l'épopée fabuleuse - dans sa Station poétique à l'abbaye d'Hautecombe -, il avouait ne pas pouvoir le suivre, ou simplement le comprendre - alors que pour moi, c'est surtout là qu'il était grand, rejoignait Gérard de Nerval, Victor Hugo, Rimbaud peut-être.

Mais par son humour et sa finesse, l'académicien savoyard montrait ce que la formation littéraire en général crée, apporte. D'ailleurs, il saisissait d'emblée l'esprit de satire, regardant Auguste de Juge comme devant être seul sauvé de l'oubli, parmi les Savoyards du dix-neuvième siècle: or il était plutôt néoclassique, s'adonnant à la moquerie en vers contre les Chambériens.

Cela dit, Louis Terreaux restera dans nos cœurs, et la Savoie lui demeurera reconnaissante de ses bonnes actions.

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16/02/2015

La fin des anges, le début de la modernité

Michel-Maffesoli.jpgDans un article récemment publié au Figaro, Michel Maffesoli, s'exprimant sur le dernier roman de Michel Houellebecq, a osé révéler que la critique littéraire avait décrété que la modernité avait commencé quand on en avait eu fini, dans les récits, avec les anges. Officiellement, parle des anges qui veut; chacun est libre; dans les faits, dès qu'on en parle, on est projeté dans l'enfer social, comme eût dit Victor Hugo.

Et c'est là que me revient en mémoire que, justement, une édition de ses Misérables destinée aux écoliers a censuré l'allusion aux anges qui accueillent Jean Valjean à sa mort. Car Hugo parlait souvent des anges, en fait. L'interdiction de le faire doit dater de la Troisième République, et la modernité avoir commencé très tard! D'ailleurs, même quand ils étaient progressistes, on accuse les romantiques d'avoir été rétrogrades précisément parce qu'ils étaient friands des anges: Chateaubriand, Lamartine, Vigny, tous en ont parlé.

Dans la science-fiction – au moins en France -, il est pareillement interdit de relier les superhéros aux anges - alors que le rapport est souvent manifeste, évident. Il faut affirmer que les anges sont en fait des extraterrestres mal appréhendés par la faible intelligence de nos ancêtres – alors qu'il est surtout BURNE-Jones,_Edward_Days_of_Creation_(First)_1870-1876.jpgévident que les extraterrestres sont des archétypes mal appréhendés comme la même chose que les anges par le matérialisme moderne.

Il est entendu que la littérature médiévale chrétienne, ou même le merveilleux catholique, toujours pleins d'anges, ne sont pas modernes; et donc, qu'ils sont répréhensibles. François de Sales n'est pas un auteur recommandable. Le Coran contient aussi des développements sur les anges; du coup, entend-on, il n'est pas compatible avec la modernité! Car on peut dire que c'est surtout pour son traitement de la femme, ou de la liberté religieuse; mais on en a vu lui reprocher d'être trop gnostique, de contenir trop d'êtres spirituels – de parler trop des anges.

Le bouddhisme lui aussi est plein de divinités secondes: mais souvent, comme on veut le croire moderne, on les passe sous silence, ou on complique la chose en leur donnant des origines psychologiques mystérieuses. La vie canonique de Milarépa (grand nom du bouddhisme tibétain) contient bien des messagères célestes, anges à visage de femmes, ou alors des démons: êtres spirituels qui soit guident le noble ermite vers la lumière, soit sont mis au pas par lui. Bouddha Sakyamuni, du reste, évoque les divinités hindoues, dans ses textes consacrés.

En un sens, je comprends les modernistes. Il est vrai que l'intellect épuré est censé entrer directement avec l'absolu, aller au-delà de tous les anges. Mais dans les faits, je ne sais s'il existe. La tendance mystique à mépriser les anges ou le merveilleux existait déjà du temps de François de Sales: il en parle. Et il dit que les âmes ordinaires ne sont pas en mesure de viser si haut, que le passage par les anges est nécessaire; et que si on s'y refuse, on reste seul avec soi-même. La modernité est peut-être un manque d'humilité; un excès de foi en soi.

Cependant je ne sais pas si, comme l'assure souvent Michel Maffesoli, on est entré dans une ère de merveilleux. J'ai pour le moment l'impression qu'il s'impose depuis les autres continents: l'Asie, l'Amérique, l'Afrique. Les Européens en restent à une culture sans anges. Même si, je l'avoue, mon premier poème, à l'âge de dix-sept ans, en contenait!

Mon sentiment reste, néanmoins, que si on ne perçoit pas, dans la Liberté, l’Égalité et la Fraternité, des forces spirituelles objectives, ces idées resteront lettre morte. L'intellect à lui seul ne fait pas réellement agir: il y manque le feu de l'enthousiasme, que donne la vision intérieure des vertus!

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27/01/2015

Le merveilleux comme décor (C.S. Lewis)

cs_lewis-heretic.jpgL’écrivain C.S. Lewis a longtemps été féru de science-fiction; mais à la fin de sa vie, il se plaignait de ce que trop de romans du genre créassent des histoires qui eussent avec bien plus de raison dû prendre place dans un cadre réaliste: le décor n’intervenait pas dans l’histoire. Lui-même, dans Out of the Silent Planet, avait énoncé que l’espace cosmique, qu’on croyait vide, était rempli d’êtres invisibles, vivant dans la lumière partout répandue; cela eût pu être un simple décor également si le héros de son roman ne rencontrait pas, au bout de son exploration de Mars, un de ces êtres, ange directeur de la planète.

J’ai souvent songé que le monde grandiose de Charles Duits, dans Ptah Hotep et Nefer, avait aussi cette tendance: le style faisait intervenir les dieux, mais ceux-ci n’intervenaient pas clairement - comme ils le font chez Homère. Certes, à la fin de Ptah Hotep, le héros découvre une épée suspendue dans le vide, et s’en empare; on se dit que c’est à ce moment qu’auraient dû commencer ses aventures! Mais Duits a préféré alors écrire Nefer, dans lequel un autre héros fait, à un certain moment, en rêve un voyage dans le monde divin: peut-être que son décor oriental et byzantin le permettait davantage qu’un cadre réaliste; mais le reste ne se lie pas explicitement au divin.

Racine avait également cette tendance. On a un peu du mal à voir la différence entre ses pièces mythologiques et ses pièces historiques. Phèdre déclare par exemple qu’elle est petite-fille du Soleil, et c’est de la belle poésie: Racine disait que la fable était un ornement nécessaire. Mais on ne voit pas très hippolyte_rubens.jpgbien le rapport ensuite avec ce qu’elle accomplit. Sa noble origine lui donnait-il un orgueil spécial que Bérénice, pourtant fille de roi, n’avait pas? Plus convaincante est l’action de Thésée: car il maudit son fils, prie son père Neptune de le châtier, et voici! un monstre sort de la mer pour s’attaquer à Hippolyte. Certains ont durement reproché à Racine ce trait grandiose: à tort, bien sûr. Je lui reprocherais plutôt le caractère peu effrayant de son monstre, à comparer notamment de Sénèque: il semble avoir pris modèle sur ceux du théâtre à machines qu’on pratiquait dans la France du temps. Ou il a eu trop peu de conviction, a imité trop mécaniquement Euripide.

Dans La Chute d’un ange, Lamartine donne à son ange une force herculéenne, qu’il utilise trois ou quatre fois dans l’histoire, de façon frappante. Son univers contient une science-fiction qui permet de saisir la puissance des ennemis du héros, puisqu’ils utilisent leurs prodiges pour tyranniser l’humanité. Sans que le discours soit trop chargé de merveilleux, c’est assez fort.

Plus récemment, j’ai essayé de lire un roman de fantasy de Pierre Bottero, auteur à succès; j’ai trouvé que le décor était beau, mais que l’histoire était quelconque, et que, par conséquent, l’univers était factice. La mythologie est un art difficile!

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13/01/2015

Mort de Michel Jeury

le-monde-du-lignus-535462-250-400.jpgMichel Jeury vient de mourir, à l'âge de quatre-vingts ans, et c'est un des plus grands écrivains français du vingtième siècle, bien méconnu. En tout cas c'est ce que me suggèrent les deux romans que j'ai lus de lui, Le Monde du Lignus et L'Orbe et la Roue, qui appartiennent au genre de la science-fiction. Je ne vais pas revenir sur le second des deux livres, lui ayant déjà consacré un article. Pour le premier, je l'ai lu il y a très longtemps et je me souviens surtout qu'il était d'une grande poésie, parce qu'il prenait comme prétexte la sience-fiction pour créer une planète entièrement ligneuse, et donc vivante, qui pour moi renvoie plutôt à un archétype, un stade antérieur de la Terre - mythique si on veut, mais que je crois avoir existé. Jeury démontrait, de mon point de vue, que les hypothèses scientifiques étaient porteuses, en profondeur, de mythes, d'images émanées de l'inconscient, et qui renvoient à des situations impossibles à prouver expérimentalement mais parlant profondément à la conscience, comme si elles renvoyaient à quelque chose de réel mais d'oublié.

D'ailleurs, il semblait le confirmer par ses romans régionalistes, dont je n'ai lu que des résumés: ils évoquaient l'enfance dans la lointaine province où vivait l'auteur - la Dordogne -, et à laquelle il était resté fidèle. Et dans d'autres romans ou nouvelles, disait-on, il mêlait les deux, le régionalisme et la science-fiction, d'une façon belle et troublante, inatttendue.

C'était les romans d'un poète. Car de même que l'épopée, dans l'antiquité, était un récit écrit par un poète, la science-fiction n'est au fond un genre à part que parce qu'elle est le prolongement, ou la transfiguration du réel dans la poésie. Cela aussi est méconnu.

Sans doute, l'épopée avait une mythologie claire, et la science-fiction - notamment en France - s'est mêlée au songe, au rêve, d'une façon un peu indistincte: on a eu du mal à s'y retrouver. Jeury était plein de mystères.

Cela peut être dû au refus, fréquent en France, de se rattacher à une mythologie ou à une théologie connue: comme dans le Surréalisme, il fallait créer du nouveau, et celui qui se recoupait avec une religion, ancienne ou moderne, était banni. Du coup, on nageait dans une mer lumineuse, mais aux ombres incertaines.

Néanmoins, il faut aussi prendre cette période, dominée par l'agnosticisme et la spiritualité laïque, comme elle est, et savoir apprécier ce qu'elle a produit de grand.

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13/10/2014

Bouvard et Pécuchet, de Flaubert

Bouvard_et_Pécuchet.jpgBeaucoup disent le plus grand bien du dernier roman de Flaubert, Bouvard et Pécuchet, inachevé et publié de façon posthume. Je l’ai lu il y a quelque temps, et pour moi il atteste surtout du manque d’inspiration de l’écrivain à la toute fin de sa vie. L’action en avance mécaniquement, et Flaubert ironise sur presque tout de façon cynique et grotesque. Ce qui m’a le plus rebuté est l’épisode du fils de bandit que les deux compères essayent de remettre dans le droit chemin: Flaubert adhérait à l’idée que le crime était héréditaire, tout comme l’intelligence, et qu’on ne pouvait rien y faire. Il était marqué par les théories naturalistes de son temps, par Taine, Renan, et son esprit a fini par s’y recroqueviller. Au début de sa vie, il était plein d’imagination, et ses amis le lui reprochaient: ils ne voulaient pas le résultat de ses hallucinations, telles qu’il les livrait dans la Tentation de saint Antoine, mais du vrai, de l’authentique, du bourgeois; or, il y était sensible.

On se souvient qu’il a aussi rédigé Trois Contes; or, si les deux premiers, Un Cœur simple et La Légende de saint Julien l’hospitalier, sont excellents, le troisième, Hérodias, est difficile à lire, et on a peine à y entrer. Il y a aussi des visions, mais qui ne marquent pas, et que Flaubert dans sa correspondance avoue regarder comme de simples expressions du caractère national: des Juifs antiques distinguent le génie de leur peuple, apparu à la façon d’un ange, d’un esprit. Il voulait illustrer les idées de Renan.

Personnellement, Flaubert me fait l’impression d’être parti avec saint Julien dans les bras du Christ: ensuite, il est surtout resté de lui une enveloppe vide. Il faut savoir que si Madame Bovary et Salammbô ont été de grands succès, L’Éducation sentimentale a été un échec, à la fois public et critique; or, l’écrivain en a été très surpris. Il s’attendait à avoir le même succès qu’avec les précédents romans. Il avouait ne pas du tout comprendre ce qui s’était passé, la raison pour laquelle celui-ci avait déplu. Il est vrai qu’il est assez beau; mais l’espèce de nihilisme pesant sur une action trop molle flauber.jpgn’offrait pas assez d’aspérités au lecteur, pour qu’il se retienne au-dessus du gouffre. Alors que Flaubert avait montré une sorte de rage destructrice, dans Madame Bovary et Salammbô, une fougue pleine de feu qui l’avait amené à des scènes d’horreur, proches de la vision, le calme où il était entré une fois devenu un auteur officiel l’empêchait désormais d’avoir la même force d’évocation.

Sa carrière fait penser à celle de Nietzsche, dont les idées étaient d’ailleurs proches des siennes: d’abord inventif et imaginatif, sa philosophie l’a finalement amené à demeurer dans un certain formalisme, et à s’y étioler.

Bien sûr, il restait amusant, dans Bouvard et Pécuchet; il gardait son don pour la satire. Mais tout de même c’était excessivement bouffon: à la fin, cela en devient irréaliste, fantaisiste à force de réalisme, comme l’image purement abstraite d’un système, ne s’appuyant plus sur le réel que de façon théorique!

C’est le destin du réalisme en France: pur concept, il se pose comme étant à l’image de la réalité parce qu’il en ôte Dieu, les anges, les saints, les héros, mais il ne s’appuie pas plus sur le réel que le classicisme naviguant dans le système théorique des anciens.

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25/04/2014

L'Homme qui rit, Elephant Man

9782253160823-T.jpgL’Homme qui Rit était le dernier grand roman de Victor Hugo que je n’avais pas lu, et les intellectuels distingués de Paris disent souvent que c’est le meilleur, peut-être parce que c’est le seul qui n’ait pas eu de succès à sa sortie. Hugo l’expliquait en disant qu’il avait trop cherché l’épopée, que le public avait décroché. Mon impression est plutôt qu’il a trop discouru, qu’il n’a pas assez raconté. Le point culminant du récit est en soi un discours, celui de Gwynplaine à la Chambre des Lords: de façon un peu inattendue, aucune de ses pensées allant dans ce sens n’ayant été réellement présente jusque-là dans le roman, il s’en prend aux riches et défend les pauvres, et les nobles y répondent par un immense éclat de rire. Or, la vérité est que Victor Hugo déclenchait les mêmes réactions à la Chambre des Pairs quand il y évoquait l’enfer social dans lequel les pauvres étaient jetés, et au bout du compte ce roman semble être une allégorie renvoyant à lui-même.
 
Cela se mêle toutefois à une histoire intéressante, celle d’un théâtre ambulant dans l’Angleterre du dix-septième siècle, comportant une aveugle à l’âme pure et un homme au visage difforme, transformé par l’art diabolique de sortes de jésuites quand il était petit: c’est l’origine du Joker, le célèbre méchant de Batman! Car sa bouche a été ouverte jusqu’aux oreilles. Le petit théâtre raconte des histoires cosmiques et mythologiques qui font plaisir à voir. Cela rappelle Milton, annonce Blake.
 
Mais ce qui m’a toujours troublé est la série de liens que j’ai cru voir entre Hugo et le cinéaste David Lynch et ce roman n’y fait pas exception: un rapprochement avec Elephant Man pourrait facilement être effectué. Le théâtre ambulant montrant des monstres et comportant de la mythologie créée par le directeur est bien un trait commun, puisque le maître de John Merrick évoque les éléphants qui auraient piétiné sa mère alors qu’elle était enceinte et l’auraient ainsi, lui, déformé. La différence est bien sûr que cette fable est prise en mauvaise part par Lynch, comme uThe Elephant Man 3.jpgne tromperie, une diffamation qui pèse sur la conscience de l’homme-éléphant. Mais il y a aussi le spectacle plein de merveilleux auquel ce dernier assiste, à la fin du film. Peut-être au reste qu’Hugo avait plus qu’il ne le disait de la réticence face au fabuleux, notamment s’il était de cette nature, lié aux métamorphoses, comme dans l’antiquité grecque. Il aimait plus sincèrement les anges, et à la fin de ce roman, comme à celle des Misérables, un de ces êtres célestes apparaît dans le ciel pour accueillir Gwynplaine qui se suicide; or, l’homme-éléphant pareillement se tue et rejoint selon David Lynch sa mère devenue une sorte d’ange, une dame du ciel. Et le héros de Hugo voulait en réalité suivre dans la mort sa bien-aimée.
 
Le regret de l’enfance pure, non difforme, est présent dans les deux cas. Mais la rencontre avec la femme séductrice, noble et gracieuse, également. De nouveau une différence existe: la dame chez Hugo est mauvaise, chez Lynch elle est bonne et compatissante.
 
Les points de convergence sont quand même étonnants.

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24/01/2014

Naturalisme et merveilleux en France

1457551_481710271947988_761958988_n.jpgJ’ai déjà évoqué ici cet écrivain remarquable, Serge Lehman, qui a beaucoup fait pour détruire les arguments selon lesquels le superhéros n’est pas digne de respect d’une part parce qu’il aurait un lien avec le surhomme nietzschéen, d’autre part parce qu’il est propre à la culture américaine. Pour moi, je ne le cache pas, au-delà des idées apparentes, ces arguments émanent surtout d’une réaction, plus ou moins consciente, contre la tendance au mythologique, que spontanément on rejette, notamment en France, et plus généralement en Europe. On en trouve bien d’autres, à l’occasion.
 
Fréquemment, par exemple, on relie le merveilleux au catholicisme médiéval, et donc à l’ancien régime et à l’obscurantisme religieux. C’est ce qu’on a reproché à Robert Marteau, qui faisait des poèmes en l’honneur des figures iconiques du christianisme, en les mêlant à la mythologie grecque. On peut bien stigmatiser ses idées, ses penchants; ceux de Céline, qui souvent étaient pires, ne furent pas suffisants pour faire rejeter ses romans, fondés sur le naturalisme.
 
Inversement, au sein du catholicisme, devenu lui aussi assez sec, Teilhard de Chardin a été rejeté à cause de son imagination panthéiste et universaliste, confinant à la science-fiction.
 
Si cette dernière est souvent rejetée comme étant d’origine anglo-américaine, au dix-neuvième siècle, l’imagination romantique était au contraire regardée à Paris comme trop allemande: Charles Nodier en a parlé. Barbey d’Aurevilly pourfendit La Tentation de saint tales of the arabian night 2.jpgAntoine de Flaubert parce qu’elle ressemblait trop, selon lui, au style qu’il disait allemand du Second Faust de Goethe! Richard Wagner est commode, à cet égard, puisqu’il s’est fondé sur la mythologie germanique et qu’il a été beaucoup utilisé par Hitler dans sa propagande: il focalise sur lui plusieurs arguments qui justifient le rejet du merveilleux que dans ses opéras il a déployé. On s’efforce donc souvent de réinterpréter ses histoires dans un sens réaliste.
 
La tradition gnostique de l’Islam, qui fait entrer l’esprit de logique dans le monde des anges et des djinns, heurte également certains esprits, qui lient ce trait aux conflits politiques entre l’Est et l’Ouest: Maurice Dantec par exemple était dans ce cas - alors qu'on trouve une science des êtres du monde spirituel aussi en Inde, et plus généralement en Orient.
 
À mon avis, on a toujours de bons arguments contre le merveilleux. Mais le rapport qu’on entretient avec lui relève davantage d’une réaction spontanée. Le rationalisme ne pratique pas forcément la raison: il a aussi une sensibilité qui le dresse instinctivement contre le monde du rêve. Or, dans la sphère intellectuelle, cela peut s'ériger en dogme.

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10/06/2013

Mort de Jack Vance

cugel.jpgJack Vance est mort tout récemment, à plus de nonante ans; c’était un auteur de science-fiction très populaire. Quand j’étais tout jeune, je le lisais. Je l’aimais bien, il était coloré, léger, plein d’humour. Mais il manquait quand même de profondeur. Ce n’était pas celui que je préférais.
 
Je me souviens d’une série appelée la Geste des princes-démons: un homme se vengeait de notables disséminés dans l’univers parce qu’ils avaient tué son père. La raison pour laquelle ils l’avaient tué était au début mystérieuse, et on voulait la connaître. Finalement, il s’avérait que le motif du meurtre était banal, et on était déçu.
 
Une autre série dont je me souviens est Cugel l’astucieux. Elle contenait des noms imprononçables et comiques, et une forme de magie burlesque. Cugel par exemple avait reçu d’un sorcier le pouvoir de changer ce qu’il voulait en nourriture, sur une planète; mais ce qu’il prenait comme matériau de départ, en devenant comestible, et en acquérant la mollesse du fromage, gardait son goût propre: ce n’était pas les enchantements des contes, qui font apparaître, comme Cugel du reste l’espérait, des rôtis fumants à la place de cailloux. La saveur restait celle de la pierre… Plus tard, je devais prendre conscience qu’on ne mange en fait que des êtres vivants: dans la science-fiction, on est facilement dans la théorie. Comment insérait-on de la vie dans la pierre en l’amollissant, on ne l’apprenait pas. Jack Vance y avait-il même pensé? Cela eût ralenti le rythme de ses récits, que d’y réfléchir. La littérature américaine aime bien rester à la surface, afin de conserver le rythme imposant des éléments physiques qui se succèdent les uns aux autres.
 
Vance m’amusait, mais il ne déclenchait pas en moi un enthousiasme débordant. Il manquait d’ampleur, je trouvais.
 
Son humour néanmoins sauvait beaucoup de choses.

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04/06/2013

Vamireh, roman préhistorique

vamireh-200442.jpgOn connaît La Guerre du feu, chef-d’œuvre du roman préhistorique écrit par J. H. Rosny aîné, mais le premier du genre est Vamireh, que le même écrivit et que j’ai lu récemment. Les frères Rosny ont essayé de créer des épopées scientifiques en imitant, dans son style, Victor Hugo, et en exploitant les récentes données de la paléontologie - mélange de réalisme et de romantisme qui fonctionnait sans doute mieux dans Salammbô, de Flaubert, parce que celui-ci pouvait s’appuyer sur des écrits antiques, toujours chargés de mythologie, tandis que les Rosny s’appuyaient sur la seule science moderne, presque toujours aride, prosaïque. L’écart entre les termes techniques qu’ils emploient et leurs métaphores sidérales crée parfois une impression burlesque. Les peuples par exemple sont nommés d’après la forme de leurs crânes, non d’après leurs idoles, et cela réduit tout de suite la perspective!
 
Cependant, le livre ne manque pas de souffle: les scènes de bataille sont bien racontées; elles rappellent H. Rider Haggard et Robert E. Howard, maîtres de l’épopée barbare! Les Rosny ne sont sans doute pas indignes d’eux.
 
Ils ne manquent pas d’une certaine grandeur philosophique, également: dans leur récit, l’Évolution tient lieu de Providence. Elle agit dans les âmes à l’insu des personnages, leur donnant des désirs qui les poussent à se mêler fructueusement les uns aux autres, à s’élever moralement - à lever les yeux vers les astres, ouvrant leur cœur aux mystères de l’infini! Dans ce monde dominé par les sensations, l’appel de l’Avenir n’est jamais vraiment conscient: comme chez Joseph de Maistre, l’Histoire meut les hommes en créant en eux des aspirations obscures et en se servant d’eux comme de rouages.
 
Il est du reste dommage que leurs rêves ne soient pas décrits: on reste à la surface. Les Rosny sont d’ailleurs contradictoires, à cet égard, disant tantôt que la conscience alors était dominée par les 014hzdenekburnbg.jpgperceptions sensibles, tantôt que les rêves contenaient déjà les germes des futures religions. Il est pour ainsi dire étrange que, le jour venu, les ayant complètement oubliés, ils ne soient plus que dans les perceptions physiques!
 
Cependant, c’était la doctrine qui dominait l’Université - et, je crois, ça l’est toujours. Owen Barfield lui a pourtant fait un sort, montrant que plus on remontait dans le passé, plus la littérature mêlait les rêves - les images intérieures -, à la réalité extérieure: le sens de cette dernière est en fait récent. Naturellement, on peut toujours postuler une forme de conscience antérieure aux écrits les plus anciens. Mais elle est attestée surtout à notre époque! D’ailleurs, si celle-ci retrouve la plus ancienne, peut-on encore parler d’évolution? Ce serait plutôt l’Éternel Retour de Nietzsche!
 
Au demeurant, peut-être bien que les hommes préhistoriques agissaient corporellement comme dans le roman, qui procède des principes du Naturalisme: je ne sais pas. Mais je trouve le Naturalisme réducteur, de toute façon: l’humanité y manque de respiration; on y reste à la surface.

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17/05/2013

Michel Jeury: l’Orbe et la Roue

l-orbe-et-la-roue-189878-250-400.jpgJ’ai lu récemment un roman que j’avais chez moi depuis des années, L’Orbe et la Roue, de Michel Jeury, écrivain majeur de science-fiction. Le style en est beau - très travaillé. La narration, en outre, étant effectuée à partir des personnages, le futur y apparaît par fragments, d’une manière mystérieuse, Jeury faisant l’économie des explications qui fréquemment alourdissent le genre. Dans la brume dorée de l’avenir lointain, des formes gigantesques, grandioses, se dessinent - mais aussi des paysages exotiques, des peuples extraordinaires, de fantastiques machines… Le rêve devient réalité, les désirs sont comblés. C’est d’une grande poésie. Néanmoins, lorsqu’on comprend de quoi est fait cet avenir, on a du mal à y croire. Les hommes, pareils à des dieux, y ont des pouvoirs démesurés, et le plus étonnant est que dans l’un des rares passages explicatifs, il est dit que leur savoir reste empirique. Pourtant, ils vont chercher des âmes dans l’univers-ombre, dit l‘auteur - et ils ressuscitent des gens, créent des êtres, des planètes! Comment, à partir de l’expérience physique, parvenir à pénétrer de tels mystères? Cela revient à assimiler le fonctionnement du monde des esprits à celui de la matière - illusion ordinaire de la science-fiction.
 
Du reste, l’atmosphère énigmatique facilite la confusion: elle évite d’entrer dans des idées trop claires. Cette fuite dans le songe est pratique, au sein de ce genre qui, par ses explications nourries au sein de la science matérialiste, tend au prosaïsme: cela permet la poésie. Néanmoins, à mes yeux, l’idéal consiste à parvenir à donner des explications qui elles-mêmes soient poétiques - tour de force auquel est parvenu par exemple Gœthe dans son Faust, ou Victor Hugo dans ses Travailleurs de la mer.
 
perun_by_coyoteart-d36msri.jpgChez Jeury, le matérialisme des conjectures est surmonté par l’idéalisme: il crée des symboles magnifiques, exprimant les grandes tendances morales de l’univers. L’Orbe, c’est le pouvoir temporel qui tend à la totalisation, et à tout figer; il est représenté par la figure de l’Émanation de Pharaon. La Roue, c’est la science, et la tendance au mouvement, à la liberté; elle est représentée par le Révérend à la Hache, celui qui coupe les ponts avec le centre qui bloque tout autour de son axe. Ces allégories, en toile de fond, poétisent l’ensemble, le livre allant jusqu’à les poser comme des forces agissant par elles-mêmes. Jeury, du reste, prend le parti du Révérend contre l’Émanation: il prend le parti de la poésie contre la prose - du particularisme libéré contre le centre qui assujettit! (Il faut préciser qu’il a toujours vécu dans sa province natale, excentrée et champêtre, et est devenu à la fin de sa carrière le chantre du roman paysan.) Même si je crois que le vrai idéal consiste en un juste équilibre entre les deux forces, je trouve cet écrivain magnifique; il m’inspire une sympathie infinie.

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