20/09/2017

Récits d'une vie: la femme avenir de l'homme (37)

En Floride, j'étais accueilli par un cousin de ma mère qui avait beaucoup à raconter. Et il était un incroyable conteur. J'ai rarement été aussi enthousiasmé par une personne ne faisant que narrer de vive voix, sans avoir écrit sa vie. Peut-être même ne l'ai-je jamais été plus. J'ai pourtant rencontré des romanciers, notamment de science-fiction, les ai fréquentés. Mais, de vive voix, ils narraient peu: leurs discours étaient généralement politiques. Surprenant, et décevant.

Ce n'est pas que mon cousin ne parlât jamais de politique; mais surtout, il avait une fabuleuse faculté à faire de sa vie une légende.

Il faut dire qu'il a eu une existence assez riche. Venu en Amérique tout jeune, mais déjà majeur, il s'est engagé dans l'armée, a été naturalisé, a suivi des études, est devenu ingénieur, a fait l'aviateur civil et a Cementerio-de-Trenes-10.jpgœuvré dans des mines non seulement dans des États industriels de l'Union, mais aussi sur la Cordillère des Andes, dans les pays d'Amérique latine.

C'était l'aventure. Il est un représentant moderne des pionniers, de l'idée qu'en Amérique tout est possible si on se met au travail, si on ose entreprendre.

À l'écouter, mille fois il avait échappé de justesse à la mort. Et c'est là que les rebondissements et les dénouements inattendus s'enchaînaient, reflétant l'art de conter propre aux Américains, et qu'il avait visiblement assimilé.

Au dernier moment, un signe aperçu de lui seul, un concours de circonstances imprévu, une main secourable surgie du néant lui avaient épargné un sort tragique!

En particulier, il admirait la manière dont les femmes incarnent volontiers le salut. Sans raison, elles viennent aider l'homme malheureux laissé pour mort au bord de la route, triste victime d'un règlement de comptes. Elles ont ce don, cette faculté de matérialiser la bienveillante providence.

Et elles éclairent sur les mystères du monde. Car elles peuvent dire qu'elles ont prié pour lui dans tel temple, et que c'est ce qui l'a sauvé de la catastrophe, ou au contraire que les dieux ne veulent pas de lui pour une raison ou une autre, et qu'un ange secrètement le protège, pour qu'il ne quitte pas la Terre. dante-e-beatrice-16.jpgElles ont aussi a capacité de donner un sens religieux à la vie, par leurs paroles. Ce sont elles, les grandes initiatrices!

La femme était toujours la Beatrice de Dante, donnant à la fois la Grâce et le Salut, la Santé et l'Espoir. Sa beauté reflète le ciel, et tourne un regard éclairé vers ses astres. Un souffle donnant le répit s'exhale de sa bouche, où l'ange de de la destinée scintille.

Les chevaliers n'avaient pas d'autre source d'énergie; à travers la Femme, ils voyaient Dieu. Ainsi Chateaubriand a-t-il pu dire que ce sont les femmes qui ont conduit les Francs à la foi chrétienne.

À mon hôte, il était arrivé des malheurs, il avait souvent été trahi, par exemple par des infidèles. Il n'en gardait aucune rancune. Il en parlait avec détachement, sans pincement au cœur, gardant à la gent féminine toute sa foi, croyant jusqu'au bout à leur faculté d'intercession avec les puissances de l'univers.

S'il avait écrit sa vie, c'eût été un beau récit d'aventures.

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06/09/2017

Le style de James Fenimore Cooper (34)

james_fenimore_cooper.jpgJames Fenimore Cooper (1789-1851), le grand romancier d'aventures américain, n'a pas un style facile à lire. Les phrases sont longues et explicatives, et semblent s'efforcer plus de démontrer et d'illustrer que de raconter. D'un côté, il prend le lecteur dans la logique de l'histoire, de l'autre, il semble vouloir ne présenter qu'intelligemment les faits, prévenant l'éventuel reproche qu'il ne parlerait que de fadaises.

Il a soin, dans The Deerslayer, l'un de ses derniers livres, de conserver l'action dans l'espace réduit du lac Otsego, et de présenter précisément tous les déplacements qui s'y font; il rapporte méticuleusement les discours qu'est censé avoir tenus chaque personnage dans chaque situation importante, et les moments intenses sont contenus dans des développements rhétoriques qui respirent la volonté d'en imposer à des lecteurs américains alors complexés par la supériorité supposée des Européens.

Cooper veut montrer qu'il maîtrise son sujet et a le talent de ses rivaux de Grande-Bretagne, et cela le rend lourd et provincial, paradoxalement. À cet égard, il rappelle la poésie de Longfellow, qui de son temps avait du succès, mais à laquelle on a reproché d'imiter servilement les Européens, et de se faire valoir par l'adaptation du style de ceux-ci à des sujets américains.

Même les allusions aux Indiens n'ont pas chez Cooper la fraîcheur du Chant de Hiawatha, qui reprenait les légendes indigènes en imitant non, cette fois, la rhétorique pesante de l'ancienne Rome, mais le ton bondissant du Kalevala. Cooper pontifie beaucoup, jouant en quelque sorte au sage. Cela finit par donner le sentiment d'un art artificiel.

En le lisant, je me suis souvenu de Lovecraft, qui, lui aussi, regrettait le style européen et l'imitait plutôt lourdement. On l'en critiquait. Il faisait des phrases à la manière de Pope, et ne parvenait pas à entrer de plain-pied dans ses narrations: il planait en quelque sorte au-dessus, comme s'il dédaignait de s'y abaisser en même temps qu'il les faisait.

Cela peut expliquer le paradoxe de contes qui semblent mêler le matérialisme classique au romantisme mythologique, allier la rhétorique d'origine latine que Lovecraft adorait - et qui est le pendant littéraire des bâtiments lov.jpgofficiels de Washington -, et les imaginations incroyables sorties de ses rêves, et qu'il attribuait à son lignage teuton. Le plus étonnant est qu'il commençait par mettre en mots ces rêves, puis créait une intrigue, depuis l'intellect, pour les mettre en scène et les rendre crédibles. C'est ce qui explique que ses récits soient constamment des découvertes progressives de réalités indicibles.

Ce qui tient lieu d'imagination romantique, chez Cooper, ce sont les évocations des Indiens et de la nature sauvage de l'Amérique ancienne. Mais à vrai dire, il est moins impressionnant à cet égard que Lovecraft.

L'héritage européen sera de toute façon balayé bientôt à la faveur d'un style plus direct, à la Hammett - ou à la Robert E. Howard, l'auteur texan de Conan le barbare. On peut dire que Cooper et Lovecraft en ont donné les derniers feux, déjà saisis dans la glace. Désormais les écrivains américains se distingueront par leur faculté à pénétrer la matière même des faits, et à la peindre avec force: ils en saisiront le dynamisme interne, la mécanique. Les explications morales de Cooper et les justifications philosophiques de Lovecraft n'auront plus cours, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse.

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02/09/2017

James Fenimore Cooper et les vertus fondamentales (33)

james.jpgAvant de partir en Amérique, je voulais lire les ouvrages classiques américains que je possédais sans les avoir lus. J'ai évoqué ailleurs la poésie de Longfellow. Mais ma bibliothèque contenait aussi The Deerslayer, de James Fenimore Cooper (1789-1851), l'auteur du Dernier des Mohicans: quoique écrit plus tard, ce roman a les mêmes personnages, mais plus jeunes. Natty Bumppo n'est encore qu'un tueur de daims. Dans ce livre, il tue ses premiers êtres humains dans la guerre opposant les Anglais aux Français. L'enjeu moral en est donc crucial: comment peut-il tuer et rester bon?

Ce héros est en effet la matérialisation directe de vertus théoriques, issues de la tradition puritaine. Il a peu de tourments intérieurs: il n'hésite guère, délibère moins, sachant toujours ce qu'il a à faire. Il est une véritable machine à faire le bien.

Ainsi, lorsqu'il tue, c'est par réflexe, pour se défendre, ou répliquer à une attaque. C'est tout simple. Il n'est jamais coupable de rien.

Il aurait pu l'être face à la plus grande des tentations humaines: l'amour. Car il rencontre une jeune femme ravissante qui tombe amoureuse de lui. Mais il ne peut l'aimer, car elle a fauté avec un officier - et sa mère avait fauté aussi, avant elle, donnant naissance à ses filles sans être mariée. Elle a beau vouloir prendre un nouveau départ, avoir honte du passé, adopter des résolutions fermes pour l'avenir: le Deerslayer ne ressent pour elle que de l'amitié, il ne saurait être question, pour lui, de l'épouser.

Il n'a même pas de dilemme, comme Rodrigue: il ne peut pas tomber amoureux d'une pécheresse. Il est juste triste pour elle.

Les Indiens qui l'ont capturé lui proposent d'épouser la veuve de l'Indien qu'il a tué, ou sinon ils le tueront en le torturant; naturellement, il refuse, un chrétien ne devant pas se marier avec une païenne et les races ne devant pas se mêler: la morale biblique est, chez lui, une évidence. Il a beau ne pas savoir lire, l'enseignement de ses précepteurs religieux - surtout des Frères Moraves -, lui est apparu comme normal et légitime, comme le sel de l'univers.

Élevé par des Indiens, lui-même, il est en lien avec les forces cosmiques, et, à ses yeux de voyant, la nature manifeste partout son créateur, surtout si elle est belle. La nécessité qu'elle le soit justifie de beaux deer.jpgpassages, profondément romantiques. Les méchants du livre, du reste, sont insensibles à cette beauté, et y être sensible ressortit à la piété, pour James Fenimore Cooper. Le lieu de l'action est le lac Otsego, au nord de l'État de New York, et celui qui ne le trouve pas beau n'est pas un vrai Américain, ni un être humain digne de ce nom. Une autre chose dont il vante les grandes beautés est d'ailleurs la Bible.

Romantique aussi est le personnage de la sœur de la jeune pécheresse, une simple d'esprit qui, par cela même, est l'instrument de la Providence et vit intérieurement avec les anges. Les Indiens l'ont reconnue dans cette pureté, et ils la respectent, car, quoique sauvages et païens, ils disposent d'une sagesse spontanée, reçue du créateur à travers l'esprit de la forêt. Ils sont donc meilleurs que les blancs qui ont lu la Bible et ne la suivent pas et qui ont ainsi perdu la chance que la Providence leur offrait. Leur intellect les a dénaturés sans les améliorer, tandis que les Indiens sont restés, dans leur vie élémentaire, en contact avec le Grand Manitou. S'ils ne saisissent pas son message, au moins ressentent-ils sa présence!

Il y a donc un mélange de naïveté et de grandeur, dans ce livre, qui le rend intéressant à la lecture, mais un peu fastidieux. Le style est bizarre; j'y reviendrai.

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03/08/2017

Isaac Asimov et la Rome galactique (25)

Isaac-Asimovs-Foundation.jpgIsaac Asimov était né en Russie, et, comme Charles Duits, il est venu en Amérique poussé par les persécutions contre les Juifs. Mais alors que Duits, au-delà de son surréalisme parisien, lisait la Bible chère à sa mère puritaine, ainsi que j'aurai l'occasion d'en reparler, Asimov laissa la Torah en toile de fond, et n'eut curieusement sa pleine révélation intérieure qu'en lisant l'Anglais Edward Gibbon et son Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain (1776-1788). Il l'a prise comme base de son cycle Foundation, essai de mythologie futuriste créant un empire galactique qui sera repris par George Lucas dans Star Wars. À la fin de sa vie, Asimov établit un lien cohérent entre nombre de ses romans, afin de brosser le tableau grandiose de l'humanité à venir.

Le lien avec l'idée de Teilhard de Chardin selon laquelle la civilisation humaine sera placée dans le Corps mystique du Christ est troublante, si l'on fait abstraction de différences fondamentales. En effet, Teilhard l'entendait comme un dégagement complet de la matière, et la transformation, sous un mode encore inconnu, de l'humanité et de ses peuples, de ses traditions, de ses cités. Tout serait spiritualisé.

Pour Asimov, la technique ne sortirait jamais de la matière, mais s'accroîtrait en force, et permettrait à l'homme de prendre des pouvoirs divins. En insistant sur la technique plus encore que ne le faisait Teilhard (qui, certes, pensait aussi qu'elle spiritualisait la matière), Asimov forgeait l'image d'un futur dans lequel des hommes seraient assimilés à des dieux grâce à une technologie encore inconnue, fondée sur l'extrême miniaturisation. Assemblés en une confrérie lumineuse et secrète, ils pourraient guider l'humanité en déclin vers le salut et le renouveau.

Ils surgissaient, dans la barbarie universelle, sous forme d'hologrammes scintillants, et prophétisaient - faisant croire à des anges à la mode antique, à des hommes divinisés et revenant pour conduire les peuples.

Mieux encore, les hommes de sa Fondation développaient des facultés parapsychiques, et se mouvaient dans la noosphère de Teilhard de Chardin avec dextérité et souplesse, devenant télépathes et affrontant - en asimov.jpgsilence, en cachette, et à distance - des monstres empêchant l'humanité d'évoluer. Ils devenaient pareils à des anges tout en gardant une enveloppe corporelle - d'ailleurs ordinaire, celle de paysans sur une planète agricole. Ils étaient comme les saints moines de l'Église médiévale, mais dans le futur, et plus adroits encore dans les techniques spirituelles.

Ils forgeaient également des robots dépositaires de la sagesse ancestrale - un peu comme les bibliothèques du Vatican ont conservé la sagesse antique.

Tout néanmoins était laissé, en dernière instance, à la liberté humaine, à son libre-arbitre, comme chez les Jésuites. Par là, l'esprit de l'univers - qu'Asimov, étant athée, ne nomme pas - agissait.

Il ne le nomme pas, mais, dans une nouvelle qu'il disait sa préférée (parmi celles qu'il avait écrites), intitulée The Last Question, il révèle que, pour lui, lorsque l'univers, après que l'homme aura beaucoup évolué et s'étant spiritualisé par le biais d'un grand ordinateur aura atteint sa fin, il pourra renaître!

La question dont il s'agit est celle du principe créateur: comment fonder un univers nouveau? Il faut attendre que tout ait été réduit à l'état d'énergie. Asimov ne décrit pas le monde d'après, ni la portée sur lui de ce qui a été fait avant, s'il en est une. Il est plus pessimiste que Teilhard de Chardin. Mais, avec moins de spiritualisme, et avec une forte tendance - typiquement américaine - à matérialiser l'action de son histoire future (et donc à matérialiser le merveilleux), Asimov avait bien avec Teilhard un lien fort.

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28/07/2017

Teilhard de Chardin et le défi de l'universel (24)

globe-africa.jpgLa dernière fois, j'ai donné un exemple de la démarche de Teilhard de Chardin, pour montrer de quelle façon il parvenait à lier l'évolution minérale à l'évolution humaine. Or, j'ai prétendu que c'était profondément européen. Pourquoi?

Rudolf Steiner disait avec raison que l'Europe se caractérisait par une tendance à se centrer sur la sphère émotionnelle. Elle privilégie le vague des sentiments, et cela se perçoit chez ses poètes. En Amérique, on aime s'appuyer sur des vérités morales claires, ce qui explique l'attrait ressenti pour la Bible.

Teilhard, en ressentant en soi ce qu'il appelait la granitisation des continents, et en voyant son lien profond avec la formation des idées, était européen, mais si génial qu'il touchait à l'Amérique, et pouvait y être mieux accepté qu'en Europe. De fait, celui qui s'observe pensant sait que les choses sont bien ainsi: il y a comme une nappe diffuse traversée de pressentiments, mais sans directions nettes, et soudain, des idées se forment, des nœuds s'établissent, des rapports se font jour - comme naissent les continents dans un ensemble aqueux primitif. Or, dans son évolution, tout l'être humain semble s'être élevé des sentiments vagues aux pensées nettes; cela a donc bien un lien avec la granitisation des continents.

Soit dit en passant, Teilhard n'en percevait pas le danger: les idées trop claires étouffent les mystères, disait Bossuet. La granitisation tue, aussi. La vie a besoin de vague, d'incertitude, d'irrigations apparemment chaotiques. Aller trop vite vers la pensée claire fait rater des choses essentielles.

Mais Teilhard percevait la tendance malheureuse aux idées simplistes - et donc un excès de célérité dans leur formation - notamment dans le marxisme, qui concluait trop vite, des données de l'Évolution, au matérialisme historique. Il fallait se montrer plus subtil, plus souple, et vivre intérieurement avec l'esprit du monde, pour en saisir l'essence. Il admettait que l'imagination bien conduite pourrait pénétrer les mystères de l'évolution psychique qui selon lui avait présidé à l'élaboration des formes. Mais il ne s'y risquait guère. Il eût fallu, pour cela, s'adonner à une mythologie à la mode d'Ovide! Et on l'eût traité de rêveur.

Dan Simmons, nous l'avons dit, se moquait de son optimisme, ne comprenant pas comment, à partir du sentiment intime, on pouvait établir des lignes cosmiques d'Évolution. Toutefois, parce qu'il en saisissait le mécanisme, il ne rejetait pas par principe ces lignes. D'instinct, le biblisme lui faisait accepter qu'on les traçât - ce qu'on n'accepte pas en Europe.

Teilhard, à sa manière, dépasse la tendance de l'Europe pour s'unir à celle de l'Amérique, et se faire vraiment universel. De l'Auvergne, il va en Chine, en Afrique du Sud - et meurt à New York en passant par Paris.

Le lien entre l'Europe et l'Amérique, il le voit dans ce qui reste de l'Angleterre chrétienne à New York - dans le Noël américain, qui, quoique chargé de commerce, est frais, plaisant, féerique. L'Enfant Jésus est aussi né à miraculeuse-konrad-witz.jpgNew York! Le peintre flamand Konrad Witz crée l'image de Jésus marchant sur les eaux du lac Léman; mais Teilhard voit Jésus naître en Amérique aussi bien qu'en Judée, y demeurer sous la protection de saint Nicolas, et le Christ s'y incarner!

Le principe de Réflexion est réellement planétaire, puisqu'il cristallise jusqu'en Amérique l'idée de la Nativité.

Le jour de sa mort, c'était Pâques. Le matin, il était allé prier dans la cathédrale Saint-Patrice, où sont des anges à la mode médiévale: idées pures, mais vivantes, principes circulant dans l'univers, ils promettaient aussi, ce jour-là, la résurrection du monde, la transfiguration de New York, sa spiritualisation dans la cité sainte!

De la ville sublimée dans son essence, Teilhard voyait l'image dans le Corps mystique du Christ - comme il appelle, dans Le Milieu divin, l'avenir dégagé de la matière. Les tours y étaient devenues de marbre, de pierres précieuses et d'or, les rues étaient pavées de lumière - et les voitures étaient des carrosses enchantés!

Teilhard n'a pas présenté ces visions - que peut-être il n'a pas eues. Elles ne sont guère reflétées que dans la science-fiction - par exemple celle d'Isaac Asimov, New-Yorkais majeur. Il avait avec Teilhard plus d'un point commun, au-delà des apparences, et j'en reparlerai, une autre fois.

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26/07/2017

Teilhard de Chardin et la tradition américaine (23)

Portraits of Rudolf Steiner 0017.jpgSi en Europe on aime bien essayer d'ignorer, en faisant comme si leurs idées étaient évidemment fausses, des penseurs tels que Pierre Teilhard de Chardin et Rudolf Steiner, en Amérique, on a plus de franchise, en n'hésitant pas à citer même des philosophes dont on désapprouve les fondamentaux, et il est caractéristique que ce soit aux États-Unis qu'ait été écrite une thèse critique sur les ouvrages de Steiner et que Dan Simmons ait explicitement cité Teilhard de Chardin quand il a voulu se gausser de ses idées.

Cela indique un lien, aussi, entre Teilhard et l'Amérique qui était assez aigu pour que Simmons se sentît obligé de le citer, lorsqu'il entendit le combattre. En France, on peut rester plus aisément dans une bulle littéraire qui ne le citera jamais, tournant en rond dans l'espèce de classicisme existentialiste qui s'est imposé dans l'Université.

D'où vient ce succès de Teilhard auprès des Américains? Que nous dit-il sur lui-même, mais aussi sur l'Amérique?

J'ai déjà montré que l'esprit américain mettait en relation de façon quasi spontanée le monde extérieur avec le tableau moral tel que le représente la Bible, et dont il fait une donnée objective. Le lien avec Teilhard devient évident.

Pour lui, l'Évolution était en relation intime avec une vision dynamique du Christ et de son action. Alors qu'en France on rejetait son idée que les deux pussent être en relation, les chrétiens eux-mêmes voulant garder une image pure de leur système moral, voulant la conserver dans une sorte de bulle statique et dégagée du réel, en Amérique, que le tableau du monde ait pour fondement des principes moraux, que l'Entropie même fût moralement teintée, et la Complexification regardée comme son égal; que la Réflexion fût perçue comme un principe cosmique, et non seulement humain, ne choquait pas outre mesure la Science, car la Bible au fond en fait partie, on étudie la Théologie aussi bien que la Philosophie et la Physique, et on a, d'instinct, dans Lettre_à_S_M_le_[...]Rendu_Louis_bpt6k54032937.JPEGl'âme le tableau général des sciences que le Savoisien Louis Rendu faisait commencer, en bas, avec la physique, et faisait finir, en haut, avec la sagesse des anges - à la différence près que, en Amérique, cette dernière s'appuie sur la Bible et les commentaires qu'on peut en faire, pour l'essentiel: il n'y a guère de recherche des anges dans la nature.

Mais on comprend que la démarche soit possible, et Teilhard, quoique combattu en principe, est accepté comme une possibilité. On le voit, plus ou moins consciemment, comme imitant les prophètes de la Bible, qui croyaient voir Dieu dans l'eau qui circule, ainsi que le disaient les Psaumes. Et on se dit que c'est son droit, même si, au fond, on n'agréera pas ses prétendues découvertes, puisqu'elles ne sont pas confirmées par le livre saint.

Cela permet, à l'inverse, de saisir ce que Teilhard avait de profondément européen. Puisant au fond de lui-même, il croit voir se développer la biosphère, la noosphère, et pressentir le Christ. Il a le sentiment intime de l'Évolution, comme si elle était gravée dans son être. Il étudie la paléontologie, découvre les traces des hommes anciens, et arrache de ses profondeurs le tableau grandiose de l'évolution de l'âme même.

Prenons un exemple précis. Dans un coup de génie qu'on n'admirera jamais assez, Teilhard saisit que l'évolution des continents a un rapport étroit avec l'apparition de la conscience chez l'homme. Il présente le psychisme lié à l'eau comme vague, non conscient de lui-même. En se formant dans la masse aqueuse primitive, le continent dévoile la même évolution que le corps humain, et en même temps que l'âme humaine. Du vague des sentiments, sort soudain l'idée claire! Et elle est liée à l'ossification de l'homme, à l'apparition en son sein globalement aqueux de pièces minérales, essentiellement calcaires.

Ô dieux! qui saura jamais mesurer l'éclat d'une telle idée? La dureté du crâne rond, que Goethe faisait l'évolution d'une vertèbre supérieure chez un être ancestral apparenté au serpent, est bien le moyen trouvé par la nature pour y développer un cerveau et, en son sein, des pensées claires. Mais la Bible ne dit rien de tel, et Teilhard, tout en se sentant bien accueilli en Amérique, se plaignait de la naïveté de son clergé.

C'est que, comme Goethe, mais sans le vouloir ni vraiment le savoir, il était un poète. C'est par là qu'il était profondément européen. J'y reviendrai.

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20/07/2017

Teilhard de Chardin, chantre de l'Ultraphysique (22)

dali.jpgPierre Teilhard de Chardin était jésuite mais il plaçait le Christ non dans une métaphysique abstraite, mais au sommet et au bout de l'Évolution, dans une forme d'ultraphysique. L'idée heurtait au fond la sensibilité tant des matérialistes que des spiritualistes.

Il en voulait en particulier à ceux qu'il appelait les littéraires, et qui s'appuyaient sur des concepts planant dans le vague, postulés mais non vérifiés, prétendûment rationnels et en réalité fantasmés. Les chrétiens et les philosophes le rejetaient avec une égale force. Lui leur reprochait de détacher l'homme de l'univers, de le placer dans une bulle.

Il voyait l'esprit humain comme le reflet d'une force cosmique!

Il avait raison.

Mais quel lien, du coup, pourrait-il être établi entre sa pensée et la tradition américaine, où il ne s'est pas senti mal?

Je me souviens avoir lu un ouvrage de l'écrivain américain de science-fiction Dan Simmons appelé Hyperion, paru en 1991, et célèbre. Il y évoque la figure de Teilhard de Chardin, et affirme que, dans le futur, il aura été canonisé. Il le nomme saint Teilhard - faisant sans doute l'erreur d'avoir pris son patronyme pour son prénom, et confondant son titre de noblesse, qu'il tenait d'une lignée maternelle, avec son patronyme. Erreur commune, malgré la similarité du nom de Valéry Giscard d'Estaing, d'ailleurs lui aussi auvergnat.

Simmons est en réalité ironique, et si cela lui a permis d'avoir beaucoup de succès parce que cela l'a conduit à poser des problèmes d'ordre philosophique qui plaisent au public instruit, il n'a jamais eu, de mon point de vue, la force d'un Donaldson, auteur aussi de romans de science-fiction moins connus, rassemblés dans une Gap Series. C'est moins brillant, sur le plan intellectuel, mais c'est plus haletant et grandiose.

Cela dit Simmons crée des figures originales, étranges, profondes, il a du talent. Dans la nouvelle évoquant Teilhard, il fait accomplir, par des jésuites du futur, des missions de conversion de peuples extraterrestres, et hyp.jpgl'un d'eux est pris au piège de sa propre théologie, parce qu'il est crucifié et qu'on place sur lui un organisme en forme de croix qui le reconstruit au fur et à mesure qu'il le brûle, aussi bizarre que cela paraisse. Il vit un enfer perpétuel!

Cependant Simmons cite Teilhard comme étant celui qui a béni l'Évolution par la formule: en haut et en avant, et il le cite en français dans le texte, signe que la formule a fait mouche, et qu'on a saisi que l'Évolution avait pour Teilhard une valeur qualitative, et non de simple succession mécanique.

Depuis, du reste, comme une réaction malheureuse à sa pensée, on s'emploie à montrer que l'évolution effective n'est pas qualitative, et, s'appuyant sur la littérature, l'Existentialisme, le Théâtre de l'Absurde et toute cette sorte de fatras, on gémit sur la méchanceté humaine et sur la bonté des animaux, d'une manière assez ridicule et invraisemblable. C'est une sorte de jeu: il fallait montrer qu'on avait une pensée originale, parce que s'opposant à la tradition, notamment religieuse. On n'a d'ailleurs pas vu qu'on n'a fait que reprendre mécaniquement, ce faisant, la pensée des anciens païens, la pensée classique qui a donné naissance à la tragédie, chez les Grecs.

Simmons au fond se moque de Teilhard avec dans l'âme l'omnipotence du spectre de l'ancienne Grèce, qui ironisait sur les prétentions de l'être humain à évoluer vers l'infini. Mais c'est le signe typique qu'il a saisi que Teilhard était une figure incontournable: en vrai Américain, il dit les choses, cite le nom et la devise du jésuite auvergnat, ne cherche pas à les cacher. Or, en France, on joue sur la dissimulation, parce qu'on ne veut pas que naissent des débats, mais que les vérités énoncées semblent être des évidences: non, l'Évolution n'a pas de caractère qualitatif, et il est évident que les animaux sont déjà de vrais socialistes, que seuls les humains sont de méchants individualistes! Il n'y a qu'à voir la fidélité des chiens, et de quelle manière les gorilles apprennent gentiment à faire du vélo.

Je continuerai cette réflexion une fois prochaine.

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18/07/2017

Pierre Teilhard de Chardin en Amérique (21)

pierre-teilhard-chardin-grandes-etapes-64e91b7e-a109-4a42-b808-46439a487f06.jpegDans une vieille maison traînait un carton de livres. Mon père devait la vider, étant dans le bâtiment. Certains m'intéressaient, et il me les a donnés. J'en ai lu un sur Alain Robbe-Grillet, un autre de Pierre Albouy sur la mythologie dans la littérature française, mais il y en avait surtout un sur Pierre Teilhard de Chardin, de Claude Cuénot, publié en 1958, juste après la mort du célèbre jésuite.

Or, en lisant les pages sur le séjour américain de Teilhard, j'eus la sympathique surprise de voir évoqués les lieux que je venais de voir à New York. J'ai lu les pages concernées peu de temps être rentré de voyage.

Il faut savoir que l'auteur du Phénomène humain fut quasiment exilé, à la fin de sa vie, aux États-Unis: ses supérieurs lui avaient ordonné de s'y rendre - et ils lui interdisaient de rentrer à Paris, où ses conférences et ses écrits, qui circulaient sous le manteau, faisaient trop de vagues. Il en éprouvait un profond chagrin, mais tenait à rester fidèle à l'Église.

Il était du reste bien accueilli en Amérique, d'où lui étaient venus nombre de subsides pour l'aider dans ses projet de fouilles, tant en Chine qu'en Afrique du Sud.

Et il aimait New York, où il a logé dans un hôtel pour jésuites, que je n'ai pas remarqué. Il était souvent invité au Musée d'Histoire naturelle - que j'ai eu le plaisir de visiter -, pour converser avec ses administrateurs. Il ne sortait guère pour s'amuser, mais un jour, on l'emmena à Broadway, et, loin de s'offusquer de la manie américaine des images colorées, il les trouva charmantes et naïves, comme reflétant le dynamisme évolutif du peuple américain.

Il a aussi fait l'éloge du Christmas, avec Santa Claus, n'émettant que les réserves d'usage sur l'excès de commercialisation de la fête. Il a déclaré que l'esprit de merveilleux chri.jpgavec lequel à New York on fêtait Noël était meilleur et plus chaleureux que celui de France.

Il était sensible au merveilleux local. Inconsciemment, a-t-il considéré qu'il représentait au sentiment la vie morale de l'univers, qu'en France on ne voulait pas voir, notamment dans les milieux littéraires? Teilhard n'était pas passionné d'art, mais il l'aimait, et estimait qu'il reflétait la beauté cosmique, c'est à dire l'effet de l'amour universel du Christ.

Il est mort à New York, le jour de Pâques de l'année 1955, après avoir assisté à une messe dans la cathédrale Saint-Patrice - dont j'ai déjà parlé. Ensuite il s'est rendu chez des amis, puis a eu une attaque cardiaque.

Peu de temps après, son chef-d'œuvre, Le Phénomène humain, était publié à Paris. En effet, il lui était interdit de donner l'accord de cette publication de son vivant; mais cela n'allait pas au-delà.

Il souffrait d'être réduit au silence. Il demandait à ses amis de prier pour qu'il ne meure pas aigri... Un refus clair qu'il participe à Paris à un colloque à la Sorbonne n'a pas laissé de l'atteindre durement. Si en public il semblait jovial et enfantin, ses proches décelaient dans ses yeux une immense tristesse. Il en arrivait à douter que l'Église pût être le réceptacle des idées nouvelles, de la manière nouvelle dont le Christ se manifestait, selon lui!

J'en parlerai une autre fois.

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16/07/2017

Charles Duits à New York (20)

superJumbo.jpgQue le dégoût cosmique de Howard Philips Lovecraft pour New York ne fût pas dû essentiellement à son racisme, ainsi que l'a prétendu Michel Houellebecq, j'en veux pour preuve des images proches des siennes, par un auteur avec lequel on l'a souvent comparé pour la richesse de son inspiration et sa tendance à la mythologie: Charles Duits (1925-1991) - que je ne me lasse pas d'admirer.

Il a narré ses souvenirs de New York dans son livre André Breton a-t-il dit passe, où il raconte plus généralement sa rencontre avec André Breton, alors que celui-ci était réfugié dans la cité américaine. C'était en 1942, et Duits était aussi réfugié, son père étant juif. Il avait passé son enfance à Paris.

Sa mère était américaine et puritaine, de la même communauté que Lovecraft. Les points communs commencent là. Dans ses souvenirs de New York, Duits parle aussi d'une ville infernale, mais sans jamais faire allusion aux ethnies minoritaires, car il avait le racisme en horreur.

Il regardait la cité comme étant sans beauté, et le soleil lui apparaissait comme une grosse pêche à demi cachée par la grappe de raisins noirs que formait à l'horizon la pesante fumée des usines. La haine de Duits pour le modernisme le rapproche plus sûrement de Lovecraft qu'un racisme qu'il ne partageait pas, et sa tendance imaginative bondissait en lui comme une réaction aux interdits prononcés par sa mère. Elle prenait la forme du 19429756_313644299093446_5758650434255466686_n.jpgSurréalisme, plus que du Roman gothique qu'affectionnait le créateur du Mythe de Cthulhu; mais le résultat était proche.

Son rejet des machines, notamment de l'automobile, à la forme à ses yeux horrible, nous rappelle l'assimilation, par Lovecraft, du train souterrain de New York à un monstre innommable de l'Antarctique, dans At The Mountains of Madness.

Et des figures mythologiques peuvent surgir au fond d'une rue, quand, dans l'obscurité des venelles, l'ordure, aux cheveux phosphorescents, présentait son ventre, comme une vieille prostituée. Ici, ce n'est pas le spectacle d'hommes entassés dans des immeubles, qui suscite en l'écrivain une figure maléfique, mais simplement l'ordure en tas inanimés: il y reconnaît une créature abominable. Il la dote d'une âme, d'une personnalité. Or, New York, certes, n'est pas une ville propre. Tout entière vouée à son activité économique, elle en laisse volontiers les déchets traîner sans s'occuper de ce qu'ils deviennent. Cela s'est arrangé, depuis trente ou quarante ans, sous la férule de maires énergiques. bacch.jpgMais l'impression demeure d'un fouillis bouillonnant - d'un foisonnement où le chaos se mêle constamment à l'ordre.

Duits vise explicitement le démon du commerce, quand il blâme les couleurs nauséabondes des panneaux publicitaires. Il appelle cette profusion une Bacchante, personnifiant aussi l'ensemble lumineux des enseignes - et l'assimilant au paganisme déluré. L'esprit est bien le même que chez Lovecraft, encore.

Les visages grimaçants et hurlants ne sont pas, chez Duits, ceux des étrangers, mais ceux des locaux qui reconnaissent en lui un étranger: des groupes hilares le montrent du doigt, et la haine siffle sur lui ses injures. Il hait aussi l'instinct de groupe, mais, cette fois, il l'assimile à celui des Américains ordinaires, tel qu'il peut s'exercer contre un Français de cœur.

Cependant, il reconnaît que ses impressions étaient largement dues à son puritanisme spontané, celui de sa mère transmis en lui, bien qu'en théorie il le combattît pour se rattacher à la France. En un sens, il est plus lucide que Lovecraft.

Il est certes étrange que Pierre Teilhard de Chardin n'ait pas eu les mêmes sentiments, face à la trépidation de la vie de New York: ce catholique, peut-être accoutumé aux manifestations de l'art baroque, était, lui, plutôt charmé par les enseignes lumineuses de Broadway. C'est ce que nous verrons une fois prochaine.

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10/07/2017

H.P. Lovecraft à Brooklyn (19)

Durant mon séjour à New York, j'étais obsédé par Brooklyn, où avait vécu Howard P. Lovecraft. Isaac Asimov aussi y avait été élevé et, allant au bout debb3.jpg l'île de Manhattan, tout en bas, au bord de la mer, voyant au loin la statue de la Liberté, à gauche le pont de Brooklyn, je fus pris d'une irrésistible envie de m'y rendre. Mais ce ne fut pas possible; je n'en eus pas le temps. Je me contentai d'admirer le pont de loin, me remémorant tous les films où on roulait dessus, comme The Godfather.

On sait que Lovecraft a d'abord aimé les tours de New York, les comparant à celles d'une cité des Mille et une Nuits, et qu'il a fini par détester la ville, notamment parce qu'elle entretenait une fâcheuse promiscuité avec les ethnies non aryennes. On ne peut pas cacher ce fait: sa femme l'a raconté. Comme elle était juive, il lui avait demandé d'arrêter de fréquenter des Juifs.

Dans sa correspondance, même, il a peint les gens s'entassant dans des tours insalubres comme une masse informe, débordant de ses membres immondes de ces bâtiments infâmes, et on ne peut pas douter que cela a nourri son inspiration. Cela renvoyait à ses monstres, ainsi dévoilés comme entités collectives d'ethnies minoritaires. Il donnait une conscience à ces monstres parce qu'au fond il attribuait une âme collective aux groupes. h-p-lovecraft.jpgC'est minimisé, parce qu'on fait croire qu'il était matérialiste en tout. En réalité, il était ambigu.

Il admettait l'hypothèse d'entités cachées, faites d'énergie consciente, agissant sur l'inconscient humain, et se révélant dans les rêves. Or, l'inconscient humain contient bien aussi l'esprit de groupe, selon les psychanalystes mêmes. Et le fait est que Lovecraft était très individualiste, qu'il croyait aux forces de la raison, telles que les avaient développées, pensait-il, les Occidentaux, les Européens - notamment les Romains, mais aussi les Anglais, les Français, les Allemands. Donc les instincts collectifs étaient méprisables, et renvoyaient à des entités antipathiques.

Lovecraft généralisait stupidement, et conservait d'inanes préjugés, nourris de ses peurs. C'est sans doute parce qu'il avait peur du mal qui était en lui, de ses propres pulsions, qu'il haïssait les autres. L'esprit communautaire des Puritains, dont il était issu, peut lui aussi être contraignant. Mais il se reflétait dans un mode de vie que Lovecraft approuvait, et qui n'était pas celui des grandes cités.

Dans la ville de notre temps, les vies privées, à travers les cloisons des appartements, se dévoilent; on entend les choses, elles tendent à se manifester sur la place publique. Le mal, jadis caché dans les châteaux, se fait plus sensible. C'est bien cela dont Dashiell Hammett fit le tableau.

Au fond des meurtres, des viols, des souffrances infligées à autrui, il y a une force qui envahit, assombrit, noie la raison, et elle est parfois évoquée comme ayant dirigé les criminels malgré eux. Elle apparaît comme supérieure, impossible à repousser, comme si le monde lumineux, normal, légal, moral, de l'être humain, n'était qu'une bulle de lumière perdue entre l'infini hideux d'en bas et l'infini effrayant d'en haut – et toute prête, dans sa fragilité, à éclater!

Les forces de l'Entropie sont implacables, celles de la Complexification sont éphémères: tel est le dogme du matérialisme que Lovecraft partageait, indépendamment de ses visions du monde de dessous - posées, dans ses lettres, comme hypothèses plus ou moins plausibles.

Or il y a une forme de dérision à confronter le monde imité des Romains, tel qu'il a été bâti à Washington, et l'immensité sauvage de l'Amérique, la trépidation du commerce new-yorkais, l'affranchissement des instincts alien-wallpaper-15.jpgque permet la technique moderne, l'embrasement des passions que provoque la profusion! L'appétit obscur de l'homme se libère et son insatiable estomac dévore le monde, comme si un être vivait dans son ventre qui allait en sortir par révélation - pareil à l'ignoble monstre du film Alien!

Il ne faut pas se focaliser sur le racisme de Lovecraft, car son sentiment allait au-delà. Gérard Klein, dans un bel article, a un jour montré que ses Grands Anciens avaient un rapport avec le capitalisme, triomphant en Amérique. C'est une profonde vérité.

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04/07/2017

De Dashiell Hammet à David Lynch (17)

david_lynch1-620x446.pngÉvoquant The Glass Key, de Dashiell Hammett, j'ai raconté avoir été frappé par l'intrusion, dans un récit au point de vue purement externe, de récits de rêve qui soudain ouvraient un gouffre et dévoilaient un pan d'un monde caché, fondamental, ayant la force morale de la Bible, comme le noyau absolu du réel.

Or, le lien avec les films de David Lynch peut paraître assez évident. Ils se situent, certes, dans le monde sinistre de The Glass Key, avec ses meurtriers, ses malfrats, ses coups de poing, ses déviations sexuelles. À cet égard, ils ont un rapport avec les films de gangsters de Martin Scorsese. Mais, à la différence de ceux-ci, et conformément à une tendance existant chez Hammett, ils débouchent constamment sur un monde autre, entrevu par des visions et des songes. On se souvient des rêves des personnages de la série Twin Peaks. Il semble que, comme Ned Beaumont, David Lynch, sans être particulièrement religieux, soit too much of a gambler not to be affected by a lot of things!

Ce qui lui vient de l'intérieur est accueilli par lui comme ce qui vient de l'extérieur, avec la même impartialité. Au réel extérieur se superposent, dans ses films, des fantasmes organisés, qui volontiers se confondent avec les expériences physiques, mais se soumettent en réalité aux mêmes lois fatales. Que ce soit dans leur vie éveillée ou dans leurs rêves, le héros de Lost Highway et l'héroïne de Mulholland Drive sont rattrapés par la puissance maxresdefault.jpginéluctable des entités morales en présence. Ils ont beau se créer une seconde vie plus heureuse que l'autre, la première s'impose à eux selon une loi venue d'en haut, émanant d'un noyau rayonnant, d'une strate du réel tissée de fils indestructibles.

Lynch retrouve ainsi l'essence de la tragédie. D'ailleurs, dans le second monde fantasmé, ce que Lynch appelle des abstractions manifeste clairement des êtres spirituels, qui traversent la vie des personnages, et révèlent les puissances qui les ont étreints même dans le réel ordinaire. Le monde se fait mythologique. Il accomplit la Destinée, néanmoins issue des dettes des êtres humains à leurs semblables. La philosophie, surtout dans les derniers films, est marquée par le bouddhisme ou l'hindouisme.

D'ailleurs, à la différence de Ned Beaumont, David Lynch avoue ne pas être totalement agnostique. Il ne dit pas ne croire en rien. Peut-être l'a-t-il fait dans sa jeunesse, mais lui aussi, comme S.R. Donaldson, vient après Dashiell Hammett - et confesse le mythologique.

Il confesse même, peut-être, ce que j'appellerai le biblisme. Dans son livre Catching the Bigh Fish, qui est assez beau, il avoue avoir un jour cat.jpgsuivi une inspiration après avoir ouvert la Bible au hasard, comme on le faisait dans l'Amérique protestante ancienne. Mieux encore, il dit qu'à ses yeux les religions sont respectables parce qu'elles tentent de saisir la vérité de l'âme et du monde, quoiqu'elles en aient perdu la clef. Enfin il a défini l'idée géniale comme le fragment d'un monde autre, enfoui, insaisissable, et qui ne vient justement que par morceaux, et qui pour cette raison fait peur, l'ensemble étant lumineux, doux, chaud, plein d'amour...

Il s'agit d'approches plus intimes que lorsque l'intellect aborde froidement la Bible. Mais la chose remarquable est que Lynch ait pu, à travers l'image, purement extérieure, peindre le monde intérieur, représenter de façon indirecte la sphère de l'âme, des sentiments et des dieux, comme Ned Beaumont le faisait en racontant son rêve, aussi réel pour le lecteur que le récit de ses actions par le narrateur: il s'agit toujours de mots. De même, Lynch filme les fantasmes. De cette manière, la sphère émotionnelle devient objective, suite d'images - et un autre monde se dévoile.

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30/06/2017

L'évolution de S.R. Donaldson (16)

648.jpgPour moi, Stephen R. Donaldson, auteur de récits dans lesquels des Américains contemporains pénètrent dans des mondes mythologiques, est le plus grand écrivain vivant. Un jour, je lui ai écrit.

Je trouvais que dans son univers fictif et fabuleux, tel qu'il était décrit dans la série Thomas Covenant, il y avait, outre des éléments bibliques manifestes, des teintes et des formes qui, semblant émaner de la terre américaine même, rappelaient les mythologies amérindiennes. Je lui demandai, donc, s'il était possible d'imaginer que la coupure entre notre monde et l'autre s'expliquât par la rupture existant entre les Indiens et les Anglais, et qu'en réalité son héros américain contemporain se rendait dans l'imaginaire amérindien - voire le passé tel que cet imaginaire le définissait. Il a répondu que non, il n'en était rien, que son monde fictif était surtout symbolique, émanait pour ainsi dire de l'âme de ses personnages, que du reste il était lui-même resté en Inde jusqu'à ses seize ans, et que son contact avec la terre américaine n'était pas si profond.

Soit. Mais je crois que les formes mythologiques particulières - les structures de l'imaginaire, comme disait Gilbert Durand -, ne viennent pas, comme on pense, de l'hérédité physique, ou du moins que la part qui en vient est plus réduite que l'a cru C.J. Jung. Pour moi, cela vient bien plus de la langue, mais aussi du paysage qu'on a eu ou qu'on a encore sous les yeux. Lui aussi a ses formes - et une force psychique spécifique, singulière, avec ses mouvements propres, sa morale cachée propre, les crée. Les différences formelles entre les lieux se reflètent dans les différences formelles entre les langues, et les différences entre les cultures. Finalement, le paysage qui semble le plus avoir imprégné Donaldson quand il écrivait, c'est simplement celui du Nouveau-Mexique où il vivait pendant qu'il écrivait.

De même que, comme je l'ai prétendu il y a quelques articles, les tours américaines manifestent les génies du pays dont elles s'arrachent, de même les romans de Donaldson les contiennent - et cela, avec d'autant plus de force que leur action se situe bien dans le monde des génies.

A-t-il donc tendu, inconsciemment, à faire un tout des deux mondes, se rapprochant de la mythologie au sens propre pour abandonner l'allégorie? Oui; son instinct l'y a porté.

Dans son recueil de nouvelles publié en 2000, Reave The Just, il a évoqué des êtres fantastiques, de nature clairement angélique ou démoniaque, dans un passé de type européen, sans intermédiaire issu de notre époque; et dans The Last Chronicles of Thomas Covenant, il a fait commencer, en 2004, le premier tome par une longue évocation du monde ordinaire, traversé par les démons de l'autre.

Sans doute, ce ne sont que des touches, et notre monde ne fait qu'être effleuré par celui des esprits. Mais il l'est.

Sans doute, aussi, il l'est surtout par de mauvais esprits, les bons semblant plus lointains, plus évanescents. Mais le lien entre les deux sortes d'esprits n'est pas si difficile à établir. Joseph de Maistre ne faisait-il pas, mystérieusement, du diable le bourreau de Dieu?

Un autre artiste conteur d'histoires qui a un rapport avec Hammett a tendu à faire traverser notre monde d'êtres inquiétants: le célèbre David Lynch. J'en parlerai une fois prochaine.

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26/06/2017

Donaldson face à Teilhard de Chardin (15)

donaldson-1.jpgLa dernière fois, j'ai évoqué la haute et noble figure de S. R. Donaldson, auteur de romans grandioses mais méconnus dans lesquels des gens de notre monde sont plongés dans un monde parallèle imprégné de vie morale et mythologique par essence - sur le modèle, consciemment ou non, de la Bible. Deux mondes coexistent, dont l'un est substantiel, purement moral - mais réel. En cela Donaldson s'oppose à la philosophie mainstream que lui-même dit française et issue de Sartre, et qui fait du monde moral une vapeur individuelle, sans valeur objective.

Et on pourrait faire remarquer à Donaldson: pourquoi son monde moral est-il parallèle? Pourquoi, à la façon des forces morales des anciennes mythologies, ne s'exerce-t-il pas dans l'ordre naturel? Pourquoi est-il coupé du monde connu?

Ne serait-il pas plus logique de dire, comme le font les Français, que l'homme est soumis aux lois physiques jusque dans son âme, et qu'il n'y a aucune morale objective, puisque le cosmos n'en a pas non plus?

Le problème se résout si on retourne la question: le cosmos est-il réellement dénué de vie morale? Teilhard de Chardin affirmait qu'il en avait une. Sans la décrire en détails, il lui a donné trois lignes de force: Entropie, Complexification, Réflexion.

Son originalité est dès lors triple: premièrement, il fait de l'Entropie aussi une force psychique se manifestant physiquement; deuxièmement, il affirme que la loi de Complexification qui préside à l'apparition de la Vie est FTDC_563_2 in the field (1).jpgégale en puissance à l'Entropie, contrairement à ce qu'affirment le matérialisme; troisièmement, il présente la Réflexion non comme un phénomène uniquement humain, mais comme le reflet, dans l'espèce humaine, d'un principe cosmique général. Il estime en effet que l'univers a une conscience, et qu'elle est une personne.

L'existence objective de ce troisième principe justifie en réalité que la Complexification soit aussi puissante que l'Entropie, puisqu'elle équilibre les deux. Cette vision générale est tout simplement géniale, même si on mettra un certain temps à s'en rendre compte.

On pourrait peut-être créer un lien entre elle et les récits de Donaldson. Voir comment les figures fabuleuses de celui-ci obéissent en réalité à ces trois lois. Ou on pourrait créer une mythologie à partir de l'histoire, en plaçant toujours ses détails en relation avec l'une de ces trois forces. Au fond, c'est ce qu'avait ébauché Joseph de Maistre. Le romantisme l'a souvent tenté. Mais ses vues étaient souvent floues. Teilhard de Chardin est plus précis, dans la théorie même.

Il est certain, pour moi, que les forces d'Entropie, de Complexification et de Réflexion nécessiteraient, dans un récit, la représentation par des êtres surnaturels à la mode de Donaldson, plus ou moins anges et démons. Si ces forces sont psychiques et si l'univers est une personne, il faut aussi qu'il y ait des personnes non physiques agissant dans le cosmos.

À vrai dire, Teilhard de Chardin a été mieux compris en Amérique qu'en France. Il a passé les dernières années de sa vie à New York, et même les chrétiens n'admettaient pas ses vues, car ils en restaient à une sphère psychique évanescente, détachée du réel extérieur. Le fond moral cosmique présidant à l'univers et se reliant aux données physiques rappelle justement le jeu entre la science et la Bible, entre l'extérieur et l'intérieur, entre ce monde et l'autre, tel qu'on le décèle chez Donaldson.

D'un autre côté, Teilhard est resté européen en restant dans le vague et les théories. Il n'a pas donné d'exemples très concrets de l'application de ses principes.

Une rencontre entre la tradition européenne et la tradition américaine permettrait peut-être de mieux préciser les choses, sans rien perdre de la grandeur des vues.

Au reste, jusqu'à un certain point, Donaldson a bien, dans son art, évolué en ce sens. Nous le verrons une autre fois.

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22/06/2017

Stephen R. Donaldson ou le monde moral objectivé (14)

stephen-donaldson.jpgLa dernière fois, j'ai évoqué le style de l'auteur de thrillers Dashiell Hammett, dont j'ai lu un des plus célèbres romans durant mon voyage en Amérique. J'ai dit avoir été frappé par le rôle de rêves prémonitoires racontés par les personnages.

J'adore depuis plus de vingt ans un écrivain américain contemporain, Stephen R. Donaldson, l'auteur de la série Thomas l'Incrédule: ce sont des romans fantastiques, plongeant dans un monde parallèle dont la valeur est symbolique. De son propre aveu (dans une lettre qu'il m'a écrite, cet auteur me l'a dit): le pays merveilleux, plein de démons, de monstres, d'immortels, de demi-dieux, où sont placés ses personnages ordinaires (américains et contemporains), est d'abord là pour illustrer ce que ces personnages ont dans l'âme. Ils sont, en un sens, équivalents aux mondes allégoriques de la poésie ancienne, du Roman de la rose de Jean de Meung et de la Psychomachie de Prudence. On y voyait des vices et des vertus s'affronter sous forme de héros et de monstres, d'anges et de démons, d'elfes et d'orcs - pour parler comme Tolkien, dont Donaldson s'inspire beaucoup.

Or, à la lecture, j'en étais surpris, car son monde a une solidité remarquable, que n'a pas toujours l'allégorie, volontiers volatile et vague. Il a un aspect objectif et substantiel qui me laissait songeur, et offrait d'incroyables perspectives. Plusieurs personnages de notre monde s'y retrouvent, comme si la sphère morale humaine n'était pas une vapeur individuelle, une nuée émanant du sentiment personnel (comme l'affirment les agnostiques), mais une strate cachée du réel.

Le syndrome biblique n'est-il pas, là encore, présent? En Amérique, la vie morale de l'univers est regardée comme un fait objectif, une certitude. La Bible la contient, la peint. Elle est partout, fait partie de la vie sociale - et de même que les personnages de Hammett rêvaient un monde moral ressemblant à celui de la Bible, Thomas Covenant the Unbeliever se rend dans un monde similaire à celui de la Bible, en ce qu'il est mythique: on y trouve des géants, des mages, des immortels, un ange déchu, des démons qui en émanent, et un dieu créateur.

Le fond biblique de cette mythologie est même plus sensible que chez Tolkien. L'équivalent des Elfes de ce dernier est plus ambigu sur le plan moral: les Eloyims de Donaldson ont peu de sens de bien et du mal, et sont 51dt4zuJ0UL.jpgdétachés de Dieu. Ils n'ont pas le rôle d'anges que pouvaient avoir les Elfes tolkiniens - ou alors ils ont celui d'anges dévoyés, orgueilleux et égoïstes.

Ils n'en sont pas moins sublimes, et un homme fils de l'un d'entre eux et d'une mortelle est grandiose par son mélange de matérialité et de pouvoirs éblouissants, mais aussi par les fluctuations internes de sa moralité. Il est tiraillé en permanence par deux forces contraires: les hommes, dans ce monde, étant visiblement plus sensibles à la voix du dieu créateur que les Eloyims, trop liés à la Terre, ce demi-dieu hésite entre la fidélité au Créateur, à laquelle il aspire parce qu'il est le fils de sa mère, et l'orgueil instinctif, le désir de vengeance qu'il tient de sa lignée paternelle.

Une telle solidité du monde parallèle serait difficile en Europe, en particulier en France, où l'on rejette la Bible ou même l'ancienne mythologie grecque comme fondement du monde moral. Le merveilleux chrétien n'a pas plus de succès auprès des Français. La doctrine de base est que le monde moral est une émanation de l'âme individuelle, et donc qu'on y est enfermé dans ses fantasmes. Si on veut en sortir, on doit adopter les valeurs de la communauté nationale, ou au moins occidentale, et suivre le groupe dans ses choix en eux-mêmes arbitraires et capricieux, émanés d'individualités despotiques auxquelles les peuples se sont jadis soumis.

Je continuerai cette réflexion une fois prochaine.

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16/06/2017

La profondeur de Dashiell Hammett (13)

Pan-24362-b Hammett Glass Key.jpgJ'ai dit, la dernière fois, que j'avais lu, à l'occasion de mon voyage en Amérique, le roman The Glass Key, de Dashiell Hammett, et que sa façon de raconter tout extérieure m'avait impressionné, en même temps qu'elle m'avait semblé typiquement américaine. D'où vient sa force?

J'ai relevé un passage qui m'a paru incroyable, par sa portée. Une sorte de gouffre s'est ouvert sous mes pieds, lorsque j'ai lu une ligne étrange ressortissant au pari de Pascal.

Le héros, Ned Beaumont, s'avoue athée, ou agnostique, ne disposant d'aucune morale préétablie. À ce titre, il est logique de raconter son histoire sans entrer du tout dans le monde de l'âme, sans faire du tout de psychologie: d'un strict point de vue matérialiste, l'âme humaine même est un leurre, une illusion, une vapeur, et la psychologie se résout dans la physiologie. Cependant, ce n'est pas aussi simple. Le pragmatisme américain ne rejette pas la possibilité du miracle, de la providence, de la vision. Car ayant fait un rêve étrange, Ned tient à le raconter à son amie, comme s'il s'agissait d'un fait disposant d'une signification. Elle lui demande alors s'il croit aux rêves prémonitoires, et il a cette magnifique réponse: I don't believe in anything, but I'm too much of a gambler not to be affected by a lot of things.

De fait, si les pensées et les sentiments personnels sont niés par la narration même, les rêves semblent dans le roman attester d'un monde moral objectif, une sorte de monde parallèle dont dépend le monde physique: par delà l'illusion de l'ego est l'ensemble des règles morales qui fondent la destinée humaine, et qui ont une valeur absolue.

C'est là qu'on retrouve l'obsession américaine de la Bible, et celle-ci présentée comme un noyau spirituel au contenu incontournable - fondant tous les liens sociaux. Elle n'est pas citée; mais elle aussi a ses rêves prémonitoires: c'est connu.

Si le lecteur du présent blog voulait lire le roman de Hammett, je lui conseillerais de sauter ce qui suit, car je suis obligé de raconter la fin et d'expliquer le titre. L'amie de Ned raconte à son tour son rêve: une maison serp.jpgpleine de serpents contient la solution d'un mystère, et elle veut y entrer avec Ned. Mais, pour ouvrir la porte, ils n'ont qu'une clef de verre, qui se brise dans la serrure. Puis les serpents surgissent et les submergent. Le rêve s'arrête.

Or, l'amie de Ned était aimée du meilleur ami de Ned. Mais elle aime Ned. À la fin ils partent ensemble, et l'ami est laissé seul. Le rêve de la femme annonce une fin triste. L'amour est trompeur, l'amitié brisée ne se répare plus. Elle avait commencé dès l'enfance, et semblait devoir durer éternellement.

Sous les faits bruts, un sens se fait jour. Le monde parallèle, fantastique, symbolique du rêve donne à son tour la clef de la destinée humaine. Nul besoin de livrer des sentiments et des pensées: la structure morale de l'univers s'impose, créant une profondeur inouïe.

C'est celle qui manque aux romans français, qui choisissent de rester dans la nappe vague des sentiments personnels. L'ordre cosmique s'impose dans le récit de Hammett grâce à sa rigueur factuelle, supprimant le monde intermédiaire, et illusoire de l'être humain. Le matérialisme s'est lié à la foi religieuse, les faits se sont liés à la Bible. Or, cela crée une beauté forte, une puissance, une ampleur que l'on ne connaît plus en Europe, alors même que les faits semblaient lourds, pesants, d'un réalisme absolu.

La narration était too much of a gambler pour ne pas être affectée par la certitude d'un ordre moral supérieur! Celui-ci était le squelette indestructible des phénomènes.

Une lignée d'auteurs américains que j'aime m'est apparue alors comme ayant été fondée par le style de Hammett, et en particulier Stephen R. Donaldson, dont je parlerai la fois prochaine.

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14/06/2017

Le style de Dashiell Hammett (12)

34384996z.jpgAyant acheté mon billet d'avion pour l'Amérique, je me dis que je devais regarder dans ma bibliothèque, y prendre mes romans américains que je n'avais toujours pas lus, et les lire.

L'un me fit particulièrement envie, nommé The Glass Key, de Dashiell Hammett, et datant de 1930. On me l'avait donné. J'avais le pressentiment d'une écriture typiquement américaine.

On a peu le temps de lire quand on visite, et je ne l'ai fini qu'après être rentré en France.

En un sens, il est exemplaire. Tout ce qu'on reconnaît comme étant spontanément américain s'y manifeste. Le style affecte de ne parler que des actions extérieures: aucune pensée de personnage n'est donnée, ni aucun sentiment. On doit les déduire de ce qu'ils font. C'est le paroxysme de ce qu'en rhétorique on nomme le point de vue externe.

D'un point de vue technique, cela permet d'enchaîner les actions avec une force implacable, et de créer un tableau dramatique s'imposant absolument. On retrouve, dans un monde moderne, la crudité antique, y compris dans les passages violents: les coups de poing, les meurtres sont peints avec la puissance habituelle du cinéma américain, issu de cette littérature, et qui en a bénéficié. La vigueur avec laquelle les actions se succèdent impressionne et est pour beaucoup dans le succès de l'industrie hollywoodienne. Elle est d'ailleurs parfaitement adaptée à cet art de l'image, puisqu'une image ne montre pas directement, en principe, le monde de l'âme, mais seulement ses effets extérieurs. Le comic book a aussi bénéficié de cet état d'esprit. Le cinéma français à cet égard erre en restant trop littéraire: l'image, immobile, sans vie, est censée communiquer des sentiments et des pensées; mais elle ne le fait pas. C'est la principale raison pour laquelle il a besoin de subventions: accuser d'agressivité les marchands américains est un peu facile.

Les mots ont la faculté de nommer directement les sentiments: la honte, la peur, la joie désignent d'abord des expériences intérieures. Les matérialistes peuvent bien le nier, ou rappeler de façon obsessionnelle que ces sentiments se manifestent sur le visage, ou même qu'ils seraient les effets de mécanismes corporels, la réalité est que le langage nomme directement des faits de l'âme, et que vouloir supprimer ces mots de la Theglasskey1942.jpglangue, ou les réduire à des faits physiques, est une des principales sources de la décadence de l'enseignement du français, de la déréliction de la pédagogie en France.

Mais c'est aussi la source de la confusion entre la littérature et le cinéma, qui n'est pas appréhendé dans sa spécificité.

On pourrait reprocher, donc, à Hammett d'avoir supprimé de son vocabulaire les mots désignant les faits de l'âme. On pourrait le reprocher à l'Amérique en général. C'est un signe de matérialisme spontané. Mais critiquer ne sert à rien. Car d'un autre côté, comme je l'ai dit, la force d'un récit présentant seulement des faits physiques est indéniable. Et qu'on ne retrouve pas la même force dans les romans français - qui intègrent les pensées, les sentiments et les désirs des personnages - pose un problème d'ordre esthétique mais aussi sociologique. D'où vient qu'on plonge désormais dans le monde de l'âme de façon aussi volatile? Cela ne pousse-t-il pas à s'américaniser toujours davantage – ou, dans certains cas, à rejeter l'américanisme de façon maniaque, et à plonger dans ce mysticisme vague jusqu'à s'enfermer dans les religions périmées? En un certain sens, Hammett est représentatif d'un défi majeur posé à la culture française - et plus généralement européenne.

Cependant, il ne pourra être relevé que si on commence par s'imprégner totalement de la méthode de Hammett, à en prendre la mesure complète, et à en tirer le bien qui peut en être tiré. Car son roman est bon, il a de la puissance, mais aussi de la suggestivité. Je montrerai pourquoi une prochaine fois.

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16/04/2017

La Terre le corps de Jésus-Christ (Gonzague de Reynold)

gonz.jpgDans le livre d'Augustin Matter sur Gonzague de Reynold dont j'ai déjà parlé, il est rapporté une citation de l'écrivain suisse qui m'a frappé. Elle est tirée d'un texte de 1916, publié dans Le Journal de Genève et prenant la forme d'une prière à la Vierge - Notre-Dame: on se souvient que Reynold était fervent catholique. Or, d'abord nationaliste, et favorable à la France, il encouragea, avant 1914, à la guerre; mais après deux ans de combat, il eut honte, et prit conscience de la catastrophe. Influencé par Romain Rolland, il proclame son désir de paix universelle, et n'entend plus séparer les hommes et les peuples en bons et en méchants.

Il s'exclame: Je veux vous supplier pour tous les hommes, pour ceux qui luttent et qui souffrent; […] vous supplier pour tous les peuples, quel que soit leur langage, quelle que soit leur cause […]; car les hommes et les peuples, ils sont les membres rachetés de Jésus-Christ, ton fils, car la terre est le corps de Jésus-Christ (cf. Augustin Matter, Dire la Suisse, Bruxelles, Peter Lang, 2017, p. 97).

C'est assez bouleversant, car ce moment, où Reynold écrit ce texte, le fait passer du nationalisme au christianisme universel, du culte d'un peuple au culte de l'esprit de l'humanité entière - auquel est assimilée physiquement la Terre, spirituellement Jésus-Christ.

Pour les novices, je rappelle que, dans le christianisme ancien, le sang de Jésus-Christ a pénétré la terre et le corps des hommes - fait aussi de terre -, pour les imprégner de sa divinité et les racheter, les arracher au mal. Il ne s'agissait pas seulement d'une idée théorique: on l'entendait au sens littéral, le sang de ce dieu fait homme ayant ce pouvoir, contenant cette invisible vertu.

En adhérant pleinement, ouvertement, définitivement à ce mythe, Gonzague de Reynold réapprenait à dépasser le culte de la nation, ou, comme il disait, de la race - laquelle il n'entendait pas au sens physique: et il rejeta avec énergie le rabaissement racialiste d'Adolf Hitler, la réduction de l'homme à un fait matériel, à l'hérédité physique. Mais dans le passage ci-dessus, on peut distinguer de toute façon ce qui l'opposait au néopaganisme du nationalisme ordinaire.

Les peuples demeuraient, certes, des réalités spirituelles dignes de ce nom, puisqu'ils étaient les membres du corps de Jésus-Christ; mais le tout seul était digne d'adoration.

À vrai dire, Reynold ne relativisa pas autant la valeur des nations que beaucoup de prêtres catholiques - tel le Savoyard Louis Rendu, qui voulait qu'on respectât les peuples, mais en tant qu'expressions de la diversité naturelle de l'humanité, et qui les mettait en relation avec la diversité des lieux où ils prenaient naissance: pierre-teilhard-de-chardin-4.jpgpas davantage. Mieux encore, Pierre Teilhard de Chardin ne voulait voir que le Christ, l'humanité dans son ensemble, et assimilait le nationalisme à des apories dépassées. Mais, justement, la guerre de 1914-1918 fit prendre conscience à Reynold que globalement Teilhard ou ceux qui pensaient comme lui étaient dans le vrai. Lui qui, auparavant, avait déclaré que la guerre était purificatrice, et maintenant l'assimilait simplement au mal, était lui-même purifié dans ses pensées par elle. Les êtres qui mouraient - et qui, peut-être, acquéraient, dans la lumière, une vision d'ensemble de l'humanité et de la Terre - l'inspiraient.

Ce qui est beau aussi est que cela ne soit pas une vague déclaration humaniste et universaliste, mais que l'idée s'illustre par le mythe chrétien médiéval, un merveilleux chrétien oublié mais à l'échelle du monde, un merveilleux chrétien dont le mondialisme actuel a au fond plus besoin que d'adoration rétrograde des peuples, ou que de chiffrages des affaires.

(Ajoutons que l'articulation des membres divers d'un seul corps, Reynold la voyait d'abord en Suisse, qui entretenait la paix entre les Allemands et les Gaulois, en son sein!)

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10/04/2017

L'âme de la Suisse par Gonzague de Reynold

dire.jpgProfesseur et doctorant, Augustin Matter m'a récemment envoyé le livre qu'il a tiré d'un mémoire universitaire consacré à Cités et pays suisses, le grand œuvre de Gonzague de Reynold. Il s'intitule Dire la Suisse: quête d'identité et vocation littéraire dans « Cités et pays suisses » de Gonzague de Reynold (Bruxelles, Peter Lang, 2017). J'avais lu un recueil de poésie de Reynold, et l'avais bien aimé: les éléments y étaient personnifiés d'une façon très vivante.

Ce texte savant cite de beaux passages du livre célèbre, et sans rien édulcorer essaie de restituer le projet paradoxal et grandiose de son auteur: illustrer l'âme de la Suisse. Comme le dit Augustin Matter, il ne le fait pas à partir de son imagination, mais, dans une démarche aristotélicienne et thomiste, à partir des perceptions physiques.

Toutefois, il fait à un certain moment le portrait de la Suisse comme une femme armée, et cette Valkyrie m'a plu. Il fait aussi s'affronter dans le paysage suisse les dieux grecs et les dieux scandinaves, et cela m'a rappelé La Tentation de saint Antoine de Flaubert.

L'essence de la pensée de Gonzague de Reynold est justement dans cet affrontement. La Suisse unit sans les confondre des peuples du nord et du sud. Il s'est agi de rassembler les gens qui en Europe ne voulaient pas se laisser assujettir aux monarques absolus, selon un esprit de liberté dont l'enjeu est qu'il n'a pas de langue propre, et ne semble pas s'incarner directement. Reynold essaie donc d'en saisir la substance par-delà l'apparence de diversité.

L'articulation des particularismes avec l'unité globale, l'harmonisation des différences par le fédéralisme apparaît comme le secret de la Suisse, mais aussi de l'Europe, si elle veut s'unir - et elle doit le faire. Mais cela suppose de ne pas renoncer à assumer l'héritage spirituel européen, à la fois humaniste et chrétien.

On n'est pas loin de Joseph de Maistre et de son Europe essentiellement catholique, à la différence que Reynold, quoique également catholique, veut atténuer l'opposition entre le catholicisme et le protestantisme. À ce titre, il paraît bénéficier du romantisme allemand, tel qu'il s'est exprimé à la fois dans ses tendances du Reynold.jpgnord et du sud - catholiques et luthériennes -, et y a trouvé une unité. Mais préférant la collectivité à l'individu, il avait aussi des liens avec Maurras, et aspirait à un nouveau classicisme.

Ramuz lui reprochait cette recherche obstinée de l'esprit suisse, lui qui se voulait surtout vaudois, ou au moins romand. Il constatait, pour ainsi dire, ce qui existait vraiment, au lieu de rêver un horizon incertain.

J'aime assez cette littérature suisse du vingtième siècle, qui, comme la Savoie du siècle précédent, a tâché de créer de la mythologie et de l'épopée sans rompre avec les traditions, sans sombrer dans le chaos du surréalisme. Elle est méconnue. D'un autre côté, elle manque parfois d'ardeur imaginative; c'était l'intérêt du surréalisme. Mais je pense que Reynold mérite mieux que l'oubli dans lequel on a voulu le plonger, et j'espère que l'excellent livre d'Augustin Matter, clair, judicieux, bien construit, captivant, pourra atténuer le rejet dont il fait paraît-il l'objet.

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04/04/2017

L'œil plein de squelettes de Jacques Spitz

spi.jpgPoursuivant mon exploration de la science-fiction française par amour pour l'imagination en général, j'ai lu un classique reconnu appelé L'Œil du purgatoire (1945), d'un certain Jacques Spitz (1896-1963), connu des seuls amateurs, le public n'ayant jamais adhéré à ses écrits, et l'Université ne s'intéressant pas plus que cela à la science-fiction. Mais dans le milieu spécialisé, il est considéré comme un chef-d'œuvre.

Il raconte l'histoire d'un peintre parisien qui n'aime pas beaucoup les gens et qui est infecté par un microbe quantique, si on peut dire: un vieux fou lui met sur les yeux un bacille qui se projette dans le futur. Une idée que pour ma part je trouve absurde, mais qui a l'avantage de justifier, aux yeux du scientisme à la mode, des imaginations curieuses, qui doivent plus qu'on pourrait croire au romantisme.

Car ensuite ce peintre voit les choses et surtout les gens tels qu'ils seront plus tard, d'abord vieux - puis morts, car son mal s'accroît. Il voit donc partout des squelettes, et cela rappelle le romantique savoisien Antoine Martinet (1802-1871), qui disait que pour enseigner la philosophie aux gens du monde - et leur apprendre ce que leur vanité a de dérisoire -, il faudrait qu'un mort revienne de la tombe, un squelette animé, et leur montre la vérité sur l'évolution humaine. Il pointerait du doigt ses chairs putréfiées, ses os vides, ses orbites béants, et alors on saurait quel crédit accorder aux richesses terrestres!

C'est ce qui arrive à ce peintre acariâtre, mais au lieu d'en tirer une sagesse particulière, il éprouve de la joie à contempler ce spectacle et en tire du mépris pour l'espèce humaine. La morale ne lui en paraît pas plus substantielle.

Au moment où le lecteur commençait à se lasser des évocations de squelettes marchant dans les rues de Paris, d'étranges formes blanches aperçues par le visionnaire l'intriguent. On apprendra qu'elles sont ce qui reste de chacun après sa mort, quand seul le souvenir laissé dans les âmes demeure.

Le grand coup de génie du livre surgit alors: on reconnaît les actions des êtres humains à ce qu'elles ont peint sur ces formes, à certaines dispositions extérieures. Telle pommette, par exemple, trahit une infidélité. Le corps formel garde la trace des actions.

Cependant, le récit n'en tire rien de clair. squelette.jpgCar, tout à son pessimisme, Jacques Spitz laisse le narrateur peintre à sa forme propre, qu'il voit à l'extérieur de lui et dont il prétend qu'elle demeure bloquée dans un abord vicieux et pervers, reflet de l'opinion qu'on a de sa personne.

Comme si les morts faisaient autre chose que pitié! Il y a un certain orgueil à croire que nous laisserons le souvenir d'un homme très méchant: en fait, comme disait François de Sales, un peu de terre et puis c'est tout, nous serons oubliés.

Ici le jugement social remplace le jugement des anges - la balance des âmes -, dans un élan typiquement parisien: comme le plaisir ne s'obtient, dans un milieu très socialisé, que par la bonne réputation, la société devient une sorte d'idole. On le verra avec Sartre, vingt ans plus tard, à travers son Huis Clos (1964) - enfer constitué d'âmes qui de leur vivant ne s'aimaient pas et doivent maintenant vivre ensemble.

Bref, des visions intéressantes et amusantes, une écriture serrée et soignée, mais des conceptions qui m'ont laissé plutôt sceptique, comme généralement avec la science-fiction.

07:28 Publié dans Culture, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

23/03/2017

J.R.R. Tolkien et Saxo Grammaticus

Saxo_Grammaticus_01.jpgIl y a vingt ans, j'écrivis un mémoire universitaire sur J.R.R. Tolkien appelé Visions du déclin, et à cette fin j'avais lu les travaux critiques les plus importants sur son œuvre. Celui qui m'intéressa le plus avait été écrit par T.A. Shippey. Il montrait que Tolkien s'était beaucoup appuyé sur la littérature latine médiévale, notamment lorsqu'elle avait été écrite par des Germains, et aussi, naturellement, sur la littérature anglaise et islandaise médiévale. Il citait notamment Saxo Grammaticus, auteur, au treizième siècle, d'une Gesta Danorum, chronique latine des anciens Danois qui s'appuie fréquemment sur d'anciens textes écrits en danois, aujourd'hui perdus. Saxo était prêtre chrétien, et il ne restituait qu'avec circonspection les traditions mythologiques anciennes. Mais il évoque Thor, Odin, Balder, Loki. J'ai en effet lu les neuf premiers livres de ce noble ouvrage, ceux dont on trouve facilement une traduction, et qui s'appuient justement sur d'anciens textes, poèmes ou récits.

Le latin de Saxo est assez difficile, et je n'ai pas pu aller au-delà sans traduction: la lecture était éprouvante – bien plus difficile, par exemple, que celle de Grégoire de Tours (pourtant plus ancien).

Cependant, j'ai été surpris de trouver là la probable origine de beaucoup d'éléments présents chez Tolkien, car les commentateurs n'en ont tant parlé. On citait par exemple pour Gandalf une saga islandaise dans laquelle il désignait un nain; or, il est présent aussi dans la Gesta de Saxo - où il désigne un homme. Mieux encore, le nom de Frodo s'y trouve aussi, sous la forme archaïque Frotho, et il désigne un grand roi légendaire des Danois. Enfin les temps mythiques de la Gesta s'achèvent avec un destin tragique pour toute une fratrie appartenant à la lignée royale. Or, cela rappelle éminemment le Silmarillion, qui raconte justement la fin d'une fratrie de demi-dieux, fatale conséquence d'un mauvais pacte. Tolkien avait fait, d'anciens hommes, des immortels vivant sur Terre, pensant, sans doute, que, derrière la chronique de Saxo, apparemment historique, se trouvait de la mythologie. L'écrivain danois, en effet, humanisait les dieux.

Au reste Odin y erre avec un bâton et un manteau, comme Gandalf. Il est borgne, néanmoins. Mais il instruit les hommes, leur apprend des techniques de combat en leur parlant dans leurs rêves. Il les trompe, aussi, odin.jpgcomme les dieux de l'Olympe chez Sénèque trompent les hommes, soutenant par exemple en même temps des partis opposés. La conception est assez crépusculaire. Pour cela Tolkien n'a pas suivi Saxo. Il était chrétien.

Shippey en parle peu, sans doute parce qu'il n'a pas lu Saxo. Il n'en évoque pas moins une traduction anglaise éditée à la fin du dix-neuvième siècle - assez nécessaire je pense pour appréhender le latin ardu de Saxo, même pour quelqu'un qui, comme Tolkien, connaissait bien la langue de Virgile.

Remarquons que selon le digne chroniqueur, l'Angleterre a fait partie de l'empire danois. Tolkien a pu penser que la mythologie anglaise dont il rêvait était essentiellement danoise. D'ailleurs Beowulf, le célèbre poème anglais médiéval, évoque aussi les grands personnages évoqués par Saxo.

Cela dit, Tolkien affirmait que l'important était ce que lui avait fait de ces traditions, non ce qu'il en avait tiré. On le mesure toutefois en les appréhendant, il faut l'avouer.

08:05 Publié dans Histoire, Littérature, Littérature & folklore | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook