20/07/2017

Teilhard de Chardin, chantre de l'Ultraphysique (22)

dali.jpgPierre Teilhard de Chardin était jésuite mais il plaçait le Christ non dans une métaphysique abstraite, mais au sommet et au bout de l'Évolution, dans une forme d'ultraphysique. L'idée heurtait au fond la sensibilité tant des matérialistes que des spiritualistes.

Il en voulait en particulier à ceux qu'il appelait les littéraires, et qui s'appuyaient sur des concepts planant dans le vague, postulés mais non vérifiés, prétendûment rationnels et en réalité fantasmés. Les chrétiens et les philosophes le rejetaient avec une égale force. Lui leur reprochait de détacher l'homme de l'univers, de le placer dans une bulle.

Il voyait l'esprit humain comme le reflet d'une force cosmique!

Il avait raison.

Mais quel lien, du coup, pourrait-il être établi entre sa pensée et la tradition américaine, où il ne s'est pas senti mal?

Je me souviens avoir lu un ouvrage de l'écrivain américain de science-fiction Dan Simmons appelé Hyperion, paru en 1991, et célèbre. Il y évoque la figure de Teilhard de Chardin, et affirme que, dans le futur, il aura été canonisé. Il le nomme saint Teilhard - faisant sans doute l'erreur d'avoir pris son patronyme pour son prénom, et confondant son titre de noblesse, qu'il tenait d'une lignée maternelle, avec son patronyme. Erreur commune, malgré la similarité du nom de Valéry Giscard d'Estaing, d'ailleurs lui aussi auvergnat.

Simmons est en réalité ironique, et si cela lui a permis d'avoir beaucoup de succès parce que cela l'a conduit à poser des problèmes d'ordre philosophique qui plaisent au public instruit, il n'a jamais eu, de mon point de vue, la force d'un Donaldson, auteur aussi de romans de science-fiction moins connus, rassemblés dans une Gap Series. C'est moins brillant, sur le plan intellectuel, mais c'est plus haletant et grandiose.

Cela dit Simmons crée des figures originales, étranges, profondes, il a du talent. Dans la nouvelle évoquant Teilhard, il fait accomplir, par des jésuites du futur, des missions de conversion de peuples extraterrestres, et hyp.jpgl'un d'eux est pris au piège de sa propre théologie, parce qu'il est crucifié et qu'on place sur lui un organisme en forme de croix qui le reconstruit au fur et à mesure qu'il le brûle, aussi bizarre que cela paraisse. Il vit un enfer perpétuel!

Cependant Simmons cite Teilhard comme étant celui qui a béni l'Évolution par la formule: en haut et en avant, et il le cite en français dans le texte, signe que la formule a fait mouche, et qu'on a saisi que l'Évolution avait pour Teilhard une valeur qualitative, et non de simple succession mécanique.

Depuis, du reste, comme une réaction malheureuse à sa pensée, on s'emploie à montrer que l'évolution effective n'est pas qualitative, et, s'appuyant sur la littérature, l'Existentialisme, le Théâtre de l'Absurde et toute cette sorte de fatras, on gémit sur la méchanceté humaine et sur la bonté des animaux, d'une manière assez ridicule et invraisemblable. C'est une sorte de jeu: il fallait montrer qu'on avait une pensée originale, parce que s'opposant à la tradition, notamment religieuse. On n'a d'ailleurs pas vu qu'on n'a fait que reprendre mécaniquement, ce faisant, la pensée des anciens païens, la pensée classique qui a donné naissance à la tragédie, chez les Grecs.

Simmons au fond se moque de Teilhard avec dans l'âme l'omnipotence du spectre de l'ancienne Grèce, qui ironisait sur les prétentions de l'être humain à évoluer vers l'infini. Mais c'est le signe typique qu'il a saisi que Teilhard était une figure incontournable: en vrai Américain, il dit les choses, cite le nom et la devise du jésuite auvergnat, ne cherche pas à les cacher. Or, en France, on joue sur la dissimulation, parce qu'on ne veut pas que naissent des débats, mais que les vérités énoncées semblent être des évidences: non, l'Évolution n'a pas de caractère qualitatif, et il est évident que les animaux sont déjà de vrais socialistes, que seuls les humains sont de méchants individualistes! Il n'y a qu'à voir la fidélité des chiens, et de quelle manière les gorilles apprennent gentiment à faire du vélo.

Je continuerai cette réflexion une fois prochaine.

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18/07/2017

Pierre Teilhard de Chardin en Amérique (21)

pierre-teilhard-chardin-grandes-etapes-64e91b7e-a109-4a42-b808-46439a487f06.jpegDans une vieille maison traînait un carton de livres. Mon père devait la vider, étant dans le bâtiment. Certains m'intéressaient, et il me les a donnés. J'en ai lu un sur Alain Robbe-Grillet, un autre de Pierre Albouy sur la mythologie dans la littérature française, mais il y en avait surtout un sur Pierre Teilhard de Chardin, de Claude Cuénot, publié en 1958, juste après la mort du célèbre jésuite.

Or, en lisant les pages sur le séjour américain de Teilhard, j'eus la sympathique surprise de voir évoqués les lieux que je venais de voir à New York. J'ai lu les pages concernées peu de temps être rentré de voyage.

Il faut savoir que l'auteur du Phénomène humain fut quasiment exilé, à la fin de sa vie, aux États-Unis: ses supérieurs lui avaient ordonné de s'y rendre - et ils lui interdisaient de rentrer à Paris, où ses conférences et ses écrits, qui circulaient sous le manteau, faisaient trop de vagues. Il en éprouvait un profond chagrin, mais tenait à rester fidèle à l'Église.

Il était du reste bien accueilli en Amérique, d'où lui étaient venus nombre de subsides pour l'aider dans ses projet de fouilles, tant en Chine qu'en Afrique du Sud.

Et il aimait New York, où il a logé dans un hôtel pour jésuites, que je n'ai pas remarqué. Il était souvent invité au Musée d'Histoire naturelle - que j'ai eu le plaisir de visiter -, pour converser avec ses administrateurs. Il ne sortait guère pour s'amuser, mais un jour, on l'emmena à Broadway, et, loin de s'offusquer de la manie américaine des images colorées, il les trouva charmantes et naïves, comme reflétant le dynamisme évolutif du peuple américain.

Il a aussi fait l'éloge du Christmas, avec Santa Claus, n'émettant que les réserves d'usage sur l'excès de commercialisation de la fête. Il a déclaré que l'esprit de merveilleux chri.jpgavec lequel à New York on fêtait Noël était meilleur et plus chaleureux que celui de France.

Il était sensible au merveilleux local. Inconsciemment, a-t-il considéré qu'il représentait au sentiment la vie morale de l'univers, qu'en France on ne voulait pas voir, notamment dans les milieux littéraires? Teilhard n'était pas passionné d'art, mais il l'aimait, et estimait qu'il reflétait la beauté cosmique, c'est à dire l'effet de l'amour universel du Christ.

Il est mort à New York, le jour de Pâques de l'année 1955, après avoir assisté à une messe dans la cathédrale Saint-Patrice - dont j'ai déjà parlé. Ensuite il s'est rendu chez des amis, puis a eu une attaque cardiaque.

Peu de temps après, son chef-d'œuvre, Le Phénomène humain, était publié à Paris. En effet, il lui était interdit de donner l'accord de cette publication de son vivant; mais cela n'allait pas au-delà.

Il souffrait d'être réduit au silence. Il demandait à ses amis de prier pour qu'il ne meure pas aigri... Un refus clair qu'il participe à Paris à un colloque à la Sorbonne n'a pas laissé de l'atteindre durement. Si en public il semblait jovial et enfantin, ses proches décelaient dans ses yeux une immense tristesse. Il en arrivait à douter que l'Église pût être le réceptacle des idées nouvelles, de la manière nouvelle dont le Christ se manifestait, selon lui!

J'en parlerai une autre fois.

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16/07/2017

Charles Duits à New York (20)

superJumbo.jpgQue le dégoût cosmique de Howard Philips Lovecraft pour New York ne fût pas dû essentiellement à son racisme, ainsi que l'a prétendu Michel Houellebecq, j'en veux pour preuve des images proches des siennes, par un auteur avec lequel on l'a souvent comparé pour la richesse de son inspiration et sa tendance à la mythologie: Charles Duits (1925-1991) - que je ne me lasse pas d'admirer.

Il a narré ses souvenirs de New York dans son livre André Breton a-t-il dit passe, où il raconte plus généralement sa rencontre avec André Breton, alors que celui-ci était réfugié dans la cité américaine. C'était en 1942, et Duits était aussi réfugié, son père étant juif. Il avait passé son enfance à Paris.

Sa mère était américaine et puritaine, de la même communauté que Lovecraft. Les points communs commencent là. Dans ses souvenirs de New York, Duits parle aussi d'une ville infernale, mais sans jamais faire allusion aux ethnies minoritaires, car il avait le racisme en horreur.

Il regardait la cité comme étant sans beauté, et le soleil lui apparaissait comme une grosse pêche à demi cachée par la grappe de raisins noirs que formait à l'horizon la pesante fumée des usines. La haine de Duits pour le modernisme le rapproche plus sûrement de Lovecraft qu'un racisme qu'il ne partageait pas, et sa tendance imaginative bondissait en lui comme une réaction aux interdits prononcés par sa mère. Elle prenait la forme du 19429756_313644299093446_5758650434255466686_n.jpgSurréalisme, plus que du Roman gothique qu'affectionnait le créateur du Mythe de Cthulhu; mais le résultat était proche.

Son rejet des machines, notamment de l'automobile, à la forme à ses yeux horrible, nous rappelle l'assimilation, par Lovecraft, du train souterrain de New York à un monstre innommable de l'Antarctique, dans At The Mountains of Madness.

Et des figures mythologiques peuvent surgir au fond d'une rue, quand, dans l'obscurité des venelles, l'ordure, aux cheveux phosphorescents, présentait son ventre, comme une vieille prostituée. Ici, ce n'est pas le spectacle d'hommes entassés dans des immeubles, qui suscite en l'écrivain une figure maléfique, mais simplement l'ordure en tas inanimés: il y reconnaît une créature abominable. Il la dote d'une âme, d'une personnalité. Or, New York, certes, n'est pas une ville propre. Tout entière vouée à son activité économique, elle en laisse volontiers les déchets traîner sans s'occuper de ce qu'ils deviennent. Cela s'est arrangé, depuis trente ou quarante ans, sous la férule de maires énergiques. bacch.jpgMais l'impression demeure d'un fouillis bouillonnant - d'un foisonnement où le chaos se mêle constamment à l'ordre.

Duits vise explicitement le démon du commerce, quand il blâme les couleurs nauséabondes des panneaux publicitaires. Il appelle cette profusion une Bacchante, personnifiant aussi l'ensemble lumineux des enseignes - et l'assimilant au paganisme déluré. L'esprit est bien le même que chez Lovecraft, encore.

Les visages grimaçants et hurlants ne sont pas, chez Duits, ceux des étrangers, mais ceux des locaux qui reconnaissent en lui un étranger: des groupes hilares le montrent du doigt, et la haine siffle sur lui ses injures. Il hait aussi l'instinct de groupe, mais, cette fois, il l'assimile à celui des Américains ordinaires, tel qu'il peut s'exercer contre un Français de cœur.

Cependant, il reconnaît que ses impressions étaient largement dues à son puritanisme spontané, celui de sa mère transmis en lui, bien qu'en théorie il le combattît pour se rattacher à la France. En un sens, il est plus lucide que Lovecraft.

Il est certes étrange que Pierre Teilhard de Chardin n'ait pas eu les mêmes sentiments, face à la trépidation de la vie de New York: ce catholique, peut-être accoutumé aux manifestations de l'art baroque, était, lui, plutôt charmé par les enseignes lumineuses de Broadway. C'est ce que nous verrons une fois prochaine.

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10/07/2017

H.P. Lovecraft à Brooklyn (19)

Durant mon séjour à New York, j'étais obsédé par Brooklyn, où avait vécu Howard P. Lovecraft. Isaac Asimov aussi y avait été élevé et, allant au bout debb3.jpg l'île de Manhattan, tout en bas, au bord de la mer, voyant au loin la statue de la Liberté, à gauche le pont de Brooklyn, je fus pris d'une irrésistible envie de m'y rendre. Mais ce ne fut pas possible; je n'en eus pas le temps. Je me contentai d'admirer le pont de loin, me remémorant tous les films où on roulait dessus, comme The Godfather.

On sait que Lovecraft a d'abord aimé les tours de New York, les comparant à celles d'une cité des Mille et une Nuits, et qu'il a fini par détester la ville, notamment parce qu'elle entretenait une fâcheuse promiscuité avec les ethnies non aryennes. On ne peut pas cacher ce fait: sa femme l'a raconté. Comme elle était juive, il lui avait demandé d'arrêter de fréquenter des Juifs.

Dans sa correspondance, même, il a peint les gens s'entassant dans des tours insalubres comme une masse informe, débordant de ses membres immondes de ces bâtiments infâmes, et on ne peut pas douter que cela a nourri son inspiration. Cela renvoyait à ses monstres, ainsi dévoilés comme entités collectives d'ethnies minoritaires. Il donnait une conscience à ces monstres parce qu'au fond il attribuait une âme collective aux groupes. h-p-lovecraft.jpgC'est minimisé, parce qu'on fait croire qu'il était matérialiste en tout. En réalité, il était ambigu.

Il admettait l'hypothèse d'entités cachées, faites d'énergie consciente, agissant sur l'inconscient humain, et se révélant dans les rêves. Or, l'inconscient humain contient bien aussi l'esprit de groupe, selon les psychanalystes mêmes. Et le fait est que Lovecraft était très individualiste, qu'il croyait aux forces de la raison, telles que les avaient développées, pensait-il, les Occidentaux, les Européens - notamment les Romains, mais aussi les Anglais, les Français, les Allemands. Donc les instincts collectifs étaient méprisables, et renvoyaient à des entités antipathiques.

Lovecraft généralisait stupidement, et conservait d'inanes préjugés, nourris de ses peurs. C'est sans doute parce qu'il avait peur du mal qui était en lui, de ses propres pulsions, qu'il haïssait les autres. L'esprit communautaire des Puritains, dont il était issu, peut lui aussi être contraignant. Mais il se reflétait dans un mode de vie que Lovecraft approuvait, et qui n'était pas celui des grandes cités.

Dans la ville de notre temps, les vies privées, à travers les cloisons des appartements, se dévoilent; on entend les choses, elles tendent à se manifester sur la place publique. Le mal, jadis caché dans les châteaux, se fait plus sensible. C'est bien cela dont Dashiell Hammett fit le tableau.

Au fond des meurtres, des viols, des souffrances infligées à autrui, il y a une force qui envahit, assombrit, noie la raison, et elle est parfois évoquée comme ayant dirigé les criminels malgré eux. Elle apparaît comme supérieure, impossible à repousser, comme si le monde lumineux, normal, légal, moral, de l'être humain, n'était qu'une bulle de lumière perdue entre l'infini hideux d'en bas et l'infini effrayant d'en haut – et toute prête, dans sa fragilité, à éclater!

Les forces de l'Entropie sont implacables, celles de la Complexification sont éphémères: tel est le dogme du matérialisme que Lovecraft partageait, indépendamment de ses visions du monde de dessous - posées, dans ses lettres, comme hypothèses plus ou moins plausibles.

Or il y a une forme de dérision à confronter le monde imité des Romains, tel qu'il a été bâti à Washington, et l'immensité sauvage de l'Amérique, la trépidation du commerce new-yorkais, l'affranchissement des instincts alien-wallpaper-15.jpgque permet la technique moderne, l'embrasement des passions que provoque la profusion! L'appétit obscur de l'homme se libère et son insatiable estomac dévore le monde, comme si un être vivait dans son ventre qui allait en sortir par révélation - pareil à l'ignoble monstre du film Alien!

Il ne faut pas se focaliser sur le racisme de Lovecraft, car son sentiment allait au-delà. Gérard Klein, dans un bel article, a un jour montré que ses Grands Anciens avaient un rapport avec le capitalisme, triomphant en Amérique. C'est une profonde vérité.

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04/07/2017

De Dashiell Hammet à David Lynch (17)

david_lynch1-620x446.pngÉvoquant The Glass Key, de Dashiell Hammett, j'ai raconté avoir été frappé par l'intrusion, dans un récit au point de vue purement externe, de récits de rêve qui soudain ouvraient un gouffre et dévoilaient un pan d'un monde caché, fondamental, ayant la force morale de la Bible, comme le noyau absolu du réel.

Or, le lien avec les films de David Lynch peut paraître assez évident. Ils se situent, certes, dans le monde sinistre de The Glass Key, avec ses meurtriers, ses malfrats, ses coups de poing, ses déviations sexuelles. À cet égard, ils ont un rapport avec les films de gangsters de Martin Scorsese. Mais, à la différence de ceux-ci, et conformément à une tendance existant chez Hammett, ils débouchent constamment sur un monde autre, entrevu par des visions et des songes. On se souvient des rêves des personnages de la série Twin Peaks. Il semble que, comme Ned Beaumont, David Lynch, sans être particulièrement religieux, soit too much of a gambler not to be affected by a lot of things!

Ce qui lui vient de l'intérieur est accueilli par lui comme ce qui vient de l'extérieur, avec la même impartialité. Au réel extérieur se superposent, dans ses films, des fantasmes organisés, qui volontiers se confondent avec les expériences physiques, mais se soumettent en réalité aux mêmes lois fatales. Que ce soit dans leur vie éveillée ou dans leurs rêves, le héros de Lost Highway et l'héroïne de Mulholland Drive sont rattrapés par la puissance maxresdefault.jpginéluctable des entités morales en présence. Ils ont beau se créer une seconde vie plus heureuse que l'autre, la première s'impose à eux selon une loi venue d'en haut, émanant d'un noyau rayonnant, d'une strate du réel tissée de fils indestructibles.

Lynch retrouve ainsi l'essence de la tragédie. D'ailleurs, dans le second monde fantasmé, ce que Lynch appelle des abstractions manifeste clairement des êtres spirituels, qui traversent la vie des personnages, et révèlent les puissances qui les ont étreints même dans le réel ordinaire. Le monde se fait mythologique. Il accomplit la Destinée, néanmoins issue des dettes des êtres humains à leurs semblables. La philosophie, surtout dans les derniers films, est marquée par le bouddhisme ou l'hindouisme.

D'ailleurs, à la différence de Ned Beaumont, David Lynch avoue ne pas être totalement agnostique. Il ne dit pas ne croire en rien. Peut-être l'a-t-il fait dans sa jeunesse, mais lui aussi, comme S.R. Donaldson, vient après Dashiell Hammett - et confesse le mythologique.

Il confesse même, peut-être, ce que j'appellerai le biblisme. Dans son livre Catching the Bigh Fish, qui est assez beau, il avoue avoir un jour cat.jpgsuivi une inspiration après avoir ouvert la Bible au hasard, comme on le faisait dans l'Amérique protestante ancienne. Mieux encore, il dit qu'à ses yeux les religions sont respectables parce qu'elles tentent de saisir la vérité de l'âme et du monde, quoiqu'elles en aient perdu la clef. Enfin il a défini l'idée géniale comme le fragment d'un monde autre, enfoui, insaisissable, et qui ne vient justement que par morceaux, et qui pour cette raison fait peur, l'ensemble étant lumineux, doux, chaud, plein d'amour...

Il s'agit d'approches plus intimes que lorsque l'intellect aborde froidement la Bible. Mais la chose remarquable est que Lynch ait pu, à travers l'image, purement extérieure, peindre le monde intérieur, représenter de façon indirecte la sphère de l'âme, des sentiments et des dieux, comme Ned Beaumont le faisait en racontant son rêve, aussi réel pour le lecteur que le récit de ses actions par le narrateur: il s'agit toujours de mots. De même, Lynch filme les fantasmes. De cette manière, la sphère émotionnelle devient objective, suite d'images - et un autre monde se dévoile.

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30/06/2017

L'évolution de S.R. Donaldson (16)

648.jpgPour moi, Stephen R. Donaldson, auteur de récits dans lesquels des Américains contemporains pénètrent dans des mondes mythologiques, est le plus grand écrivain vivant. Un jour, je lui ai écrit.

Je trouvais que dans son univers fictif et fabuleux, tel qu'il était décrit dans la série Thomas Covenant, il y avait, outre des éléments bibliques manifestes, des teintes et des formes qui, semblant émaner de la terre américaine même, rappelaient les mythologies amérindiennes. Je lui demandai, donc, s'il était possible d'imaginer que la coupure entre notre monde et l'autre s'expliquât par la rupture existant entre les Indiens et les Anglais, et qu'en réalité son héros américain contemporain se rendait dans l'imaginaire amérindien - voire le passé tel que cet imaginaire le définissait. Il a répondu que non, il n'en était rien, que son monde fictif était surtout symbolique, émanait pour ainsi dire de l'âme de ses personnages, que du reste il était lui-même resté en Inde jusqu'à ses seize ans, et que son contact avec la terre américaine n'était pas si profond.

Soit. Mais je crois que les formes mythologiques particulières - les structures de l'imaginaire, comme disait Gilbert Durand -, ne viennent pas, comme on pense, de l'hérédité physique, ou du moins que la part qui en vient est plus réduite que l'a cru C.J. Jung. Pour moi, cela vient bien plus de la langue, mais aussi du paysage qu'on a eu ou qu'on a encore sous les yeux. Lui aussi a ses formes - et une force psychique spécifique, singulière, avec ses mouvements propres, sa morale cachée propre, les crée. Les différences formelles entre les lieux se reflètent dans les différences formelles entre les langues, et les différences entre les cultures. Finalement, le paysage qui semble le plus avoir imprégné Donaldson quand il écrivait, c'est simplement celui du Nouveau-Mexique où il vivait pendant qu'il écrivait.

De même que, comme je l'ai prétendu il y a quelques articles, les tours américaines manifestent les génies du pays dont elles s'arrachent, de même les romans de Donaldson les contiennent - et cela, avec d'autant plus de force que leur action se situe bien dans le monde des génies.

A-t-il donc tendu, inconsciemment, à faire un tout des deux mondes, se rapprochant de la mythologie au sens propre pour abandonner l'allégorie? Oui; son instinct l'y a porté.

Dans son recueil de nouvelles publié en 2000, Reave The Just, il a évoqué des êtres fantastiques, de nature clairement angélique ou démoniaque, dans un passé de type européen, sans intermédiaire issu de notre époque; et dans The Last Chronicles of Thomas Covenant, il a fait commencer, en 2004, le premier tome par une longue évocation du monde ordinaire, traversé par les démons de l'autre.

Sans doute, ce ne sont que des touches, et notre monde ne fait qu'être effleuré par celui des esprits. Mais il l'est.

Sans doute, aussi, il l'est surtout par de mauvais esprits, les bons semblant plus lointains, plus évanescents. Mais le lien entre les deux sortes d'esprits n'est pas si difficile à établir. Joseph de Maistre ne faisait-il pas, mystérieusement, du diable le bourreau de Dieu?

Un autre artiste conteur d'histoires qui a un rapport avec Hammett a tendu à faire traverser notre monde d'êtres inquiétants: le célèbre David Lynch. J'en parlerai une fois prochaine.

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26/06/2017

Donaldson face à Teilhard de Chardin (15)

donaldson-1.jpgLa dernière fois, j'ai évoqué la haute et noble figure de S. R. Donaldson, auteur de romans grandioses mais méconnus dans lesquels des gens de notre monde sont plongés dans un monde parallèle imprégné de vie morale et mythologique par essence - sur le modèle, consciemment ou non, de la Bible. Deux mondes coexistent, dont l'un est substantiel, purement moral - mais réel. En cela Donaldson s'oppose à la philosophie mainstream que lui-même dit française et issue de Sartre, et qui fait du monde moral une vapeur individuelle, sans valeur objective.

Et on pourrait faire remarquer à Donaldson: pourquoi son monde moral est-il parallèle? Pourquoi, à la façon des forces morales des anciennes mythologies, ne s'exerce-t-il pas dans l'ordre naturel? Pourquoi est-il coupé du monde connu?

Ne serait-il pas plus logique de dire, comme le font les Français, que l'homme est soumis aux lois physiques jusque dans son âme, et qu'il n'y a aucune morale objective, puisque le cosmos n'en a pas non plus?

Le problème se résout si on retourne la question: le cosmos est-il réellement dénué de vie morale? Teilhard de Chardin affirmait qu'il en avait une. Sans la décrire en détails, il lui a donné trois lignes de force: Entropie, Complexification, Réflexion.

Son originalité est dès lors triple: premièrement, il fait de l'Entropie aussi une force psychique se manifestant physiquement; deuxièmement, il affirme que la loi de Complexification qui préside à l'apparition de la Vie est FTDC_563_2 in the field (1).jpgégale en puissance à l'Entropie, contrairement à ce qu'affirment le matérialisme; troisièmement, il présente la Réflexion non comme un phénomène uniquement humain, mais comme le reflet, dans l'espèce humaine, d'un principe cosmique général. Il estime en effet que l'univers a une conscience, et qu'elle est une personne.

L'existence objective de ce troisième principe justifie en réalité que la Complexification soit aussi puissante que l'Entropie, puisqu'elle équilibre les deux. Cette vision générale est tout simplement géniale, même si on mettra un certain temps à s'en rendre compte.

On pourrait peut-être créer un lien entre elle et les récits de Donaldson. Voir comment les figures fabuleuses de celui-ci obéissent en réalité à ces trois lois. Ou on pourrait créer une mythologie à partir de l'histoire, en plaçant toujours ses détails en relation avec l'une de ces trois forces. Au fond, c'est ce qu'avait ébauché Joseph de Maistre. Le romantisme l'a souvent tenté. Mais ses vues étaient souvent floues. Teilhard de Chardin est plus précis, dans la théorie même.

Il est certain, pour moi, que les forces d'Entropie, de Complexification et de Réflexion nécessiteraient, dans un récit, la représentation par des êtres surnaturels à la mode de Donaldson, plus ou moins anges et démons. Si ces forces sont psychiques et si l'univers est une personne, il faut aussi qu'il y ait des personnes non physiques agissant dans le cosmos.

À vrai dire, Teilhard de Chardin a été mieux compris en Amérique qu'en France. Il a passé les dernières années de sa vie à New York, et même les chrétiens n'admettaient pas ses vues, car ils en restaient à une sphère psychique évanescente, détachée du réel extérieur. Le fond moral cosmique présidant à l'univers et se reliant aux données physiques rappelle justement le jeu entre la science et la Bible, entre l'extérieur et l'intérieur, entre ce monde et l'autre, tel qu'on le décèle chez Donaldson.

D'un autre côté, Teilhard est resté européen en restant dans le vague et les théories. Il n'a pas donné d'exemples très concrets de l'application de ses principes.

Une rencontre entre la tradition européenne et la tradition américaine permettrait peut-être de mieux préciser les choses, sans rien perdre de la grandeur des vues.

Au reste, jusqu'à un certain point, Donaldson a bien, dans son art, évolué en ce sens. Nous le verrons une autre fois.

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22/06/2017

Stephen R. Donaldson ou le monde moral objectivé (14)

stephen-donaldson.jpgLa dernière fois, j'ai évoqué le style de l'auteur de thrillers Dashiell Hammett, dont j'ai lu un des plus célèbres romans durant mon voyage en Amérique. J'ai dit avoir été frappé par le rôle de rêves prémonitoires racontés par les personnages.

J'adore depuis plus de vingt ans un écrivain américain contemporain, Stephen R. Donaldson, l'auteur de la série Thomas l'Incrédule: ce sont des romans fantastiques, plongeant dans un monde parallèle dont la valeur est symbolique. De son propre aveu (dans une lettre qu'il m'a écrite, cet auteur me l'a dit): le pays merveilleux, plein de démons, de monstres, d'immortels, de demi-dieux, où sont placés ses personnages ordinaires (américains et contemporains), est d'abord là pour illustrer ce que ces personnages ont dans l'âme. Ils sont, en un sens, équivalents aux mondes allégoriques de la poésie ancienne, du Roman de la rose de Jean de Meung et de la Psychomachie de Prudence. On y voyait des vices et des vertus s'affronter sous forme de héros et de monstres, d'anges et de démons, d'elfes et d'orcs - pour parler comme Tolkien, dont Donaldson s'inspire beaucoup.

Or, à la lecture, j'en étais surpris, car son monde a une solidité remarquable, que n'a pas toujours l'allégorie, volontiers volatile et vague. Il a un aspect objectif et substantiel qui me laissait songeur, et offrait d'incroyables perspectives. Plusieurs personnages de notre monde s'y retrouvent, comme si la sphère morale humaine n'était pas une vapeur individuelle, une nuée émanant du sentiment personnel (comme l'affirment les agnostiques), mais une strate cachée du réel.

Le syndrome biblique n'est-il pas, là encore, présent? En Amérique, la vie morale de l'univers est regardée comme un fait objectif, une certitude. La Bible la contient, la peint. Elle est partout, fait partie de la vie sociale - et de même que les personnages de Hammett rêvaient un monde moral ressemblant à celui de la Bible, Thomas Covenant the Unbeliever se rend dans un monde similaire à celui de la Bible, en ce qu'il est mythique: on y trouve des géants, des mages, des immortels, un ange déchu, des démons qui en émanent, et un dieu créateur.

Le fond biblique de cette mythologie est même plus sensible que chez Tolkien. L'équivalent des Elfes de ce dernier est plus ambigu sur le plan moral: les Eloyims de Donaldson ont peu de sens de bien et du mal, et sont 51dt4zuJ0UL.jpgdétachés de Dieu. Ils n'ont pas le rôle d'anges que pouvaient avoir les Elfes tolkiniens - ou alors ils ont celui d'anges dévoyés, orgueilleux et égoïstes.

Ils n'en sont pas moins sublimes, et un homme fils de l'un d'entre eux et d'une mortelle est grandiose par son mélange de matérialité et de pouvoirs éblouissants, mais aussi par les fluctuations internes de sa moralité. Il est tiraillé en permanence par deux forces contraires: les hommes, dans ce monde, étant visiblement plus sensibles à la voix du dieu créateur que les Eloyims, trop liés à la Terre, ce demi-dieu hésite entre la fidélité au Créateur, à laquelle il aspire parce qu'il est le fils de sa mère, et l'orgueil instinctif, le désir de vengeance qu'il tient de sa lignée paternelle.

Une telle solidité du monde parallèle serait difficile en Europe, en particulier en France, où l'on rejette la Bible ou même l'ancienne mythologie grecque comme fondement du monde moral. Le merveilleux chrétien n'a pas plus de succès auprès des Français. La doctrine de base est que le monde moral est une émanation de l'âme individuelle, et donc qu'on y est enfermé dans ses fantasmes. Si on veut en sortir, on doit adopter les valeurs de la communauté nationale, ou au moins occidentale, et suivre le groupe dans ses choix en eux-mêmes arbitraires et capricieux, émanés d'individualités despotiques auxquelles les peuples se sont jadis soumis.

Je continuerai cette réflexion une fois prochaine.

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16/06/2017

La profondeur de Dashiell Hammett (13)

Pan-24362-b Hammett Glass Key.jpgJ'ai dit, la dernière fois, que j'avais lu, à l'occasion de mon voyage en Amérique, le roman The Glass Key, de Dashiell Hammett, et que sa façon de raconter tout extérieure m'avait impressionné, en même temps qu'elle m'avait semblé typiquement américaine. D'où vient sa force?

J'ai relevé un passage qui m'a paru incroyable, par sa portée. Une sorte de gouffre s'est ouvert sous mes pieds, lorsque j'ai lu une ligne étrange ressortissant au pari de Pascal.

Le héros, Ned Beaumont, s'avoue athée, ou agnostique, ne disposant d'aucune morale préétablie. À ce titre, il est logique de raconter son histoire sans entrer du tout dans le monde de l'âme, sans faire du tout de psychologie: d'un strict point de vue matérialiste, l'âme humaine même est un leurre, une illusion, une vapeur, et la psychologie se résout dans la physiologie. Cependant, ce n'est pas aussi simple. Le pragmatisme américain ne rejette pas la possibilité du miracle, de la providence, de la vision. Car ayant fait un rêve étrange, Ned tient à le raconter à son amie, comme s'il s'agissait d'un fait disposant d'une signification. Elle lui demande alors s'il croit aux rêves prémonitoires, et il a cette magnifique réponse: I don't believe in anything, but I'm too much of a gambler not to be affected by a lot of things.

De fait, si les pensées et les sentiments personnels sont niés par la narration même, les rêves semblent dans le roman attester d'un monde moral objectif, une sorte de monde parallèle dont dépend le monde physique: par delà l'illusion de l'ego est l'ensemble des règles morales qui fondent la destinée humaine, et qui ont une valeur absolue.

C'est là qu'on retrouve l'obsession américaine de la Bible, et celle-ci présentée comme un noyau spirituel au contenu incontournable - fondant tous les liens sociaux. Elle n'est pas citée; mais elle aussi a ses rêves prémonitoires: c'est connu.

Si le lecteur du présent blog voulait lire le roman de Hammett, je lui conseillerais de sauter ce qui suit, car je suis obligé de raconter la fin et d'expliquer le titre. L'amie de Ned raconte à son tour son rêve: une maison serp.jpgpleine de serpents contient la solution d'un mystère, et elle veut y entrer avec Ned. Mais, pour ouvrir la porte, ils n'ont qu'une clef de verre, qui se brise dans la serrure. Puis les serpents surgissent et les submergent. Le rêve s'arrête.

Or, l'amie de Ned était aimée du meilleur ami de Ned. Mais elle aime Ned. À la fin ils partent ensemble, et l'ami est laissé seul. Le rêve de la femme annonce une fin triste. L'amour est trompeur, l'amitié brisée ne se répare plus. Elle avait commencé dès l'enfance, et semblait devoir durer éternellement.

Sous les faits bruts, un sens se fait jour. Le monde parallèle, fantastique, symbolique du rêve donne à son tour la clef de la destinée humaine. Nul besoin de livrer des sentiments et des pensées: la structure morale de l'univers s'impose, créant une profondeur inouïe.

C'est celle qui manque aux romans français, qui choisissent de rester dans la nappe vague des sentiments personnels. L'ordre cosmique s'impose dans le récit de Hammett grâce à sa rigueur factuelle, supprimant le monde intermédiaire, et illusoire de l'être humain. Le matérialisme s'est lié à la foi religieuse, les faits se sont liés à la Bible. Or, cela crée une beauté forte, une puissance, une ampleur que l'on ne connaît plus en Europe, alors même que les faits semblaient lourds, pesants, d'un réalisme absolu.

La narration était too much of a gambler pour ne pas être affectée par la certitude d'un ordre moral supérieur! Celui-ci était le squelette indestructible des phénomènes.

Une lignée d'auteurs américains que j'aime m'est apparue alors comme ayant été fondée par le style de Hammett, et en particulier Stephen R. Donaldson, dont je parlerai la fois prochaine.

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14/06/2017

Le style de Dashiell Hammett (12)

34384996z.jpgAyant acheté mon billet d'avion pour l'Amérique, je me dis que je devais regarder dans ma bibliothèque, y prendre mes romans américains que je n'avais toujours pas lus, et les lire.

L'un me fit particulièrement envie, nommé The Glass Key, de Dashiell Hammett, et datant de 1930. On me l'avait donné. J'avais le pressentiment d'une écriture typiquement américaine.

On a peu le temps de lire quand on visite, et je ne l'ai fini qu'après être rentré en France.

En un sens, il est exemplaire. Tout ce qu'on reconnaît comme étant spontanément américain s'y manifeste. Le style affecte de ne parler que des actions extérieures: aucune pensée de personnage n'est donnée, ni aucun sentiment. On doit les déduire de ce qu'ils font. C'est le paroxysme de ce qu'en rhétorique on nomme le point de vue externe.

D'un point de vue technique, cela permet d'enchaîner les actions avec une force implacable, et de créer un tableau dramatique s'imposant absolument. On retrouve, dans un monde moderne, la crudité antique, y compris dans les passages violents: les coups de poing, les meurtres sont peints avec la puissance habituelle du cinéma américain, issu de cette littérature, et qui en a bénéficié. La vigueur avec laquelle les actions se succèdent impressionne et est pour beaucoup dans le succès de l'industrie hollywoodienne. Elle est d'ailleurs parfaitement adaptée à cet art de l'image, puisqu'une image ne montre pas directement, en principe, le monde de l'âme, mais seulement ses effets extérieurs. Le comic book a aussi bénéficié de cet état d'esprit. Le cinéma français à cet égard erre en restant trop littéraire: l'image, immobile, sans vie, est censée communiquer des sentiments et des pensées; mais elle ne le fait pas. C'est la principale raison pour laquelle il a besoin de subventions: accuser d'agressivité les marchands américains est un peu facile.

Les mots ont la faculté de nommer directement les sentiments: la honte, la peur, la joie désignent d'abord des expériences intérieures. Les matérialistes peuvent bien le nier, ou rappeler de façon obsessionnelle que ces sentiments se manifestent sur le visage, ou même qu'ils seraient les effets de mécanismes corporels, la réalité est que le langage nomme directement des faits de l'âme, et que vouloir supprimer ces mots de la Theglasskey1942.jpglangue, ou les réduire à des faits physiques, est une des principales sources de la décadence de l'enseignement du français, de la déréliction de la pédagogie en France.

Mais c'est aussi la source de la confusion entre la littérature et le cinéma, qui n'est pas appréhendé dans sa spécificité.

On pourrait reprocher, donc, à Hammett d'avoir supprimé de son vocabulaire les mots désignant les faits de l'âme. On pourrait le reprocher à l'Amérique en général. C'est un signe de matérialisme spontané. Mais critiquer ne sert à rien. Car d'un autre côté, comme je l'ai dit, la force d'un récit présentant seulement des faits physiques est indéniable. Et qu'on ne retrouve pas la même force dans les romans français - qui intègrent les pensées, les sentiments et les désirs des personnages - pose un problème d'ordre esthétique mais aussi sociologique. D'où vient qu'on plonge désormais dans le monde de l'âme de façon aussi volatile? Cela ne pousse-t-il pas à s'américaniser toujours davantage – ou, dans certains cas, à rejeter l'américanisme de façon maniaque, et à plonger dans ce mysticisme vague jusqu'à s'enfermer dans les religions périmées? En un certain sens, Hammett est représentatif d'un défi majeur posé à la culture française - et plus généralement européenne.

Cependant, il ne pourra être relevé que si on commence par s'imprégner totalement de la méthode de Hammett, à en prendre la mesure complète, et à en tirer le bien qui peut en être tiré. Car son roman est bon, il a de la puissance, mais aussi de la suggestivité. Je montrerai pourquoi une prochaine fois.

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16/04/2017

La Terre le corps de Jésus-Christ (Gonzague de Reynold)

gonz.jpgDans le livre d'Augustin Matter sur Gonzague de Reynold dont j'ai déjà parlé, il est rapporté une citation de l'écrivain suisse qui m'a frappé. Elle est tirée d'un texte de 1916, publié dans Le Journal de Genève et prenant la forme d'une prière à la Vierge - Notre-Dame: on se souvient que Reynold était fervent catholique. Or, d'abord nationaliste, et favorable à la France, il encouragea, avant 1914, à la guerre; mais après deux ans de combat, il eut honte, et prit conscience de la catastrophe. Influencé par Romain Rolland, il proclame son désir de paix universelle, et n'entend plus séparer les hommes et les peuples en bons et en méchants.

Il s'exclame: Je veux vous supplier pour tous les hommes, pour ceux qui luttent et qui souffrent; […] vous supplier pour tous les peuples, quel que soit leur langage, quelle que soit leur cause […]; car les hommes et les peuples, ils sont les membres rachetés de Jésus-Christ, ton fils, car la terre est le corps de Jésus-Christ (cf. Augustin Matter, Dire la Suisse, Bruxelles, Peter Lang, 2017, p. 97).

C'est assez bouleversant, car ce moment, où Reynold écrit ce texte, le fait passer du nationalisme au christianisme universel, du culte d'un peuple au culte de l'esprit de l'humanité entière - auquel est assimilée physiquement la Terre, spirituellement Jésus-Christ.

Pour les novices, je rappelle que, dans le christianisme ancien, le sang de Jésus-Christ a pénétré la terre et le corps des hommes - fait aussi de terre -, pour les imprégner de sa divinité et les racheter, les arracher au mal. Il ne s'agissait pas seulement d'une idée théorique: on l'entendait au sens littéral, le sang de ce dieu fait homme ayant ce pouvoir, contenant cette invisible vertu.

En adhérant pleinement, ouvertement, définitivement à ce mythe, Gonzague de Reynold réapprenait à dépasser le culte de la nation, ou, comme il disait, de la race - laquelle il n'entendait pas au sens physique: et il rejeta avec énergie le rabaissement racialiste d'Adolf Hitler, la réduction de l'homme à un fait matériel, à l'hérédité physique. Mais dans le passage ci-dessus, on peut distinguer de toute façon ce qui l'opposait au néopaganisme du nationalisme ordinaire.

Les peuples demeuraient, certes, des réalités spirituelles dignes de ce nom, puisqu'ils étaient les membres du corps de Jésus-Christ; mais le tout seul était digne d'adoration.

À vrai dire, Reynold ne relativisa pas autant la valeur des nations que beaucoup de prêtres catholiques - tel le Savoyard Louis Rendu, qui voulait qu'on respectât les peuples, mais en tant qu'expressions de la diversité naturelle de l'humanité, et qui les mettait en relation avec la diversité des lieux où ils prenaient naissance: pierre-teilhard-de-chardin-4.jpgpas davantage. Mieux encore, Pierre Teilhard de Chardin ne voulait voir que le Christ, l'humanité dans son ensemble, et assimilait le nationalisme à des apories dépassées. Mais, justement, la guerre de 1914-1918 fit prendre conscience à Reynold que globalement Teilhard ou ceux qui pensaient comme lui étaient dans le vrai. Lui qui, auparavant, avait déclaré que la guerre était purificatrice, et maintenant l'assimilait simplement au mal, était lui-même purifié dans ses pensées par elle. Les êtres qui mouraient - et qui, peut-être, acquéraient, dans la lumière, une vision d'ensemble de l'humanité et de la Terre - l'inspiraient.

Ce qui est beau aussi est que cela ne soit pas une vague déclaration humaniste et universaliste, mais que l'idée s'illustre par le mythe chrétien médiéval, un merveilleux chrétien oublié mais à l'échelle du monde, un merveilleux chrétien dont le mondialisme actuel a au fond plus besoin que d'adoration rétrograde des peuples, ou que de chiffrages des affaires.

(Ajoutons que l'articulation des membres divers d'un seul corps, Reynold la voyait d'abord en Suisse, qui entretenait la paix entre les Allemands et les Gaulois, en son sein!)

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10/04/2017

L'âme de la Suisse par Gonzague de Reynold

dire.jpgProfesseur et doctorant, Augustin Matter m'a récemment envoyé le livre qu'il a tiré d'un mémoire universitaire consacré à Cités et pays suisses, le grand œuvre du sulfureux Gonzague de Reynold. Il s'intitule Dire la Suisse: quête d'identité et vocation littéraire dans « Cités et pays suisses » de Gonzague de Reynold (Bruxelles, Peter Lang, 2017). J'avais lu un recueil de poésie de Reynold, et l'avais bien aimé: les éléments y étaient personnifiés d'une façon très vivante.

Ce texte savant cite de beaux passages du livre célèbre, et sans rien édulcorer essaie de restituer le projet paradoxal et grandiose de son auteur: illustrer l'âme de la Suisse. Comme le dit Augustin Matter, il ne le fait pas à partir de son imagination, mais, dans une démarche aristotélicienne et thomiste, à partir des perceptions physiques.

Toutefois, il fait à un certain moment le portrait de la Suisse comme une femme armée, et cette Valkyrie m'a plu. Il fait aussi s'affronter dans le paysage suisse les dieux grecs et les dieux scandinaves, et cela m'a rappelé La Tentation de saint Antoine de Flaubert.

L'essence de la pensée de Gonzague de Reynold est justement dans cet affrontement. La Suisse unit sans les confondre des peuples du nord et du sud. Il s'est agi de rassembler les gens qui en Europe ne voulaient pas se laisser assujettir aux monarques absolus, selon un esprit de liberté dont l'enjeu est qu'il n'a pas de langue propre, et ne semble pas s'incarner directement. Reynold essaie donc d'en saisir la substance par-delà l'apparence de diversité.

L'articulation des particularismes avec l'unité globale, l'harmonisation des différences par le fédéralisme apparaît comme le secret de la Suisse, mais aussi de l'Europe, si elle veut s'unir - et elle doit le faire. Mais cela suppose de ne pas renoncer à assumer l'héritage spirituel européen, à la fois humaniste et chrétien.

On n'est pas loin de Joseph de Maistre et de son Europe essentiellement catholique, à la différence que Reynold, quoique également catholique, veut atténuer l'opposition entre le catholicisme et le protestantisme. À ce titre, il paraît bénéficier du romantisme allemand, tel qu'il s'est exprimé à la fois dans ses tendances du Reynold.jpgnord et du sud - catholiques et luthériennes -, et y a trouvé une unité. Mais préférant la collectivité à l'individu, il avait aussi des liens avec Maurras, et aspirait à un nouveau classicisme.

Ramuz lui reprochait cette recherche obstinée de l'esprit suisse, lui qui se voulait surtout vaudois, ou au moins romand. Il constatait, pour ainsi dire, ce qui existait vraiment, au lieu de rêver un horizon incertain.

J'aime assez cette littérature suisse du vingtième siècle, qui, comme la Savoie du siècle précédent, a tâché de créer de la mythologie et de l'épopée sans rompre avec les traditions, sans sombrer dans le chaos du surréalisme. Elle est méconnue. D'un autre côté, elle manque parfois d'ardeur imaginative; c'était l'intérêt du surréalisme. Mais je pense que Reynold mérite mieux que l'oubli dans lequel on a voulu le plonger, et j'espère que l'excellent livre d'Augustin Matter, clair, judicieux, bien construit, captivant, pourra atténuer le rejet dont il fait paraît-il l'objet.

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04/04/2017

L'œil plein de squelettes de Jacques Spitz

spi.jpgPoursuivant mon exploration de la science-fiction française par amour pour l'imagination en général, j'ai lu un classique reconnu appelé L'Œil du purgatoire (1945), d'un certain Jacques Spitz (1896-1963), connu des seuls amateurs, le public n'ayant jamais adhéré à ses écrits, et l'Université ne s'intéressant pas plus que cela à la science-fiction. Mais dans le milieu spécialisé, il est considéré comme un chef-d'œuvre.

Il raconte l'histoire d'un peintre parisien qui n'aime pas beaucoup les gens et qui est infecté par un microbe quantique, si on peut dire: un vieux fou lui met sur les yeux un bacille qui se projette dans le futur. Une idée que pour ma part je trouve absurde, mais qui a l'avantage de justifier, aux yeux du scientisme à la mode, des imaginations curieuses, qui doivent plus qu'on pourrait croire au romantisme.

Car ensuite ce peintre voit les choses et surtout les gens tels qu'ils seront plus tard, d'abord vieux - puis morts, car son mal s'accroît. Il voit donc partout des squelettes, et cela rappelle le romantique savoisien Antoine Martinet (1802-1871), qui disait que pour enseigner la philosophie aux gens du monde - et leur apprendre ce que leur vanité a de dérisoire -, il faudrait qu'un mort revienne de la tombe, un squelette animé, et leur montre la vérité sur l'évolution humaine. Il pointerait du doigt ses chairs putréfiées, ses os vides, ses orbites béants, et alors on saurait quel crédit accorder aux richesses terrestres!

C'est ce qui arrive à ce peintre acariâtre, mais au lieu d'en tirer une sagesse particulière, il éprouve de la joie à contempler ce spectacle et en tire du mépris pour l'espèce humaine. La morale ne lui en paraît pas plus substantielle.

Au moment où le lecteur commençait à se lasser des évocations de squelettes marchant dans les rues de Paris, d'étranges formes blanches aperçues par le visionnaire l'intriguent. On apprendra qu'elles sont ce qui reste de chacun après sa mort, quand seul le souvenir laissé dans les âmes demeure.

Le grand coup de génie du livre surgit alors: on reconnaît les actions des êtres humains à ce qu'elles ont peint sur ces formes, à certaines dispositions extérieures. Telle pommette, par exemple, trahit une infidélité. Le corps formel garde la trace des actions.

Cependant, le récit n'en tire rien de clair. squelette.jpgCar, tout à son pessimisme, Jacques Spitz laisse le narrateur peintre à sa forme propre, qu'il voit à l'extérieur de lui et dont il prétend qu'elle demeure bloquée dans un abord vicieux et pervers, reflet de l'opinion qu'on a de sa personne.

Comme si les morts faisaient autre chose que pitié! Il y a un certain orgueil à croire que nous laisserons le souvenir d'un homme très méchant: en fait, comme disait François de Sales, un peu de terre et puis c'est tout, nous serons oubliés.

Ici le jugement social remplace le jugement des anges - la balance des âmes -, dans un élan typiquement parisien: comme le plaisir ne s'obtient, dans un milieu très socialisé, que par la bonne réputation, la société devient une sorte d'idole. On le verra avec Sartre, vingt ans plus tard, à travers son Huis Clos (1964) - enfer constitué d'âmes qui de leur vivant ne s'aimaient pas et doivent maintenant vivre ensemble.

Bref, des visions intéressantes et amusantes, une écriture serrée et soignée, mais des conceptions qui m'ont laissé plutôt sceptique, comme généralement avec la science-fiction.

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23/03/2017

J.R.R. Tolkien et Saxo Grammaticus

Saxo_Grammaticus_01.jpgIl y a vingt ans, j'écrivis un mémoire universitaire sur J.R.R. Tolkien appelé Visions du déclin, et à cette fin j'avais lu les travaux critiques les plus importants sur son œuvre. Celui qui m'intéressa le plus avait été écrit par T.A. Shippey. Il montrait que Tolkien s'était beaucoup appuyé sur la littérature latine médiévale, notamment lorsqu'elle avait été écrite par des Germains, et aussi, naturellement, sur la littérature anglaise et islandaise médiévale. Il citait notamment Saxo Grammaticus, auteur, au treizième siècle, d'une Gesta Danorum, chronique latine des anciens Danois qui s'appuie fréquemment sur d'anciens textes écrits en danois, aujourd'hui perdus. Saxo était prêtre chrétien, et il ne restituait qu'avec circonspection les traditions mythologiques anciennes. Mais il évoque Thor, Odin, Balder, Loki. J'ai en effet lu les neuf premiers livres de ce noble ouvrage, ceux dont on trouve facilement une traduction, et qui s'appuient justement sur d'anciens textes, poèmes ou récits.

Le latin de Saxo est assez difficile, et je n'ai pas pu aller au-delà sans traduction: la lecture était éprouvante – bien plus difficile, par exemple, que celle de Grégoire de Tours (pourtant plus ancien).

Cependant, j'ai été surpris de trouver là la probable origine de beaucoup d'éléments présents chez Tolkien, car les commentateurs n'en ont tant parlé. On citait par exemple pour Gandalf une saga islandaise dans laquelle il désignait un nain; or, il est présent aussi dans la Gesta de Saxo - où il désigne un homme. Mieux encore, le nom de Frodo s'y trouve aussi, sous la forme archaïque Frotho, et il désigne un grand roi légendaire des Danois. Enfin les temps mythiques de la Gesta s'achèvent avec un destin tragique pour toute une fratrie appartenant à la lignée royale. Or, cela rappelle éminemment le Silmarillion, qui raconte justement la fin d'une fratrie de demi-dieux, fatale conséquence d'un mauvais pacte. Tolkien avait fait, d'anciens hommes, des immortels vivant sur Terre, pensant, sans doute, que, derrière la chronique de Saxo, apparemment historique, se trouvait de la mythologie. L'écrivain danois, en effet, humanisait les dieux.

Au reste Odin y erre avec un bâton et un manteau, comme Gandalf. Il est borgne, néanmoins. Mais il instruit les hommes, leur apprend des techniques de combat en leur parlant dans leurs rêves. Il les trompe, aussi, odin.jpgcomme les dieux de l'Olympe chez Sénèque trompent les hommes, soutenant par exemple en même temps des partis opposés. La conception est assez crépusculaire. Pour cela Tolkien n'a pas suivi Saxo. Il était chrétien.

Shippey en parle peu, sans doute parce qu'il n'a pas lu Saxo. Il n'en évoque pas moins une traduction anglaise éditée à la fin du dix-neuvième siècle - assez nécessaire je pense pour appréhender le latin ardu de Saxo, même pour quelqu'un qui, comme Tolkien, connaissait bien la langue de Virgile.

Remarquons que selon le digne chroniqueur, l'Angleterre a fait partie de l'empire danois. Tolkien a pu penser que la mythologie anglaise dont il rêvait était essentiellement danoise. D'ailleurs Beowulf, le célèbre poème anglais médiéval, évoque aussi les grands personnages évoqués par Saxo.

Cela dit, Tolkien affirmait que l'important était ce que lui avait fait de ces traditions, non ce qu'il en avait tiré. On le mesure toutefois en les appréhendant, il faut l'avouer.

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03/03/2017

Milarépa

mila.jpgJ'ai lu les œuvres complètes de Milarépa, mystique bouddhiste du douzième siècle, et tibétain. Il n'a quasiment rien écrit lui-même, et l'ouvrage contient en réalité le récit de sa vie, ainsi que les chants qu'il aurait prononcés en les improvisant. On y trouve aussi des chants de disciples, et même de divinités, en particulier les dakinis, messagères célestes, anges à formes féminines qui toujours aimèrent Milarépa, lequel à son tour les vénéra. Le plus remarquable, dans ces textes, est en effet leur constante dimension mythologique.

Les montagnes sont regardées comme le corps de dieux, ainsi que les lacs. Le paysage est rempli d'êtres spirituels divins, et je me suis pris de nostalgie, en lisant ces textes, car j'aurais voulu que la Savoie, au paysage semblable, eût aussi une telle mythologie.

Il n'y a rien que j'aime tant que la mythologie. Le folklore savoyard a gardé le souvenir de mythes probablement proches de ceux du Tibet: certaines légendes évoquent la fée du mont-Blanc. Mais le christianisme a répudié ces êtres, et le rationalisme les a achevés. Le romantisme a eu beau réhabiliter le lien entre le mont-Blanc et la divinité, ainsi que l'attestent des textes de Théophile Gautier, de Goethe, de Victor Hugo, de Percy Shelley, de Jean-Pierre Veyrat, on est ensuite revenu au matérialisme ordinaire.

Pourtant, le bouddhisme a lutté comme le christianisme contre l'ancien animisme - le bön, au Tibet. Certains passages de la vie de Milarépa et certains de ses chants illustrent ce combat qui s'est soldé par la victoire du maître bouddhiste. On s'affrontait au moyen de la puissance magique - car Milarépa a des pouvoirs fantastiques, semblables à ceux d'un super-héros. Il vole dans les airs, se déplace instantanément dans l'espace, démultiplie son corps, désintègre les rochers d'un seul regard! Les saints du christianisme ont eu des pouvoirs, ont fait des miracles, mais point aussi fantastiques que ceux de Milarépa - et sans doute de thangkha30lg.jpgceux des saints asiatiques en général. Car il faut avouer que cela participe de l'esprit mythologique oriental, plus que de tout autre chose.

Sur le fond, du point de vue moral et philosophique, Milarépa recommande d'aimer son prochain, et de dédaigner les biens de ce monde comme illusoires, mais aussi les pensées discursives, et les fantasmes qui font appeler ceci bien, cela mal. Pour autant, la voie qu'il propose est le souverain bien, menant paradoxalement à un état situé au-delà du bien et du mal, et qui participe de la divinité. Lui-même y est pleinement parvenu durant sa vie, et il est au Tibet considéré comme un second Bouddha. À sa mort, les messagères célestes l'ont emmené à l'horizon de l'Est, et il y a rejoint les dieux.

Le mysticisme est plus intense que dans le christianisme, et le dogme moins précis. Les spécialistes des théories pourront trouver des différences mais il est douteux que Milarépa y aurait accordé une grande importance, car il méprisait les orateurs subtils, ne cherchant qu'à devenir pur pour gagner les terres pures et converser avec les êtres célestes, voire les convertir au bouddhisme. Car il eut aussi cette faculté qu'on reproche souvent aux évêques: convertir les divinités anciennes à la loi juste!

Les ordres monastiques traditionnels s'en prenaient à lui, l'appelant hérétique, et parfois le battaient. Il fut même empoisonné, à la fin de sa vie, mais lui-même assure que ce n'est pas cela qui l'a fait mourir, que de toute façon son heure était venue, et que toute souffrance était pour lui une grâce - toute maladie un ornement.

Des textes splendides, inoubliables, apportant une grande respiration, ouvrant la conscience au monde divin.

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15/02/2017

Science-fiction et cité du ciel

Eternals Jack Kirby.jpgLa science-fiction matérialise les anciens mythes, peignant les anges comme des extraterrestres, faisant de la cité de Dieu une cité de l'espace libre des conditions naturelles terrestres, et, dans le même temps, elle assure fréquemment que les anciens mythes ont fait abusivement et fallacieusement le chemin inverse, qu'ils ont affabulé à partir de réalités physiques mal comprises, en les projetant par superstition dans le monde spirituel.

Il va de soi qu'elle n'en a aucune preuve, et que le seul fait constatable, à cet égard, c'est bien qu'elle-même reprend les vieux mythes et essaie d'en donner une version matérialisée. Elle peut aussi bien prétendre qu'elle retrouve les vérités mystérieuses cachées sous la légende pour mieux se vendre - voire pour justifier ontologiquement sa démarche, et créer, incidemment, une nouvelle religion.

Cela n'a d'ailleurs pas raté, beaucoup de religions nouvelles s'appuient sur la science-fiction. Elles sont en progrès.

Pour moi, je l'avoue, la science-fiction ne fait qu'adapter aux idées dominantes du temps les vieux mythes. Elle les enrobe, voire les imprègne de matérialisme, parce qu'elle-même manque de perspectives ontologiques. La plus belle et la plus intéressante science-fiction est du reste celle qui sort des limites du genre pour retrouver le monde spirituel, et qui ne s'est servie de la science moderne que pour mieux préciser et expliquer les anciens mythes - non pour les contredire.

C. S. Lewis, ainsi, confirmait l'ésotérisme ancien en plaçant des anges directeurs sur chaque planète, et confirmait aussi la théologie chrétienne en plaçant sur Terre un ange déchu. Là où il se trompait, est qu'il reprenait la science ordinaire, qui prétendait qu'on pourrait aller facilement sur Mars par un vaisseau spatial, et que cette même planète était peuplée d'êtres organiques: les deux sont faux. Au bout du compte, les conjectures apparemment les plus scientifiques sont celles qui ont apsara-mayur-sharma.jpgdémontré le plus rapidement leur fausseté. Symptomatique.

Olaf Stapledon fut à peu près dans le même cas. Alors que ses fantasmes sur l'avenir proche de l'humanité et la vie sur les planètes du système solaire n'ont en rien été confirmés par les faits, on peut estimer que quand il donnait une personnalité aux astres et les disait tournés vers un centre divin - accordant leurs mouvements pour effectuer devant lui une sorte de parade nuptiale -, on peut estimer, dis-je, qu'il voyait juste – ou que, du moins, rien n'est venu prouver qu'il faisait erreur. Les Apsaras dansant devant Indra dans la mythologie bouddhiste font le même office, étant des étoiles personnifiées, et Stapledon au moins rejoignait cette sagesse orientale, profonde et dont par ailleurs beaucoup d'amateurs de science se réclament aussi: cela devrait leur plaire.

Certains critiques n'en disent pas moins qu'il a délaissé en réalité la science-fiction pour la fantasy. Celle-ci crée des images représentant des êtres spirituels. C'est par là qu'elle est profondément artistique, profondément poétique, et c'est par elle que la science-fiction s'approche le plus de la vérité. C'est quand elle assume le mieux sa dimension mythologique, et quand elle prétend le moins illustrer des conjectures dites scientifiques, à mes yeux, qu'elle livre une réelle forme de connaissance.

Notamment morale, car les Apsaras sont des messagères délivrant des instructions aux sages.

La littérature a vocation à illustrer la vie morale par des symboles, pour moi, et non à spéculer sur les éléments matériels dont la science s'occupe déjà très bien, avec beaucoup de sérieux. D'ailleurs le monde matériel étant accessible aux sens, que veut dire conjecturer sur lui? Rien. Car l'on n'est pas, dans le lieu que l'on conjecture.

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05/02/2017

Jean-Michel Truong et le successeur de pierre

Le-successeur-de-pierre-Truong.jpgJ'ai lu un roman assez récent de Jean-Michel Truong, Le Successeur de pierre (1999). J'ai été attiré par la présence en son sein de Pierre Teilhard de Chardin, un de mes philosophes préférés. Il découvre une bulle papale mystérieuse annonçant la venue d'un être nouveau, et la fausseté de la prophétie selon laquelle l'Église devait durer éternellement.

Le roman a trois aspects majeurs. Premièrement, il appartient au genre de la science-fiction car l'action s'en situe dans le futur - un futur proche, dans lequel l'ultralibéralisme a placé l'humanité dans des cases individuelles dotées de tout le confort possible et imaginable et rangées en pyramides; on ne communique plus que par Internet, et les contacts physiques se font par automates interposés.

En second lieu, il y a des complots qu'on met du temps à découvrir, et on est proche alors du thriller. Les ultralibéraux à l'origine de la situation nouvelle ont un plan caché pour se débarrasser de l'humanité qui les gêne.

Et troisièmement, il y a une dimension ésotérique, l'approche mystérieuse d'un être qui aurait vécu caché dans l'humanité, lui aurait permis d'évoluer et qui maintenant chercherait à s'en libérer et à habiter le minéral, la silice, les machines. Cette entité est en fait derrière l'ultralibéralisme, elle le suscite.

C'est à cause aussi de ce troisième aspect que j'ai voulu lire ce roman, car la science-fiction ne m'intéresse vraiment que si elle débouche sur l'appréhension d'êtres spirituels.

Le livre est palpitant, prenant. Le style est bon. Il est maîtrisé, ferme, et l'intrigue est intelligemment mise en place. On est loin de la science-fiction des années 1960-1970, pleine d'images grandioses et nouvelles, mais au style incertain. On est passé à un nouveau cityscape_3_by_hazzard65-d5lmnyl.jpgstade, on a changé de génération: Jean-Michel Truong appartient à celle des Michel Houellebecq, Maurice Dantec, Jean de Pingon, qui intègrent la science-fiction à un propos mûrement établi, en font comme un ornement. On est en quelque sorte allé du baroque au classicisme.

Car si le style de Jean-Michel Truong est maîtrisé, il garde une certaine souplesse, une vie nourrie d'ironie et d'images chatoyantes. La plus belle est peut-être celle que les ultralibéraux développent, celle d'une fusée qui emmène les élites dans l'espace, et qui est délestée progressivement des parties inférieures de l'humanité. Les pyramides géantes sont la matérialisation de cette image, car, depuis le bas, un logiciel progressivement termine l'existence des humains en trop.

Cette idée d'immeubles immenses utilisés comme des fusées, emmenant par la machine l'humanité vers les astres, m'est aussi venue, quand j'étais à Montpellier, et, comme Jean-Michel Truong, je plaçais dessous des entités étranges. Mais je songeais surtout aux Grands Anciens de Lovecraft, à Cthulhu, ou au Morgoth de Tolkien; je songeais au diable, à celui que les chrétiens appellent Satan.

Jean-Michel Truong donne brièvement comme solution possible l'apprivoisement de cette Bête, la domestication de l'Ennemi, l'ultralibéralisme remplacé par le solidarisme. Une pierre répond-elle à l'amour qu'on lui voue? J'en doute. La Bête peut aussi s'allier à des illusions.

Mais il fallait sans doute finir cet excellent roman par une note optimiste.

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26/01/2017

Robert Heinlein et le militarisme

Robert-A-Heinlein.jpgIl existe un cas étrange, et en même temps typique, manifestant les différences profondes entre l'Amérique et l'Europe, c'est le paradoxe de l'écrivain de science-fiction Robert Heinlein (1907-1988), qui se fit connaître dans le monde par Stranger in a Strange Land (1961), ode à la liberté sexuelle, mais aussi par Starship Troopers (1959), écrit en hommage à l'esprit militaire.

Pour essayer de résoudre la contradiction apparente entre une position de gauche et une position de droite, on a beaucoup glosé - souvent pour minimiser le militarisme, pourtant avéré. On a dit que c'était ironique, comme cela l'était dans l'adaptation cinématographique de Paul Verhœven; ou que Heinlein défendait les simples soldats contre les officiers, en quelque sorte le prolétariat contre l'aristocratie. Mais j'ai écouté le roman en entier dans ma voiture, et cela n'apparaît aucunement. Le héros devient officier après avoir été simple soldat et dès lors son père lui-même lui parle avec respect, lui qui n'est que simple deuxième classe: la hiérarchie militaire prime sur l'ordre familial.

Ce qui est marquant, c'est le matérialisme radical de Heinlein, mais aussi ses attaques répétées contre le marxisme. Il niait que le monde comportât la moindre tendance à l'égalité, à la justice, ou que l'âme humaine tendît naturellement au bien. À cet égard, il était l'ennemi foncier de Rousseau, mais aussi de Marx, car il ne croyait aucunement que le prolétariat eût le moindre lien avec l'esprit d'équilibre social.

Il était totalement darwiniste, et n'avait foi qu'en la loi du plus fort. Pour lui Marx créait des illusions d'origine religieuse, des hallucinations morales. La loi de la matière ne tendait pas du tout à l'effondrement du capitalisme et à l'établissement d'une société juste.

C'est ce qui n'est pas compris en Europe, où l'émancipation sexuelle a été perçue comme une négation de la religion chrétienne au profit d'une utopie purement profane dans laquelle les seules lois de la nature portaient l'être humain à la fraternité, à l'égalité, Starship-2.jpgà la liberté. Or, pour Heinlein, l'homme était un loup pour l'homme, et les animaux n'étaient pas des anges, ils voulaient bien se manger entre eux. Il n'y avait en lui aucun sentimentalisme.

Pour créer un ordre social, il fallait l'inculquer à coups de châtiments, notamment corporels. Les hommes devaient être dressés.

Les habitudes devaient se plier à l'autorité, puisqu'en elles-mêmes elles ne contenaient aucune aspiration au bien. Il fallait donc une armée forte et dévouée.

La loi était obtenue à force de raison et d'expérience, et correspondait à ce qu'il était logique socialement d'instaurer, un équilibre des volontés individuelles pour le bien de tous.

C'est assez typiquement américain, et rappelle Robert E. Howard, également convaincu de l'absence de modèle moral dans l'âme humaine, et en même temps individualiste et militariste, affectionnant la force brutale pour imposer le respect!

Cela mène au libéralisme, y compris sexuel, car les plaisirs consentis par les parties n'ont pas de comptes à rendre à quelque autorité que ce soit, et il est faux qu'il y ait le moindre instinct moral en la matière.

Cela fait un peu penser à Donald Trump, même si on dit que Heinlein a toujours voté démocrate. Cela fait penser à Clint Eastwood, qui a voté Donald Trump.

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22/01/2017

Charles Baudelaire et les souffrances du poète

Gustave-Courbet-Portrait-de-Baudelaire-1024x854.jpgJ'ai parlé l'autre jour de l'idée de Jean-Pierre Veyrat, poète romantique savoisien, selon laquelle la souffrance amenait le poète au Ciel, idée confirmée par Milarépa et Charles Duits; mais un poète plus célèbre est allé dans le même sens, dans un poème bien connu: Charles Baudelaire. Dans son style inimitable, il énonça:

Vers le ciel, où son œil voit un trône splendide,
Le poète serein lève ses bras pieux,
Et les vastes éclairs de son esprit lucide
Lui dérobent l'aspect des peuples furieux:

- Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
Comme un divin remède à nos impuretés
Et comme la meilleure et la plus pure essence
Qui prépare les forts aux saintes voluptés!

Je sais que vous gardez une place au poète
Dans les rangs bienheureux des saintes légions,
Et que vous l'invitez à l'éternelle fête
Des Trônes, des vertus, des Dominations.

Je sais que la douleur est la noblesse unique
Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique
Imposer tous les temps et tous les univers.

Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre,
Les métaux inconnus, les perles de la mer,
Par votre main montés, ne pourraient pas suffire
A ce beau diadème éblouissant et clair;

Car il ne sera fait que de pure lumière,
Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,
Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs!

Ainsi, pour disposer d'un corps de gloire, fait de pure lumière, il faut avoir été purifié par les douleurs, être passé par un creuset: les Psaumes de David ont de telles expressions. Le feu de la souffrance éloigne et consume les impuretés, et ne laisse que le corps supérieur.

Il est à noter qu'Ovide, lorsqu'il parle de l'apothéose d'Hercule, use des mêmes images: le feu l'a purifié, l'a lavé de ses scories, de tout ce qui en lui tisi_hercule.jpgétait bas et terrestre, et n'a laissé de lui qu'un corps amélioré, éclatant.

L'image fut même adoptée par les révolutionnaires, qui ont peint Voltaire débarrassé de son corps vieux et hideux, pour ne laisser, des cendres du phénix, qu'un corps de gloire éclatant, luisant dans l'espace cosmique. On peut en voir un exemple au château de Ferney.

Certes, dira-t-on, Voltaire n'a pas spécialement souffert, dans sa vie; mais l'image du corps vieux et hideux suggère le contraire: il n'est jamais agréable de vieillir et d'enlaidir! Cela crée spontanément un corps de sagesse, harmonieux et brillant. Du moins en principe.

Le matérialisme contemporain n'en a pourtant guère convenu.

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12/01/2017

Philippe Curval et le ressac de l'espace

RF098.jpgLes années 1960-1970 ont été une grande époque pour la science-fiction, y compris en France. C'est à croire qu'un souffle divin est passé sur la Terre à ce moment, car l'imagination était florissante, les idées se sont souvent profondément renouvelées.

À vrai dire, le souffle divin n'a pas été bien compris par tous. Chacun avait ses capacités. Pour moi, celui qui l'a mieux représenté est sans doute Charles Duits (1925-1991). Mais les auteurs de science-fiction les plus célèbres ont eu aussi du génie, alors.

Quelle meilleure illustration de l'idée du souffle divin peut-on trouver que différents faits curieux, concernant ces auteurs? Gérard Klein a d'abord créé des nouvelles prodigieuses, d'une imagination sublime; mais depuis plusieurs décennies, il n'écrit plus que des traités théoriques sur le genre qu'il chérit. Michel Jeury, lui, a remplacé les romans de science-fiction par les romans du terroir, nourris de ses souvenirs personnels. Ces auteurs semblent avoir accueillis le souffle lancé objectivement sur eux, sans pouvoir le retenir.

Mais qu'importe? Ils ont su lui donner une forme dans leurs œuvres, pendant qu'il était présent. Et depuis longtemps je voulais lire un écrivain de cette génération, Philippe Curval. Du bien était dit de lui, et, à l'Emmaüs de Cranves-Sales, j'ai trouvé son Ressac de l'espace (1962).

L'idée de départ est excellente. Il s'agit d'extraterrestres dont la planète se meurt et qui, télépathes et vivant en symbiose, cherchent à s'installer ailleurs à travers un de leurs individus. Celui-ci arrive sur Terre, se reproduit, et impose peu à peu son règne, consistant à faire des êtres humains de véritables automates psychiques, à les méduser. Il les place dans une atmosphère psychique collective pleine de musicalité, et dans des bâtiments pleins de beauté, d'un art incroyable. Dès lors, les êtres humains dorment pour ainsi dire debout.

Comme certains individus sont rétifs, l'ensemble devient conscient du problème; mais la plupart acceptent cette évolution forcée, et engendrent des fanatiques anéantissant la minorité qui résiste. Celle-ci réagit et, en s'aidant d'une colonie située à Vénus (car nous sommes dans le futur), PC-B.GIFparvient à contraindre les extraterrestres à respecter les libres choix de chacun.

On ne sait d'ailleurs pas comment cela peut se faire. Mais les humains restés libres admettent que cette évolution forcée aurait dû être réalisée par les êtres humains spontanément, qu'il y a eu un problème.

Le résumé donne le sentiment que le livre est excellent, car la conception globale en est judicieuse. Dans le détail, à vrai dire, on est moins convaincu. Je n'ai pas trouvé très bon le style de Philippe Curval. Il décrit bien les morceaux d'architecture extraterrestre, aussi la planète Vénus, mais le reste est moins enthousiasmant.

Les extraterrestres, sortes de poulpes translucides, ressemblent à ceux de Lovecraft, mais leur rencontre n'est pas frappante comme chez le maître américain: il y a quelque chose de prosaïque, dans la narration.

D'ailleurs, le héros ne participe pas, à la fin, au renouveau spirituel humain: il préfère partir en vaisseau spatial avec la femme de ses rêves, étant surtout intéressé par le voyage dans l'espace physique et le sexe.

Philippe Curval présente même les partouzes comme pouvant être parfaitement innocentes et pures, il y a là quelque chose de bizarre, dont parle Michel Houellebecq dans Les Particules élémentaires, une sorte d'illusion typique – un peu comme si Philippe Curval était lui-même la proie des extraterrestres qu'il décrit, à son insu!

D'un côté une puissante idée, de l'autre des traitements prosaïques, un résultat tout à fait singulier.

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