14/07/2018

La vie de saint Fintan

Findanus_von_Rheinau.jpgLe dernier texte en latin d'Irlande que j'aurai lu, je pense, est la Vie de saint Findan, ou Fintan, qui a fini son existence comme moine en Suisse, au bord du Rhin. Il était irlandais de naissance, et fut capturé par des Vikings, au neuvième siècle, époque à laquelle l'Île Verte fut continuellement mise à sac par des Danois en bateau. Elle fut même intégrée à leur empire. Saxo Grammaticus le raconte: un roi danois s'installa à Dublin.

Fintan est réduit en esclavage, et parvient à s'échapper de la façon suivante: au cours d'une rixe entre deux équipages danois sur la mer, il combat spontanément en faveur de son maître, qui lui ôte du coup ses chaînes, et le laisse assez libre. Une fois les Vikings débarqués sur une île, il en profite pour se cacher sous un gros rocher, que devait bientôt baigner la marée. Quoique trempé jusqu'aux os, il tient bon, ne se montre pas, tandis que ses gardes le cherchent partout et l'appellent. Il fait vœu de devenir moine.

Il réalise ce vœu et achève sa vie, comme je l'ai dit, au bord du Rhin. Le texte raconte qu'il ne cessa jamais de réduire sa ration de nourriture, s'efforçant, avec l'assentiment de son supérieur, de ne plus vivre que d'eau et de quelques morceaux de pain. Et bien sûr de l'amour de Dieu.

Le récit fait peu de temps, pense-t-on, après sa mort, alors que l'Europe est carolingienne, fait également état de visions étranges, bien éloignées de celles qu'avait eues, un siècle auparavant, son compatriote saint Colomba. Car si celui-ci voyait les anges combattre les démons pour se disputer des âmes de pauvres mortels, saint Fintan a des visions plus inquiétantes et moins classiques, apercevant des figures monstrueuses de géants aux yeux rouges, de démons. Ce sont ses satan-medieval.jpgtentations. Elles prennent l'allure d'êtres humains.

Il eut donc une vie difficile, âpre, et l'on ne perçoit pas le souffle qui soulève la vie de saint Colomba ou les écrits de saint Colomban. On s'approche de l'époque féodale, et le monde semble se couvrir de ténèbres.

Fintan n'en fut pas moins un modèle pour bien des moines, et il eut certainement une influence importante dans les monastères suisses qu'avaient souvent fondés des Irlandais, comme on ne l'ignore pas, notamment des disciples de Colomban.

Il n'y a pas que des elfes et des merveilles énigmatiques dans la littérature irlandaise, qui est souvent plus classique qu'on se l'imagine. Comme je l'ai déjà dit, il y a aussi, assez clairement, l'origine de la littérature fantastique, les êtres fabuleux étant assimilés par les chrétiens volontiers à des passions mauvaises, à des manifestations démoniaques. Cela existait dans l'antiquité romaine: il y avait les Larves, et autres monstres. On pouvait en être possédé: on était alors réputé fou. L'Évangile en parle. Mais cela s'est développé au sein du christianisme occidental, peut-être particulièrement en Irlande. La mythologie irlandaise primitive contenait des monstres, qui combattaient aux côtés des héros, ou contre eux; mais leur dimension morale, dans la littérature latine, est désormais rendue explicite: ils émanent de l'âme humaine, de ses mauvais penchants. Ils sont hallucinatoires. Fintan les a vus, et leur portrait est saisissant.

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06/07/2018

Georges-Emmanuel Clancier et le lait céleste

georges-emmanuel-clancier.jpgGeorges-Emmanuel Clancier nous a quittés il y a deux jours à un âge très avancé, et il fut l'un des meilleurs poètes de sa génération. Mes parents le connaissaient, car lui et sa femme étaient originaires du Limousin comme ma grand-mère, que la seconde avait connue, et il m'avait dédicacé un beau livre qui témoignait du lien profond qu’il entretenait avec l’âme des choses, avec la lumière qui anime la nature. Il s'agissait de son recueil poétique le plus célèbre, Le Paysan céleste - titre qui en dit assez à lui seul. Il ne croyait pas nécessaire de voir les choses depuis Paris pour saisir l'essence éternelle du monde, et pensait au contraire que le pays natal, par le souvenir d'enfance, mais aussi la campagne, par ses liens avec les saisons, les éléments, étaient plus propres à l'élévation intérieure.

Il avait de belles images, évanescentes mais colorées, émanées du sentiment de l'âme cosmique. Un lait coulait du ciel, comme du sein d'une mère immense.

Il était un grand admirateur de Ramuz: il était de son école. Il a écrit quelques poèmes sur la Savoie, notamment à la faveur de visites rendues à son vieil ami Jean-Vincent Verdonnet, près d'Annemasse. Le monde est petit.

Clancier est connu du grand public surtout pour ses romans, adaptés pour certains en films, notamment Le Pain noir. Je n'ai pas lu celui-ci, mais un autre, qui était bien composé et avait le Limousin pour cadre. Il reposait sur la découverte d'un mystère, d'une énigme enfouie, qui débouchait sur la redécouverte, par le personnage, du drame d'Oradour-sur-Glâne. Peut-être qu'il ne donnait pas assez à ce drame une dimension initiatique au sens fort, de mon Oradour-sur-Glane-Hardware-1342.jpgpoint de vue. Si là était le mal cristallisé dans l'Histoire, pourquoi ne pas en avoir la vision? Je regrette souvent que les évocations de la Seconde Guerre mondiale pensent pouvoir porter un sens spirituel fort sans images mythiques. Les anges aussi auraient pu être présents, recueillant les âmes des suppliciés. Mais Clancier participait d'un style issu de Racine qui entend suggérer ces choses sans les nommer.

Je ne sais pas si ce style pourra subsister longtemps, bien qu'on continue de le glorifier à la Sorbonne. Il est typiquement français. J'ai connu des poètes qui l'avaient, et ils sont à présent tous morts. L'américanisation rendra peut-être plus difficile l'apparition de la chose, désormais. Personnellement, je me suis toujours senti un écart, avec cela. Mais je ne suis peut-être pas une généralité.

Clancier avait reçu de mes parents mon premier recueil de poèmes, La Nef de la première étoile, et ne l'avait pas vraiment aimé, me reprochant notamment de ne pas respecter les règles classiques parce que j'avais élidé les e muets pour créer un rythme plus audible, néomédiéval ou anglicisant. Les poètes anglais ne comptent plus cette voyelle, en effet, depuis longtemps, même quand ils font des vers sur une base syllabique. Leur langue a un côté plus naturel que la nôtre. Cela n'avait pas plu à Clancier, ce lien avec la plèbe. Il voulait conserver les nobles formes d'antan, tout en s'insérant dans le monde mental des paysans gaulois.

Dans le recueil suivant, j'ai rétabli les règles antiques, mais le recueil n'a pas eu plus de succès. Je me demande si j'ai bien fait. J'ai hésité à continuer à écrire des vers, mais on m'a demandé de devenir président des Poètes de la Cité, à Genève, et il a bien fallu persister. Selon ce que la postérité dira, on blâmera ou on félicitera la cité de Calvin.

Peut-être qu'à la Sorbonne on donnera éternellement raison à Clancier, néanmoins!

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02/07/2018

Joseph de Maistre et le Surréalisme

Joseph de Maistre.jpgOn attache beaucoup trop d'importance, en littérature, à l'idéologie: marque de l'emprise injustifiée de la politique sur la culture. Pour saisir les évolutions littéraires réelles, il faut savoir dépasser les partis. Alors on reconnaît l'importance paradoxale de Joseph de Maistre dans l'avènement ultérieur du Surréalisme.

Maistre et Breton s'opposaient diamétralement dans leurs idées politiques; leur lien n'en est pas moins patent.

Remarquons d'abord (avant d'établir une continuité historique passant évidemment par Victor Hugo) que Breton devait devenir le reflet inversé de Joseph de Maistre. Si ce dernier prônait un système d'analogies secrètes qui, mettant en rapport le matériel et le spirituel, confirmait les dogmes chrétiens, les Surréalistes tendaient au contraire à penser que l'imagination libre, fondée sur l'amour et l'empirisme analogique, infirmait ces dogmes.

Pour Breton, le socialisme avait son origine dans le rêve et le spirituel, et il citait à cet égard Pierre Leroux. L'Église, à ses yeux, ne portait pas de spiritualité, mais empêchait, par son dogmatisme, de pénétrer les mystères.

Pour Maistre, c'était le rationalisme de la philosophie des Lumières, qui était dans ce cas. L'Église avait su conserver une force initiatique profonde, irréductible à la raison.

Comment expliquer ces oppositions semblant s'appuyer sur des principes fondamentaux identiques? Les deux prônaient une démarche intuitive fondée sur l'analogie. Pourquoi, politiquement, étaient-ils si différents?

L'époque, déjà, n'était pas la même. Maistre vivait au temps de la Révolution française, et elle manifestait pour lui l'illusion des pensées rationalistes de Voltaire, Rousseau et consorts: les résultats n'étaient pas à la mesure des attentes, la Terreur et l'Empire ayant vite remplacé la Liberté, l'Égalité et la Fraternité. Breton, certes, vivait à un temps où l'Union soviétique elle aussi pouvait décevoir; mais elle était loin, les Français n'en subissaient pas les effets directs, et les années 1930 pouvaient garder de fous espoirs. Au reste, Breton andre-breton.jpgse détachera bientôt du communisme liberticide, comprenant qu'il s'efforçait d'assujettir les artistes, au lieu d'émanciper (comme il prétendait le faire) le peuple.

En outre, on n'en parle pas assez, mais les lieux sont différents: Paris n'est pas Chambéry. Le catholicisme savoisien n'était pas le gallicanisme. Plus marqué par l'Allemagne et l'Italie, il se fondait sur l'imagination, libre jusqu'à un certain point, et sur le principe d'analogie entre le monde manifesté, et le dieu qui l'avait créé. On affirmait qu'il existait un rapport entre les deux - même si on déconseillait aux laïcs d'essayer de le déceler: on le réservait aux clercs. Dans le catholicisme français, classique et rationaliste, on s'appuyait sur l'entendement, et on ne concédait rien à l'imagination et à ce que Maistre nommait la pensée intuitive: il s'agissait de bâtir ses raisons logiquement, à partir de l'étude précise des textes. Il était donc naturel que Breton se tournât contre le catholicisme. Même les surréalistes chrétiens comme Malcolm de Chazal rejetaient celui-ci et se réclamaient du gnosticisme. Le seul religieux catholique doué d'intuition, Pierre Teilhard de Chardin, ne fut pas protégé par son statut de jésuite: on l'exila en Amérique - où s'était justement exilé Breton pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans la même ville: New York. Fait étrangement significatif.

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28/06/2018

Les lettres comminatoires de saint Colomban

saint_colomban_cour_honneur.jpgAprès avoir lu les Sermons de saint Colomban, le plus grand écrivain religieux irlandais, j'ai lu les lettres de lui qui nous sont restées, et qui sont généralement adressées au pape. Or, sous leur apparente soumission, elles sont pleines de reproches.

Il accuse principalement l'évêque de Rome de rester inactif face aux hérétiques et aux fauteurs de troubles, parmi lesquels il place particulièrement les Francs et leurs évêques. Il était, en effet, en conflit avec eux, à l'époque où il vivait avec ses moines dans leur empire, parce qu'il ne fêtait pas Pâques selon les mêmes règles et aux mêmes dates qu'eux. J'en ai parlé ailleurs, le vénérable Bède ayant fait état de ce débat qui s'est poursuivi un siècle après en Angleterre entre les tenants de Colomban, Bretons et Irlandais, et ceux de Rome et des Français. Car le christianisme anglais avait à l'origine pour parrains à la fois les Irlandais et les Francs, dont les influences se croisaient, et, souvent, se heurtaient.

Colomban laisse entendre que si le pape suit l'avis des Francs, ou du moins ne les empêche pas de persécuter les moines irlandais installés en Gaule, c'est par faiblesse, et parce qu'il a besoin d'eux pour ses intérêts, par politique. Il se montre certain qu'il a raison, tenant, dit-il, sa tradition de saint Pierre et de saint Paul, tandis que les Francs ne tiennent leurs principes que d'un penseur de bas étage dont la seule motivation est de s'écarter des Juifs et de leur pâque propre: préoccupation que lui ne partage nullement!

L'accusation lancée contre le pape de se mêler trop de politique et de soutenir pour cette raison les rois francs sera reprise, curieusement, par Dante, qui à cet égard ne blâmait pas, comme le sage irlandais, les Mérovingiens, mais les Capétiens, qu'il traîna collectivement dans la boue - en particulier Philippe-le-Bel, le persécuteur des Templiers (auxquels Dante se rattachait). Toutefois il plaça les Carolingiens au paradis, conformément à la tradition médiévale.

Il faut savoir que, lassés des persécutions des Francs, Colomban et ses moines se sont finalement installés en Italie.

Le sage d'Irlande se réclame souvent de l'Église de l'Ouest, c'est à dire celtique, qu'il dit pure parce que liée seulement à la Rome des apôtres, et non mêlée à la politique romaine, puisque l'Irlande n'a jamais fait partie de l'Empire romain. À vrai dire son style difficile est très allusif, Nikea-arius.pngil est plein de circonvolutions et ses phrases sont longues. Elles n'en manifestent pas moins une forte personnalité et une époque passionnante.

Je voudrais ajouter que, quoi qu'on entende dire, Colomban ne se réclame pas particulièrement des théologiens orientaux, même si les principes qu'il suit pour les fêtes de Pâques ont pour autorités des gens de noms grecs. Il s'en prend classiquement aux hérétiques, comme saint Augustin, et il cite les Pères de l'Église libéralement, leur donnant une autorité supérieure à la sienne. Il s'étonne même que le pape ne fulmine pas davantage contre les sectateurs d'Arius, qui alors infestaient l'Italie, à travers les Lombards. Il ne faut pas s'imaginer que son origine irlandaise le rende particulièrement proche de la gnose, ou des néoplatoniciens, ce genre de choses: dans ses lettres, cela n'apparaît pas. Les Irlandais sont plus latins qu'on croit, peut-être. D'ailleurs ils avaient été convertis par un Breton ayant beaucoup fréquenté les Gaulois. Ils faisaient bien partie de l'Occident.

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22/06/2018

The Princess and the Goblin, ou l'origine du Hobbit

cover.jpgUn livre attisait ma curiosité depuis des années, J. R. R. Tolkien l'ayant cité comme une source d'inspiration: The Princess and the Goblin (1872), de George MacDonald (1824-1905), regardé généralement comme un des titres majeurs de la littérature enfantine anglaise, avec Alice's Adventures in Wonderland (1865), dont MacDonald fréquentait l'auteur.

Tolkien émettait toutefois des réserves, reprochant à MacDonald d'avoir affirmé que les gobelins avaient des soft feet. Je ne voyais pas à quoi cela correspondait, mais j'ai lu le livre - et maintenant je sais.

MacDonald affirmait en effet que les gobelins avaient des pieds mous, atrophiés, sans doigts, s'ils avaient une grosse tête dure. Cela venait de leur évolution, car ils descendaient d'hommes ayant choisi de vivre sous terre. Pour les vaincre, le héros, Curdie, s'emploie principalement à abattre ses pieds sur les leurs, et il est longuement question de la reine des gobelins, qui, elle, avait des chaussures et six orteils, l'auteur en fait toute une histoire - à vrai dire glauque, bizarre, relevant de l'obsession. Le visage de cette reine est hideux, et les gobelins ont dans ce livre quelque chose de déprimant. Ils sont encore plus matérialisés que les nains de Tolkien, et celui-ci, à l'inverse, a créé, dans The Hobbit (1937), des gobelins grandioses, apparentés aux démons - et plus fidèles, ainsi, à ce qu'ils devaient être à l'origine, quand ils étaient réputés infester la rivière de Bièvre, à Paris: car telle est la source méconnue de leur tradition.

Les combats de Bilbo et de ses amis nains contre les gobelins dans les montagnes sont bien plus intenses, prenants et réussis que ceux de Curdie chez MacDonald. Le roman de Tolkien ressemble beaucoup à celui de ce dernier, en mieux.

Néanmoins, The Princess and the Goblin a des qualités, notamment lorsqu'il déploie des figures mystiques ou semi-telles. La plus belle est celle de la mystérieuse grand-mère, une dame invisible servant de bon ange aux princ.jpgdeux héros, Irène et Curdie, et qui leur tisse un fil également invisible, ou les éclaire d'une belle sphère argentée. À vrai dire, elle est un peu trop mystique, n'étant pas vue communément, et seulement comme en rêve, et créant des feux de roses plutôt étranges. Mais le personnage est mythologique, c'est indéniable. Il y a également la figure du roi, père d'Irène et en fait avatar de l'auteur même, qui avait aussi une fille nommée Irène. Elle est belle, noble, luisante.

Les personnages ont des titres changeants se voulant symboliques. Cela peut paraître émouvant, mais cela donne le sentiment que MacDonald faisait trop dans le sentimentalisme mystique.

Un dernier trait typique de Tolkien: les chants de conjuration entonnés par Curdie pour éloigner les gobelins. C'est magnifique, mais insuffisamment approfondi, l'auteur préférant parler des pieds à écraser.

Un roman intéressant, donc, qui manifeste une faculté singulière à créer des figures symboliques marquantes, mais qui contient des bizarreries à la MacDonald, et qu'il est difficile de lire d'une manière suivie. Sauf bien sûr si on n'aime le fantastique que s'il est bizarre. Cela arrive. Tolkien n'en a pas moins éclipsé cet auteur, s'il a sans doute des originalités que n'aura pas toujours un C. S. Lewis, assez classique.

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16/06/2018

Les Instructions de saint Colomban

SaintColumbanus.jpgToujours tout à mon Irlande latine, j'ai lu les Sermons (Instructiones) de saint Colomban (543-614) - un des plus grands hommes nés dans l'île bénie - à ses moines. C'est l'essence du monachisme occidental, et tout ce qu'on connaît comme relevant des principes catholiques régissant les monastères s'y trouve. En en sens, cela fait de ces textes courts des classiques.

Je dirai même que quand on a oublié ce qu'est le catholicisme fondamental, et qu'on commence à disserter à partir des traditions politique et philosophique modernes, il est bon de lire ou relire ces instructions, bien plus authentiques que les spéculations de partis plutôt intéressés.

On n'y trouve guère de merveilleux, mais des idées fondatrices: qu'il est vain, d'abord, de disputer des mystères de la foi à partir de concepts abstraits, de paroles mues par l'intellect. Il est impossible, pour saint Colomban, de comprendre la Trinité à partir de la raison. On ne peut s'appuyer que sur la foi, le sentiment d'amour qui rayonne de cette Trinité, et qui flambe au-delà des étoiles du feu cosmique de la charité: il y a quand même quelques images, et Dieu y est une personne.

On y parle parfois des anges. Colomban dit notamment qu'on ne peut, sur les mystères, établir d'idées claires qu'en partant de l'Écriture sainte, ce qui est la doctrine fondamentale de la religion catholique et que saint Augustin déjà énonçait; mais il ajoute que le Saint-Esprit ou l'ange peut aussi délivrer des communications divines - comme il l'a fait, en principe, lors de l'écriture de la Bible. 31958846_1479856102118444_8538258864049487872_n.jpgLes prophètes nous rappellent, néanmoins, que les anges s'expriment par figures mystérieuses: pas par concepts nets.

Colomban emploie volontiers des comparaisons avec la vie ordinaire: les efforts fournis par les paysans pour leurs moissons se projettent dans l'avenir; de même, les moines doivent vivre une vie douloureuse sur Terre en prévision des grâces du Ciel.

Il faut mourir au monde d'en bas, périssable, pour vivre de la vie éternelle qui attend l'être humain, rappelle-t-il. Cette perspective donne de la grandeur et de la beauté à ses sermons.

Il fait de l'au-delà des étoiles, de l'au-delà de l'univers sensible, la fontaine de la vie, l'éternelle source de l'âme, de l'esprit, de tout. À elle il faut se vouer!

Les comparaisons avec l'art militaire reviennent souvent aussi. Par elles, Colomban rappelle qu'il faut longtemps s'entraîner, avant d'être à même de ne pas tourner ses armes contre soi, et de les utiliser efficacement contre les sept peuples persécuteurs de l'âme. Ce sont les sept souffles intérieurs - les sept péchés, si on veut, mais il ne s'agit pas de les anéantir, mais de les dompter, d'en faire des vertus. Il ne le dit pas: pour les moines, cela va de soi.

Derrière les sermons apparemment lisses, il faut sans doute, en effet, conjecturer des connaissances ésotériques. Colomban n'y fait que des allusions: par écrit, on demeurait dans la clarté de la remontrance.

Ces sermons m'ont rappelé les écrits de François de Sales. Les mêmes principes fondamentaux s'y trouvent, mais l'évêque de Genève est plus explicite quant à ce qu'on réservait, paraît-il, aux religieux: les vrais moyens de pénétrer les mystères, et de méditer, de se purifier. La Trinité, disait-il, pouvait s'appréhender dans sa vérité par l'amour de Dieu, sans véritable science; et le premier seuil de l'initiation à Dieu passait par 31287213_2133602543322525_5426779306929946624_n.jpgl'imagination, la représentation intérieure des anges et autres figures de la Bible - la colombe du Saint-Esprit, le Jugement dernier, et ainsi de suite.

On a reproché à François de Sales de révéler ces indications réservées. Cela rabaissait, peut-être: il en est sorti l'art baroque. L'art médiéval irlandais est, certes, plus hiératique. Plus allusif. Plus grand, peut-être. Mais moins adapté à l'homme moderne. De son temps, on n'était plus soumis aux prêtres comme on l'avait été, on réclamait une liberté de choix, et d'agir par soi-même. Cette laïcisation de la vie intérieure prépare sans doute Joseph de Maistre et le romantisme. Chez saint Colomban, on demeure dans le monachisme, ses écrits ne sont adressés qu'à d'autres religieux. Il leur réclamait l'excellence. C'était un autre temps, glorieux en soi.

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14/06/2018

Joseph de Maistre et l'effusion de l'Esprit-Saint

saint-esprit-prophetic-art.jpgJ'ai évoqué déjà la volonté du franc-maçon savoyard Albert Blanc (1835-1904), en 1861, d'imposer, en Italie, le dogme rationaliste pour remplacer le dogme catholique. Or, cela m'a rappelé une prophétie de Joseph de Maistre (1753-1821) - lequel Blanc connaissait bien, s'étant fait connaître par un livre sur lui: le monde devait s'attendre à une effusion généralisée de l'Esprit-Saint. La forme que cela prendrait n'était pas très claire.

Je crois que Maistre était un être contradictoire, qui voulait, en public, proclamer le dogme catholique, et qui, en privé, à part soi, croyait que l'individu pouvait se lier librement à Dieu, et donc défier les autorités, se montrer plus inspiré qu'elles, même quand elles étaient consacrées. Il avait, à cet égard, quelque chose qui le rapprochait de H. P. Lovecraft (1890-1937) - qui confessait, en public, le matérialisme, philosophie officielle des gens intelligents, et qui, en privé, croyait à la faculté de l'individu de créer des images d'êtres défiant les lois physiques et se présentant comme hypothèses plausibles.

Maistre, donc, affirmait dans ses écrits que l'Esprit-Saint répandu devait passer par le Pape, puisque, officiellement, dans le catholicisme, celui-ci en était le premier, voire l'unique réceptacle. Les nations devaient donc se mêler et se soumettre à l'Église. Mais dans les faits, lui-même ne le faisait guère. Il discutait sans arrêt les injonctions des représentants du Pape, croyant qu'ils étaient mal informés et que le Pape, inspiré, lui donnerait raison - ce qui ne correspondait à rien, car le Pape était réellement informé, et on le connaissait parfaitement à Rome, plus qu'il ne le savait.

En privé, il affirmait, à des catholiques collectivistes et rationalistes tels que Louis de Bonald, que l'analogie pouvait établir des rapports entre le monde matériel et le monde spirituel - puisque le premier n'était que le reflet du second -, et il s'y adonnait, créant des ébauches de mythologies nouvelles surprenantes, qui font pentecost-1.jpggénéralement bondir aujourd'hui les catholiques conventionnels, et qui annoncent plutôt Victor Hugo que Léon Bloy...

Il appelait cela la pensée intuitive, et la différenciait de l'esprit rationnel - du raisonnement extérieur. Il s'opposait donc à Voltaire, à la philosophie des Lumières, et au courant représenté par Albert Blanc. Mais aussi, en réalité, au courant catholique rationaliste qui se contente de disserter à partir de l'Écriture sainte. Pour lui, la pensée intuitive donnait raison à la doctrine catholique: elle la vérifiait. Il n'aurait jamais voulu qu'on imposât le dogme rationaliste. Mais, en un sens, il voulait bien, secrètement, qu'on établît la liberté d'inventer, ou de prophétiser - de trouver, par la pensée intuitive fondée sur le sentiment individuel, les vérités cachées du monde d'en haut. Il était donc favorable à la liberté de conscience et à l'imagination créatrice. De ce point de vue, il était bien plus libertaire que nombre de rationalistes voltairiens.

C'est aussi pour libérer son esprit de la tutelle de l'État qu'il se réclamait du Pape, que les nations rejetaient. Comme l'Église romaine était un symbole de la divinité prenant corps sur Terre, se réclamer d'elle revenait à proclamer la possibilité du Mythe. C'était l'assurance d'un lien entre le Ciel et la Terre, qu'assumait visiblement la forme des temples. Il préfigurait le romantisme.

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08/06/2018

La vie de saint Colomba par Adamnan, ou l'origine du fantastique

Saint_Columba_converting_the_Picts.jpgPour préparer mon voyage en Irlande, et lisant tous les jours du latin, je me suis dit que j'absorberais un texte célèbre, racontant la vie de saint Colomba - un moine qui vivait, pour l'essentiel, sur l'île d'Iona (au large de l'Écosse) au septième siècle, et qui était irlandais, comme presque tous ceux qui le fréquentaient et l'entouraient, notamment son cousin saint Adamnan, l'auteur de sa vie.

C'est assez remarquable, car le style est réaliste et ne cherche aucun effet poétique, se concentrant sur les détails de la vie, mais, en même temps, le contenu est rempli de merveilleux, Colomba même étant doué de pouvoirs prodigieux.

La première partie, assez longue, est consacrée à ses visions de l'avenir proche ou des événements lointains. Son âme s'arrachait à son corps, dit son hagiographe, et, se dilatant dans le temps et l'espace, percevait tout!

La seconde partie est consacrée à ses pouvoirs sur les éléments, assez grands, puisqu'il commandait aux vents, voire aux bêtes. Il en usait pour ses amis. Il chassait, aussi, les mauvais esprits, notamment placés dans les choses par les druides ses ennemis.

La troisième partie est consacrée à ses relations avec les anges, nombreuses. Il les voyait, ou on les voyait autour de lui - combattant les démons avec son aide, lorsqu'ils tâchaient d'attirer l'âme d'un défunt en enfer. Des éclats lumineux, fréquemment, entouraient le saint, faisant un globe ou une colonne au-dessus de sa tête, et remplissant sa chambre, quand il y était, d'une clarté éblouissante.

Adamnan assure que ce qu'il raconte n'est qu'une faible partie de la vérité, parce que Colomba se cachait pour accomplir ses exploits, et défendait que, de son vivant, on en répande le bruit.

Le contraste entre le cadre réaliste et le surnaturel omniprésent est fascinant et profondément nouveau dans la littérature occidentale. Chez les anciens Romains, le réalisme ne contenait pas de surnaturel; la poésie, effaçant à l'inverse la frontière entre les mondes, plongeait le lecteur dans une sorte de rêve. Ici, la Angels-take-St.-Bride.jpgfrontière entre le monde spirituel et le monde physique reste claire, et les deux se superposent - tout en s'articulant selon des principes nets. Même la littérature chrétienne des Romains restait dans une sorte de réalisme magique, suggérant les anges plus que les peignant: saint Augustin en fournit un exemple. Les Gaulois n'étaient pas beaucoup plus hardis, se contentant de rêves visionnaires. Mais les Irlandais, convertis sans avoir été romanisés, ont développé le merveilleux chrétien d'une façon déterminante.

C'est certainement l'origine du genre fantastique - qui consiste, par delà la métaphysique fantasmée par une partie de la critique, à placer du surnaturel dans la réalité ordinaire. Globalement, il a préféré évoquer les démons, plus présents sur Terre que les anges; mais cela ne change rien au fond. Le fantastique, d'abord anglais, a été nourri d'une tradition celtique devenue chrétienne, ayant assimilé les anciens dieux, si présents encore chez les Celtes, aux démons. C'est particulièrement la démarche du protestantisme, notamment irlandais, par exemple avec Charles R. Maturin. Nourri de pensées bibliques, et se trouvant face au paganisme persistant, il l'assimilait à la magie noire.

Les catholiques irlandais avaient, de leur côté, tendance à penser les fées liées aux anges. Comme pour cette Vie de Colomba, le monde surnaturel, quoique inséré dans la vie de tous les jours, restait positif. Cela a plutôt débouché sur le néopaganisme d'un Yeats ou d'un Dunsany.

Un texte passionnant, quoi qu'il en soit.

13/05/2018

Le Territoire humain de Michel Jeury

pp5188-1985.jpgToujours curieux de mieux connaître la littérature française faisant appel à l'imaginaire, et ayant déjà lu plusieurs bons romans de Michel Jeury (1934-2015), auteur de science-fiction reconnu, je me suis efforcé d'avaler Le Territoire humain (1979), signalé comme chef-d'œuvre par l'universitaire Roger Bozzetto.

Michel Jeury écrit bien, il a un grand sens poétique, il sait sortir les mots de son intériorité profonde, et en tisser des phrases. À cet égard, il rappelle Racine, ou les poètes contemporains les plus célèbres, Bonnefoy ou Jaccottet. Mais pour moi, le danger d'un tel style est de ne pas parvenir à sortir de soi, et de ne créer, en fin de compte, que des bulles abstraites, mues par des concepts inaccessibles - peut-être connus de quelques initiés, mais incompréhensibles à l'entendement ordinaire. Or, comme le disait François de Sales, les mystères les plus profonds s'appréhendent par l'amour, qui, saisissant le lien entre les choses au-delà des apparences, créent des similitudes - des images. La Trinité prenait l'allure d'un père, d'un fils et d'une colombe - et les concepts, dans leur feu intime, se dissolvaient. Je ne suis donc pas sensible à ce qui, se posant comme idées, se veut en même temps mystérieux: cela ne me paraît pas cohérent. L'allégorie même ne vaut que si elle se déploie en images chatoyantes, de nature féerique, et fait oublier sa dimension intelligible.

Les romans de Jeury que j'ai lus précédemment maniaient des concepts qui me laissaient plutôt froids, mais ils y plaçaient des images fabuleuses, cristallisées par le style pur de l'auteur et déployant, au moins par fragments, des mondes oniriques. Je n'ai, hélas, pas retrouvé cela dans ce Territoire humain, qui m'a semblé projeter dans le futur des concepts complexes qui m'intéressent très peu, sans que des images saillantes soient réellement présentes. Derrière le récit, se trouvent des idées subtiles que je reconnais parfois, parfois non, mais qui, quoi qu'il en soit, ne résonnent pas spécialement en moi. L'idée par exemple que les souffrances rendent plus fort est banale, et en réalité on pourrait aussi bien répliquer qu'elles rendent malade et tuent. Lorsqu'on introduit du mysticisme dans la réalité, il faut aussi évoquer des miracles et des anges; sinon, cela tombe à plat. Aucune idée n'est a priori plus spirituelle qu'une autre: ce n'est pas vrai.

Les descriptions du livre sont essentiellement relatives à des rituels abominables - remplis de sang, de plaies et de pornographie -, et je ne leur trouve aucun caractère imaginal, comme disait Henry Corbin. C'est bizarre, mais mêmeMaster_Gh_-_Holy_Trinity,_Central_Panel_from_the_High_Altar_of_the_Trinity_Church,_Mosóc_-_Google_Art_Project.jpg plus choquant, car Michel Houellebecq, dans des trames beaucoup plus réalistes, a aussi évoqué, décrit ce genre de choses. C'est donc qu'ici le futur était inutile: le présent suffisait bien.

Les tendances mystiques et oniriques de Jeury sont également présentes chez Houellebecq, à peu de choses près, et les rares symboles originaux et inattendus du Territoire humain ne sont pas approfondis, passant comme dans un rêve.

Cela ressemble à un conte celtique, mais avec moins d'images grandioses suggestives d'un panthéon caché. À la place, il y a des concepts cachés. Mais cela n'exerce sur moi aucune fascination.

Quand je lis Jeury, ne pas tout comprendre ne me gêne pas trop, si des images fortes sont déployées; mais les idées réservées aux gens intelligents ne suscitent en moi aucun désir de les entendre, et sans ces images, je me contente de m'ennuyer. Je crois bien que c'est ici le cas: intelligent ou pas, l'univers du Territoire humain est peu imaginatif, et la poésie m'en a paru très formelle, très extérieure. Je dois avouer que c'est le type de science-fiction dont je ne raffole pas.

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07/05/2018

L'image et le récit chez les vieux Irlandais

irsi 2.jpgJ'ai lu récemment, pour préparer mon voyage en Irlande, un ouvrage traduisant en anglais des extraits d'anciens récits irlandais, appelé Early Irish Myths and Sagas (je le possédais depuis de nombreuses années), et un trait m'a frappé, remarqué aussi par l'éditeur-traducteur, Jeffrey Gantz: ces récits contiennent des descriptions incroyables, mais la narration elle-même est tronquée, et comme expédiée.

Cela se passe souvent de la façon suivante: un homme envoyé auprès d'une armée de héros qu'il doit épier, ou qu'il découvre par hasard, répète à d'autres ce qu'il a vu, tout émerveillé, et les autres expliquent les prodiges dont il a été témoin, de manière plus ou moins aisée. Il y a là des héros superbes, décrits avec un faste magnifique, mais aussi des monstres, des elfes et des dieux. Puis c'est la bataille, expédiée en quelques lignes.

Quelle différence avec les épopées classiques, qui ne s'attardent pas sur ce qui est vu statiquement, mais narrent les batailles avec un superbe luxe de détails! Mais quelle explication en donner?

Jeffrey Gantz émet l'hypothèse que les conteurs, voyant la fatigue des auditoires après leur description dialoguée (permettant sans doute le lyrisme, et annonçant le théâtre), achevaient rapidement un discours déjà bien long. Voire. Cela pourrait être plus complexe, et plus subtil.

Dans une autre anthologie embrassant aussi les Gallois, des périodes plus récentes et des genres moins épiques, A Celtic Miscellany, l'éditeur-traducteur Kenneth Hurlstone Jackson remarque quelque chose de fondamental: dans les textes celtiques, les couleurs sont foisonnantes, comme elles ne le sont pas dans les autres poèmes antiques, Homère compris. Les Celtes anciens étaient surtout visuels - et ne comprenaient rien tant que ce qui s'imprimait sur l'œil. Cela se retrouve jusque dans les poèmes de Chrétien de Troyes, qui montrent Perceval fasciné par du sang répandu sur la neige et restant en contemplation à cette vue, parce qu'elle lui fait penser au visage de sa belle. Du coup, pour ainsi dire, le récit n'avance plus!

Les faits se déroulent dans le temps, et les Irlandais n'avaient pas comme les Grecs le sens du temps qui passe. Les choses leur apparaissaient sous un rapport d'éternité. De là, en réalité, leur fascination pour les il_570xN.379838128_tnw9.jpgfées - les immortels de la Terre - se manifestant par visions successives, ne s'ordonnant pas dans le temps de façon forcément claire. Alors que les anciens Grecs regardent les dieux agir dans la destinée, et régler la trame de la vie humaine depuis les étoiles, les Celtes contemplent ce qui se manifeste dans le reflet des eaux, de la terre verdoyante, de la neige.

Et on pourrait faire un rapprochement avec les Gaulois. Rousseau reprochait à Racine de faire des successions de discours dont la construction générale manquait de force. Le public français aime surtout les peintures successives de la passion des dames, pour ainsi dire. La logique globale du drame le touche peu.

Mais les Gaulois ne sont pas des Celtes primitifs, et on peut faire remarquer que le discours à la mode latine a remplacé, dans le classicisme français, les visions fabuleuses. André Breton, qui avait des origines bretonnes par sa mère, a dû le sentir, lorsqu'il a réclamé de revenir à cette succession d'hallucinations jaillies des profondeurs. Le résultat n'a peut-être pas atteint, néanmoins, le degré d'excellence des vieux textes irlandais, tout de même régentés par une vision mythologique globale, dans l'action humaine comme dans celle de la nature.

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05/05/2018

L'épopée romantique en France: le règne de Louis XIII

D'Artagnan.jpgJ'ai écrit ailleurs que les romantiques français n'avaient pas pu honorer les anciens Francs et les rois médiévaux, trop proches à leurs yeux de l'Église catholique. Cela les a gênés pour bâtir des épopées nouvelles, et créer des héros. Il leur a manqué un socle. Alors que les Allemands chantaient Arminius, Siegfried et Faust, les anglophones Ivanhoe, Robin des Bois, Natty Bumppo et Hiawatha, les Français ne parvenaient pas à faire émerger des individualités marquantes.

Ne pouvant, ou ne voulant pas se consacrer au Moyen Âge, ils ont marqué leur révolte dérisoire seulement en chantant le règne de Louis XIII, et en prenant le parti des nobles contre le cardinal centralisateur Richelieu: Pierre Corneille reflétait encore, dans ses œuvres, la Fronde, et le débat restait propre au classicisme. On brandissait le baroque comme s'il était révolutionnaire - alors qu'ailleurs, où le baroque était naturel, on se référait au gothique sa source, d'un ressort plus puissant.

Cela avait un inconvénient majeur. Le héros médiéval, dans les chansons de geste, était réputé lié aux anges et aux saints célestes. Dans la Savoie romantique, on a bien procédé de cette façon, avec Amédée VI, et d'autres vieux comtes: cela paraissait aller de soi. En France, on ne voulait créer de figure que nationale, et comme le Moyen Âge était féodal, on le repoussait. Même l'Église gallicane, qui divinisait le monarque absolu, allait dans ce sens. Or, les seigneurs révoltés contre l'absolutisme n'étaient pas réputés, eux, liés même à des divinités païennes, terrestres, leur temps ne le permettant guère. Lorsque Vigny dénonce le lien établi par le clergé français entre Cinq-Mars et la sorcellerie, il n'en profite aucunement pour dire le noble seigneur révolté en lien avec les forces élémentaires, contre l'abstraction catholique: il aurait pu; mais il n'a pas osé.

Théophile Gautier ne relie pas davantage son Capitaine Fracasse à des forces supérieures cachées. C'est encore Hugo qui a le plus convaincu, dans sa pièce de Marion Delorme: son héroïne lutte contre un Richelieu Cardinal_de_Richelieu_mg_0052.jpgqui est explicitement l'incarnation du mal, notamment grâce au vers: Satan ne peut-il pas s'être fait cardinal? Vigny suggérait ce lien avec le diable, dans Cinq-Mars, sans aller jusqu'au bout; Dumas l'inférait, sans évoquer l'occulte. Seul Hugo sera direct dans son idée. Par réfraction, Marion devenait angélique: tout ennemi d'un démon l'est de facto.

Hugo du reste chantera aussi un héros médiéval, mais non français: Frédéric Barberousse, dans Les Burgraves. Indice certain que les Français avaient un blocage avec leur Moyen-Âge propre.

Il était peut-être possible de chanter un héros païen de Paris, comme était Julien l'Apostat: Vigny s'y est employé, dans son méconnu Daphné, plutôt court et abstrait, mais contenant une belle scène néoplatonicienne insérant du merveilleux dans la vie de l'empereur initié qui a bâti le palais impérial dont est issu le Quartier latin. C'est un jalon fondamental, et peut-être que les écrits du grand Charles Duits, mais aussi d'André Breton, sont secrètement dans son droit fil. Mais de nouveau Vigny semble avoir reculé devant l'idée de réhabiliter massivement et glorieusement Julien. Dans ses écrits privés, il a eu de belles pages sur Clovis et ses guerriers à demi enchantés, mais cela n'a pas donné lieu non plus à une grande œuvre.

La crainte de lier l'individu à la divinité est sans doute en rapport avec le succès du marxisme, la nation seule étant supposée divine, et l'individu ne devant faire que la représenter - mécaniquement. On en a le tableau avec Michelet, qui faisait de Jeanne d'Arc non l'envoyée des anges, mais l'expression individualisée de la France, laquelle il faisait absolument divine. N'est-ce pas là, au fond, la suite du gallicanisme tendant à diviniser le monarque? Le catholicisme néomédiéval de la Savoie, de la Franche-Comté, de la Bourgogne (avec Aloysius Bertrand), était plus porté au merveilleux, dans la lignée d'un Dante.

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29/04/2018

J. R. R. Tolkien: en deçà du réalisme magique et de l'hallucination morbide

30412454_602906196741741_4613552817372659712_n.jpgJetant un œil, pour chercher une référence, dans le beau traité de J. R. R. Tolkien sur le Conte de fées, j'ai pu mesurer, par la relecture en diagonale, le génie de cet auteur, sa prodigieuse clairvoyance en matière de littérature.

Il évoque ce que la critique appelle souvent le réalisme magique, la faculté à s'émerveiller du quotidien en faisant comme si le connu était inconnu. Il cite Dickens et Chesterton. Il aurait pu citer, s'il les avait lues, les premières pages de La Chartreuse de Parme de Stendhal. Il admet que cela a une valeur, mais il en estime la puissance d'évocation inférieure à celle du merveilleux proprement dit, qui propose l'image de quelque chose de nouveau, sortie de l'âme de l'auteur. Il ne s'agit plus de ruse, de feinte - on ne fait plus comme si quelque chose de connu était inconnu -, on pénètre réellement, courageusement l'inconnu!

À l'inverse, il désavouait la fantaisie hallucinatoire qui n'avait aucune clarté, n'était pénétrée d'aucune raison, et l'appelait morbid delusion. On sait qu'il rejetait la poésie moderne comme étant telle - et même, souvent, le celtisme. L'excès de mystère finissait par brouiller la féerie vraie - et il affirmait que plus la raison imprégnait le merveilleux, plus grande était sa qualité. Il faut comprendre que, catholique romain - et au fond disciple de Thomas d'Aquin -, il estimait que la raison et l'imagination n'étaient absolument pas inconciliables, et que, même, le but de l'Art était de concilier les deux au suprême degré. Il voyait, en réalité, cette réussite surtout dans la poésie médiévale germanique.

barfield.jpgMême s'il était plus conservateur et plus conventionnel dans son inspiration, il avait en art des vues qui le rapprochaient de Rudolf Steiner. Il approuvait du reste la philosophie d'Owen Barfield, un des plus grands disciples anglais de celui-ci.

Steiner exigeait, peut-être, moins de clarté de l'artiste, acceptait davantage le mystère. Mais c'était affaire de sensibilité. Les vues fondamentales étaient les mêmes. Tolkien rendait davantage hommage aux anciens Romains, Steiner aux anciens Celtes; mais tous les deux regardaient l'ancien art allemand comme harmonieux, et pour les mêmes raisons.

Personnellement, je les approuve. On a trop oscillé, dans la France moderne, entre l'allégorisme abstrait et le surréalisme hallucinatoire. La littérature médiévale était plus équilibrée. Certains auteurs romantiques aussi, comme Hugo et Lamartine - ou d'autres moins connus, et ayant vécu dans des régions excentrées, tels Charles de Coster et Frédéric Mistral. Au vingtième siècle, de ce type, et partageant profondément les mêmes vues, est le grand Charles Duits, même s'il tirait plutôt vers le bizarre. Vers le rationalisme, mais restant imaginatif, il y eut surtout l'auteur de science-fiction Gérard Klein. Mais cet équilibre fut moins souvent trouvé qu'on ne le voudrait, le public et la critique s'amusant en général à préférer de futiles polarisations.

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17/04/2018

La Vie de Merlin (Geoffroy de Monmouth)

mon.jpgJ'aime lire les poèmes barbares écrits en latin, et j'ai appris cette langue en grande partie pour pouvoir lire ce que les Germains et les Celtes avaient écrit dans la langue de Rome après s'être convertis au christianisme.

Un des auteurs les plus connus, de ce genre, est le Gallois Geoffroy de Monmouth, rédacteur de l'Historia Regum Britanniae - texte fondateur de la tradition arthurienne en Europe. D'un motif purement local, excentré, confiné, Geoffroy, en s'installant à Oxford et en rédigeant ses textes en latin, a créé une révolution culturelle dans l'ancien empire romain.

Rapidement, ils furent traduits en français pour être lus aux ducs de Normandie, puis aux autres seigneurs gaulois, et des adaptations en anglais, en allemand virent le jour.

J'ai lu l'Historia Regum il y a déjà un certain temps, affectionnant les récits sur Merlin et Arthur, les plus beaux de la chronique - et si supérieurs au reste que Geoffroy semble s'y être appuyé particulièrement sur des épopées galloises qu'il connaissait, ou dont il se souvenait.

Mais il a également écrit, en vers, une Vita Merlini curieuse, lue plus récemment. Le récit commence après le départ d'Arthur blessé vers les îles heureuses, où l'a accompagné le barde Taliésin, avant de revenir le raconter à Merlin. Le roi breton a été recueilli par la nymphe Morgen, première des neuf dames qui dirigent l'île, et elle a promis qu'il serait bientôt guéri et pourrait rentrer en Bretagne. Il s'agit de mythologie...

Merlin, après des batailles sanglantes entre Bretons, est devenu fou et erre dans la forêt, vivant comme une bête. Observant les étoiles, il prophétise, annonce de hauts faits. Puis une source miraculeuse lui rend la merlin.jpgraison, et il décide de rester dans la forêt en compagnie de Taliésin et de sa propre sœur, qui prophétise aussi.

C'est elle, qui, femme d'un roi, lui a bâti son espèce de temple, en bois et ouvert sur l'horizon et le ciel, afin qu'il pût contempler les étoiles et y lire l'avenir. Devenue veuve, elle s'y installe avec lui.

Taliésin commet des digressions consacrées aux pouvoirs des sources, aux mœurs des oiseaux, à la hiérarchie des anges – comptant, tout en haut, ceux qui adorent Dieu, plus bas, ceux qui servent de messagers aux hommes, et, tout en bas, ceux qui se mêlent corporellement aux femmes pour y engendrer contre la nature des sortes de surhommes (dont Merlin). Même les démons sont appelés anges, et le christianisme breton diabolise moins que celui des Romains. À cet égard, une différence avec saint Augustin apparaît, et Geoffroy semble plus proche d'Apulée et des néoplatoniciens, sans cesser d'être chrétien. Car il jure que Merlin s'en remet absolument au Christ. Mais il est davantage dans le merveilleux et moins dans la raison rigoureuse et cassante de la morale latine. Il est celte, en somme. Et déjà romantique.

Ce n'est pas un texte rigoureusement composé, mais il est plein d'une beauté chatoyante - a un charme profond.

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01/04/2018

Le Grand Kirn de B. R. Bruss

Kirn.jpgJe lis de temps en temps des classiques du fantastique français, et dernièrement ce fut Le Grand Kirn, de B. R. Bruss - en réalité René Bonnefoy (1895-1980), mais son vrai nom était mêlé au régime de Vichy, et il a cherché à le faire oublier. Quand j'étais petit, j'avais déjà goûté un ou deux romans de lui, dont l'un avait été pourvoyeur d'une angoisse sans fond, digne de Lovecraft et Robert E. Howard, les deux auteurs fantastiques que je chérissais le plus. Ce roman-ci m'a plutôt amusé, il mêlait des inventions sympathiques et des fantasmes mécaniques cocasses. Publié en 1958, il situe son action juste avant l'an 2000, et imagine que les hommes à cette époque se déplaceront surtout en avicoptères, mélange d'avions et d'hélicoptères permettant de faire du sur-place ou d'aller très vite dans les airs. Il imagine aussi qu'un institut parapsychique se développera, et que des hommes deviendront des sortes de super-héros dans le goût des X-Men, mais grâce à leurs pouvoirs cérébraux inconnus. Et le clou sera qu'à ce moment de l'humanité, une menace viendra de l'espace, sous la forme d'un être gélatineux pouvant hypnotiser ou envoûter les êtres humains, les rendre tels que des automates placés à son service - tout en leur donnant l'illusion qu'ils se créent ainsi un monde meilleur.

Pour servir d'intermédiaires, ce Kirn irisé vivant au pôle nord a des gnomes humanoïdes rouge vif, de nature végétale. Et j'ai aimé ces extraterrestres, ils m'ont charmé, ils ont une forme curieuse et poétique, rappelant les démons et les diables, comme chez Lovecraft - d'autant plus que leur existence est présentée progressivement, comme une succession de mystères, alors que le narrateur sait tout, puisqu'il écrit longtemps après les événements. Cette ruse tient en haleine.

La portée satirique est assez manifeste et l'anticommunisme de l'auteur est sensible, il considère qu'il s'agit que les utopies sont des inventions destinées à séduire les naïfs. En 1958, visiblement, le salut est représenté par l'Amérique, où a été créé l'institut parapsychique devant former des surhommes: De Gaulle n'est pas encore pressenti..

Cela dit, les gnomes rouges sont eux-mêmes innocents, envoûtés sur une autre planète par le Kirn. René Bonnefoy se voulait compatissant... bruss-kirn-el-grande-372.jpgComme on dit, ce n'est pas après le peuple russe qu'il en avait.

Il y a trop de fantastique, la Terre commençant à changer d'orbite sous la pression de l'être méchant qui se nourrit de matière réduite en bouillie, c'est un peu incompréhensible. Même le symbolisme, s'il existe, est peu clair.

Le style est simple et de bon aloi, stéréotypé, souvent, avec une histoire d'amour banale, le narrateur étant amoureux d'une belle Norvégienne pleine de courage, elle aussi télépathe ou je ne sais quoi.

Ce roman est agréable à lire, et doit intéresser pour montrer la manière dont, au vingtième siècle, les images de rêves ou de cauchemars ont créé une nouvelle mythologie, enrobée de style scientiste. On peut regretter la portée paranoïaque, les extraterrestres ne songeant visiblement qu'à asservir les Terriens, et ceux-ci ne pouvant s'appuyer que sur leurs propres forces - développées semble-t-il contre l'univers entier. Psychologiquement, ce Bonnefoy avait de clairs rapports avec le bon Lovecraft, lui aussi défenseur de l'ordre postromain contre les forces dissolvantes extérieures...

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26/03/2018

Isis messagère du Christ selon Charles Duits

Isis-statue-cascading-wings-PT-11810-A.jpgAprès La Fin de Satan de Victor Hugo, qui parle d'Isis comme d'un démon horrible, répandant la mort et la servitude sur les Parisiens, au vingtième siècle, sans doute sous l'influence d'André Breton et du néopaganisme celtique, Charles Duits (1925-1991), l'auteur majeur de Ptah Hotep (1971), a lui aussi évoqué cette figure de la mythologie égyptienne, qu'il liait bien à Paris et à la France, laquelle il adorait en principe - dont il vénérait les symboles fondamentaux.

Il l'a fait dans La Seule Femme vraiment noire (2016), montrant son désir de réhabilitation de la mythologie égyptienne qu'il avait déjà manifesté dans ses récits épiques. Mais il l'a fait d'une façon curieuse, car, loin d'opposer l'ancien culte égyptien au christianisme, il est en quelque sorte passé par-dessus le catholicisme romain qui avait rejeté, à la suite d'Augustin, le premier, et a relié Isis au Christ.

Rappelons en effet que, à l'image des Juifs qui rejetaient le culte des animaux propre à l'Égypte, l'évêque d'Hippone se plaignait du succès, à Rome, de la religion égyptienne, et s'en prenait à Apulée qui, néoplatonicien, avait, dans L'Âne d'or, célébré le mystère d'Isis. Augustin regardait les néoplatoniciens comme cultivant un ésotérisme vide de moralité. Il est néanmoins visible que Charles Duits se réclamait d'un christianisme ésotérique qui se nourrissait des mystères d'Isis, et ne les rejetait pas. Il se réclamait d'une tradition qui allait souplement d'Apulée à l'Évangile, et rejetait le catholicisme classique qui s'était dressé contre l'ésotérisme gnostique.

Pour lui, l'opposition entre le paganisme et le christianisme se résorbait, car, aussi étrange que cela paraisse, il faisait d'Isis une sorte d'ange du vrai dieu, celui qui libère l'être humain et le fait atteindre à la plénitude du corps glorieux à venir. La féminité de la déesse égyptienne était à cet égard un gage de noblesse, l'homme ne pouvant accéder à la divinité de soi-même qu'à travers la plasticité spirituelle du principe féminin, et les intuitions lunaires de la poésie.

Son Isis apparaît dès lors comme la figure de l'ange gardien qui prend, comme chez Dante ou Balzac, la figure d'une femme belle. isis 02.jpgMais Duits était osé, voire blasphématoire, lorsqu'il en faisait une femme noire et nue, aux formes arrondies et désirables. Le plus curieux est la conscience qu'il avait, que c'était blasphématoire: il s'exprimait comme si une force imposait à son esprit cette figure et ces idées, tout en les discutant et en s'en étonnant, tout en s'avouant lui-même choqué.

Si on adopte le point de vue issu d'Augustin, on peut s'interroger sur ce qui reste, dans une telle voie mystique, des polarités morales si clairement énoncées dans la tradition catholique. Tout devient diffus, et le bien et le mal sont si mêlés qu'ils paraissent réservés aux initiés. Duits en effet oppose l'amour au célibat forcé, mais aussi à la pornographie. Il choisit une voie médiane, mais, tout à sa fulmination contre le culte de la chasteté pour elle-même, il semble au contraire lui aussi choisir l'érotisme, c'est à dire l'immoralité. D'un autre côté, depuis l'autre bout de la chose, on pourrait dire qu'il moralisait cet érotisme spontané, qu'il était inutile, voire hypocrite et criminel, de dissimuler. C'est sa force. Cela revient à dire que le Christ agit jusque dans le monde élémentaire, où Cupidon exerce sa puissance. Mais de quelle manière, c'est ce qui reste à définir.

Au reste, son ambiguïté est celle des surréalistes mêmes, semblant constamment préférer la poésie à la morale, et invoquant des principes plus élevés, mais en même temps plus flous que ceux de la tradition.

L'artiste doit rester libre, sans doute.

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04/03/2018

Isis dans la légende dorée de Paris

isis.jpgJ'ai récemment, ailleurs, évoqué les éléments de mythologie parisienne contenus dans la littérature depuis l'époque où l'on écrivait en latin - si malheureusement rejetée par les intellectuels ordinaires, puisqu'elle reste quand même, en France, la référence en matière de merveilleux. Il faut savoir que l'ésotérisme local a constamment fait de la déesse égyptienne Isis l'origine de la cité, qu'il a estimé qu'à l'origine, celle-ci s'est créée autour d'un temple qui lui était voué, et qu'ainsi s'explique son nom. Pourquoi pas? Il y a bien des rapports entre Notre Dame et Isis, chacun le sait, et les deux étaient liées à la Lune par les temps anciens. Le nom de Paris vient du peuple des Parisii, qui étaient une subdivision des Belges, mais rien n'empêche, après tout, leur nom de venir d'Isis, ce peuple ayant pu s'appeler en celte, pour ainsi dire, les fils d'Isis. Tout a pu commencer par un petit centre de mystère créé par un prêtre égyptien, ou un Celte venu s'initier en Égypte, sur une île de la Seine. Voltaire évoque cette idée, puis Gérard de Nerval, puis Victor Hugo, et elle avait été énoncée déjà à la Renaissance par un savant local (dont j'ai oublié le nom).

Dans mon article précité, j'ai affirmé que cette déesse n'avait pas, néanmoins, donné lieu à des mythes mémorables, dans la littérature connue, sinon sa description comme un squelette hideux, à l'origine de la Bastille, chez Hugo, et quelques poèmes bizarres de Gérard de Nerval. Même André Breton, voulant caractériser l'âme de Paris, préfère évoquer Mélusine, ce qui est curieux, car elle est traditionnellement liée au Dauphiné - parfois au Poitou. Mais elle aussi est une divinité païenne ayant survécu au christianisme: c'est indéniable.

Il a pu y avoir un mythe antique, raconté par les druides, sur Isis, si vraiment son culte a créé Paris: ils ont pu raconter une histoire sur sa venue au bord de la Seine ou, pour mieux dire, sur son île. Mais il n'en est rien resté.

À moins qu'il ne faille la retrouver dans la légende de saint Marcel, neuvième évêque de Paris. Celle-ci marcel.jpgraconte en effet que du tombeau d'une dame auguste était né un abominable dragon, qui dévorait les pauvres filles vendant leur corps - ou l'offrant sans respect. Marcel l'abattit d'un coup de crosse dont il jaillit un éclair.

Le monstre foudroyé atteste que Paris ne fut jamais exempte de merveilleux, comme veulent le faire croire les rationalistes qui essayent d'imposer leur philosophie depuis la capitale.

Ce récit fait référence à des principes médiévaux qu'il est utile de rappeler. On regardait en effet les anciens dieux comme de grands hommes abusivement divinisés sous l'influence du démon, sur le modèle d'Auguste et de son épouse, vénérés dans des temples où justement les chrétiens avaient refusé d'officier. Le tombeau de la dame dont est sorti le dragon a donc pu être en réalité un temple d'Isis, ou, plus subtilement, le tombeau d'une dame dont les anciens Celtes pensaient qu'elle l'avait incarnée.

Au bout du compte, c'est encore La Légende dorée, qui a élaboré le mythe le plus complexe sur Isis, et Victor Hugo, plus qu'on ne croit, en a repris l'esprit: le dragon avait survécu dans les pierres de la Bastille.

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28/02/2018

Black Panther

Black-Panther-film2.jpgJ'aimais les super-héros quand j'étais petit et les films qui en ont été faits ces dernières années ont un merveilleux chatoyant. Black Panther, la dernière production Marvel, a des qualités, parmi lesquelles l'acteur principal, sympathique et plein d'humanité. Le choix moral n'était pas binaire, pour lui, comme il l'est souvent, mais allait dans trois directions: l'assaut militaire, le splendide isolement, la pure philanthropie. Il ne faut jamais ne rien faire, mais il est difficile d'agir plein de bonté: en général, on est juste poussé par l'instinct égoïste, on cherche juste à s'imposer. Naturellement, il choisit la troisième solution.

Une autre qualité de ce film était de créer un univers autonome, peuplé de demi-dieux et caché au cœur de l'Afrique. Une nation disposait d'une technologie miraculeuse lui permettant de créer des machines incroyables et une médecine qui défiait l'entendement, mais aussi, cerise sur le gâteau, de pénétrer le monde spirituel, et c'est à cause de cela que je me suis assez intéressé à ce film pour en livrer ici un article.

En effet, les pouvoirs de cette tribu qui a vocation à faire de l'humanité une seule tribu, comme le dit le héros, viennent d'une météorite ayant créé, dans des temps fabuleux, une montagne, et livrant un minerai aux vertus merveilleuses. Cela rappelle les épées héroïques forgées dans le fer météorique, dans l'antiquité.

Des fleurs portent la substance de ce minerai et donnent des pouvoirs surhumains à ceux qui boivent son suc, parmi lesquels la capacité à parler aux défunts dans le monde des animaux totémiques aux yeux lumineux. Comme cat.jpgil y avait des panthères noires sur un arbre mort en Afrique, j'ai songé au vieux film de Paul Schrader, Cat People (1982), qui évoquait des dieux comparables. L'atmosphère en était plus saisissante: dans Black Panther, elle manquait de grandeur. Mais l'idée était belle.

Ici, le totem était Bast, la déesse-chat de l'ancienne Égypte, et cela mêlait subtilement la science-fiction à la mythologie africaine. Cela suggérait que l'Occident, pour développer ses machines dans la bonne direction, devait adopter l'animisme africain et pénétrer le monde des esprits, et cela a du sens

De fait, la science-fiction montre des machines fabuleuses, semblant vivantes par elles-mêmes, fluides, colorées, palpitantes, et Jack Kirby, le créateur du personnage de la Panthère noire, le faisait consciemment, évoquant des machines radicalement 11227507_894028817359799_6169050016831894314_n.jpgdifférentes des nôtres, d'une nature supérieure parce qu'émanant d'êtres supérieurs, liés à la divinité comme l'étaient ses Nouveaux Dieux se référant à la Source. Prolongement du monde spirituel, les machines, presque douées d'une volonté propre, y cristallisent le rêve. Tout se passe comme si la Force divine inventée par George Lucas dans Star Wars était maîtrisée et irriguait désormais les outils, en même temps qu'elle manifeste les ancêtres. J'ai seulement regretté qu'on n'en sût pas plus sur les êtres qui y vivent - qu'on ne rencontrât pas la vivante Bast, entité qui n'a jamais été incarnée. Si les images montrent du merveilleux, les discours des personnages restent d'un technicisme frustrant. Il faudrait se référer à David Lynch, qui à cet égard a montré le chemin.

Le comic book de Black Panther, que je connais bien, était âpre et violent, quoiqu'il contînt moins de merveilleux. Il était bon. Le film manque de réalisme, et les hommes ne saignent pas beaucoup, même quand ils souffrent ce n'est pas longtemps. Parfois cela ressemble last of the mohicans tomahawk.jpgau Dernier des Mohicans, le film de Michael Mann: certains moments dramatiques le rappellent. Mais le sang coule moins, et cela ôte de sa substance au récit.

Quelques paroles solennelles de Mohawks peuvent peser plus que mille machines. Mais j'avoue avoir trouvé cette superproduction Marvel plaisante, les images belles, les personnages agréables, les thèmes intéressants.

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22/02/2018

David Lynch et les visages détachables

light.pngL'un des plus incroyables motifs créés par David Lynch dans Twin Peaks: The Return est celui des visages détachables. Il apparaît deux fois, comme en équilibre, la première pour Laura Palmer dans la Red Room - qui est comme une salle d'attente du monde spirituel -, la seconde pour Sarah Palmer sa mère, dans une sorte de taverne.

Le personnage place sa main ouverte sur le visage, et il vient avec les doigts, montrant, de l'autre côté, le monde des esprits. Pour Laura, c'est une lumière dorée d'une immense beauté, pour Sarah, un monstre épouvantable, et qu'on pense ne voir qu'en partie, puisqu'il n'y a que sa bouche avec de grosses dents, et nul œil, nul nez, nul trait distinct, sinon. C'est impressionnant.

On avait déjà vu des visages détachables, dans des films de science-fiction: de l'autre côté, ils montraient des mécanismes. Mais David Lynch, qui, je pense, a ce matérialisme en horreur, montre le monde des esprits - des anges ou des démons selon les cas.

judy.jpgRemarquablement, le monde des anges ne peut être distingué que dans le monde intermédiaire qu'est la Red Room; et de surcroît, on n'y distingue guère que de la lumière. Le monde des démons non seulement peut être montré depuis le monde physique, humain, mais on en distingue des fragments. Le pays infernal est plus proche que le royaume angélique du monde des hommes. Cela explique qu'il soit bien plus présent au cinéma; même David Lynch l'a plus souvent représenté. Son génie est quand même d'être parvenu à montrer l'autre aussi.

Ce motif du visage détachable rappelle un élément récurrent des contes de H. P. Lovecraft, déployé par exemple dans The Whisperer in Darkness: un homme qu'a connu le personnage principal lui parle en chuchotant dans les ténèbres, depuis son lit, dans sa chambre non éclairée. Il lui révèle l'existence des Grands Anciens, et décrit le bien qu'ils peuvent faire aux hommes, par exemple en insérant leurs cerveaux dans des machines réparables à l'infini, et pouvant voyager à travers l'espace facilement: l'immortalité cat_and_the_moon_by_checanty-d8rcwlo.jpgpeut ainsi leur être donnée.

Or, un peu plus tard, le personnage retourne dans cette maison, et il distingue un masque de cire représentant le visage de son ami: il lui avait bien semblé, dans l'obscurité, qu'il était figé. Son ami n'avait plus de visage depuis longtemps. Sa voix était venue d'un cylindre bizarre dans lequel, sans doute, son cerveau avait été placé. Le récit présente cela comme abominable, démoniaque, infernal, et c'est sans doute le reflet d'un cauchemar effectué par Lovecraft même.

Il faisait également de beaux rêves et les chats parlants de la Lune, notamment, incarnaient des forces angéliques. Derrière leur masque de chats, eût-on vu une lumière pleine d'étoiles? Cela rappelle, cette fois, un poème de Baudelaire: les yeux des chats contiennent des étincelles mystiques, ou quelque chose approchant.

Chez David Lynch, le spiritualisme est plus explicite et plus assumé que chez Lovecraft. Son symbole est grandiose, unique, d'une importance majeure. Il méduse le spectateur. Il ne l'a conçue que dans un état supérieur. Le génie a alors pu descendre sur lui. Cela lui arrive souvent, il faut l'avouer.

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08/02/2018

La Providence dans les glaces selon Jules Verne

verne.JPGJ'ai lu, pour des raisons professionnelles, Un Hivernage dans les glaces, roman de Jules Verne, et j'ai été surpris de la qualité du récit. En soi, en effet, le style, quoique précis et varié, très maîtrisé, de Verne, ne m'enthousiasme pas, car il est mécanique, il me fait pour ainsi dire penser à la tour Eiffel: les personnages ont une psychologie stéréotypée, étant soumis à des pulsions plutôt banales, et la nature est peinte sans poésie, c'est à dire sans métaphores et personnifications notables.

Mais Verne est tellement bien renseigné, sur la nature objective des milieux insolites, qu'il ne laisse pas d'intéresser rapidement, d'autant plus qu'il distille leurs singularités avec habileté, tout au long de l'action, les confrontant à des êtres humains qui en sont eux-mêmes surpris - ou inquiets, selon les cas. Ceux-ci déploient évidemment une ingéniosité brisant les obstacles relevant de la glorification de l'esprit technique, mais, d'un autre côté, la narration sait se placer au cœur des événements les plus violents et les plus brutaux, d'une façon qu'on ne connaît plus en France, et qui est devenue l'apanage presque exclusif des Américains.

Le plus beau néanmoins est que les faits s'enchaînent selon une philosophie judicieuse, qu'on a eu grand tort de renier. Traditionnellement, quand une histoire se finissait bien, c'est que les dieux intervenaient; quand ils n'intervenaient pas, elle se finissait mal. Or cela participe d'une profonde sagesse, qui nous vient du fond des âges, et qu'a rejetée stupidement le marxisme en voulant faire croire que les propriétés de la matière faisaient tourner les choses spontanément au bien.

De fait, la vie même n'est qu'un miracle, dans l'espace physique, et tout le monde doit mourir, selon les principes les plus évidents de l'existence. Cela ne peut donc pas se finir bien, si la natureancient-of-days-by-william-blake-1794.jpg s'impose. Il faut qu'un miracle survienne - issu du ciel, s'imposant à la terre.

Et c'est ce qu'a respecté Jules Verne - à la suite de Molière, dont les comédies se terminaient bien grâce à la Providence. Les bons s'en sortent au moment où, attaqués par des traîtres qui prennent le dessus, ils voient surgir des ours attisés par la faim. Les fauves assaillent les méchants qu'ils voient debout, et cela permet aux autres de se débarrasser d'eux. Ensuite tout se passe à merveille. Jules Verne nomme alors explicitement la Providence.

Las, les éditeurs scolaires de ce noble ouvrage ont traduit, en note, ce mot par hasard - peut-être poussés par quelque démon matérialiste qu'on ne nommera pas. On comprend, si la critique scolaire de Jules Verne réduit la Providence au hasard, pourquoi les romanciers et scénaristes français sont devenus si médiocres, lorsqu'il s'agit de mener à bien une intrigue.

Cela rappelle, bien évidemment, les éditions des romans de Victor Hugo destinées aux écoles et édulcorées de leurs anges. N'assumant plus leur tradition venue des anciens, les Européens reculent toujours plus face aux Américains, qui, il faut l'avouer, assument encore la Providence, comme Jules Verne.

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31/01/2018

Ursula Le Guin partie pour Terremer?

Ursula-K-Le-Guin-015.jpgUrsula Le Guin est morte tout récemment, et je l'ai découverte vers 1984 en lisant Terremer en traduction - son roman resté le plus célèbre et probablement le meilleur (bien que je n'aie pas lu tous les autres). Je l'ai relu plus tard en anglais, et ai précisé mon sentiment sur ce noble livre, dont le souvenir, jusque-là, était plutôt vague: l'impression était celle d'un monde poétique et évanescent, dans lequel l'image avait autant de substance que le volume physique, mais dont rien de saillant ne demeurait dans la mémoire.

La première partie est belle, avec le jeune sorcier qui apprend à maîtriser la magie et qui règle quelques petits problèmes. Le second volume est le meilleur, car Le Guin faisait pénétrer son héros dans des tombeaux obscurs pleins d'entités maléfiques, guettant et ruminant leurs méfaits, comme dans les nouvelles de Robert E. Howard: quand le mal surgissait, le monde des esprits était plus précis - n'était pas fait seulement d'images illusoires.

Le troisième volume était pour moi le moins bon, car le dragon affronté était finalement un être sage qui instruisait le vieux magicien, et l'ensemble se finissait sur ce qu'on pourrait appeler les leçons d'une vie. Or, soit que je ne partageais pas spécialement la philosophie de cet autrice, earthsea.jpgsoit que la philosophie m'ennuie, dans un récit, si elle surabonde, ces paroles édificatrices m'ont plutôt rebuté.

J'aimais quand même cette idée d'une biographie d'un mage, car Gandalf, chez Tolkien, était immortellement vieux, et on ne savait rien de son enfance. La différence, néanmoins, était que Gandalf (Tolkien le déclara) était un ange, qu'il avait été envoyé depuis le Ciel; le Jed de Le Guin était plutôt une sorte de moine tibétain.

Enthousiasmé tout de même par cette surprenante trilogie, j'ai essayé de lire d'autres romans de Le Guin, notamment sa science-fiction, The Left Hand of Darkness et The Dispossessed. Le premier était singulier et plein de charme, car un humain arrivait sur une planète pleine de neige et d'hermaphrodites: il y avait quelque chose de fabuleux dans cette situation, même si Le Guin, paraît-il, voulait poser des questions sur la nature des sexes; mais cela m'est passé au-dessus. D'ailleurs, être hermaphrodite m'apparaît plutôt comme un avantage, dans l'absolu, et il était curieux que les extraterrestres du roman fussent plutôt antipathiques.

Cependant, The Dispossessed m'a moins plu, car la portée politique était vraiment trop claire, l'autrice opposant une planète capitaliste futile et une planète communiste pleine d'humanité – même si elle contenait des défauts. Cette opposition essentiellement idéologique m'a semblé plutôt vide, soit parce que les philosophies extérieures me semblent pure fumée, soit parce que je ne crois pas à l'idéal communiste. La vraie question est bien de parvenir à articuler la liberté, l'égalité et la fraternité, et non de poser un des termes comme plus important que les autres.

J'ai essayé ensuite de lire d'autres livres de Le Guin, car j'aimais son atmosphère poétique, mais je n'ai plus pu aller jusqu'au bout, car le positionnement philosophique prenait trop de place, et le merveilleux pas assez. (De fait, je crois que, pour articuler la liberté, l'égalité et la fraternité, le merveilleux est absolument indispensable; c'est pourquoi une philosophie sans merveilleux me semble pure fumée.)

Elle demeure quand même une autrice que j'ai beaucoup aimée, qui a réalisé de grandes choses.

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