16/04/2017

La Terre le corps de Jésus-Christ (Gonzague de Reynold)

gonz.jpgDans le livre d'Augustin Matter sur Gonzague de Reynold dont j'ai déjà parlé, il est rapporté une citation de l'écrivain suisse qui m'a frappé. Elle est tirée d'un texte de 1916, publié dans Le Journal de Genève et prenant la forme d'une prière à la Vierge - Notre-Dame: on se souvient que Reynold était fervent catholique. Or, d'abord nationaliste, et favorable à la France, il encouragea, avant 1914, à la guerre; mais après deux ans de combat, il eut honte, et prit conscience de la catastrophe. Influencé par Romain Rolland, il proclame son désir de paix universelle, et n'entend plus séparer les hommes et les peuples en bons et en méchants.

Il s'exclame: Je veux vous supplier pour tous les hommes, pour ceux qui luttent et qui souffrent; […] vous supplier pour tous les peuples, quel que soit leur langage, quelle que soit leur cause […]; car les hommes et les peuples, ils sont les membres rachetés de Jésus-Christ, ton fils, car la terre est le corps de Jésus-Christ (cf. Augustin Matter, Dire la Suisse, Bruxelles, Peter Lang, 2017, p. 97).

C'est assez bouleversant, car ce moment, où Reynold écrit ce texte, le fait passer du nationalisme au christianisme universel, du culte d'un peuple au culte de l'esprit de l'humanité entière - auquel est assimilée physiquement la Terre, spirituellement Jésus-Christ.

Pour les novices, je rappelle que, dans le christianisme ancien, le sang de Jésus-Christ a pénétré la terre et le corps des hommes - fait aussi de terre -, pour les imprégner de sa divinité et les racheter, les arracher au mal. Il ne s'agissait pas seulement d'une idée théorique: on l'entendait au sens littéral, le sang de ce dieu fait homme ayant ce pouvoir, contenant cette invisible vertu.

En adhérant pleinement, ouvertement, définitivement à ce mythe, Gonzague de Reynold réapprenait à dépasser le culte de la nation, ou, comme il disait, de la race - laquelle il n'entendait pas au sens physique: et il rejeta avec énergie le rabaissement racialiste d'Adolf Hitler, la réduction de l'homme à un fait matériel, à l'hérédité physique. Mais dans le passage ci-dessus, on peut distinguer de toute façon ce qui l'opposait au néopaganisme du nationalisme ordinaire.

Les peuples demeuraient, certes, des réalités spirituelles dignes de ce nom, puisqu'ils étaient les membres du corps de Jésus-Christ; mais le tout seul était digne d'adoration.

À vrai dire, Reynold ne relativisa pas autant la valeur des nations que beaucoup de prêtres catholiques - tel le Savoyard Louis Rendu, qui voulait qu'on respectât les peuples, mais en tant qu'expressions de la diversité naturelle de l'humanité, et qui les mettait en relation avec la diversité des lieux où ils prenaient naissance: pierre-teilhard-de-chardin-4.jpgpas davantage. Mieux encore, Pierre Teilhard de Chardin ne voulait voir que le Christ, l'humanité dans son ensemble, et assimilait le nationalisme à des apories dépassées. Mais, justement, la guerre de 1914-1918 fit prendre conscience à Reynold que globalement Teilhard ou ceux qui pensaient comme lui étaient dans le vrai. Lui qui, auparavant, avait déclaré que la guerre était purificatrice, et maintenant l'assimilait simplement au mal, était lui-même purifié dans ses pensées par elle. Les êtres qui mouraient - et qui, peut-être, acquéraient, dans la lumière, une vision d'ensemble de l'humanité et de la Terre - l'inspiraient.

Ce qui est beau aussi est que cela ne soit pas une vague déclaration humaniste et universaliste, mais que l'idée s'illustre par le mythe chrétien médiéval, un merveilleux chrétien oublié mais à l'échelle du monde, un merveilleux chrétien dont le mondialisme actuel a au fond plus besoin que d'adoration rétrograde des peuples, ou que de chiffrages des affaires.

(Ajoutons que l'articulation des membres divers d'un seul corps, Reynold la voyait d'abord en Suisse, qui entretenait la paix entre les Allemands et les Gaulois, en son sein!)

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30/01/2017

Jean-Paul Sartre à New York

ny.jpgJ'ai toujours bien aimé Jean-Paul Sartre, aussi surprenant que cela paraisse. Car je n'approuve pas sa philosophie, je pense que son point de vue était étriqué et biaisé. Mais il ne manquait pas d'une certaine force intellectuelle, d'un certain courage, et il le devait à sa capacité imaginative développée. J'aime son style, parce qu'il est imagé.

Je lisais et étudiais l'autre jour, pour des motifs professionnels, un texte tiré de Situation III où il évoquait son amour pour New York, et il en fait l'éloge parce que ses formes géométriques la mettent en relation avec l'esprit de l'univers, dit-il, avec le mathématisme cosmique. C'est très bien vu, il a saisi quelque chose qu'on observe souvent dans la science-fiction la plus intelligente. Il l'a saisi rationnellement, mais aussi intuitivement.

Le plus beau, en effet, est que cela ne passe pas par de prosaïques raisonnements, des mises en relation purement intellectuelles, mais par des images qui relèvent au fond de la religion, car il évoque le ciel de New York comme étant un gardien de la ville: il s'agit bien de l'ange protecteur. Or, il oppose cette divinité tutélaire à celles des villes européennes. Le ciel de celles-ci, affirme-t-il, est domestiqué; au fond, il ressemble à ces statues de saints des églises catholiques qu'en tant que protestant, Sartre devait instinctivement abhorrer. Il ressemble à ces statues d'anges de l'art baroque, gentils et potelés, sortes d'elfes ailés qu'on peut trouver parfois ridicules, et manquant de noblesse, de grandeur.

Le ciel de New York - repoussé, rappelle-t-il, par la hauteur des gratte-ciel -, est sauvage, indompté, c'est celui du monde entier, de l'univers même; il se situe à une hauteur supérieure et touche à un ange plus élevé, ou même à Dieu, au dieu unique et mathématique des philosophes antiques, de la philosophie des Lumières - et même, au fond, de la Bible: c'est, au-delà des divinités des Gentils - des entités protectrices locales et païennes -, le vrai Dieu des Juifs - et des protestants, qui voulaient renouer, après la marée du merveilleux catholique, avec cette haute présence cosmique.

New York en est secrètement issue, avec son plan quadrillé, son organisation rigoureuse. Alors que les villes européennes conservent leur lien avec le monde végétal et sa polarisation éclatée, morcelée propre à la barbarie médiévale, cette ville américaine est la matérialisation de la raison pure, semble émaner des astres mêmes, plus forte en cela que le palais de Versailles Superman-the-Movie.pnget les jardins qui l'entourent, puisqu'il ne s'agit plus d'un Olympe réservé, mais d'une cité intégrant un peuple.

En ce sens, elle est la ville futuriste par excellence, celle où les rêves d'avenir pouvaient trouver une butée, celle qui pouvait donner le sentiment que l'âge d'or à venir était réalisé, et que le messie attendu pouvait y apparaître. Superman est ainsi la matérialisation de son air, il a surgi dans la brume dans laquelle, dit Sartre, se perdent au loin les buildings - au bout des falaises que forment les artères -, et il est venu dans la lumière de la cité. Il s'y est cristallisé au regard intérieur des artistes, qui étaient des voyants. Dans ses aventures New York prend significativement le nom de Metropolis.

C'est, je crois, ce que Sartre a intuitivement senti, car il avait un certain génie.

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23/11/2016

Donald Trump

Sans vouloir me vanter, je dirai avoir prévu la veille de l'élection présidentielle américaine rs_634x1024-150929095334-634-donald-trump-hair.jpgque Donald Trump serait élu. Je l'ai dit, sans savoir vraiment pourquoi, mais peut-être n'est-ce pas significatif car j'aime, pour m'amuser, dire le contraire de ce que tout le monde pense. Néanmoins en 2002 j'avais voté pour Lionel Jospin car j'avais prévu que Jean-Marie Le Pen serait au second tour des présidentielles françaises.

Donald Trump a une personnalité, une sorte de franchise: il finit par en imposer. Il déclare que les immigrés clandestins doivent être expulsés du territoire des États-Unis. On ne peut pas dire que l'esprit de la loi n'aille pas dans ce sens. On affirme que Barack Obama ne la faisait pas appliquer parce qu'au fond il la désapprouvait. Mais si c'est le cas, n'aurait-il pas dû la changer? Il ne le pouvait pas, répondra-t-on: le peuple trouvait cette loi bonne. Du coup, il vote pour Trump. C'est assez logique.

Cela me rappelle que dans son livre de pensées privées, François Hollande a estimé qu'il y avait trop de musulmans en France. C'est ce que disent tout haut Marine Le Pen et quelques membres de la droite classique. Le parti de François Hollande s'en prend à eux parce qu'ils en parlent. Y pense-t-on comme eux? Si c'est le cas, y défend-on juste la bienséance du discours public? Maigre programme.

Deux camps semblent parfois se dessiner: les xénophobes, et les antiracistes. Le camp qui défend l'Islam est inaudible. Peut-être qu'on l'empêche de s'exprimer. Car on peut en théorie trouver qu'il y a trop de musulmans, ou alors qu'il n'y en a pas assez, ou juste le nombre qu'il faut. Mais on entend plutôt parler ceux qui disent qu'il y en a trop, et ceux qui disent qu'il ne faut pas le dire.

Le problème est qu'en démocratie on a le droit de dire ce qu'on veut. Essayer d'interdire les méchants de dire ce qu'ils pensent est assez incohérent, car somme toute, du temps des rois héréditaires, c'est bien ce qu'on faisait: on empêchait les méchants hérétiques et les vilains athées de dire ce qu'ils pensaient.

Évidemment, le point de vue était erroné, si la méthode était bonne: en fait, les hérétiques et les athées étaient les bons, c'était les autres les méchants. Mais la dictature des bons n'a jamais été mauvaise - il faut croire.

Est-ce parce que j'aime bien la littérature catholique? Ces oppositions me semblent dérisoires. Je pense être sincère, quand je dis aimer la liberté pour elle-même. Sans vouloir me vanter une seconde fois, je pense non seulement être un cas pas si répandu, mais en plus n'être pas cru, parce que les autres n'utilisant l'idée de liberté que pour imposer leurs idées à eux, on estime que comme tout le monde j'essaye d'imposer mes pensées catholiques.

Pour autant je pense qu'il y a juste le nombre qu'il faut de musulmans, de catholiques et d'athées, parce que donald-trump-vs-muslim-father.jpgjustement je pense que chacun est libre. J'aimerais seulement qu'aucune faction ne puisse imposer sa culture propre par le biais de l'État. C'est mon programme.

Je constate que les Américains votent pour Donald Trump. L'idée universaliste n'est plus porteuse. Elle est excessivement désincarnée. On se réfugie dans les symboles anciens. Il faudra que les universalistes trouvent un nouveau souffle: un esprit. Je crois toujours à cet égard au Christ évoluteur de Teilhard de Chardin. L'universalisme abstrait des intellectuels bourgeois ne suffit plus.

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28/12/2015

Banlieue et cultures familiales (VIII)

Marie-Louise-Jay-.jpgLorsqu'on évoque la banlieue sous l'angle culturel, on aime bien, notamment à Paris, créer des oppositions saisissantes entre la tradition républicaine et les traditions familiales d'origine étrangère. C'est peut-être lié à l'art de la dissertation et à la volonté d'éveiller le sentiment par des polarisations extrêmes, de convaincre en plaçant plus ou moins l'opposant dans le mal, pour mieux apparaître comme étant le bien, soi-même. François de Sales méprisait cette rhétorique, et s'en est voulu de l'avoir pratiquée contre les calvinistes dans sa jeunesse. Il disait qu'il fallait parler avec chaleur et enthousiasme de ce en quoi on croyait, que cela suffisait bien, et que cela seul surtout pouvait avoir de bons effets. Or je connais François de Sales parce qu'il était dans la bibliothèque de la famille, rassemblée par mon grand-père, issu de Savoyards installés dans la banlieue parisienne pour travailler à la Samaritaine avec leur cousine Marie-Louise Jaÿ, venue à Paris à quinze ans plusieurs années avant le rattachement de la Savoie à la France: elle n'était qu'une immigrée et sa culture était étrangère.

J'ai voulu prendre la chose sous un autre angle que celui de l'opposition entre la culture parisienne et la culture d'origine étrangère présente dans les banlieues; j'ai voulu ôter à celles-ci l'idée du vide culturel qu'on leur impose comme si elles n'étaient qu'un marchepied vers la vraie culture, celle de la ville.

Louis-Ferdinand Céline, qui vivait à Meudon, devait bien aimer se plaindre, pour proclamer que la banlieue n'était que le paillasson de la ville. J'ai une autre vision; j'en ai parlé: pour moi la banlieue a vu naître la science-fiction. Et si celle-ci est particulièrement vivante en Amérique du nord, c'est parce que les villes y sont modernes et géométriques, comme le sont nos banlieues en Europe, et qu'elles apparaissent fréquemment comme d'immenses banlieues sans centre véritable.

Je me souviens d'un récit à mes yeux fondateur, celui de Blaise Cendrars dans Bourlinguer, lorsqu'il rend visite à Gustave Le Rouge, le bel auteur du Docteur Cornélius et de Prisonnier de la planète Mars. C'est en banlieue, et Le Rouge vit dans un pavillon. Les fondateurs et animateurs de Métal Hurlant étaient également issus de la 626813138.pngbanlieue, et la révolution artistique qu'ils proposaient renvoyait à l'esprit de la banlieue placé au cœur de Paris. Gérard Klein était aussi de la banlieue proche de Paris, et il partait à l'assaut de la littérature bourgeoise sans toutefois se sentir d'une autre communauté que la bourgeoisie parisienne. La différence était surtout de classe. Il faut admettre que les oppositions nouvelles doublent la différence de classe d'une différence culturelle plus profonde. En tout cas, les écrivains de science-fiction ont trouvé à s'exprimer dans Paris. Ils ont pu s'y installer, y publier. Sans être jamais placés au même rang que la littérature bourgeoise, ils ont obtenu une reconnaissance. La culture des banlieues actuelles a peut-être plus de mal à pénétrer la cité.

On me dira que le Romantisme avait préparé la science-fiction, comme il avait préparé une meilleure reconnaissance des traditions provinciales, ou régionales. Lamartine chantait Frédéric Mistral, et inventait des machines à voler dans sa Chute d'un ange. Certes. Mais il révélait aussi à l'Europe le Roman d'Antar, épopée du Maghreb fondée sur un héros de la lutte contre les croisés chrétiens: de larges extraits se trouvent dans son Voyage en Orient. Hugo, tout en rejetant le dogmatisme religieux, mettait en vers des traditions islamiques. Le problème, peut-être, est aussi que la bourgeoisie pouvait comprendre la science-fiction, puisque Paris même se transformait sous la pression de la révolution industrielle, mais qu'elle ne pouvait pas comprendre les cultures régionales ou étrangères. Comme je l'ai dit, François de Sales ne s'y est pas imposé, et Frédéric Mistral, après quelques feux issus de Lamartine, a été oublié. En tout cas il n'a pas de place particulière dans l'université française, ou les programmes d'enseignement nationaux.

Je continuerai cette réflexion une autre fois.

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03/09/2015

De l'animisme au christianisme: complément de réflexion

musee-national-yaounde-cameroun-jewanda.jpgAvant-hier, j'ai évoqué l'intervention de mon ami Jean-Martin Tchaptchet au symposium de Cotonou, au Bénin, sur le dialogue interreligieux et culturel en Afrique; elle montrait que les trois piliers de l'Afrique, l'Islam, le christianisme et l'animisme, pouvaient vivre ensemble et s'enrichir mutuellement. Et je disais que, étant allé au Cameroun et ayant lu des livres sur ses traditions, la difficulté m'était apparue, de concilier les vues globales, d'inspiration rationaliste et occidentale, et les génies des lieux, le sentiment des sols particuliers, tel qu'il s'était déployé en Afrique lorsque s'étaient créées les différentes chefferies.

J'aimerais évoquer un trait qui m'a été raconté au musée national du Cameroun, à Yaoundé, par le conservateur. Il laissait entendre que le Cameroun n'avait pas reçu une existence claire pour tous les Camerounais: ses institutions, héritées de l'empire colonial allemand, puis français, ne parlaient pas toujours beaucoup aux citoyens. Le président, Paul Biya, pour se rendre présent à tous, avait donc entrepris de rencontrer les différentes tribus, et d'y subir à chaque fois l'initiation spécifique. Par exemple, dans une certaine communauté, il avait dû plonger dans l'eau de la rivière - comme dans les vieux baptêmes chrétiens -, et en ressortir sec - comme dans le principe de l'ordalie. Il n'avait pas pénétré l'eau physique, mais l'eau spirituelle - l'éther de l'eau -, et forcément rencontré ses habitants, divinités terrestres que connaissaient aussi les anciens Grecs et Romains: on peut lire chez Ovide de 8_6i8rq.jpgquelle façon les dieux des fleuves et des rivières sont importants. Paul Biya est président du Cameroun depuis des décennies. Certains l'accusent de trop s'appuyer sur les tribus locales, et de ne pas assez faire prévaloir l'État global; mais il faut regarder aussi de près ce qui touche les Camerounais de l'intérieur.

Est-ce qu'en France on ne fait pas prévaloir le prestige de Paris pour imposer ses coutumes et en faire des lois globales, tout en prétextant leur universalité? Illusion qui fait souvent de Paris une ville universelle, alors qu'elle a son génie propre, son histoire spécifique, et qu'elle se saisit dans un temps et un lieu donnés. Paris n'est pas en Savoie, et Paris n'existait pas - ou quasiment pas - sous l'empereur Auguste: son importance est née sous les rois francs, qui en ont fait une ville puissante. Or les Francs ne sont pas forcément le modèle de l'humanité entière. Et il n'est pas réel que les lois soient votées équitablement par l'ensemble des Français: Paris y a un poids coutumier. Marianne, divinité parisienne, est exportée ailleurs. La république en France a aussi ce sens. Le bleu du drapeau est pour Paris.

La différence avec le Cameroun, et sans doute d'autres pays d'Afrique, apparaît immédiatement: les capitales n'y rayonnent pas forcément, n'y imposent pas leur prestige, leur autorité. On ne peut donc pas donner de leçon de démocratie; l'esprit universaliste, en France, est bien moins répandu qu'on le prétend. Depuis que la France est devenue un pays de second rang, on a vu beaucoup de vieux universalistes devenir nationalistes – quoiqu'ils disent pour s'en défendre: leur nationalisme s'appuyant sur la belle tradition républicaine de Paris, il n'a rien à voir selon eux avec les autres nationalismes!

Mais qui dit que les traditions locales sont forcément laides? Cela ne les rend pas universelles pour autant.

L'Afrique ne peut donc pas imiter la France. Il faut trouver de nouveaux modèles, de nouvelles formes. Et, parmi les écrivains français, quelqu'un qui peut à cet égard être médité, c'est Teilhard de Chardin. Car il voulait concilier le panthéisme et le christianisme, l'esprit global et l'esprit des éléments. J'y reviendrai, à l'occasion; et je montrerai comment les idées de Teilhard de Chardin amènent à concevoir le modèle fédéraliste, lorsqu'il s'agit d'organisation politique.

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01/09/2015

Les trois piliers de l'Afrique selon Jean-Martin Tchaptchet

jean.jpgÀ Cotonou, au Bénin, les 27 et 28 mai 2015, eut lieu un symposium sur le dialogue interreligieux et culturel en Afrique. Mon ami Jean-Martin Tchaptchet y participait. Son intervention s'appuyait sur le père de l'indépendance ghanéenne, Nkwame Krumah, qui pensait que l'Afrique a trois piliers naturels: l'animisme, le christianisme et l'Islam, et qu'ils peuvent vivre ensemble en harmonie.

Je suis allé au Cameroun et ai lu plusieurs ouvrages sur son histoire et ses traditions. Il m'a paru difficile d'établir un lien précis entre l'apport européen, d'inspiration chrétienne et rationaliste, et la tradition animiste. Cela se traduisait politiquement, puisque l'Occident a créé les États africains, délimité leurs frontières, tandis que le peuple africain s'était de lui-même organisé en différentes chefferies aux territoires modestes. Berlin, Paris, Londres avaient imposé de l'extérieur des formes globales, abstraites, et l'Afrique avait créé des formes locales, liées au sol, au terrain. En quelque sorte, le dieu théorique qui est partout s'opposait aux génies des lieux.

Or, de tous les livres que j'ai lus, celui qui l'exprime le mieux a précisément été écrit par Jean-Martin Tchapchet: c'est celui appelé La Marseillaise de mon enfance.

Cet émouvant récit montre de quelle façon, chez le jeune Jean-Martin, la culture du village s'opposait à celle qu'apportait le lycée français de Yaoundé. Dans la première, régnaient rites d'initiation et merveilleux: le roi de Bangangté rendait invisible l'attaquant de l'équipe de football locale pour lui bangangte.jpgpermettre de marquer des buts contre les équipes voisines. Au lycée français, Jean-Martin apprenait un tas de choses qui pour lui ne correspondaient à rien, issues de programmes élaborés à Paris: c'était les fraises, la neige, toutes choses que Jean-Martin n'avait jamais vues. Il s'en est sorti en apprenant par cœur tout ce qu'on lui enseignait, sans chercher à comprendre; il a compris plus tard. On peut apprendre sans comprendre; c'est même indispensable, à un certain âge. Par la suite, on crée des liens entre les différents éléments de sa mémoire, et la lumière se fait. Le préjugé qui dit le contraire méconnaît un aspect fondamental de l'âme humaine.

Pour autant, il ne faut pas dérouter les élèves par un monde qu'ils ne connaissent pas: beaucoup réagissent mal, et développent un sentiment de rejet.

Mais quel lien Jean-Martin pouvait faire entre les deux cultures? Il n'en trouvait pas.

À vrai dire, le problème s'est déjà posé dans l'antiquité. Le poète chrétien Prudence (348-405) reprochait aux païens de croire au génie de Rome; il les accusait de mettre des divinités partout, d'accorder un destin même aux poutres!

Cependant, il avait, pour le soutenir, deux solides cannes. D'abord, son Christ s'appuyait sur un homme qui avait vécu quelques siècles auparavant dans l'Empire romain: il restait relativement concret; ce genii_8.jpgn'était pas encore le dieu abstrait du rationalisme - entité qui n'est plus même une personne, tant elle est intellectualisée. Ensuite, Prudence disait que même si le génie de Rome existait, il s'était rallié au Christ, et était heureux que Rome fût devenue chrétienne! Et c'est là que le génie du christianisme ancien apparaît.

Car au Moyen Âge, les génies des lieux sanctifiés furent assimilés aux anges: désormais, ils servaient le Christ. Les saints à leur tour furent désignés pour protéger les communautés paroissiales. Cela a certainement favorisé le féodalime et explique l'organisation du Saint-Empire romain germanique; mais c'est de là, aussi, qu'est issu le fédéralisme. Les communautés extérieures à l'ancien empire de Rome développèrent sourdement l'idée que leur génie était égal ou équivalent à celui de celle-ci. Et un ensemble cohérent s'est fait jour.

Il est donc possible de lier le génie des lieux à l'organisation globale: d'en faire un tout harmonieux. Il faut que l'ensemble parle, et que la cohérence entre l'être de l'ensemble et l'être des parties apparaisse. Mais il faut à mon sens que l'imagination peuple le fossé qui est entre les deux, par des figures en quelque sorte intermédiaires.

Jean-Martin Tchaptchet est poète: et qui mieux qu'un poète peut créer ce genre de figures? Cela peut être sa mission.

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02/04/2012

Amélie Nothomb et l’entreprise japonaise

J'ai lu, pour des motifs professionnels, le célèbre livre d'Amélie Nothomb appelé Stupeur et Tremblements, et l'ai trouvé amusant. J'ai particulièrement aimé les moqueries lancées contre Nietzsche, lorsqu'Amélie dit qu'une fois retrouvé son indigne emploi de responsable de la propreté des toilettes, elle considérait que sa vie à l'extérieur de l'entreprise, chaleureuse et agréable, était comme l'arrière-monde dénoncé par le philosophe et ses suiveurs comme étant une illusion grossière que l'homme en peine se crée pour ne pas voir le réel!

En outre, Amélie Nothomb connaît bien le Japon. Mais en lisant son texte, je me suis demandé si elle aurait mieux réussi dans une entrepriseGhost in the Shell Stand Alone Complex 1st GIG.jpg occidentale; car il me semble que, d'emblée, les buts de l'entreprise ne charmaient pas son cœur - n'éblouissaient pas ses yeux. Dans son esprit, la vie culturelle ou spirituelle est faite de ce qu'on trouve dans les livres et les temples: pas de ce qu'on trouve dans l'entreprise. Or, j'ai le sentiment que, au Japon, comme dans tout le reste de l'Asie, le commerce est quelque chose de sacré, qui a une valeur en soi.

Les dessins animés japonais montrent que dans les machines qu'on produit et qu'on vend, dans la technologie qui multiplie les échanges commerciaux, les Japonais voient une flamme qui est en rapport avec l'âme, l'esprit. Je pense à Akira et à Ghost in the Shell: dans la coque à première vue vide naît une conscience. Cela existe aussi en Occident, mais ces dessins animés ont sur eux un air mystique assez particulier.

Or, étant allé en Asie, j'ai le sentiment qu'on a de la relation sociale et par conséquent de l'échange commercial une vision d'emblée sacrée: dans la relation à l'autre réside un profond mystère. On trouve, d'abord, du travail à tout le monde: c'est une obligation. On ne renvoie donc jamais Amélienio-tuteur--todai-ji-great-eastern-temple-nara-japon.jpg, l'enjeu étant de trouver une place qui lui convient. Chaque pièce joue un rôle dans la vivante machine globale. Et, par conséquent, comme le montre Ghost in the Shell, une machine globale développe forcément une conscience de soi.

A mon sens, cela a échappé à Amélie Nothomb, qui n'a pas saisi en profondeur cet esprit spontanément fraternel qui existe en Asie: elle en a plutôt saisi les effets clairement identifiables, les règles issues du Japon impérial, et la capacité du Japonais à tout donner à son travail - c'est-à-dire, dans son esprit, aux autres. Mais la raison profonde n'est pas évoquée. Elle l'attribue simplement à l'habitude d'obéir à l'Empereur, fils du Ciel. Cela a pourtant une vraie valeur spirituelle: l'âme qui règne dans l'entreprise pour le Japonais se relie à l'Esprit qui, dit Bouddha, est le fond de tout. L'entreprise est une maison, et comme toutes les maisons d'Asie, elle a son bon esprit qui la protège, et qui est à son tour le serviteur de Bouddha: elle mène par conséquent l'être humain à l'accomplissement de soi jusque dans sa nature immortelle. Cela fait un flot continu; il n'y a pas d'un côté le travail, de l'autre la vie spirituelle: le bon ange qui préside à la vie de l'entreprise n'est pas en dehors de la lumière ultime. L'Empereur même, du reste, garantit à la société la faculté d'accueillir cet esprit serviteur de Bouddha. Tout est lié.

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20/07/2011

La Russie selon Rivière

25913-003-FC23F57E.gifOn m'a donné récemment un petit livre de Jacques Rivière, paru aux éditions de l'Aire, sur la Russie, rassemblement de notes écrites en 1916, et Rivière montre que le peuple russe a le sens de la communauté; pour lui, la propriété privée et individuelle n'a pas la même valeur qu'en France. Il s'ensuit une qualité et un défaut. La qualité est que les Russes sont toujours prêts à donner à autrui ce qui leur appartient; le défaut est que, pour eux, le vol n'a pas la même gravité que pour un Français. Mais, pour Jacques Rivière, qui était catholique fervent, ce sens de la communauté est christique: les larrons, du reste, ne sont pas si maltraités par l'Évangile; quant au don de soi et à la pauvreté d'âme, le peu d'attachement à ce qui n'a qu'une valeur transitoire - les biens de ce monde -, ils correspondent aussi aux vertus évangéliques.

D'ailleurs, car dans ce qui guide obscurément le peuple, l'âme russe met spontanément un dieu, tandis que l'individu français n'est mû que par des pulsions animales - l'intérêt égoïste.Coq_gaulois-statue.jpg Sur les Gaulois, il a ce bon mot: Toutes les difficultés de l'histoire de France viennent de la nécessité de faire vivre ensemble sans coups de bec tous ces petits coqs. Mais il néglige ce qui relie l'âme individuelle à la divinité, et qui fut tant exploré par le romantisme. Celui-ci était effacé de la culture des hommes de son temps; on se référait alors soit au classicisme - le siècle de Louis XIV -, soit à l'époque contemporaine. Or, de mon point de vue, le lien avec la divinité qu'on voyait dans la volonté du Prince sous la monarchie absolue a été transféré, à la fin du dix-neuvième siècle, vers l'État.

Rivière assure que le sentiment individuel ne pourra au fond jamais se renforcer en Russie, que le sens de la communauté est un trait éternel du peuple. Les trais nationaux sont figés, à ses yeux. Il en donne comme preuve la forme des langues, comme si celles-ci n'évoluaient pas, ne pouvaient pas changer sans aussitôt devenir autres. Une langue, en passant d'un état à l'autre, devient à ses yArmoiries-619aa.jpgeux une autre langue.

Dans les faits, il n'en est pas ainsi: les évolutions sont continues; les changements soudains ne sont que des effets d'optique, seules des phases successives apparaissant à l'écrit, comme un dos de baleine n'émergeant que de temps à autre; mais l'esprit trace le chemin qu'elle effectue sous l'eau à partir des fragments qu'il perçoit. Il n'y a qu'une seule baleine, et non plusieurs montrant à chaque fois leur dos propre!

Je crois plutôt, comme Teilhard de Chardin, que les peuples sont amenés à synthétiser leurs qualités, et que, venant en quelque sorte d'Orient, le sentiment du divin global peut s'insérer dans l'individu et lui faire aimer, plus que sa propriété privée matérielle, la maison particulière qui lui est réservée dans la cité du ciel! Le collectivisme et l'individualisme ne sont pas inconciliables: il s'agit seulement de savoir ce qui, parmi les hommes, est propre à chacun, et ce qui est propre à tous, et d'équilibrer les deux.

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17/03/2011

Le mont Fuji comme une braise

kurosawa-7-dreams-1990-air-borg.jpgAkira Kurosawa fut un grand cinéaste japonais; l'un de ses plus beaux films est Rêves, une série de petites histoires nourries de merveilleux, mais dans la mesure où on peut, en profondeur, donner à ce merveilleux un sens moral, comme je crois qu'il faut effectivement le faire. Le rêve est alors regardé comme reflétant des vérités inaccessibles à l'entendement, mais dont il fait prendre conscience. Or, parmi ces vérités, il était clair que, pour Kurosawa, celle qui consiste à respecter la Nature, d'une part, et à se méfier de la technologie humaine, d'autre part, était fondamentale. Derrière la Nature, se trouve l'ordre divin, et les aventures technologiques humaines cachent ce qui, dans le monde de l'esprit, se rattache au mal. Un des sketches était, à cet égard, tristement prophétique: le mont Fuji était devenu incandescent suite à l'explosion d'une centrale nucléaire. Un haut responsable était présent parmi la foule en fuite et en désarroi: une femme lui reprochait d'avoir dit que le nucléaire était sûr. L'homme reconnaît avoir menti et, de honte, se jette dans la mer. Celle-ci est du reste bientôt couverte de vêtements sans corps...

dreams-weeping-demon-2.jpgLe rêveur qui porte le regard de Kurosawa essaye de combattre les gaz radioactifs (qui, dans le film, sont colorés selon leur catégorie) en les dispersant avec sa veste pour protéger la femme qui a fait ce reproche au haut fonctionnaire préposé à l'Énergie et ses enfants. Le rêve s'arrête à cet endroit pour laisser place à un autre, au sein duquel le monde n'est plus qu'une désolation grise, parsemée de fleurs géantes et de vapeurs inquiétantes - une sorte de purgatoire, ou même d'enfer: les âmes pécheresses s'y réincarnent et il leur pousse des cornes; ils deviennent des démons gémissants, hurlant de douleur, car les cornes qui leur poussent au front leur causent d'affreuses souffrances.

Kurosawa pensait, comme on le fait dans la tradition Zen, que l'Esprit baignait toute chose, irriguait, imprégnait le monde. Celui-ci avait donc une essence morale. Il est remarquable que cela lui ait permis de montrer l'inéluctable, de le voir et de le faire voir, et qu'il l'ait fait sans rompre avec la poésie, l'art. Cette sorte de courage, peut-être, se décèle encore au Japon. Il n'en est pas moins horrible de songer que l'État est d'autant plus sourd aux intuitions des grands artistes qu'il pense qu'il est la source de tout ce qu'on peut dire d'intelligent sur l'avenir! Lui au moins se fonde sur des preuves matérielles palpables. Car tant qu'une centrale nucléaire n'a pas explosé, il n'y a jamais de preuve... qu'elle a explosé.

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18/02/2011

Internet et Liberté

barack-obama.jpgLes événements dans les pays arabes pourraient être dus, comme les journalistes le suggèrent, à un lien profond existant entre les peuples de langue arabe, et s'expliquer ainsi mystérieusement par ce qui vit dans un peuple au-delà des apparences. En quelque sorte, il y aurait dans la langue arabe même le germe d'une révolution cette année: c'était écrit.

Mais les journalistes disent aussi que ces révolutions sont alimentées par les moyens modernes de communication. Et alors, je m'interroge: on sait que ces moyens ont été créés et répandus par les États-Unis. Or, le président Obama est intervenu directement dans les affaires de l'Égypte. On peut aussi se souvenir que George Bush, son prédécesseur, a cherché à donner un nouveau visage aux pays arabes en leur imposant, par la force, des régimes démocratiques. Il est difficile de croire que ses projets grandioses soient nés dans son seul esprit, ou qu'il ait sérieusement cru qu'il pouvait les mener à bien dans l'espace d'un ou deux mandats. On peut aussi regarder comme possible qu'ils aient été conçus en amont. Ensuite, chaque parti élu agit selon sa sensibilité propre: les républicains par la force armée, les démocrates par la suggestion, la persuasion, la séduction. Selon Rudolf Steiner, cette manière de faire alterner le chaud et le froid, propre à la politique américaine, vient en fait de Hegel, qui a défini ainsi la manière dont se faisait l'Histoire: car les élites américaines liraient Hegel et l'appliqueraient, alors qu'en Europe, on ne s'intéresse à lui que d'une manière abstraite; on le lit peu.

On sait à quel point il est aisé de créer de fausses identités et de fausses informations, sur Internet, et, par conséquent, d'animer dans telle ou telle direction des internautes. Que les révoltes soient limitées au monde arabe peut aussi s'expliquer par l'apparition, au sein d'une langue, de mots propres à susciter ces réactions. D'une langue à l'autre, cela ne fonctionne plus: Internet, de fait, reste tributaire des langues nationales. Il n'y a guère que l'anglais qui puisse passer partout.

Coran.jpg

Cela dit, même si ces sentiments que j'exprime correspondaient à quelque chose, pour que les mots choisis résonnent dans les âmes et y provoquent des réactions, il faudrait bien sûr qu'il existe un terrain favorable. Mais qu'ont de spécifique à cet égard les pays arabes? C'est assez difficile à dire. Car on ne voit que ceci que, précisément, le monde musulman semble être pointé du doigt par les Occidentaux, et en particulier les Américains, et que, par ailleurs, l'assimilation de la religion à la tradition nationale est profonde dans les pays arabes, puisque l'arabe est aussi la langue du Coran.

Ou est-ce que, justement, il y avait dans la culture arabe une aspiration à la liberté qui devait se manifester spécifiquement en 2011, par la volonté des dieux seuls? Comme une programmation céleste? Cela reste une énigme.

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15/08/2010

Entretien de l’amour

Tristan & Yseut.jpgDans son éditorial de la Tribune de Genève du 20 juillet dernier, Serge Gumy affirmait que dans un vieux couple, comme celui que forment la Suisse et l'Europe, l'amour, n'en déplaise à Bruxelles, ne se décrète pas.

Non, mais il s'entretient. L'amour, de fait, dépend de la volonté: car c'est en mesurant l'humanité de l'autre qu'on peut apprendre à l'aimer. Quand on se côtoie quotidiennement, qu'on forme un couple, et qu'on a appris à aimer son conjoint par le regard qu'on jette sur son humanité, le désir qu'on peut avoir spontanément se focalise sur lui!

Car il serait absurde d'affirmer que le désir en général se décrète: le désir de s'unir aux autres, quels que soient ceux-ci, est spontané; il ne dépend pas d'un choix: il existe de toute manière. Quand on ne s'unit pas à son conjoint, on a envie de s'unir ailleurs. On ne cesse pas d'avoir envie de s'unir.

Si la Suisse ne désire pas l'Europe, est-elle pour autant privée de désir? Non: elle reportera simplement ailleurs son désir spontané de s'unir à autrui. Elle peut bien faire comme si elle n'avait besoin de personne: en vérité, cela n'existe pas.

Il s'agit donc, cette fois, d'un choix: car l'Europe est bien la voisine de la Suisse, et, en tant que telle, son conjoint naturel. Il est donc normal RomeoandJuliet.jpgde chercher à l'aimer, en regardant ce qui l'anime en profondeur, en la considérant dans son humanité propre. On ne peut pas toujours rêver soit de conjoints plus glorieux, soit d'une illusoire indépendance totale vis-à-vis de tout désir! Il faut aussi apprendre à vivre avec les gens que la nécessité fait côtoyer; or, la proximité dans l'espace est précisément une forme de nécessité. Il est bon de désirer davantage le conjoint avec lequel on dort que celui qui dort deux maisons plus loin! Cela se commande davantage que les philosophes à la mode veulent bien le faire croire: il suffit de s'intéresser à l'autre, d'être à son écoute.

Il faut savoir surmonter ses antipathies, pour trouver l'amour vrai. Sinon, le désir suit simplement le hasard des rencontres, ou les courants qui circulent dans l'éther, et l'âme même bientôt se disperse, se dissout!

La Suisse parle des langues inventées par des membres de l'Union européenne: l'allemand, le français, l'italien. Les destins sont donc liés, qu'on s'en réjouisse ou qu'on le regrette.

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17/11/2009

Dissymétries de la vie

Cristal.jpgJ’ai entendu un jour à la Télévision un cardiologue dire que le cœur humain ne bat normalement que si son rythme est légèrement irrégulier: c’est le contraire de ce qu’en général on croit. Cela m’a rappelé un texte de Pasteur où il distinguait, au niveau minéral, la matière organique de la matière non organique par la cristallisation dissymétrique de la première. Seul ce qui est mort est cristallisé d’une façon symétrique: et seules les machines ont un rythme parfaitement régulier. Le vivant contient une autre force, qui empêche la perfection formelle.

On peut en tirer que le perfectionnisme va à l’encontre des lois du vivant. Que la perfection formelle imposée à l’ordre social par le marxisme, par exemple, ou d'autres formes d'étatisme tendant à l'absolutisme, est contraire au fonctionnement du vivant. Que l’uniformité culturelle aussi est contraire à la vie. Et enfin, que toute tendance à la mécanisation nuit en réalité à la vie organique.

ondes.jpgOr, sur le plan rythmique, il faut admettre que les ondes électromagnétiques artificielles ont précisément ce caractère absolument régulier de toute machine. On a beau jeu de rappeler que le monde est constamment, même à l’état naturel, traversé d’ondes électromagnétiques; à l’état naturel, sur Terre, cela ne peut pas être défavorable à la vie, puisque celle-ci naît d’elle-même, au moins au sein du règne végétal. Mais on peut d’emblée postuler, en réalité, qu’un excès de régularité des ondes instauré par des machines est dangereux pour le vivant.

Les expériences du reste le confirment: même si on n’a pas encore pu démontrer la nocivité effective, sur les êtres humains, des émissions d’ondes artificielles, on a déjà pu démontrer que des cellules mouraient sous leur influence. Le vivant a besoin d’irrégularité pour respirer: la matière n’est pour elle qu’un vase où elle peut se verser. Si ce vase est complètement clos sur lui-même de par sa perfection formelle, la vie se dissout. Même Marx l’a vu: quand le système est trop rigide, il dépérit. Croire que le système peut durer simplement parce qu’il intègre tel ou tel principe moral est illusoire; il résiste simplement s’il est assez souple pour accueillir ce que la vie crée.

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14/10/2009

Universalisme & rationalisme

République.jpgLes intellectuels français blâment volontiers ceux qui se rattachent à une région particulière, mais eux-mêmes le font souvent sans s’en rendre compte, assimilant d’emblée le lieu auquel ils se rattachent à l’univers entier. Pour ainsi dire, leur étoile leur paraît représenter la galaxie à elle seule!

On connaît le blog de Pierre Assouline intitulé République des livres. Est-ce que le mot République ne fait pas allusion à la France? Même dans l’espace francophone, le royaume de Belgique peut déjà se sentir exclu! Or, somme toute, la France n’est qu’une région du monde.

Mais plus encore, en France même, historiquement, on sait bien que certaines régions ont imposé le régime choisi par les Jacobins à d’autres. On peut dire, bien sûr, que ce régime étant universel dans ses principes, les régions qui lui étaient opposées étaient purement locales. Mais Joseph de Maistre, qui s’opposait à la République depuis Chambéry, pour ainsi dire, croyait lui aussi à l’universalisme, sauf qu’il y croyait à travers le christianisme, plus qu’à travers le rationalisme.

Et après tout, le culte de la raison est-il vraiment universel? Volontiers l’intensité du goût pour la raison varie selon les climats. Cependant, le désir d’un monde transcendant, plus beau et qui n’existe pas encore - qui ne s'est pas encore manifesté matériellement -, est universellement répandu: c’est reconnu. Même si son idée de se rattacher à l'institution catholique peut à présent apparaître comme illusoire - son lien avec le Saint Esprit n'apparaissant plus clairement à tous -, Joseph de Maistre n’avait pas forcément tort. En tout cas, ce qu’on postule comme universel peut toujours être débattu.

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12/10/2009

République multipolaire

Jacques Chirac.jpgJacques Chirac a enthousiasmé les foules, il y a quelques années, en parlant courageusement aux Américains de monde multipolaire. Et plus généralement, on aime, à Paris, parler d’exception française. Mais c’est un peu nouveau. Il y a cent ans, les Français pensaient bien que le monde devait se polariser autour de leur modèle, qui ne devait pas rester exceptionnel, mais était à suivre.

Le centralisme s’est justement bâti autour de cette idée que Paris était le pôle unique d’un empire universel par essence. Or, je ne pense pas qu’il y ait de véritable logique à défendre, face aux Américains, un monde multipolaire et, en France même, un monde qui, dans les limites des frontières, n’a qu’un seul pôle. Ou alors il faut croire que la France ne fait pas partie du monde, mais cela me paraît plutôt absurde.

La conséquence en est que s’il apparaît juste de dire le monde multipolaire, il ne le paraît pas moins de regarder la France comme devant l’être aussi. C’est la reconnaissance officielle du principe fédéral.

Guillaume de Normandie.jpgD’ailleurs, si la France fait office d’exception - au moins en Occident -, on peut aussi dire que chaque région française a des caractères qui lui sont propres, des qualités originales, et on peut ainsi parler d’exception savoyarde - puisque la Savoie fut distincte de la France jusqu’en 1860 -, d’exception franc-comtoise - puisque la Franche-Comté fut étroitement liée au Saint-Empire romain germanique -, d’exception bretonne - puisque la Bretagne parlait une langue celtique -, d’exception normande - puisque les ducs de Normandie, en devenant rois d’Angleterre, furent les égaux du roi de France -, et ainsi de suite: on peut s’exprimer ainsi sur toutes les régions - et je demande aux gens dont j’ai oublié la région de m’excuser.

10:19 Publié dans Monde | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook