Nature

  • Les pensées-forêts d'Amazonie

    amazoni.pngRudolf Steiner affirme que dans les temps très anciens de l'humanité, la culture amérindienne a apporté un élément considérable à l'être humain en général – car à cette époque, la coupure entre l'Amérique et le reste du monde n'existait pas. J'ai, à vrai dire, oublié cet élément qui a fait faire à l'humanité, disait le philosophe autrichien, un bond dans son évolution. Car il pensait (et je suis d'accord avec lui) que celle-ci se fait, plus qu'on ne croit, par sauts, ce qui implique des hauts et des bas; ou pour mieux dire, des périodes de déclin, et des miracles qui relancent vers les hauteurs.

    L'Évolution n'est pas linéaire. D'un courant culturel bénéfique à l'autre, il est des creux, des vides, comme certains pensent que l'époque actuelle en connaît. Ondoyante et fluide, l'histoire du monde est comme une rivière qui remonte son propre courant: elle n'a rien de mathématique, ne suit aucune ligne tracée à l'avance.

    J'aborde la question non seulement parce qu'on a accusé Rudolf Steiner de racisme et de rejet des cultures étrangères, mais aussi à cause de la destruction récente de la forêt d'Amazonie, qui a frappé les esprits comme si la Terre perdait un organe fondamental, en même temps qu'une sagesse venue du fond des temps. Car certains, cusancin.jpgnon sans raison, ont lié cette perte à la ruine progressive de la culture amérindienne, si liée aux éléments fondamentaux – et dont les forêts semblent si souvent être les temples naturels, ou les sanctuaires pleins de reliques saintes: tout ce qui reste de l'empire maya, par exemple.

    Mais il a été également dit que si la Providence laissait détruire ces forêts, c'était aussi pour inviter l'homme moderne, avec tout son bagage propre, à pénétrer à nouveau ces mystères, à les retrouver par la force de son esprit, et à ne plus se fier au seul héritage du passé – à ce qui était transmis spontanément par la tradition, et peut-être avait été élaboré par l'instinct – ce que Steiner nommait l'atavisme ancien, la faculté des peuples d'autrefois à entrer dans les secrets du monde sans en passer par l'intellect. Faculté largement perdue, à présent, mais qui peut être retrouvée si les pensées se laissent baigner par les flux du cœur, et font entrer l'âme en toute conscience dans ses mystères. Cela passe, disait Steiner, par l'imagination créatrice, la représentation symbolique, comme le voulaient aussi Friedrich Schlegel et Victor Hugo.

    Ce qui est encore troublant, dans ces réflexions, c'est que, pour Steiner, les arbres étaient la matérialisation des pensées de la Terre – leur manifestation. Il pensait que l'homme, en contemplant les arbres, appréhendait visuellement le monde des pensées qui est aussi en lui.

    Mais si la Terre n'a plus ces pensées, c'est aux hommes, peut-être, de les avoir – de les avoir pour elle –, car leur corps est fait de sa matière, et ils la portent en eux. Alors, de ces pensées créatrices et imaginatives pourraient en quelque forest.jpgsorte resurgir des forêts, dans un autre temps – des forêts d'une richesse insoupçonnée.

    La sagesse confiée à l'humanité dans les temps anciens par les Amérindiens trouvait ainsi à ressusciter, et ces Amérindiens à trouver une consécration dans ce que Platon nommait le pur monde des idées. Les sages de ce peuple deviendraient des idées vivantes, peut-être, brillant dans le ciel de l'âme – et se confondant avec les astres, bien plus liés au monde végétal qu'on ne veut l'admettre.

  • Un soir dans le Quercorb

    moon-setting-over-forest-debbie-homewood.jpgJe promène les chiens de mon amie Rachel dans les prés d'un village du Quercorb, en Occitanie, et il y a peu de lampadaires: j'en ai déjà parlé. Mais il s'ensuit que la lumière est très pure et, l'autre soir, j'étais admiratif du ciel: à ma gauche, vers le nord, la lune gibbeuse brillait au-dessus des arbres noirs et dans un ciel bleuté et métallique. Elle était grosse, et me regardait de son œil attentif, plein d'attentes pour l'avenir. À ma droite, la crête noire des arbres était brandie devant un ciel doré, pur et transparent, s'étendant à l'infini, et semblant contenir des elfes, des fées.

    Rudolf Steiner explique que les êtres lucifériens se distinguent en particulier le soir, dans le rougeoiement du ciel et de l'air, sur les nuages rutilants. Ils offrent à l'œil une beauté infinie, mais l'homme est bloqué sur terre, entre les crêtes des arbres et les collines. Son corps appartient au monde noir, à Ahriman.

    Car pour Steiner deux êtres dangereux pour l'être humain existent, dans le monde spirituel. L'un est celui que les chrétiens connaissent bien, et qui inspire les passions viles, Satan. L'autre appartient à l'air et suscite d'autres genres de tentations, propres au mysticisme, et donnant envie de mépriser la Terre, de s'enorgueillir de voir plus haut et plus loin qu'elle – par exemple par la vision de l'ouest du soir. Là est Lucifer.

    Je me souviens que, vivant à Montpellier, j'y admirais tout particulièrement les couchers de soleil, que peut-être la Savoie, du fond de ses vallées, ne propose pas à l'âme sensitive avec la même splendeur. J'imaginais, dans les americ4.jpgflamboiements, des combats célestes entre le dieu du jour et la déesse de la nuit, des jalousies profondes, des disputes de ce couple cosmique. J'en faisais des poèmes, et certains ont été publiés dans mon recueil de La Nef de la première étoile. À cette époque, eût dit Steiner, j'étais luciférien, je me perdais dans la contemplation des cieux, et refusais plus ou moins de m'atteler à des choses terrestres. On se demandait, autour de moi, si je n'allais pas devenir moine, et je me le demandais aussi. J'étais dans une ville active et populeuse, mais j'y étais comme un ermite. Et je rêvais d'habiter à la campagne, pour composer plus librement mes vers.

    Je me rends compte que, dans le village où je me suis installé, je suis plus ou moins dans cette situation que j'espérais. Je suis dans une nature qui rend visible l'opposition grandiose entre le Ciel et la Terre, quand, le soir, les arbres noirs se dessinent sur le ciel bleu qu'éclaire la Lune, ou le ciel d'or que le Soleil crée. Il ne reste, pour équilibrer cela, que l'être humain, dont l'œil brille quand il fait face aux astres, et dont les jambes sont sombres comme les troncs, quand il marche la nuit. Mais l'opposition n'est plus tout à fait celle que je concevais quand j'habitais Montpellier et que j'avais beaucoup lu Tolkien, mais pas Steiner.

    Ce qui permet aux gnomes de la Terre et aux fées de l'air de s'unir et de servir l'être humain, c'est la figure de l'Homme transfiguré – c'est-à-dire le Christ cosmique, ou éthérique, que l'ésotérisme décrit. C'est aussi pour agir au service de l'être humain, à vrai dire, que je me suis installé en Occitanie, pas pour contempler sans but les beautés du ciel – pas seulement pour cela, du moins!

  • Monstres pétrifiés à Cabrespine

    20190709_170238.jpgJ’ai évoqué les formes étranges du Gouffre de Cabrespine dans la région de Carcassonne, ressemblant à des méduses ou des pieuvres de pierre – mais géantes. Le fait est qu’il existe toute une tradition de monstres pétrifiés, dans les légendes et la mythologie. En Tarentaise, un rocher était appelé le Sarrasin, comme un homme changé en pierre. Dans la haute vallée de l’Arve, un autre était réputé un château pétrifié par un ange parce que son propriétaire se comportait mal. Et dans l’ésotérisme juif, Salomon était censé avoir enfermé des monstres dans des pierres, des démons dans des rochers. Ensuite ils prennent leurs formes!

    Cette tradition se retrouvait au fond chez Lovecraft, mais inversée, car l’écrivain américain montrait comment la magie noire alliée avec la technologie sauvage réveillait, libérait ces entités des éléments où elles étaient enfermées. Le Nécronomicon qu’il avait inventé n’avait pas d’autre objet, et Cthulhu attendait en rêvant dans sa cité de R’lyeh, où il était tenu enfermé, où il était toujours endormi, au fond de la mer, et passait d’une certaine façon pour mort; or, il était aussi la personnification des forces primitives de la mer, enfermées dans le minéral, bloquées par la protection que constitue l’élément terrestre.

    L’ésotériste Louis-Claude de Saint-Martin a eu une réflexion rappelant cela: le monde physique a été construit pour protéger l’homme de l’emprise des mauvais esprits, des démons. En un sens, la Terre leur sert de prison, salutaire pour l’homme. Car sans elle, il serait l’esclave de ces entités plus puissantes, plus hautes. C’est aussi un thème lovecraftien, car Lovecraft lisait de l’ésotérisme, quoiqu’il n’en aimât pas le ton mystique, religieux.

    Il racontait que les scientifiques, en prétendant trouver les secrets de la matière, étaient contraints de la détruire, de la diviser, et que, ce faisant, ils libéraient les puissances qui y étaient encloses, si dangereuses pour l’être humain. Son âme n’étant pas prête à vivre avec elles, il a besoin de se protéger par le monde physique et la rationalité, ce qu’il contrôle par son esprit. La curiosité stérile de la science l’expose à un péril mortel. Cela 20190709_170315.jpgrappelle encore la libération des forces de l’atome, dans l’industrie et l’armement nucléaires, plaisamment représentées par des monstres dans la culture populaire japonaise, ou même dans un récit que j’ai constitué ici-même avec l’infographiste Régis Brindeau, qui a fait les images. J’opposais un monstre né de la catastrophe de Fukushima à Captain Corsica.

    Lovecraft ne voyait pas d’issue: il ne distinguait pas quelles forces l’homme pourrait développer pour contrer cette invasion horrible. Steiner disait qu’il devrait, pour compenser ce surgissement, développer significativement ses forces morales – ne serait-ce que pour maîtriser l’énergie nucléaire dont il avait prévu l’apparition prochaine –, et que, pour cela, il devait appréhender le monde spirituel, mettre sa pensée claire au sein du divin, et ne plus l'en dégager comme il le faisait depuis plusieurs siècles – ne plus reculer face à lui de crainte d’être emporté. Il rejetait l’idée que pénétrer le monde des esprits de sa pleine conscience fût sacrilège ou diabolique – comme même Lovecraft l’admettait implicitement.

    Dans le Gouffre de Cabrespine, les explorateurs peut-être libèrent les monstres enclos. Ils nous montrent des choses frappantes par leur proximité avec le monde spirituel. Pour éviter la confusion intérieure, sans doute il est nécessaire d’explorer intérieurement ce monde des formes pures, des idées vivantes, qui donne naissance aux corps sensibles. Sinon, comme Lovecraft, on n’aura que la sensation d’un immonde chaos – ou, comme Sartre, d’un univers totalement absurde. Du coup, tout deviendra permis, sous prétexte de liberté, puisque tout est dénué de sens. On pourra libérer les forces des profondeurs pour son propre intérêt, de façon égoïste, sans en rendre compte à qui que ce soit.

  • Gouffre de Cabrespine

    Cabrespine 01.jpgPuisque j’ai emménagé en Occitanie dans la région de Carcassonne, je fais du tourisme avec les membres de ma famille que j’accueille, et, après avoir visité la Cité de Carcassonne, assisté à un spectacle de chevaliers, exploré la Maison Hantée et visité la Basilique Saint-Nazaire, je suis allé au Gouffre de Cabrespine, immense et comme dévoilant que la montagne est creuse. Il y avait un Philosophe de la Nature allemand, peut-être Oken, qui disait que les cristaux, les gemmes, étaient des fleurs ou des fruits de la pierre, et certaines formations de cette grotte énorme le rendent patent. Les minéralogistes, selon le guide présent, n’expliquent pas certains cristaux qui ont l’air de fleurs, ou de gros flocons de neige. La forme est inattendue, mais féerique, et on croirait vraiment être au pays des Nains, ou des Gnomes, tel que Tolkien l’a peint. Ce qu’a créé la pierre sous la poussée, dit-on, de l’eau – ou même seule, directement –, est si varié qu’il est impossible de croire qu’elle obéit à des lois physiques générales, abstraites, et que, à sa manière, comme le disait Teilhard de Chardin, la pierre n’ait pas aussi sa vie propre, ses saisons propres, et ses voies pour créer des fleurs et des fruits qui lui sont propres. Car l’auteur du Phénomène humain affirmait que même le minéral avait sa part de psychisme...

    On avait l’impression d’être à l’intérieur d’un immense organisme, le corps d’un géant, et la taille de la cavité était sidérante. Les trous par lesquels les explorateurs s’enfonçaient semblaient être des bouches ou l’ouverture d’artères, et leurs mystères étaient sans nom.

    Pourtant, comme Horace-Bénédict de Saussure explorant la grotte de Balme près de Cluses, on ne pouvait croire à des fées physiques, et, en un sens, les formations naturelles suffisaient à l’émerveillement. Mais elles étaient, justement, si étonnantes, qu’on pressentait leur présence, la présence des Nains, sourde et obscure, par-delà les rideaux de calcite tombant du plafond. Au cœur de la terre, les forces cosmiques semblent s’exprimer sans voile, et l’on dit que ces grottes ont été imitées par les bâtisseurs des cathédrales gothiques – cela, d’autant plus Cabrespine 02.jpgqu’elles ont servi de lieux de culte, parce que les puissances célestes s’y voyaient sans ambages, sans brume, la terre épousant sans faille leurs souffles.

    L’air dans ce gouffre est d’une limpidité fabuleuse, et la lumière s’y répand sans obstacle. Les formes lointaines en éclatent d’autant plus aisément à la vue, et les couleurs en jaillissent d’autant mieux. Car on y voit du rouge, du blanc, et les pierres épaisses y sont transparentes, laissant passer les rayons des lampes. Alors, elles rougissent comme une main.

    Beaucoup de formes rappellent les méduses, les pieuvres, comme si les forces fondamentales qui ont créé ces êtres imprégnaient dans les profondeurs la roche, comme si la puissance éthérique était la même au sein du vivant qu’au sein du minéral.

    Mais qu’est-ce à dire? Le vivant se forge dans l’eau, dans le liquide, ne serait-ce qu’amniotique; et justement ces formes émanent du travail de l’eau, comme si les mêmes forces habitaient toujours l’élément liquide, qui tendaient à lui faire donner naissance à des êtres vivants. Mais d’où viennent ces forces, si ce n’est de l’air? On ne les y voit pas, mais elles sont là. Rudolf Steiner disait que la forme cristalline des flocons de neige venait de la forme même de l’air, rempli soudain de glace; et, au-delà, c’est la chaleur qui a ces formes. Or, les fleurs de cristal à l’origine inexpliquée surgissent justement quand la grotte a en elle de la chaleur. Elle anime, elle engendre, elle donne la vie. Car la roche est vivante, et quand il y a de l’eau et de la chaleur, même quand il n’y a pas de végétation, l’éthérique est présent, il est actif.

  • L'oiseau fabuleux des Busch Gardens (36)

    birds.jpgAvant-hier, j'ai raconté que j'étais resté stupéfait, aux Busch Gardens de Tampa, sorte de zoo et de parc d'attraction en même temps, face à un spectacle incroyable.

    L'oiseau que j'observais était une véritable merveille. D'où venait ma fascination? Je voyais une chose de mes propres yeux que n'égalaient en rien les êtres artificiels de la science-fiction.

    Le véritable monde extraterrestre est ailleurs. Il est au-dessus des formes, dans la vie morale cosmique qui préside à leur apparition. Rudolf Steiner, si décrié, a dit une chose merveilleuse sur les plumes des oiseaux: elles sont la manifestation de pensées cosmiques. Les pensées que l'homme garde en son crâne, le monde les place en particulier sur les oiseaux, les matérialisant par leurs plumes.

    Quelle sorte de pensées pouvait manifester cet oiseau aux plumes lumineuses, éclatantes, aux couleurs vives, prises semblait-il directement aux astres?

    Je songeai alors aux mythologies des pays exotiques, en particulier celles des Indiens d'Amérique, telles que le Popol-Vuh des Mayas en donne un exemple. Les figures y sont riches, bariolées, colorées, étranges - et cela se retrouve dans les costumes de cérémonie de ces mêmes Indiens, toujours pleines de couleurs, d'ailleurs grâce à des plumes dont les officiants se font des coiffes, signe de royauté, mais aussi de communication avec les esprits. Tout se recoupe.

    Les teintes des oiseaux accompagnent la richesse imaginative du peuple.

    La mythologie des Incas a aussi impressionné, à tel point que l'auteur de comics Jack Kirby l'a reprise, la eternals9_2-3.jpgprolongeant dans la science-fiction, assimilant les extraterrestres à des dieux et inversement, dans sa série mémorable des Éternels.

    L'incroyable vigueur imaginative de Lovecraft, pourtant un matérialiste, ou celle de Donaldson, semble encore refléter la vitalité d'un sol, celle qui donne ses couleurs aux plumes des oiseaux. Plus qu'on ne croit, les poètes, qu'ils soient matérialistes ou non, qu'ils pensent spontanément créer une mythologie ou non, saisissent intuitivement les images qui circulent dans l'air, et c'est aussi ce qui donne à l'imagination américaine son caractère puissant.

    On aurait tort, dès lors, d'adopter un naturalisme asséchant, ne rendant pas compte du génie du pays!

    Jusqu'aux animaux d'une terre nous parlent, nous disent ce qui vit en elle, quels sont ses démons, ses anges, ses êtres cachés, car contrairement à ce que croit le mysticisme classique, vague et globalisant, le monde divin se décline diversement selon les lieux. Il y fait rayonner des qualités distinctes, comme le disait Dante des étoiles, et c'est précisément ce qui donne aux lieux leurs différences formelles. Le monde d'en bas n'est pas coupé du monde d'en haut: entre les deux est le monde intermédiaire qu'ont tenté de peindre des artistes tels que Jack Kirby, H.P. Lovecraft et S.R. Donaldson - et que seuls les artistes peuvent au fond définir, puisque c'est par l'imagination qu'on peut saisir ce qui est entre les pures idées et les phénomènes.

  • Aux Busch Gardens (35)

    20170427_112729.jpgComme beaucoup de villes américaines, Tampa a son parc d'attraction, appelé Busch Gardens, avec ses machines à sensations et ses décors kitsch. On peut y plonger à la verticale sur des rails décorés de serpents, laisser pendre ses pieds au-dessus du vide sous une rampe ornée de palmiers, et goûter au plaisir d'avoir peur en se retournant l'estomac. Mais on y trouve aussi un sympathique zoo.

    Dans un vaste espace vert, des groupes d'herbivores se côtoient, y compris des rhinocéros. Dans des espaces plus réduits, mais vitrés, les carnivores somnolent ou font les cent pas. On peut, à travers le verre, les regarder de tout près, à loisir.

    À l'entrée, une sculpture végétale figure une géante enchâssée dans le sol, sans doute la déesse du lieu. Les parcs d'attraction en Amérique sont des temples.

    Mais ce qui m'a frappé en particulier, ce sont les oiseaux exotiques. À nouveau de tout près, j'en contemplai un qui avait des plumes aux couleurs incroyables, et dont le nom n'était pas indiqué. filename-cimg0964-jpg.jpgLes fines plumes bleues sur le crâne vermeil semblaient briller, tant elles captaient la lumière.

    Je m'attardai longtemps, resté seul en surplomb de cet oiseau: la volière était sous la rampe que j'avais gravie, et un filet la couvrait. Il me semblait scruter un être d'une autre planète.

    L'exotisme est la vraie source de la science-fiction. L'homme n'est pas réellement plus imaginatif que la nature. Il tient, en effet, son imagination de l'univers lui-même: c'est une faculté que le monde lui a donnée, mais en plus petite. C'est une grande erreur, de croire qu'on peut imaginer des choses qui n'existent pas, car tout ce que l'homme peut imaginer, l'univers l'a créé, ou le créera. C'en est au point où Novalis affirmait qu'en imaginant poétiquement, on ne faisait qu'effectuer une opération du Créateur.

    Trop souvent les religions font de la divinité une entité abstraite, qui pense des concepts; mais elle est aussi artiste, et le peintre ne fait que l'imiter. Entre la sphère intelligible Chalcopsitta_sintillata_-Busch_Gardens_Tampa_Bay_Florida-8a_(1)1.jpgde Platon et le plan physique, nous rappelait Henry Corbin, il y a le monde imaginal!

    Les extraterrestres sont au mieux des assemblages d'animaux existants, au pire des variantes d'animaux exotiques. Ils ne sont pas plus fantastiques que cela, sauf quand ils figurent des assemblages symboliques impossibles, comme dans la mythologie grecque. D'ailleurs, jusqu'aux anges ne sont que le croisement entre l'homme et l'oiseau.

    Certes, toutes les formes ne sont pas directement matérialisées, et c'est ce qui fait croire à l'être humain que celles qu'il se représente viennent de ses conjectures intelligentes. Il n'en est rien. Il saisit de sa pensée des formes intérieures. Lui-même est souvent la seule cause de leur apparition.

    Je continuerai ma réflexion une autre fois.

  • Robots et temps de travail

    goethe Bild.jpgJ'ai vu passer l'information selon laquelle Benoît Hamon voulait réduire le temps de travail parce que, disait-il, les robots remplacent les hommes à l'établi: il faut donc partager le temps qui reste.

    Cela paraît logique. Mais cela ne l'est pas. Cela me rappelle Goethe, tel qu'en parle Rudolf Steiner dans Une Théorie de la connaissance de Goethe (1886). Il nous dit que, pour le poète de Weimar, la méthode à suivre lorsqu'on s'occupait du monde végétal dans un but scientifique, ne pouvait pas être la même que pour le monde minéral, physique. Le vivant ne suit pas les mêmes lois que le mort, et, pour le saisir, il faut le prendre dynamiquement, dans son évolution continue, et donc imaginativement. L'intuition guide alors les représentations, et la raison se fait plastique, comme le recommandait aussi Louis Rendu, professeur de philosophie à Chambéry au temps des rois Charles-Félix et Charles-Albert (évêque d'Annecy ensuite).

    Les robots fabriquent merveilleusement bien les machines, et tout ce qui est mort et sans vie – et qui, répondant à des mécanismes constants, ressortit au minéral. Le secteur secondaire, comme disent les économistes, est celui concerné. Les robots y remplaceront les hommes.

    Or, ce n'est pas réellement triste, car les métiers de ce secteur asservissent l'être humain - en faisant de lui un robot, justement. Les tâches répétitives, non inventives, prédéterminées, humilient l'humanité, comme s'en plaignaient dès le dix-neuvième siècle les évêques - tels, encore, que Louis Rendu.

    Que recommandaient-ils? L'agriculture. Pour eux, le paysan était en lien avec les forces de la nature vivante, qui reflétait la puissance divine. Celles des machines reflétaient plutôt le diable. Ils faisaient d'elles la cause de la désaffection de l'ouvrier pour la religion catholique, remplacée dans son cœur par le marxisme. Ils avaient raison.

    J.R.R. Tolkien, qui était catholique traditionaliste, a avoué dans sa correspondance avoir fait tourner sa mythologie autour de cette question: le règne de la Machine était bien celui de Sauron. La nature céleste, Wrath-of-the-Ents-treebeard-33433582-1600-959.jpgau-dessus des lois mécaniques terrestres, créait sur Terre la vie, notamment végétale. Et c'est à ce titre que les Ents, ses arbres parlants, s'opposent saintement à Saruman, qui manie des machines créées sous terre. Or les Ents ont été éveillés à la conscience par des êtres qui sont liés à la lumière, notamment celle de l'Occident céleste - et en sont les intermédiaires: les Elfes.

    C'est fort de ces pensées qui font émaner la vie des astres que Rudolf Steiner, au fond dans le sillage de Goethe, a créé l'agriculture biodynamique. Elle est décriée. Les principes en sont contestés. Steiner répondrait qu'il en est ainsi parce que justement on pense pouvoir appliquer à tout la méthode propre aux sciences physiques. Le problème est que les résultats en sont probants, aussi inexplicable cela soit-il: les vins biodynamiques, dont la qualité n'est pas évaluée au poids, sont déclarés parmi les meilleurs par les œnologues, leur succès est réel.

    L'agriculture maniant le vivant, disait Steiner, il est indispensable qu'elle soit faite par les humains, et reste dans le cycle du vivant. L'agriculture biologique est admise comme devant faire intervenir l'organique, non le chimique ou le mécanique. C'est la source de l'aliment sain.

    Et même s'il était vrai, comme certains le prétendent, que les différences entre les aliments sont illusoires, les consommateurs, c'est un fait, sont convaincus du contraire. Donc il y a du travail manuel encore disponible: il y a l'agriculture biologique. Réduire le temps de travail n'est pas une option obligatoire.

  • La République et les sciences naturelles (VI)

    Jean-Jacques-Rousseau-méditant-dans-le-parc-à-La-Rochecordon-près-de-Lyon-Alexandre-Hyacinthe-Dunouy-Tristan-Irschlinger.jpgSi on veut éduquer moralement, il faut songer à ceci, que la première éducation se donne directement, par l'environnement. L'homme prend simplement modèle sur ce qui l'entoure, la manière dont la nature agit sous ses yeux. Il n'est donc pas possible de croire qu'on pourra enseigner la liberté, l'égalité et la fraternité si, dans le même temps, on déclare que ces valeurs n'existent absolument pas dans la nature.

    Naturellement, on peut fermer les esprits au monde naturel, les enchaîner à un monde artificiel dans lequel ces valeurs sont systématiquement appliquées; mais c'est illusoire, car le corps humain est lui aussi mû par les lois naturelles, et à cet égard les philosophes sont totalement aveugles, notamment dans les grandes villes: ils feignent de croire que les membres humains sont gouvernés par la raison, fiction facilitée par les habits qui les cachent, et par le fait finalement curieux qu'on ne se voit pas soi-même quand on agit.

    Il est donc nécessaire que, dans la nature, telle qu'elle a été créée sans l'intervention humaine, on puisse établir le lien avec les valeurs qu'on entend enseigner. Et il est nécessaire, également, qu'on ne le fasse pas dans l'abstrait - comme souvent le font les religieux, qui imposent à la nature leurs fantasmes théologiques. Ce qu'il faut apprendre à faire, c'est saisir concrètement l'essence de la nature dans l'environnement immédiat, et donc local. Car, comme le disait Louis Rendu, il est ridicule de fantasmer une loi de la nature qu'on ne peut pas voir s'appliquer dans les faits qu'on a sous les yeux: c'est bien dans ce qu'on observe qu'on peut établir des principes, et non dans ce qu'on fantasme depuis un cabinet universitaire ou une école publique. À cet égard, même le titre d'État ne garantit rien!

    Et si, en observant la nature, on ne parvient pas à établir l'existence de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, alors, ne vaut-il mieux pas être cohérent et admettre que ce sont des lubies? Car je ne crois pas que la société puisse se fonder sur des mensonges. C'est à un besoin de vérité - de transparence aussi philosophique - que doit répondre l'éducation.

    Mais je crois réellement, je dois le dire, que la liberté, l'égalité et la fraternité sont dans la nature. Par exemple, la liberté est dans l'homme, qui peut penser ce qu'il veut; l'égalité est dans les plantes, qui toutes sont soumises aux cycles cosmiques; la fraternité est dans l'élément minéral, qui est lié et soudé et crée partout un sol: il crée une écorce terrestre sur laquelle on peut s'appuyer. Un autre point de vue: la liberté est dans la Terre, qui produit ce qu'elle veut, selon ses caprices; l'égalité dans les mouvements apparents du Soleil et de la Lune, toujours identiques; la fraternité dans l'unité globale du cosmos, telle qu'elle se manifeste par les étoiles. Encore une façon de voir: la liberté est dans le mammifère, qui peut s'adapter à différents milieux; l'égalité est dans les oiseaux, qui inlassablement changent de lieux selon les saisons, pour conserver des conditions identiques; la fraternité est dans les reptiles, qui se refroidissent avec le temps qu'il fait: ils sont solidaires des cycles solaires, vivent en symbiose avec l'environnement.

    On peut créer constamment des comparaisons, des assimilations de ce type. Non seulement cela permet de vérifier que la liberté, l'égalité et la fraternité sont des notions valides, mais de surcroît cela permet de vivre de l'intérieur la nature, de la vivre moralement, et de ne plus la regarder comme un ensemble de choses Goethe.jpgmortes et dénuées d'intériorité. Rien n'est plus mortel, pour l'âme; rien ne pousse davantage au nihilisme et au mépris de la vie, des sentiments, des pensées d'autrui. Car ce qu'on applique à la nature, d'instinct on l'applique ensuite à l'ensemble des hommes, même quand on a été endoctriné pour les respecter en principe. Cela reste théorique!

    C'est donc poétiquement qu'il faut étudier la nature, en plus de l'observation rigoureuse des faits. Il faut échapper à la fois au matérialisme qui fait des pensées morales de pures fumées et au spiritualisme qui prétend imposer aux choses des pensées qu'elles n'ont pas. L'alliage des faits et de leur qualité morale est une voie de connaissance à mes yeux fiable; je crois au chemin jadis ouvert par Goethe.

  • Roche vive, roche morte

    p017.jpgEn lisant Ovide, j’ai appris que, pour les anciens Romains, il y avait une différence fondamentale entre la pierre vive et la pierre morte: la première était celle qu’on trouve à l’état natif, dans la nature, et appartenant au corps de la Terre, saisie dans ses cycles biologiques, la seconde était celle qu’on avait arrachée à ce corps terrestre et placée dans l’ordre humain, qu’on avait soumise à la pensée pour bâtir des maisons ou créer des routes, des meules, qu’on avait placée sous le dieu de la cité. On avait conscience que ce qu’on arrachait à la nature devenait mort, même lorsque c’était inanimé - comme si on s’était servi des os d’un mammifère pour y tailler des flûtes, des flèches! Or, c’est un principe méconnu du monde moderne, qui, en réalité, s’imagine qu’il n’y a pas de différence réelle entre le mort et le vivant, en particulier lorsqu’il s’agit du minéral, qu’il regarde comme fondamentalement mort. Mieux encore, cette conscience antique montre qu’on savait alors qu’on sacrifiait quelque chose de la Terre pour le mettre au service de l’homme: il fallait lui en montrer de la reconnaissance et prendre garde à ne pas tomber dans l’excès, à ne lui prendre que ce qu’elle pouvait reconstituer - comme on prend, en chirurgie, afin d’aider un malade, les éléments d’un corps sain susceptibles de se reformer, ou en tout cas dont l'absence n'est pas susceptible de le mettre en danger.
     
    L’homme est passé du côté de la mort: l’activité intellectuelle, loin de créer la vie, l’amoindrit, en soi. Il autour-de-la-roche-du-diable.jpgne peut plus se bâtir en passant par les forces du vivant, comme les légendes racontent qu’il le faisait à l’origine, en ordonnant par ses charmes aux arbres et aux pierres de s’assembler pour l’abriter! Il est contraint de faire d’abord mourir les choses de la nature, avant de se les approprier, comme si la vie n’était rien d’autre que ce qui était soumis à la volonté de la Terre et que, pour contrer celle-ci et s’imposer, l’homme devait commencer par soumettre à la sienne, faite de pensées mortes, quelques-uns de ses éléments.
     
    Mais le corps même de l’homme dépend encore de la Terre, lui appartient encore; sa vie ne dépend pas de son intelligence. Ses os sont vivants de la même façon que le calcaire d’une montagne, tant qu’on ne l’en a pas arraché. C’est donc avec parcimonie qu’il doit arracher à la Terre ses éléments, pour ne pas s’affaiblir lui-même. Ce n’est pas son intelligence qui peut créer la vie; elle peut l’améliorer, mais les illusions, à cet égard, peuvent aussi s’avérer mortelles. Ce n’est que lorsqu’elle aura saisi la logique interne à la vie, en plongeant dans les parties de son corps qui sont vivantes, lorsqu’elle aura saisi de l’intérieur les forces qui constituent le squelette, qu’elle pourra bâtir des maisons elles-mêmes vivantes, qui ne nuisent pas à la vie de la Terre. Or, elle en est loin, pour le moment.
     
    L’intelligence froide et purement cérébrale, de fait, ne le peut pas. Seule l’intelligence du cœur, organe lié aux rythmes cosmiques, non fermé sur lui-même, en est capable. C’est en ce sens, à mes yeux, qu’André Breton disait que la poésie nouvelle devait déboucher sur une forme de connaissance, objectiver l’inconscient, ce qui émane des profondeurs du corps.

  • La lune et les cultures

    virgile_1206431760.jpgDans la Tribune de Genève du 18 juillet dernier, il a été affirmé qu’il était vrai que la lune avait une influence sur les cycles de reproduction des animaux, bien qu’on n’ait pas pu établir le lien de cause à effet. C’est paradoxal, pour le moins: une influence est bien une relation de cause à effet. Il faut comprendre qu’on n’a pas saisi l’élément matériel qui exprime cette influence. Car on présuppose, en général, que les causes d’un phénomène doivent se trouver dans un élément qu’on puisse appréhender matériellement.

    Derrière ce présupposé se trouve, logiquement, l’idée que le phénomène ne peut être exploité tant qu’on pas trouvé cette cause matérielle. L’article du quotidien genevois afffirme, ainsi, qu’on ne peut pas améliorer les cultures en observant les phases de la lune. Or, si la lune a une influence sur les cycles de reproduction des animaux, on a du mal à saisir pourquoi elle n’en aurait pas, au moins, sur la reproduction des plantes, c’est à dire sur la graine, pour la consommation de laquelle tant de plantes sont cultivées. La biodynamie et son fondateur, Rudolf Steiner, sont incriminés, mais en réalité, Steiner, dans son cours sur la question, dit justement que la lune n’a d’influence importante que sur l’apparition de la graine, la croissance générale de la plante pouvant être regardée comme liée uniquement aux forces que la Terre contient.

    Mais quoi qu’il en soit, la saisie de la matérialité d’une influence est-elle tellement nécessaire pour améliorer l’agriculture, je pense que non, puisque, durant des millénaires, en se fiant essentiellement à l’intuition (en plus de l’expérimentation), et en établissant somme toute plus souvent des causes immatérielles que des causes matérielles, on a considérablement amélioré la nature sauvage pour remplir les besoins alimentaires de l’humanité. Toutes nos espèces de pommes propres à être mangées ont été créées à une époque où la science d'orientation matérialiste n'existait absolument pas!

    Le poète latin Virgile, dans ses Géorgiques, a fait un tableau complet de l'agriculture antique, qui se fondait sur les astres, les constellations, et ainsi de suite; or, Rome suivait ces principes dits magiques. Mais c'était la principale ville du monde antique; si elle parvenait à se nourrir de cette façon, c'est bien que l'intuition, dans la science de la nature, est sans doute plus efficace qu'on ne veut bien l'admettre. Il eû en tout cas été bien absurde que les Romains attendissent de trouver des causes matérielles, pour se nourrir! De fait, la recherche sur la matière doit aider, et non enchaîner.