Occitanie

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, VI: la réplique de l'Homme-Corbeau

    Avengers-Endgame-Adam-Warlock-Theory (2).jpgDans le dernier épisode de cette étrange mini-série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, libérateur du Père Noël, alors que Sinislën, la fée du Canigou, venait de l'enserrer dans des serpents étrangement attachés à son épaule.

    Mais l'Homme-Corbeau ne fut pas démuni pour autant. Depuis la pierre d'opale qui était à son front, alors que ses bras étaient plaqués contre son corps comme par des lassos serrés, il tira de petits jets de feu blanc et vif qui touchèrent les serpents qui l'entouraient et les transpercèrent. Pareils à des aiguilles, ils étaient aussi purs comme de la glace, et les serpents en furent affaiblis, notamment par la douleur.

    Alors ils relâchèrent leur étreinte, et de ses bras puissants l'Homme-Corbeau put se libérer, et de ses jambes souples il put se jeter vers Sinislën.

    Mais elle était plus forte qu'il n'y paraissait, car si son corps était mince et flexible, elle n'en reçut pas moins sa venue d'un coup de poing gauche au menton qui le mit aussitôt à terre. Ce n'est pas qu'il fût assommé, mais que la violence du coup l'avait déséquilibré, alors qu'il thu,dra.jpgallait mi-planant, mi-bondissant vers son ennemie. Il fut à terre, mais la surprise ne le pétrifia pas, il y roula et se releva, en caressant à peine son menton endolori. Puis il se mit en garde, et évita un second coup de poing en se baissant, et asséna à la belle un coup direct au ventre, afin de l'essouffler, puis un crochet au visage, afin de l'étourdir.

    Elle était plus résistante qu'il ne le croyait et, en réponse, elle lui donna un coup de pied à la poitrine qui le fit reculer et comme engloutir par sa propre cape, soudain projetée devant lui, alors que son corps était projeté en arrière sous la violence du coup. Et il tomba à nouveau, alors que Sinislën n'avait fait que se courber un peu, lorsqu'elle avait reçu le coup à l'estomac, sans se plaindre ni gémir, sans faire entendre aucune marque de faiblesse. L'Homme-Corbeau comprit qu'il avait à faire à un être surpuissant, et que son apparence de femme belle et mince ne devait en aucun cas à cet égard l'induire en erreur. Il utilisa une arme secrète: alors qu'il était toujours à terre, un rayon jaillit de son rubis suspendu à la gorge, qui toucha de plein fouet la belle Sinislën.

    Cette fois, elle accusa le coup, posant un genou à terre et poussant un cri. Et elle décida de s'enfuir, comprenant qu'elle ne serait pas la plus forte. L'Homme-Corbeau se releva et commença à la poursuivre. Mais dès qu'elle eut franchi la porte qui menait à l'intérieur du château, elle disparut dans son dédale – et lui la perdit, malgré sa rapidité, et qu'il eût déployé ses ailes, volant dans les couloirs en rasant les murs.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

     

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, V: l'intrusion de l'Homme-Corbeau

    dragon 01.jpgDans le dernier épisode de cette série de Noël, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait de se tourner de manière à empêcher un nouveau jet de feu de dragon de le toucher.

    Ayant ainsi évité le second trait, il crut pouvoir foncer vers la source de cette attaque, et s'il évita bien un troisième feu en tournant sur lui-même – s'il fut bien sur le point d'atteindre le dragon et de lui tordre le cou en le saisissant dans son vol –, il ne put éviter un coup tiré à bout portant – et, croyez-le si vous voulez, son corps fut aussitôt dissous en une nuée de corbeaux, comme si une enveloppe avait été rompue, laissant libres ces oiseaux enfermés.

    Car il faut savoir que l'Homme-Corbeau est comme l'âme collective des corbeaux du Quercorb, et que son corps humain en un sens est illusoire. (En un autre, cependant, ce sont les corbeaux du Quercorb qui sont illusoires, et qui ne font que manifester l'Homme-Corbeau, pour ainsi dire l'ange des corbeaux du Quercorb!)

    Et tous ces corbeaux se jetèrent comme un seul homme sur le dragon – le piquèrent de leurs becs, le griffèrent de leurs pattes, le giflèrent de leurs ailes –, jusqu'à ce que, ensanglanté, épuisé, épouvanté, il s'enfuît pour se terrer dans les profondeurs du château, à la grande surprise de Sinislën, qui pensait en avoir fini avec cet intrus, et pouvoir féliciter son dragon, et se réjouir avec lui de cette facile victoire.

    Puis (car elle regardait cette bataille depuis la promenade de guet), elle vit les corbeaux apparus soudainement se diriger vers un point unique, noir et sombre, brumeux ou fumeux, et y disparaître comme s'ils se fondaient dans la nuit étoilée. Mais l'instant d'après, lorsque cette brume se fut dissipée, elle vit l'Homme-Corbeau reconstitué, plus beau et noble que jamais, plus majestueux et fier. Il se tenait immobile devant elle, ses yeux noirs tournés vers les siens; mais ils restaient impénétrables.

    Elle lui dit alors: Étranger, espèce d'homme-corbeau, tu as plus d'un tour dans ton sac. Mais je n'ai pas qu'un dragon à ma disposition, j'ai aussi quelques tours pleins de ruse aussi! sinislen.jpgEt ce disant, elle leva son bras droit, et l'Homme-Corbeau put voir qu'à la place d'un bras, il y avait un groupe de serpents fixés à son épaule, sifflants et dansants – ainsi que d'odieux tentacules doués de gueules et d'yeux. Et d'un coup, à la vitesse de la lumière, ils bondirent vers lui et l'enserrèrent. Fixant sur lui sa propre enveloppe, ils ne pouvaient lui laisser le loisir de se changer en nuée de corbeaux, pensait avec raison Sinislën la belle!

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour la suite de ce mémorable combat.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, IV: l'attaque du château de Sinislën

    neuschwanstein-castle-bavaria-germany-wallpaper-preview.jpgDans le dernier épisode de cette étrange minisérie, l'Homme-Corbeau a été décrit, alors qu'il s'élançait vers la forteresse de Sinislën pour en libérer le Père Noël capturé.

    Or, les ailes déployées, sa cape grande ouverte, il passait devant les étoiles, en se dirigeant vers les hautes Pyrénées – et les hommes frissonnaient quand il les survolait. Apeurés ils levaient les yeux, mais déjà l'Homme-Corbeau était loin, si rapide était son vol! Ils ne savaient à quoi attribuer ce sentiment diffus, et se pensaient victimes d'une attaque occulte, d'un mauvais sort; mais il s'agissait seulement de l'Homme-Corbeau, accouru au secours du Père Noël capturé.

    Il parcourut les espaces, et s'éleva vers le Canigou aux reflets blancs – et vit, comme tout le monde pourrait le voir s'il était à sa place, le château blanc de Sinislën, aux fenêtres éclairées et à la tour que des diamants cerclent. Il plana en direction de sa porte, gardée par deux guerriers étincelants aux longues hallebardes, et s'apprêtait à se poser sur la plateforme qui s'étend dragon.jpgdevant eux, quand un rayon de feu sortit des hauteurs des remparts crénelés, lancé par un dragon à la gueule grande ouverte – jadis recueilli par Sinislën, et depuis ce jour à son exclusif service!

    Il lançait depuis sa gueule rougeoyante des jets de feu pareils à des flèches – voire pareils à des lances, car ils pouvaient être longs. L'Homme-Corbeau évita le premier, qui était mal ajusté, et passa entre sa cape et son corps: le dragon avait été trompé par sa masse noire et ses ailes rapides. Le second trait, mieux ajusté, n'atteignit pas davantage sa cible, car l'agilité et la vitesse de l'Homme-Corbeau lui permirent de l'éviter par un mouvement qui le plaça de profil: le tir passa juste sous ses yeux, rasant sa poitrine – et, vous me croirez si vous voulez, mais dans ce jet de feu pourtant si fin, notre héros vit de petits serpents s'agiter et ouvrir leurs gueules rougeoyantes et battre leurs yeux noirs. Ces jets de feu étaient vivants – et cela surprit fort l'Homme-Corbeau qui, encore muni de sa science d'homme mortel, ne connaissait pas tous les secrets des Génies.

    Cela ne l'inquiéta pas outre mesure pour autant, car si son entrée dans le monde enchanté ne lui avait pas permis de tout connaître de celui-ci, au moins avait-il appris à ne pas s'effrayer des merveilles qu'il y découvrait et à rester calme et posé, serein et libre quand il en découvrait de nouvelles.

    Mais il est temps de renvoyer à la fois prochaine, pour la suite de ce conte étrange.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, III: le portrait de l'Homme-Corbeau

    crow.jpgDans le dernier épisode de cette minisérie, nous nous sommes arrêtés au moment où nous décrivions le bon génie d'Occitanie appelé à la rescousse pour sauver le Père Noël.

    Son masque est noir et lui recouvre entièrement le visage. À la place des yeux, deux joyaux noirs reflètent la clarté des étoiles même en plein jour, et on ne voit rien de leur prunelle. Tout autour de ces joyaux néanmoins est un cercle d'or, qui permet de distinguer les yeux de loin. Et à son front est une pierre d'opale ayant la forme d'un œil mais renversé, comme s'il voyait par elle des choses inconnues. Il scintille fréquemment d'une lumière bleue, comme si une flamme était en elle, qui à la moindre de ses colères pouvait sortir de ses limites. (C'est ce que nous vérifierons lorsque cet homme-corbeau sera en situation de combat.)

    Son corps est revêtu d'une combinaison apparentée aux cottes de mailles des vieux chevaliers, mais très fine et subtile, faite d'un métal inconnu – paraissant vivre de lui-même, et réputé issu d'une météorite. Elle épouse parfaitement les formes musclées et galbées de l'Homme-Corbeau, qui a le corps fin, mais puissant.

    Ses gants également noirs sont limités par un autre cercle d'or, ainsi que ses bottes à rabats. Un autre cercle encore est à sa gorge, suspendant un rubis rutilant. Une ceinture noire a une agrafe d'or, autour de sa taille, mais est difficile à distinguer du reste de son costume. On distingue mieux, en vérité, sa sorte de haubert, notamment quand il ouvre sa cape, plus noire que l'ombre la plus profonde; car des reflets lunaires s'y voient – de fines flammes courent le long des mailles de façon rythmée, comme si un être lunaire y respirait, lentement mais régulièrement.

    Car tel est l'Homme-Corbeau, qu'il s'est uni avec un être invisible au corps d'argent fin, qui lui a rendu son corps vivant, au lendemain de son accident mortel. Et parfois cet être se voit en lui, ou à côté de lui, crow-fr.jpgà la façon d'un double.

    Lui, Homme-Corbeau, a un port majestueux, et reste généralement silencieux; et quand son regard se fixe sur quelque chose ou quelqu'un, il semble se changer en statue, comme s'il scrutait les âmes par-delà le Temps. Au-dessus de sa tête casquée de noir est un panache noir, qui semble agiter l'ombre. Il est le protecteur du Quercorb, et bien souvent opère par-delà les limites de son territoire de prédilection, car l'humanité tout entière a besoin de lui!

    Pourtant, il impressionne assez ceux qui le voient pour que, quand il marche dans les bois ou vole dans les airs, volontiers ils le prennent pour un démon, ou un vampire. Sa nature véritable le ramène plutôt à l'ange, mais les hommes craintifs préfèrent parler d'ange déchu, ayant volontiers peur de ce qu'ils ne connaissent pas.

    Mais il est temps d'en finir avec cet épisode, et nous verrons dans le prochain comment l'Homme-Corbeau a attaqué la forteresse de Sinislën, la fée du Canigou.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou

    santa.jpgHier matin, j'ai reçu une étrange nouvelle: un elfe est venu me l'annoncer, marchant sur les ondes de l'air depuis le Pôle Nord, où il habite avec le Père Noël: lui-même a pu s'échapper, mais alors qu'il accompagnait saint Nicolas dans sa mission à travers le monde – et que, dans un éclair de temps humain qui pour lui était immense, il l'aidait à distribuer des cadeaux aux enfants méritants –, l'ensemble du convoi sacré a été attaqué par une fée de la Terre – terrible dame du mont Canigou, en Catalogne.

    Soudain les rennes ont été saisis par un vivant lasso, qui les a enserrés aux membres. Et mon ami elfe, qu'on appelle Ödulas, a pu aussitôt voir qu'il s'agissait d'un long et grand serpent, et qu'il avait enroulé ses anneaux nombreux autour d'eux.

    Il a pu distinguer, l'instant d'après, un autre serpent s'élançant depuis le Canigou couvert de neige, et qu'il a ligoté le Père Noël lui-même.

    Puis un troisième serpent à la longueur incroyable a surgi, qui a saisi aux patins le traîneau enchanté, et a commencé à l'attirer vers le sol.

    Sans tarder, Ödulas et les trois autres elfes qui escortaient le Père Noël ont tâché de réagir, mais, de la forteresse de la fée, trois jets de feu ont bondi, qui les ont tués ou blessés, et à grand-peine lui seul a pu s'enfuir, et est passé me laisser un message pour que j'annonce au monde ce qui s'est produit il y a deux jours.

    Il m'a dit aussi que cette fée, appelée Sinislën, maniait étrangement ces serpents qui avaient des yeux de rubis et une bouche éclatante. medusa.jpgCar une seule main les tenait depuis le sommet du Canigou, mais ils étaient comme issus de l'épaule; et cela ferait d'elle une sorte de monstre antique, bien qu'elle soit très belle.

    Certes, ses yeux entièrement rouges n'ont guère qu'une étincelle, en chacun d'eux, en guise de prunelle, et cela la rend bien inquiétante; mais elle a de magnifiques cheveux, dont l'effilée longueur se mêle aux gerbes de neige et y place des reflets dorés, tandis que leurs bouts semblent toucher aux étoiles, comme s'ils se prolongeaient à l'infini.

    Pourquoi avait-elle commis cet étrange acte? Car dès qu'elle eut ainsi capturé le Père Noël et son attelage, elle les attira et les enferma dans sa forteresse massive, refermant la porte sur eux, les empêchant désormais d'accomplir leur mission sacrée.

    Ödulas a sa petite idée sur la question; elle lui a d'ailleurs été à demi confirmée par saint Nicolas même, depuis qu'il a été libéré après une grande bataille que je vais vous raconter. Des allusions de Sinislën, dans ses discours au Père Noël chargés de reproches, peuvent laisser penser la chose suivante: la fée du Canigou s'est sentie méprisée par les hommes, depuis que le culte du saint patron des enfants s'est répandu.

    Mais la suite de cette histoire étrange doit être laissée à une autre fois.

  • Égalités face à l’éducation

    ancien-lycee.jpgJe croyais que les lycées étant plus riches que les collèges, puisqu’ils dépendent de la Région alors que les seconds dépendent du Département, il serait plus facile d’organiser des sorties culturelles dans mon nouvel établissement, le lycée de Limoux, mais on me dit qu’on n’y a pas d’argent. À vrai dire, à Boëge, nous faisions payer les parents, mais on me dit qu’à Limoux c’est impossible parce que trop d’entre eux sont pauvres.

    J’avais déjà remarqué que les loyers chers de la Haute-Savoie ne poussaient pas le Gouvernement à adapter les salaires des professeurs, qui après tout sont mieux lotis dans le département de l’Aude; mais apparemment, les enfants de l’Aude ne bénéficient en rien de l’aide gouvernementale. En tout cas pas pour permettre de réaliser les pensées pédagogiques des enseignants, car les élèves ont tous reçu, comme cadeau, un ordinateur de la Région, mais les professeurs, rien. Pourtant on leur recommande de se servir d’un ordinateur pour leurs tâches; ils sont quasiment obligés d’en avoir un chez eux, à présent.

    Plus le Gouvernement est en situation de force parce qu’il apporte l’essentiel de l’argent, moins les enseignants ont de liberté, puisqu’ils ne peuvent pas compter sur les décisions des parents pour les soutenir. Ils sont dès lors obligés de se soumettre à l’État central plus profondément encore, et n’exécuter que les projets culturels proposés par lui.

    C’est bien une question d’argent, je pense, car au lycée de Morez, où j’étais il y a une vingtaine d’années, on en recevait des entreprises locales, puisqu’il y avait des filières de spécialité, et les projets y étaient également plus aisés 1200px-Logo_Occitanie_2017.svg.pngà réaliser. À moins que je me souvienne mal que la première année d’enseignement dans un établissement, on n’accorde jamais rien à un professeur...

    Je pensais que le régionalisme était plus intense en Occitanie qu’en Savoie, c’est la réputation qu’elle a. Et je me disais que c’était beau, parce qu’en même temps il y avait un lien avec la tradition française, puisque l’Occitanie est rattachée à la France depuis le Moyen Âge. Mais je ne suis plus très persuadé, car l’un de mes projets était relatif aux troubadours.

    On ne peut pas tout faire. Le programme officiel, ou les projets officiellement proposés, et les projets individuels pour ainsi dire alternatifs, s’appuyant sur la tradition locale, ou autre chose.

    Peut-être que de toute façon les élèves n’ont pas très envie de ces projets alternatifs, qui ne rapportent rien. De nos jours, vient-on encore au lycée pour une autre raison que l’espoir de gagner de l’argent? L’éducation y est devenue une simple formation. On est inséré dans un protocole au sein duquel on sortira muni de la silhouette d’un petit rouage de la grande machine économique. Même si on sait que des robots pourront un jour faire mieux, à cet égard, que les hommes, on gagne toujours du temps – sans espoir, mais l’avenir est un combat contre le déclin inéluctable, apparemment. C’est la philosophie dominante – Lovecraft l’avait, du reste.

    On subit la fatalité.

  • Le Mammouth bleu roi du monde

    mammouth.jpgMon ami Philippe Marlin m'a donné un roman qu'il a édité, et qui est en rapport avec le programme du Lycée dont je dois désormais m'occuper, puisqu'il est question d'une catabase sur le modèle du Voyage au centre de la Terre de Jules Verne – c'est-à-dire d'un voyage dans l'inframonde, sous la surface, comme en faisaient déjà les héros antiques lorsqu'ils se rendaient en Enfer. Mais le plus beau est que ce roman, intitulé Le Mammouth bleu, et écrit par Edmond Astruc sous le pseudonyme de Luc Alberny, se situe dans la région que j'habite à présent, tout du moins on parvient à l'empire souterrain par des grottes occitanes.

    Edmond Astruc était né en 1890 à Narbonne et vivait à Carcassonne – et l'éditeur intellectuel, Joseph Altairac, n'a pas laissé de lier son livre très imaginatif à la blanquette de Limoux et aux mystères de Bugarach, montagne aussi creusée de grottes dont certaines par leur nomenclature font justement allusion à Jules Verne. Mais Luc Alberny évoque davantage une région plus au nord, les Grands Causses, en tout cas c'est par là que son héros entre dans le monde souterrain.

    Et il y découvre des mammouths qui parlent, sont pleins de sagesse, et qui parlent qui plus est le basque primitif – ils sont même à l'origine de cette langue, qu'ils ont enseignée aux hommes. Ils vivaient autrefois à la surface, mais leur territoire s'est effondré, et ils ont vu davantage de bienfaits à vivre sous terre. Ce n'est pas qu'ils aient peur des hommes, autrefois leurs esclaves (car ils ont connu le Déluge, et ont découvert l'immortalité, comme les géants de la Bible, dont ils sont peut-être la forme ordinaire); mais qu'ils se sentent davantage à l'abri sous terre.

    Avant eux, il y avait une autre race, plus ancienne encore, les centaures. Ils sont beaux, purs, mais leurs maisons tombent en ruines, car ils ont refusé l'immortalité accordée aux mammouths par la création d'un élixir qui a pour vertus supplémentaires de supprimer les passions et de plonger dans une monotonie heureuse, aussi surprenant Centauro_velho_-_museus_capitolinos.jpgcela soit-il. Ils sont satisfaits d'être soumis aux principes mécaniques de la vie qui dure, alors que les centaures rêvent encore de grandeur, d'amour, de feu.

    Une histoire d'amour lie une femme au dernier centaure princier, au grand dam du personnage principal, amoureux d'elle. Il essaie de lui montrer qu'une union physique avec lui serait monstrueuse, mais c'est plus fort qu'elle, il est trop beau.

    Il a de fait quelque chose d'elfique, selon ce que réussissait à transmettre Tolkien, c'est à dire un lien avec le divin, ici suggéré sans être dit. Car le divin tel que le conçoivent les chrétiens est également présent par allusion, avec le sommet enneigé du Canigou qui semble refléter l'appel des dieux. Mais le héros ne parvient pas à y répondre, il reste obsédé par celle qu'il aime, comme celle-ci l'est par le centaure. Comme j'avais l'habitude que ce soit les montagnes des Alpes qui eussent ce lien avec le Ciel, j'ai été ravi de ce changement. Je sais d'ailleurs que le Canigou a aussi une tradition de ce genre, qu'il est sacré. Le poète catalan Jacint Verdaguer y a situé des fées.

    Bref, l'Occitanie, après Joseph Delteil, est remplie d'imaginations fabuleuses qui fonctionnent, ses auteurs sont souvent plus efficaces que ceux de Paris trop mêlés de scientisme, et je suis heureux de les découvrir, moi aussi avec eux je découvre un monde souterrain et lunaire fabuleux, qui par le biais des ténèbres s'ouvre au divin. D'ailleurs l'empire euscarien de Luc Alberny est adouci par une douce et permanente lumière bleue, et adoucir le noir par le bleu est bien tracer une route vers le monde des anges, qu'on le sache ou non.

  • John Slavin de retour en Occitanie

    john 1.jpgL'année dernière, j'ai découvert, grâce à mon amie Rachel Salter, le formidable peintre John Slavin, qui met son art viscéral au service du monde spirituel, qui cherche à le représenter par des formes tirées de son être intime. Il avait illustré des contes de son compatriote l'Écossais Duncan Williamson, et j'avais été frappé par sa faculté à aller au-delà des concepts exprimés par lui - et à trouver ses propres révélations intimes, notamment à la faveur de créations nouvelles, d'objets mystérieux nés des profondeurs de son âme, et répondant à une voix qui chuchotait en lui, et lui ouvrait les portes du mystère. Il est revenu en Occitanie, et j'ai été frappé par la même chose.

    Il n'a pas cherché cette fois à représenter surtout les contes de Duncan Williamson, mais s'est attaqué à la mythologie classique, voire au merveilleux chrétien, donnant à voir Jésus dans les bras de Marie entouré d'un faune bienveillant et d'un ange souriant, ou l'archange Michael - superbe dans son armure, les pieds sur les trottoirs d'Edimbourg, géant, surmonté d'un ange ailé, et avec en arrière-fond les rues de la cité écossaise et ses visions insolites. J'ai adoré cela, la faculté de placer des êtres sublimes dans la ville moderne, grâce à un style non classique, presque populaire, et en même temps puisé au subconscient, refusant la ligne trop nette et se référant à El Greco, par exemple, ou Goya. Singulière rencontre, encore (l'an passé, c'était celle des lectures communes de Lord Dunsany et d'E. R. Eddison), car ce printemps, je ne suis pas allé en Irlande visiter le château de Lord Dunsany, mais à Madrid visiter le Prado et l'Escorial et admirer l'infinie beauté des étranges œuvres de Goya et El Greco, justement. C'est d'eux que j'ai surtout parlé, dans l'article qui en rend compte!

    En rénovant ainsi la tradition antique, John Slavin ravive les sentiments qu'elle a pu susciter, changeant peut-être leur sens, le rendant en tout cas imprécis, indistinct - entretenant le flou john 2.jpgparce que l'idée n'est plus ce qui s'impose, mais ce qui se vit, s'éprouve dans la réalité même de ce qui est exprimé - le phénomène occulte qui a été représenté dans les mythes anciens, et reste valable pour l'âme humaine. Ainsi, j'ai été particulièrement impressionné par le tableau de Promethée, Titan rougeoyant dans la pénombre et tenant une flamme d'une fabuleuse vivacité. Jupiter pleurant dans les rues d'Edimbourg avec son dernier petit éclair est sublime également, et rappelle Malpertuis, le roman fantastique de Jean Ray, qui évoquait un Olympe déchu, auquel plus personne ne sacrifiait plus. La curieuse trinité de Dionysos, Bacchus et Pan crée des figures de faunes que John Slavin semble avoir personnellement vues, tant elles sont vibrantes de vie propre. La scène d'Ulysse visitant Circé est étrange aussi, surtout parce que, en arrière-plan, une figure d'homme-oiseau semble être une clef de l'énigme, sans qu'on puisse la comprendre. Elle est née spontanément, comme une perspective s'ouvrant sur l'infini - le visage d'un ange, d'un messager!

    J'aime aussi Léda et ses quatre œufs éclos sur des êtres humains - et ses yeux immenses, qui percent le voile des mystères. John Slavin a un chic incroyable pour peindre le regard qui a vu. Krishna conseillant à Patrocle de se sacrifier en attaquant Hector est grandiose pareillement, et subtil par ses allusions. John Slavin emmène dans un monde obscur dont surgissent des éclairs de signification occulte qui ne laissent pas de donner le vertige...

    Ses dessins sont d'une grande beauté également, et un jour prochain, peut-être, ils illustreront des contes. Je le souhaite. En eux aussi il y a des seuils qui emmènent vers le lieu où l'homme se grandit par l'animalité sacrée qui est en lui, par l'énergie obscure qui le guide dans sa nuit sombre...

  • Spider-Man et les machines hallucinatoires

    02.jpgJe suis allé voir (pour ainsi dire en famille), à Limoux, le dernier film Spider-Man, Far From Home (il était en Europe), et je dirai d'abord que j'ai respiré, enfin: pour m'y rendre, il n'y avait personne sur la route, et le trajet fut rapide, quoique j'habite à la campagne – et qui plus est ce n'était pas cher. Car il s'agit d'un cinéma subventionné par le Conseil départemental, qui maintient des salles dans les petites villes de l'Aude.

    Cela me rappelle le cinéma dit La Trace, à Villard, près de Boëge, même si Limoux compte davantage d'habitants. Ma fille, récemment en visite, a dit que la région lui rappelait Kampot, au Cambodge, telle que nous l'avons vue il y a plusieurs années. Elle habite en Haute-Savoie ou à Lyon, et le contraste l'a frappée. Mais je suis content, j'avais besoin de changer de vie.

    Ce qui m'a frappé, moi, dans la dernière production des studios Marvel, c'est que l'histoire commençait par de la mythologie et de l'ésotérisme, comme on en trouve effectivement dans les vieux comic books: un super-héros très joli, à l'armure verte et luisante et au casque tout rond, arrivait d'une dimension parallèle pour combattre des monstres élémentaires s'apprêtant à envahir la Terre après avoir détruit son monde futuriste, et pour ainsi dire elfique. Il leur envoyait de belles rafales de feu vert, et volait autour d'eux, c'était magnifique. Le seul défaut était que les monstres élémentaires n'étaient pas crédibles, ils étaient stéréotypés.

    Et le fait est qu'ils étaient faux. Car c'était une escroquerie, en réalité le super-héros de la dimension parallèle n'était qu'un savant fou qui avait mis au point des machines aptes à créer des hallucinations collectives par projections holographiques, et la mythologie se réduisait à des objets conjecturaux, même s'ils restaient bien fabuleux. Je veux dire: il n'y avait pas de fantasy au sens propre, de mystères de la nature; le merveilleux 01.jpgétait concentré dans l'artefact, donnant du grain à moudre à ceux qui croient que les machines sont miraculeuses et peuvent tout faire, à ceux qui veulent rattacher le mysticisme à leur matérialisme foncier.

    Cela n'empêchait pas les moments d'hallucination du héros Spider-Man d'être amusants et psychédéliques, il était perdu dans des réalités virtuelles assez incroyables. Et bien sûr, ses combats contre des machines volantes, des drones venus de l'espace, étaient agréables à suivre aussi. Je ne suis pas contre le merveilleux appliqué aux outils, je le trouve chatoyant. Mais il est trompeur, surtout quand on l'oppose, fallacieusement, au merveilleux naturel pour dire qu'il est plus vrai – et d'ailleurs il est moins glorieux, car aucune machine humaine n'a encore fait tourner une planète sur elle-même. Il y a en lui moins d'âme, car les machines vivantes de la nature sont maniées par des anges, et non par de simples mortels. Mais il y en a qui aiment le merveilleux, et manquent de l'humilité nécessaire à la considération des anges. Cela arrive souvent, en Amérique.

  • Un soir dans le Quercorb

    moon-setting-over-forest-debbie-homewood.jpgJe promène les chiens de mon amie Rachel dans les prés d'un village du Quercorb, en Occitanie, et il y a peu de lampadaires: j'en ai déjà parlé. Mais il s'ensuit que la lumière est très pure et, l'autre soir, j'étais admiratif du ciel: à ma gauche, vers le nord, la lune gibbeuse brillait au-dessus des arbres noirs et dans un ciel bleuté et métallique. Elle était grosse, et me regardait de son œil attentif, plein d'attentes pour l'avenir. À ma droite, la crête noire des arbres était brandie devant un ciel doré, pur et transparent, s'étendant à l'infini, et semblant contenir des elfes, des fées.

    Rudolf Steiner explique que les êtres lucifériens se distinguent en particulier le soir, dans le rougeoiement du ciel et de l'air, sur les nuages rutilants. Ils offrent à l'œil une beauté infinie, mais l'homme est bloqué sur terre, entre les crêtes des arbres et les collines. Son corps appartient au monde noir, à Ahriman.

    Car pour Steiner deux êtres dangereux pour l'être humain existent, dans le monde spirituel. L'un est celui que les chrétiens connaissent bien, et qui inspire les passions viles, Satan. L'autre appartient à l'air et suscite d'autres genres de tentations, propres au mysticisme, et donnant envie de mépriser la Terre, de s'enorgueillir de voir plus haut et plus loin qu'elle – par exemple par la vision de l'ouest du soir. Là est Lucifer.

    Je me souviens que, vivant à Montpellier, j'y admirais tout particulièrement les couchers de soleil, que peut-être la Savoie, du fond de ses vallées, ne propose pas à l'âme sensitive avec la même splendeur. J'imaginais, dans les americ4.jpgflamboiements, des combats célestes entre le dieu du jour et la déesse de la nuit, des jalousies profondes, des disputes de ce couple cosmique. J'en faisais des poèmes, et certains ont été publiés dans mon recueil de La Nef de la première étoile. À cette époque, eût dit Steiner, j'étais luciférien, je me perdais dans la contemplation des cieux, et refusais plus ou moins de m'atteler à des choses terrestres. On se demandait, autour de moi, si je n'allais pas devenir moine, et je me le demandais aussi. J'étais dans une ville active et populeuse, mais j'y étais comme un ermite. Et je rêvais d'habiter à la campagne, pour composer plus librement mes vers.

    Je me rends compte que, dans le village où je me suis installé, je suis plus ou moins dans cette situation que j'espérais. Je suis dans une nature qui rend visible l'opposition grandiose entre le Ciel et la Terre, quand, le soir, les arbres noirs se dessinent sur le ciel bleu qu'éclaire la Lune, ou le ciel d'or que le Soleil crée. Il ne reste, pour équilibrer cela, que l'être humain, dont l'œil brille quand il fait face aux astres, et dont les jambes sont sombres comme les troncs, quand il marche la nuit. Mais l'opposition n'est plus tout à fait celle que je concevais quand j'habitais Montpellier et que j'avais beaucoup lu Tolkien, mais pas Steiner.

    Ce qui permet aux gnomes de la Terre et aux fées de l'air de s'unir et de servir l'être humain, c'est la figure de l'Homme transfiguré – c'est-à-dire le Christ cosmique, ou éthérique, que l'ésotérisme décrit. C'est aussi pour agir au service de l'être humain, à vrai dire, que je me suis installé en Occitanie, pas pour contempler sans but les beautés du ciel – pas seulement pour cela, du moins!

  • Monstres pétrifiés à Cabrespine

    20190709_170238.jpgJ’ai évoqué les formes étranges du Gouffre de Cabrespine dans la région de Carcassonne, ressemblant à des méduses ou des pieuvres de pierre – mais géantes. Le fait est qu’il existe toute une tradition de monstres pétrifiés, dans les légendes et la mythologie. En Tarentaise, un rocher était appelé le Sarrasin, comme un homme changé en pierre. Dans la haute vallée de l’Arve, un autre était réputé un château pétrifié par un ange parce que son propriétaire se comportait mal. Et dans l’ésotérisme juif, Salomon était censé avoir enfermé des monstres dans des pierres, des démons dans des rochers. Ensuite ils prennent leurs formes!

    Cette tradition se retrouvait au fond chez Lovecraft, mais inversée, car l’écrivain américain montrait comment la magie noire alliée avec la technologie sauvage réveillait, libérait ces entités des éléments où elles étaient enfermées. Le Nécronomicon qu’il avait inventé n’avait pas d’autre objet, et Cthulhu attendait en rêvant dans sa cité de R’lyeh, où il était tenu enfermé, où il était toujours endormi, au fond de la mer, et passait d’une certaine façon pour mort; or, il était aussi la personnification des forces primitives de la mer, enfermées dans le minéral, bloquées par la protection que constitue l’élément terrestre.

    L’ésotériste Louis-Claude de Saint-Martin a eu une réflexion rappelant cela: le monde physique a été construit pour protéger l’homme de l’emprise des mauvais esprits, des démons. En un sens, la Terre leur sert de prison, salutaire pour l’homme. Car sans elle, il serait l’esclave de ces entités plus puissantes, plus hautes. C’est aussi un thème lovecraftien, car Lovecraft lisait de l’ésotérisme, quoiqu’il n’en aimât pas le ton mystique, religieux.

    Il racontait que les scientifiques, en prétendant trouver les secrets de la matière, étaient contraints de la détruire, de la diviser, et que, ce faisant, ils libéraient les puissances qui y étaient encloses, si dangereuses pour l’être humain. Son âme n’étant pas prête à vivre avec elles, il a besoin de se protéger par le monde physique et la rationalité, ce qu’il contrôle par son esprit. La curiosité stérile de la science l’expose à un péril mortel. Cela 20190709_170315.jpgrappelle encore la libération des forces de l’atome, dans l’industrie et l’armement nucléaires, plaisamment représentées par des monstres dans la culture populaire japonaise, ou même dans un récit que j’ai constitué ici-même avec l’infographiste Régis Brindeau, qui a fait les images. J’opposais un monstre né de la catastrophe de Fukushima à Captain Corsica.

    Lovecraft ne voyait pas d’issue: il ne distinguait pas quelles forces l’homme pourrait développer pour contrer cette invasion horrible. Steiner disait qu’il devrait, pour compenser ce surgissement, développer significativement ses forces morales – ne serait-ce que pour maîtriser l’énergie nucléaire dont il avait prévu l’apparition prochaine –, et que, pour cela, il devait appréhender le monde spirituel, mettre sa pensée claire au sein du divin, et ne plus l'en dégager comme il le faisait depuis plusieurs siècles – ne plus reculer face à lui de crainte d’être emporté. Il rejetait l’idée que pénétrer le monde des esprits de sa pleine conscience fût sacrilège ou diabolique – comme même Lovecraft l’admettait implicitement.

    Dans le Gouffre de Cabrespine, les explorateurs peut-être libèrent les monstres enclos. Ils nous montrent des choses frappantes par leur proximité avec le monde spirituel. Pour éviter la confusion intérieure, sans doute il est nécessaire d’explorer intérieurement ce monde des formes pures, des idées vivantes, qui donne naissance aux corps sensibles. Sinon, comme Lovecraft, on n’aura que la sensation d’un immonde chaos – ou, comme Sartre, d’un univers totalement absurde. Du coup, tout deviendra permis, sous prétexte de liberté, puisque tout est dénué de sens. On pourra libérer les forces des profondeurs pour son propre intérêt, de façon égoïste, sans en rendre compte à qui que ce soit.

  • Gouffre de Cabrespine

    Cabrespine 01.jpgPuisque j’ai emménagé en Occitanie dans la région de Carcassonne, je fais du tourisme avec les membres de ma famille que j’accueille, et, après avoir visité la Cité de Carcassonne, assisté à un spectacle de chevaliers, exploré la Maison Hantée et visité la Basilique Saint-Nazaire, je suis allé au Gouffre de Cabrespine, immense et comme dévoilant que la montagne est creuse. Il y avait un Philosophe de la Nature allemand, peut-être Oken, qui disait que les cristaux, les gemmes, étaient des fleurs ou des fruits de la pierre, et certaines formations de cette grotte énorme le rendent patent. Les minéralogistes, selon le guide présent, n’expliquent pas certains cristaux qui ont l’air de fleurs, ou de gros flocons de neige. La forme est inattendue, mais féerique, et on croirait vraiment être au pays des Nains, ou des Gnomes, tel que Tolkien l’a peint. Ce qu’a créé la pierre sous la poussée, dit-on, de l’eau – ou même seule, directement –, est si varié qu’il est impossible de croire qu’elle obéit à des lois physiques générales, abstraites, et que, à sa manière, comme le disait Teilhard de Chardin, la pierre n’ait pas aussi sa vie propre, ses saisons propres, et ses voies pour créer des fleurs et des fruits qui lui sont propres. Car l’auteur du Phénomène humain affirmait que même le minéral avait sa part de psychisme...

    On avait l’impression d’être à l’intérieur d’un immense organisme, le corps d’un géant, et la taille de la cavité était sidérante. Les trous par lesquels les explorateurs s’enfonçaient semblaient être des bouches ou l’ouverture d’artères, et leurs mystères étaient sans nom.

    Pourtant, comme Horace-Bénédict de Saussure explorant la grotte de Balme près de Cluses, on ne pouvait croire à des fées physiques, et, en un sens, les formations naturelles suffisaient à l’émerveillement. Mais elles étaient, justement, si étonnantes, qu’on pressentait leur présence, la présence des Nains, sourde et obscure, par-delà les rideaux de calcite tombant du plafond. Au cœur de la terre, les forces cosmiques semblent s’exprimer sans voile, et l’on dit que ces grottes ont été imitées par les bâtisseurs des cathédrales gothiques – cela, d’autant plus Cabrespine 02.jpgqu’elles ont servi de lieux de culte, parce que les puissances célestes s’y voyaient sans ambages, sans brume, la terre épousant sans faille leurs souffles.

    L’air dans ce gouffre est d’une limpidité fabuleuse, et la lumière s’y répand sans obstacle. Les formes lointaines en éclatent d’autant plus aisément à la vue, et les couleurs en jaillissent d’autant mieux. Car on y voit du rouge, du blanc, et les pierres épaisses y sont transparentes, laissant passer les rayons des lampes. Alors, elles rougissent comme une main.

    Beaucoup de formes rappellent les méduses, les pieuvres, comme si les forces fondamentales qui ont créé ces êtres imprégnaient dans les profondeurs la roche, comme si la puissance éthérique était la même au sein du vivant qu’au sein du minéral.

    Mais qu’est-ce à dire? Le vivant se forge dans l’eau, dans le liquide, ne serait-ce qu’amniotique; et justement ces formes émanent du travail de l’eau, comme si les mêmes forces habitaient toujours l’élément liquide, qui tendaient à lui faire donner naissance à des êtres vivants. Mais d’où viennent ces forces, si ce n’est de l’air? On ne les y voit pas, mais elles sont là. Rudolf Steiner disait que la forme cristalline des flocons de neige venait de la forme même de l’air, rempli soudain de glace; et, au-delà, c’est la chaleur qui a ces formes. Or, les fleurs de cristal à l’origine inexpliquée surgissent justement quand la grotte a en elle de la chaleur. Elle anime, elle engendre, elle donne la vie. Car la roche est vivante, et quand il y a de l’eau et de la chaleur, même quand il n’y a pas de végétation, l’éthérique est présent, il est actif.

  • Jean du Pré face aux femmes-biches

    20190628_215033.jpgComme prévu, je suis allé au spectacle de Rachel Salter à Villelongue-d'Aude, et elle a ému son public par trois contes et deux chansons, dont un des aspects remarquables est que l'une d'elles était en occitan: il s'agit d'une création originale d'artistes de ses amis, évoquant le mystère d'une rivière à passer. Ce qui est remarquable est que Rachel Salter est écossaise et qu'on aurait pu penser absurde de parler occitan avec l'accent anglais, mais en réalité, elle le prononce mieux que la plupart des francophones, étant douée en langues et parlant aussi très bien espagnol - et comprenant mieux, comme souvent les étrangers, la variété linguistique des régions que les Français eux-mêmes, qui s'imaginent bizarrement qu'il existe une fusion totale du territoire français et de la langue de Paris.

    Rachel Salter a aussi conté un conte traditionnel du Quercorb, la seigneurie verdoyante qu'elle habite au pied des Pyrénées, et la fin était émouvante: une fée a quitté son mari mortel qui l'avait traitée de folle et de dame d'eau, mais elle revient voir ses enfants; or quand ceux-ci l'annoncent au père, il n'y croit pas, il dit qu'elle est morte. Ils lui tendent un piège en l'attachant et en la recouvrant de tissus, mais quand on les ouvre, il n'y a plus rien - qu'une larme. C'est triste et tragique, la fuite des fées. Le monde doit survivre sans elles. Mais peut-être que les mortels peuvent devenir des hommes-fées, des elfes, comme les super-héros dont je me plais à raconter les histoires ici-même?

    Rachel Salter m'a surtout impressionné par le conte qu'elle a créé, écrit de sa propre plume - ou élaboré de sa propre imagination. Il s'agit de l'histoire d'un certain Jean du Pré qui tombe amoureux d'une femme aux yeux étranges et profonds, et qui lui rétorque qu'il doit la laisser fuir et disparaître un jour par semaine s'il veut l'épouser. Il donne son accord mais dès que le moment vient de la laisser, il est torturé de jalousie et d'inquiétude, il a des sueurs froides, il a des sueurs chaudes, se retourne sans fin sur son lit. La seconde fois qu'elle disparaît, il n'en peut plus, il se lève, et voit le vieux fusil que son père lui a légué; et l'arme lui parle, l'invitant à la saisir pour aller tuer dans la forêt.

    Il le fait, et s'enfonce dans les ténèbres. Il voit les habits de sa femme accrochés à une branche et son sang ne fait qu'un tour, qu'est-ce que cela? Mille pensées horribles le traversent. 

    Soudain, il voit une biche exquise au pelage argenté. Il épaule son fusil, vise, mais la bête se retourne et le regarde. Et au-delà de sa fureur, il distingue les doux yeux de sa femme, qu'il aime toujours. Elle lui parle et cernunnos.jpgl'invite à la suivre. Il s'exécute et, d'expérience en expérience intime, il se change lui-même en cerf aux bois dorés, disparaissant avec elle dans le bleu - comme disent les Américains.

    Ce qui est beau, dans ce conte, c'est la fusion entre les motifs symboliques et la psychologie: non la réduction des premiers à la seconde, mais leur alimentation par elle, leur revitalisation. Les figures traditionnelles parlaient directement aux peuples anciens, sans passer par l'exploration intérieure, parce qu'elles étaient ressenties d'emblée comme intérieures autant qu'extérieures. Mais pour l'auditeur moderne, il est nécessaire de les relier à la vie intime telle qu'il la reconnaît, par exemple par l'appréhension de la jalousie, ou du goût du meurtre - mais aussi, dans un sens plus mystique, par le sentiment d'unité entre l'homme et la nature: car le jeune chasseur se sent dilaté, dans son âme, jusqu'à ne plus reconnaître la frontière entre sa peau et la forêt - juste avant de se métamorphoser. Or, cela passe par le féminin en lui-même, l'intuition, l'oubli du masculin conquérant et rationaliste, qui ne fantasme que des choses physiques et donc négatives, au lieu d'imaginer, lorsqu'il est ignorant, un miracle, un épanouissement spirituel - une union entre l'homme et les animaux.

    Un jour, peut-être, Rachel Salter publiera ses contes en volume et, à la manière de William Beckford et de Charles Duits, eux aussi anglophones, elle apportera à la littérature française ce qui lui manque de profondeur et de mystère, de merveilleux. Les étrangers le font souvent, le français tendant à se scléroser. La Renaissance venait des Italiens, le Romantisme des Allemands et des Anglais, le Surréalisme de l'Europe entière...

  • Maison à vendre à Viuz-en-Sallaz

    20181128_124908.jpgJ'ai ici annoncé, déjà, que je déménageais en Occitanie, cela aura lieu cet été. Or j'avais une maison, en Haute-Savoie, à Viuz-en-Sallaz, et je l'ai mise en vente, faisant confiance aux agences immobilières. Cependant, je voudrais aussi la proposer à la vente à d'éventuels lecteurs. Car elle est idoine, pour se reposer le week-end, et je sais que beaucoup de Genevois ont une maison secondaire en France voisine. On peut même y habiter en permanence, beaucoup d'habitants de Viuz travaillant en Suisse: elle est bien située. C'est un carrefour: on peut aisément, depuis cet ancien mandement du Prince-Évêque, se rendre à Genève, ou à Annecy, ou à Thonon. L'autoroute de Lyon et Paris dans un sens, de Chamonix et Turin dans l'autre, est facilement accessible, on ne s'y sent vraiment pas isolé.

    20181128_133733.jpgEt puis le lieu est beau, car ma maison est au-dessus du bourg, et prend la lumière du sud. Face à elle, une immense cuvette de lumière rayonne au-dessus du plateau doucement incliné de Peillonnex, au-delà duquel on plonge brusquement vers Bonneville: les grandes montagnes apparaissent au loin, à gauche, dans cet immense espace doré; elles s'y fondent. Depuis la fenêtre de la cuisine, plus proche, on peut admirer le pyramidal Môle, indicateur sûr des saisons, puisqu'il passe du blanc au brun, puis du brun au vert, puis du vert au noir. Il a une âme, et ses pentes herbues, gravies l'été, rayonnent d'or vivant, on dirait bien qu'elles sont habitées des fées. Il a d'ailleurs été constamment gravi, même au seizième siècle on s'en amusait, et les Genevois le regardent comme un pilier de leur horizon – avec raison.

    Un jour de printemps, un étranger au village, passant dans le hameau que j'habite, voyant les fleurs des jardins et les prés verts, s'est exclamé: Mais vous vivez dans un véritable paradis! Oui. Et il n'est pas cher.

    Derrière ma maison, pour ainsi dire, au-dessus, il y a une station de ski accessible en un quart d'heure, agréable et familiale: les Brasses. J'y ai beaucoup skié. Elle est bon marché et a de bonnes pistes; il y en a même de noires. Il y a de la neige chaque année.

    Il est vrai que la maison, elle-même, n'a qu'un petit jardin; mais il est plein de fertiles fraisiers. Il est vrai qu'elle est mitoyenne; mais la maison voisine est calme. Il est vrai qu'une route la longe; mais elle n'est empruntée que par les voisins, et la nuit un grand silence règne: elle n'est point passante. La route même qui dessert le hameau constitue une boucle à celle qui mène à Bogève et à Thonon: elle est réservée aux riverains.

    20181114_212039.jpgQuant à l'intérieur, il est bien beau. C'est une ancienne ferme restaurée – restaurée avec goût par le précédent propriétaire, un artisan qui voulait s'en faire un nid d'amour (avant d'y renoncer, faute de répondant chez la gent féminine). Il y a en bas un grand salon avec une cheminée qui chauffe bien, et supplée au chauffage électrique, programmable et économique tout de même. La cheminée chauffe les deux chambres du haut exposées au sud, et étreignant pour ainsi dire le conduit en acier. Il y a une troisième chambre, aménagée par moi, exposée à l'est, et, en bas, une chambre encore, exposée au sud mais au bout occidental de la noble demeure. Il est vrai qu'il n'y a qu'une salle de bain pour toute la maison, mais la grange est vaste et demeure inexploitée, elle offre mille possibilités, et cette salle de bain, située juste en face de la chambre du bas, a de merveilleux robinets, lavabos, carrelages vernis, elle est très jolie.

    Beaucoup de vieux objets encastrés, avec des portes en bois typiques et élégantes, parsèment cette maison idéale, que je vous vends, chers amis, pour à peine 285 000 €. Courez-y! Appelez-moi! Je n'hésiterai pas à vous la faire visiter.

  • Nuit blanche au pays des fées à Villelongue-d'Aude

    64315861_10219072430063647_629164411956756480_n.jpgL'association Noyau. Au cœur du conte, que je préside, est co-organisatrice, avec Le Petit Théâtre de contes de fées, d'un spectacle de contes avec musique appelé Nuit blanche au pays des fées. Trois contes splendides et mystérieux seront dits au Verre à Soif, café de Villelongue-d'Aude, en Occitanie, le vendredi 28 juin à 20 h. Je sais bien que c'est loin de Genève. Mais de nos jours, il suffit de prendre l'avion: il y a une très bonne ligne Genève-Toulouse - je l'ai utilisée, une fois, pour assister au spectacle de Renata la renne et la nuit de Noël, à Narbonne. Vous aurez peut-être compris qu'il s'agit de la même belle artiste Rachel Salter. Cette fois elle sera seule, et il n'y aura pas de marionnettes; mais il y aura la musique de sa légendaire tempura, instrument indien superbement décoré par John Slavin, et ses beaux chants.

    Et je vous conseille vivement d'y aller, car je connais les contes qu'elle dira, et ils sont sublimes. Mêlant son génie propre à des contes traditionnels occitans, indiens ou écossais, Rachel Salter répondra aux questions fatidiques que se posent réellement les gens au fond d'eux-mêmes - par-delà les problèmes ordinaires auxquels ils feignent de s'intéresser: pourquoi les fées lavandières lavent et sèchent-elles leurs vêtements la nuit? pourquoi n'entend-on jamais d'histoires d'homme-sirènes? pourquoi le trésor des fées devient-il poussière dans les mains de certains, et fait la fortune d'autres? Oui, ces énigmes brûlantes et passionnantes - et d'autres encore! - seront abordées dans cette soirée envoûtante de Villelongue (près de Limoux, dans le département de l'Aude, bien sûr). Les grands-mères peuvent venir, les enfants ne doivent pas être oubliés.Venez nombreux!

    (Merci à l'artiste Anna Steane de Anna Steane Art pour l'affiche si poignante ci-dessus.)

  • La technologie ouvre-t-elle sur les étoiles?

    GÉRARD-KLEIN-HISTOIRES-COMME.jpgJe me souviens avoir eu une petite correspondance avec un écrivain dont j'adorais la fabuleuse imagination: l'auteur de science-fiction Gérard Klein. Dans sa jeunesse, il avait une inventivité géniale, et il a écrit des récits incroyables. Mais plus tard, il s'est intellectualisé, et n'a plus eu la même inspiration, le même feu. Il n'en demeurait pas moins nostalgique et plein d'affection pour le jeune homme qu'il avait été, et qui prolongeait par l'imagination les rêves de conquête de l'espace qu'on faisait alors.

    Je lui ai écrit que, dans le ralentissement donné à cette conquête de l'espace par les États, il fallait peut-être voir un coup de la Providence, qui invitait l'être humain à pénétrer le monde des étoiles par l'âme, au moyen de l'imagination, plutôt que par les machines. Pour moi, c'est ce qu'avait magnifiquement fait Gérard Klein même, dans sa jeunesse, avec en fait plus d'éclat et de génie que toutes les compagnies aéronautiques du monde.

    Mais l'intéressé, peut-être par modestie, ne voyait pas les choses ainsi, il prévoyait que la conquête des étoiles par des moyens physiques allait bientôt reprendre. Cela date de vingt-cinq ans, et je n'ai rien vu. Par contre, en déménageant en Occitanie, dans l'ancienne seigneurie du Quercorb, j'ai pu constater que moi, j'avais conquis les étoiles. Car dans les vallées de cette ancienne province, comme il y a peu de lampadaires, on voit bien les feux célestes – qui semblent être tout proches, accrochés à un plafond rond, accessibles aux sens, et remplis de vie, d'êtres grandioses.

    J'y ai été aidé par mes lectures mythologiques et ésotériques, de textes d'astronomes antiques comme Hygin, de ceux de Rudolf Steiner, de ceux de J. R. R. Tolkien, de ceux de Dante, tous auteurs qui appréhendaient la vie des astres au-delà de leurs apparents mécanismes – sans parler d'Olaf Stapledon, qui, s'appuyant sur l'astronomie cosmoc.jpgmoderne, n'en disait pas moins que les étoiles effectuaient un ballet grandiose, dont l'essence esthétique échappait aux astronomes mécanistes, mais était une réalité, vécue par les étoiles elles-mêmes, douées de conscience!

    Et le fait est que Gérard Klein dans certains de ses récits douait aussi les étoiles de conscience, et qu'il m'a bien aidé à ressentir la vie propre des étoiles – quoi qu'il ait dit, à froid, dans ses lettres.

    La poésie ouvre le chemin des astres, et la technologie tend à le boucher, éloignant leur clarté par la lumière artificielle, réduisant leurs mondes à des terres à exploiter, à commercialiser, à coloniser. C'est ce que je pense, et d'avoir cheminé sous les étoiles dans une vallée du Quercorb affranchie des lampadaires pour promener de joyeux chiens a achevé de m'en convaincre.

    Un soir, en Grèce, à Delphes, j'en avais eu le soupçon, alors que, regardant les bras de mer qui entraient dans les replis des montagnes, j'admirais la terre sombre, dénuée de lumière artificielle. J'ai alors eu une superbe vision, celle d'un pèlerin sur les eaux. Mais la vie m'a donné raison, tout comme du reste l'inaction des États en matière de conquête de l'espace, les robots envoyés sur Mars ne faisant pas si rêver qu'on le dit – même si les déserts caillouteux qu'ils ont montrés ont cet air inquiétant des terres maudites, infestées de démons, dont parlait Lovecraft!

  • Paysages d'Occitanie

    samoens.jpgOn s'étonne, ici ou là, que je quitte ma chère Savoie pour l'Occitanie, où j'ai demandé une mutation. Les paysages en sont tellement beaux! Et j'ai un lien tellement fort avec le vieux duché des rois sardes!

    Mais j'ai l'impression d'en avoir fait le tour, après ma thèse de doctorat. Et les paysages sont surtout beaux dans la vallée de mes ancêtres, celle du Giffre, où mon père a une maison et des appartements, et où je vis depuis plusieurs mois, en attendant mon déménagement.

    J'y reviendrai, et du reste, mon premier contact avec la Savoie fut cette vallée, car quand j'étais petit, je vivais dans la région parisienne, où je suis également né – et, croyez-le si vous voulez, mais quand mes parents ont déménagé, je ne voulais pas partir, j'étais heureux dans leur maison de Fontenay-sous-Bois, aux portes de Vincennes et près de son château.

    Plus tard, j'ai aimé passionnément Annecy, où nous nous étions rendus. Et puis j'ai habité à Viuz en Sallaz et travaillé à Boëge, plus près de Genève, et j'en étais content. J'ai toujours été content des lieux où je vivais, et même quand j'habitais en Franche-Comté, dans le département du Jura, je voulais m'y installer, j'adorais notamment Les Rousses, où j'ai vécu.

    En voyage, je suis content aussi des lieux que je découvre, et je me plais à approfondir mon sentiment en lisant des livres relatifs à ces lieux, soit qu'ils en parlent, soit qu'ils y aient été écrits.

    J'ai déjà habité en Occitanie, à Montpellier. J'ai adoré sa campagne, où je me promenais de longues heures durant, et j'y ai appris l'occitan médiéval, y ai lu les troubadours, et y ai rencontré un ami musicien admirateur de Lovecraft, Ge Fit, qui a mis en musique et en vidéo plusieurs de mes poèmes, et qui représente pour moi une des amitiés les plus fructueuses de ma vie.

    On serait naïf, de croire que je suis tellement attaché à la Savoie que je ne supporterais pas de vivre ailleurs. Je tiens peut-être de mes ancêtres juifs le goût du nomadisme, et le désir de parcourir la Terre à la recherche de la véritable Jérusalem – car, je l'avoue, je ne partage pas la croyance que celle-ci soit là où le monde physique la situe... Après tout, mon père a bien vu le monde idéal en Samoëns même, en la vallée du Giffre! C'est de là, je veux bien l'avouer, que vient mon amour de la Savoie – car j'aime mon père, et l'approuve d'aimer ses montagnes!

    Mais j'ai découvert la région de Carcassonne, et cela a répondu en moi à un appel profondément intime, car j'ai toujours voulu découvrir les Pyrénées et leurs contreforts, c'est un pays pour moi mythique, portant en lui une Pyrenees_Catalonia.jpgbrique majeure de la Jérusalem céleste. H. P. Lovecraft a rêvé un jour qu'il était un soldat romain et qu'il découvrait, dans ces Pyrénées, un culte affreux, une divinité effrayante. Cela attire. Comme attire le reflet de ces montagnes dans La Chanson de Roland, ou dans l'épopée de Jacint Verdaguer sur le Canigou peuplé des fées, ou dans la mythologie basque que je connais un peu.

    Et le paysage du Quercorb, ou de l'ancien comté de Foix, dès que s'estompent les vignes, est merveilleux, pur et vert, non infesté de modernité technique, vide de lampadaires, ouvert sur les étoiles, et il a à juste titre, comme d'ailleurs la vallée du Giffre, attiré beaucoup d'étrangers du nord, qui s'y sont installés. Du nord de l'Europe, s'entend, et moi, je fais pareil. J'évoquerai, à l'occasion, mes impressions, quant à ce paysage, ou aux villages que j'y vois. Je les aime, joyaux de pierre dans la verdure, évoquant vaguement Angkor!

  • Collecte de contes dans le Quercorb

    dixmude.jpgL'association Noyau. Au cœur du conte, que je préside, a commencé sa collecte de contes du Quercorb dans le bourg poétique de Puivert. Notre rédactrice Rachel Salter a bien voulu rédiger le récit d'une première rencontre avec des acteurs culturels locaux par les belles lignes suivantes: La collecte de contes a commencé…… avec une surprise! Une collecte de contes a déjà été faite dans le Quercorb par André Lagarde, «grand militant de la cause occitane et collecteur infatigable de contes et d’histoires locales». Ah d’accord, tout d’un coup je me sens toute petite, comme si j’avais avalé une étrange potion magique [telle Alice, bien connue de tous les lecteurs anglophones, et de bien des francophones aussi]. Je suis sidérée par cette nouvelle – mais à la fois étrangement rassurée qu’il y ait déjà un corps de littérature orale sur cette région que moi aussi je trouve si riche en histoires.

    Samedi dernier, 30 mars, nous avons rencontré une femme fabuleuse à la Brasserie du Quercorb: Sophie Jacques de Dixmude, une musicienne/joueuse de cornemuse et gardienne de milliers d’histoires sur le Quercorb, la plupart en occitan. Elle nous raconte une petite histoire qui nous charme (Quequeriquet!) et allez hop, l’aventure commence……. Derrière ses yeux bleus je commence à voir les battements de queue de la Vouivre dans le ruisseau, et je ressens l’appel pour aller à la rencontre des autres êtres fantastiques enfouis dans ce pays rêvé…….

    Donc nous marchons avec précaution, soucieux de ne pas piétiner le territoire de ce grand homme, André Lagarde, qui est encore vivant et donne parfois des conférences à Belesta.

    Je regarde Sophie Jacques droit dans son œil de saphir et je lui demande: «Est-ce que ça vaut la peine que nous aussi faisions une collecte?»

    Et comme ça arrive parfois la réponse vient d’une autre source. Un homme s’assoit à notre table, Jean-Phillippe Desbordes, un air d’aventure l’entoure. Il a rendez-vous avec Bernard qui lui prête (ou lui donne?) une épée jean-philippes.jpgd’aïkido en bois. Jean-Phillippe fait quelques éclairs dans l’air pour nous montrer sa grande prouesse chevaleresque. Mon fils est très impressionné. Il nous raconte quelques histoires merveilleuses qui lui sont arrivées dans cette région. De vraies histoires. D’une épée samouraï cassée par magie, d’une nuit paisible passée à la belle étoile au pied de Montségur, et qui le lendemain l’a ouvert à une vieille légende révélatrice du destin de son âme. Mon stylo commence à vrombir dans ma poche. Beh oui, Rachel (dit mon stylo), c’est ce genre d’histoires qui t’intéresse, des histoires des gens ici et maintenant, des histoires merveilleuses et vraies à la fois, des histoires hautement symboliques qui ont lieu dans ces endroits si mystérieux!

    Donc, oui, nous décidons de continuer, chaque collecte sera différente selon le caractère des gens qui la font. Nous avons un très grand respect pour le travail d'André Lagarde et celui de Sophie sur l’Almanach occitan qu’elle publie chaque année, réunissant plusieurs éléments de la culture locale en Occitanie: contes, recettes, légendes, photos, blagues. Mais nous sommes sûrs que notre collecte sera différente...

    Une autre étape va justement avoir lieu très bientôt: dans quatre jours, mercredi 8 mai. Rachel tiendra un stand au vide-grenier de Puivert, pour dire et récolter de nouveaux contes, de nouvelles histoires, de nouveaux rêves. Une boîte sera préparée, pour en recueillir les versions écrites. N'hésitez pas à participer. N'hésitez pas à accourir!

  • Contes & légendes en Quercorb

    quercorb 02.jpgL'idée première de l'association Noyau. Au cœur du conte - dont la direction artistique et rédactionnelle est assurée par la conteuse Rachel Salter, le secrétariat par le musicien Bernard Nouhet et la présidence par moi -, remonte à une époque où je n'allais pas encore régulièrement en Occitanie - temps fabuleux qui, par notre rédactrice, a été exprimé comme suit: Il était une fois, à Puivert, un festival Troubadours qui a semé une graine. Et cette graine a été caressée par le vent, chauffée par le soleil et aimée par la terre. Elle est devenue un arbre qui a porté un fruit. Au cœur de ce fruit, un noyau. Puivert est un village élégant du sud-ouest du département de l'Aude, comprise autrefois dans la seigneurie du Quercorb.

    Le premier projet de l'association, Contes et légendes en Quercorb, a justement pour but une collecte d'histoires dans le Quercorb, petite région historique de l’Aude limitée par trois rivières qui sont le Blau, l’Hers et la Sour. Le chef-lieu, Chalabre, centralise une petite vingtaine de communes, allant de Puivert au sud jusqu’à Seignalens au nord.

    L’objectif de ce projet est d'initier un fond commun de patrimoine immatériel en recueillant des témoignages personnels de la vie sociale locale.

    Contes, légendes, mais aussi les aspirations et rêves, événements insolites et phénomènes mystérieux, sont une façon de se connaître et de reconnaître en l’autre une humanité rachel.jpgqui n’apparaît souvent qu’au bout de nombreuses années de côtoiement.

    Rêves et légendes en Quercorb est un projet qui promet d’être convivial, avec des rencontres entre personnes de tous âges et de toutes origines.

    Le projet (qui se fera en partenariat avec diverses instances et personnes du Quercorb) aboutira à une restitution sous forme de soirées contées, une édition papier, et nous prévoyons de collaborer avec un réalisateur local pour une restitution filmée.

    J'ajouterai, féru d'événements antiques, que le Quercorb est apparu trois fois dans l'histoire. La première, lorsqu'il a servi de frontière entre l'extension franque (du temps de Clovis) et ce qui restait de la Septimanie, ou royaume des Wisigoths. La seconde, lorsqu'il a servi de tampon à l'avancée des croisés du nord contre les Cathares réfugiés au château de Montségur. La troisième, lorsqu'il a reçu des privilèges du roi de France en échange d'une protection assurée par ses habitants contre l'Espagne.

    C'est un pays dit de moyenne montagne, au pied des Pyrénées, et lié au comté de Foix. Il a été relativement autonome, dans sa cité étrange de Chalabre, grosse mais silencieuse et peu habitée, témoin d'une ancienne activité noble et belle. C'est en tout cas une région frontalière - entre le monde français et le monde espagnol, quercorb 01.jpgentre le monde catholique et le monde cathare, entre le monde languedocien et le monde catalan.

    Entre le réel et le rêve, peut-être aussi! Dans le tremblement propre aux frontières, souvent apparaissent les fées, gardiennes des bornes. Nous avons bon espoir que ce pays vert et mystérieux, comme conservé du passé - que son massif paisible et romantique ait gardé la trace du passage des êtres de songe qui, paraît-il, peuplaient autrefois le monde. Les personnes qui, d'une façon ou d'une autre, y ont senti la présence de vivants souffles - y ont perçu des voix chuchotantes, entre les arbres ou sur la surface des lacs -, sont invitées à se manifester auprès de l'association (par exemple en passant par ce blog, ou mon adresse électronique). À bientôt!

  • Une nouvelle association d'Occitanie

    NOYAU02.jpgMes voyages réguliers en Occitanie m'ont conduit à fonder, avec mes amis Rachel Salter et Bernard Nouhet, une nouvelle association dans le département de l'Aude, appelée Noyau. Au cœur du conte, et consacrée à la promotion de l'art du conte. J'en aime profondément les statuts, qui donnent aux contes et légendes la vertu de construire la personnalité, le lien social et les échanges intergénérationnels. Ils expliquent: Le conte, qui décrit des expériences de vie à un niveau émotionnel et moral est structurant pour la psyché, la personnalité et la structuration relationnelle de l'individu. Il place l'être, enfant ou adulte, et son imaginaire dans un relationnel à la fois archétypal et ordinaire, mais qui redonne au relationnel son énergie de contraste productif tout en désamorçant l'énergie conflictuelle destructrice. Parce que dans tout être, l'esprit est le moteur du physique, le conte forme la personnalité, harmonise corps et esprit par son aspect chanson de geste. Le conte est un des rares moteurs de transmission culturelle intergénérationnelle, c'est un outil de construction du lien harmonieux à la société et à la nature. C'est beau, je suis entièrement d'accord. J'ai toujours aimé les contes, pour moi un genre essentiel à la littérature, et nécessaire dans l'éducation de l'être humain. Il est formateur pour l'âme, et c'est par lui que naît de façon vivante et donc réelle la conscience morale - c'est par lui que le germe moral de l'être humain fleurit jusque dans sa conscience.

    Jean-Jacques Rousseau n'aimait pas le merveilleux, mais avait conscience que le récit était la voie par laquelle la conscience morale s'éveillait chez l'enfant. Il recommandait donc de raconter l'histoire des grands hommes de la république romaine, dans l'esprit de son cher Plutarque. Il ne voyait pas que cela ne pouvait fonctionner qu'avec des esprits déjà assez âgés, intellectualisés, qui sont dans l'adolescence, parce que les vertus romaines ne sont que dans la société, et non dans la nature. Les contes qui font appel au merveilleux, en effet, attribuent à l'univers même des forces morales - à commencer par l'amour.

    Bien sûr, si elles sont présentes dans l'univers, elles sont présentes dans l'humanité et la société, et les histoires des grands hommes de la république romaine sont racontées à bon droit à l'adolescent qui entre dans le tissu social, qui en devient un acteur. Mais cela ne suffit pas. C'est dans son rapport à l'univers entier que l'humanité doit être bâtie intérieurement dans son jeune âge. La société n'est pas une aberration, au jacques-stella-the-birth-of-the-virgin-with-adoring-angels.jpgregard de cet univers: elle n'est pas une bulle autonome. Qui suivra durablement des principes qui ne seraient pas appliqués par les bêtes, les plantes, les astres, et n'ont cours que dans des pays petits et privilégiés - Genève, ou la France? Même François de Sales, en recommandant de contempler la Nature et d'y déceler la sagesse divine, en savait plus que Rousseau - lui qui appréciait et conseillait les légendes fabuleuses sur les saints, et parlait, au fond, des vérités religieuses comme Charles Perrault parlait de la morale populaire - en utilisant le conte et son merveilleux.

    Comme notre association saisit le rêve dans son rapport avec la réalité et avec les mystérieux archétypes vivants qui peuplent l'invisible, elle allie même, en un sens, le surréalisme et le régionalisme, en s'insérant dans un paysage précis, ouvert aux phénomènes naturels et aux métiers de la terre. Elle est comme un nouveau départ, et je suis fier d'en avoir été élu premier président. Je lui souhaite longue vie. Et je dois annoncer que, pour bien m'occuper d'elle, et pour quelques autres raisons, je projette de déménager en Occitanie dans les mois à venir. Mais je reviendrai régulièrement en Savoie et à Genève: qu'on ne s'inquiète pas - ou qu'on ne se réjouisse pas (trop vite), peut-être!

    L'association a été enregistrée à la sous-préfecture de Limoux le 2 mars 2019. L'adhésion est de 10 €. N'hésitez pas!