Occitanie

  • Le régionalisme d'État

    escola.jpgÀ Montpellier, après ma conférence sur Jean-Alfred Mogenet, j'ai pu converser avec des professeurs et doctorants du Département d'Occitan de l'Université, et j'ai pu constater qu'ils n'étaient pas enthousiasmés par mon idée que l'éducation publique doit être régionalisée. On pouvait espérer le contraire, puisqu'ils sont liés à une langue et à une culture régionales, et l'occasion d'exprimer cette opinion m'a été donnée par leur réflexion que la Région Occitanie ne leur donnait que très peu de moyens, alors qu'elle soutient les écoles privées occitanes appelées Calendretas.

    Je leur ai fait remarquer que, traditionnellement, les collectivités locales soutiennent les écoles privées locales, et que l'État central a la charge des universités et autres établissements publics, quant à l'enseignement délivré. La question se posait de savoir par exemple si une collectivité locale avait jamais financé un cours de langue régionale dans une université. Cela ne s'est jamais vu, à ma connaissance. Du recrutement national, l'État central assume seul la charge. Si on veut que la Région assume financièrement un enseignement dans des établissements publics, il faut bien que le recrutement soit régionalisé.

    On m'a répondu que ce ne serait pas bon parce que les enseignants dépendraient des changements de politique d'une élection à l'autre. Mais n'est-ce pas aussi le cas nationalement? Ou bien l'État central échappe-occitanie.jpgt-il à la démocratie, et le corps national des enseignants forme-t-il une corporation indépendante des choix politiques?

    Cela m'a été confirmé quelques minutes plus tard: un doctorant en sciences politiques rappelle que les hauts fonctionnaires sont collectivement hostiles aux langues régionales. Il y a donc bien une constance de l'État central, quel que soit le parti au pouvoir!

    A contrario, il peut très bien y avoir une sympathie généralisée et constante d'une administration régionale à l'égard d'une langue régionale: pourquoi en avoir peur? 

    L'unification culturelle donne bien sûr du pouvoir aux fonctionnaires de l'État central. Mais la régionalisation culturelle donne du pouvoir aux fonctionnaires territoriaux. La tendance lourde qui s'ensuit montre qu'il n'y a aucune peur à avoir des changements d'orientation politique d'une élection régionale à l'autre. D'ailleurs, qu'est-ce qu'une réclamation culturelle qui aurait peur de la démocratie librement exercée? On ne peut pas avoir toujours des élus favorables au statut des fonctionnaires, ou prêts à subventionner la culture; il faut bien que des alternances limitent les abus, qui existent toujours.

    Donc, le mieux, pour la culture occitane, est réellement de régionaliser l'éducation.

  • Séminaire sur Jam et le francoprovençal à l'université de Montpellier

    -montpellier-parvis08_03.jpgMardi 25 février, dans moins d'une semaine, de 17 h 15 à 19 h 15, je serai à l'université de Montpellier (dite Paul Valéry), au département d'Occitan, pour une présentation, conjointe avec Bénédicte Pivot, et sous l'impulsion de Marie-Jeanne Verny, du francoprovençal en général et du poète Jean-Alfred Mogenet (1862-1939), mon arrière-grand-oncle, en particulier - car il a écrit en patois de Samoëns, qui appartient au francoprovençal, dont les frontières correspondent pour moi à celles du vieux royaume de Bourgogne.

    Bénédicte Pivot est maitresse de conférences à l'université Paul-Valéry dans le département des sciences du langage. Elle est spécialiste des mouvements sociaux qui s'articulent autour de la revitalisation, valorisation des langues très en danger, c'est à dire des langues dont l'arrêt de la transmission intergénérationnelle est acté depuis deux ou trois générations avec pour conséquence la quasi absence de locuteurs natifs et/ou ayant une compétence totale dans la langue.

    Elle présentera l'exposé suivant: Le francoprovençal, langue galloromane, est parlé sur une aire géographique qui s'étend de la vallée d'Aoste (Italie), aux cantons romands (Suisse) jusqu'aux limites de l'ancienne région Rhône-Alpes. En France, le francoprovençal connait une vitalité très faible qui menace la survie des parlers. Cette présentation, après avoir exposé le contexte géo-sociolinguistique, développera la problématique de la revitalisation du francoprovençal telle qu'elle s'articule en fonction des différents acteurs engagés dans la reconnaissance et la valorisation de la langue et des pratiques langagières. On questionnera la portée des discours qui posent l'école comme l'acteur principal du retour de la transmission, donc de la sauvegarde de la langue et le rôle que peut jouer une approche patrimonialisante, qui s'appuierait sur les principes d'une langue comme vecteur d'un patrimoine culturel immatériel (PCI, UNESCO) pour la survie du francoprovençal.

    Moi, intervenant en tant qu'éditeur scientifique du volume des poèmes de Jean-Alfred Mogenet et, peut-être, docteur ès Lettres à l'université de Chambéry (dite Savoie Mont-Blanc), je présenterai la thématique suivante: Jean-Alfred Mogenet dit Jam (1862-1939), né et mort à Samoëns (Haute-Savoie), a composé ses poèmes en patois de Samoëns à l'époque où il vivait à Paris. Il les publie de 1910 à 1914 dans L'Écho des paroisses du haut-Giffre (le mensuel paroissial de Samoëns), puis en 1926-1927 (brève reprise) dans le Bulletin paroissial de Samoëns, suite du précédent. Tous ces poèmes ont été réunis, traduits et préfacés dans une édition en volume parue en 2016. De facture classique, ils chantent les objets emblématiques du Samoëns de son enfance, usant surtout de l'art de la personnification.

    Après une présentation de sa vie et de son œuvre, l'exposé partira du paradoxe d'un poète nourri de poésie française classique se consacrant à l'hommage rendu en langue régionale à un village savoyard pour saisir la problématique d'un art à la fois savant et populaire, personnel et traditionnel. S'appuyant sur l'étude des thèmes locaux et ruraux mêlés à une prosodie régulière et littéraire, il montrera la richesse tout individuelle d'un imaginaire fondé sur le souvenir précis, soulevé par l'enthousiasme du sentiment ancestral.

    Je suis heureux de retourner à l'université de Montpellier. J'y ai en effet commencé mes études supérieures. D'ordinaire, les Savoyards vont à Grenoble, à Lyon, à Paris, voire à Genève ou à Lausanne; moi, je ne sais pourquoi, j'ai choisi Montpellier. Je voulais partir loin. Et un ange m'a fait nommer cette ville, m'a donné pour elle du désir.

    J'y ai fait un an de Droit et trois de Lettres, repartant avec ma Licence, et m'inscrivant alors à la Sorbonne. Curieusement, quand j'ai voulu faire une thèse de doctorat sur Tolkien, mon directeur de recherche, François Gallix, m'a orienté vers une collègue de Montpellier! J'ai alors refusé, découragé par l'impression de piétinement. La logo_dep_oc.pngvie m'a finalement ramené vers Montpellier. En particulier, son département d'occitan. Car à l'université de Montpellier, comme étudiant, j'ai appris le latin, mais aussi l'occitan médiéval et l'art des troubadours, avec Gérard Gouiran. Cela m'a beaucoup marqué. J'ai dû vivre, dans une autre vie, une sorte d'initiation cathare, dans cette région languedocienne, puisque je suis irrémédiablement attiré vers elle. J'ai dû m'approcher de la spiritualité de l'ancien royaume des Wisigoths. De l'arianisme, peut-être. Maintenant, j'y présente un poète savoyard qui est de ma famille et dont j'ai parlé abondamment dans ma thèse, il y a comme un coup du destin. Je pense, d'ailleurs, que le plus cathare des docteurs de l'Église catholique, celui qui, tout en restant dans les limites du dogme, a le plus concédé à l'esprit mystique des cathares et des ariens, est François de Sales. Joseph de Maistre a aussi quelque chose de cathare et d'arien, selon moi.

    (Et chez les deux, des tendances poétiques troubadouresques indéniables. Le premier notamment a voué à la sainte Vierge des pages que n'aurait pas désavouées un poète de l'ancienne Occitanie!)

    Rendez-vous donc le 25 de ce mois.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, XIII: la destruction de l'Opaclite

    Anima_Victory_Pose.jpgDans le dernier épisode de cette stupéfiante série, nous avons laissé Solicirn l’Opaclite alors qu’il venait d’avoir l’un de ses tentacules tranché par l’Homme-Corbeau.

    Du bras coupé un flot de sang noir jaillissait, ruisseau dangereux et fumant, brûlant et acide. Les héros restés debout s'écartèrent pour ne pas être touchés par le noir venin. Le monstre poussa un hurlement qui fit trembler de peur toute l'Espagne et la France voisine.

    Certains crurent à une explosion nucléaire; d'autres parlèrent de l'effondrement d'une montagne; d'autres d'un tonnerre sans pluie ni chaleur – ce qui n'était point vraisemblable. Nul ne put finalement expliquer ce son effrayant, qui fit se dresser les cheveux sur la tête à tous – se cacher les enfants sous les tables, les animaux dans leurs terriers, les femmes au fond de leurs lits et les hommes dans leurs caves, pétrifiés.

    Sur un ordre de Sinislën le dragon Saboul fit jaillir du feu de sa bouche, ce qui cautérisa la plaie béante de Solicirn, et empêcha son sang venimeux de couler. Mesure salutaire pour lui, bien sûr, mais aussi pour les êtres présents et pour le château de Sinislën, dont même la pierre était rongée par l'acide que ce sang contenait: on la voyait se creuser, fondre, se fissurer sous son action destructrice, dans une fumée nauséabonde que je ne saurais décrire, tant elle dépasse en horreur tout ce que l'être humain peut imaginer.

    Sinislën elle-même fit jaillir de ses yeux un rayon puissant, bleu et pur; alors Captain Corsica leva son fusil rechargé d'énergie cosmique, et en fit partir son feu habituel; puis l'Homme-Corbeau fit de même avec sa pierre sinslen.jpgd'opale frontale; et, pour finir, le Père Noël les imita de ses mains brandies, y faisant partir un feu scintillant, de couleur claire. Le monstre était attaqué par quatre pourvoyeurs de rayons magiques, et c'était trop pour lui, il se mit à crier.

    Et dans sa langue immonde des mots étaient prononcés, parmi son cri. Et derrière lui un mur s'ouvrit, une porte inconnue se créa que personne n'avait jamais vue, et il la prit, et il s'enfuit. La porte disparut, le mur se referma, et il fut impossible de dire par où Solicirn était parti. Les quatre furent surpris, mais ils se rappelèrent rapidement que, disciple de Mardon, il connaissait sûrement de puissants sortilèges, et les seuils entre les mondes, qu'il avait les moyens de les franchir sans être vu de quiconque. Ils comprirent, aussi, qu'ils avaient vaincu – et qu'ils ne reverraient plus l'immonde Opaclite avant d'innombrables siècles. Ils se regardèrent, et sourirent.

    On s'occupa des blessés, et on se rendit dans le salon de Sinislën, où elle fit servir des rafraîchissements, et de quoi se sustenter.

    Pendant toute cette cérémonie courtoise et gracieuse, son œil souvent s'attardait sur l'Homme-Corbeau, et lui souriait. Cela n'échappa pas au Père Noël et à Captain Corsica, qui proposèrent rapidement de s'en aller. Sinislën accompagna le Père Noël jusqu'à son traîneau attelé des quatre rennes légendaires, et le lui rendit avec joie, et en s'excusant mille fois; et saint Nicolas, patron des enfants, s'en alla en les saluant tous avec chaleur et amour; et dès qu'il furent dans le ciel, ses rennes crièrent de toutes leurs forces leur plaisir.

    À son tour Captain Corsica prit solennellement congé et, regagnant son vaisseau spatial, il repartit vers la Corse par les ondes brillantes de l'air.

    Puis l'Homme-Corbeau et Sinislën rentrèrent pour une dernière tisane, et nul ne sait ce qui s'est passé ensuite. Mais je crois que ces deux se reverront, et qu'ils s'aiment beaucoup.

    Ainsi se termine le conte du Père Noël enlevé ce décembre au Canigou: car ensuite il put sans encombre aucun accomplir sa mission habituelle. Peut-être, l'année prochaine, aurons-nous l'occasion de raconter une de ses nouvelles aventures, de présenter un nouvel obstacle s'opposant à lui et à sa sainte mission. En attendant, je souhaite à tous mes lecteurs une magnifique année – quoiqu'elle soit déjà bien avancée.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, XII: le combat de l'Opaclite

    cf8d611202563c877076ba58064b29ad.jpgDans le dernier épisode de cette série vraiment étrange, nous avons laissé les sept alliés du bien alors qu'ils s'étaient tournés vers l'Opaclite Solicirn de la maison de Mardon, pour le combattre d'un commun élan.

    La première à donner un coup fut Sinislën. Voulant mesurer la force de ses serpents jaillissant de son épaule gauche à celle des tentacules qui servaient de bras à l'Opaclite, elle leur ordonna, de sa pensée, de s'enrouler autour du bras droit déroulé de Solicirn. Et ils le firent – mais sentirent aussitôt la force terrible du monstre, car le tentacule palpitait sous leur étreinte, et ses mouvements étaient à peine gênés par eux. Finalement d'un coup brusque il leva son tentacule, et les serpents ne purent le retenir, et Sinislën fut tirée brutalement en avant, et tomba.

    Le monstre s'apprêtait à fondre sur elle; mais Captain Corsica sortit, plus vif que l'éclair, son fusil magique, qu'il tenait suspendu à sa ceinture, et envoya une rafale d'énergie cosmique qui bloqua le démon et l'empêcha d'avancer – sans toutefois lui faire plus de mal. Mais ce fut assez pour donner le temps à Sinislën de se relever, aidée par l'Homme-Corbeau.

    Comme les deux chevaliers de la fée étaient honteux, et de n'avoir pas remarqué que leur ami Torcamil avait été remplacé par un monstre horrible de la race des Opaclites, et de n'avoir pas été assez rapides pour secourir leur dame avant que ne le fît l'Homme-Corbeau à l’infinie célérité, ils brandirent leurs épées dégainées et se jetèrent d'un commun élan vers le monstre.

    Celui-ci reçut les pointes blanches sur son pourpoint épais de cuir, qui toutefois s'en trouva percé; mais les lames furent arrêtées par la peau même de Solicirn, et n'y entrèrent pas plus que pour y créer des jrhtyxd5lrwfihdapvru.pngégratignures. Pendant ce temps les tentacules inférieurs du monstre s'enroulèrent autour des pieds des deux hommes, puis d'un coup les soulevèrent pour les envoyer violemment contre le mur du fond de la prison – celui-là même dont avait surgi tout à l’heure l'homme-singe aux dents âpres, et aux bras épais.

    Captain Corsica profita de ce mouvement pour attaquer par la droite; il donna un coup de pied violent au flanc du monstre, qui légèrement en plia; mais aussitôt ensuite il étendit son tentacule brûlant vers le cou du bon génie de la Corse, qui en fut saisi et immobilisé, chauffé même d'une manière extrêmement dangereuse.

    Il faut croire que l'Homme-Corbeau était destiné à ne faire qu'aider ses compagnons sans prendre d'initiative propre, car il se jeta sur le tentacule meurtrier et le coupa d'un violent coup du tranchant de sa main - cela étant rendu possible par l'extrême tension du tentacule étiré par Captain Corsica, qui s'était rejeté en arrière de toute sa vigueur. En quelque sorte, c'était une action conjointe qui leur avait permis de réaliser cet exploit, ils avaient mis leurs forces en commun et étaient parvenus à blesser profondément leur ennemi puissant.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette sanglante histoire.

     

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, XI: la métamorphose de l'elfe noir

    tumblr_nevn4jplay1s4e1cqo1_400.jpgDans le dernier épisode de cette subtile série, nous avons laissé la fée du Canigou alors qu'elle venait d'accuser son fidèle chevalier Torcamil de l'avoir induite en erreur et qu'il avait soudainement montré d'étranges signes de corruption sur son beau visage.

    Il dit: «Pauvre folle, pauvre folle, Torcamil est mort, et j'ai pris son apparence. Il a osé venir me défier, moi, Solicirn disciple d'excellence du roi Mardon – et son orgueil l'a perdu. Je me suis revêtu de son armure et même de sa peau, et je me suis présenté devant toi. Mais pas dans le but de te nuire, car je n'ai dit que la vérité que tu ne voulais pas entendre, et ce sont eux, tes nouveaux amis, qui sont d'horribles menteurs.

    « Mais maintenant, regarde – regardez tous, et tremblez, car vous ne me faites pas peur, mais vous allez avoir de bonnes raisons d'avoir peur!» Et soudain le corps de Torcamil se fendit, se rompit et explosa, il fut réduit en miettes; et un monstre horrible à la gueule énorme, aux dents immenses, aux yeux sombres, à la taille de géant et aux bras et jambes tentaculaires – un être immonde apparut devant eux, n'ayant rien à voir avec l'apparence jadis douce de Torcamil.

    L'Homme-Corbeau se demanda comment il avait pu tenir dans le corps normal de l'elfe noir; mais il comprit que le monstre s'y était enroulé, et qu'il avait la faculté de se cacher derrière des silhouettes trompeuses – qu'il avait à sa disposition de singuliers sortilèges le lui permettant.

    Tous comprirent cependant qu'il fallait se mettre en garde, les sept êtres qui demeuraient malgré leurs disputes du côté du bien saisirent tous qu'ils avaient un ennemi commun à combattre. Il y avait Sinislën, bien sûr, et puis son dragon, qui avait pour nom Saboul, et ses deux derniers chevaliers fidèles, Taldil et Socamaler; Captain Corsica, fier et mâle, était de la partie, et l'Homme-Corbeau, renommé Nasül à sa résurrection était rempli du désir de combattre; et le Père Noël aussi était prêt, il avait levé ses mains qui envoyaient des rayons.

    Aucun ne serait de trop pour affronter ce monstre de la race évidente des Opaclites, plus ancienne que l'Homme et même que l'Elfe. Car il appartenait à l'espèce inférieure d'anges qui n'avaient pas voulu suivre les leurs 4185334717.jpglorsqu'ils avaient évolué et étaient partis vers Vénus, et sa puissance était terrifiante, et sa laideur épouvantable. Mais il fallait le vaincre, aucun des sept n'en doutait. Le combat donc commença.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant au déroulement de cette bataille furieuse.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, X: Sinislën apaisée

    sinislen 4.jpgDans le dernier épisode de cette auguste série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, bon génie du Quercorb, alors qu'il venait de proposer ses personnels services à la fée du Canigou furieuse.

    Étonnée par ces paroles inattendues, Sinislën tourna vers lui un regard grand ouvert, et ouvrit légèrement la bouche. Le génie du Quercorb soudain lui parut beau, malgré ses origines mortelles. Elle avait méprisé sa race, mais lui semblait faire curieusement exception. On la vit s’adoucir, et son sein se soulever calmement. Une flamme se dissipa en arrière de son corps, sortant de sa colonne vertébrale.

    La voix tremblant quelque peu, elle dit: «Tu me touches d'une bien étrange manière, mortel divinisé qu'on m'a dit t'appeler Homme-Corbeau et qui protèges le Quercorb, au pied des Pyrénées, de ton aile généreuse. Je ne saurais bien expliquer ce que je ressens, après t'avoir écouté parler. Je pense qu'il n'y a aucun mal à accepter tes offres de service, car tu es preux et valeureux, et noble est ton cœur – je l'ai vu et le vois. Il n'y a pas de mensonge dans tes yeux, et ce n'est pas par hasard que tu fus métamorphosé en changé en bon génie du Quercorb après y avoir séjourné comme simple mortel. Les dieux ne font pas d'erreur, je le conçois bien.

    «Mais écoute – et toi aussi, Captain Corsica, écoute-moi –, une fumée épaisse s'est dissipée de mon sein, et je vois bien que la rage m'a aveuglée. Or, je me souviens qu'elle est née du récit d'un de mes trois chevaliers, qui m'a assurée que le Père Noël conspirait dans mon dos etrigan 2.jpgpour que les mortels me dédaignent et me méprisent et s'emploient à me jeter dans l'abîme de l'oubli. Je ne sais plus s'il a raison, ni même ce qui m'a poussée à le croire. Car après tout, quelle apparence y a-t-il à ce que cela soit vrai?

    «Dis-moi, Torcamil», dit-elle en se tournant vers l'un des trois chevaliers terrassés par Captain Corsica et qui, pendant cet échange de paroles, s'étaient relevés en se caressant et en se massant la mâchoire, et les autres parties du corps que le génie de la Corse avait maltraitées; «dis-moi, toi qui as juré de me servir toujours fidèlement et de ne jamais me mentir, d'où tires-tu les choses que tu m'as révélées? Qui te les a dites? Car soudain je me demande si tu n'as pas tout inventé.»

    Torcamil, le troisième chevalier à avoir été abattu par Captain Corsica, avait retiré son heaume, et son beau visage d'elfe se tordait et se disloquait, à ces paroles de sa maîtresse; il grimaçait et devenait hideux – et, lui qui avait eu une belle peau entièrement jaune comme l'or, voici qu'il acquérait d'abominables taches grises sur tout son visage, et que l'or en était délavé, terni, rendu morne et sale.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à l'explication d'une si étrange métamorphose.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, IX: le dialogue des Génies

    stars.jpegDans le dernier épisode de cette série vraiment très étrange, nous avons laissé Captain Corsica, prince caché de la Corse, alors qu’il venait d’interroger Sinislën, bonne fée du Canigou, sur son étrange manière d’agir.

    Sinislën d'abord ne répondit rien. Mais bientôt, d'une voix qui contenait la rage dans des limites fortes, elle dit: «Captain Corsica, je sais ta valeur, et la haute ascendance de ton père, né comme moi dans les étoiles. Mais as-tu pensé justement à mon rang? Regarde-moi comme ta tante, plutôt que comme ta cousine, et songe aux offenses que me font les mortels qui m’oublient, pour n’offrir leurs pensées qu’au Père Noël dans un élan qui humilie les femmes – et les vieilles déesses des montagnes, d’une façon absolument intolérable. Autrefois soulaient-ils me faire de magnifiques offrandes; où sont-elles, à présent? Je les cherche. Je ne les trouve pas!

    - Sinislën, Sinislën», reprit Captain Corsica, «ne sais-tu pas que le cœur des mortels est volatile, qu’il oublie ce qu’il a aimé bien vite, et s’éprend légèrement de rêves qui devant lui passent? Tu le sais, Sinislën, que la consolation des anciennes fées est dans l’orbe lunaire; tu le sais, que tes sœurs y sont parties il y a vingt siècles. Rejoins-les, ou accepte ton destin – accepte de t’effacer, délègue ta puissance, comme mon père Cyrnos l’a fait avec moi – et passe ton chemin. Accepte de demeurer immobile dans les profondeurs du Canigou, et que l’enfant-dieu brille dans le ciel à ta place, et qu’il ait le Père Noël pour officiel messager. Car il en est ainsi!»

    Pendant ces paroles, les yeux de Sinislën lançaient des éclairs et ses joues s'enflammaient, elle serrait les dents, et l’Homme-Corbeau craignit qu’elle ne bondît et ne s’en prît à Captain Corsica comme elle s’en était prise à lui et à saint Nicolas, le doux patron des enfants. Mais elle n’en fit rien, et il en profita pour énoncer ces paroles: «Durs sinislen 3.jpgsont les mots de Captain Corsica, même s’ils sont justes, belle Sinislën. Mais tu dois savoir que tu as encore des adeptes parmi les hommes, qui sont libres et ont souvent des idoles très diverses. Je le sais, car il y a peu encore, je vivais parmi eux; et même si la mémoire de ce temps est pour moi effacée et m'apparaît dorénavant comme un songe, je me souviens que beaucoup en secret te vénéraient, et tournaient leur cœur et leur œil vers toi. Ne sois pas si âpre. Il n’est pas contre toi de complot d'un Père Noël tout prêt à partager avec toi ses succès. Il me l’a dit, il t’apprécie, et à moi tu sembles belles. Si tu le voulais, et cessais de t’en prendre à saint Nicolas, je te le dis, tu pourrais sans peine me compter parmi les plus fidèles de tes chevaliers servants.»

    Mais il est temps, lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la réponse que donna la fée du Canigou à ce beau discours.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, VIII: une intervention inattendue

    5ae77273b318edaf3f62fe50_DangerDiabolikArt.jpgDans le dernier épisode de cette série vraiment très étrange, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait de vaincre avec l'aide du Père Noël l'homme-singe des Pyrénées, qui l'avait attaqué dans le couloir où on avait maintenu saint Nicolas prisonnier.

    L'Homme-Corbeau saisit le Père Noël au bras – et l'emmena vers l'escalier qu'il avait descendu, pour qu'ils le remontassent. Mais, devant la file des degrés, ils virent Sinislën et son dragon, avec du feu à la gueule, et trois gardes pareils à des chevaliers armés. Un nouveau combat semblait devoir s'imposer, et cette fois l'Homme-Corbeau ne vit pas qu'il pût avoir l'avantage.

    Il se préparait à donner tout ce qu'il avait sans grand espoir de réussite quand, soudain, un des gardes tomba, frappé par un poing qui jaillit comme la foudre; puis un autre tomba, après s'être tourné – et le troisième enfin subit le même sort, après avoir fait face à son adversaire et brandi son épée et levé son bouclier. Mais cela ne suffit pas, et l'Homme-Corbeau vit un poing le frapper comme une boule de feu, et le garde s'écrouler sans tarder.

    «Qui?», demanda Sinislën – et le dragon leva un œil peureux vers le guerrier qui venait d'agir.

    L'Homme-Corbeau le reconnut sans peine, dès qu'il fut sorti de l'ombre où il s'était tenu après avoir lui aussi descendu les escaliers. C'était Captain Corsica, le bon génie de la Corse – son cousin par alliance!

    Vous savez peut-être que la Corse entretient avec les Pyrénées un lien tout spécial, parce qu'elle en est une partie détachée. Aussi Captain Corsica et son père le vieux Cyrnos ont-ils aisément le regard tourné vers le Canigou, pour eux vrai centre mystique.

    Ils ont vu ce qui s'est passé, et Captain Corsica a sauté dans son vaisseau spatial, qui s'est amarré près du château de Sinislën – là où les bateaux des elfes qui voguent sur les mers de nuages ont l'habitude de sci-fi-kosmicheskiy-korabl.jpgs'amarrer –, puis il est entré dans ce château, et est venu aider l'Homme-Corbeau à régler ce problème.

    Or, dès les coups de poing dévastateurs donnés, il s’est adressé à Sinislën: «Sinislën, Sinislën», dit-il, «fée du Canigou, notre alliée autrefois, que fais-tu aujourd'hui? Comment oses-tu emprisonner le Père Noël juste après qu'il a parcouru la Corse – et que, le long de ses chemins mystiques, il a vogué sur les nuages enroulés autour des Pyrénées? Ne sais-tu pas qu'il est sous ma protection spéciale? As-tu voulu entrer en conflit avec moi, était-ce cela, ton but? Je croyais que nous étions amis, et alliés – alors que fais-tu? Dis-moi!»

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode pour renvoyer au prochain, quant à la suite de ce mystérieux dialogue.

     

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, VII: saint Nicolas retrouvé

    c292b6741d3fb924bdedae59490556f7.jpgDans le dernier épisode de cette série vraiment très étrange, nous avons laissé le génie du Quercorb l'Homme-Corbeau alors qu'il poursuivait la dame Sinislën dans les couloirs de son château en volant et en rasant les murs.

    À la fin, autour de lui, le silence se fit, et il dut s'arrêter.

    Ne sachant où aller, il décida de descendre un escalier qu'il vit au-delà d'un seuil – et bien lui en prit, car il menait à la geôle où le Père Noël était gardé prisonnier. D'abord il trouva un couloir, et des torches l'éclairaient, mais le fond en était obscur, et inquiétant. Une présence sourde semblait le guetter, comme s'il y eût eu un garde qu’il ne voyait pas.

    Il avança avec précaution, et passa le long de portes munies de panneaux coulissants, et il crut entendre une voix qui gémissait. Il fit coulisser le panneau, et vit, assis sur un lit de fer, saint Nicolas qui pleurait - et, tout affaissé, murmurait: «Pauvres, pauvres enfants qui n'auront pas de cadeaux cette année en Occitanie. Que vont-ils devenir? Dieu ait pitié, et les prenne en sa sauvegarde.»

    Alors l'Homme-Corbeau dit: «Père Noël, Père Noël, je suis venu pour vous libérer. Écartez-vous, je vais faire exploser la porte.» Le bon ange des petits enfants fit: «Hein?» en levant la tête – et aussitôt l'Homme-Corbeau fit jaillir un blanc éclair de sa pierre d'opale frontale, et la porte fut fracassée.

    Il entra joyeusement, et s'apprêtait à se diriger vers saint Nicolas pour le réconforter, et l'emmener avec lui, quand soudain il sentit dans son dos lui une vive douleur, et entendit derrière lui un rugissement formidable. Il venait d'être assailli par une autre bête de garde de Sinislën, le sinistre homme-singe des Pyrénées – aux lFemcMwo.jpglongues griffes et au museau massif, comme en ont les gorilles. Mais il avait le poil blanc, et ses yeux jaunes avaient en eux une malignité tout humaine. Il se tenait d'ailleurs sur ses deux jambes de derrière, et c'est en faisant aller sa main griffue de gauche à droite qu'il avait lacéré le dos de l'Homme-Corbeau.

    Celui-ci se rendit compte de tout cela en se retournant malgré sa sanglante blessure, et il bondit et donna un coup de pied latéral à ce monstre, qui en plia sous le choc. Mais brièvement, car il était fort et musclé. Déjà il s'apprêtait à se jeter sur l'Homme-Corbeau et à le mettre en pièces.

    Un rayon sortit alors des mains levées de saint Nicolas, et le monstre en fut projeté en arrière, et son poil enflammé. Alors l'Homme-Corbeau fit partir un second coup de pied, cette fois fouetté, qui frappa le monstre en pleine face, ce qui projeta sa tête en arrière et manqua de le renverser. Un second coup de poing suivi d'un autre coup de pied latéral le terrassa, et le sang coula de ses blessures, notamment de sa gueule et de ses oreilles. Ses yeux fermés signèrent à l’œil de l’Homme-Corbeau sa victoire. Faiblement, on l'entendait gémir.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, VI: la réplique de l'Homme-Corbeau

    Avengers-Endgame-Adam-Warlock-Theory (2).jpgDans le dernier épisode de cette étrange mini-série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, libérateur du Père Noël, alors que Sinislën, la fée du Canigou, venait de l'enserrer dans des serpents étrangement attachés à son épaule.

    Mais l'Homme-Corbeau ne fut pas démuni pour autant. Depuis la pierre d'opale qui était à son front, alors que ses bras étaient plaqués contre son corps comme par des lassos serrés, il tira de petits jets de feu blanc et vif qui touchèrent les serpents qui l'entouraient et les transpercèrent. Pareils à des aiguilles, ils étaient aussi purs comme de la glace, et les serpents en furent affaiblis, notamment par la douleur.

    Alors ils relâchèrent leur étreinte, et de ses bras puissants l'Homme-Corbeau put se libérer, et de ses jambes souples il put se jeter vers Sinislën.

    Mais elle était plus forte qu'il n'y paraissait, car si son corps était mince et flexible, elle n'en reçut pas moins sa venue d'un coup de poing gauche au menton qui le mit aussitôt à terre. Ce n'est pas qu'il fût assommé, mais que la violence du coup l'avait déséquilibré, alors qu'il thu,dra.jpgallait mi-planant, mi-bondissant vers son ennemie. Il fut à terre, mais la surprise ne le pétrifia pas, il y roula et se releva, en caressant à peine son menton endolori. Puis il se mit en garde, et évita un second coup de poing en se baissant, et asséna à la belle un coup direct au ventre, afin de l'essouffler, puis un crochet au visage, afin de l'étourdir.

    Elle était plus résistante qu'il ne le croyait et, en réponse, elle lui donna un coup de pied à la poitrine qui le fit reculer et comme engloutir par sa propre cape, soudain projetée devant lui, alors que son corps était projeté en arrière sous la violence du coup. Et il tomba à nouveau, alors que Sinislën n'avait fait que se courber un peu, lorsqu'elle avait reçu le coup à l'estomac, sans se plaindre ni gémir, sans faire entendre aucune marque de faiblesse. L'Homme-Corbeau comprit qu'il avait à faire à un être surpuissant, et que son apparence de femme belle et mince ne devait en aucun cas à cet égard l'induire en erreur. Il utilisa une arme secrète: alors qu'il était toujours à terre, un rayon jaillit de son rubis suspendu à la gorge, qui toucha de plein fouet la belle Sinislën.

    Cette fois, elle accusa le coup, posant un genou à terre et poussant un cri. Et elle décida de s'enfuir, comprenant qu'elle ne serait pas la plus forte. L'Homme-Corbeau se releva et commença à la poursuivre. Mais dès qu'elle eut franchi la porte qui menait à l'intérieur du château, elle disparut dans son dédale – et lui la perdit, malgré sa rapidité, et qu'il eût déployé ses ailes, volant dans les couloirs en rasant les murs.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

     

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, V: l'intrusion de l'Homme-Corbeau

    dragon 01.jpgDans le dernier épisode de cette série de Noël, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait de se tourner de manière à empêcher un nouveau jet de feu de dragon de le toucher.

    Ayant ainsi évité le second trait, il crut pouvoir foncer vers la source de cette attaque, et s'il évita bien un troisième feu en tournant sur lui-même – s'il fut bien sur le point d'atteindre le dragon et de lui tordre le cou en le saisissant dans son vol –, il ne put éviter un coup tiré à bout portant – et, croyez-le si vous voulez, son corps fut aussitôt dissous en une nuée de corbeaux, comme si une enveloppe avait été rompue, laissant libres ces oiseaux enfermés.

    Car il faut savoir que l'Homme-Corbeau est comme l'âme collective des corbeaux du Quercorb, et que son corps humain en un sens est illusoire. (En un autre, cependant, ce sont les corbeaux du Quercorb qui sont illusoires, et qui ne font que manifester l'Homme-Corbeau, pour ainsi dire l'ange des corbeaux du Quercorb!)

    Et tous ces corbeaux se jetèrent comme un seul homme sur le dragon – le piquèrent de leurs becs, le griffèrent de leurs pattes, le giflèrent de leurs ailes –, jusqu'à ce que, ensanglanté, épuisé, épouvanté, il s'enfuît pour se terrer dans les profondeurs du château, à la grande surprise de Sinislën, qui pensait en avoir fini avec cet intrus, et pouvoir féliciter son dragon, et se réjouir avec lui de cette facile victoire.

    Puis (car elle regardait cette bataille depuis la promenade de guet), elle vit les corbeaux apparus soudainement se diriger vers un point unique, noir et sombre, brumeux ou fumeux, et y disparaître comme s'ils se fondaient dans la nuit étoilée. Mais l'instant d'après, lorsque cette brume se fut dissipée, elle vit l'Homme-Corbeau reconstitué, plus beau et noble que jamais, plus majestueux et fier. Il se tenait immobile devant elle, ses yeux noirs tournés vers les siens; mais ils restaient impénétrables.

    Elle lui dit alors: Étranger, espèce d'homme-corbeau, tu as plus d'un tour dans ton sac. Mais je n'ai pas qu'un dragon à ma disposition, j'ai aussi quelques tours pleins de ruse aussi! sinislen.jpgEt ce disant, elle leva son bras droit, et l'Homme-Corbeau put voir qu'à la place d'un bras, il y avait un groupe de serpents fixés à son épaule, sifflants et dansants – ainsi que d'odieux tentacules doués de gueules et d'yeux. Et d'un coup, à la vitesse de la lumière, ils bondirent vers lui et l'enserrèrent. Fixant sur lui sa propre enveloppe, ils ne pouvaient lui laisser le loisir de se changer en nuée de corbeaux, pensait avec raison Sinislën la belle!

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour la suite de ce mémorable combat.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, IV: l'attaque du château de Sinislën

    neuschwanstein-castle-bavaria-germany-wallpaper-preview.jpgDans le dernier épisode de cette étrange minisérie, l'Homme-Corbeau a été décrit, alors qu'il s'élançait vers la forteresse de Sinislën pour en libérer le Père Noël capturé.

    Or, les ailes déployées, sa cape grande ouverte, il passait devant les étoiles, en se dirigeant vers les hautes Pyrénées – et les hommes frissonnaient quand il les survolait. Apeurés ils levaient les yeux, mais déjà l'Homme-Corbeau était loin, si rapide était son vol! Ils ne savaient à quoi attribuer ce sentiment diffus, et se pensaient victimes d'une attaque occulte, d'un mauvais sort; mais il s'agissait seulement de l'Homme-Corbeau, accouru au secours du Père Noël capturé.

    Il parcourut les espaces, et s'éleva vers le Canigou aux reflets blancs – et vit, comme tout le monde pourrait le voir s'il était à sa place, le château blanc de Sinislën, aux fenêtres éclairées et à la tour que des diamants cerclent. Il plana en direction de sa porte, gardée par deux guerriers étincelants aux longues hallebardes, et s'apprêtait à se poser sur la plateforme qui s'étend dragon.jpgdevant eux, quand un rayon de feu sortit des hauteurs des remparts crénelés, lancé par un dragon à la gueule grande ouverte – jadis recueilli par Sinislën, et depuis ce jour à son exclusif service!

    Il lançait depuis sa gueule rougeoyante des jets de feu pareils à des flèches – voire pareils à des lances, car ils pouvaient être longs. L'Homme-Corbeau évita le premier, qui était mal ajusté, et passa entre sa cape et son corps: le dragon avait été trompé par sa masse noire et ses ailes rapides. Le second trait, mieux ajusté, n'atteignit pas davantage sa cible, car l'agilité et la vitesse de l'Homme-Corbeau lui permirent de l'éviter par un mouvement qui le plaça de profil: le tir passa juste sous ses yeux, rasant sa poitrine – et, vous me croirez si vous voulez, mais dans ce jet de feu pourtant si fin, notre héros vit de petits serpents s'agiter et ouvrir leurs gueules rougeoyantes et battre leurs yeux noirs. Ces jets de feu étaient vivants – et cela surprit fort l'Homme-Corbeau qui, encore muni de sa science d'homme mortel, ne connaissait pas tous les secrets des Génies.

    Cela ne l'inquiéta pas outre mesure pour autant, car si son entrée dans le monde enchanté ne lui avait pas permis de tout connaître de celui-ci, au moins avait-il appris à ne pas s'effrayer des merveilles qu'il y découvrait et à rester calme et posé, serein et libre quand il en découvrait de nouvelles.

    Mais il est temps de renvoyer à la fois prochaine, pour la suite de ce conte étrange.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou, III: le portrait de l'Homme-Corbeau

    crow.jpgDans le dernier épisode de cette minisérie, nous nous sommes arrêtés au moment où nous décrivions le bon génie d'Occitanie appelé à la rescousse pour sauver le Père Noël.

    Son masque est noir et lui recouvre entièrement le visage. À la place des yeux, deux joyaux noirs reflètent la clarté des étoiles même en plein jour, et on ne voit rien de leur prunelle. Tout autour de ces joyaux néanmoins est un cercle d'or, qui permet de distinguer les yeux de loin. Et à son front est une pierre d'opale ayant la forme d'un œil mais renversé, comme s'il voyait par elle des choses inconnues. Il scintille fréquemment d'une lumière bleue, comme si une flamme était en elle, qui à la moindre de ses colères pouvait sortir de ses limites. (C'est ce que nous vérifierons lorsque cet homme-corbeau sera en situation de combat.)

    Son corps est revêtu d'une combinaison apparentée aux cottes de mailles des vieux chevaliers, mais très fine et subtile, faite d'un métal inconnu – paraissant vivre de lui-même, et réputé issu d'une météorite. Elle épouse parfaitement les formes musclées et galbées de l'Homme-Corbeau, qui a le corps fin, mais puissant.

    Ses gants également noirs sont limités par un autre cercle d'or, ainsi que ses bottes à rabats. Un autre cercle encore est à sa gorge, suspendant un rubis rutilant. Une ceinture noire a une agrafe d'or, autour de sa taille, mais est difficile à distinguer du reste de son costume. On distingue mieux, en vérité, sa sorte de haubert, notamment quand il ouvre sa cape, plus noire que l'ombre la plus profonde; car des reflets lunaires s'y voient – de fines flammes courent le long des mailles de façon rythmée, comme si un être lunaire y respirait, lentement mais régulièrement.

    Car tel est l'Homme-Corbeau, qu'il s'est uni avec un être invisible au corps d'argent fin, qui lui a rendu son corps vivant, au lendemain de son accident mortel. Et parfois cet être se voit en lui, ou à côté de lui, crow-fr.jpgà la façon d'un double.

    Lui, Homme-Corbeau, a un port majestueux, et reste généralement silencieux; et quand son regard se fixe sur quelque chose ou quelqu'un, il semble se changer en statue, comme s'il scrutait les âmes par-delà le Temps. Au-dessus de sa tête casquée de noir est un panache noir, qui semble agiter l'ombre. Il est le protecteur du Quercorb, et bien souvent opère par-delà les limites de son territoire de prédilection, car l'humanité tout entière a besoin de lui!

    Pourtant, il impressionne assez ceux qui le voient pour que, quand il marche dans les bois ou vole dans les airs, volontiers ils le prennent pour un démon, ou un vampire. Sa nature véritable le ramène plutôt à l'ange, mais les hommes craintifs préfèrent parler d'ange déchu, ayant volontiers peur de ce qu'ils ne connaissent pas.

    Mais il est temps d'en finir avec cet épisode, et nous verrons dans le prochain comment l'Homme-Corbeau a attaqué la forteresse de Sinislën, la fée du Canigou.

  • Le Père Noël enlevé au Canigou

    santa.jpgHier matin, j'ai reçu une étrange nouvelle: un elfe est venu me l'annoncer, marchant sur les ondes de l'air depuis le Pôle Nord, où il habite avec le Père Noël: lui-même a pu s'échapper, mais alors qu'il accompagnait saint Nicolas dans sa mission à travers le monde – et que, dans un éclair de temps humain qui pour lui était immense, il l'aidait à distribuer des cadeaux aux enfants méritants –, l'ensemble du convoi sacré a été attaqué par une fée de la Terre – terrible dame du mont Canigou, en Catalogne.

    Soudain les rennes ont été saisis par un vivant lasso, qui les a enserrés aux membres. Et mon ami elfe, qu'on appelle Ödulas, a pu aussitôt voir qu'il s'agissait d'un long et grand serpent, et qu'il avait enroulé ses anneaux nombreux autour d'eux.

    Il a pu distinguer, l'instant d'après, un autre serpent s'élançant depuis le Canigou couvert de neige, et qu'il a ligoté le Père Noël lui-même.

    Puis un troisième serpent à la longueur incroyable a surgi, qui a saisi aux patins le traîneau enchanté, et a commencé à l'attirer vers le sol.

    Sans tarder, Ödulas et les trois autres elfes qui escortaient le Père Noël ont tâché de réagir, mais, de la forteresse de la fée, trois jets de feu ont bondi, qui les ont tués ou blessés, et à grand-peine lui seul a pu s'enfuir, et est passé me laisser un message pour que j'annonce au monde ce qui s'est produit il y a deux jours.

    Il m'a dit aussi que cette fée, appelée Sinislën, maniait étrangement ces serpents qui avaient des yeux de rubis et une bouche éclatante. medusa.jpgCar une seule main les tenait depuis le sommet du Canigou, mais ils étaient comme issus de l'épaule; et cela ferait d'elle une sorte de monstre antique, bien qu'elle soit très belle.

    Certes, ses yeux entièrement rouges n'ont guère qu'une étincelle, en chacun d'eux, en guise de prunelle, et cela la rend bien inquiétante; mais elle a de magnifiques cheveux, dont l'effilée longueur se mêle aux gerbes de neige et y place des reflets dorés, tandis que leurs bouts semblent toucher aux étoiles, comme s'ils se prolongeaient à l'infini.

    Pourquoi avait-elle commis cet étrange acte? Car dès qu'elle eut ainsi capturé le Père Noël et son attelage, elle les attira et les enferma dans sa forteresse massive, refermant la porte sur eux, les empêchant désormais d'accomplir leur mission sacrée.

    Ödulas a sa petite idée sur la question; elle lui a d'ailleurs été à demi confirmée par saint Nicolas même, depuis qu'il a été libéré après une grande bataille que je vais vous raconter. Des allusions de Sinislën, dans ses discours au Père Noël chargés de reproches, peuvent laisser penser la chose suivante: la fée du Canigou s'est sentie méprisée par les hommes, depuis que le culte du saint patron des enfants s'est répandu.

    Mais la suite de cette histoire étrange doit être laissée à une autre fois.

  • Égalités face à l’éducation

    ancien-lycee.jpgJe croyais que les lycées étant plus riches que les collèges, puisqu’ils dépendent de la Région alors que les seconds dépendent du Département, il serait plus facile d’organiser des sorties culturelles dans mon nouvel établissement, le lycée de Limoux, mais on me dit qu’on n’y a pas d’argent. À vrai dire, à Boëge, nous faisions payer les parents, mais on me dit qu’à Limoux c’est impossible parce que trop d’entre eux sont pauvres.

    J’avais déjà remarqué que les loyers chers de la Haute-Savoie ne poussaient pas le Gouvernement à adapter les salaires des professeurs, qui après tout sont mieux lotis dans le département de l’Aude; mais apparemment, les enfants de l’Aude ne bénéficient en rien de l’aide gouvernementale. En tout cas pas pour permettre de réaliser les pensées pédagogiques des enseignants, car les élèves ont tous reçu, comme cadeau, un ordinateur de la Région, mais les professeurs, rien. Pourtant on leur recommande de se servir d’un ordinateur pour leurs tâches; ils sont quasiment obligés d’en avoir un chez eux, à présent.

    Plus le Gouvernement est en situation de force parce qu’il apporte l’essentiel de l’argent, moins les enseignants ont de liberté, puisqu’ils ne peuvent pas compter sur les décisions des parents pour les soutenir. Ils sont dès lors obligés de se soumettre à l’État central plus profondément encore, et n’exécuter que les projets culturels proposés par lui.

    C’est bien une question d’argent, je pense, car au lycée de Morez, où j’étais il y a une vingtaine d’années, on en recevait des entreprises locales, puisqu’il y avait des filières de spécialité, et les projets y étaient également plus aisés 1200px-Logo_Occitanie_2017.svg.pngà réaliser. À moins que je me souvienne mal que la première année d’enseignement dans un établissement, on n’accorde jamais rien à un professeur...

    Je pensais que le régionalisme était plus intense en Occitanie qu’en Savoie, c’est la réputation qu’elle a. Et je me disais que c’était beau, parce qu’en même temps il y avait un lien avec la tradition française, puisque l’Occitanie est rattachée à la France depuis le Moyen Âge. Mais je ne suis plus très persuadé, car l’un de mes projets était relatif aux troubadours.

    On ne peut pas tout faire. Le programme officiel, ou les projets officiellement proposés, et les projets individuels pour ainsi dire alternatifs, s’appuyant sur la tradition locale, ou autre chose.

    Peut-être que de toute façon les élèves n’ont pas très envie de ces projets alternatifs, qui ne rapportent rien. De nos jours, vient-on encore au lycée pour une autre raison que l’espoir de gagner de l’argent? L’éducation y est devenue une simple formation. On est inséré dans un protocole au sein duquel on sortira muni de la silhouette d’un petit rouage de la grande machine économique. Même si on sait que des robots pourront un jour faire mieux, à cet égard, que les hommes, on gagne toujours du temps – sans espoir, mais l’avenir est un combat contre le déclin inéluctable, apparemment. C’est la philosophie dominante – Lovecraft l’avait, du reste.

    On subit la fatalité.

  • Le Mammouth bleu roi du monde

    mammouth.jpgMon ami Philippe Marlin m'a donné un roman qu'il a édité, et qui est en rapport avec le programme du Lycée dont je dois désormais m'occuper, puisqu'il est question d'une catabase sur le modèle du Voyage au centre de la Terre de Jules Verne – c'est-à-dire d'un voyage dans l'inframonde, sous la surface, comme en faisaient déjà les héros antiques lorsqu'ils se rendaient en Enfer. Mais le plus beau est que ce roman, intitulé Le Mammouth bleu, et écrit par Edmond Astruc sous le pseudonyme de Luc Alberny, se situe dans la région que j'habite à présent, tout du moins on parvient à l'empire souterrain par des grottes occitanes.

    Edmond Astruc était né en 1890 à Narbonne et vivait à Carcassonne – et l'éditeur intellectuel, Joseph Altairac, n'a pas laissé de lier son livre très imaginatif à la blanquette de Limoux et aux mystères de Bugarach, montagne aussi creusée de grottes dont certaines par leur nomenclature font justement allusion à Jules Verne. Mais Luc Alberny évoque davantage une région plus au nord, les Grands Causses, en tout cas c'est par là que son héros entre dans le monde souterrain.

    Et il y découvre des mammouths qui parlent, sont pleins de sagesse, et qui parlent qui plus est le basque primitif – ils sont même à l'origine de cette langue, qu'ils ont enseignée aux hommes. Ils vivaient autrefois à la surface, mais leur territoire s'est effondré, et ils ont vu davantage de bienfaits à vivre sous terre. Ce n'est pas qu'ils aient peur des hommes, autrefois leurs esclaves (car ils ont connu le Déluge, et ont découvert l'immortalité, comme les géants de la Bible, dont ils sont peut-être la forme ordinaire); mais qu'ils se sentent davantage à l'abri sous terre.

    Avant eux, il y avait une autre race, plus ancienne encore, les centaures. Ils sont beaux, purs, mais leurs maisons tombent en ruines, car ils ont refusé l'immortalité accordée aux mammouths par la création d'un élixir qui a pour vertus supplémentaires de supprimer les passions et de plonger dans une monotonie heureuse, aussi surprenant Centauro_velho_-_museus_capitolinos.jpgcela soit-il. Ils sont satisfaits d'être soumis aux principes mécaniques de la vie qui dure, alors que les centaures rêvent encore de grandeur, d'amour, de feu.

    Une histoire d'amour lie une femme au dernier centaure princier, au grand dam du personnage principal, amoureux d'elle. Il essaie de lui montrer qu'une union physique avec lui serait monstrueuse, mais c'est plus fort qu'elle, il est trop beau.

    Il a de fait quelque chose d'elfique, selon ce que réussissait à transmettre Tolkien, c'est à dire un lien avec le divin, ici suggéré sans être dit. Car le divin tel que le conçoivent les chrétiens est également présent par allusion, avec le sommet enneigé du Canigou qui semble refléter l'appel des dieux. Mais le héros ne parvient pas à y répondre, il reste obsédé par celle qu'il aime, comme celle-ci l'est par le centaure. Comme j'avais l'habitude que ce soit les montagnes des Alpes qui eussent ce lien avec le Ciel, j'ai été ravi de ce changement. Je sais d'ailleurs que le Canigou a aussi une tradition de ce genre, qu'il est sacré. Le poète catalan Jacint Verdaguer y a situé des fées.

    Bref, l'Occitanie, après Joseph Delteil, est remplie d'imaginations fabuleuses qui fonctionnent, ses auteurs sont souvent plus efficaces que ceux de Paris trop mêlés de scientisme, et je suis heureux de les découvrir, moi aussi avec eux je découvre un monde souterrain et lunaire fabuleux, qui par le biais des ténèbres s'ouvre au divin. D'ailleurs l'empire euscarien de Luc Alberny est adouci par une douce et permanente lumière bleue, et adoucir le noir par le bleu est bien tracer une route vers le monde des anges, qu'on le sache ou non.

  • John Slavin de retour en Occitanie

    john 1.jpgL'année dernière, j'ai découvert, grâce à mon amie Rachel Salter, le formidable peintre John Slavin, qui met son art viscéral au service du monde spirituel, qui cherche à le représenter par des formes tirées de son être intime. Il avait illustré des contes de son compatriote l'Écossais Duncan Williamson, et j'avais été frappé par sa faculté à aller au-delà des concepts exprimés par lui - et à trouver ses propres révélations intimes, notamment à la faveur de créations nouvelles, d'objets mystérieux nés des profondeurs de son âme, et répondant à une voix qui chuchotait en lui, et lui ouvrait les portes du mystère. Il est revenu en Occitanie, et j'ai été frappé par la même chose.

    Il n'a pas cherché cette fois à représenter surtout les contes de Duncan Williamson, mais s'est attaqué à la mythologie classique, voire au merveilleux chrétien, donnant à voir Jésus dans les bras de Marie entouré d'un faune bienveillant et d'un ange souriant, ou l'archange Michael - superbe dans son armure, les pieds sur les trottoirs d'Edimbourg, géant, surmonté d'un ange ailé, et avec en arrière-fond les rues de la cité écossaise et ses visions insolites. J'ai adoré cela, la faculté de placer des êtres sublimes dans la ville moderne, grâce à un style non classique, presque populaire, et en même temps puisé au subconscient, refusant la ligne trop nette et se référant à El Greco, par exemple, ou Goya. Singulière rencontre, encore (l'an passé, c'était celle des lectures communes de Lord Dunsany et d'E. R. Eddison), car ce printemps, je ne suis pas allé en Irlande visiter le château de Lord Dunsany, mais à Madrid visiter le Prado et l'Escorial et admirer l'infinie beauté des étranges œuvres de Goya et El Greco, justement. C'est d'eux que j'ai surtout parlé, dans l'article qui en rend compte!

    En rénovant ainsi la tradition antique, John Slavin ravive les sentiments qu'elle a pu susciter, changeant peut-être leur sens, le rendant en tout cas imprécis, indistinct - entretenant le flou john 2.jpgparce que l'idée n'est plus ce qui s'impose, mais ce qui se vit, s'éprouve dans la réalité même de ce qui est exprimé - le phénomène occulte qui a été représenté dans les mythes anciens, et reste valable pour l'âme humaine. Ainsi, j'ai été particulièrement impressionné par le tableau de Promethée, Titan rougeoyant dans la pénombre et tenant une flamme d'une fabuleuse vivacité. Jupiter pleurant dans les rues d'Edimbourg avec son dernier petit éclair est sublime également, et rappelle Malpertuis, le roman fantastique de Jean Ray, qui évoquait un Olympe déchu, auquel plus personne ne sacrifiait plus. La curieuse trinité de Dionysos, Bacchus et Pan crée des figures de faunes que John Slavin semble avoir personnellement vues, tant elles sont vibrantes de vie propre. La scène d'Ulysse visitant Circé est étrange aussi, surtout parce que, en arrière-plan, une figure d'homme-oiseau semble être une clef de l'énigme, sans qu'on puisse la comprendre. Elle est née spontanément, comme une perspective s'ouvrant sur l'infini - le visage d'un ange, d'un messager!

    J'aime aussi Léda et ses quatre œufs éclos sur des êtres humains - et ses yeux immenses, qui percent le voile des mystères. John Slavin a un chic incroyable pour peindre le regard qui a vu. Krishna conseillant à Patrocle de se sacrifier en attaquant Hector est grandiose pareillement, et subtil par ses allusions. John Slavin emmène dans un monde obscur dont surgissent des éclairs de signification occulte qui ne laissent pas de donner le vertige...

    Ses dessins sont d'une grande beauté également, et un jour prochain, peut-être, ils illustreront des contes. Je le souhaite. En eux aussi il y a des seuils qui emmènent vers le lieu où l'homme se grandit par l'animalité sacrée qui est en lui, par l'énergie obscure qui le guide dans sa nuit sombre...

  • Spider-Man et les machines hallucinatoires

    02.jpgJe suis allé voir (pour ainsi dire en famille), à Limoux, le dernier film Spider-Man, Far From Home (il était en Europe), et je dirai d'abord que j'ai respiré, enfin: pour m'y rendre, il n'y avait personne sur la route, et le trajet fut rapide, quoique j'habite à la campagne – et qui plus est ce n'était pas cher. Car il s'agit d'un cinéma subventionné par le Conseil départemental, qui maintient des salles dans les petites villes de l'Aude.

    Cela me rappelle le cinéma dit La Trace, à Villard, près de Boëge, même si Limoux compte davantage d'habitants. Ma fille, récemment en visite, a dit que la région lui rappelait Kampot, au Cambodge, telle que nous l'avons vue il y a plusieurs années. Elle habite en Haute-Savoie ou à Lyon, et le contraste l'a frappée. Mais je suis content, j'avais besoin de changer de vie.

    Ce qui m'a frappé, moi, dans la dernière production des studios Marvel, c'est que l'histoire commençait par de la mythologie et de l'ésotérisme, comme on en trouve effectivement dans les vieux comic books: un super-héros très joli, à l'armure verte et luisante et au casque tout rond, arrivait d'une dimension parallèle pour combattre des monstres élémentaires s'apprêtant à envahir la Terre après avoir détruit son monde futuriste, et pour ainsi dire elfique. Il leur envoyait de belles rafales de feu vert, et volait autour d'eux, c'était magnifique. Le seul défaut était que les monstres élémentaires n'étaient pas crédibles, ils étaient stéréotypés.

    Et le fait est qu'ils étaient faux. Car c'était une escroquerie, en réalité le super-héros de la dimension parallèle n'était qu'un savant fou qui avait mis au point des machines aptes à créer des hallucinations collectives par projections holographiques, et la mythologie se réduisait à des objets conjecturaux, même s'ils restaient bien fabuleux. Je veux dire: il n'y avait pas de fantasy au sens propre, de mystères de la nature; le merveilleux 01.jpgétait concentré dans l'artefact, donnant du grain à moudre à ceux qui croient que les machines sont miraculeuses et peuvent tout faire, à ceux qui veulent rattacher le mysticisme à leur matérialisme foncier.

    Cela n'empêchait pas les moments d'hallucination du héros Spider-Man d'être amusants et psychédéliques, il était perdu dans des réalités virtuelles assez incroyables. Et bien sûr, ses combats contre des machines volantes, des drones venus de l'espace, étaient agréables à suivre aussi. Je ne suis pas contre le merveilleux appliqué aux outils, je le trouve chatoyant. Mais il est trompeur, surtout quand on l'oppose, fallacieusement, au merveilleux naturel pour dire qu'il est plus vrai – et d'ailleurs il est moins glorieux, car aucune machine humaine n'a encore fait tourner une planète sur elle-même. Il y a en lui moins d'âme, car les machines vivantes de la nature sont maniées par des anges, et non par de simples mortels. Mais il y en a qui aiment le merveilleux, et manquent de l'humilité nécessaire à la considération des anges. Cela arrive souvent, en Amérique.

  • Un soir dans le Quercorb

    moon-setting-over-forest-debbie-homewood.jpgJe promène les chiens de mon amie Rachel dans les prés d'un village du Quercorb, en Occitanie, et il y a peu de lampadaires: j'en ai déjà parlé. Mais il s'ensuit que la lumière est très pure et, l'autre soir, j'étais admiratif du ciel: à ma gauche, vers le nord, la lune gibbeuse brillait au-dessus des arbres noirs et dans un ciel bleuté et métallique. Elle était grosse, et me regardait de son œil attentif, plein d'attentes pour l'avenir. À ma droite, la crête noire des arbres était brandie devant un ciel doré, pur et transparent, s'étendant à l'infini, et semblant contenir des elfes, des fées.

    Rudolf Steiner explique que les êtres lucifériens se distinguent en particulier le soir, dans le rougeoiement du ciel et de l'air, sur les nuages rutilants. Ils offrent à l'œil une beauté infinie, mais l'homme est bloqué sur terre, entre les crêtes des arbres et les collines. Son corps appartient au monde noir, à Ahriman.

    Car pour Steiner deux êtres dangereux pour l'être humain existent, dans le monde spirituel. L'un est celui que les chrétiens connaissent bien, et qui inspire les passions viles, Satan. L'autre appartient à l'air et suscite d'autres genres de tentations, propres au mysticisme, et donnant envie de mépriser la Terre, de s'enorgueillir de voir plus haut et plus loin qu'elle – par exemple par la vision de l'ouest du soir. Là est Lucifer.

    Je me souviens que, vivant à Montpellier, j'y admirais tout particulièrement les couchers de soleil, que peut-être la Savoie, du fond de ses vallées, ne propose pas à l'âme sensitive avec la même splendeur. J'imaginais, dans les americ4.jpgflamboiements, des combats célestes entre le dieu du jour et la déesse de la nuit, des jalousies profondes, des disputes de ce couple cosmique. J'en faisais des poèmes, et certains ont été publiés dans mon recueil de La Nef de la première étoile. À cette époque, eût dit Steiner, j'étais luciférien, je me perdais dans la contemplation des cieux, et refusais plus ou moins de m'atteler à des choses terrestres. On se demandait, autour de moi, si je n'allais pas devenir moine, et je me le demandais aussi. J'étais dans une ville active et populeuse, mais j'y étais comme un ermite. Et je rêvais d'habiter à la campagne, pour composer plus librement mes vers.

    Je me rends compte que, dans le village où je me suis installé, je suis plus ou moins dans cette situation que j'espérais. Je suis dans une nature qui rend visible l'opposition grandiose entre le Ciel et la Terre, quand, le soir, les arbres noirs se dessinent sur le ciel bleu qu'éclaire la Lune, ou le ciel d'or que le Soleil crée. Il ne reste, pour équilibrer cela, que l'être humain, dont l'œil brille quand il fait face aux astres, et dont les jambes sont sombres comme les troncs, quand il marche la nuit. Mais l'opposition n'est plus tout à fait celle que je concevais quand j'habitais Montpellier et que j'avais beaucoup lu Tolkien, mais pas Steiner.

    Ce qui permet aux gnomes de la Terre et aux fées de l'air de s'unir et de servir l'être humain, c'est la figure de l'Homme transfiguré – c'est-à-dire le Christ cosmique, ou éthérique, que l'ésotérisme décrit. C'est aussi pour agir au service de l'être humain, à vrai dire, que je me suis installé en Occitanie, pas pour contempler sans but les beautés du ciel – pas seulement pour cela, du moins!

  • Monstres pétrifiés à Cabrespine

    20190709_170238.jpgJ’ai évoqué les formes étranges du Gouffre de Cabrespine dans la région de Carcassonne, ressemblant à des méduses ou des pieuvres de pierre – mais géantes. Le fait est qu’il existe toute une tradition de monstres pétrifiés, dans les légendes et la mythologie. En Tarentaise, un rocher était appelé le Sarrasin, comme un homme changé en pierre. Dans la haute vallée de l’Arve, un autre était réputé un château pétrifié par un ange parce que son propriétaire se comportait mal. Et dans l’ésotérisme juif, Salomon était censé avoir enfermé des monstres dans des pierres, des démons dans des rochers. Ensuite ils prennent leurs formes!

    Cette tradition se retrouvait au fond chez Lovecraft, mais inversée, car l’écrivain américain montrait comment la magie noire alliée avec la technologie sauvage réveillait, libérait ces entités des éléments où elles étaient enfermées. Le Nécronomicon qu’il avait inventé n’avait pas d’autre objet, et Cthulhu attendait en rêvant dans sa cité de R’lyeh, où il était tenu enfermé, où il était toujours endormi, au fond de la mer, et passait d’une certaine façon pour mort; or, il était aussi la personnification des forces primitives de la mer, enfermées dans le minéral, bloquées par la protection que constitue l’élément terrestre.

    L’ésotériste Louis-Claude de Saint-Martin a eu une réflexion rappelant cela: le monde physique a été construit pour protéger l’homme de l’emprise des mauvais esprits, des démons. En un sens, la Terre leur sert de prison, salutaire pour l’homme. Car sans elle, il serait l’esclave de ces entités plus puissantes, plus hautes. C’est aussi un thème lovecraftien, car Lovecraft lisait de l’ésotérisme, quoiqu’il n’en aimât pas le ton mystique, religieux.

    Il racontait que les scientifiques, en prétendant trouver les secrets de la matière, étaient contraints de la détruire, de la diviser, et que, ce faisant, ils libéraient les puissances qui y étaient encloses, si dangereuses pour l’être humain. Son âme n’étant pas prête à vivre avec elles, il a besoin de se protéger par le monde physique et la rationalité, ce qu’il contrôle par son esprit. La curiosité stérile de la science l’expose à un péril mortel. Cela 20190709_170315.jpgrappelle encore la libération des forces de l’atome, dans l’industrie et l’armement nucléaires, plaisamment représentées par des monstres dans la culture populaire japonaise, ou même dans un récit que j’ai constitué ici-même avec l’infographiste Régis Brindeau, qui a fait les images. J’opposais un monstre né de la catastrophe de Fukushima à Captain Corsica.

    Lovecraft ne voyait pas d’issue: il ne distinguait pas quelles forces l’homme pourrait développer pour contrer cette invasion horrible. Steiner disait qu’il devrait, pour compenser ce surgissement, développer significativement ses forces morales – ne serait-ce que pour maîtriser l’énergie nucléaire dont il avait prévu l’apparition prochaine –, et que, pour cela, il devait appréhender le monde spirituel, mettre sa pensée claire au sein du divin, et ne plus l'en dégager comme il le faisait depuis plusieurs siècles – ne plus reculer face à lui de crainte d’être emporté. Il rejetait l’idée que pénétrer le monde des esprits de sa pleine conscience fût sacrilège ou diabolique – comme même Lovecraft l’admettait implicitement.

    Dans le Gouffre de Cabrespine, les explorateurs peut-être libèrent les monstres enclos. Ils nous montrent des choses frappantes par leur proximité avec le monde spirituel. Pour éviter la confusion intérieure, sans doute il est nécessaire d’explorer intérieurement ce monde des formes pures, des idées vivantes, qui donne naissance aux corps sensibles. Sinon, comme Lovecraft, on n’aura que la sensation d’un immonde chaos – ou, comme Sartre, d’un univers totalement absurde. Du coup, tout deviendra permis, sous prétexte de liberté, puisque tout est dénué de sens. On pourra libérer les forces des profondeurs pour son propre intérêt, de façon égoïste, sans en rendre compte à qui que ce soit.