Peinture

  • John Slavin de retour en Occitanie

    john 1.jpgL'année dernière, j'ai découvert, grâce à mon amie Rachel Salter, le formidable peintre John Slavin, qui met son art viscéral au service du monde spirituel, qui cherche à le représenter par des formes tirées de son être intime. Il avait illustré des contes de son compatriote l'Écossais Duncan Williamson, et j'avais été frappé par sa faculté à aller au-delà des concepts exprimés par lui - et à trouver ses propres révélations intimes, notamment à la faveur de créations nouvelles, d'objets mystérieux nés des profondeurs de son âme, et répondant à une voix qui chuchotait en lui, et lui ouvrait les portes du mystère. Il est revenu en Occitanie, et j'ai été frappé par la même chose.

    Il n'a pas cherché cette fois à représenter surtout les contes de Duncan Williamson, mais s'est attaqué à la mythologie classique, voire au merveilleux chrétien, donnant à voir Jésus dans les bras de Marie entouré d'un faune bienveillant et d'un ange souriant, ou l'archange Michael - superbe dans son armure, les pieds sur les trottoirs d'Edimbourg, géant, surmonté d'un ange ailé, et avec en arrière-fond les rues de la cité écossaise et ses visions insolites. J'ai adoré cela, la faculté de placer des êtres sublimes dans la ville moderne, grâce à un style non classique, presque populaire, et en même temps puisé au subconscient, refusant la ligne trop nette et se référant à El Greco, par exemple, ou Goya. Singulière rencontre, encore (l'an passé, c'était celle des lectures communes de Lord Dunsany et d'E. R. Eddison), car ce printemps, je ne suis pas allé en Irlande visiter le château de Lord Dunsany, mais à Madrid visiter le Prado et l'Escorial et admirer l'infinie beauté des étranges œuvres de Goya et El Greco, justement. C'est d'eux que j'ai surtout parlé, dans l'article qui en rend compte!

    En rénovant ainsi la tradition antique, John Slavin ravive les sentiments qu'elle a pu susciter, changeant peut-être leur sens, le rendant en tout cas imprécis, indistinct - entretenant le flou john 2.jpgparce que l'idée n'est plus ce qui s'impose, mais ce qui se vit, s'éprouve dans la réalité même de ce qui est exprimé - le phénomène occulte qui a été représenté dans les mythes anciens, et reste valable pour l'âme humaine. Ainsi, j'ai été particulièrement impressionné par le tableau de Promethée, Titan rougeoyant dans la pénombre et tenant une flamme d'une fabuleuse vivacité. Jupiter pleurant dans les rues d'Edimbourg avec son dernier petit éclair est sublime également, et rappelle Malpertuis, le roman fantastique de Jean Ray, qui évoquait un Olympe déchu, auquel plus personne ne sacrifiait plus. La curieuse trinité de Dionysos, Bacchus et Pan crée des figures de faunes que John Slavin semble avoir personnellement vues, tant elles sont vibrantes de vie propre. La scène d'Ulysse visitant Circé est étrange aussi, surtout parce que, en arrière-plan, une figure d'homme-oiseau semble être une clef de l'énigme, sans qu'on puisse la comprendre. Elle est née spontanément, comme une perspective s'ouvrant sur l'infini - le visage d'un ange, d'un messager!

    J'aime aussi Léda et ses quatre œufs éclos sur des êtres humains - et ses yeux immenses, qui percent le voile des mystères. John Slavin a un chic incroyable pour peindre le regard qui a vu. Krishna conseillant à Patrocle de se sacrifier en attaquant Hector est grandiose pareillement, et subtil par ses allusions. John Slavin emmène dans un monde obscur dont surgissent des éclairs de signification occulte qui ne laissent pas de donner le vertige...

    Ses dessins sont d'une grande beauté également, et un jour prochain, peut-être, ils illustreront des contes. Je le souhaite. En eux aussi il y a des seuils qui emmènent vers le lieu où l'homme se grandit par l'animalité sacrée qui est en lui, par l'énergie obscure qui le guide dans sa nuit sombre...

  • Raphaël au Prado

    raffaello-agnolo-doni.jpgRudolf Steiner dit que le sommet de la peinture occidentale, d'une certaine façon, a été atteint par Raphaël, et je ne connaissais ses tableaux que par des reproductions. À Madrid, au Prado, j'ai pu découvrir directement plusieurs de ses œuvres, et ai pu mesurer la portée de ce qu'avait dit Steiner. Je ne sais pas s'il a absolument raison – même si j'ai assez d'admiration pour lui faire globalement confiance –, mais j'ai cru comprendre, en contemplant ces tableaux du maître, ce qu'il avait voulu dire.

    Car ce qui frappe, chez ce peintre, c'est la façon dont les formes claires semblent en tout lieu imprégnées d'âme, de vie spirituelle, d'intensité intérieure. Les couleurs ne semblent pas être sorties du monde extérieur, mais d'un monde de rêves enfouis, comme si les formes classiques étaient réinterprétées selon l'âme de l'artiste. Mais j'ai déjà dit cela pour El Greco, aux lignes plus tourmentées. Ce qui est remarquable, chez Raphaël, c'est que les lignes ne sont pas tourmentées, et pourtant leur pureté, leur irréalité, la lumière créée par les couleurs semblent bien être sorties des songes.

    Des songes toutefois pleinement éveillés, dans le cœur de ce peintre qui en lui avait une vision harmonieuse des sujets qu'il traitait, même quand ils étaient religieux et émanaient de visions prophétiques. En lui, oui, luisait une harmonie qui imprégnait de rêve même les formes les plus nettes – et je pensais à J. R. R. Tolkien, qui assurait que plus le merveilleux était clair, plus il était beau.

    Il faut reconnaître que ce n'est pas un trait très espagnol; bien plutôt italien. Ce n'est pas français non plus, car en France, les artistes qui ont cherché la ligne claire ont tendu à mettre le monde de l'âme à distance, comme si une sourde inquiétude interdisait les Gaulois de croire possible de concilier la ligne claire et les mystères de l'âme – comme s'ils avaient peur d'y jeter leurs yeux et d'y déceler le vrai réel. L'art italien de la Renaissance, comme on dit, est différent, et cela correspond à ce qui existait aussi en littérature, avec Dante ou les Fioretti de saint François d'Assise.

    Selon Steiner, cet art italien ressuscitait l'ancien art grec dans un contexte chrétien, et il liait aussi saint Thomas d'Aquin aux anciens Grecs – à Aristote, de fait. Or, ce théologien était lui aussi un sommet, il conciliait la claire raison et la pénétration des mystères, et il était sans doute la cause de l'affirmation de Tolkien selon laquelle s'il tommasouffizi-850x640.jpgétait catholique, c'était à la façon du treizième siècle. C'en est au point où Déodat Roché a assuré qu'entre saint Thomas d'Aquin et les Cathares, nombre de points communs existaient.

    C'est Goethe, à vrai dire, qui, avant Tolkien, qui a découvert tard l'Italie et son art – c'est Goethe qui, découvrant l'Italie et ses arts, en son temps, a saisi de l'intérieur la pureté grecque, l'harmonie obtenue non en expulsant les mystères, comme l'a fait le classicisme français, mais en osant les pénétrer de sagesse, de raison. Je voudrais dire que, d'une façon affaiblie, François de Sales, nourri de culture italienne, était dans cette ligne – il parlait avec clarté des anges, et recommandait avec calme qu'on les vénère et les visualise, à la façon tibétaine. Mais c'est une autre question, et on pourra me reprocher de n'avoir pas parlé en détails des tableaux splendides de Raphaël. Je dirai seulement que j'ai surtout été frappé par une œuvre représentant, je pense, une rencontre entre Jésus-Christ et saint Jean-Baptiste, dans leur enfance, en présence de sainte Marie. Ils étaient lumineux, c'était incroyable.

  • Peintres à Madrid

    Martirio_de_San_Mauricio_El_Greco.jpgJ'ai visité le musée du Prado, à Madrid, à l'occasion d'une visite familiale, et j'ai été frappé par un trait singulier: la capacité des peintres ayant séjourné en Espagne de s'emparer d'un sujet classique, issu de la tradition catholique ou gréco-latine, et de le transformer en le faisant passer par des strates profondes de l'inconscient, de l'âme. Il en ressort des figures étranges, qui ont un lien avec le baroque, mais un baroque obscur, pas de fantaisie légère – ou avec le Romantisme.

    Le peintre le plus connu à cet égard, c'est El Greco, qui a créé des formes incroyables, défiant la régularité extérieure de mise alors, et dont les tableaux représentent des scènes pleines d'anges aux flux flamboyants, et aux membres courbés sans logique apparente. Comme me le disait mon amie Rachel, cela lui a permis d'accéder à des vérités autres que celles du catholicisme habituel, de représenter autre chose que des martyres, comme par exemple dans son fameux tableau de saint Maurice, suspendu à l'Escorial, et qui place en premier plan les discussions entre Maurice et ses compagnons ou détracteurs, et son martyre au second plan. Cela n'a pas plu au roi et aux évêques, mais c'est d'une grande noblesse, comme si saint Maurice était avant tout un héros qui revivait un choix glorieux, et non un homme ordinaire puni par Rome d'avoir effectué un choix libre. Du coup, les évêques ont trouvé que c'était protestant. Mais cela n'empêchait pas El Greco d'abonder dans le merveilleux le plus inspiré et le plus chargé.

    Un autre peintre frappant est évidemment Goya. Je ne le croyais pas à ce point, car je connaissais ses toiles grâce à des photographies, ainsi que sa réputation, mais je me disais qu'on avait exagéré. Or, il a créé, dans sa série noire, des formes dignes d'Edgar Poe, et a fait, de scènes réalistes ou fantastiques, voire mythologiques traditionnelles, de véritables cauchemars. Le tableau le plus inouï, selon moi, est celui dit du Sabbat, dans lequel LeGrandBouc-Sabbat_K585.jpgun homme-bouc préside une assemblée d'hommes hideux, aux visages obscurs mais aux yeux blancs, pareils aux Orcs de Tolkien, métamorphosés en gnomes infernaux. Vision immersive, et fascinante. L'homme-bouc ne manque pourtant pas de dignité, il est pareil à un dieu. Mais les sujets bibliques tels que Judith et Holopherne ont aussi leur force inquiétante, et bien sûr Saturne mangeant ses enfants, au réalisme stupéfiant. Cela ne ressemble plus du tout aux figures telles qu'on avait coutume de les voir, comme si Goya les avait vues au fond de son âme, reflétées depuis le monde spirituel même.

    Goya inaugurait le Romantisme, par cette série, et ses tableaux historiques ont aussi une force singulière, bien connue de tous.

    D'autres œuvres frappantes sont suspendues aux murs du Prado, mais leurs peintres n'ayant pas de rapport particulier avec l'Espagne, j'en parlerai une autre fois.

  • In-Gang et Sang-Tai Kim

    In-Gang (2).jpgLe recueil de poésie de Sang-Tai Kim, Un Matin calme dans le Beaufortain, a été illustré par une artiste calligraphe coréenne qui a pour pseudonyme In-Gang, et sait merveilleusement suggérer l'autre monde sans le peindre directement: elle est dans une évanescence qui plonge ses fumées dans le spirituel cosmique, sans y porter le regard.

    Le magnifique poème Lilian, So-Ha, qui évoque la Voie lactée se prolongeant par une rivière portant quatre pétales de primevères, a en regard une œuvre fascinante, créant un cercle incomplet d'étoiles semblant des lucioles dans un azur tournoyant, et des taches brunes figurant la terre, tandis que la rivière est du même azur que le ciel, et qu'une fleur aux pétales jaunes y coule. Les mondes n'ont pas de limite claire, et l'imprécision voulue du trait place le haut en bas, le bas en haut, annule les oppositions vaines.

    Or, dans un livre d'artiste d'In-Gang, Sang-Tai Kim a publié d'autres poèmes. Il se nomme Poésie d'une encre noire, et fut réalisé dans la foulée d'une exposition à Yenne, en Savoie, en juillet de cette année. Ce n'est pas le paysage savoyard qui est peint, cette fois, mais quelque chose soit de plus coréen, soit de plus universel. Sang-Tai Kim en a rédigé la très intéressante préface, qui rappelle que, en Asie, il n'y a pas de différence entre les lettres et la peinture dès l'origine de la création artistique. Une pensée s'image, ne tombe jamais dans l'abstraction vide, et, à l'inverse, l'image se charge d'idées diffuses, l'emmenant au-delà de l'apparence physique. L'abstraction d'In-Gang a pour but non l'innovation formelle, mais l'expression de l'inexprimable et l'incarnation de ses méditations. Ses œuvres visent l'état de Tao, nous dit Sang-Tai Kim, et les lignes, simplifiées, sont tracées dans le rythme du souffle, en laissant des espaces pour que nous puissions nous envoler librement et avec légèreté. Il s'agit d'entrer dans l'Esprit qui imprègne toute chose, mais en laissant derrière soi les pensées claires, ordinaires, de la vie. On ne pensera plus que par images diffuses, dans ce monde!

    On trouve, dans le recueil, de magnifiques représentations de méditants entourés de jaune, tandis que, au-delà de cette vapeur solaire, les gris et les noirs s'étendent, figurant le monde que n'a pas touché la pensée du sage. L'essence divine de la méditation est ainsi affirmé.

    Si touchante également est la série appelée Utopie, montrant des couples, lointaines silhouettes noires perchées sur une branche et perdues dans une bande blanche entourée d'épaisseurs nuageuses rouges! L'image des amoureux seuls au monde, et qui cheminent dans un infini évanescent, est poignante, comme si l'amour était la seule chose saisissable au sein de l'univers – mise part, bien sûr la méditation! Et cela estingang620.jpg peint avec pudeur et délicatesse, renvoyant davantage à la complicité des anciens époux qu'à la passion des jeunes amants.

    Une peinture particulièrement frappante, parce que le poème de Sang-Tai Kim qui l'accompagne l'est aussi, se trouve à la fin du livre. On y voit un coq, bien dessiné, regardant en haut, avec devant lui, à terre, une brume dorée piquetée de points orange, et des notes de musique. À gauche, en regard, est un texte appelé Aube, et disant:

    Après avoir picoré toutes les étoiles,
    Le coq annonce le matin.

    De nouveau, la Terre et le Ciel se mêlent, échangent, commercent, se confondent. Peut-être est-ce vrai, que le coq tire sa force matinale des rayons des étoiles! Il est plus subtil qu'il n'y paraît. Il ne se contente pas de réagir mécaniquement, immédiatement à ce qui arrive, l'aube: c'est de ses profondeurs remplies d'astres que soudain son chant sort, et sa concomitance avec l'aube est fortuite - voire peut se comprendre comme si le coq lui-même créait l'aube: après que les étoiles ont été emmagasinées, le soleil surgit! L'ordre secret du monde peut-il se comprendre?

    De grands artistes, qu'In-Gang et Sang-Tai Kim!

  • Le peintre John Slavin

    JOHN SLAVIN web.jpgPendant un séjour en pays cathare, j'ai fait la connaissance d'un étrange peintre écossais, installé là l'été, et qui retourne dans son pays l'hiver. Il se nomme John Slavin et j'ai dû être guidé vers lui par la Providence, car j'ai pu, chez lui, découvrir une nouvelle série de tableaux qu'il avait produite et qui, pour la première fois de sa carrière, contenait des figures humaines. Cependant, inspirées par des contes de son compatriote Duncan Williamson, elles représentaient des esprits - des dieux -, étaient surtout des symboles. La vivacité des formes et des couleurs donnait aux œuvres une originalité profonde, et le peintre avait habité ce qu'il avait peint, il l'avait traversé de part en part de son cœur ardent.

    Il faut savoir que, pour figurer les paysages dénués d'êtres animés qui ont longtemps été ses sujets, John Slavin s'efforce d'y vivre pleinement - dormant dehors, errant dans les montagnes, disparaissant de la surface de la Terre, afin de s'immerger dans les formes, s'enfoncer dans l'éthérique, pénétrer le monde élémentaire de son âme. Alors seulement peut-il exprimer l'intériorité d'un pays.

    Mais si le résultat est splendide, je suis de ceux qui croient qu'on peut représenter les génies des lieux comme des êtres humains. On peut peindre les fées, en quelque sorte. Je crois au merveilleux, même en peinture. Or, j'arrive dans la bourgade où John Slavin vit l'été, au pied des Pyrénées, et voici qu'il vient d'achever une série qui place, dans le paysage, des esprits, des dieux-fleuves, des licornes, des sylphes - et un phare énigmatique.

    J'ai bondi quand, dans un tableau, complètement à gauche, j'ai vu une tour éclairée de l'intérieur, se dressant au-dessus de la mer, et dans laquelle semblait entrer une silhouette noire. L'image frappait. John Slavin me dit qu'elle n'était pas dans le conte qu'il voulait illustrer: elle est née slavin.jpgde ses profondeurs, alors qu'il peignait selon l'idée prévue. Soudain, dans un coin du tableau, est apparu cet objet.

    Le génie a de ces détours. On s'exerce sur des mythes préexistants, on les médite, et soudain on en crée soi-même, qui stupéfient. Cette tour semblait résumer une destinée, ouvrir à un monde étincelant, et faisait penser au meilleur Lovecraft, elle était effrayante et épouvantable, merveilleuse et miraculeuse, elle était la porte ultime.

    D'autres endroits singuliers de la peinture de John Slavin montraient que soudain il avait vu. Il créait des spirales de figures, et des couleurs créaient une faille dans l'espace. Des entrevisions du monde spirituel se trouvaient là.

    Mon enthousiasme a débordé quand j'ai vu, dans un de ses tableaux, le dieu Odin parcourir étrangement une banlieue industrielle; j'ai songé à David Lynch.

    Et puis l'artiste avait des lectures rares que je partageais, il lisait Lord Dunsany et E. R. Eddison. Notamment, du premier, un livre que j'avais acheté récemment. Or, nous en étions, à peu près, à la même page. Curieux.

    Je suis heureux, donc, d'avoir vu ses tableaux.

    (La photographie du tableau ci-dessus est de Rachel Salter.)

  • Miró à Barcelone

    joan-miro_sans-titre-1978_poetry-and-light_lhermitage.jpgJe vais être décevant: je n’ai été qu’à demi enthousiasmé par le musée Miró de Barcelone. Il m’est apparu qu’il avait changé de style quand il avait rencontré à Paris les surréalistes: soudain, il s’est dit que les figures devaient n’être pas relatives au monde physique, mais seulement au monde mental, qu’elles devaient faire résonner une corde dans les profondeurs de l’inconscient. André Breton alors rayonnait, et il a fécondé, en ce peintre, une série de tableaux assez beaux, s’imposant par des formes étranges, suggestives, et des couleurs assemblées de manière remarquable. Riches et pures, à forts contrastes, elles ont organisé des œuvres parfois dignes de Kandinsky, comme si elles s’animaient de leur propre chef, comme si Miró était parvenu à en éveiller l’âme.
     
    Puis est venu le moment où on a eu l’impression qu’il répétait inlassablement une technique qui avait fait son succès, et qui devenait un instrument de présentation du monde mental qui finalement ne s’approfondissait pas, et qui figurait une autre forme de réalisme: car après tout le monde mental est une réalité, et se contenter de le transmettre tel quel revient à le photographier, au lieu de créer, à partir de lui, un monde nouveau. Avec le temps, le sentiment que l’univers du peintre catalan s’aplatissait est venu, même si les formes demeuraient vaguement suggestives. Le retour constant des même sujets de principe - par exemple, la femme et l’oiseau - ne faisait pas bonne impression non plus, car il n’est pas vrai que le subconscient soit habité toujours des mêmes éléments, et le fixer revenait à exprimer ce qui en était venu à la conscience au sein d’une époque ancienne - celle sans doute de la rencontre d’André Breton. À présent, il n’en venait en fait que de vagues lignes, qui n’aboutissaient plus à des œuvres au sens plein du terme.
     
    À Lausanne, l’an passé, une exposition de cette période, d’œuvres mal connues, a été présentée, et l’impression était la même: celle d’une excessive légèreté, une dilution de l’inspiration vieille, qui avait été grande, mais ne s’était pas réellement renouvelée, qui n’avait donné lieu qu’à des échos de plus en plus faibles.
     
    Je n’ai donc pas été aussi enthousiaste que les auteurs du guide que je possédais l’étaient, ou que le sont en général les gens qui m’en parlent. Il m’a semblé que l’univers de Miró, quoique beau, ne s’approfondissait pas vers le Mythe, comme le voulait Breton. Je me suis inquiété: en poésie, on aime surtout, du mouvement surréaliste, Paul Eluard, qui me fait le même effet, une sorte de classicisme nouveau, quoique parti de quelque chose de réellement révolutionnaire. Georges Gusdorf disait que les romantiques n’étaient pas devenus vieux, en général: soit ils étaient morts, soit ils avaient cessé d’être romantiques. Le surréalisme peut faire la même impression, fréquemment.

  • L’art de Frazetta

    frank_frazetta_newworld.jpgFrank Frazetta (1928-2010) fut un peintre populaire, illustrant des écrivains de fantasy américains, surtout Robert E. Howard, qu’il adorait, et Edgar Rice Burroughs: deux créateurs de héros sauvages à l’ancienne, affrontant la jungle du monde, défiant les dieux déchus, conservant dans leur cœur la fraîcheur primitive et passant dans les cités décadentes, avides de magie noire, sans en être entamés. Ils incarnaient les forces de volonté émanant des profondeurs de l’âme et surmontant la résistance du monde extérieur, décadent et déchu.
     
    Or, Frazetta sut les représenter en leur laissant une dimension symbolique, sut les saisir au sein d’une mythologie. Il le fit en les plaçant dans un monde onirique, fait de couleurs vives, de contrastes forts, de lignes floues et de mouvements d’un dynamisme étonnant, rappelant l’art baroque.
     
    Il fut si bien conscient que ses héros appartenaient à une mythologie nouvelle qu’il créa directement un personnage symbolique fameux, le Death-Dealer, dans un cycle qui le montre effrayant mais au fond utile, salvateur, pareil à un justicier masqué - un Batman archaïque.
     
    Il fut un pendant remarquable à la tendance à l’Abstraction lyrique propre à l’art bourgeois - pour ainsi FrankFrazettaDeathDealerVI.jpgdire. Car toute l’illustration populaire, nourrie de science-fiction, de fantasy, est dans ce cas, mais en général, le style est complètement différent de celui des grands artistes: marqué par un réalisme désuet, rappelant l’art pompier, il semble ne rien apporter sur le plan formel, ou s’être arrêté au dix-neuvième siècle. Mais Frazetta avait quelque chose de romantique; ses figures semblaient sortir d’un brouillard - ou, plus exactement, d’un feu qui brûlait au sein d’une brume: il était l’expression de la volonté pénétrant dans le sentiment et y cristallisant des formes accessibles à la raison.
     
    Sans doute, les sujets étaient prévus à l’avance, et l’affleurement des héros, de Conan, de Tarzan, de John Carter, au sein de ce brouillard de feu, était une sorte de ruse: il fallait bien, à la fin, que leurs traits se recoupassent avec ce que les écrivains en avaient dit, qu’on leur fît de gros muscles, qu’on donnât à leurs petites amies des formes généreuses. Et par là, encore, il s’est lié à l’art baroque: l’important était d'habiter suffisamment de l’intérieur les figures pour les plonger dans les profondeurs de l’âme, et qu’elles en resurgissent nimbées de rêve. En ce sens, Frazetta avait aussi un lien avec l’art abstrait. Aucune photographie n’aurait pu rendre son univers hiératique, étrange - comme perçu au travers d’un voile. Tout au moins, il avait conservé la leçon d’un Turner, ou d’un Delacroix. C’est ce qui, parmi ses pairs, le mit au sommet, et le rendit l’égal des plus grands.

  • Les images de l'exploration spatiale (Frank R. Paul)

    Frank-R-Paul_1_original.jpgFrank R. Paul fut un illustrateur américain de la première moitié du vingtième siècle qui voulut représenter d’après les données scientifiques du temps les premières rencontres entre les Terriens et les autres habitants du système solaire sur les planètes des seconds. Il les publia dans Fantastic Adventures, et les couleurs en sont vives, simples, criardes, pures, comme dans l’art baroque, dévoilant la part de féerie inhérente à la thématique de l’exploration spatiale. De petits commentaires accompagnaient les images.
     
    Pour Mercure, l’indigène est une grosse chauve-souris insectoïde rouge vif aux allures plutôt inquiétantes, vivant sur des cristaux jaunes. Le commentaire insiste sur la chaleur extrême de Mercure, qui est proche du soleil: la vie ne peut y exister que sous la forme d’insectes!
     
    Pour Vénus, un gros lézard souriant, marchant sur ses jambes, salue le Terrien, et ses couleurs sont le vert, le jaune et le blanc; il vit en famille, et une femme avec un enfant dans les bras sourit, elle aussi, sur le pas de sa porte, en voyant le Terrien; le commentaire dit que Vénus est une sœur de la Terre et que la vie sous forme humaine y est particulièrement possible!
     
    Le Martien a un air technologique bizarre, avec des yeux rétractables et des oreilles et un nez immenses, des antennes pour capter l’air raréfié de la planète; il tient une arme dans sa main et n’a pas de couleur claire. Le Martien est l’homme d’une civilisation avancée. Il est plutôt hideux et ne rappelle pas d’animal distinct.
     
    jupiter1.jpgLe Jupitérien est une espèce de gros phoque bleu et jaune avec un regard humain et des constructions circulaires: la gravité étant forte, il ne peut pas avoir de pattes, dit le commentaire! Mais il a quand même des mains. Quant au Terrien, il ne pourrait s’y déplacer que dans la cabine d’un tracteur!
     
    Le Saturnien est une espèce de grosse araignée rouge à la peau molle, l’atmosphère étant légère, et il dépose ses œufs entre des failles jaunes, sans doute sulfureuses.
     
    L’Uranusien sort du sol avec un scaphandre argenté; il a l’air d’un batracien à l’œil intelligent. Sous la trappe d’acier qu’il a ouverte, jaillit la lumière jaune de son monde!
     
    Le Neptunien a l’air d’un gros crapaud, mais avec un dos violet, et il se dresse sur ses pattes arrière.
     
    Le Plutonien est une chauve-souris protégée du froid par une épaisse fourrure!
     
    Il est étonnant que tout cela ait été présenté comme très sérieux en 1940. On effectuait des conjectures avec toute l’intelligence dont on était alors capable. Il suffisait d’avoir foi en la Science! On se moque de celle du Moyen Âge, mais celle du milieu du vingtième siècle, dans ses projections, peut dès à présent apparaître comme tout aussi ridicule.
     
    Le trait commun de tous ces êtres est qu’ils sont placés entre l’homme et l’animal sur le chemin de l’Évolution - sauf le Martien, qui a l’air d’être entre l’homme et le robot.
     
    Mais on est, en réalité, dans le pays des bêtes qui parlent, ou des machines vivantes. Sur les autres Broadmore.JPGplanètes, l’univers des contes se matérialise. L’Orient avait le même rôle au Moyen Âge, et, chez les anciens Romains, c’était la Scandinavie, qui était dans ce cas!
     
    Le kitsch parfois un peu laid de ces productions a été talentueusement parodié par quelques artistes récents. Il avait sa poésie. Celui qui la saisit indépendamment des fantasmes de la science du temps peut la renforcer et faire de vraies belles œuvres. Greg Broadmore est dans ce cas: j’ai évoqué un jour une exposition qui lui fut consacrée à Yverdon.
     
    Les auteurs de science-fiction actuels pensent être plus sérieux; souvent, ils restent, du moins, tout aussi poétiques dans leurs créations.

  • La peinture de Christelle Lo Greco

    Homepage.jpgL'autre jour, j'étais invité à présenter mon livre Écrivains en Pays de Savoie sur la chaîne de télévision savoyarde TV 8 Mont-Blanc, et avec moi était invitée une excellente peintre, Christelle Lo Greco, qui est genevoise mais vit à Messery, en Haute-Savoie. Nous avons sympathisé, car j'admirais particulièrement son tableau qui représentait Perséphone, mais Perséphone telle qu'on ne l'a jamais vue, pareille à une ombre s'arrachant à un abîme de feu. Ensuite, elle m'a demandé d'écrire la présentation de son site Internet, qui a justement comme emblème cette même image de Perséphone. Je l'ai fait, et on peut la voir dès à présent. Sur une autre page, l'émission, réalisée avec Gilles Meunier, peut être téléchargée.

  • Art abstrait au musée Rath

    soulage-oeuvre_1257765394.jpgJe suis allé voir, au musée Rath, l'exposition sur la peinture abstraite à Paris depuis 1944, et il m'a semblé, globalement, que les peintres voulaient montrer l'univers psychique qui est le leur, mais sans y tracer de contours clairs. Peut-être parce que, dans les profondeurs de l'âme, la raison se dissout, la pensée s'évanouit; mais il y a également une position de principe, je crois: un choix. Certains estiment même que la peinture n'a rien d'autre à montrer que les assemblages de couleurs que, quoi qu'il en soit, l'âme produit.

    L'hiatus délibéré entre des titres à résonance historique et des tissus de matières colorées suspendus dans le vide signifie sans doute ce défi jeté à la raison; cela crée aussi une impression de burlesque.

    On voit néanmoins, ici ou là, apparaître des pôles, des amas de couleurs progressant selon une logique mystérieuse mais quand même existante; les bandes teintées surgissant parmi les bandes noires, chez Soulages, ne semblent en rien dues au hasard, même si on ne sait pas ce qu'elles signifient.

    On distingue également l'héritage du Surréalisme, qui tend à donner des formes cauchemardesques et démoniaques, monstrueuses, à ce qui se meut dans l'âme; certaines figures d'Atlan sont assez suggestives, à cet égard, rappelant des créatures surgies des ténèbres que porte en lui le cœur humain.

    Dans certains cas, le peintre avoue avoir voulu exprimer le sentiment profond d'un objet du monde sensible: il l'a peint, pour ainsi dire, après qu'il est passé dans les profondeurs de sa vie psychique, et qu'il en est ressorti transfiguré. Mais alors, il faut que l'objet soit en soi sacré. atlan.jpgComme on est à Paris, le premier objet sacré, c'est Paris même, qui apparaît comme une cité céleste, au sein d'un tableau qui en restitue les lumières nocturnes dans un beau fond bleuté. Cependant, le culte d'une personne chère est également permis, et un tableau d'André Masson, je crois, montre une femme au travers d'une sorte de cristal rouge et fin qui la transfigure, la place dans un monde autre.

    Certains peintres se réclament de l'art primitif, qui figurait des êtres spirituels perçus au fond du rêve, mais les êtres spirituels me paraissent avoir été laissés en chemin: on a dû interpréter la démarche de cet art dans un sens matérialiste, à moins que Jean-Michel Atlan ait représenté un vrai roi atlante, comme le titre de son tableau le dit, et qu'il ne s'agisse pas d'une simple plaisanterie relative à son nom. Sa figure demeure de toute façon assez parlante.

    Cela me rappelle, néanmoins, Amiel, qui disait que le sentiment religieux étant naturel en l'homme, on tentait en vain de le supprimer, et que le tout était de savoir quelle religion on voulait avoir. La logique interne des couleurs, qui est une forme de mécanique transcendantale, la ville de Paris, une femme, sa propre subjectivité pure, tout peut faire l'objet d'une vénération.

  • Exposition Nabis à Lausanne

    img_Le-debarcadere-a-Cannes_Pierre-BONNARD_ref~N1442_mode~zoom.jpgAu musée de l'Hermitage, à Lausanne, la collection de peinture d'un couple de mécènes est actuellement présentée; je suis allé la voir. Ceux qui font des dons aux peintres qu'ils aiment sont des sortes de saints laïques et on a raison de les célébrer.

    L'importance, au sein de ce groupe des Nabis, d'Odilon Redon et de sa conception de la peinture se traduit par une forme d'influence souterraine. Car, alors qu'il prenait des sujets fabuleux, relatifs à la mythologie ou à la religion, Bonnard, par exemple, se contente de sujets pris dans la nature sensible, qu'il essaye néanmoins de transfigurer en les noyant dans le flou du rêve, et en faisant ressortir les couleurs, en les rendant plus profondes qu'en réalité. Un de ses tableaux montrant des gens sur un débarcadère, devant la mer et une autre rive violette, m'a particulièrement plu. Cela m'a rappelé les plus Pierre_Auguste_Renoir_Noirmoutier.jpgbelles pages de Marcel Proust. La démarche est au fond la même: par la couleur, l'image, sublimer le souvenir en le liant à un monde enchanté.

    Quelques tableaux de Renoir, faisant d'un simple bois une sorte de jungle primitive, foisonnante et colorée, m'ont également charmé. Et puis, au dernier étage, deux tableaux de Rouault m'ont frappé; l'un d'eux, évoquant une rue orientale à travers de grosses bandes de couleurs sombres, a immédiatement ressuscité en moi le souvenir d'un rêve que j'avais fait, et qui se passait en Afrique: des bâtiments à demi ruinés étaient ceints d'hommes en armes.

    Un tableau de Bonnard met en scène des faunes, des nymphes: je n'ai pas reconnu le rayonnement singulier de ces êtres, dans son tableau; cela m'a paru artificiel. Mais cela témoignait de toute façon du désir du peintre de saisir l'essence élémentaire des choses, de montrer, à travers les objets, les éléments qui les constituent, au sein de l'éther. Les contours en sont donc forcément noyés.

    amazone.jpgCela ne rend pas les formes forcément flottantes pour autant, et les tableaux de Matisse m'ont laissé sceptique: je trouve que les lignes en sont plus relâchées que réellement libres. Mais j'ai vu dans la librairie du musée qu'Aragon (grande référence de la littérature parisienne) lui avait consacré tout un livre admiratif, et je connais des gens qui l'adorent. Je n'en dirai donc pas de mal.

    Félix Vallotton est amusant; il crée des atmosphères assez oniriques, aussi, avec ses couleurs décalées et tout d'un bloc. Mais on ne respire pas forcément beaucoup, dans cet univers clos. Il est autre, et il trouble, mais il ne fait pas forcément envie: il ne crée pas le désir de s'y fondre. J'ai plus aimé Bonnard.

    L'Amazone de Manet est également très convaincante; elle a la dignité des légendaires guerrières prêtresses de Diane, tout en étant vêtue de façon moderne; une vague mélancolie est sur elle. La nature autour de son visage est comme dissoute; la femme seule se matérialise. Une exposition à voir.

  • Art baroque à Evian

    Mars Rubens.jpgJe suis allé voir l'exposition, à Evian, de la collection d'art baroque des princes de Liechtenstein, et il est remarquable que les sujets religieux y soient assez rares. Les scènes mytholo-giques dominent, et même les tableaux réalistes étaient alors conçus pour idéaliser la nature. D'ailleurs la my-thologie, à laquelle plus personne ne croyait, était elle aussi regardée comme devant embellir les choses, l'histoire - le monde physique. Elle était l'expression de sa beauté; les dieux étaient placés dans sa sphère.

    Une scène réellement religieuse a pourtant été peinte par Rubens, et il est troublant de constater que c'est l'une de celles qui ont le plus frappé les esprits, car il s'agit de religion antique, mais personne, précisément, n'y voit plus rien de religieux: Mars, sous la forme d'un beau et mâle guerrier à la cape rouge volant au vent, se précipite vers une jolie femme aux voiles légers qui a l'air d'implorer sa présence. Elle vient de l'invoquer en faisant brûler quelque offrande propitiatoire au pied de sa statue. Et lui, porté par un rayon divin, se matérialise, et accourt vers elle, un air plein de compassion au visage. L'amour est entre eux.

    La belle cape du dieu le lie aux éléments d'en haut, et rappelle tous les vêtements qui sont battus par le vent dans les Métamorphoses d'Ovide. Il faut savoir que le christianisme disait qu'en réalité les dieux de l'Olympe étaient des démons de l'air. Mais Rubens n'en voulait pas moins leur rendre leur antique charme, lié aux voluptés terrestres.

    ti02.jpgLes paysages sont beaux à pleurer, d'une lumineuse profondeur, avec ses temples silencieux et ses forêts obscures. Les fêtes galantes semblent confondre les êtres humains peints avec les nymphes et les faunes de l'antiquité, car ils colorent de leurs habits et de leurs visages clairs les ombrages forestiers, étant à l'orée des bois profonds. Le mystère semble s'étendre au-delà: dans l'ombre, on s'aime déjà un peu. Cela rappelle Rousseau.

    Les femmes sont blanches et scintillantes, leurs robes sont flamboyantes; parfois, on ressent de la mélancolie: à côté des femmes d'albâtre, pures comme des anges, sont des hommes sombres, pareils aux satyres, sous le regard de dieux de pierre qui semblent vivants, mais indifférents; ils laissent s'écouler, étant souvent des fontaines, une eau pure et lustrale, idéale.

    Une nature morte incroyable m'a stupéfait: dans l'obscurité, les coupes brandissent leur or, leur argent, et les fruits et les jus prenaient des teintes vives, rayonnantes, comme si une force magique était en eux; le fond était obscur, et les grains de raisin et la pulpe d'orange semblaient être des pierres précieuses données par les fées, tant ils luisaient: ils avaient leur éclat propre. La nature était regardée comme abritant une puissance secrète, dont l'origine était inconnue. On ne voulait plus la rattacher aux mystères du christianisme. Cela renforce le sentiment d'une énigme profonde, qui instaure une forme de souffrance: quelque chose de miraculeux semble à portée, et s'échappe continuellement.

    Cela se recoupe bien avec l'art littéraire et théâtral du classicisme français, Racine, Corneille, La Fontaine. Un charme divin se répand sur les choses, sans que les dieux apparaissent, sinon de façon déjà bien matérialisée, comme s'il s'agissait seulement d'hommes divinisés.

  • Edward Hopper à Lausanne

    040209-edward_hopper_pennsylvania.jpgJe suis allé voir l'exposition Hopper, à Lausanne, et il y avait du monde.

    On y percevait un attrait fondamental pour la lumière, mais une crainte, aussi, de s'y dissoudre. Comme une opposition entre la matière qui reçoit la lumière, pleine, et la lumière même, qui paraît vide.

    Est-ce la source de la lumière qui est désirée? En ce cas, il semble qu'on se projette vers du néant. Un néant pur et lumineux, mais invisible et insaisissable. Il y a comme une présence juste derrière le mur: cependant, on ne la voit pas. On la devine. Elle pourrait aussi n'être pas là.

    La lumière éclaire un monde qui n'a rien de sublime, en soi, qui n'est pas transformé par elle. Le plein ne devient pas divin; hopper_woman-sun_1262906180.jpgle divin est dans le vide, l'absence. C'est très typique de la poésie contemporaine.

    David Lynch fut toujours un grand admirateur de Hopper. Ce qui les rassemble est sans doute le pressentiment d'un mystère, à la fois lumineux et inquiétant, au fond des choses, au-delà du visible. Mais il y a une métamorphose du réel même, chez Lynch, que je n'ai pas vue, directement, chez Hopper: des apparitions, des figures qui semblent incarner et représenter le monde divin, lequel est perçu au moins dans ses franges, comme quand il dit que la Red Room de Twin Peaks est l'antichambre du monde divin. Le pressentiment de celui-ci donne bien lieu à des images de nature mythologique - crée même des personnages, comme l'homme-mystère de Lost Highway, et que le cinéaste appelle des abstractions.

    Seulement, Lynch accepte que ces figures puissent être également maléfiques. L'idéalisme moral de Hopper le lui interdit, sans doute: le divin est donc dans la pure absence. Il ne se reflète qu'indirectement sur le monde sensible, qu'il transfigure sans en changer l'aspect extérieur.

    006_1260804164.jpgIl y a aussi un lien, je crois, avec H. P. Lovecraft: le caractère privé de Hopper ressemble énormément à celui de l'écrivain fantastique de Providence. Tous deux vénéraient les paysages traditionnels de la Nouvelle-Angleterre, leur pays natal. Mais, de nouveau, Lovecraft a accepté de représenter le maléfique, et donc de figurer ce qui peut venir du monde spirituel. Cela se mêle du reste à plus de bien qu'on ne l'a dit ou vu en général. Les anges apparaissent chez Lynch, mais aussi, d'une certaine façon, chez Lovecraft, car ses Grands Anciens peuvent en réalité être de bons démiurges, fondant des civilisations grandioses, préludant à celle de Rome, que Lovecraft adorait - même si leur apparence reste mystérieusement hideuse.

    Il y avait une sorte de délicatesse peureuse et timide, chez Hopper. Les lampes imprégnées de clarté rouge ou violette, dans les cinémas qu'il a peints, semblent bien un prélude à quelque chose de divin, comme un monde fabuleux et grandiose qui perce dans le monde sensible: le cinéma est le temple du merveilleux. Simplement, Hopper restait un réaliste. Obstinément, pourrait-on dire. C'est ce qui rend sa peinture mélancolique, peut-être.