21/08/2017

Répétition infinie et mathématisme (30)

arton200-6e376.pngAprès notre séjour à Pittsburgh, nous avons rejoint à Tampa, en Floride, l'oncle de ma cousine.

J'ai déjà dit avoir été frappé par le réseau routier de cette ville remplie de retraités. Le caractère rectiligne et répétitif m'en avait presque indisposé.

Or, l'été précédent, j'étais allé en Espagne, en Andalousie, et j'avais été frappé par un trait également remarquable, les piliers répétés à l'infini de la mosquée de Cordoue. Cela figurait, pour ainsi dire, les nombres illimités des mathématiques, et cela suffisait à la piété musulmane: les images y ont été ajoutées depuis par les chrétiens.

J'avais songé qu'il y avait là un mystère, quelque chose qui se rapportait aux clones, tels que Michel Houellebecq en parle dans ses Particules élémentaires, à la fin. L'idée d'une répétition à l'infini des mêmes hommes donnait à l'humanité soudain un caractère absolu, triomphant.

C'était le mathématisme envahissant tout, et faisant régner son ordre sublime.

Dans les temps anciens, les mathématiques étaient d'essence religieuse. Dieu était dans les nombres. Cela est apparu clairement chez les anciens Grecs, puis s'est transmis aux Arabes par le biais des Perses et des cités de Bagdad et Gondishapur. Or, en Europe, cela a principalement pénétré par l'Andalousie et l'Espagne islamique.

Averroès en fut une expression. Saint Thomas d'Aquin l'ayant combattu, on connaît sa philosophie. Il affirmait que le monde divin était complètement impersonnel, que seul y régnait Dieu, et que l'homme s'y oubliait complètement soi-même, après l'illusion que lui avait donnée de son vivant son corps. Cela a un rapport avec cordoue-la-mezquita.jpgl'Islam dans la mesure où les formes terrestres disparaissaient complètement dans le monde céleste, s'y dissolvaient à tout jamais, de telle manière que l'individu n'y avait pas de survivance.

Thomas d'Aquin s'insurgea contre une telle conception: les pensées de l'âme intellective s'individualisant, l'âme humaine conservait une teinte propre. D'ailleurs, l'idée de la résurrection s'appuie sur l'attente d'un corps glorieux qui est à la fois divin et cohérent, qui est une forme individualisée mais de même nature que Dieu. C'est celui qu'avait eu Jésus après sa mort, et celui qu'auraient les hommes qui s'endormiraient en quelque sorte dans ce que Teilhard de Chardin appelait le Corps mystique du Christ: ils s'y réveilleraient, depuis l'ombre, lumineux et sublimes.

Mais le mathématisme dissout les formes, n'en faisant que des nombres dans une succession anonyme.

Le monde moderne a cette résonance, il donne le sentiment de l'anonymat. La masse est dénuée d'âme, absorbe dans les ténèbres. C'est ce qui fait peur, dans l'universalisme: les identités y sont détruites par les principes généraux. Teilhard de Chardin comprenait cette crainte mais, dans la foulée de Thomas d'Aquin, disait que l'esprit de l'univers rendait plus lui-même chaque être humain: il ne devait pas dissoudre sa forme, mais la rendre éclatante en son sein.

Il évoquait, sur le plan personnel, celui qui, en amont de sa conscience, était plus lui-même que lui-même.

On l'a peu compris, ou peu cru. Le débat ancien entre l'esprit national, seul salut de l'individu, et l'universalisme dissolvant, est resté figé dans des oppositions stériles.

En Amérique, il existe d'ailleurs peu, car la nation et l'univers y sont une seule et même chose. J'en reparlerai.

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05/08/2017

Charles Duits et la Bible (26)

Charles Duits se voulait surréaliste et parisien, et ne cherchait pas à faire valoir ses origines puritaines et américaines. À New York, il rêvait de la France, et s'y rendit dès que possible, dès la guerre finie. Il se sentait Ptah-Hotep_2524.jpegpleinement européen, et, errant dans les méandres de son âme, en sortait des images grandioses et souvent désordonnées, à la mode française du temps.

Pourtant, il y eut un moment où la folie le guetta. Immergé dans son inconscient, il commença à entendre des voix. Il refusa de les suivre.

Cherchant à s'orienter dans sa nuit, il regarda les livres de sa bibliothèque, et fut attiré par une Bible léguée par sa mère. Il l'ouvrit, et ce fut une révélation. Il se vit, littéralement, devant Jésus mort, avec Marie.

Il ne put, ensuite, devenir chrétien, parce qu'il ne pouvait renoncer à l'idée de l'union mystique par l'union charnelle - et se résoudre à regarder le sexe comme un mal. Mais l'idée du Christ demeura - et le modèle biblique.

C'est ainsi qu'il composa, nourri du style de Moïse, Ptah Hotep et Nefer, ses deux grandes épopées, qui plongent dans les profondeurs d'une âme, mais en tire des imaginations cohérentes, se déployant en mythologie. La tendance européenne à l'exploration chaotique de l'inconscient, à l'expression vague des émotions, trouvait un sens par la Bible, et ce que nous avons énoncé de Teilhard de Chardin, son caractère universel unissant l'Amérique et l'Europe, se retrouvait en Charles Duits.

Le dogme catholique, toutefois, le rebutait. Il chercha des penseurs plus séduisants, et qui, par l'ésotérisme, donneraient un socle fiable à ses visions, ses figures - ses fulgurances poétiques. Il s'intéressa beaucoup à Gurdjieff, et certains éléments s'en retrouvent dans Ptah Hotep (notamment les deux lunes). Mais philippe_02.jpgà la fin de sa vie, il n'était plus très enthousiaste. Il préférait maître Philippe de Lyon, un magnétiseur savoyard installé dans la capitale des Gaules et qui développait une conception du Christ fondée sur l'intimité de l'âme.

À Paris, de son temps, cependant, il fréquenta beaucoup Charles de Saint-Bonnet, un chrétien ésotériste, et Jacques Lusseyrand, le résistant aveugle, adepte de Rudolf Steiner. Il ne citait guère ce dernier, mais correspondait avec Henry Corbin, le spécialiste de l'ésotérisme islamique, et dans une lettre qui a été publiée, celui-ci lui fit l'éloge d'un ouvrage du théosophe allemand en n'écrivant que ses initiales, ce qui prouve deux choses. D'une part, que, dans leurs échanges, le nom revenait souvent, puisque Corbin n'avait pas peur de n'être pas compris en ne mettant que des initiales. D'autre part, une certaine réticence, peut-être, à écrire le nom complet; car j'ai beaucoup lu Corbin, et qu'il ait lu Steiner se voit, mais il ne le cite jamais. C'est l'impression - peut-être fausse - qu'il est le philosophe qu'on lit, mais qu'il est comme interdit de citer.

Or, il recommandait précisément d'unir non pas seulement, comme on l'a prétendu, les traditions européenne et orientale, mais, plus largement, les prédispositions américaine, européenne et asiatique. Il voyait dans ces trois grandes tendances des reflets des trois parties qu'il attribuait à l'être humain - corps, âme, esprit - et rejetait la propension à ne rester que dans une seule d'entre elles. Il fallait devenir universel par essence.

Duits s'est aussi nourri de traditions orientales - ou de l'Égypte antique -, et il connaissait bien le bouddhisme - dont il condamnait le caractère trop mystique. Mais ici, je ne veux parler que de ce qui différencie l'Europe et l'Amérique, et en même temps doit les unir. Or, Steiner a condamné, de son côté, la tendance à faire dans un religieux vague, sans s'appuyer sur le grand ouvrage classique qu'est la Bible. En ce sens, il était en accord avec les Américains. Et Duits, en ouvrant la Bible de sa mère, en la lisant, et en s'en imprégnant assez pour s'imaginer penché sur Jésus défunt, a, sans le savoir, suivi ses recommandations.

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03/08/2017

Isaac Asimov et la Rome galactique (25)

Isaac-Asimovs-Foundation.jpgIsaac Asimov était né en Russie, et, comme Charles Duits, il est venu en Amérique poussé par les persécutions contre les Juifs. Mais alors que Duits, au-delà de son surréalisme parisien, lisait la Bible chère à sa mère puritaine, ainsi que j'aurai l'occasion d'en reparler, Asimov laissa la Torah en toile de fond, et n'eut curieusement sa pleine révélation intérieure qu'en lisant l'Anglais Edward Gibbon et son Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain (1776-1788). Il l'a prise comme base de son cycle Foundation, essai de mythologie futuriste créant un empire galactique qui sera repris par George Lucas dans Star Wars. À la fin de sa vie, Asimov établit un lien cohérent entre nombre de ses romans, afin de brosser le tableau grandiose de l'humanité à venir.

Le lien avec l'idée de Teilhard de Chardin selon laquelle la civilisation humaine sera placée dans le Corps mystique du Christ est troublante, si l'on fait abstraction de différences fondamentales. En effet, Teilhard l'entendait comme un dégagement complet de la matière, et la transformation, sous un mode encore inconnu, de l'humanité et de ses peuples, de ses traditions, de ses cités. Tout serait spiritualisé.

Pour Asimov, la technique ne sortirait jamais de la matière, mais s'accroîtrait en force, et permettrait à l'homme de prendre des pouvoirs divins. En insistant sur la technique plus encore que ne le faisait Teilhard (qui, certes, pensait aussi qu'elle spiritualisait la matière), Asimov forgeait l'image d'un futur dans lequel des hommes seraient assimilés à des dieux grâce à une technologie encore inconnue, fondée sur l'extrême miniaturisation. Assemblés en une confrérie lumineuse et secrète, ils pourraient guider l'humanité en déclin vers le salut et le renouveau.

Ils surgissaient, dans la barbarie universelle, sous forme d'hologrammes scintillants, et prophétisaient - faisant croire à des anges à la mode antique, à des hommes divinisés et revenant pour conduire les peuples.

Mieux encore, les hommes de sa Fondation développaient des facultés parapsychiques, et se mouvaient dans la noosphère de Teilhard de Chardin avec dextérité et souplesse, devenant télépathes et affrontant - en asimov.jpgsilence, en cachette, et à distance - des monstres empêchant l'humanité d'évoluer. Ils devenaient pareils à des anges tout en gardant une enveloppe corporelle - d'ailleurs ordinaire, celle de paysans sur une planète agricole. Ils étaient comme les saints moines de l'Église médiévale, mais dans le futur, et plus adroits encore dans les techniques spirituelles.

Ils forgeaient également des robots dépositaires de la sagesse ancestrale - un peu comme les bibliothèques du Vatican ont conservé la sagesse antique.

Tout néanmoins était laissé, en dernière instance, à la liberté humaine, à son libre-arbitre, comme chez les Jésuites. Par là, l'esprit de l'univers - qu'Asimov, étant athée, ne nomme pas - agissait.

Il ne le nomme pas, mais, dans une nouvelle qu'il disait sa préférée (parmi celles qu'il avait écrites), intitulée The Last Question, il révèle que, pour lui, lorsque l'univers, après que l'homme aura beaucoup évolué et s'étant spiritualisé par le biais d'un grand ordinateur aura atteint sa fin, il pourra renaître!

La question dont il s'agit est celle du principe créateur: comment fonder un univers nouveau? Il faut attendre que tout ait été réduit à l'état d'énergie. Asimov ne décrit pas le monde d'après, ni la portée sur lui de ce qui a été fait avant, s'il en est une. Il est plus pessimiste que Teilhard de Chardin. Mais, avec moins de spiritualisme, et avec une forte tendance - typiquement américaine - à matérialiser l'action de son histoire future (et donc à matérialiser le merveilleux), Asimov avait bien avec Teilhard un lien fort.

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28/07/2017

Teilhard de Chardin et le défi de l'universel (24)

globe-africa.jpgLa dernière fois, j'ai donné un exemple de la démarche de Teilhard de Chardin, pour montrer de quelle façon il parvenait à lier l'évolution minérale à l'évolution humaine. Or, j'ai prétendu que c'était profondément européen. Pourquoi?

Rudolf Steiner disait avec raison que l'Europe se caractérisait par une tendance à se centrer sur la sphère émotionnelle. Elle privilégie le vague des sentiments, et cela se perçoit chez ses poètes. En Amérique, on aime s'appuyer sur des vérités morales claires, ce qui explique l'attrait ressenti pour la Bible.

Teilhard, en ressentant en soi ce qu'il appelait la granitisation des continents, et en voyant son lien profond avec la formation des idées, était européen, mais si génial qu'il touchait à l'Amérique, et pouvait y être mieux accepté qu'en Europe. De fait, celui qui s'observe pensant sait que les choses sont bien ainsi: il y a comme une nappe diffuse traversée de pressentiments, mais sans directions nettes, et soudain, des idées se forment, des nœuds s'établissent, des rapports se font jour - comme naissent les continents dans un ensemble aqueux primitif. Or, dans son évolution, tout l'être humain semble s'être élevé des sentiments vagues aux pensées nettes; cela a donc bien un lien avec la granitisation des continents.

Soit dit en passant, Teilhard n'en percevait pas le danger: les idées trop claires étouffent les mystères, disait Bossuet. La granitisation tue, aussi. La vie a besoin de vague, d'incertitude, d'irrigations apparemment chaotiques. Aller trop vite vers la pensée claire fait rater des choses essentielles.

Mais Teilhard percevait la tendance malheureuse aux idées simplistes - et donc un excès de célérité dans leur formation - notamment dans le marxisme, qui concluait trop vite, des données de l'Évolution, au matérialisme historique. Il fallait se montrer plus subtil, plus souple, et vivre intérieurement avec l'esprit du monde, pour en saisir l'essence. Il admettait que l'imagination bien conduite pourrait pénétrer les mystères de l'évolution psychique qui selon lui avait présidé à l'élaboration des formes. Mais il ne s'y risquait guère. Il eût fallu, pour cela, s'adonner à une mythologie à la mode d'Ovide! Et on l'eût traité de rêveur.

Dan Simmons, nous l'avons dit, se moquait de son optimisme, ne comprenant pas comment, à partir du sentiment intime, on pouvait établir des lignes cosmiques d'Évolution. Toutefois, parce qu'il en saisissait le mécanisme, il ne rejetait pas par principe ces lignes. D'instinct, le biblisme lui faisait accepter qu'on les traçât - ce qu'on n'accepte pas en Europe.

Teilhard, à sa manière, dépasse la tendance de l'Europe pour s'unir à celle de l'Amérique, et se faire vraiment universel. De l'Auvergne, il va en Chine, en Afrique du Sud - et meurt à New York en passant par Paris.

Le lien entre l'Europe et l'Amérique, il le voit dans ce qui reste de l'Angleterre chrétienne à New York - dans le Noël américain, qui, quoique chargé de commerce, est frais, plaisant, féerique. L'Enfant Jésus est aussi né à miraculeuse-konrad-witz.jpgNew York! Le peintre flamand Konrad Witz crée l'image de Jésus marchant sur les eaux du lac Léman; mais Teilhard voit Jésus naître en Amérique aussi bien qu'en Judée, y demeurer sous la protection de saint Nicolas, et le Christ s'y incarner!

Le principe de Réflexion est réellement planétaire, puisqu'il cristallise jusqu'en Amérique l'idée de la Nativité.

Le jour de sa mort, c'était Pâques. Le matin, il était allé prier dans la cathédrale Saint-Patrice, où sont des anges à la mode médiévale: idées pures, mais vivantes, principes circulant dans l'univers, ils promettaient aussi, ce jour-là, la résurrection du monde, la transfiguration de New York, sa spiritualisation dans la cité sainte!

De la ville sublimée dans son essence, Teilhard voyait l'image dans le Corps mystique du Christ - comme il appelle, dans Le Milieu divin, l'avenir dégagé de la matière. Les tours y étaient devenues de marbre, de pierres précieuses et d'or, les rues étaient pavées de lumière - et les voitures étaient des carrosses enchantés!

Teilhard n'a pas présenté ces visions - que peut-être il n'a pas eues. Elles ne sont guère reflétées que dans la science-fiction - par exemple celle d'Isaac Asimov, New-Yorkais majeur. Il avait avec Teilhard plus d'un point commun, au-delà des apparences, et j'en reparlerai, une autre fois.

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20/07/2017

Teilhard de Chardin, chantre de l'Ultraphysique (22)

dali.jpgPierre Teilhard de Chardin était jésuite mais il plaçait le Christ non dans une métaphysique abstraite, mais au sommet et au bout de l'Évolution, dans une forme d'ultraphysique. L'idée heurtait au fond la sensibilité tant des matérialistes que des spiritualistes.

Il en voulait en particulier à ceux qu'il appelait les littéraires, et qui s'appuyaient sur des concepts planant dans le vague, postulés mais non vérifiés, prétendûment rationnels et en réalité fantasmés. Les chrétiens et les philosophes le rejetaient avec une égale force. Lui leur reprochait de détacher l'homme de l'univers, de le placer dans une bulle.

Il voyait l'esprit humain comme le reflet d'une force cosmique!

Il avait raison.

Mais quel lien, du coup, pourrait-il être établi entre sa pensée et la tradition américaine, où il ne s'est pas senti mal?

Je me souviens avoir lu un ouvrage de l'écrivain américain de science-fiction Dan Simmons appelé Hyperion, paru en 1991, et célèbre. Il y évoque la figure de Teilhard de Chardin, et affirme que, dans le futur, il aura été canonisé. Il le nomme saint Teilhard - faisant sans doute l'erreur d'avoir pris son patronyme pour son prénom, et confondant son titre de noblesse, qu'il tenait d'une lignée maternelle, avec son patronyme. Erreur commune, malgré la similarité du nom de Valéry Giscard d'Estaing, d'ailleurs lui aussi auvergnat.

Simmons est en réalité ironique, et si cela lui a permis d'avoir beaucoup de succès parce que cela l'a conduit à poser des problèmes d'ordre philosophique qui plaisent au public instruit, il n'a jamais eu, de mon point de vue, la force d'un Donaldson, auteur aussi de romans de science-fiction moins connus, rassemblés dans une Gap Series. C'est moins brillant, sur le plan intellectuel, mais c'est plus haletant et grandiose.

Cela dit Simmons crée des figures originales, étranges, profondes, il a du talent. Dans la nouvelle évoquant Teilhard, il fait accomplir, par des jésuites du futur, des missions de conversion de peuples extraterrestres, et hyp.jpgl'un d'eux est pris au piège de sa propre théologie, parce qu'il est crucifié et qu'on place sur lui un organisme en forme de croix qui le reconstruit au fur et à mesure qu'il le brûle, aussi bizarre que cela paraisse. Il vit un enfer perpétuel!

Cependant Simmons cite Teilhard comme étant celui qui a béni l'Évolution par la formule: en haut et en avant, et il le cite en français dans le texte, signe que la formule a fait mouche, et qu'on a saisi que l'Évolution avait pour Teilhard une valeur qualitative, et non de simple succession mécanique.

Depuis, du reste, comme une réaction malheureuse à sa pensée, on s'emploie à montrer que l'évolution effective n'est pas qualitative, et, s'appuyant sur la littérature, l'Existentialisme, le Théâtre de l'Absurde et toute cette sorte de fatras, on gémit sur la méchanceté humaine et sur la bonté des animaux, d'une manière assez ridicule et invraisemblable. C'est une sorte de jeu: il fallait montrer qu'on avait une pensée originale, parce que s'opposant à la tradition, notamment religieuse. On n'a d'ailleurs pas vu qu'on n'a fait que reprendre mécaniquement, ce faisant, la pensée des anciens païens, la pensée classique qui a donné naissance à la tragédie, chez les Grecs.

Simmons au fond se moque de Teilhard avec dans l'âme l'omnipotence du spectre de l'ancienne Grèce, qui ironisait sur les prétentions de l'être humain à évoluer vers l'infini. Mais c'est le signe typique qu'il a saisi que Teilhard était une figure incontournable: en vrai Américain, il dit les choses, cite le nom et la devise du jésuite auvergnat, ne cherche pas à les cacher. Or, en France, on joue sur la dissimulation, parce qu'on ne veut pas que naissent des débats, mais que les vérités énoncées semblent être des évidences: non, l'Évolution n'a pas de caractère qualitatif, et il est évident que les animaux sont déjà de vrais socialistes, que seuls les humains sont de méchants individualistes! Il n'y a qu'à voir la fidélité des chiens, et de quelle manière les gorilles apprennent gentiment à faire du vélo.

Je continuerai cette réflexion une fois prochaine.

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25/04/2017

Les maires et les mariages

MtDidBefM08.JPGLa Vierge de Publier a fait grand bruit: un maire avait acheté une statue de Marie de Bethléem avec l'argent de la commune et l'avait installée sur un parc public. Bien qu'aucune cérémonie religieuse n'y fût prévue et que toute statue soit indiscutablement un reste du temps où on adorait à travers des images des hommes divinisés, elle a été interdite et bannie de ce parc. On pourrait objecter que la République fait vénérer Jules Ferry à travers d'autres statues, ou l'allégorie de Marianne, et qu'il s'agit là d'une religion républicaine, donc que l'État n'est pas impartial, et que le moyen de parvenir à l'impartialité est soit d'interdire toute statue sur la place publique, soit de faire respecter toute décision d'un Conseil municipal quant au sujet représenté. Mais il y a plus: la célébration des mariages par les maires. N'est-ce pas là, somme toute, un rôle sacerdotal?

Si, en effet, il ne s'agit que de contrat de mariage, un notaire doit suffire, avec l'évocation de toutes les dispositions légales inhérentes; s'il s'agit d'un acte solennel et sacré, entrant dans la morale privée et l'esprit de l'union conjugale, le maire assume un rôle sacerdotal - ce qui est encore moins laïque que si un prêtre l'effectue, puisqu'on peut toujours privatiser entièrement les religions. On pourrait imaginer une célébration religieuse d'un côté, un simple enregistrement chez le notaire de l'autre.

Mais, diront les détracteurs, le mariage perdra tout caractère solennel et sacré, et la laïcité aurait de funestes effets. Mais celle-ci a-t-elle pour but de créer une religion républicaine, dans laquelle les élus auraient un rôle sacerdotal?

Peut-être faudrait-il créer une religion privée nouvelle, fondée sur la philosophie agnostique, et se marier dans un temple philosophique. Peut-être que certains temples maçonniques peuvent déjà remplir cet office, car on entend souvent dire qu'ils confèrent à des principes dits républicains un rayonnement sacré et solennel. Cela pose quand même un problème, de faire énoncer par un maire de grands principes moraux, alors qu'il n'a pas en principe le rôle d'un prêtre.

Au reste, nous ne sommes pas à une contradiction près, car les présidents de la république, en France, ont clairement une mission sacerdotale; ils célèbrent la nation, l'incarnent, et prsident.jpgDe Gaulle le savait parfaitement. On en voit qui jouent les historiens, donnent leur version du Sens de l'Histoire comme si Dieu le leur avait communiqué, ou comme s'ils étaient les prêtres infaillibles de ce que j'appellerai l'Écriture nationale - ses prophètes! Le plus étonnant est que, dans la France dite laïque, on attende justement du Président qu'il pontifie sur cette Histoire, en livre l'esprit secret.

C'est pourquoi les élections présidentielles sont si palpitantes. La concurrence en est sacrée, un peu comme celle des coureurs à Olympie, ou celle des empereurs romains qui se divinisaient de leur vivant au détriment de Jupiter, ainsi que le déplorait Sénèque.

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20/04/2017

Joseph de Maistre et la satire des Lumières

Joseph-de-Maistre_6729.jpegUne pédagogue savoyarde protestante du nom de Noémi Regard (1873-1952) préconisait, dans son principal traité (Dans une Petite École, Neuchâtel, 1922), d'user de l'ironie contre les adeptes du cynisme, du matérialisme et de l'athéisme. Elle faisait remarquer que l'ironie avait été pratiquée essentiellement par les philosophes opposés à la religion chrétienne, et que le tort notamment des catholiques avait été de répondre par la colère, la haine, le rejet; il fallait, disait-elle, répondre selon la même méthode qu'eux.

Or, tous les catholiques n'ont pas été enragés, et certains ont bien emprunté cette voie. Le plus connu d'entre eux est un autre Savoyard, Joseph de Maistre (1753-1821). On a pu dire que, tout en étant l'ennemi de Voltaire quant aux idées, il avait appris de lui l'art de l'ironie, créant une lignée de philosophes mystiques alliant foi fervente et intellectualité subtile.

Or, cela rappelle un trait de Vaugelas sur le Traité de l'amour de Dieu de François de Sales: pour goûter ce livre, disait-il, il faut être à la fois très docte et très pieux, et cela ne se rencontre que rarement. Le fait est que François de Sales, tout en développant des images grandioses ressortissant au merveilleux chrétien, évitait le plus possible l'exaltation, et pratiquait l'humour.

Paradoxalement, il semble que plus on ait pratiqué le merveilleux, moins on ait été porté à l'exaltation et au fanatisme: contrairement à ce qu'on croit, cela fait éviter l'hallucination. Or, c'est un trait assez globalement savoyard. lady.jpgAu dix-neuvième siècle, celui qui l'a plus montré est Jacques Replat (1807-1866), l'auteur du Voyage au long cours sur le lac d'Annecy (1858). Il affectionnait le fabuleux, maintenant à distance le réel par son humour, mais regardant lucidement l'imagination comme une représentation des forces supérieures, et non comme une réalité en soi. Justement parce que l'imagination, à la façon du songe, emprunte symboliquement ses formes au réel sensible, elle apparaît comme n'ayant pas plus de substance, en soi, que ce songe, et comme ayant avant tout valeur de signe, ainsi qu'un mot. J.R.R. Tolkien disait de la même manière que le mythe était une création à partir de la vérité (le monde des idées), comme le mot était une création à partir de la réalité (le monde des choses).

Ce trait de Jacques Replat et de François de Sales est ce qu'on a pu appeler la bonhomie savoyarde. Chez Joseph de Maistre, il se voit surtout à la fin de sa vie, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, le plus personnel de ses ouvrages: Considérations sur la France et Du Pape sont plus enflammés - même si on peut saisir, au-delà du registre épique ou polémique, l'amour du trait mordant, du paradoxe inattendu, de la formule marquante.

D'où vient le rire? Il est un air qui sort brusquement des poumons, comme si l'âme soudain se dilatait. C'est pourquoi il met en bonne santé. Le sentiment d'indignation face au faux (ou à ce qu'on croit tel) comprime cette âme, la fait souffrir en la plaçant dans un petit point du corps; l'humour l'en libère, sans forcément faire changer d'avis.

Mais il est possible que Joseph de Maistre soit haï justement à cause de cela: son ironie le rend d'autant plus dangereux, parce que d'autant plus séduisant. Il montre qu'il n'est pas vrai qu'il soit nécessaire, pour que l'âme soit libre, d'épouser les thèses révolutionnaires, ou alors le matérialisme et l'athéisme. On peut aussi se moquer de ceux-ci.

Le rire du reste y est souvent figé - imité extérieurement de Voltaire -, et sans faculté à faire sortir l'air du corps et à dilater l'âme.

Joseph de Maistre le manifeste, et c'est un coin enfoncé dans les certitudes de l'agnosticisme.

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02/04/2017

J.R.R. Tolkien et le divin par l'émerveillement

acte-inconnu2.jpgValère Novarina, dans Lumières du corps, recueil d'aphorismes sur le théâtre, disait que, par la chute, l'homme accédait à la vérité de lui-même: au-delà de l'illusion que constitue l'Homme, il entre dans le vide où brille une lumière, celle du Christ.

Ainsi défendait-il du théâtre une conception fondée sur la dissolution des illusions, par le biais du comique qui anéantit les leurres, ou par le biais du tragique qui détruit les faux espoirs. Il unifiait, par la métaphysique, les deux grands genres dramatiques pratiqués depuis l'antiquité.

Deux choses curieuses apparaissent alors à l'esprit de contradiction qui caractérise l'amateur de controverses. D'abord, l'allusion au Christ, si elle semble à première vue claire, puisqu'il a été crucifié, l'est moins, si on y pense à deux fois, parce qu'il a ressuscité, et cela, non en théorie, mais, dans l'Évangile, en fait: le texte le raconte. Or, la pensée de Valère Novarina ne présuppose pas que la scène théâtrale montre cette résurrection, puisque le divin pour elle ne s'appréhende qu'en creux, n'est présent que dans le vide qui est entre les lignes - ou par-delà le terme tragique.

L'autre chose qui apparaît est un fait semblant le contredire: la pièce du Cid de Corneille se finit bien grâce à l'action salvatrice du roi de Castille, qui résout l'inextricable problème qui se posait à Rodrigue et Chimène, et francisco-pradilla-pinturas-L-60xdvn.jpegmenaçait de faire finir l'action en tragédie. Ce roi - Ferdinand - est l'incarnation du principe miraculeux, et Corneille a ainsi inventé le genre de la tragicomédie, qui est sérieuse mais se finit bien, parce que le christianisme impliquait que la divinité intervînt pour rompre le cours fatal du destin, et accomplir des miracles. C'est une union entre la comédie et la tragédie qui va dans un sens opposé à celui de Novarina.

La position de celui-ci rappelle l'idée, déjà présente chez Corneille, et plus encore appliquée par Racine, que le monde divin ne peut pas être représenté sur scène: on ne peut l'évoquer qu'indirectement. La critique a ainsi reproché à Corneille l'invraisemblable fin du Cid. Mais Corneille s'est défendu en disant que le merveilleux restait possible, qu'il ne nuisait pas à l'invraisemblance s'il était situé à l'intérieur d'une doctrine qui l'admettait.

J.R.R. Tolkien, qui, tout comme Pierre Corneille, était un catholique fervent, allait dans le même sens. Il énonça que la vraie grande émotion était provoquée par ce qu'il appela l'eucatastrophe: l'événement inattendu qui fait se finir bien une histoire mal engagée. C'est ce qu'on trouve chez Corneille, mais aussi dans les comédies de Molière. Tolkien disait que c'est ce qu'on observe dans les contes de fées, mais aussi dans l'Évangile – avec, donc, le récit de la résurrection.

Pour lui l'Évangile ne renvoyait pas à une théorie religieuse: il en connaissait bien le récit, le pratiquait, laissait agir sur son âme les sentiments dont il était baigné.

L'art pouvait, par l'imagination mythologique, représenter le miracle, l'ange intervenant pour sauver une situation apparemment perdue, le Christ rompant l'ordre des astres pour imposer le salut, la grâce divine survenant sans qu'on pût la prévoir. Il affirmait que rien ne l'émouvait davantage. Alors le divin se manifestait dans le drame, par le biais du cœur humain.

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11/03/2017

L'Évolution est Amour (Pierre Teilhard de Chardin)

16864698_10210546462516445_1100183496924662720_n.jpgPour Pierre Teilhard de Chardin, le ressort de l'univers était l'amour cosmique. L'Évolution même était en réalité une réaction de la Création à cet amour. Il ne parlait pas de dessein, de projet, car l'amour pour lui n'était pas un concept que la divinité appliquait, une ruse pour accomplir des buts cachés, élaborés par l'intelligence, mais une force agissant directement sur le monde - et le traversant -, supérieure même à l'intelligence. Ce n'était pas le cerveau qui initiait l'amour pour se soumettre à la loi de conservation de l'espèce, mais l'amour qui suscitait un cerveau pour créer la conscience dans l'individu. La conscience n'était pas la cause, mais le fruit de l'amour; elle était un don, parce qu'elle était belle en soi, parce qu'il vaut mieux être conscient qu'inconscient.

Cela vaut mieux, non parce qu'on l'a décidé après un long débat, mais parce qu'on le ressent comme tel. On a de la sympathie pour les êtres conscients, de l'antipathie pour les êtres non conscients. On aime la conscience comme on aime un gâteau: d'emblée, instinctivement, par amour pur et sans tache, sans justification particulière.

Teilhard allait jusqu'à dire que les pôles négatif et positif des atomes était une émanation de leur psychisme larvaire: une réaction spontanée à l'amour cosmique. Il niait que même le minéral fût dégagé de la vie psychique cosmique. Il s'avouait panthéiste.

Mais panthéiste centré: centré autour du foyer d'amour divin, le Christ.

Il n'en a pas fait une théologie complexe, évoquant par exemple les êtres divins, inconnus à l'homme, qui seraient plus ou moins près du foyer d'amour. Mais on n'en pourrait pas moins avoir une vision en spirale, de tous les êtres qui, en s'en rapprochant, tournent autour de ce foyer d'amour. Le long de la voie qu'ils suivent, des jets d'énergie s'en détachent, perdus par le refus de recevoir l'amour cosmique.

Teilhard admettait cette possibilité: il n'était pas un optimiste béat. Les branches des espèces qui n'avaient pas survécu ou s'étaient placées dans des impasses en se spécialisant à l'extrême, lui semblaient bien être ces jets perdus, ces branches pour lesquelles un retour vers le tronc central devenait impossible.

Aucun être humain à ses yeux n'était dans ce cas. Non qu'ils restassent tous dans le flux central montant en spirale vers le foyer d'amour, mais qu'ils étaient tous humains justement parce qu'ils ne s'en étaient pas spirale.jpgassez détachés pour ne plus pouvoir le retrouver, s'ils le recherchaient. On pouvait aller au bord, et les peuples avaient tous tendance à le faire: les cultures nationales poussaient toutes les êtres humains vers la frange de la spirale sainte. Mais seuls les animaux en étaient sortis.

Il faut alors admettre ce qu'on lui a reproché: pour lui, les peuples étaient plus ou moins écartés du flux central, quoique tous demeurassent dans l'élan d'Évolution. Il avoua, dans un écrit inédit de son vivant, que des parties de l'humanité risqueraient un jour de ne plus pouvoir suivre le chemin tracé. Il ne le souhaitait pas; mais l'humanité avait en elle assez de liberté pour pouvoir mal faire. Ainsi la morale humaine, qui sépare les justes des méchants, se trouvait justifiée - et tendait à repousser les méchants vers l'animalité, comme dans l'Asie qui les voit réincarnés en bêtes. Mais il n'en a pas parlé explicitement, évitant l'ésotérisme et le merveilleux, même s'il trouvait les spiritualités orientales intellectuellement stimulantes.

Une hiérarchie se dessinait donc bien, du règne minéral à la biosphère, de la biosphère à ce qu'il appelait la noosphère. Et au-delà? Comme chez Victor Hugo, y avait-il des anges tout près du centre rayonnant? Il ne le dit pas. Il ne voulait parler que du monde manifesté, sensible, et l'expliquer par un seul élément spirituel, unitaire et grandiose.

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03/03/2017

Milarépa

mila.jpgJ'ai lu les œuvres complètes de Milarépa, mystique bouddhiste du douzième siècle, et tibétain. Il n'a quasiment rien écrit lui-même, et l'ouvrage contient en réalité le récit de sa vie, ainsi que les chants qu'il aurait prononcés en les improvisant. On y trouve aussi des chants de disciples, et même de divinités, en particulier les dakinis, messagères célestes, anges à formes féminines qui toujours aimèrent Milarépa, lequel à son tour les vénéra. Le plus remarquable, dans ces textes, est en effet leur constante dimension mythologique.

Les montagnes sont regardées comme le corps de dieux, ainsi que les lacs. Le paysage est rempli d'êtres spirituels divins, et je me suis pris de nostalgie, en lisant ces textes, car j'aurais voulu que la Savoie, au paysage semblable, eût aussi une telle mythologie.

Il n'y a rien que j'aime tant que la mythologie. Le folklore savoyard a gardé le souvenir de mythes probablement proches de ceux du Tibet: certaines légendes évoquent la fée du mont-Blanc. Mais le christianisme a répudié ces êtres, et le rationalisme les a achevés. Le romantisme a eu beau réhabiliter le lien entre le mont-Blanc et la divinité, ainsi que l'attestent des textes de Théophile Gautier, de Goethe, de Victor Hugo, de Percy Shelley, de Jean-Pierre Veyrat, on est ensuite revenu au matérialisme ordinaire.

Pourtant, le bouddhisme a lutté comme le christianisme contre l'ancien animisme - le bön, au Tibet. Certains passages de la vie de Milarépa et certains de ses chants illustrent ce combat qui s'est soldé par la victoire du maître bouddhiste. On s'affrontait au moyen de la puissance magique - car Milarépa a des pouvoirs fantastiques, semblables à ceux d'un super-héros. Il vole dans les airs, se déplace instantanément dans l'espace, démultiplie son corps, désintègre les rochers d'un seul regard! Les saints du christianisme ont eu des pouvoirs, ont fait des miracles, mais point aussi fantastiques que ceux de Milarépa - et sans doute de thangkha30lg.jpgceux des saints asiatiques en général. Car il faut avouer que cela participe de l'esprit mythologique oriental, plus que de tout autre chose.

Sur le fond, du point de vue moral et philosophique, Milarépa recommande d'aimer son prochain, et de dédaigner les biens de ce monde comme illusoires, mais aussi les pensées discursives, et les fantasmes qui font appeler ceci bien, cela mal. Pour autant, la voie qu'il propose est le souverain bien, menant paradoxalement à un état situé au-delà du bien et du mal, et qui participe de la divinité. Lui-même y est pleinement parvenu durant sa vie, et il est au Tibet considéré comme un second Bouddha. À sa mort, les messagères célestes l'ont emmené à l'horizon de l'Est, et il y a rejoint les dieux.

Le mysticisme est plus intense que dans le christianisme, et le dogme moins précis. Les spécialistes des théories pourront trouver des différences mais il est douteux que Milarépa y aurait accordé une grande importance, car il méprisait les orateurs subtils, ne cherchant qu'à devenir pur pour gagner les terres pures et converser avec les êtres célestes, voire les convertir au bouddhisme. Car il eut aussi cette faculté qu'on reproche souvent aux évêques: convertir les divinités anciennes à la loi juste!

Les ordres monastiques traditionnels s'en prenaient à lui, l'appelant hérétique, et parfois le battaient. Il fut même empoisonné, à la fin de sa vie, mais lui-même assure que ce n'est pas cela qui l'a fait mourir, que de toute façon son heure était venue, et que toute souffrance était pour lui une grâce - toute maladie un ornement.

Des textes splendides, inoubliables, apportant une grande respiration, ouvrant la conscience au monde divin.

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15/02/2017

Science-fiction et cité du ciel

Eternals Jack Kirby.jpgLa science-fiction matérialise les anciens mythes, peignant les anges comme des extraterrestres, faisant de la cité de Dieu une cité de l'espace libre des conditions naturelles terrestres, et, dans le même temps, elle assure fréquemment que les anciens mythes ont fait abusivement et fallacieusement le chemin inverse, qu'ils ont affabulé à partir de réalités physiques mal comprises, en les projetant par superstition dans le monde spirituel.

Il va de soi qu'elle n'en a aucune preuve, et que le seul fait constatable, à cet égard, c'est bien qu'elle-même reprend les vieux mythes et essaie d'en donner une version matérialisée. Elle peut aussi bien prétendre qu'elle retrouve les vérités mystérieuses cachées sous la légende pour mieux se vendre - voire pour justifier ontologiquement sa démarche, et créer, incidemment, une nouvelle religion.

Cela n'a d'ailleurs pas raté, beaucoup de religions nouvelles s'appuient sur la science-fiction. Elles sont en progrès.

Pour moi, je l'avoue, la science-fiction ne fait qu'adapter aux idées dominantes du temps les vieux mythes. Elle les enrobe, voire les imprègne de matérialisme, parce qu'elle-même manque de perspectives ontologiques. La plus belle et la plus intéressante science-fiction est du reste celle qui sort des limites du genre pour retrouver le monde spirituel, et qui ne s'est servie de la science moderne que pour mieux préciser et expliquer les anciens mythes - non pour les contredire.

C. S. Lewis, ainsi, confirmait l'ésotérisme ancien en plaçant des anges directeurs sur chaque planète, et confirmait aussi la théologie chrétienne en plaçant sur Terre un ange déchu. Là où il se trompait, est qu'il reprenait la science ordinaire, qui prétendait qu'on pourrait aller facilement sur Mars par un vaisseau spatial, et que cette même planète était peuplée d'êtres organiques: les deux sont faux. Au bout du compte, les conjectures apparemment les plus scientifiques sont celles qui ont apsara-mayur-sharma.jpgdémontré le plus rapidement leur fausseté. Symptomatique.

Olaf Stapledon fut à peu près dans le même cas. Alors que ses fantasmes sur l'avenir proche de l'humanité et la vie sur les planètes du système solaire n'ont en rien été confirmés par les faits, on peut estimer que quand il donnait une personnalité aux astres et les disait tournés vers un centre divin - accordant leurs mouvements pour effectuer devant lui une sorte de parade nuptiale -, on peut estimer, dis-je, qu'il voyait juste – ou que, du moins, rien n'est venu prouver qu'il faisait erreur. Les Apsaras dansant devant Indra dans la mythologie bouddhiste font le même office, étant des étoiles personnifiées, et Stapledon au moins rejoignait cette sagesse orientale, profonde et dont par ailleurs beaucoup d'amateurs de science se réclament aussi: cela devrait leur plaire.

Certains critiques n'en disent pas moins qu'il a délaissé en réalité la science-fiction pour la fantasy. Celle-ci crée des images représentant des êtres spirituels. C'est par là qu'elle est profondément artistique, profondément poétique, et c'est par elle que la science-fiction s'approche le plus de la vérité. C'est quand elle assume le mieux sa dimension mythologique, et quand elle prétend le moins illustrer des conjectures dites scientifiques, à mes yeux, qu'elle livre une réelle forme de connaissance.

Notamment morale, car les Apsaras sont des messagères délivrant des instructions aux sages.

La littérature a vocation à illustrer la vie morale par des symboles, pour moi, et non à spéculer sur les éléments matériels dont la science s'occupe déjà très bien, avec beaucoup de sérieux. D'ailleurs le monde matériel étant accessible aux sens, que veut dire conjecturer sur lui? Rien. Car l'on n'est pas, dans le lieu que l'on conjecture.

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13/02/2017

L'éducation par le débat

philos.jpgOn entend régulièrement dire qu'il faudrait que les enfants apprennent à philosopher dès leur plus jeune âge, que cela ferait croître leur esprit critique et épanouirait leur raison, qu'ensuite ils resteraient imperméables au fanatisme.

Je ne crois pas qu'à cet égard les intentions débouchent réellement sur les espérances - que les effets soient ceux que l'on attend. Mais même si on admettait une telle chose, il faut bien voir que l'homme n'agit pas, comme une machine, selon les directives qu'on lui donne - même lorsqu'il s'y est engagé. Non. Il doit être motivé en profondeur. Il faut qu'il tire, non de considérations intellectuelles, mais de ses sentiments profonds, de ses impulsions enfouies, le désir et le plaisir de travailler.

Le résultat concret d'une intellectualisation précoce des enfants serait qu'une partie y resterait rétive, et ne réussirait simplement pas des exercices philosophiques en fait donnés trop tôt, à un stade où l'enfant ne peut pas faire la différence entre ce qu'il veut, ressent et pense, et où, par conséquent, préférant rester dans son sentiment ou son désir, il rejetterait, simplement, la logique du discours abstrait.

Même les enfants qui y parviendraient (car il y en a toujours) sont en fait dans le cas de pouvoir facilement tomber malades longtemps avant la retraite, parce qu'en réalité cela n'est pas conforme aux nécessités de l'organisme. L'enfant a d'abord besoin de déployer ses sentiments, ou son activité physique, avant d'en venir à ce qui est intellectuel.

La question est donc de savoir comment développer, par l'éducation, les valeurs dites républicaines - ou même le plaisir et le désir de travailler, qui au fond en font partie. Cela ne vient pas tout seul et, à cet égard, compter sur l'ouvrage des parents, ou même l'hérédité, est illusoire et déraisonnable. Les enfants sont ce qu'ils sont, et l'éducateur doit les prendre tels qu'ils sont.

Ce qui donne sens aux valeurs morales, quelles qu'elles soient, ce sont, dans les premières années, les exemples donnés par l'entourage, dont font partie les éducateurs, et, ensuite, ce qui s'exprime sous forme Cato_of_Utica.jpgimaginative, à travers des symboles et des récits. Rousseau parlait à cet égard de la vie de Caton, dont Lucain disait qu'un dieu l'habitait. C'est une possibilité. Rudolf Steiner, plus globalement, évoquait les mythes et légendes, dont l'historiographie romaine est au fond un fragment parmi d'autres. Il voyait plus juste et plus large que Rousseau.

L'esprit critique ne saurait donc être systématique et exclusif. Il faut du reste voir ce qui le crée à l'âge adulte. Ce n'est pas forcément la philosophie. En réalité, c'est ceci: des récits ayant des sens moraux différents et contradictoires. Une fois les actions de César, une fois celles de Pompée.

Voilà pourquoi Rudolf Steiner ne recommandait pas, comme Rousseau (à cet égard doctrinaire), seulement les récits républicains des Grecs et des Romains, mais les mythes et légendes de tous les pays et de tous les siècles, enseignés au fur et à mesure, selon l'âge de l'enfant, ou la période de l'année.

C'est bien cela qui fait comprendre qu'il y a plusieurs points de vue, qui enseigne l'esprit critique, mais aussi permet des choix libres et épousés avec enthousiasme. Car tout critiquer ne mène nulle part, il faut aussi s'engager en faveur de quelque chose de positif.

Pour le lycée, il est évident que cela sera intellectualisé. Mais de nouveau, on présentera les différents points de vue en laissant les élèves choisir. Sans cela, l'individu n'aura plus de ressort, et, comme dans les républiques socialistes, s'étiolera, et ne travaillera plus, ne votera plus non plus.

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11/02/2017

Croissance économique et matérialisme historique

keynes.jpgLes socialistes ont souvent évoqué l'idée de la relance par la consommation, que je crois héritée de John Keynes, car j'ai suivi des cours d'économie, quand j'étais au lycée. Mais ce n'est pas un auteur que j'aie lu, et du reste peu me chaut. Ce qui m'importe est que j'ai toujours trouvé aberrant le projet de résoudre les problèmes de l'égalité en même temps qu'on soutient la croissance économique. Une telle position me semble relever de l'angélisme et de la naïveté.

Je trouve de toute façon choquant qu'on pense ramener l'égalité des droits à des calculs mesquins et au fond l'assujettir à la croissance. Rudolf Steiner disait que, dans les faits, les droits individuels n'étaient en rien un moteur pour l'économie, mais un frein nécessaire, une limite dont le devoir, dont le sentiment moral rendait la présence impérieuse. Il les comparait aux obstacles naturels: les droits individuels font obstacle à l'économie comme les montagnes, les mers, les fleuves font obstacle aux échanges et nécessitent des dépenses supplémentaires. Il faut donc les intégrer au coût des produits, ne serait-ce qu'à travers une taxe ensuite reversée pour que les nécessiteux bénéficient du droit à l'éducation, à la santé, au logement, et ainsi de suite.

Cela me semble une bonne conception, car je trouve absurde l'idée que la mécanique historique ou économique soit imprégnée de la moindre moralité, de la moindre tendance à l'égalité qu'il n'y aurait qu'à faire éclore par une sorte de magie d'État. Au fond cela rejoint l'illusion libérale qui prétend que si tous les égoïsmes s'unissent, le monde s'en trouvera mieux. À la différence qu'il existe une frange de la philosophie qui essaie de masquer que le moteur premier de l'économie est l'égoïsme.

Les machines qui fondent l'essentiel de l'économie moderne en émanent avant tout. On a du mal à l'admettre, car on veut les vénérer, les adorer, les regarder comme des portes vers un avenir radieux. Dans les faits, elles donnent surtout une satisfaction égoïste.

Ce qui spirituellement renvoie à l'égoïsme, ce sont les mécanismes physiques, issus des profondeurs terrestres. Car le matérialisme pour moi ne saisit pas ce qui est en question, voulant soumettre l'univers à son monisme naïf. Quoiqu'il soit lié à des objets matériels, l'égoïsme, en soi, est une force spirituelle; il est leur vénération depuis les profondeurs de l'âme. Il est une sorte de fétichisme.

La moralité n'émane pas du même endroit. Elle émane de l'horizon. C'est l'horizon d'un monde plus juste, qui suscite le sentiment moral. C'est la perfection du soleil, dans sa rotondité telle sunset-fog-over-sea-mountains.jpgqu'on la perçoit quand il se couche, qui crée le sentiment de l'harmonie humaine. Cela s'oppose frontalement à ce qui meut l'économie.

L'erreur du monisme spiritualiste est de croire qu'il n'existe qu'une seule sorte de force spirituelle. En vérité, il y en a au moins deux – et même trois, dit le dogme trinitaire.

Il ne s'agit donc pas de dire qu'on va abandonner l'activité économique pour entrer dans une forme de mysticisme, mais qu'il existe un conflit entre les deux, et qu'il est illusoire voire hypocrite de croire qu'on peut le résoudre par un simple pas de côté.

Non, le sentiment moral humain n'émane pas de la superstructure. Il émane simplement de ce qui vient de l'horizon. Le réel essaye de concilier les deux choses qui s'opposent, et non pas d'imposer à l'esprit une vision uniforme des aspirations humaines.

Il existe plusieurs dieux - si l'on peut s'exprimer ainsi.

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30/01/2017

Jean-Paul Sartre à New York

ny.jpgJ'ai toujours bien aimé Jean-Paul Sartre, aussi surprenant que cela paraisse. Car je n'approuve pas sa philosophie, je pense que son point de vue était étriqué et biaisé. Mais il ne manquait pas d'une certaine force intellectuelle, d'un certain courage, et il le devait à sa capacité imaginative développée. J'aime son style, parce qu'il est imagé.

Je lisais et étudiais l'autre jour, pour des motifs professionnels, un texte tiré de Situation III où il évoquait son amour pour New York, et il en fait l'éloge parce que ses formes géométriques la mettent en relation avec l'esprit de l'univers, dit-il, avec le mathématisme cosmique. C'est très bien vu, il a saisi quelque chose qu'on observe souvent dans la science-fiction la plus intelligente. Il l'a saisi rationnellement, mais aussi intuitivement.

Le plus beau, en effet, est que cela ne passe pas par de prosaïques raisonnements, des mises en relation purement intellectuelles, mais par des images qui relèvent au fond de la religion, car il évoque le ciel de New York comme étant un gardien de la ville: il s'agit bien de l'ange protecteur. Or, il oppose cette divinité tutélaire à celles des villes européennes. Le ciel de celles-ci, affirme-t-il, est domestiqué; au fond, il ressemble à ces statues de saints des églises catholiques qu'en tant que protestant, Sartre devait instinctivement abhorrer. Il ressemble à ces statues d'anges de l'art baroque, gentils et potelés, sortes d'elfes ailés qu'on peut trouver parfois ridicules, et manquant de noblesse, de grandeur.

Le ciel de New York - repoussé, rappelle-t-il, par la hauteur des gratte-ciel -, est sauvage, indompté, c'est celui du monde entier, de l'univers même; il se situe à une hauteur supérieure et touche à un ange plus élevé, ou même à Dieu, au dieu unique et mathématique des philosophes antiques, de la philosophie des Lumières - et même, au fond, de la Bible: c'est, au-delà des divinités des Gentils - des entités protectrices locales et païennes -, le vrai Dieu des Juifs - et des protestants, qui voulaient renouer, après la marée du merveilleux catholique, avec cette haute présence cosmique.

New York en est secrètement issue, avec son plan quadrillé, son organisation rigoureuse. Alors que les villes européennes conservent leur lien avec le monde végétal et sa polarisation éclatée, morcelée propre à la barbarie médiévale, cette ville américaine est la matérialisation de la raison pure, semble émaner des astres mêmes, plus forte en cela que le palais de Versailles Superman-the-Movie.pnget les jardins qui l'entourent, puisqu'il ne s'agit plus d'un Olympe réservé, mais d'une cité intégrant un peuple.

En ce sens, elle est la ville futuriste par excellence, celle où les rêves d'avenir pouvaient trouver une butée, celle qui pouvait donner le sentiment que l'âge d'or à venir était réalisé, et que le messie attendu pouvait y apparaître. Superman est ainsi la matérialisation de son air, il a surgi dans la brume dans laquelle, dit Sartre, se perdent au loin les buildings - au bout des falaises que forment les artères -, et il est venu dans la lumière de la cité. Il s'y est cristallisé au regard intérieur des artistes, qui étaient des voyants. Dans ses aventures New York prend significativement le nom de Metropolis.

C'est, je crois, ce que Sartre a intuitivement senti, car il avait un certain génie.

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14/01/2017

Jean-Paul Sartre et le judaïsme

78e129bfcbb5f110fcb62340983c3dae.jpgJ'ai lu, je ne sais plus où, qu'à la fin de sa vie, Jean-Paul Sartre, peut-être sous l'influence de Benny Lévy, avait trouvé, enfin, dans le monde physique quelque chose qui échappait à la nausée - une force créatrice, la manifestation d'un principe immortel, une puissance ordonnatrice qui ne devait rien à l'illusion et à la pensée magique: le peuple juif.

J'ai, personnellement, des origines juives, et je ne m'oppose pas, d'un point de vue subjectif, à une telle idée, propre à justifier le sens de l'infini que je m'attribue. Mais sur le plan objectif, j'ai un peu du mal à croire, de façon globale, à l'éternité de tel ou tel peuple. Peut-être parce que la judéité n'est qu'une composante de ma nature physique, puisque j'ai aussi bien des origines gauloises, ou même allemandes au sens large. Mais aussi parce que je crois que l'individu humain est universellement lié à l'infini, d'une part, et, d'autre part, que l'humanité un jour ne fera plus qu'une, et que les peuples s'y dissoudront, après lui avoir apporté leurs richesses, après l'avoir développée selon leurs directions propres.

Peut-on hiérarchiser ces apports? Je sais qu'en principe c'est interdit. Mais les chrétiens anciens - Bossuet, par exemple - admettaient l'apport énorme du judaïsme. À ce titre, Sartre semble leur devoir plus qu'il ne l'imaginait.

Cette image d'un peuple immortel me rappelle deux choses. La première est une idée de Cicéron selon laquelle le peuple romain était immortel, ou les peuples en général étaient immortels: l'individu meurt, disait-il, mais le peuple, ou la cité, lui survit. Mais Polybe, l'historien, disait que la cité de Rome était comme un individu, qu'elle naissait, croissait, mourait, et que le peuple soit immortel par rapport à l'individu n'implique pas qu'il le soit absolument. Cette idée d'un peuple comme un individu plus vaste et vivant plus longtemps michael whelan_isaac asimov_foundation and earth.jpgs'accorde avec l'idée des anges protecteurs des peuples, car ces anges s'incarnent à travers ces peuples, mais ensuite, une fois l'expérience de ces peuples effectuée, une fois que les anges qui les protégeaient ont vécu à travers eux les expériences dont ils avaient besoin, ils s'en détachent, ils s'arrachent à l'atmosphère terrestre.

C'est ainsi que les peuples individuellement sont appelés à disparaître, mais qu'ils le sont aussi tous, qu'un jour l'humanité ne sera plus qu'un seul peuple.

L'autre chose que cela me rappelle est le robot immortel R. Daneel d'Isaac Asimov, sentinelle de l'humanité, gardien de la civilisation dans son cycle de Foundation: il en conserve le patrimoine à travers les millénaires et même les millions d'années, un peu comme dans la Torah est conservée la sagesse première. On pourrait dire que la pensée abstraite de Sartre a trouvé en Asimov à se déployer en figures.

Il reste qu'Asimov lui-même, dans la nouvelle qu'il jugeait la plus importante parmi celles qu'il avait écrites, The Last Question, annonçait la destruction de toute chose particulière, et la renaissance de l'univers quand le dernier élément particularisé se serait dissous dans le grand tout. Il est possible, justement, que quand la pensée se déploie en figures, elle saisisse réellement l'infini, et en livre les mystères.

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05/12/2016

Libre concurrence des symboles

Fidel_Castro_operer_237035a.jpgUn jour, j'ai entendu une femme politique énoncer que pour faire parler la République française au cœur de la jeunesse, il fallait déjà que les hommes politiques qui l'incarnent soient des exemples, puissent faire rêver. Ce culte de la personnalité m'a rappelé ce que la France doit encore à la royauté, ou ce que la République française doit aux républiques démocratiques telles que Cuba. Attendre que l'homme politique fasse converger sur lui les aspirations au merveilleux a quelque chose de comique, de mon point de vue. Car je n'admire que les poètes, et ne me voue qu'aux anges.

Sans doute, quand Victor Hugo brandissait le poète-mage, il ne comprenait pas pourquoi le peuple se soumettait à Napoléon III, qui n'aurait dû faire rêver personne. Ce qui fait rêver le peuple, dans la politique, ce n'est pas l'exemplarité, c'est la puissance, l'autorité. Or, il ne va pas de soi que la puissance aille de pair avec la moralité. Le prétendre ressortit à la croyance magique, au culte des empereurs romains, mis à bas par le christianisme et son culte des saints sans pouvoir terrestre.

On peut me faire remarquer que la jeunesse, faute d'idoles dans la sphère politique, se tourne vers des figures religieuses charismatiques, qui elles aussi allient l'apparence de sainteté à la puissance terrestre. Mais au fond on est prompt à attribuer des prérogatives magiques à ceux qui ont une vraie autorité. Charles de Gaulle, dans Le Fil de l'épée, disait que l'autorité s'obtenait par le mystère qu'on créait sur soi: il fallait être hiératique, et ne pas trop parler, laisser planer l'incertitude; apparaître comme une énigme.

Néanmoins, plus l'humanité grandira, mûrira, plus elle s'apercevra que la politique ne crée qu'un mystère illusoire, et que sa puissance l'est aussi. La crise politique en France vient-elle de cette prise de conscience? On veut accuser les personnes; mais l'athéisme intégral dit bien que même l'aura de l'homme politique auquel on voue un culte est un mensonge. L'athéisme intégral a fait preuve de cynisme contre Fidel Castro, contre Staline, contre Mao, contre les grands chefs athées qui voulaient qu'on n'adorât qu'eux.

Pourtant, le culte sourd de l'État existe encore, dans les sphères intellectuelles; mais il n'a plus la même ferveur. Et s'il se traduit dans les classes populaires par l'attente du Chef qui incarnera la force divine de cet 11062257_668283196642376_2543648997004242103_n.jpgÉtat, une sorte de langueur s'est emparée de tous, qui fait douter que ce merveilleux puisse même se cristalliser dans l'État, ou son Chef.

Pour moi, il est évident que, au-delà des formes extérieures, il faut rebâtir une mythologie, faire de Marianne une vraie entité cosmique, et assimiler la Liberté, l'Égalité et la Fraternité aux fées qui parlent en silence au cœur de l'homme. Le matérialisme intégral a cet avantage de mettre à nu les hommes-dieux, et de les montrer seulement hommes; mais l'âme en attente de merveilleux doit se réorienter vers le seul espace où elle puisse trouver une butée: celui de l'Invisible, tel qu'il agit dans les âmes, au-dessous de la conscience. Les valeurs de la République y trouvent une solidité, une substance.

Et dès lors, la mythologie républicaine pourra rivaliser avec celles des vieilles religions, mais en portant d'autres valeurs, plus modernes, plus émancipatrices. Sinon, le cœur humain reviendra mécaniquement aux vieilles religions, une fois les politiques dévêtus de leur aura sacrée. Il a une nature qui l'empêche d'agir autrement, qu'on le veuille ou le regrette.

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17/11/2016

Teilhard de Chardin: science, pensée, foi

Pierre-Teilhard-Chardin-Inde-1935_1_1400_1375.jpgPierre Teilhard de Chardin est un des philosophes francophones les plus importants du vingtième siècle, même s'il est sous-estimé parce que l'État promeut, à travers ses institutions éducatives, des philosophes différents, des professeurs laïques, comme on dit. On peut le nier, mais Michel Houellebecq était lucide quand il disait que la République avait un agnosticisme de principe qui favorisait dans les faits l'anthropologie matérialiste.

Teilhard voulait établir un lien entre les données scientifiques objectives et la philosophie et la théologie, sentant que si le matérialisme s'imposait, la société serait vide de repères et de valeurs. Or, les progrès scientifiques avaient mis à mal le tableau traditionnel du monde, et, par paresse ou incapacité, on n'avait pas pu établir une nouvelle profondeur morale, à partir des nouvelles données. On se contentait de laisser le nez sur les enchaînements mécaniques des faits bruts, et, pour la morale, d'ânonner les mêmes valeurs depuis plusieurs siècles, dégagées de tout tableau du monde, et donc d'articulation possible avec le réel. Le résultat est que la morale est un objet de discours, mais que personne ne la suit, car, dans l'action, on se fie à l'enchaînement mécanique des phénomènes, et donc, on agit égoïstement, en fonction du résultat physique recherché.

Teilhard ressentait l'impérieux besoin d'aller dans une autre direction, et ses supérieurs - par peur, sans doute - lui déconseillaient de persévérer; il déclarait:

« Faites de la Science paisiblement, sans vous mêler de philosophie ni de théologie... »

Tel est le conseil (et l'avertissement) que l'autorité m'aura répété, toute ma vie durant.

[…]

Mais telle est aussi l'attitude dont, respectueusement, - et cependant avec l'assurance que me donnent cinquante années de vie passée au cœur du problème, - je voudrais faire remarquer, à qui de droit, qu'elle est Ignatius_Loyola.jpgpsychologiquement inviable, et directement contraire, du reste, à la plus grande gloire de Dieu. (Pierre Teilhard de Chardin, Science et Christ, Paris, Seuil, 1965, p. 283.)

Il pouvait être tenté de quitter son ordre, la Compagnie de Jésus, mais deux choses l'en empêchaient: tous les jours, il pratiquait les exercices spirituels d'Ignace de Loyola, et il était de famille noble et traditionaliste, et il savait le mal qu'il ferait aux siens s'il prenait la tangente: c'était une âme fidèle.

Il a posé tout de même en principe que ses supérieurs se trompaient et qu'ils agissaient contre Dieu, même si ce fut avec d'importantes précautions oratoires. Comme Olivier Costa de Beauregard, comme Rudolf Steiner, il pensait que la vie religieuse nécessitait de créer un lien entre le monde décrit par la science et ce qu'on pourrait appeler la vie morale de l'univers: quelle place a le Christ dans l'Évolution, quelle place la Trinité dans le cosmos, quelle place la divinité dans les atomes, ce sont des questions majeures que doivent se poser la philosophie et la théologie.

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15/11/2016

Lucain et les mystères du ciel

800px-Lucanus,_De_bello_civili_ed._Pulmann_(Plantin_1592),_title_page.jpgJ'ai lu récemment un grand classique antique, la Guerre civile, ou Pharsale, du poète romain Lucain: il raconte la guerre entre César et Pompée en prenant le parti de Pompée et de la république. Il en profite pour effectuer des digressions mythologiques et scientifiques à la mode ancienne, l'épopée étant aussi le réceptacle de la sagesse des hommes et n'ayant pas pour objet l'application rigoureuse d'un principe rhétorique.

Évoquant l'Égypte, il lui prend de développer des pensées scientifiques sur le ciel, ses mouvements et leurs liens avec le climat terrestre. Il les fait énoncer par un prêtre égyptien. Les prêtres égyptiens étaient réputés connaître ces secrets.

On dit souvent que l'antiquité avait à cœur de laisser dans l'obscurité les plus profonds mystères et de condamner leur divulgation. On cite l'histoire du poète Ésope qui, en voulant percer les secrets de Delphes, s'est vu projeter du haut des rochers. Mais il est possible que la grande époque classique de la poésie latine, du règne d'Auguste à celui de Néron, ait été, bien plus qu'on ne s'en est rendu compte à la Renaissance, marquée par la volonté de livrer des secrets ésotériques au public.

Virgile publiait les légendes romaines, jusque-là connues seulement des prêtres de la cité, et montrait de quelle façon les Troyens s'étaient installés en Italie. Il présentait, aussi, les principes occultes présidant à l'agriculture. Ovide ne publiait pas seulement les métamorphoses divines et la manière, par conséquent, dont les choses étaient apparues, après que des nymphes et des hommes en avaient eu pris la forme par l'action des dieux: il exposait également l'étrange doctrine de Pythagore, avec ses vies successives, et les rites religieux de Rome et leur sens. Il allait jusqu'à expliquer comment, concrètement, les héros et les empereurs étaient devenus des dieux.

Or, Lucain, au sujet de l'astronomie, se réclame explicitement de la volonté de livrer au public ces secrets:

Sit pietas aliis, miracula tanta silere;
Ast ego caelicolis gratum reor, ire per omnes
Hoc opus et sacras populis notescere leges.
(De Bello civili, X, 196-198.)

Cela veut dire: Que ce soit la piété des autres, de taire de si hautes merveilles: quant à moi je crois être agréable aux dieux que d'aller partout notifier aux peuples les lois mystérieuses et leurs œuvres.

Les dieux voulaient qu'on révèle à tous ce qu'ils accomplissaient: ils ne voulaient plus qu'on le cache.

Lui-même, dans son poème, fait comme Ovide, mais en adoptant un point de vue original: il révèle comment Pompée, selon lui, est devenu une entité céleste après sa mort et a influencé l'histoire en donnant à Brutus 799px-Jan_Styka_-_Nero_at_Baiae.jpgle désir de tuer César. Ovide avait livré les secrets officiels: expliqué comment César était monté au ciel. Lucain va plus loin: il livre les secrets officieux, ceux que l'empereur lui-même souhaite ne pas voir divulguer.

Ovide a été exilé, après avoir, dit-on, livré au public un ouvrage scandaleux, érotique. Lucain a été condamné à mort par Néron, après avoir été accusé d'avoir fomenté contre lui un complot. Son oncle Sénèque subit le même sort, et ses tragédies exploraient la mythologie sous le signe de l'horreur, et dans un poème burlesque il avait ironisé sur la fausse métamorphose en dieu de l'empereur Claude. Un signe des temps?

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18/10/2016

Origines de l’esprit analytique: à la recherche de l’esprit du vin

brillatsavarin.jpgJean Anthelme Brillat-Savarin (1755-1826), dans sa fameuse Physiologie du goût (1825), affirme: La méthode qui nous a fait découvrir l’alcool a conduit encore à d’autres résultats importants; car, comme elle consiste à séparer et mettre à nu les parties qui constituent un corps et le distinguent de tous les autres, elle a dû servir de modèle à ceux qui se sont livrés à des recherches analogues, et qui ont fait connaître des substances tout à fait nouvelles, telles que la quinine, la morphine, la strychnine et autres semblables, découvertes, ou à découvrir.

Il y a, dans ce passage, un certain reflet d'une pensée qui hiérarchisait les éléments physiques, en tâchant de voir dans celui-ci une essence, dans celui-là une matière plus grossière, et servant de support à l'autre. Cela a pu aller jusqu'à attribuer à certains éléments physiques une puissance causale qui somme toute relève de la magie.

Teilhard de Chardin disait, pourtant, que la division de la matière, pour en saisir l'élément essentiel, était illusoire. On pouvait, en effet, la diviser à l'infini, et toujours la force contenue dans la chose échappe, et semble présente dans un élément encore plus ténu. On se souvient du feuilleton de la particule de Dieu; on cherchait le boson qui créait la masse. C'était pur mirage.

Lorsqu'on souffle sur un objet mou, il prend la forme des ondes de l'air; plus il est mou, plus il le fait. Plus une partie est, dans un objet, molle, plus elle le fait. Le reste ne le fait que discrètement. Pourtant, l'ensemble de l'objet est poussé dans un sens. Mais la source du souffle est extérieure à l'objet, quoiqu'il en prenne la force, quoiqu'il soit habité par lui.

L'alcool au fond est sacralisé. On lui attribue des vertus magiques. On en parle avec ravissement. Sans qu'on en soit conscient, on en fait une liqueur divine. On ne nomme pas Dieu, mais le sentiment est celui que la superstition peut avoir face au sacré.

On n'hésite pas à proclamer que le vin est le secret de la santé. Est-ce là qu'il faut voir l'origine du culte de la matière mystérieuse à laquelle on prétend pouvoir attribuer la puissance causale?

Jean-Jacques Rousseau disait que si on remontait les causes en ne regardant qu'à la matière, on allait dans le passé à l'infini: cela rejoint Teilhard de Chardin. À l'origine d'un mouvement, ajoutait-il, était une volonté, une puissance spirituelle. Celle qui meut les organes pour créer le souffle est antérieure aux organes, dont elle se sert comme d'outils. On peut seulement dire que les organes sont antérieurs, dans la succession causale, à l'objet qui reçoit le souffle né de l'organe. C'est parce qu'on spiritualise l'organe au lieu de se souvenir qu'il est lui aussi physique, peut-être, que l'on attribue la source du souffle à l'organe.

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10/10/2016

Les machines, l'intelligence et la vie

MACHINE_MAN__05___00FC.jpgUne des dernières productions du créateur de comics Jack Kirby fut Machine Man, en 1978; il s'agissait d'un robot qui avait l'âme d'un être humain, et que tout le monde, craignant sa révolte, voulait tuer. Mais il rendait d'inestimables services à l'humanité en combattant d'autres êtres mécaniques doués d'intelligence, venant d'une autre galaxie et voulant envahir la Terre. Les images étaient belles, avec de splendides couleurs, et des postures corporelles impressionnantes, une succession d'actions bien rythmée et vraisemblable.

L'idée de départ était pourtant absurde, car les machines ne sont pas vivantes, et ne font qu'entretenir l'illusion de l'être. Du coup, elles ne peuvent pas avoir d'âme intellective, laquelle pour Aristote ne se plaçait que sur l'âme sensitive, laquelle ne se plaçait que sur l'âme végétative. Spirituellement, les machines sont vides, et n'ont en elles que les mécanismes par lesquels les éléments sont enchaînés.

Or, l'être humain est tellement amoureux de ce qu'elles lui permettent qu'il aimerait bien pouvoir dire autre chose. Il ne peut pas croire que le vide soit au service du plein, que le mort puisse servir le vivant, que l'inerte puisse renforcer l'animé sans immoralité, et, du coup, il rectifie cette bizarrerie par une fiction.

Quoi qu'on pense du génie de Jack Kirby, quoi qu'on concède au mythe du Golem par lui renouvelé, il faut avouer que, au moins inconsciemment, l'art populaire relève en partie de la propagande, parce que, comme le disait Platon de la poésie, il s'agit de plaire au public en lui disant ce qui va dans le sens de sa bonne conscience, en lui mentant.

Teilhard de Chardin partageait jusqu'à un certain point l'optimisme ordinaire; il déclara un jour que la machine n'asservirait pas l'homme parce qu'à tout moment celui-ci pouvait s'en débarrasser et vivre sans elle. Mais ce n'est pas le cas. Il viendra un temps où les éléments mécaniques pourront si intimement être mêlés à l'organisme qu'il sera impossible de les ôter sans encourir de graves dangers; et le temps est déjà venu où, sans machine, on ne trouve pas de travail et donc de quoi survivre.

Teilhard s'exprimait d'une façon collective; mais cela signifie-t-il quelque chose? Individuellement, il est devenu impossible de se passer de machines, et l'homme est leur prisonnier. Sa vision du monde en est subtilement modifiée, et c'est parce qu'il est entouré de machines et se sent tout de même plein d'idéalisme qu'il a jadis inventé la bizarrerie que constitue le marxisme, qui mêle le matérialisme historique à l'idée saugrenue que celui-ci mène au progrès humain et à la fraternité sociale. C'est aussi de cette façon qu'il Robocop-La-première-bande-annonce-du-remake-de-lhomme-machine-en-VO-et-VOST.jpginvente un monde futuriste dans lequel les machines sont douces et bonnes et remplies de bienveillance divine, comme dans Machine Man, sans qu'aucun miracle explicite vienne justifier une telle merveille: sans qu'aucun esprit céleste se soit glissé dans cette machine, comme cela arrive toutefois dans certains contes au fond plus réalistes.

Car un tel miracle demeure improbable, si on regarde la vision d'Aristote comme exacte, et la vie même comme étant de nature spirituelle, et comme précédant forcément l'intelligence autonome. Ce qui meut la pensée, c'est la volonté propre.

Le mystère n'est donc pas tant de donner l'apparence d'un homme à une machine, mais de lui donner l'autonomie du vivant - de lui donner les moyens de croître, de se transformer, à la façon d'une plante, ou d'avoir des sentiments, à la manière d'un animal.

Le secret n'en est pas percé, et la souplesse des machines qu'on imagine, ou l'éclat de la peinture ou des vernis sur les machines neuves, n'en donne qu'un aperçu illusoire. Si l'art ne pénètre pas la science, s'il ne fait que décorer la machine, l'âme n'est pas donnée à celle-ci.

07:29 Publié dans Culture, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook