Poésie

  • L'Écho de plumes n° 5 des Poètes de la Cité est sorti

    kim.jpgJ'ai la joie de vous annoncer que la société des Poètes de la Cité, que je préside encore pour quelques mois (j'ai annoncé que, ayant déménagé en Occitanie, je préférais laisser cette noble fonction à quelqu'un d'autre), viennent de publier un nouveau numéro de leur magazine en ligne, Écho de plumes: c'est le n° 5. On peut le télécharger depuis notre site, et on y trouve quatre sortes de choses - outre l'excellente introduction du trésorier et principal responsable, délégué à la confection de ce noble magazine, Giovanni Errichelli.

    La première est le magnifique discours d'Agnès Kim, veuve du poète coréen Sang-Tai Kim, donné le 24 mars dans le canton de Genève, lors d'un hommage rendu par notre société au grand homme. Il est retranscrit en entier, et éclaire magnifiquement sur la méthode et les pensées de feu son époux, concentré comme en général les poètes asiatiques sur la qualité spirituelle de l'image, métaphorique ou symbolique.

    La seconde sorte de choses est les poèmes du groupe des mardis, avec des contraintes amusantes et des improvisations de bon goût. On y trouve les excellents Cathy Cohen, Brigitte Frank, Yann Cherelle, Hyacinthe Reisch.

    La troisième sorte de choses mélange les poèmes qui ont été récités le 24 mars (soit dans le corps du spectacle, soit lors des tréteaux libres), les salter.jpgpoèmes composés à l'occasion des réunions à thèmes, et les inédits des poètes, qu'ils ont bien voulu donner. On trouve là les noms glorieux de l'exquise Rachel Salter, de l'élégante Linda Stroun, du subtil Hyacinthe Reisch, du profond Yann Cherelle, de l'ample Dominique Vallée, de l'abondante Aline Dedeyan, du superbe Giovanni Errichelli, du pompeux Rémi Mogenet, du gracieux Galliano Perut, de l'inspirée Émilie Bilman, de la glorieuse Brigitte Frank, de l'ardente Bluette Staeger et de l'inspiré Albert Anor.

    La quatrième et dernière catégorie de choses est constituée par les images offertes par les poètes, sous la forme de dessins, photographies, tableaux, que sais-je? C'est très beau.

    Bref, c'est un numéro particulièrement riche, que je vous recommande infiniment. Hâtez-vous de le télécharger: le succès s'annonce si grand que peut-être au bout du millième téléchargement nous ferons payer!

  • Le merveilleux de Jean-François Deffayet

    sixt 01.jpgJ'ai dit, récemment, que je présenterais les Contes et légendes de Sixt-Fer-à-Cheval et de la vallée du Giffre de Jean-François Deffayet, conteur giffriote (ils ont été publiés chez mon père, la maison Le Tour Livres). Il est de la famille de Dominique Deffayet, spécialiste du parler local que j'ai rencontrée il y a plus de vingt ans pour évoquer la mémoire de mon arrière-grand-oncle Jean-Alfred Mogenet et qui m'a donné la photocopie de presque tous ses poèmes, composés en patois savoyard: c'est ainsi que le projet de les éditer en volume avec une traduction a commencé.

    Les contes de Jean-François Deffayet viennent, dit-il, de sa grand-mère, ils ont un caractère d'authenticité. On y trouve abondance de merveilleux - et l'idée que les fées du Fer-à-Cheval ont enseigné aux mortels l'art de la tomme, le fromage local. Le fromage est généralement regardé comme d'origine céleste; en Corse, la recette du brocciu a été enseignée aux bergers par les ogres...

    Il y a aussi, chez Jean-François Deffayet, le Sarvant, que lui appelle Charvan, les Giffriotes ayant tendance à chuinter; mais dans son conte, il n'habite pas une maison, il est l'esprit protecteur d'un lac. Il n'en a pas moins du pouvoir sur les étables.

    On trouve également, dans le recueil, des fantômes, des sorcières, le diable – ce qu'on trouve habituellement dans les contes. On ne rencontre pas beaucoup de merveilleux chrétien, mais une place forcément est faite au Sixt_fer_à_cheval_4.JPGfondateur de l'abbaye de Sixt et donc de son village (il a fait coloniser la vallée par des Alamans au douzième siècle), Ponce de Faucigny, portant le titre de bienheureux – parce qu'il vit dans la lumière céleste, bien sûr. Il a créé une vallée adjacente, en jetant sur une falaise une perle de son chapelet – si grand était son pouvoir!

    Car ce qui m'a le plus frappé, chez Jean-François Deffayet, c'est qu'il ne lésine pas sur le fabuleux – et, de surcroît, sait parfaitement le mettre en place, l'introduire dans ses récits, notamment en le ponctuant de phénomènes lumineux étonnants. Il est excellent lorsqu'il s'agit en particulier de faire apparaître le merveilleux dans la pénombre. Une pierre soulevée jette des rayons étincelants depuis des joyaux habités par un serpent magique, lui-même fait d'or et d'émeraudes, et les maisons laissent voir, aux portes, des clartés dont sortent des formes étranges, comme dans un cauchemar: En fin de journée, il grimpe le pas du Boret. La nuit tombe. Lorsqu'il arrive en vue du fameux chalet [de la sorcière], il fait sombre, juste un rayon de lumière bleue, d'un bleu étrange, envoûtant et mystérieux qui sort comme un jet sous la porte et par chaque jointure du mantelage […]. Avec la sensation d'avoir une carline […] dans la gorge, il dirige sa main vers la poignée en fer rouillé, tourne sans frapper. La porte s'ouvre, la source lumineuse l'aveugle. Mais il distingue malgré tout une forme dans le fond. [Il s'agit d'une sorcière, qui sort progressivement de la lumière, et que l'homme qui est entré doit vaincre; pour cela, il sort de son sac un chat noir et le met sous son nez.] Elle recule sans s'en apercevoir dans son propre piège. Quand elle n'est plus qu'à un mètre de la lumière, d'un geste brusque, il lui jette l'animal dans les bras. Surprise, elle recule d'un pas dans la lumière. Soudain, le plancher s'ouvre, il y a un courant d'air énorme qui passe et la vilaine bascule à l'intérieur d'un immense trou béant (in « Le Chat noir », op. cit., p. 43-44).

    Jean-François Deffayet a un art certain pour donner corps et substance au monde magique. C'est ce que j'aime chez lui. Cette clarté d'un bleu bizarre est sublime, car elle est comme une faille dans le voile de la matière, elle fait entrevoir un monde autre, elle est comme l'entrée d'un gouffre. En arrière-plan, l'enjeu du récit est moral, et la lumière lui donne une substance; mais on ne sait laquelle précisément, rien n'est donné à l'avance, car la chose est vécue intérieurement, et imaginativement.

    Bref, Jean-François Deffayet est un maître conteur.

  • Horace et les dieux

    apollo1.jpgJ'ai relu un choix d'Odes d'Horace contenant aussi l'Ode séculaire composée à l'occasion d'un événement religieux initié par l'empereur Auguste, et j'ai encore été frappé par la beauté des vers du poète, mais aussi par la façon vivante et colorée dont il représente les dieux – et je suis resté songeur au souvenir de l'arc éclatant d'Apollon, patron des poètes et des médecins.

    Je connais bien la littérature chrétienne, et souvent elle a tendu à s'exprimer d'une façon comparable pour les anges, mais d'une manière plus figée, hiératique, abstraite. La nécessité morale a absorbé les êtres divins du christianisme dans la lumière divine, et les saints hommes défunts ont paru plus accessibles, puisqu'au ciel ils conservaient une figure terrestre. Mais, à l'inverse, leur réalisme a moins de poésie que les dieux de l'Olympe.

    Tiré d'un côté par le réalisme de la légende dorée, de l'autre par l'abstraction des anges trop moraux pour avoir un corps complet – pour être même sexués –, le christianisme est l'inventeur à la fois du naturalisme littéraire et de l'abstraction philosophique dont l'époque présente souffre tant. Car si cette double tendance a pu paraître bonne en ouvrant l'esprit, elle a aussi eu ses effets négatifs en le dissolvant, en le polarisant, en l'emmenant soit dans le néant des concepts, soit dans l'obscurité de la matière. La mythologie antique était par essence intermédiaire, et même si, peut-être, elle embrassait trop peu, à la fois dans le ciel philosophique ou théologique et dans les sciences naturelles et physiques, elle avait cet insigne avantage, cet avantage touchant et immense de créer pour l'âme cet intermonde cher à Henry Corbin, par lequel l'âme justement peut toucher au spirituel vivant, aux dieux. Si elle ne passe pas par cette étape, elle se perd ou reste à terre.

    Plusieurs chrétiens en ont été conscients, et c'était l'objet de ma thèse de doctorat, de montrer que les Savoyards ont été globalement de ceux-là, et qu'ils se sont efforcés de ramener les anges à Terre, et de leur donner des attributs clairement accessibles – des épées, des archer.jpgboucliers, des armures, des visages. François de Sales et Joseph de Maistre étaient de grands défenseurs du merveilleux chrétien, et l'accusation, lancée contre le premier, d'avoir trop concédé à l'amour humain pour représenter l'amour divin est absurde et témoigne d'une incompréhension profonde de la véritable vie de l'âme, au-delà des injonctions morales toutes faites. Quant au second, on lui a reproché d'avoir représenté la divinité agissant dans l'histoire, et cela participe de la même incompréhension, du même attachement à la théologie abstraite et figée qu'affectionnait la Sorbonne quand elle était catholique, et qu'elle affectionne en fait toujours, maintenant qu'elle ne l'est plus.

    De nos jours, pour représenter les surhommes de façon vivante, on a les super-héros, avec l'appui de la science-fiction – des illusions du scientisme.

    Mais il faudra trouver un jour le moyen de représenter de façon vivante (et comme le faisait Horace pour les Olympiens) les anges, de perfectionner à cet égard la tendance médiévale qu'avaient tenté de conserver les Savoyards, de la renouveler. Les poèmes mystiques de Rudolf Steiner sur l'archange Michael peuvent servir d'exemples, je pense. Mais J. R. R. Tolkien a aussi œuvré en ce sens, et même H. P. Lovecraft, à sa manière. Sans parler de Jack Kirby, et d'autres, inutiles à nommer. (En France, peut-être Nathalie Henneberg, qui a tenté de fusionner les anges et les extraterrestres.)

  • La technologie ouvre-t-elle sur les étoiles?

    GÉRARD-KLEIN-HISTOIRES-COMME.jpgJe me souviens avoir eu une petite correspondance avec un écrivain dont j'adorais la fabuleuse imagination: l'auteur de science-fiction Gérard Klein. Dans sa jeunesse, il avait une inventivité géniale, et il a écrit des récits incroyables. Mais plus tard, il s'est intellectualisé, et n'a plus eu la même inspiration, le même feu. Il n'en demeurait pas moins nostalgique et plein d'affection pour le jeune homme qu'il avait été, et qui prolongeait par l'imagination les rêves de conquête de l'espace qu'on faisait alors.

    Je lui ai écrit que, dans le ralentissement donné à cette conquête de l'espace par les États, il fallait peut-être voir un coup de la Providence, qui invitait l'être humain à pénétrer le monde des étoiles par l'âme, au moyen de l'imagination, plutôt que par les machines. Pour moi, c'est ce qu'avait magnifiquement fait Gérard Klein même, dans sa jeunesse, avec en fait plus d'éclat et de génie que toutes les compagnies aéronautiques du monde.

    Mais l'intéressé, peut-être par modestie, ne voyait pas les choses ainsi, il prévoyait que la conquête des étoiles par des moyens physiques allait bientôt reprendre. Cela date de vingt-cinq ans, et je n'ai rien vu. Par contre, en déménageant en Occitanie, dans l'ancienne seigneurie du Quercorb, j'ai pu constater que moi, j'avais conquis les étoiles. Car dans les vallées de cette ancienne province, comme il y a peu de lampadaires, on voit bien les feux célestes – qui semblent être tout proches, accrochés à un plafond rond, accessibles aux sens, et remplis de vie, d'êtres grandioses.

    J'y ai été aidé par mes lectures mythologiques et ésotériques, de textes d'astronomes antiques comme Hygin, de ceux de Rudolf Steiner, de ceux de J. R. R. Tolkien, de ceux de Dante, tous auteurs qui appréhendaient la vie des astres au-delà de leurs apparents mécanismes – sans parler d'Olaf Stapledon, qui, s'appuyant sur l'astronomie cosmoc.jpgmoderne, n'en disait pas moins que les étoiles effectuaient un ballet grandiose, dont l'essence esthétique échappait aux astronomes mécanistes, mais était une réalité, vécue par les étoiles elles-mêmes, douées de conscience!

    Et le fait est que Gérard Klein dans certains de ses récits douait aussi les étoiles de conscience, et qu'il m'a bien aidé à ressentir la vie propre des étoiles – quoi qu'il ait dit, à froid, dans ses lettres.

    La poésie ouvre le chemin des astres, et la technologie tend à le boucher, éloignant leur clarté par la lumière artificielle, réduisant leurs mondes à des terres à exploiter, à commercialiser, à coloniser. C'est ce que je pense, et d'avoir cheminé sous les étoiles dans une vallée du Quercorb affranchie des lampadaires pour promener de joyeux chiens a achevé de m'en convaincre.

    Un soir, en Grèce, à Delphes, j'en avais eu le soupçon, alors que, regardant les bras de mer qui entraient dans les replis des montagnes, j'admirais la terre sombre, dénuée de lumière artificielle. J'ai alors eu une superbe vision, celle d'un pèlerin sur les eaux. Mais la vie m'a donné raison, tout comme du reste l'inaction des États en matière de conquête de l'espace, les robots envoyés sur Mars ne faisant pas si rêver qu'on le dit – même si les déserts caillouteux qu'ils ont montrés ont cet air inquiétant des terres maudites, infestées de démons, dont parlait Lovecraft!

  • Collecte de contes dans le Quercorb

    dixmude.jpgL'association Noyau. Au cœur du conte, que je préside, a commencé sa collecte de contes du Quercorb dans le bourg poétique de Puivert. Notre rédactrice Rachel Salter a bien voulu rédiger le récit d'une première rencontre avec des acteurs culturels locaux par les belles lignes suivantes: La collecte de contes a commencé…… avec une surprise! Une collecte de contes a déjà été faite dans le Quercorb par André Lagarde, «grand militant de la cause occitane et collecteur infatigable de contes et d’histoires locales». Ah d’accord, tout d’un coup je me sens toute petite, comme si j’avais avalé une étrange potion magique [telle Alice, bien connue de tous les lecteurs anglophones, et de bien des francophones aussi]. Je suis sidérée par cette nouvelle – mais à la fois étrangement rassurée qu’il y ait déjà un corps de littérature orale sur cette région que moi aussi je trouve si riche en histoires.

    Samedi dernier, 30 mars, nous avons rencontré une femme fabuleuse à la Brasserie du Quercorb: Sophie Jacques de Dixmude, une musicienne/joueuse de cornemuse et gardienne de milliers d’histoires sur le Quercorb, la plupart en occitan. Elle nous raconte une petite histoire qui nous charme (Quequeriquet!) et allez hop, l’aventure commence……. Derrière ses yeux bleus je commence à voir les battements de queue de la Vouivre dans le ruisseau, et je ressens l’appel pour aller à la rencontre des autres êtres fantastiques enfouis dans ce pays rêvé…….

    Donc nous marchons avec précaution, soucieux de ne pas piétiner le territoire de ce grand homme, André Lagarde, qui est encore vivant et donne parfois des conférences à Belesta.

    Je regarde Sophie Jacques droit dans son œil de saphir et je lui demande: «Est-ce que ça vaut la peine que nous aussi faisions une collecte?»

    Et comme ça arrive parfois la réponse vient d’une autre source. Un homme s’assoit à notre table, Jean-Phillippe Desbordes, un air d’aventure l’entoure. Il a rendez-vous avec Bernard qui lui prête (ou lui donne?) une épée jean-philippes.jpgd’aïkido en bois. Jean-Phillippe fait quelques éclairs dans l’air pour nous montrer sa grande prouesse chevaleresque. Mon fils est très impressionné. Il nous raconte quelques histoires merveilleuses qui lui sont arrivées dans cette région. De vraies histoires. D’une épée samouraï cassée par magie, d’une nuit paisible passée à la belle étoile au pied de Montségur, et qui le lendemain l’a ouvert à une vieille légende révélatrice du destin de son âme. Mon stylo commence à vrombir dans ma poche. Beh oui, Rachel (dit mon stylo), c’est ce genre d’histoires qui t’intéresse, des histoires des gens ici et maintenant, des histoires merveilleuses et vraies à la fois, des histoires hautement symboliques qui ont lieu dans ces endroits si mystérieux!

    Donc, oui, nous décidons de continuer, chaque collecte sera différente selon le caractère des gens qui la font. Nous avons un très grand respect pour le travail d'André Lagarde et celui de Sophie sur l’Almanach occitan qu’elle publie chaque année, réunissant plusieurs éléments de la culture locale en Occitanie: contes, recettes, légendes, photos, blagues. Mais nous sommes sûrs que notre collecte sera différente...

    Une autre étape va justement avoir lieu très bientôt: dans quatre jours, mercredi 8 mai. Rachel tiendra un stand au vide-grenier de Puivert, pour dire et récolter de nouveaux contes, de nouvelles histoires, de nouveaux rêves. Une boîte sera préparée, pour en recueillir les versions écrites. N'hésitez pas à participer. N'hésitez pas à accourir!

  • Le sentiment d'exil chez Joseph et Xavier de Maistre

    xavier-de-maistre.jpgJ'ai lu un jour un article savant d'un spécialiste chambérien des frères de Maistre, qui interprétait leurs figures poétiques par le sentiment de l'exil. Si je peux brièvement résumer sa thèse, je dirai que, selon lui, Joseph de Maistre inventait une Providence pour s'arracher au sentiment de l'exil provoqué par son départ de la Savoie, et que Xavier de Maistre créait des imaginations fabuleuses, racontait qu'il voyageait dans le temps et l'espace, ou voyait l'esprit même du Temps avancer dans les étoiles, parce que lui aussi se languissait de la Savoie. L'aîné des deux frères vivait en Russie et à Lausanne, quand il écrivait ses ouvrages, le cadet à Turin. Et la révolution française leur interdisait toute possibilité de retour à Chambéry.

    L'interprétation donnée est une hypothèse, mais sur quoi s'appuie-t-elle? Sur de la théorie, peut-être: Jean-Paul Sartre et Sigmund Freud étaient souvent cités. Mais j'ai lu abondamment Joseph et Xavier de Maistre, et le fait est qu'ils n'expriment jamais aucune nostalgie vis à vis de la Savoie. On ne peut pas s'appuyer sur leurs témoignages pour étayer une telle thèse. Quelque vraisemblable qu'apparaisse une telle idée de l'extérieur, si on reste dans les nuées des idées générales, à la lecture des auteurs concernés, cela ne tient guère.

    Dans les faits, ils expriment bien une forme de nostalgie, mais celle que les Anglais nomment longing - les Allemands werke_22_orig.jpgSehnsucht: c'est une nostalgie d'un monde plus libre, antérieur à la naissance, ou pressenti au-delà de la mort; c'est la nostalgie du monde divin, du monde des anges! C'est tout à fait clair, et c'est en cela que ces deux auteurs sont romantiques: ils vivent intimement les idées religieuses, ils n'en font pas un dogme abstrait. Ils en font un objet de poésie, ils en tirent des figures tendant à la mythologie, au merveilleux.

    Pour le spécialiste dont je parle, c'est factice, et ne renvoie qu'à des illusions par lesquelles le sentiment de l'exil renvoyant à la mère patrie est masqué. Il m'a avoué être matérialiste et athée, et n'aimer pas Joseph de Maistre, parce qu'il affirmait que sa nostalgie renvoyait à Dieu - à la vivante Providence dont la Terre était comme coupée, jusqu'à un certain point, qui restait inaccessible aux sens. Xavier de Maistre, plus joueur, exprimait indirectement ses doutes, à travers des images flottantes, belles mais ne se déployant pas en mythologie claire. Cela lui plaisait davantage, à mon aimable spécialiste, parce que pour lui la littérature était l'expression du doute: il l'affirmait, comme si cela allait de soi. Chacun son opinion.

    Joseph de Maistre était à vrai dire assez ardent pour surmonter ses doutes par des figures grandioses. Or, celles-ci émanaient en réalité dcarus.jpge profondeurs plus grandes, au sein de l'âme, que de la partie au sein de laquelle on doute. Il y a un moi caché qui en réalité ne doute pas, mais sait. Dans la conscience, est un moi plus superficiel qui doute - ou affirme qu'il sait, alors qu'il ne sait pas: c'est l'origine du dogmatisme. Joseph de Maistre, par son énergie, puisait dans la nappe la plus profonde de la vie, et ses figures l'exprimaient plus pleinement que les doutes convenus d'un Jean-Paul Sartre ou d'un Michel Houellebecq - affres de consciences superficielles qui refusent justement de plonger profondément en soi, et se contentent de remettre en cause les apparences, dans une nappe de l'âme qui paraît profonde parce qu'elle dépend de l'intelligence, mais qui en réalité ne l'est pas, parce que la plus profonde émane du cœur.

    Je veux bien croire que les passions corporelles ôtent brièvement les doutes; mais Joseph de Maistre tirait des profondeurs de soi ses visions, et il est faux que cela renvoie aux pulsions organiques, comme le prétend le matérialisme. Ce sont bien ces visions profondes qui exprime le vrai moi – enfoui, caché. Et celui-là est bien nostalgique de son lien avec l'univers entier – non simplement de son lien avec Chambéry. Prétendre le contraire non seulement ne s'appuie sur aucun témoignage réel, mais n'est pas réellement sensé.

  • Une nouvelle association d'Occitanie

    NOYAU02.jpgMes voyages réguliers en Occitanie m'ont conduit à fonder, avec mes amis Rachel Salter et Bernard Nouhet, une nouvelle association dans le département de l'Aude, appelée Noyau. Au cœur du conte, et consacrée à la promotion de l'art du conte. J'en aime profondément les statuts, qui donnent aux contes et légendes la vertu de construire la personnalité, le lien social et les échanges intergénérationnels. Ils expliquent: Le conte, qui décrit des expériences de vie à un niveau émotionnel et moral est structurant pour la psyché, la personnalité et la structuration relationnelle de l'individu. Il place l'être, enfant ou adulte, et son imaginaire dans un relationnel à la fois archétypal et ordinaire, mais qui redonne au relationnel son énergie de contraste productif tout en désamorçant l'énergie conflictuelle destructrice. Parce que dans tout être, l'esprit est le moteur du physique, le conte forme la personnalité, harmonise corps et esprit par son aspect chanson de geste. Le conte est un des rares moteurs de transmission culturelle intergénérationnelle, c'est un outil de construction du lien harmonieux à la société et à la nature. C'est beau, je suis entièrement d'accord. J'ai toujours aimé les contes, pour moi un genre essentiel à la littérature, et nécessaire dans l'éducation de l'être humain. Il est formateur pour l'âme, et c'est par lui que naît de façon vivante et donc réelle la conscience morale - c'est par lui que le germe moral de l'être humain fleurit jusque dans sa conscience.

    Jean-Jacques Rousseau n'aimait pas le merveilleux, mais avait conscience que le récit était la voie par laquelle la conscience morale s'éveillait chez l'enfant. Il recommandait donc de raconter l'histoire des grands hommes de la république romaine, dans l'esprit de son cher Plutarque. Il ne voyait pas que cela ne pouvait fonctionner qu'avec des esprits déjà assez âgés, intellectualisés, qui sont dans l'adolescence, parce que les vertus romaines ne sont que dans la société, et non dans la nature. Les contes qui font appel au merveilleux, en effet, attribuent à l'univers même des forces morales - à commencer par l'amour.

    Bien sûr, si elles sont présentes dans l'univers, elles sont présentes dans l'humanité et la société, et les histoires des grands hommes de la république romaine sont racontées à bon droit à l'adolescent qui entre dans le tissu social, qui en devient un acteur. Mais cela ne suffit pas. C'est dans son rapport à l'univers entier que l'humanité doit être bâtie intérieurement dans son jeune âge. La société n'est pas une aberration, au jacques-stella-the-birth-of-the-virgin-with-adoring-angels.jpgregard de cet univers: elle n'est pas une bulle autonome. Qui suivra durablement des principes qui ne seraient pas appliqués par les bêtes, les plantes, les astres, et n'ont cours que dans des pays petits et privilégiés - Genève, ou la France? Même François de Sales, en recommandant de contempler la Nature et d'y déceler la sagesse divine, en savait plus que Rousseau - lui qui appréciait et conseillait les légendes fabuleuses sur les saints, et parlait, au fond, des vérités religieuses comme Charles Perrault parlait de la morale populaire - en utilisant le conte et son merveilleux.

    Comme notre association saisit le rêve dans son rapport avec la réalité et avec les mystérieux archétypes vivants qui peuplent l'invisible, elle allie même, en un sens, le surréalisme et le régionalisme, en s'insérant dans un paysage précis, ouvert aux phénomènes naturels et aux métiers de la terre. Elle est comme un nouveau départ, et je suis fier d'en avoir été élu premier président. Je lui souhaite longue vie. Et je dois annoncer que, pour bien m'occuper d'elle, et pour quelques autres raisons, je projette de déménager en Occitanie dans les mois à venir. Mais je reviendrai régulièrement en Savoie et à Genève: qu'on ne s'inquiète pas - ou qu'on ne se réjouisse pas (trop vite), peut-être!

    L'association a été enregistrée à la sous-préfecture de Limoux le 2 mars 2019. L'adhésion est de 10 €. N'hésitez pas!

  • Récital-hommage des Poètes de la Cité à Sang-Tai KIM

    salledelicessalle_1_pageSimpleTop.jpgDimanche 24 mars prochain, les Poètes de la Cité, que je préside, participeront à la Journée Mondiale de la Poésie par un récital effectué à la (petite) salle des Délices du Grand-Sacconnex (rue de Colovrex, 20, à 14 h 30). Leurs poèmes seront lus par Camille Holweger et Charlotte Chabbey, et mis en musique par Vincent Bossy, dans une mise en scène de Camille Holweger. On trouvera ainsi des poèmes de l'excellent Denis Pierre Meyer, de la prodigieuse Emilie Bilman, de l'étonnante Dominique Vallée, de l'élégante Brigitte Frank, de la subtile Linda Stroun, de l'ardente Bluette Staeger, de la noble Francette Penaud, du sage Galliano Perut, du mystérieux Yann Chérelle, du président Rémi Mogenet, du galant Bakary Bamba Junior, du flamboyant Albert Anor, de la passionnée Colette Giauque, sang.jpgdu sensible à l'extrême Roger Chanez et du somptueux Giovanni Errichelli. Rendez-vous compte de la variété de nationalité de ces poètes tous francophones! Car on y trouve des Suisses, bien sûr, mais aussi des Français, des Italiens, des Ivoiriens, des Egyptiens, des Catalans, et j'en oublie certainement.

    Et cela tombe bien, car ce récital participe aussi au Mois de la Francophonie, l'Organisation Internationale de la Francophonie le soutenant généreusement, tout comme la Loterie Romande. Et il le fait surtout par un hommage rendu au poète coréen Sang-Tai KIM, malheureusement décédé en novembre dernier. Il publiait ses poèmes conjointement en français et en coréen, et habitait le Beaufortain, en Savoie, auquel son principal recueil fut consacré. Une allocution de son épouse présentera sa carrière et son évolution intérieure, et ses poèmes seront lus en coréen par son fils Byeul-A, en français s'il vous plaît (pour reprendre la devise de l'O.I.F.) par son beau-frère Jean-Pierre Prunayre, qui partageait avec lui tant de choses intimes.

    Pour finir il y aura les tréteaux libres, avec de magnifiques poètes encore à découvrir - et puis bien sûr une verrée, comme on dit par chez nous.

    Venez donc très nombreux, vous ferez tout sauf le regretter!

  • La voie professionnelle dans l'Éducation nationale

    bac-pro-obm1-1024x681.jpgLe discours convenu du gouvernement français est d'affirmer que les Lycées professionnels offrent une formation idoine et reconnue, égale à celle des autres Lycées, et que l'élève qui les choisit n'est en rien en échec, qu'il s'agit là d'un beau choix. Hélas, on n'en sait vraiment rien, car dans les faits, voici ce qui se passe: dès la classe de Quatrième, on demande aux élèves qui n'obtiennent pas de bons résultats dans les disciplines enseignées de réfléchir à leur orientation - c'est à dire de prévoir l'intégration à des filières professionnelles. Mais on ne sait pas réellement si ces élèves réussiront dans ces filières, puisque le travail manuel n'est absolument pas enseigné au Collège!

    Beaucoup d'élèves rechignent - ils veulent aller en Seconde générale, et les enseignants du Collège leur disent qu'ils sont fous, ils se plaignent, ils affirment que c'est inadmissible! Mais peuvent-ils apporter la preuve que l'élève qui échoue au Collège peut réussir au Lycée professionnel et même que l'élève qui échouera au Lycée polyvalent y fera pire que dans un Lycée professionnel? Si ça se trouve, ceux qui sont mauvais dans les disciplines intellectuelles le seront encore plus dans les disciplines manuelles!

    Mais il existe bien le préjugé que le travail manuel est tellement plus facile que le travail intellectuel, qu'il est à la portée de tout le monde! On proclame qu'il est noble, mais tout de même, il est fait pour ceux qui ont échoué dans les matières intellectuelles. On affirme qu'il est digne, mais on pense que n'importe quel plomberie.jpgmaladroit en français ou en mathématiques peut avoir une adresse suffisante comme plombier ou charpentier.

    La réalité d'une telle situation, au-delà des discours convenus, a généralement amené les filières techniques sélectives à choisir de préférence les bacheliers ès sciences, qui avaient simplement prouvé leur capacité à travailler. Les patrons se plaignent assez de bacheliers de lycées professionnels qui ont reçu une formation avec laquelle leur syndicat était théoriquement d'accord - pour laquelle ils ont souvent participé financièrement -, mais qui ne savent pas travailler, ni même n'en ont l'envie. Car le fait est là: beaucoup d'élèves mauvais dans les disciplines intellectuelles le sont aussi dans les disciplines manuelles. Ne pas vouloir l'admettre en feignant de louer les filières professionnelles revient souvent à se débarrasser, en accord avec les professeurs de lycées polyvalents, des élèves globalement faibles, dont l'institution, figée et dénuée d'inventivité, ne parvient pas à résoudre le problème.

    Je sais bien que les professeurs n'aiment pas toujours qu'on leur dise la vérité, qu'ils préfèrent souvent vivre dans les fictions d'État. Mais à cet égard, l'instruction publique, en France, est profondément défaillante. Déjà, on peut se demander pourquoi il n'y a pas de disciplines manuelles au Collège, si elles sont tellement dignes et nobles. Mais comme je l'ai dit, beaucoup d'élèves ne pourraient pas même résoudre de cette façon leur problème. Ils ne sont ni manuels, ni intellectuels, mais émotionnels, et ils ont besoin d'apprendre par le moyen de l'art, qui relie la science et la technique. La sculpture est manuelle, la poésie intellectuelle, mais l'intellectuel et le manuel ne sont dans l'art que des moyens, non des fins en soi. C'est heureux. L'Éducation nationale est défaillante parce qu'elle n'est pas artistique au premier chef. C'est ce que je pense.

  • Conférence sur le poète Antoine Jacquemoud

    ange.jpgMercredi 13 février prochain, chers amis, je ferai une conférence à l'Académie de la Val d'Isère, cette noble association tarine créée en 1865 par Antoine Martinet et André Charvaz, et qui avait pour devise Deus et Patria, et pour saint patron François de Sales. Elle est sise à Moûtiers en Savoie, dans l'ancien évêché, et la conférence aura lieu à 18 h 30. Elle portera sur le poète Antoine Jacquemoud (1806-1887), surtout connu pour sa carrière politique après ses années de poésie: il a été député libéral à Turin et conseiller général de la Savoie à Chambéry, et il a défendu l'intégration de la Savoie à la France en chantant que le cœur des gens allait là où coulait l'Isère (et non nos rivières, comme cela a été déformé par la suite).

    Mais ce n'est pas l'homme politique que j'étudierai: c'est le poète deux fois lauréat de l'Académie de Savoie, avec un poème en douze chants d'alexandrins sur le Comte Vert de Savoie (1844), et des Harmonies du progrès (1840), essai lyrique sur les réussites techniques de la Savoie du temps. C'est, je pense, une gageure, car cette poésie n'a pas été saluée bruyamment par la postérité, elle a même été un point d'achoppement entre le professeur Michael Kohlhauer et moi lors de ma soutenance de thèse. Lui disait que ses vers ne valaient pas grand-chose, qu'ils étaient convenus. C'était déjà le sentiment de Louis Terreaux, qui approuvait ses idées libérales et sa facilité de versification, mais condamnait ses allégories comme artificielles et factices. Le second n'est plus de ce monde, mais lorsqu'il m'avait demandé de présenter les poètes romantiques savoisiens pour une publication dans son gros livre sur la littérature de la Savoie, il m'avait précisé que je devais démontrer globalement leur médiocrité.

    Quant à Michael Kohlhauer, j'ai pu lui répondre en disant que j'avais simplement ouvert, un beau jour, Le Comte Vert de Savoie en ne prévoyant aucunement d'y prendre plaisir, juste par curiosité, et que je m'étais laissé capter - que j'avais été charmé, au fil des pages, par l'agréable éclat des figures et des images, tendant à la mythologie. Que si je reconnaissais que le récit d'ensemble était statique, puisqu'il ajoutait les conte-verde.jpgépisodes de la vie d'Amédée VI les uns aux autres, j'avais été ému par la richesse de l'imagination de Jacquemoud, qui avait mêlé le comte savoisien aux anges, aux esprits de la nature, qui avait aussi personnifié ses armes, et ainsi de suite. La morale même en était belle, parce que fondée sur le libre choix d'un individu, c'est l'idée qu'il poursuivait qui le mettait en relation avec la divinité, plus que son lignage grandiose.

    J'essaierai, mercredi, d'illustrer mon sentiment en citant des passages significatifs, qui attribuent notamment une âme aux montagnes, les dit à l'écoute de Dieu - ou un sens providentiel aux orages, ou un sens de la justice illimité chez le Comte Vert, ou des esprits, mêmes, aux machines nouvelles, et de la féerie aux ouvrages d'art du Roi. Jacquemoud était un homme remarquable, comparable à James Fazy, lui aussi auteur d'œuvres romantiques et pleines d'imagination, dans sa jeunesse. C'est ce que j'ai dit quand j'ai présenté, récemment, la poésie de Jacquemoud devant les Poètes de la Cité, à Genève. Je fais régulièrement sur ce poète des conférences, depuis un certain temps: à Moûtiers, déjà, au sein d'un salon du livre, puis à Albertville, dans le festival de l'Imaginaire de l'excellent Jacques Chevallier (il m'a filmé), et, enfin, à Genève. C'est qu'un éditeur avait prévu de rééditer son poème héroïque. À sa demande, j'avais établi le texte et écrit une préface, et je comptais présenter l'ouvrage dans ces diverses interventions. Normalement il devrait être paru depuis presque un an, je ne sais pas ce qui se passe...

    Au moins cela m'aura amené à faire ces conférences. La Providence a dû vouloir m'y pousser.

  • De Limoux à la Savoie

    limoux.jpgEffectuant des recherches avec mon amie Rachel Salter sur les traditions historiques et légendaires de Limoux, dans la vallée de l'Aude (Occitanie), pour préparer une promenade contée, je tombe sur la révélation qu'Alexandre Guiraud (1788-1847) est natif de la cité: il m'est connu pour avoir composé des Élégies savoyardes. Ce n'est pas qu'alors je les aie déjà lues, mais qu'elles m'ont été envoyées par une camarade engagée dans la culture du vieux duché du mont-Blanc. J'en ai le fichier téléchargé, je l'ouvre, je lis.

    Les vers sont bien frappés, et le texte n'est pas long. C'est l'histoire d'un petit Savoyard que sa mère envoie à Paris pour y gagner son pain, et qui n'y trouve pas d'espoir de survie. Cependant une voix retentit dans les ténèbres: ce sont de nobles nonnes qui, recueillant le pauvre petit, le renvoient en Savoie chez sa mère. Celle-ci a, dans sa modeste demeure, un crucifix qu'elle vénère: la Providence s'explique.

    C'est un conte catholique, qui suggère que le Christ agit dans la vie; mais qu'il le fait par l'intermédiaire de ses symboles reconnus, et des religieux approuvés. Guiraud était royaliste: le conte a sans doute une portée politique. On pourrait croire que c'est du coup conforme à l'esprit savoyard. Mais il faut voir. Que la Providence s'incarne dans des objets ou des femmes officiellement consacrés renvoie davantage au formalisme et au fétichisme typiques du gallicanisme - ou classicisme catholique de Paris. En Savoie, on pratique un art baroque qui décale le symbole officiel vers le merveilleux - les anges. Ceux-ci peuvent toujours s'incarner dans des objets et ordres religieux consacrés; mais plus souvent ils se manifestent par des êtres et des choses qui n'ont pas consciemment agi dans un sens chrétien.

    Joseph de Maistre allait ainsi jusqu'à affirmer que la Révolution avait accompli les desseins de la Providence sans que ses acteurs l'aient jamais su. Antoine Jacquemoud attribuait aux tempêtes, comme dans les Alexandre_Guiraud.jpgmythologies antiques, une signification morale. Alfred Puget faisait de même pour les éboulements et les avalanches. Les Savoyards étaient moins rivés à la forme religieuse que les Français - à la structure externe.

    Cela explique à la fois le rejet par les Français d'esprit libre de la tradition catholique, et les accommodements que les Savoyards opéraient avec leur catholicisme propre, salésien et maistrien. Certains parlent franchement, pour la Providence, d'apparitions, de fantômes, de saints célestes. C'était la méthode médiévale, néopaïenne si on veut, en réalité moins politisée, moins liée aux institutions, moins dépendantes de l'ancienne tradition romaine, qui est à la véritable origine de cet état d'esprit: ce n'est pas spécifiquement chrétien, contrairement à ce qu'on a souvent dit.

    Mais Alexandre Guiraud n'en a pas moins fait des vers sympathiques, qui montrent sa conviction que les Savoyards étaient un peuple pauvre et pieux, qui disent son admiration pour eux. Et puis il concède à la nature une forme de sainteté qu'aurait mille fois approuvée François de Sales: c'est l'amour de la mère qui est à la source du salut de l'enfant. C'est elle qui prie, quel que soit le dieu qu'elle prie. Même dans le respect des formes extérieures, le catholicisme classique est contraint d'admettre la divinité de la mère naturelle: par la vierge Marie, il se lie à la Lune, comme disait l'auteur du Traité de l'amour de Dieu. C'est touchant.

  • La pourriture comme phénomène global

    pomme_pourrie.jpgOn fait de la pourriture un phénomène essentiellement physique, provoqué par les microbes, mais il est partout ressenti comme également moral: l'animal et le végétal qui ont cessé d'être bons à manger semblent avoir intégré le principe de la mort, qui donne des maladies. La correspondance morale de cette évolution du vivant est connue: on parle de corruption des mœurs pour désigner les maladies de l'âme - ce qui la fait tendre à la mort, l'anéantissement intime.

    Mais la vie, plus qu'on ne croit, est une qualité morale donnée à la matière, et il serait absurde de ne pas regarder la vie comme supérieure à la mort: il ne s'agit pas de deux états spirituellement indifférents. Les microbes, de ce point de vue, sont la manifestation d'une corruption morale. D'ailleurs, s'ils étaient grossis, artificiellement, par des microscopes, et confrontés à des êtres humains, on retrouverait le modèle héroïque d'Hercule affrontant des monstres informes - répété et répercuté, en réalité, dans les récits et images de cosmonautes du futur se défendant contre de hideux extraterrestres qui ont justement l'apparence de microbes géants.

    La portée morale en est évidente, puisque, entre la mythologie grecque et la science-fiction, le christianisme l'a cristallisée par la figure de l'archange Michel et du dragon, issue de l'Apocalypse de Jean. On peut se représenter, si on veut, les forces d'un médicament comme des robots luisants combattant au nom des hommes des monstres qui sont d'abominables microbes - et d'ailleurs la science-fiction appelle fréquemment ses monstres imaginaires des virus.

    Mais il n'y a là rien de physique, c'est purement symbolique. La réalité des forces de vie et de mort, de bien et de mal, d'ombre et de lumière ne peut être saisie que par des images créées depuis le cœur dans l'élan de sagesse - et on découvrira, quelque jour prochain, que même dans le cas des maladies, ce sont bien des forces spirituelles qui s'affrontent dans l'organisme.

    La science romantique allemande l'a déjà établi, mais il faudra du temps avant que le matérialisme spontané l'admette. Elle se fondait sur l'idée d'une forme idéale abîmée par les infections, porteuses d'esprits du etherique.jpgchaos. Là était le fond de la santé face aux maladies. Les animalcules n'en étaient que les effets physiques immédiats, subtilement perceptibles, et donc préparant - mais non causant - le phénomène observable à l'œil nu.

    Dans l'ordre de la pensée, le pourri est ce qui est faux, et les idées mêmes que je développe ici sembleront avoir, par analogie ou extension, une odeur délétère à ceux qui les trouveront fausses, et qui auront une sensibilité esthétique à cet égard. Toutefois, le scandale peut venir aussi du choc créé par les idées inhabituelles, qu'on trouve fausses parce qu'elles défient les idées ordinaires. Mais c'est pour dire que, en toute clarté ou bien dans les ténèbres, le sentiment que la pourriture est aussi un phénomène moral ou intellectuel est spontanément présent jusque dans les esprits matérialistes.

  • Sang-Tai Kim nous quitte

    sang.jpgJ'ai rencontré le poète coréen Sang-Tai Kim une fois, j'ai déjà dit en quelles circonstances: c'était en août dernier, lors du festival de poésie de montagne de Queige, où il habitait. J'ai vite appris qu'il était très malade. Nous avons conversé un peu, après que sa poésie, récitée en français par son épouse, m'eut frappé par sa force. J'ai essayé d'évoquer les mystères que contenaient ses vers, et il approuvait peut-être mon intention, restant coi et se demandant de quoi je parlais, car c'était une voie d'approche inhabituelle. On aborde plutôt les questions politiques, en général, et le fait est que Sang-Tai Kim a préféré me parler de la situation déplorable des artistes et de la culture dans un monde industrialisé et financiarisé.

    J'ai pris son recueil avec moi, l'ai lu et ai été ébloui, puis j'ai publié quelques articles sur le sujet, qui ont été appréciés. Mais j'ai aussi proposé aux Poètes de la Cité, dont je préside l'association, de lui rendre hommage au printemps prochain, et de participer, ainsi, au Mois de la Francophonie, en même temps qu'à la Journée Mondiale de la Poésie. Sang-Tai Kim traduisait lui-même en français ses poèmes coréens, et il avait publié des travaux académiques sur Paul Valéry et le Surréalisme: il aimait la France. Et particulièrement la Savoie.

    La date est d'ores et déjà prévue, c'est le 24 mars; mais le lieu reste à définir. Je pense que je produirai une présentation globale de sa poésie, et que plusieurs poètes en liront des exemples, s'ils sont d'accord.

    Sang-Tai Kim laissera un éclat luisant derrière lui, au sein du Beaufortain, qu'il a chanté. Il aura sa forme et, focalisant les rayons des étoiles où il sera parti, rayonnera sur le pays, lui donnant une beauté nouvelle, un charme inconnu. Qu'on ne dise pas que l'homme va sous terre, et non dans les astres, après avoir passé le queige.jpgseuil du trépas! Car la partie solide va sous terre, pour la nourrir de son cristal; mais l'homme est aussi fait d'air et de chaleur, et la chaleur monte: comme disait saint Augustin, la flamme a un poids qui la tire vers le haut. Les pensées, plus qu'on croit, sont faites de la chaleur attachée à un corps humain - et détachée de celui-ci une fois passé le seuil. Est-ce que cette chaleur se perd? Pourquoi n'y aurait-il que des corps solides? Il existe aussi des globules de chaleur, et il est possible que les corps visibles en réalité s'y cristallisent. Louis Rendu ne disait-il pas que l'homme parcourt en rythme l'ensemble des éléments? De haut en bas, de bas en haut, et ainsi de suite?

    Non, je ne peux pas croire que l'ombre de Sang-Tai Kim ne continuera pas à scintiller sur le Beaufortain, et que les hommes qui y vivent ne boiront pas de sa lumière bienfaisante, ne seront pas éclairés par elle dans la nuit, et jusqu'aux plantes n'épanouiront pas plus richement leurs fleurs, leurs fruits, dans l'éclat ainsi renouvelé de l'air. Que dire des marmottes, qu'il a chantées? Au revoir, Sang-Tai Kim, et à bientôt!

  • Un griot à Chalabre

    boubacar-raconte_la_vie_2009_157-1024x485.jpgEn pays cathare, j'ai assisté au spectacle d'un homme se présentant comme griot sénégalais et héritier de Léopold Sédar Senghor - qu'il cite et que j'aime. Il se nomme Boubacar Ndiaye et son spectacle était consacré aux migrants et à leur point de vue propre, il appelait à comprendre ceux qui se rendent en Europe, et en particulier à Paris - à entrer dans leur sentiment. Un fond poétique, fait de proverbes locaux, cités en wolof ou traduits, créait un rayonnement singulier, l'artiste avait une belle élocution, le sens de la diction rythmée et de l'alternance des tons, il se mettait élégamment en scène, et dansait bien, les musiciens qui l'accompagnaient étaient également excellents.

    Ce qui m'a particulièrement frappé, c'est, à ce récit, l'intégration des croyances propres au Sénégal, faisant songer à la manière dont Jean Racine, par exemple, laissait planer la mythologie grecque dans ses tragédies plutôt sentimentales, ou dont Charles-Ferdinand Ramuz, désirant donner vie au point de vue du paysan alpin, plaçait, dans ses discours, les figures du merveilleux chrétien. De même, Boubacar Ndiaye tantôt grigri.jpgénonçait des paroles d'inspiration coranique, tantôt s'appuyait sur l'animisme - évoquant notamment le grigri.

    Car il narrait l'histoire de trois Sénégalais partant en barque pour rejoindre la France, et annonçait que leur esquif sombrait. Il n'entrait pas dans les détails. C'était abstrait, mystérieux. Or, finalement, il rapporte que l'un des trois est parvenu à rejoindre Paris grâce à son grigri. On ne sait pas ce qui s'est passé, comment la chance l'a porté, ou si un miracle est advenu: si une cause naturelle ou surnaturelle l'a arraché à sa fatale destinée. Aucun détail n'est livré, on est seulement dans l'esprit du sauvé. Il ne se souvient plus exactement, peut-être: il sait seulement qu'il doit son salut à son talisman.

    Après le spectacle, j'ai demandé à l'artiste de quoi était fait ce miracle: un vaisseau spatial inespéré, un balai de sorcière? Il a éclaté de rire: chacun imagine ce qu'il veut à partir de mots suggestifs.

    Il venait de dire que le grigri captait les forces végétales et animales - ce que Rudolf Steiner appelait l'éthérique et l'astral, et qu'Éliphas Lévi liait au grand agent magique. Boubacar Ndiaye disait qu'il n'en savait pas plus, qu'on pouvait rencontrer au Sénégal des gens n'ayant l'air de rien, assis au pied d'un arbre, et révélant à ce sujet des choses. C'est alors que, faisant remarquer qu'on ne connaissait pas le détail matériel du salut du naufragé, je lui ai demandé third-eye-blue.jpgsi cela pouvait se rapporter aux autres objets magiques de la mythologie ordinaire.

    Car je ne crois évidemment pas en la réalité physique des vaisseaux extraterrestres, il s'agit pour moi de bateaux psychiques, ce que certains nomment merkabah.

    D'Afrique, viennent des modes de pensée intégrant le mythologique, et c'est salutaire. Léopold Sédar Senghor l'a montré, en son temps, et de nos jours le plus connu qui l'ait fait, c'est Pierre Rabhi, dans son roman Le Gardien du feu, qui mêle au récit les imaginations grandioses, faites d'anges brillant au-dessus des déserts, des nomades algériens. Il apporte beaucoup à l'Europe qui s'étiole, et c'est pourquoi, peut-être, régulièrement des gens institués s'en prennent à lui. Ils sont jaloux.

  • In-Gang et Sang-Tai Kim

    In-Gang (2).jpgLe recueil de poésie de Sang-Tai Kim, Un Matin calme dans le Beaufortain, a été illustré par une artiste calligraphe coréenne qui a pour pseudonyme In-Gang, et sait merveilleusement suggérer l'autre monde sans le peindre directement: elle est dans une évanescence qui plonge ses fumées dans le spirituel cosmique, sans y porter le regard.

    Le magnifique poème Lilian, So-Ha, qui évoque la Voie lactée se prolongeant par une rivière portant quatre pétales de primevères, a en regard une œuvre fascinante, créant un cercle incomplet d'étoiles semblant des lucioles dans un azur tournoyant, et des taches brunes figurant la terre, tandis que la rivière est du même azur que le ciel, et qu'une fleur aux pétales jaunes y coule. Les mondes n'ont pas de limite claire, et l'imprécision voulue du trait place le haut en bas, le bas en haut, annule les oppositions vaines.

    Or, dans un livre d'artiste d'In-Gang, Sang-Tai Kim a publié d'autres poèmes. Il se nomme Poésie d'une encre noire, et fut réalisé dans la foulée d'une exposition à Yenne, en Savoie, en juillet de cette année. Ce n'est pas le paysage savoyard qui est peint, cette fois, mais quelque chose soit de plus coréen, soit de plus universel. Sang-Tai Kim en a rédigé la très intéressante préface, qui rappelle que, en Asie, il n'y a pas de différence entre les lettres et la peinture dès l'origine de la création artistique. Une pensée s'image, ne tombe jamais dans l'abstraction vide, et, à l'inverse, l'image se charge d'idées diffuses, l'emmenant au-delà de l'apparence physique. L'abstraction d'In-Gang a pour but non l'innovation formelle, mais l'expression de l'inexprimable et l'incarnation de ses méditations. Ses œuvres visent l'état de Tao, nous dit Sang-Tai Kim, et les lignes, simplifiées, sont tracées dans le rythme du souffle, en laissant des espaces pour que nous puissions nous envoler librement et avec légèreté. Il s'agit d'entrer dans l'Esprit qui imprègne toute chose, mais en laissant derrière soi les pensées claires, ordinaires, de la vie. On ne pensera plus que par images diffuses, dans ce monde!

    On trouve, dans le recueil, de magnifiques représentations de méditants entourés de jaune, tandis que, au-delà de cette vapeur solaire, les gris et les noirs s'étendent, figurant le monde que n'a pas touché la pensée du sage. L'essence divine de la méditation est ainsi affirmé.

    Si touchante également est la série appelée Utopie, montrant des couples, lointaines silhouettes noires perchées sur une branche et perdues dans une bande blanche entourée d'épaisseurs nuageuses rouges! L'image des amoureux seuls au monde, et qui cheminent dans un infini évanescent, est poignante, comme si l'amour était la seule chose saisissable au sein de l'univers – mise part, bien sûr la méditation! Et cela estingang620.jpg peint avec pudeur et délicatesse, renvoyant davantage à la complicité des anciens époux qu'à la passion des jeunes amants.

    Une peinture particulièrement frappante, parce que le poème de Sang-Tai Kim qui l'accompagne l'est aussi, se trouve à la fin du livre. On y voit un coq, bien dessiné, regardant en haut, avec devant lui, à terre, une brume dorée piquetée de points orange, et des notes de musique. À gauche, en regard, est un texte appelé Aube, et disant:

    Après avoir picoré toutes les étoiles,
    Le coq annonce le matin.

    De nouveau, la Terre et le Ciel se mêlent, échangent, commercent, se confondent. Peut-être est-ce vrai, que le coq tire sa force matinale des rayons des étoiles! Il est plus subtil qu'il n'y paraît. Il ne se contente pas de réagir mécaniquement, immédiatement à ce qui arrive, l'aube: c'est de ses profondeurs remplies d'astres que soudain son chant sort, et sa concomitance avec l'aube est fortuite - voire peut se comprendre comme si le coq lui-même créait l'aube: après que les étoiles ont été emmagasinées, le soleil surgit! L'ordre secret du monde peut-il se comprendre?

    De grands artistes, qu'In-Gang et Sang-Tai Kim!

  • Un recueil d'Albert Anor

    anor.jpgLe Poète de la Cité Albert Anor, catalan installé à Genève, vient de faire paraître un beau recueil de poésie, intitulé Ouvert pour Inventaire (aux éditions de L'Harmattan). On y trouve l'essence choisie de vingt ans de pratique, et on y reconnaît le style et la démarche d'un auteur que j'ai déjà évoqué (brièvement) lors des annonces des récitals ou publications de l'association des Poètes de la Cité (que je préside). Car Albert Anor aime les images grandioses qui font de la vie une épopée et pénètrent dans l'envers de l'existence – là où, dit-il, l'être brûle de l'autre côté de la pensée. Une belle expression, typique de lui.

    Comme chez les Surréalistes, il n'est pas toujours facile de comprendre à quoi fait concrètement allusion, au sein de sa vie, notre poète, lorsqu'il y renvoie par ses figures. Mais, en général, on comprend qu'il nous parle de ce qui préoccupait déjà au premier chef Paul Éluard ou Louis Aragon - et même peut-être tout être humain: l'amour. Il peint ses relations avec les dames, lorsque le sentiment est assez fort pour soulever la pensée jusqu'à l'arracher au monde sensible, et à la faire entrer dans celui des images – le fin éther où se déploient les vivantes formes-pensées que saisissent les vrais poètes!

    Il serait malaisé de dire de quoi sont faites ses amours pour l'essentiel, néanmoins il apparaît qu'elles ne sont ni les passions incessantes qui brûlent la jeunesse, ni les désespoirs qui souvent l'achèvent: c'est un mélange - comme chez la plupart des hommes mûrs - de joies et de gênes, d'aspirations infinies et d'obstacles terrestres. La relation se voudrait absolue, mais il y a l'égoïsme, et Albert Anor l'accepte - en philosophe.

    Il a un cœur ardent, mais il n'est pas, philosophiquement, un mystique. Les images les plus claires font allusion à la science officielle - qui visiblement fascine notre ami, puisqu'il a parlé dans un poème des périodes de la radiation émise lors de la transition entre les deux niveaux hyperfins de l'état fondamental de l'atome de Césium 133 (neuf mille cent nonante-deux mille millions si cent trente et un mille sept cent septante périodes). Je n'y comprends rien, évidemment, mais le nombre cité, à la fois précis et énorme, donne le vertige, et les qualificatifs sacred-feminine-divine-feminine.jpgapparemment objectifs qui sont en réalité des hyperboles (hyperfins, fondamental) font écho à la science-fiction, et ont bien une essence poétique. Ces mots ont peut-être une valeur scientifique nette, mais ils sont pris de la langue française, et, en tant que tels, on dirait plutôt qu'ils reflètent l'enthousiasme des savants...

    Albert confine à l'érotisme lorsqu'il évoque le mystère du feu de Vénus, annonçant:

    Et je continuerai à regarder sous les jupes
    pour y découvrir les fuseaux enveloppés
    d'une fournaise indocile

    Ces trois vers, libres, montrent aussi quel rythme spontané le poète parvient à saisir: par lui, il capte jusqu'au lecteur qui ne comprend pas ce qu'il lit, et c'est assez étonnant. C'est la marque d'un grand. Peut-être que ce puissant esprit découvrira un jour le lien entre la fournaise de la vie élémentaire, et les périodes des radiations! Car les deux sont aussi rythmés, non constants... C'est pourquoi seule la poésie peut saisir ce mystère. L'intellect seul ne rime pas, et la musique n'a pas de mots. Avec Albert Anor, on s'en approche.

  • Martinez de Pasqually et les immortels de la Terre

    martinez-de-pasqually.jpgMartinez de Pasqually (1727-1774) est un sage, un initié mystérieux dont le Traité de la Réintégration, mal écrit au départ, en un français peu clair, a été mis en forme par son célèbre disciple Louis-Claude de Saint-Martin à Lyon. Il évoque principalement l'histoire biblique, montrant ce que l'homme doit à la divinité, et comment le noyau scintillant qu'il en a reçu peut fleurir en lui, s'épanouir - et lui permettre de devenir un ange d'une nouvelle sorte. Mais il parle aussi, curieusement, de ce que sont les anges qui ont pris un corps physique, et vivent sur Terre avec les simples mortels - êtres rappelant étrangement les elfes, ou les dieux tels que Bacchus, ou les super-héros - dans la mesure où ils constitueraient un peuple à part, comme les New Gods de Jack Kirby. Il affirme: C'est de là que je vais vous faire comprendre que tout esprit planétaire supérieur, majeur et inférieur, renfermé dans une forme corporelle pour y opérer selon sa loi pendant la durée du temps qui lui est prescrit, est sujet comme le reste des humains à être attaqué et combattu dans ses opérations journalières. Mais la différence qu'il y a de ces esprits à l'homme, c'est qu'ils ne succombent pas aux combats que leur livrent les démons, et la raison en est toute naturelle: ces êtres spirituels ne sont point susceptibles de corruption ou de séduction, et les formes qu'ils habitent ne sont point susceptibles de putréfaction. Ces êtres agissent avec exactitude selon les lois de nature dans les différentes formes qu'ils habitent. Aussi leur réintégration tant spirituelle que corporelle sera très succincte.

    Cela annonce La Chute d'un ange de Lamartine; il y est question d'un esprit céleste qui par amour prend le corps d'un homme, mais reste puissant, surhumain, et noble dans son cœur et ses pensées. Il n'en oublie pas moins sa haute origine, étrangement. Il est appelé à réintégrer le Ciel, mais pas si facilement que le suggère Pasqually: seulement au bout de neuf incarnations, ce qui n'est pas beaucoup quand même.

    Cela nous parle aussi de l'Atlantide et du Sidhe irlandais - des anges constituant des peuples et vivant à l'écart des hommes ordinaires. Cela parle de bien des mystères de l'évolution humaine, peut-être de ceux qu'on nomme les extraterrestres éducateurs de l'être humain, et que la science-fiction peint naïvement avec 3D-Art-Neil-MacCormack-Dragon-Boats.jpgdes vaisseaux spatiaux et une technologie futuriste. Car selon l'occultisme ordinaire, voler était pour ainsi dire naturel chez eux - de telle sorte que bien que, comme le dit Pasqually, ils fussent assujettis aux lois physiques, ils connaissaient le moyen de vaincre partiellement la pesanteur, en utilisant les forces ascendantes qu'on trouve dans l'eau, ou les plantes qui s'élancent au printemps. Mais ce qu'énonce Pasqually est aussi relatif aux anges qui apparaissent sporadiquement dans la Bible et la légende dorée des saints, par exemple dans l'histoire de Loth.

    Le fossé n'est pas si large, entre le monde physique et la divinité, qu'on croit, peut-être, et il eut des ponts - et, tel celui de Florence, ils furent habités! C'était en tout cas la certitude de Martinez de Pasqually et de ses disciples - dont fut quelque temps Joseph de Maistre, qui déclara que les métiers avaient été enseignés aux hommes par des intelligences célestes. C'est également ce qu'on trouve dans le Mabinogion, recueil mythologique gallois, explicitement. Quant au folklore, il attribue au fromage une origine enchantée, le reblochon étant réputé issu des fées, la tomme aussi, et le brocciu des ogres, en Corse. Dieu sait ce qu'il en est réellement.

  • La poésie de Sang-Tai Kim (3)

    azalee.jpgPoursuivons notre exploration de la poésie du Coréen Sang-Tai Kim qui a fait paraître un recueil bilingue consacré au Beaufortain, en Savoie. D'autres vers fascinants existent, que ceux déjà cités.

    On observe le sentiment, chez lui, de ce qui unit les choses par delà les apparences, l'esprit qui lie tout, et fond tout dans un espace grandiose. Une méditation sur L'azalée naine le suggère:

    Comme un mille-pattes
    à l'infini
    des racines poussent de sa tige.
    Toutes les générations vivent ensemble.

    Dans l'ordre végétal le temps s'annule, la succession qu'on croit obligatoire n'a plus de sens.

    Le brouillard, à son tour, a pour remarquable faculté d'unir les êtres, comme Dans le sein d'une maman:

    Le pin et le châtaignier,
    le sentier et la prairie,
    la rose et le pissenlit,
    dans le brouillard,
    se fondent tous en un.
    Tout est paisible.

    La matrice originelle est retrouvée.

    La culture populaire contemporaine est invoquée pour figurer la mythologie, mais, plus encore, les schtroumpfs.jpgobjets deviennent des êtres dans une image saisissante:

    Après la traversée de la forêt,
    dans le ciel
    surgit le pays des Schtroumpfs,
    le chalet aux cheveux gris
    respire un souffle aux parfums de tomme.

    J'aime l'image du lieu mystérieux qu'habitent des lutins par delà une forêt et dans les hauteurs; mais celle d'un chalet à l'haleine de tomme m'a sidéré: elle est magnifique, inattendue, originale, profonde et vraie. Au pays des gnomes les maisons ont une âme, et voici qu'elle est faite des fromages qu'on y crée! La tomme devient ainsi l'expression d'un esprit secret, et c'est bien ainsi que les Savoyards la considéraient, quand ils la mangeaient.

    Tout vit d'une vie occulte, et cela amène à se demander si

    Cette pierre est-elle vraiment morte?
    Ou fait-elle semblant d'être morte?

    On se demande pareillement si les animaux font semblant de ne pas savoir parler. La mort peut n'être qu'une apparence. Comme le disait Teilhard de Chardin, même le minéral a sa vie psychique cachée, qui fonde sa forme.

    Saint Augustin affirmait que le feu avait un poids qui l'attirait vers le haut, et c'est sans doute une poussée spirituelle qui permet aux plantes de vaincre la pesanteur; Sang-Tai Kim l'assimile à une Révolte:

    Par gravité les pommes tombent.
    Par révolte les champignons poussent.

    C'est ce qu'il affirme: les lois physiques sont dépassées, les lois morales s'imposent à la conscience du poète – qui voit juste!

    Le recueil se termine par un poème incroyable, évoquant le lien entre Milky-Way-Galaxy-Waterfall.jpgune rivière et les étoiles:

    Sans bruit.
    Souriant,
    De la voie lactée
    une petite rivière coule
    avec quatre pétales de primevères.

    Quels sont ces mystérieux pétales? Des restes des étoiles? Sans doute. La Terre et le Ciel se confondent, dans ce texte enchanté. On pénètre l'infini, le voile du réel s'efface, et cela n'a rien d'effrayant: la paix préside à cette entrée dans l'âme illimitée de l'univers. Le poète y invite, et ouvre la porte qui, à partir des choses, emmène au-delà du temps, des lieux, dans l'Espace où se tient l'esprit bienveillant du monde.

    De magnifiques illustrations d'In-Gang ponctuent ces vers de Sang-Tai Kim: j'en parlerai une autre fois.

  • Récital d'automne des Poètes de la Cité en 2018

    IMG_0031.JPGOyez, oyez – bonnes gens! Les Poètes de la Cité, dont je préside la noble association, organisent leur récital d'automne le samedi 13 octobre prochain à 14 h 30 à la Maison de Quartier de Saint-Jean (8, chemin François Furet) à Genève, et ce sera formidable! Les meilleurs poètes y feront entendre leurs vers, et dans l'ordre on orra ceux du caustique Denis Pierre Meyer, de l'exotique Linda Stroun, de la rêveuse Brigitte Frank, de l'ardente Bluette Staeger, du pompeux Rémi Mogenet, du mystérieux Vincent Loris, de la fougueuse Dominique Vallée, de l'exquise Francette Penaud, de l'imaginatif Albert Anor, de la brûlante Aline Dedeyan, de l'énigmatique Yann Cherelle, du spirituel Galliano Perut, du romantique Giovanni Errichelli, de la profonde Emilie Bilman, de l'éloquent Bakary Bamba, de la mélodieuse Maite Aragonés Lumeras et du grandiose Jean-Martin Tchaptchet!

    Cinq lecteurs (dont votre serviteur) les prononceront, et l'accompagnement musical sera assuré par l'excellent violoniste Kevin Brady. Celui qui n'y va pas, où peut-il aller? Par la poésie seule la vie morale s'évalue de l'intérieur, par le beau qu'inspire le bien, par le laid qu'inspire le mal. Les religions énoncent dans l'abstrait, la science nie tout, mais la poésie sait. L'avenir de Genève ne sera doré que si ses citoyens assistent à notre spectacle, j'en suis persuadé!

    À samedi, donc.

    (La photographie ci-dessus a été produite par notre ami Denis Pierre Meyer, si ma mémoire est bonne, lors du récital de l'an passé.)

  • Le festival de Patrick Jagou

    jagou.jpgJ'ai déjà évoqué le festival de poésie de montagne de Patrick Jagou, un formidable animateur culturel de la Savoie, à propos du poète coréen Sang-Tai Kim, qui y avait été invité et qui a été pour moi une révélation. Il avait lieu à Queige - dont fut originaire l'excellent Antoine Martinet (1802-1871), polémiste savoisien qui eut souvent des vues et des pensées originales, et crut plus que beaucoup d'autres à l'âme de la Savoie, à son être spirituel: il prophétisa même que si elle était annexée et sa tradition anéantie par le centralisme, elle renaîtrait de ses cendres au bout d'un siècle, parce que son noyau d'âme était une réalité objective! Il conseillait donc aux nations voisines, plus puissantes, de lui laisser son autonomie...

    Or, Patrick Jagou a dû sentir la force de ce génie de Savoie, car, s'installant sous ses ailes, il s'y est voué, et a consacré sa vie à des hommages rendus à des poètes locaux, qui justement prêtaient leur voix à cet esprit que Martinet osait dire national. Ainsi, Queige est devenue une sorte de centre spirituel. Elle est située au-dessus d'Albertville - et cette cité compte IMG_4044.JPGaussi dans ses limites administratives celle de Conflans, qui accueille chaque année un festival médiéval dans lequel on chante les fées et les elfes, et où, invité, j'ai fait de merveilleuses rencontres. Albertville tient son nom du roi Charles-Albert, qui l'a rebaptisée de son temps, et l'a dotée d'une rue princière encore assez belle. Bref, c'est un lieu béni!

    Ce qui est incroyable, c'est que, le matin du festival de poésie de montagne de Queige, alors que les poètes lisaient leurs textes sous des frondaisons, j'aurais dû être plus mort que vif, ayant passé la nuit sur la route. Je n'avais dormi, dans ma voiture garée devant la salle des fêtes, que trois quarts d'heure, mais, lorsque vint mon tour de lire, comme les poètes précédents n'avaient pas été clairement entendus, je décidai de parler fort. Et voici! mue par je ne sais quel enchantement, ma voix a tonné jusqu'à me surprendre moi-même, et j'ai lu un chemin.jpgpoème en alexandrins sur Lamartine en Savoie, assez long et mythologique, sans me tromper une seule fois, et en marquant bruyamment le rythme. J'étais euphorique. Je crois bien que Lamartine était présent, à mes côtés, sous les frondaisons!

    C'est lui, aussi, qui a dû attirer à Queige Sang-Tai Kim et Patrick Jagou. Il est devenu un dieu de la Savoie, en compagnie de l'ombre de Charles-Albert - roi romantique et chevaleresque, nourrisson des fées! Et je dois ajouter quelque chose de significatif: à ses côtés, comme organisateurs en second, Patrick Jagou avait placés Michel Dunand et Jean-Daniel Robert, beaux poètes d'Annecy et de Genève. Queige est bien le centre de quelque chose...

    Il y avait aussi, à ce festival, le Chambérien Patrick Chemin, à la voix foudroyante, le Chablaisien Marcel Maillet, mon vieil ami, Mohamed Aouragh, le Marocain du lac du Bourget amené là par un instituteur savoyard admirateur de Lamartine, le Dauphinois Lionel Seppoloni, originaire comme moi de la noble ville de Samoëns - et tant d'autres, non moins glorieux! Un moment magique a eu lieu, je pense, le 21 août 2018 à Queige.

    (La deuxième photographie est de Michèle Berlioz Soranzo; les deux autres de moi.)