11/11/2017

Les révélations de Captain America (42)

vengeurs 01.jpg(Dans le précédent volet de ce voyage en Amérique, je raconte que, dans une sorte de temple placé sous une montagne, la statue de Captain America, entourée de celle des autres Vengeurs, s'est mise à me parler, pour me déclarer qu'on se trompait en général sur la véritable nature des super-héros. La suite continue son discours.)

Sache, en effet, que nous ne sommes pas nés, comme l'ont prétendu Stanley Lieber et Jacob Kurtzberg, de la technologie humaine. Si c'était le cas, tel que tu nous vois, nous n'existerions pas, car jamais la technologie n'a eu un tel pouvoir - et jamais elle ne l'aura, non plus. L'humanité n'a, à cet égard, que des illusions.

Pense! Elle donnerait à un homme une source d'énergie inépuisable, elle créerait des êtres vivants synthétiques, elle transformerait tel ou tel en lui donnant des muscles, une taille élevée, une couleur nouvelle? Cela ne tient pas debout. Seul Thor peut-être a, dans les bandes dessinées, une nature qui se rapproche de la vérité, car alors les artistes que j'ai nommés n'ont fait que suivre une sagesse antique bien plus haute que celle de notre temps. Mais c'est encore différent de ce qu'ils ont dit, et la confusion était dans leur esprit pour autant sympathique, et rempli de visions nées de leur bon cœur.

Sache, sache, Rémi, que nous sommes tous plus ou moins de la nature de Thor, que nous sommes des êtres d'un autre monde, que tu pourrais dire parallèle. Thor est l'un des plus nobles d'entre nous, certes, mais nous sommes tous ce que les anciens appelaient des démons, ou des génies, et que nous n'avons agi que dans le monde dit éthérique, combattant les monstres qui menaçaient l'humanité dans l'ombre. Parfois nous nous sommes épaissis suffisamment pour apparaître aux hommes, et aujourd'hui c'est le cas, tu bénéficies de ce privilège, nous t'apparaissons tels que de vivantes statues.

Entendant ces mots, je m'aperçus alors que, très lentement, les statues avaient toutes tournées leur regard vers moi, et que leurs yeux scintillaient comme ceux de Captain America, et qu'un fin sourire se dessinait sur leurs lèvres. Mais je ne dis point un mot. Médusé, j'écoutais toujours le chef de cette équipe; il dit:

Nous agissons depuis un monde où se tiennent de mauvais esprits, qui influencent les hommes en mal, leur font faire d'abominables choses, et provoquent des désastres jusque dans la nature. Nous avons été envoyés par des 22050043_10154996219893870_4232927909610482828_n.jpgêtres célestes, et sommes plus proches qu'eux des hommes; pour autant nous ne sommes pas réellement des hommes. Nous le fûmes, avant que les hommes naquissent; mais nous ne le sommes plus. Nous sommes d'une lignée différente des hommes actuels, bien plus ancienne. Nous étions déjà là avant que la Lune n'apparût. En un sens, nous sommes nés alors que la Terre n'existait pas encore.

Mais tu ne dois pas craindre ce genre d'êtres antérieurs à l'apparition de la Lune, comme l'ont fait tant d'écrivains naïfs et inquiets, notamment sur ce noble sol d'Amérique. Rapporte-toi plutôt, pour comprendre notre nature, à ce que disaient les légendes de ceux qu'on appelle ici les Native Americans - les Indiens. À cet égard Jacob Kurtzberg fut réllement visionnaire, quand il nous assimila à des Éternels se confondant avec les divinités incas. Mais il ne s'agissait pas encore de ce qu'il a dit, car, soit pour nous dessiner plus facilement, soit par mauvaise interprétation de ce dont il avait eu la vision, il nous fit matériels comme les hommes, et nous le sommes pas. Nous avons une substance et une forme, mais nous ne sommes pas matériels à leur degré. Nous agissons, comme je te l'ai dit, depuis une autre dimension, comme l'appelleraient d'autres écrivains un peu fous de ta génération.

(À suivre.)

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03/11/2017

Tirant lo Blanc (Catalogne, III)

tirant.jpgIl y a deux ans, j'ai acheté dans un supermarché du pays valencien, en Espagne, une version écourtée de Tirant lo Blanc, un roman du quinzième siècle écrit en valencien par Joanot Martorell. C'est, avec les écrits de Raymond Lulle, l'œuvre catalane classique par excellence. (Valence, où est né Martorell, a un parler issu du catalan, son peuplement s'étant fait depuis la Catalogne, après l'expulsion des Arabes.)

Ma version était surtout tronquée de sa seconde moitié, faite de batailles. La première en effet a l'originalité d'être particulièrement érotique et suggestive: c'est le roman occidental médiéval le plus tel que j'aie jamais lu - et j'en ai lu un certain nombre. C'est assez prenant, comme souvent ce genre, d'autant plus que cela se situe dans un passé idéal et rêvé, quoique non fantastique: Tirant est un Breton qui se rend à Byzance et devient le plus grand chevalier de l'empire grec, en se battant à son service contre les Turcs. Il tombe amoureux de la fille de l'empereur, qui le lui rend bien, et comme il est timide mais qu'il y a une entremetteuse qui fait tout pour les rapprocher, ils se retrouvent dans des situations assez fascinantes, notamment quand Tirant est nu dans le lit avec sa douce - nue aussi, mais endormie. La servante le presse de conclure, assurant que si une femme n'aime pas être forcée, comme il l'affirme, elle lui en voudra aussi si elle apprend qu'il a eu une occasion sans en avoir profité: c'est manque de courage, ou de passion, dit-elle.

Tirant, hésitant, place d'abord les mains sur les joyaux les plus précieux de l'humanité. (On ne tombe pas dans l'obscénité, et ils se trouvent devant: la belle ne lui tourne pas le dos, en dormant, puisqu'elle dort sur le dos. Cela reste délicat.) Mais face à l'irréparable, il recule, ne cédant pas à la tentation - ne suivant pas les conseils pernicieux de la dame. Fut-ce une erreur? Il existe, chez les hommes, le soupçon pervers que les plus grands succès appartiennent aux moins scrupuleux.

Les jours suivants, Tirant doit partir, se demandant s'il pourra jamais s'unir à sa belle. La Providence néanmoins veille, et à la fin le mariage avec Carmesine sera rendu possible. Cela se termine comme dans un conte de fées, même s'il n'y a pas de fées.

Il faut garder confiance. L'ordre du monde favorise les âmes nobles. C'est du moins ce que dit le roman.

Pour y croire, à mon avis, il faut intégrer l'idée de la rétribution au-delà du terme de l'existence, ou du miracle en deçà. Dans les limites de la seule vie terrestre, l'expérience ne semble pas, hélas, le confirmer. À cet égard les cyniques souvent se moquent des naïfs. Peut-être que les progrès de la justice changeront un jour cette situation: Dieu sait.

J'ajoute que Valence passait, à l'époque où a été écrit le livre, pour une des villes les plus débauchées d'Europe.

J'en ai terminé la lecture sur les plages de Sardaigne cet été, n'ayant pas pu finir les années antérieures. Je l'avais pris parce que, au nord-ouest de l'île,algh.jpg il existe une colonie catalane, datant du temps où la Sardaigne était possession aragonaise. Alghero, notamment, a un dialecte catalan, et les Sardes ont longtemps été interdits d'y pénétrer. Aujourd'hui c'est une cité très jolie, et très touristique.

Lisant mon roman, je me demandais si je pourrais rencontrer la fille du maire, la belle Zamerkine, mais je n'avais pas abattu assez d'envahisseurs, peut-être, pour qu'elle me remarque - n'ayant pu expulser que quelques méduses, d'ailleurs de façon peu efficace. Ah, châteaux d'Espagne! Ah, palais d'Italie!

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26/10/2017

Guinizzelli

Dante-Alighieri.jpgPoursuivant mes lectures italiennes, j'ai ouvert un livre que je possédais depuis plusieurs lustres, intitulé Poeti del Dolce Stil Novo: ce sont les poètes italiens approuvés par Dante dans De Vulgarii Eloquentia, ceux qui ont élevé le style en pénétrant de leurs vers le monde spirituel lié à l'amour, et qui l'amènera lui-même à faire de Beatrice qu'il a aimée une sorte d'ange gardien.

On sait peu de choses de Guido Guinizzelli, qui ouvre le recueil, sinon qu'il était de Bologne, et que Dante et son ami Cavalcanti, à Florence, furent enthousiasmés lorsqu'on leur apporta le recueil de ses vers. Quand j'étudiais l'italien, on me fit lire un de ses poèmes, sans doute le plus célèbre (Al cor gentil rempaira sempre amore), et je l'aimai beaucoup. Il est très beau, le poète prévoyant de s'excuser auprès de Dieu d'avoir vénéré l'amour plus que lui-même ou la sainte Vierge, comme Il le lui reprochera certainement; il annonce:

Dir Li porò: « Tenne d'angel sembianza
che fosse del Tuo regno;
non me fu fallo, s'in lei posi amanza. »

Il pourra lui dire que comme la femme concernée avait l'apparence d'un ange du royaume divin, il ne commit pas de faute, en lui vouant de l'amour. L'idée que la beauté des femmes émanait du ciel était juste et belle. C'en est au point où les anges ont en Asie l'apparence de femmes. Dans la mythologie arabe antérieure à l'Islam, il en était également ainsi: il en reste probablement les houris. Mais le Coran était nourri de tradition biblique, et les anges y sont épurés, arrachés à leur sexe. En vérité, face aux dieux de l'Olympe, très sexués, le christianisme alla dans le même sens. Guinizzelli efface cette différence radicale entre les traditions, il l'atténue, comme le fera Dante.

Il renoue sans lourdeur érudite, sans froideur rhétorique, avec l'inspiration qui lie l'amour à la mythologie aussi dans un délicieux quatrain, début d'un sonnet:

Vedut'ho la lucente stella diana,
ch'apare anzi che'l giorno rend'albore,
c'ha preso forma di figura umana;
sovr'ogn'altra me par che dea splendore

Il a vu, dit-il, l'étoile brillante du matin, qui apparaît avant que le jour ne crée l'aube, prendre forme humaine, et il lui semble que plus que toute autre elle rayonne de splendeur. Le sentiment d'amour justifie des images fabuleuses - justifie qu'une femme soit l'histoire d'une descente des beautés célestes sur terre. De nouveau, la source des mythologies est retrouvée, avec en réalité bien plus de force que chez les poètes français publicdomainq-0008362rrq.jpggalants du vingtième siècle, Paul Éluard ou Louis Aragon. Ceux-ci créaient de jolies figures; Guinizzelli y met une foi si sincère qu'il pénètre sans hésiter dans la fable que lui-même narre. Il n'y a plus de distance, et pourtant il demeure une image cohérente, qui a son équilibre propre, son organisation interne.

En lisant ce poète, je me suis souvenu de la manière dont la poésie italienne médiévale m'avait influencé, dans mes jeunes années. J'avais lu deux fois avec ravissement la Vita Nova, de Dante, et on y voyait le poète raconter ses rencontres mystérieuses avec des figures allégoriques possédant une vie incroyable, dans l'élan du sentiment amoureux. J'adorais cela. Je pense que c'est une de mes plus grandes influences, pour mon premier recueil, La Nef de la première étoile. La lucente stella diana, c'était la même étoile, ou presque, puisque je la plaçais le soir. L'idée de la nave était présente aussi chez les Italiens, la nef de l'amour, emmenant sur les mers lumineuses. Dante voulait voguer sur un tel esquif, qu'eût animé un mage; comme je le comprends!

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30/09/2017

Récital d'automne des Poètes de la Cité (2017)

product_thumbnail.php.jpgSamedi 7 octobre prochain, à 14 h 30, à la villa Pastorale (106, route de Ferney), les Poètes de la Cité se donneront en spectacle. Ils liront leurs propres poèmes en se faisant accompagner d'une harpe.

Il y aura Jean-Martin Tchapchet (le glorieux), Emilie Bilman (la prophétique), Rémi Mogenet (le pompeux), Giovanni Errichelli (le romantique), Bluette Staeger (l'ardente), Nitza Schall (l'excellente), Catherine Gaillard-Sarron (la grandiose), Denis Pierre Meyer (le puissant), Leda Laedermann (l'exquise), Dominique Vallée (la vrombissante), Maite Aragones Lumeras (la fougueuse), Brigitte Frank (la mystérieuse), Yann Chérelle (l'énigmatique), Aline Dedeyan (la torrentielle), Francette Penaud (la délicate), Linda Stroun (la merveilleuse), Galliano Perut (le mystique). La harpiste sera Hélène Mogenet (la délicieuse), qui n'est autre que ma chère fille.

En prime, en plus, de surcroît, en outre, le recueil des poèmes lus ce jour-là sera disponible sur place, on pourra se le procurer, il aura pour nom séduisant Feuilles d'or genevoises. Une date dans l'histoire de la littérature mondiale! Ou du moins, romande. Rive droite. Route de Ferney. C'est déjà pas mal.

Venez nombreux!

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18/09/2017

Parution d'un troisième Echo de plumes

flo.jpgHeureuse nouvelle !
 
Le n° 3 de Echo de plumes, la revue en ligne des Poètes de la Cité, noble société genevoise dont je suis le président, est paru. Pour l'atteindre, on peut cliquer en bas à droite de la page d'accueil du site électronique des Poètes.
 
On y trouve des poèmes grandioses des membres de cette auguste société!
 
Notamment le mystérieux Yann Cherelle, l'éloquent Bamba Bakary Junior, la merveilleuse Linda Stroun, le pontifiant Rémi Mogenet, la rêveuse Francette Chabert, le raffiné Roger Chanez, le nostalgique Denis Pierre Meyer, la vibrante Bluette Staeger, le romantique Giovanni Errichelli, l'énigmatique Dominique Vallée, la délicieuse Regina Joye, la fougueuse Maite Aragones Lumeras, l'exquise Brigitte Frank, la magnifique Catherine Gaillard-Sarron, le mystique Galliano Perut, la symbolique Emilie Bilman, tous fabuleux génies !
 
Ils explorent le monde de l'âme, donnant les pensées d'amour, de rêve, de compassion, de partage, de regret, et les transmuant par le rythme et les images pour en faire un nouveau monde, un monde second! Qui, quoique plus léger, est plus vrai que le premier, parce qu'il en donne le tableau total, réunissant l'extérieur et l'intérieur qui semblent séparés dans l'appréhension ordinaire. Les poètes ne prétendent pas, théoriquement, que les deux soient semblables, ils l'illustrent en acte, en objectivant le subjectif, et subjectivant l'objectif, en donnant de la substance aux sentiments et des sentiments aux substances! Ou plutôt, en révélant la substance des sentiments et la vie intérieure des substances.
 
Telle est en tout cas l'ambition des Poètes de la Cité, ni classicisants ni avant-gardistes, mais totaux dans leur approche!

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16/07/2017

Charles Duits à New York (20)

superJumbo.jpgQue le dégoût cosmique de Howard Philips Lovecraft pour New York ne fût pas dû essentiellement à son racisme, ainsi que l'a prétendu Michel Houellebecq, j'en veux pour preuve des images proches des siennes, par un auteur avec lequel on l'a souvent comparé pour la richesse de son inspiration et sa tendance à la mythologie: Charles Duits (1925-1991) - que je ne me lasse pas d'admirer.

Il a narré ses souvenirs de New York dans son livre André Breton a-t-il dit passe, où il raconte plus généralement sa rencontre avec André Breton, alors que celui-ci était réfugié dans la cité américaine. C'était en 1942, et Duits était aussi réfugié, son père étant juif. Il avait passé son enfance à Paris.

Sa mère était américaine et puritaine, de la même communauté que Lovecraft. Les points communs commencent là. Dans ses souvenirs de New York, Duits parle aussi d'une ville infernale, mais sans jamais faire allusion aux ethnies minoritaires, car il avait le racisme en horreur.

Il regardait la cité comme étant sans beauté, et le soleil lui apparaissait comme une grosse pêche à demi cachée par la grappe de raisins noirs que formait à l'horizon la pesante fumée des usines. La haine de Duits pour le modernisme le rapproche plus sûrement de Lovecraft qu'un racisme qu'il ne partageait pas, et sa tendance imaginative bondissait en lui comme une réaction aux interdits prononcés par sa mère. Elle prenait la forme du 19429756_313644299093446_5758650434255466686_n.jpgSurréalisme, plus que du Roman gothique qu'affectionnait le créateur du Mythe de Cthulhu; mais le résultat était proche.

Son rejet des machines, notamment de l'automobile, à la forme à ses yeux horrible, nous rappelle l'assimilation, par Lovecraft, du train souterrain de New York à un monstre innommable de l'Antarctique, dans At The Mountains of Madness.

Et des figures mythologiques peuvent surgir au fond d'une rue, quand, dans l'obscurité des venelles, l'ordure, aux cheveux phosphorescents, présentait son ventre, comme une vieille prostituée. Ici, ce n'est pas le spectacle d'hommes entassés dans des immeubles, qui suscite en l'écrivain une figure maléfique, mais simplement l'ordure en tas inanimés: il y reconnaît une créature abominable. Il la dote d'une âme, d'une personnalité. Or, New York, certes, n'est pas une ville propre. Tout entière vouée à son activité économique, elle en laisse volontiers les déchets traîner sans s'occuper de ce qu'ils deviennent. Cela s'est arrangé, depuis trente ou quarante ans, sous la férule de maires énergiques. bacch.jpgMais l'impression demeure d'un fouillis bouillonnant - d'un foisonnement où le chaos se mêle constamment à l'ordre.

Duits vise explicitement le démon du commerce, quand il blâme les couleurs nauséabondes des panneaux publicitaires. Il appelle cette profusion une Bacchante, personnifiant aussi l'ensemble lumineux des enseignes - et l'assimilant au paganisme déluré. L'esprit est bien le même que chez Lovecraft, encore.

Les visages grimaçants et hurlants ne sont pas, chez Duits, ceux des étrangers, mais ceux des locaux qui reconnaissent en lui un étranger: des groupes hilares le montrent du doigt, et la haine siffle sur lui ses injures. Il hait aussi l'instinct de groupe, mais, cette fois, il l'assimile à celui des Américains ordinaires, tel qu'il peut s'exercer contre un Français de cœur.

Cependant, il reconnaît que ses impressions étaient largement dues à son puritanisme spontané, celui de sa mère transmis en lui, bien qu'en théorie il le combattît pour se rattacher à la France. En un sens, il est plus lucide que Lovecraft.

Il est certes étrange que Pierre Teilhard de Chardin n'ait pas eu les mêmes sentiments, face à la trépidation de la vie de New York: ce catholique, peut-être accoutumé aux manifestations de l'art baroque, était, lui, plutôt charmé par les enseignes lumineuses de Broadway. C'est ce que nous verrons une fois prochaine.

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30/06/2017

L'évolution de S.R. Donaldson (16)

648.jpgPour moi, Stephen R. Donaldson, auteur de récits dans lesquels des Américains contemporains pénètrent dans des mondes mythologiques, est le plus grand écrivain vivant. Un jour, je lui ai écrit.

Je trouvais que dans son univers fictif et fabuleux, tel qu'il était décrit dans la série Thomas Covenant, il y avait, outre des éléments bibliques manifestes, des teintes et des formes qui, semblant émaner de la terre américaine même, rappelaient les mythologies amérindiennes. Je lui demandai, donc, s'il était possible d'imaginer que la coupure entre notre monde et l'autre s'expliquât par la rupture existant entre les Indiens et les Anglais, et qu'en réalité son héros américain contemporain se rendait dans l'imaginaire amérindien - voire le passé tel que cet imaginaire le définissait. Il a répondu que non, il n'en était rien, que son monde fictif était surtout symbolique, émanait pour ainsi dire de l'âme de ses personnages, que du reste il était lui-même resté en Inde jusqu'à ses seize ans, et que son contact avec la terre américaine n'était pas si profond.

Soit. Mais je crois que les formes mythologiques particulières - les structures de l'imaginaire, comme disait Gilbert Durand -, ne viennent pas, comme on pense, de l'hérédité physique, ou du moins que la part qui en vient est plus réduite que l'a cru C.J. Jung. Pour moi, cela vient bien plus de la langue, mais aussi du paysage qu'on a eu ou qu'on a encore sous les yeux. Lui aussi a ses formes - et une force psychique spécifique, singulière, avec ses mouvements propres, sa morale cachée propre, les crée. Les différences formelles entre les lieux se reflètent dans les différences formelles entre les langues, et les différences entre les cultures. Finalement, le paysage qui semble le plus avoir imprégné Donaldson quand il écrivait, c'est simplement celui du Nouveau-Mexique où il vivait pendant qu'il écrivait.

De même que, comme je l'ai prétendu il y a quelques articles, les tours américaines manifestent les génies du pays dont elles s'arrachent, de même les romans de Donaldson les contiennent - et cela, avec d'autant plus de force que leur action se situe bien dans le monde des génies.

A-t-il donc tendu, inconsciemment, à faire un tout des deux mondes, se rapprochant de la mythologie au sens propre pour abandonner l'allégorie? Oui; son instinct l'y a porté.

Dans son recueil de nouvelles publié en 2000, Reave The Just, il a évoqué des êtres fantastiques, de nature clairement angélique ou démoniaque, dans un passé de type européen, sans intermédiaire issu de notre époque; et dans The Last Chronicles of Thomas Covenant, il a fait commencer, en 2004, le premier tome par une longue évocation du monde ordinaire, traversé par les démons de l'autre.

Sans doute, ce ne sont que des touches, et notre monde ne fait qu'être effleuré par celui des esprits. Mais il l'est.

Sans doute, aussi, il l'est surtout par de mauvais esprits, les bons semblant plus lointains, plus évanescents. Mais le lien entre les deux sortes d'esprits n'est pas si difficile à établir. Joseph de Maistre ne faisait-il pas, mystérieusement, du diable le bourreau de Dieu?

Un autre artiste conteur d'histoires qui a un rapport avec Hammett a tendu à faire traverser notre monde d'êtres inquiétants: le célèbre David Lynch. J'en parlerai une fois prochaine.

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26/06/2017

Donaldson face à Teilhard de Chardin (15)

donaldson-1.jpgLa dernière fois, j'ai évoqué la haute et noble figure de S. R. Donaldson, auteur de romans grandioses mais méconnus dans lesquels des gens de notre monde sont plongés dans un monde parallèle imprégné de vie morale et mythologique par essence - sur le modèle, consciemment ou non, de la Bible. Deux mondes coexistent, dont l'un est substantiel, purement moral - mais réel. En cela Donaldson s'oppose à la philosophie mainstream que lui-même dit française et issue de Sartre, et qui fait du monde moral une vapeur individuelle, sans valeur objective.

Et on pourrait faire remarquer à Donaldson: pourquoi son monde moral est-il parallèle? Pourquoi, à la façon des forces morales des anciennes mythologies, ne s'exerce-t-il pas dans l'ordre naturel? Pourquoi est-il coupé du monde connu?

Ne serait-il pas plus logique de dire, comme le font les Français, que l'homme est soumis aux lois physiques jusque dans son âme, et qu'il n'y a aucune morale objective, puisque le cosmos n'en a pas non plus?

Le problème se résout si on retourne la question: le cosmos est-il réellement dénué de vie morale? Teilhard de Chardin affirmait qu'il en avait une. Sans la décrire en détails, il lui a donné trois lignes de force: Entropie, Complexification, Réflexion.

Son originalité est dès lors triple: premièrement, il fait de l'Entropie aussi une force psychique se manifestant physiquement; deuxièmement, il affirme que la loi de Complexification qui préside à l'apparition de la Vie est FTDC_563_2 in the field (1).jpgégale en puissance à l'Entropie, contrairement à ce qu'affirment le matérialisme; troisièmement, il présente la Réflexion non comme un phénomène uniquement humain, mais comme le reflet, dans l'espèce humaine, d'un principe cosmique général. Il estime en effet que l'univers a une conscience, et qu'elle est une personne.

L'existence objective de ce troisième principe justifie en réalité que la Complexification soit aussi puissante que l'Entropie, puisqu'elle équilibre les deux. Cette vision générale est tout simplement géniale, même si on mettra un certain temps à s'en rendre compte.

On pourrait peut-être créer un lien entre elle et les récits de Donaldson. Voir comment les figures fabuleuses de celui-ci obéissent en réalité à ces trois lois. Ou on pourrait créer une mythologie à partir de l'histoire, en plaçant toujours ses détails en relation avec l'une de ces trois forces. Au fond, c'est ce qu'avait ébauché Joseph de Maistre. Le romantisme l'a souvent tenté. Mais ses vues étaient souvent floues. Teilhard de Chardin est plus précis, dans la théorie même.

Il est certain, pour moi, que les forces d'Entropie, de Complexification et de Réflexion nécessiteraient, dans un récit, la représentation par des êtres surnaturels à la mode de Donaldson, plus ou moins anges et démons. Si ces forces sont psychiques et si l'univers est une personne, il faut aussi qu'il y ait des personnes non physiques agissant dans le cosmos.

À vrai dire, Teilhard de Chardin a été mieux compris en Amérique qu'en France. Il a passé les dernières années de sa vie à New York, et même les chrétiens n'admettaient pas ses vues, car ils en restaient à une sphère psychique évanescente, détachée du réel extérieur. Le fond moral cosmique présidant à l'univers et se reliant aux données physiques rappelle justement le jeu entre la science et la Bible, entre l'extérieur et l'intérieur, entre ce monde et l'autre, tel qu'on le décèle chez Donaldson.

D'un autre côté, Teilhard est resté européen en restant dans le vague et les théories. Il n'a pas donné d'exemples très concrets de l'application de ses principes.

Une rencontre entre la tradition européenne et la tradition américaine permettrait peut-être de mieux préciser les choses, sans rien perdre de la grandeur des vues.

Au reste, jusqu'à un certain point, Donaldson a bien, dans son art, évolué en ce sens. Nous le verrons une autre fois.

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23/05/2017

Georgina Mollard nous a quittés

Numérisation_20170518.jpgLe 6 avril 2017, la poétesse Georgina Mollard a quitté ce monde à l'âge de nonante-six ans, après avoir gagné de nombreux prix et publié un seul recueil, en 2014, qui était appelé Recueil de poésie et autres pensées (éditions Krakys, Genève). Elle était membre des Poètes de la Cité, que je préside, donc je la connaissais bien.

Elle était pleine d'humour et de chaleur, de vivacité, et j'aimais son style, à la fois classique et imagé, finalement proche du mien. Toutefois je n'ai pu l'appréhender pleinement qu'en lisant, enfin, son recueil.

Il s'y décèle une forte nostalgie pour l'enfance, à deux titres. D'abord, elle vivait alors au Liban, et en avait été exilée par la guerre, et sa peine en était grande. Ensuite elle se souvenait des rêves de sa jeunesse, qui ne s'étaient pas réalisés, et elle mesurait l'écart créé. Elle évoquait avec tristesse les malheurs de notre temps, les souffrances des enfants pris dans la guerre, et accusaient l'envie, la jalousie, la cupidité, d'être les responsables de ces malheurs, de ces souffrances. Par la poésie, disait-elle encore, elle s'efforçait de créer des mondes plus purs, plus beaux, de cristalliser dans l'air, grâce à la forme classique rythmée voire martelée, les images fabuleuses, sorties soit de l'enfance, soit des souvenirs d'amour de la jeunesse, soit de la mythologie.

Car il arrive plusieurs fois qu'elle évoque des êtres fabuleux – l'ange qui gardait sa fille, séchait ses pleurs et lui montrait l'avenir, le dieu du soleil qui poursuit la déesse de la lune, les fées carabosses qui erraient dans les forêts. L'aspiration aux astres et le désir de leur beauté les placent souvent sur terre, et ils sont personnifiés, ou alors ce sont les saisons, qui le sont. Par la poésie, Georgina cherchait à échapper aux ténèbres terrestres, à cette obscurité qui presse de toutes parts l'âme sensible.

Elle était croyante, sans doute, et parfois invoquait Dieu - les Poètes de la Cité étant différents à cet égard des milieux littéraires français où l'athéisme domine, et est proclamé fièrement: beaucoup de ses membres expriment ouvertement leur foi. (D'autres néanmoins vont dans un autre sens, il n'y a réellement pas de règle: la neutralité est parfaite et la laïcité ne cache aucun privilège donné aux agnostiques, comme on peut avoir l'impression que c'est le cas ailleurs. Au reste le sens de la liberté qui règne à Genève y aide beaucoup.)

La nostalgie de Georgina se décelait également dans son style. Car elle ne se contentait pas d'affectionner les vers réguliers et les rimes, ce qui peut simplement se justifier par le goût des mots mis en musique: souvent elle pratiquait des inversions raciniennes du complément du nom, ou l'absence des pronoms sujets, telle qu'on la voyait à la Renaissance. Elle regrettait tout entière cette poésie de Ronsard qui enchantait le monde en l'irriguant de figures antiques et offrait pour ainsi dire une consolation aux épreuves du temps. Elle rêvait d'entrer dans la cité auguste et privilégiée des poètes séculaires, qui avaient créé ce monde supérieur par leur art depuis les temps de la Pléiade jusqu'aux Parnassiens – car je ne pense pas qu'elle fût une grande admiratrice de la poésie du vingtième siècle.

Elle aimait Genève, malgré sa nostalgie, et chantait volontiers le Rhône, le lac, la nature telle qu'elle se déploie entre Alpes et Jura!

Nous l'aimions tous beaucoup, et, quoique avec un peu de retard, les Poètes de la Cité associent leur peine à celle de sa famille.

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02/04/2017

J.R.R. Tolkien et le divin par l'émerveillement

acte-inconnu2.jpgValère Novarina, dans Lumières du corps, recueil d'aphorismes sur le théâtre, disait que, par la chute, l'homme accédait à la vérité de lui-même: au-delà de l'illusion que constitue l'Homme, il entre dans le vide où brille une lumière, celle du Christ.

Ainsi défendait-il du théâtre une conception fondée sur la dissolution des illusions, par le biais du comique qui anéantit les leurres, ou par le biais du tragique qui détruit les faux espoirs. Il unifiait, par la métaphysique, les deux grands genres dramatiques pratiqués depuis l'antiquité.

Deux choses curieuses apparaissent alors à l'esprit de contradiction qui caractérise l'amateur de controverses. D'abord, l'allusion au Christ, si elle semble à première vue claire, puisqu'il a été crucifié, l'est moins, si on y pense à deux fois, parce qu'il a ressuscité, et cela, non en théorie, mais, dans l'Évangile, en fait: le texte le raconte. Or, la pensée de Valère Novarina ne présuppose pas que la scène théâtrale montre cette résurrection, puisque le divin pour elle ne s'appréhende qu'en creux, n'est présent que dans le vide qui est entre les lignes - ou par-delà le terme tragique.

L'autre chose qui apparaît est un fait semblant le contredire: la pièce du Cid de Corneille se finit bien grâce à l'action salvatrice du roi de Castille, qui résout l'inextricable problème qui se posait à Rodrigue et Chimène, et francisco-pradilla-pinturas-L-60xdvn.jpegmenaçait de faire finir l'action en tragédie. Ce roi - Ferdinand - est l'incarnation du principe miraculeux, et Corneille a ainsi inventé le genre de la tragicomédie, qui est sérieuse mais se finit bien, parce que le christianisme impliquait que la divinité intervînt pour rompre le cours fatal du destin, et accomplir des miracles. C'est une union entre la comédie et la tragédie qui va dans un sens opposé à celui de Novarina.

La position de celui-ci rappelle l'idée, déjà présente chez Corneille, et plus encore appliquée par Racine, que le monde divin ne peut pas être représenté sur scène: on ne peut l'évoquer qu'indirectement. La critique a ainsi reproché à Corneille l'invraisemblable fin du Cid. Mais Corneille s'est défendu en disant que le merveilleux restait possible, qu'il ne nuisait pas à l'invraisemblance s'il était situé à l'intérieur d'une doctrine qui l'admettait.

J.R.R. Tolkien, qui, tout comme Pierre Corneille, était un catholique fervent, allait dans le même sens. Il énonça que la vraie grande émotion était provoquée par ce qu'il appela l'eucatastrophe: l'événement inattendu qui fait se finir bien une histoire mal engagée. C'est ce qu'on trouve chez Corneille, mais aussi dans les comédies de Molière. Tolkien disait que c'est ce qu'on observe dans les contes de fées, mais aussi dans l'Évangile – avec, donc, le récit de la résurrection.

Pour lui l'Évangile ne renvoyait pas à une théorie religieuse: il en connaissait bien le récit, le pratiquait, laissait agir sur son âme les sentiments dont il était baigné.

L'art pouvait, par l'imagination mythologique, représenter le miracle, l'ange intervenant pour sauver une situation apparemment perdue, le Christ rompant l'ordre des astres pour imposer le salut, la grâce divine survenant sans qu'on pût la prévoir. Il affirmait que rien ne l'émouvait davantage. Alors le divin se manifestait dans le drame, par le biais du cœur humain.

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15/03/2017

Printemps des Poètes de la Cité

268_Printemps__52.JPGComme chaque année depuis quelque temps, les Poètes de la Cité, association que j'ai l'honneur de présider, créent un spectacle de printemps ce dimanche 19 mars, dans les locaux de l'Institut National Genevois (1, promenade du Pin), à 15 h.

Il y aura d'abord une allocution du Président, moi, puis un spectacle d'élèves de l'Ecole de l'Europe (aux Charmilles), dirigé par leur professeur Charlotte Wirz. Ils liront des poèmes qu'ils auront composés!

Ensuite viendra un récital des poèmes des Poètes de la Cité, effectué par Camille Holweger et Adrian Filip, et accompagné à la harpe par Hélène Mogenet, qui a l'honneur et le vague à l'âme d'être ma propre fille. Ce beau monde sera dirigé par Camille Holweger.

On pourra entendre les poèmes du fabuleux Denis Pierre Meyer, de la mystérieuse Emilie Bilman, du pompeux Rémi Mogenet (moi), du délicat Roger Chanez, de l'éthéré Galliano Perut, de l'excellente Brigitte Frank, de l'énigmatique Bluette Staeger, de l'impétueuse Maite Aragones Lumeras, de l'imaginatif Albert Anor, de la grandiose Dominique Vallée, de la secrète Kyong Wha Chon, du séculaire Loris Vincent, de la fougueuse Francette Penaud, de l'intuitif Yann Chérelle, de l'inspirée Catherine Gaillard-Sarron, de l'exquise Linda Stroun et de la subtile Colette Giauque. Tous ces poètes accompliront un Eloge à la vie!

Ensuite: tréteaux libres. Que tous les poètes non membres ou les autres viennent lire à foison leurs œuvres!

Enfin: verrée. Une petite faim? Une petite soif? De la lumière rayonne? N'hésitez pas à entrer.

Une vente avec dons libres sera effectuée au profit de l'Hôpital des Enfants de Genève. On pourra même y trouver les recueils des Poètes de la Cité!

Venez nombreux.

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03/03/2017

Milarépa

mila.jpgJ'ai lu les œuvres complètes de Milarépa, mystique bouddhiste du douzième siècle, et tibétain. Il n'a quasiment rien écrit lui-même, et l'ouvrage contient en réalité le récit de sa vie, ainsi que les chants qu'il aurait prononcés en les improvisant. On y trouve aussi des chants de disciples, et même de divinités, en particulier les dakinis, messagères célestes, anges à formes féminines qui toujours aimèrent Milarépa, lequel à son tour les vénéra. Le plus remarquable, dans ces textes, est en effet leur constante dimension mythologique.

Les montagnes sont regardées comme le corps de dieux, ainsi que les lacs. Le paysage est rempli d'êtres spirituels divins, et je me suis pris de nostalgie, en lisant ces textes, car j'aurais voulu que la Savoie, au paysage semblable, eût aussi une telle mythologie.

Il n'y a rien que j'aime tant que la mythologie. Le folklore savoyard a gardé le souvenir de mythes probablement proches de ceux du Tibet: certaines légendes évoquent la fée du mont-Blanc. Mais le christianisme a répudié ces êtres, et le rationalisme les a achevés. Le romantisme a eu beau réhabiliter le lien entre le mont-Blanc et la divinité, ainsi que l'attestent des textes de Théophile Gautier, de Goethe, de Victor Hugo, de Percy Shelley, de Jean-Pierre Veyrat, on est ensuite revenu au matérialisme ordinaire.

Pourtant, le bouddhisme a lutté comme le christianisme contre l'ancien animisme - le bön, au Tibet. Certains passages de la vie de Milarépa et certains de ses chants illustrent ce combat qui s'est soldé par la victoire du maître bouddhiste. On s'affrontait au moyen de la puissance magique - car Milarépa a des pouvoirs fantastiques, semblables à ceux d'un super-héros. Il vole dans les airs, se déplace instantanément dans l'espace, démultiplie son corps, désintègre les rochers d'un seul regard! Les saints du christianisme ont eu des pouvoirs, ont fait des miracles, mais point aussi fantastiques que ceux de Milarépa - et sans doute de thangkha30lg.jpgceux des saints asiatiques en général. Car il faut avouer que cela participe de l'esprit mythologique oriental, plus que de tout autre chose.

Sur le fond, du point de vue moral et philosophique, Milarépa recommande d'aimer son prochain, et de dédaigner les biens de ce monde comme illusoires, mais aussi les pensées discursives, et les fantasmes qui font appeler ceci bien, cela mal. Pour autant, la voie qu'il propose est le souverain bien, menant paradoxalement à un état situé au-delà du bien et du mal, et qui participe de la divinité. Lui-même y est pleinement parvenu durant sa vie, et il est au Tibet considéré comme un second Bouddha. À sa mort, les messagères célestes l'ont emmené à l'horizon de l'Est, et il y a rejoint les dieux.

Le mysticisme est plus intense que dans le christianisme, et le dogme moins précis. Les spécialistes des théories pourront trouver des différences mais il est douteux que Milarépa y aurait accordé une grande importance, car il méprisait les orateurs subtils, ne cherchant qu'à devenir pur pour gagner les terres pures et converser avec les êtres célestes, voire les convertir au bouddhisme. Car il eut aussi cette faculté qu'on reproche souvent aux évêques: convertir les divinités anciennes à la loi juste!

Les ordres monastiques traditionnels s'en prenaient à lui, l'appelant hérétique, et parfois le battaient. Il fut même empoisonné, à la fin de sa vie, mais lui-même assure que ce n'est pas cela qui l'a fait mourir, que de toute façon son heure était venue, et que toute souffrance était pour lui une grâce - toute maladie un ornement.

Des textes splendides, inoubliables, apportant une grande respiration, ouvrant la conscience au monde divin.

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15/02/2017

Science-fiction et cité du ciel

Eternals Jack Kirby.jpgLa science-fiction matérialise les anciens mythes, peignant les anges comme des extraterrestres, faisant de la cité de Dieu une cité de l'espace libre des conditions naturelles terrestres, et, dans le même temps, elle assure fréquemment que les anciens mythes ont fait abusivement et fallacieusement le chemin inverse, qu'ils ont affabulé à partir de réalités physiques mal comprises, en les projetant par superstition dans le monde spirituel.

Il va de soi qu'elle n'en a aucune preuve, et que le seul fait constatable, à cet égard, c'est bien qu'elle-même reprend les vieux mythes et essaie d'en donner une version matérialisée. Elle peut aussi bien prétendre qu'elle retrouve les vérités mystérieuses cachées sous la légende pour mieux se vendre - voire pour justifier ontologiquement sa démarche, et créer, incidemment, une nouvelle religion.

Cela n'a d'ailleurs pas raté, beaucoup de religions nouvelles s'appuient sur la science-fiction. Elles sont en progrès.

Pour moi, je l'avoue, la science-fiction ne fait qu'adapter aux idées dominantes du temps les vieux mythes. Elle les enrobe, voire les imprègne de matérialisme, parce qu'elle-même manque de perspectives ontologiques. La plus belle et la plus intéressante science-fiction est du reste celle qui sort des limites du genre pour retrouver le monde spirituel, et qui ne s'est servie de la science moderne que pour mieux préciser et expliquer les anciens mythes - non pour les contredire.

C. S. Lewis, ainsi, confirmait l'ésotérisme ancien en plaçant des anges directeurs sur chaque planète, et confirmait aussi la théologie chrétienne en plaçant sur Terre un ange déchu. Là où il se trompait, est qu'il reprenait la science ordinaire, qui prétendait qu'on pourrait aller facilement sur Mars par un vaisseau spatial, et que cette même planète était peuplée d'êtres organiques: les deux sont faux. Au bout du compte, les conjectures apparemment les plus scientifiques sont celles qui ont apsara-mayur-sharma.jpgdémontré le plus rapidement leur fausseté. Symptomatique.

Olaf Stapledon fut à peu près dans le même cas. Alors que ses fantasmes sur l'avenir proche de l'humanité et la vie sur les planètes du système solaire n'ont en rien été confirmés par les faits, on peut estimer que quand il donnait une personnalité aux astres et les disait tournés vers un centre divin - accordant leurs mouvements pour effectuer devant lui une sorte de parade nuptiale -, on peut estimer, dis-je, qu'il voyait juste – ou que, du moins, rien n'est venu prouver qu'il faisait erreur. Les Apsaras dansant devant Indra dans la mythologie bouddhiste font le même office, étant des étoiles personnifiées, et Stapledon au moins rejoignait cette sagesse orientale, profonde et dont par ailleurs beaucoup d'amateurs de science se réclament aussi: cela devrait leur plaire.

Certains critiques n'en disent pas moins qu'il a délaissé en réalité la science-fiction pour la fantasy. Celle-ci crée des images représentant des êtres spirituels. C'est par là qu'elle est profondément artistique, profondément poétique, et c'est par elle que la science-fiction s'approche le plus de la vérité. C'est quand elle assume le mieux sa dimension mythologique, et quand elle prétend le moins illustrer des conjectures dites scientifiques, à mes yeux, qu'elle livre une réelle forme de connaissance.

Notamment morale, car les Apsaras sont des messagères délivrant des instructions aux sages.

La littérature a vocation à illustrer la vie morale par des symboles, pour moi, et non à spéculer sur les éléments matériels dont la science s'occupe déjà très bien, avec beaucoup de sérieux. D'ailleurs le monde matériel étant accessible aux sens, que veut dire conjecturer sur lui? Rien. Car l'on n'est pas, dans le lieu que l'on conjecture.

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30/01/2017

Jean-Paul Sartre à New York

ny.jpgJ'ai toujours bien aimé Jean-Paul Sartre, aussi surprenant que cela paraisse. Car je n'approuve pas sa philosophie, je pense que son point de vue était étriqué et biaisé. Mais il ne manquait pas d'une certaine force intellectuelle, d'un certain courage, et il le devait à sa capacité imaginative développée. J'aime son style, parce qu'il est imagé.

Je lisais et étudiais l'autre jour, pour des motifs professionnels, un texte tiré de Situation III où il évoquait son amour pour New York, et il en fait l'éloge parce que ses formes géométriques la mettent en relation avec l'esprit de l'univers, dit-il, avec le mathématisme cosmique. C'est très bien vu, il a saisi quelque chose qu'on observe souvent dans la science-fiction la plus intelligente. Il l'a saisi rationnellement, mais aussi intuitivement.

Le plus beau, en effet, est que cela ne passe pas par de prosaïques raisonnements, des mises en relation purement intellectuelles, mais par des images qui relèvent au fond de la religion, car il évoque le ciel de New York comme étant un gardien de la ville: il s'agit bien de l'ange protecteur. Or, il oppose cette divinité tutélaire à celles des villes européennes. Le ciel de celles-ci, affirme-t-il, est domestiqué; au fond, il ressemble à ces statues de saints des églises catholiques qu'en tant que protestant, Sartre devait instinctivement abhorrer. Il ressemble à ces statues d'anges de l'art baroque, gentils et potelés, sortes d'elfes ailés qu'on peut trouver parfois ridicules, et manquant de noblesse, de grandeur.

Le ciel de New York - repoussé, rappelle-t-il, par la hauteur des gratte-ciel -, est sauvage, indompté, c'est celui du monde entier, de l'univers même; il se situe à une hauteur supérieure et touche à un ange plus élevé, ou même à Dieu, au dieu unique et mathématique des philosophes antiques, de la philosophie des Lumières - et même, au fond, de la Bible: c'est, au-delà des divinités des Gentils - des entités protectrices locales et païennes -, le vrai Dieu des Juifs - et des protestants, qui voulaient renouer, après la marée du merveilleux catholique, avec cette haute présence cosmique.

New York en est secrètement issue, avec son plan quadrillé, son organisation rigoureuse. Alors que les villes européennes conservent leur lien avec le monde végétal et sa polarisation éclatée, morcelée propre à la barbarie médiévale, cette ville américaine est la matérialisation de la raison pure, semble émaner des astres mêmes, plus forte en cela que le palais de Versailles Superman-the-Movie.pnget les jardins qui l'entourent, puisqu'il ne s'agit plus d'un Olympe réservé, mais d'une cité intégrant un peuple.

En ce sens, elle est la ville futuriste par excellence, celle où les rêves d'avenir pouvaient trouver une butée, celle qui pouvait donner le sentiment que l'âge d'or à venir était réalisé, et que le messie attendu pouvait y apparaître. Superman est ainsi la matérialisation de son air, il a surgi dans la brume dans laquelle, dit Sartre, se perdent au loin les buildings - au bout des falaises que forment les artères -, et il est venu dans la lumière de la cité. Il s'y est cristallisé au regard intérieur des artistes, qui étaient des voyants. Dans ses aventures New York prend significativement le nom de Metropolis.

C'est, je crois, ce que Sartre a intuitivement senti, car il avait un certain génie.

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22/01/2017

Charles Baudelaire et les souffrances du poète

Gustave-Courbet-Portrait-de-Baudelaire-1024x854.jpgJ'ai parlé l'autre jour de l'idée de Jean-Pierre Veyrat, poète romantique savoisien, selon laquelle la souffrance amenait le poète au Ciel, idée confirmée par Milarépa et Charles Duits; mais un poète plus célèbre est allé dans le même sens, dans un poème bien connu: Charles Baudelaire. Dans son style inimitable, il énonça:

Vers le ciel, où son œil voit un trône splendide,
Le poète serein lève ses bras pieux,
Et les vastes éclairs de son esprit lucide
Lui dérobent l'aspect des peuples furieux:

- Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
Comme un divin remède à nos impuretés
Et comme la meilleure et la plus pure essence
Qui prépare les forts aux saintes voluptés!

Je sais que vous gardez une place au poète
Dans les rangs bienheureux des saintes légions,
Et que vous l'invitez à l'éternelle fête
Des Trônes, des vertus, des Dominations.

Je sais que la douleur est la noblesse unique
Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique
Imposer tous les temps et tous les univers.

Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre,
Les métaux inconnus, les perles de la mer,
Par votre main montés, ne pourraient pas suffire
A ce beau diadème éblouissant et clair;

Car il ne sera fait que de pure lumière,
Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,
Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs!

Ainsi, pour disposer d'un corps de gloire, fait de pure lumière, il faut avoir été purifié par les douleurs, être passé par un creuset: les Psaumes de David ont de telles expressions. Le feu de la souffrance éloigne et consume les impuretés, et ne laisse que le corps supérieur.

Il est à noter qu'Ovide, lorsqu'il parle de l'apothéose d'Hercule, use des mêmes images: le feu l'a purifié, l'a lavé de ses scories, de tout ce qui en lui tisi_hercule.jpgétait bas et terrestre, et n'a laissé de lui qu'un corps amélioré, éclatant.

L'image fut même adoptée par les révolutionnaires, qui ont peint Voltaire débarrassé de son corps vieux et hideux, pour ne laisser, des cendres du phénix, qu'un corps de gloire éclatant, luisant dans l'espace cosmique. On peut en voir un exemple au château de Ferney.

Certes, dira-t-on, Voltaire n'a pas spécialement souffert, dans sa vie; mais l'image du corps vieux et hideux suggère le contraire: il n'est jamais agréable de vieillir et d'enlaidir! Cela crée spontanément un corps de sagesse, harmonieux et brillant. Du moins en principe.

Le matérialisme contemporain n'en a pourtant guère convenu.

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18/01/2017

Les miels de Michel Dunand

dunand1site.jpgContinuant ses méditations brèves au fil de ses voyages, le poète Michel Dunand vient de publier, aux éditions Henry, le recueil Miels. Il semble plus mélancolique que d'ordinaire. Les répressions en Turquie font mourir son rêve d'union fraternelle de tous les hommes: Tapis de sang tu ne pourras pas t'envoler, dit-il. Ce qu'il rejette, ce sont les gens de pouvoir qui manient si bien le gaz, si bien la mer, si bien le fer, au mépris de la loi plus élémentaire. Il est une loi morale supérieure à celle de la politique, et que connaît le poète - mais aussi le derviche, auquel Michel Dunand rend hommage: le mystique et l'artiste se rejoignent dans une culminance supérieure.

Le scepticisme paraît aussi s'exercer à l'encontre du Pop Art d'Andy Warhol, au cours d'un voyage à New York: Miracle ou décadence? On multiplie les gens. C'est l'américanisme, le démon de la technologie, du clonage.

À Manhattan, Michel Dunand connaît la solitude, et l'aliénation intime: Je me sens si seul. / Je me sens si loin de moi. / Maudit tourbillon, / danse écervelée... Le vertige de la vie moderne, l'agitation futuriste d'un monde entièrement soumis aux lois de la mécanique le font frémir, noyant son âme dans les ténèbres.

L'Europe est plus rassérénante: Amsterdam lui offre le spectacle magique des corps, et il tisse dans son esprit des romans d'amour, dont il est le héros. Au musée, les tableaux de Van Gogh le transportent d'aise, voire d'extase, et il montre comment chaque objet inanimé, en leur sein, irradie de force, de lumière, d'âme. Le peintre s'y est jeté tout entier, et a vivifié l'univers.

Parque_Guell.jpgPuis Barcelone lui dévoile ses beautés, et dans le parc Güell dessiné par Gaudí, il se croit dans un conte des Mille et une nuits - se demandant s'il est en tapis volant. Ce merveilleux traditionnel l'inspire, et une fois de plus il consacre Venise, ville idéale, éternelle, le début et la fin de tout, le premier et le dernier mot. Porto enfin est évoquée, cité rose, où la peau se déguste - au-delà du bleu et du blanc apparents. C'est une ville d'amour tendre.

Michel Dunand, évitant les longs discours, cherche les mots rares par lesquels on s'unit à l'univers, par lesquels on saisit son essence divine, par lesquels les choses s'effacent pour laisser place à leur pure idée. Parfois l'âme du monde est triste. Tout ne le réjouit pas au même degré. Il s'avoue désarmé, face à certaines manifestations humaines. Mais le retour à la beauté nue se fait toujours; l'ensemble reste optimiste.

Un beau recueil, une fois encore!

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12/01/2017

Philippe Curval et le ressac de l'espace

RF098.jpgLes années 1960-1970 ont été une grande époque pour la science-fiction, y compris en France. C'est à croire qu'un souffle divin est passé sur la Terre à ce moment, car l'imagination était florissante, les idées se sont souvent profondément renouvelées.

À vrai dire, le souffle divin n'a pas été bien compris par tous. Chacun avait ses capacités. Pour moi, celui qui l'a mieux représenté est sans doute Charles Duits (1925-1991). Mais les auteurs de science-fiction les plus célèbres ont eu aussi du génie, alors.

Quelle meilleure illustration de l'idée du souffle divin peut-on trouver que différents faits curieux, concernant ces auteurs? Gérard Klein a d'abord créé des nouvelles prodigieuses, d'une imagination sublime; mais depuis plusieurs décennies, il n'écrit plus que des traités théoriques sur le genre qu'il chérit. Michel Jeury, lui, a remplacé les romans de science-fiction par les romans du terroir, nourris de ses souvenirs personnels. Ces auteurs semblent avoir accueillis le souffle lancé objectivement sur eux, sans pouvoir le retenir.

Mais qu'importe? Ils ont su lui donner une forme dans leurs œuvres, pendant qu'il était présent. Et depuis longtemps je voulais lire un écrivain de cette génération, Philippe Curval. Du bien était dit de lui, et, à l'Emmaüs de Cranves-Sales, j'ai trouvé son Ressac de l'espace (1962).

L'idée de départ est excellente. Il s'agit d'extraterrestres dont la planète se meurt et qui, télépathes et vivant en symbiose, cherchent à s'installer ailleurs à travers un de leurs individus. Celui-ci arrive sur Terre, se reproduit, et impose peu à peu son règne, consistant à faire des êtres humains de véritables automates psychiques, à les méduser. Il les place dans une atmosphère psychique collective pleine de musicalité, et dans des bâtiments pleins de beauté, d'un art incroyable. Dès lors, les êtres humains dorment pour ainsi dire debout.

Comme certains individus sont rétifs, l'ensemble devient conscient du problème; mais la plupart acceptent cette évolution forcée, et engendrent des fanatiques anéantissant la minorité qui résiste. Celle-ci réagit et, en s'aidant d'une colonie située à Vénus (car nous sommes dans le futur), PC-B.GIFparvient à contraindre les extraterrestres à respecter les libres choix de chacun.

On ne sait d'ailleurs pas comment cela peut se faire. Mais les humains restés libres admettent que cette évolution forcée aurait dû être réalisée par les êtres humains spontanément, qu'il y a eu un problème.

Le résumé donne le sentiment que le livre est excellent, car la conception globale en est judicieuse. Dans le détail, à vrai dire, on est moins convaincu. Je n'ai pas trouvé très bon le style de Philippe Curval. Il décrit bien les morceaux d'architecture extraterrestre, aussi la planète Vénus, mais le reste est moins enthousiasmant.

Les extraterrestres, sortes de poulpes translucides, ressemblent à ceux de Lovecraft, mais leur rencontre n'est pas frappante comme chez le maître américain: il y a quelque chose de prosaïque, dans la narration.

D'ailleurs, le héros ne participe pas, à la fin, au renouveau spirituel humain: il préfère partir en vaisseau spatial avec la femme de ses rêves, étant surtout intéressé par le voyage dans l'espace physique et le sexe.

Philippe Curval présente même les partouzes comme pouvant être parfaitement innocentes et pures, il y a là quelque chose de bizarre, dont parle Michel Houellebecq dans Les Particules élémentaires, une sorte d'illusion typique – un peu comme si Philippe Curval était lui-même la proie des extraterrestres qu'il décrit, à son insu!

D'un côté une puissante idée, de l'autre des traitements prosaïques, un résultat tout à fait singulier.

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04/01/2017

Charles Duits et la souffrance comme enfantement

mila.jpgLe poète savoisien Jean-Pierre Veyrat (1810-1844), pétri d'idées chrétiennes, disait que deux choses initiaient l'homme et le faisaient accéder à la divinité: la religion et la souffrance. Les douleurs du poète romantique mènent ainsi au Ciel, au lieu d'écraser l'individu.

Milarépa (1040-1123), sage bouddhiste tibétain, était encore plus explicite, parce qu'il s'appuyait sur l'ésotérisme: les souffrances, apportées par les démons, sont de tels bienfaits qu'elles font apparaître les démons comme des illusions, et comme étant, en réalité, des protecteurs de la loi sainte, amenant l'âme à connaître l'ultime vérité. C'est à dire qu'ils sont des anges. Il chantait:

Les dieux venimeux et leurs manifestations,
Avant la réalisation, se révèlent démoniaques
En créant interférences et duperies.
Dans la réalisation, ils deviennent des protecteurs de la loi,
Et d'eux surgissent tous les accomplissements.

À l'époque moderne, les Occidentaux se sont détachés de telles conceptions, vénérant d'abord les plaisirs terrestres, et s'efforçant de les éterniser. La science a été sommée d'alléger les souffrances, qui apparaissaient comme dénuées de sens.

On pourrait penser que Charles Duits (1925-1991), étant issu du Surréalisme, n'a pas non plus intégré ces conceptions mystiques, mais, dans son langage fleuri qui mêle ésotérisme et érotisme, il a montré qu'il était dans le cas contraire, regardant les processus liés à la reproduction comme remplis de sens, et le livrant à l'œil attentif:

Pour que la vie ait un sens, il est nécessaire que la maladie, la vieillesse, l'agonie et la mort en aient un également, que les maux qui nous accablent représentent les affres de l'enfantement, que l'univers soit, littéralement,
l'utérus de la Suprême Négresse,
et que nous puissions attribuer une signification positive à tous les phénomènes, y compris les inondations, les tremblements de terre, les éruptions volcaniques, les épidémies et les disettes.
Du moment que nous les attribuons au hasard,
nous les privons de leur dignité, de leur valeur, de leur terrible majesté, transformons la douleur en angoisse et, dès lors, le Pubis étoilé ne nous inspire plus que de l'effroi, ainsi que l'a noté Pascal.
(La Seule Femme vraiment noire, Bastia, Éoliennes, 2016, p. 138.)

Golden-Goddess-Mari-open.jpgLa Suprême Négresse est ici la déesse qui préside à l'ordre du monde.

Charles Duits fait, comme Joseph de Maistre faisait de la Révolution, des maux les nécessaires prémices à l'évolution humaine, à la transfiguration. Rejetant l'idée de l'absurde et du hasard, il se projetait au-delà des limites de la vie terrestre: puisque la mort scellait tout, elle avait aussi un sens, contrairement à ce qu'ont prétendu les philosophes à la mode à son époque.

Il visait l'enfantement de l'androgyne, ou plutôt de la gynandre, qui verrait l'homme et la femme ne faire plus qu'un, et donc être comblé dans leurs aspirations intimes. La volonté d'aimer la Suprême Négresse de toutes ses forces, de se fondre en elle, de s'assimiler à elle, faisant écho au tantrisme, se traduisait par l'apparition, dans le monde spirituel, d'un être nouveau. Mais cela ne se faisait pas sans vives douleurs.

Charles Duits assumait pleinement les siennes, à la manière d'un poète romantique: malade, il refusa de se soigner.

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02/01/2017

Les poésies en patois de Samoëns de Jam

Numérisation_20161225 (3).jpgIl y a déjà plus de vingt ans, j'entreprenais de rassembler les poèmes en langue savoyarde de Jean-Alfred Mogenet (1862-1939), mon arrière-grand-oncle. Il les avait publiés dans L'Echo des paroisses du haut-Giffre, un mensuel, il y en avait environ cinquante. Je comptais les traduire et les publier en un volume. Une universitaire grenobloise originaire de Sixt, Dominique Abry-Deffayet, me permit de photocopier le recueil qu'elle en avait déjà fait, et je me lançai dans la traduction, m'aidant du dictionnaire existant, qui souvent citait mon poète. Je montrai mes essais à la dame, et elle me découragea de continuer. Je cherchai ensuite un traducteur, et trouvai mon collègue Marc Bron.

Les mois ont passé, les années, et le travail a abouti. Le recueil complet des poèmes de Jean-Alfred Mogenet dit Jam vient d'être publié aux éditions Le Tour. Il se nomme Jam. De belles photographies l'illustrent, correspondant aux sujets des poèmes: les vieux objets, utilitaires ou symboliques, les monuments de la nature entourant Samoëns, parfois les saisons et leurs effets sur le paysage. Les pages sont plastifiées, la couverture cartonnée, le résultat est splendide, et pas cher! La Région Auvergne Rhône-Alpes, l'Institut de la Langue savoyarde, l'Association des enseignants de savoyard nous ont aidés.

Pierre Grasset, le président du dit Institut, m'a demandé une préface abondante, et je l'ai fournie: je le remercie, car je doutais de la nécessité d'un gros texte, mais je suis très content du résultat. J'ai fait une étude sérieuse, racontant la vie du poète, présentant ses thèmes de prédilection, son style, sa pensée.

Il était profondément catholique, mais, n'ayant pas bien réussi au séminaire, il avait abandonné son désir de devenir prêtre. Il est demeuré fidèle à sa foi. Il est toutefois mélancolique, est sujet au doute, à la tristesse, ce qui rend ses poèmes poignants. Nostalgique d'une vie paysanne imprégnée de religiosité, qui faisait, des objets ordinaires et religieux, des espèces de fétiches, il a un goût prononcé pour la personnification: sous sa Numérisation_20161225 (2).jpgplume, tout se dote d'âme. Parfois cela va jusqu'au mysticisme, puisque certains objets ont une véritable valeur spirituelle, et cela peut tendre au mythe, les objets s'affrontant, ou étant comparés à des géants, intermédiaires du ciel et de la terre. Mais il reprenait peu le folklore, étant un homme plutôt cultivé et un esprit plutôt réaliste.

Sa prosodie imite celle de la poésie française, et est faite de vers réguliers dont la rime est généralement croisée.

C'est un beau recueil, un monde étrange et attirant, que celui que ses poèmes créent!

Et c'est un hommage, bien sûr, à un parent illustre, écrivain reconnu de Samoëns, qui a aussi écrit en français une relation de voyage au Congo. Si Samoëns avait une université, Jean-Alfred Mogenet y aurait sa statue!

Marc Bron a livré, de surcroît, une introduction explicative sur les spécificités du patois de Samoëns et des graphies de Jam, et elle réjouira tous les spécialistes.

Je recommande donc vivement l'achat de ce formidable livre!

Jean-Alfred Mogenet, poète de Samoëns
Jam. Poésies en langue savoyarde.
Le Tour
170 pages.
12 €.

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19/12/2016

Yves & Ada Remy: Maison du Cygne

La-Maison-du-Cygne.jpgYves & Ada Remy sont un auteur connu surtout pour avoir produit un chef-d'œuvre de la fantasy francophone, Les Soldats de la mer (1968). Un monde parallèle, inspiré par la période napoléonienne, voit des hussards pénétrer des zones mystérieuses, pleines de brumes et de fantômes, et même les nymphes de la mer sont des réalités dans cet univers. Dommage que celui-ci soit fictif - qu'il le soit explicitement: cela le vide de sa substance. En soi, il est magnifique. Que l'action y soit lente, sans relief, est compensé par la brièveté des récits composant une mosaïque et dessinant ce monde peu à peu, en une belle chronique de l'Ailleurs.

J'avais depuis longtemps pour projet de lire les autres livres de cet auteur à deux têtes, et le second plus célèbre, La Maison du Cygne (1978), m'est tombé entre les mains. Je l'ai lu, et la conception en est grandiose, typique des années 1970, et comme un aboutissement: la science-fiction s'y fait mythologique, car il y est raconté que des entités extraterrestres, non pourvues de corps, contrôlent l'humanité et influencent son destin de façon cachée, en agissant dans le secret du corps astral - par le biais de l'inconscient. Ils prennent aussi un corps humain pour habiter la Terre et y guider des humains choisis, élus pour réformer l'humanité.

Ce tableau un peu paranoïaque fait appel à l'ésotérisme, et quand, l'autre jour, je me demandais si des liens avaient pu être établis entre l'évolutionnisme chrétien de Teilhard de Chardin et le surréalisme d'André Breton, je ne savais pas encore que cette Maison du Cygne apportait un début de réponse. Les extraterrestres y sont bien des Grands Transparents agissant au-dessous de la conscience pour favoriser l'Évolution sur Terre.

Le titre renvoie à une constellation présentée comme plutôt bonne, qui cherche à faire fraterniser les hommes, à faire triompher parmi eux l'idée collective. On reconnaît encore la tendance globalisante de Teilhard de Chardin, et même le communisme d'André Breton. Face au Cygne est la maison de l'Aigle, qui, championne du libéralisme, promeut l'individu avant tout. Mais, comme chez Teilhard, encore, cette opposition auteur09.jpgn'en est pas une, ultimement: car le gouvernement du monde alterne entre les deux Maisons, qui sont en fait d'accord, pour ainsi dire de mèche. C'est peut-être un peu trop calqué sur le système démocratique. Et les machines prennent peut-être un peu trop de place, même si elles apparaissent comme symboliques avant tout.

En outre, l'intrigue est plutôt pauvre, car elle est fondée sur la découverte progressive de ces mystères occultes, et on n'avance que lentement: le style un peu vague et abstrait peine à cristalliser les concepts. Il s'agit surtout de présenter un tableau fantasmatique et mythologique, et l'ensemble apparaît comme très intellectuel. Mais c'est quand même un grand livre, fascinant, et débouchant sur de vraies grandioses visions.

Yves et Ada Remy resteront comme les pionniers d'un genre.

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