23/05/2017

Georgina Mollard nous a quittés

Numérisation_20170518.jpgLe 6 avril 2017, la poétesse Georgina Mollard a quitté ce monde à l'âge de nonante-six ans, après avoir gagné de nombreux prix et publié un seul recueil, en 2014, qui était appelé Recueil de poésie et autres pensées (éditions Krakys, Genève). Elle était membre des Poètes de la Cité, que je préside, donc je la connaissais bien.

Elle était pleine d'humour et de chaleur, de vivacité, et j'aimais son style, à la fois classique et imagé, finalement proche du mien. Toutefois je n'ai pu l'appréhender pleinement qu'en lisant, enfin, son recueil.

Il s'y décèle une forte nostalgie pour l'enfance, à deux titres. D'abord, elle vivait alors au Liban, et en avait été exilée par la guerre, et sa peine en était grande. Ensuite elle se souvenait des rêves de sa jeunesse, qui ne s'étaient pas réalisés, et elle mesurait l'écart créé. Elle évoquait avec tristesse les malheurs de notre temps, les souffrances des enfants pris dans la guerre, et accusaient l'envie, la jalousie, la cupidité, d'être les responsables de ces malheurs, de ces souffrances. Par la poésie, disait-elle encore, elle s'efforçait de créer des mondes plus purs, plus beaux, de cristalliser dans l'air, grâce à la forme classique rythmée voire martelée, les images fabuleuses, sorties soit de l'enfance, soit des souvenirs d'amour de la jeunesse, soit de la mythologie.

Car il arrive plusieurs fois qu'elle évoque des êtres fabuleux – l'ange qui gardait sa fille, séchait ses pleurs et lui montrait l'avenir, le dieu du soleil qui poursuit la déesse de la lune, les fées carabosses qui erraient dans les forêts. L'aspiration aux astres et le désir de leur beauté les placent souvent sur terre, et ils sont personnifiés, ou alors ce sont les saisons, qui le sont. Par la poésie, Georgina cherchait à échapper aux ténèbres terrestres, à cette obscurité qui presse de toutes parts l'âme sensible.

Elle était croyante, sans doute, et parfois invoquait Dieu - les Poètes de la Cité étant différents à cet égard des milieux littéraires français où l'athéisme domine, et est proclamé fièrement: beaucoup de ses membres expriment ouvertement leur foi. (D'autres néanmoins vont dans un autre sens, il n'y a réellement pas de règle: la neutralité est parfaite et la laïcité ne cache aucun privilège donné aux agnostiques, comme on peut avoir l'impression que c'est le cas ailleurs. Au reste le sens de la liberté qui règne à Genève y aide beaucoup.)

La nostalgie de Georgina se décelait également dans son style. Car elle ne se contentait pas d'affectionner les vers réguliers et les rimes, ce qui peut simplement se justifier par le goût des mots mis en musique: souvent elle pratiquait des inversions raciniennes du complément du nom, ou l'absence des pronoms sujets, telle qu'on la voyait à la Renaissance. Elle regrettait tout entière cette poésie de Ronsard qui enchantait le monde en l'irriguant de figures antiques et offrait pour ainsi dire une consolation aux épreuves du temps. Elle rêvait d'entrer dans la cité auguste et privilégiée des poètes séculaires, qui avaient créé ce monde supérieur par leur art depuis les temps de la Pléiade jusqu'aux Parnassiens – car je ne pense pas qu'elle fût une grande admiratrice de la poésie du vingtième siècle.

Elle aimait Genève, malgré sa nostalgie, et chantait volontiers le Rhône, le lac, la nature telle qu'elle se déploie entre Alpes et Jura!

Nous l'aimions tous beaucoup, et, quoique avec un peu de retard, les Poètes de la Cité associent leur peine à celle de sa famille.

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02/04/2017

J.R.R. Tolkien et le divin par l'émerveillement

acte-inconnu2.jpgValère Novarina, dans Lumières du corps, recueil d'aphorismes sur le théâtre, disait que, par la chute, l'homme accédait à la vérité de lui-même: au-delà de l'illusion que constitue l'Homme, il entre dans le vide où brille une lumière, celle du Christ.

Ainsi défendait-il du théâtre une conception fondée sur la dissolution des illusions, par le biais du comique qui anéantit les leurres, ou par le biais du tragique qui détruit les faux espoirs. Il unifiait, par la métaphysique, les deux grands genres dramatiques pratiqués depuis l'antiquité.

Deux choses curieuses apparaissent alors à l'esprit de contradiction qui caractérise l'amateur de controverses. D'abord, l'allusion au Christ, si elle semble à première vue claire, puisqu'il a été crucifié, l'est moins, si on y pense à deux fois, parce qu'il a ressuscité, et cela, non en théorie, mais, dans l'Évangile, en fait: le texte le raconte. Or, la pensée de Valère Novarina ne présuppose pas que la scène théâtrale montre cette résurrection, puisque le divin pour elle ne s'appréhende qu'en creux, n'est présent que dans le vide qui est entre les lignes - ou par-delà le terme tragique.

L'autre chose qui apparaît est un fait semblant le contredire: la pièce du Cid de Corneille se finit bien grâce à l'action salvatrice du roi de Castille, qui résout l'inextricable problème qui se posait à Rodrigue et Chimène, et francisco-pradilla-pinturas-L-60xdvn.jpegmenaçait de faire finir l'action en tragédie. Ce roi - Ferdinand - est l'incarnation du principe miraculeux, et Corneille a ainsi inventé le genre de la tragicomédie, qui est sérieuse mais se finit bien, parce que le christianisme impliquait que la divinité intervînt pour rompre le cours fatal du destin, et accomplir des miracles. C'est une union entre la comédie et la tragédie qui va dans un sens opposé à celui de Novarina.

La position de celui-ci rappelle l'idée, déjà présente chez Corneille, et plus encore appliquée par Racine, que le monde divin ne peut pas être représenté sur scène: on ne peut l'évoquer qu'indirectement. La critique a ainsi reproché à Corneille l'invraisemblable fin du Cid. Mais Corneille s'est défendu en disant que le merveilleux restait possible, qu'il ne nuisait pas à l'invraisemblance s'il était situé à l'intérieur d'une doctrine qui l'admettait.

J.R.R. Tolkien, qui, tout comme Pierre Corneille, était un catholique fervent, allait dans le même sens. Il énonça que la vraie grande émotion était provoquée par ce qu'il appela l'eucatastrophe: l'événement inattendu qui fait se finir bien une histoire mal engagée. C'est ce qu'on trouve chez Corneille, mais aussi dans les comédies de Molière. Tolkien disait que c'est ce qu'on observe dans les contes de fées, mais aussi dans l'Évangile – avec, donc, le récit de la résurrection.

Pour lui l'Évangile ne renvoyait pas à une théorie religieuse: il en connaissait bien le récit, le pratiquait, laissait agir sur son âme les sentiments dont il était baigné.

L'art pouvait, par l'imagination mythologique, représenter le miracle, l'ange intervenant pour sauver une situation apparemment perdue, le Christ rompant l'ordre des astres pour imposer le salut, la grâce divine survenant sans qu'on pût la prévoir. Il affirmait que rien ne l'émouvait davantage. Alors le divin se manifestait dans le drame, par le biais du cœur humain.

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15/03/2017

Printemps des Poètes de la Cité

268_Printemps__52.JPGComme chaque année depuis quelque temps, les Poètes de la Cité, association que j'ai l'honneur de présider, créent un spectacle de printemps ce dimanche 19 mars, dans les locaux de l'Institut National Genevois (1, promenade du Pin), à 15 h.

Il y aura d'abord une allocution du Président, moi, puis un spectacle d'élèves de l'Ecole de l'Europe (aux Charmilles), dirigé par leur professeur Charlotte Wirz. Ils liront des poèmes qu'ils auront composés!

Ensuite viendra un récital des poèmes des Poètes de la Cité, effectué par Camille Holweger et Adrian Filip, et accompagné à la harpe par Hélène Mogenet, qui a l'honneur et le vague à l'âme d'être ma propre fille. Ce beau monde sera dirigé par Camille Holweger.

On pourra entendre les poèmes du fabuleux Denis Pierre Meyer, de la mystérieuse Emilie Bilman, du pompeux Rémi Mogenet (moi), du délicat Roger Chanez, de l'éthéré Galliano Perut, de l'excellente Brigitte Frank, de l'énigmatique Bluette Staeger, de l'impétueuse Maite Aragones Lumeras, de l'imaginatif Albert Anor, de la grandiose Dominique Vallée, de la secrète Kyong Wha Chon, du séculaire Loris Vincent, de la fougueuse Francette Penaud, de l'intuitif Yann Chérelle, de l'inspirée Catherine Gaillard-Sarron, de l'exquise Linda Stroun et de la subtile Colette Giauque. Tous ces poètes accompliront un Eloge à la vie!

Ensuite: tréteaux libres. Que tous les poètes non membres ou les autres viennent lire à foison leurs œuvres!

Enfin: verrée. Une petite faim? Une petite soif? De la lumière rayonne? N'hésitez pas à entrer.

Une vente avec dons libres sera effectuée au profit de l'Hôpital des Enfants de Genève. On pourra même y trouver les recueils des Poètes de la Cité!

Venez nombreux.

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03/03/2017

Milarépa

mila.jpgJ'ai lu les œuvres complètes de Milarépa, mystique bouddhiste du douzième siècle, et tibétain. Il n'a quasiment rien écrit lui-même, et l'ouvrage contient en réalité le récit de sa vie, ainsi que les chants qu'il aurait prononcés en les improvisant. On y trouve aussi des chants de disciples, et même de divinités, en particulier les dakinis, messagères célestes, anges à formes féminines qui toujours aimèrent Milarépa, lequel à son tour les vénéra. Le plus remarquable, dans ces textes, est en effet leur constante dimension mythologique.

Les montagnes sont regardées comme le corps de dieux, ainsi que les lacs. Le paysage est rempli d'êtres spirituels divins, et je me suis pris de nostalgie, en lisant ces textes, car j'aurais voulu que la Savoie, au paysage semblable, eût aussi une telle mythologie.

Il n'y a rien que j'aime tant que la mythologie. Le folklore savoyard a gardé le souvenir de mythes probablement proches de ceux du Tibet: certaines légendes évoquent la fée du mont-Blanc. Mais le christianisme a répudié ces êtres, et le rationalisme les a achevés. Le romantisme a eu beau réhabiliter le lien entre le mont-Blanc et la divinité, ainsi que l'attestent des textes de Théophile Gautier, de Goethe, de Victor Hugo, de Percy Shelley, de Jean-Pierre Veyrat, on est ensuite revenu au matérialisme ordinaire.

Pourtant, le bouddhisme a lutté comme le christianisme contre l'ancien animisme - le bön, au Tibet. Certains passages de la vie de Milarépa et certains de ses chants illustrent ce combat qui s'est soldé par la victoire du maître bouddhiste. On s'affrontait au moyen de la puissance magique - car Milarépa a des pouvoirs fantastiques, semblables à ceux d'un super-héros. Il vole dans les airs, se déplace instantanément dans l'espace, démultiplie son corps, désintègre les rochers d'un seul regard! Les saints du christianisme ont eu des pouvoirs, ont fait des miracles, mais point aussi fantastiques que ceux de Milarépa - et sans doute de thangkha30lg.jpgceux des saints asiatiques en général. Car il faut avouer que cela participe de l'esprit mythologique oriental, plus que de tout autre chose.

Sur le fond, du point de vue moral et philosophique, Milarépa recommande d'aimer son prochain, et de dédaigner les biens de ce monde comme illusoires, mais aussi les pensées discursives, et les fantasmes qui font appeler ceci bien, cela mal. Pour autant, la voie qu'il propose est le souverain bien, menant paradoxalement à un état situé au-delà du bien et du mal, et qui participe de la divinité. Lui-même y est pleinement parvenu durant sa vie, et il est au Tibet considéré comme un second Bouddha. À sa mort, les messagères célestes l'ont emmené à l'horizon de l'Est, et il y a rejoint les dieux.

Le mysticisme est plus intense que dans le christianisme, et le dogme moins précis. Les spécialistes des théories pourront trouver des différences mais il est douteux que Milarépa y aurait accordé une grande importance, car il méprisait les orateurs subtils, ne cherchant qu'à devenir pur pour gagner les terres pures et converser avec les êtres célestes, voire les convertir au bouddhisme. Car il eut aussi cette faculté qu'on reproche souvent aux évêques: convertir les divinités anciennes à la loi juste!

Les ordres monastiques traditionnels s'en prenaient à lui, l'appelant hérétique, et parfois le battaient. Il fut même empoisonné, à la fin de sa vie, mais lui-même assure que ce n'est pas cela qui l'a fait mourir, que de toute façon son heure était venue, et que toute souffrance était pour lui une grâce - toute maladie un ornement.

Des textes splendides, inoubliables, apportant une grande respiration, ouvrant la conscience au monde divin.

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15/02/2017

Science-fiction et cité du ciel

Eternals Jack Kirby.jpgLa science-fiction matérialise les anciens mythes, peignant les anges comme des extraterrestres, faisant de la cité de Dieu une cité de l'espace libre des conditions naturelles terrestres, et, dans le même temps, elle assure fréquemment que les anciens mythes ont fait abusivement et fallacieusement le chemin inverse, qu'ils ont affabulé à partir de réalités physiques mal comprises, en les projetant par superstition dans le monde spirituel.

Il va de soi qu'elle n'en a aucune preuve, et que le seul fait constatable, à cet égard, c'est bien qu'elle-même reprend les vieux mythes et essaie d'en donner une version matérialisée. Elle peut aussi bien prétendre qu'elle retrouve les vérités mystérieuses cachées sous la légende pour mieux se vendre - voire pour justifier ontologiquement sa démarche, et créer, incidemment, une nouvelle religion.

Cela n'a d'ailleurs pas raté, beaucoup de religions nouvelles s'appuient sur la science-fiction. Elles sont en progrès.

Pour moi, je l'avoue, la science-fiction ne fait qu'adapter aux idées dominantes du temps les vieux mythes. Elle les enrobe, voire les imprègne de matérialisme, parce qu'elle-même manque de perspectives ontologiques. La plus belle et la plus intéressante science-fiction est du reste celle qui sort des limites du genre pour retrouver le monde spirituel, et qui ne s'est servie de la science moderne que pour mieux préciser et expliquer les anciens mythes - non pour les contredire.

C. S. Lewis, ainsi, confirmait l'ésotérisme ancien en plaçant des anges directeurs sur chaque planète, et confirmait aussi la théologie chrétienne en plaçant sur Terre un ange déchu. Là où il se trompait, est qu'il reprenait la science ordinaire, qui prétendait qu'on pourrait aller facilement sur Mars par un vaisseau spatial, et que cette même planète était peuplée d'êtres organiques: les deux sont faux. Au bout du compte, les conjectures apparemment les plus scientifiques sont celles qui ont apsara-mayur-sharma.jpgdémontré le plus rapidement leur fausseté. Symptomatique.

Olaf Stapledon fut à peu près dans le même cas. Alors que ses fantasmes sur l'avenir proche de l'humanité et la vie sur les planètes du système solaire n'ont en rien été confirmés par les faits, on peut estimer que quand il donnait une personnalité aux astres et les disait tournés vers un centre divin - accordant leurs mouvements pour effectuer devant lui une sorte de parade nuptiale -, on peut estimer, dis-je, qu'il voyait juste – ou que, du moins, rien n'est venu prouver qu'il faisait erreur. Les Apsaras dansant devant Indra dans la mythologie bouddhiste font le même office, étant des étoiles personnifiées, et Stapledon au moins rejoignait cette sagesse orientale, profonde et dont par ailleurs beaucoup d'amateurs de science se réclament aussi: cela devrait leur plaire.

Certains critiques n'en disent pas moins qu'il a délaissé en réalité la science-fiction pour la fantasy. Celle-ci crée des images représentant des êtres spirituels. C'est par là qu'elle est profondément artistique, profondément poétique, et c'est par elle que la science-fiction s'approche le plus de la vérité. C'est quand elle assume le mieux sa dimension mythologique, et quand elle prétend le moins illustrer des conjectures dites scientifiques, à mes yeux, qu'elle livre une réelle forme de connaissance.

Notamment morale, car les Apsaras sont des messagères délivrant des instructions aux sages.

La littérature a vocation à illustrer la vie morale par des symboles, pour moi, et non à spéculer sur les éléments matériels dont la science s'occupe déjà très bien, avec beaucoup de sérieux. D'ailleurs le monde matériel étant accessible aux sens, que veut dire conjecturer sur lui? Rien. Car l'on n'est pas, dans le lieu que l'on conjecture.

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30/01/2017

Jean-Paul Sartre à New York

ny.jpgJ'ai toujours bien aimé Jean-Paul Sartre, aussi surprenant que cela paraisse. Car je n'approuve pas sa philosophie, je pense que son point de vue était étriqué et biaisé. Mais il ne manquait pas d'une certaine force intellectuelle, d'un certain courage, et il le devait à sa capacité imaginative développée. J'aime son style, parce qu'il est imagé.

Je lisais et étudiais l'autre jour, pour des motifs professionnels, un texte tiré de Situation III où il évoquait son amour pour New York, et il en fait l'éloge parce que ses formes géométriques la mettent en relation avec l'esprit de l'univers, dit-il, avec le mathématisme cosmique. C'est très bien vu, il a saisi quelque chose qu'on observe souvent dans la science-fiction la plus intelligente. Il l'a saisi rationnellement, mais aussi intuitivement.

Le plus beau, en effet, est que cela ne passe pas par de prosaïques raisonnements, des mises en relation purement intellectuelles, mais par des images qui relèvent au fond de la religion, car il évoque le ciel de New York comme étant un gardien de la ville: il s'agit bien de l'ange protecteur. Or, il oppose cette divinité tutélaire à celles des villes européennes. Le ciel de celles-ci, affirme-t-il, est domestiqué; au fond, il ressemble à ces statues de saints des églises catholiques qu'en tant que protestant, Sartre devait instinctivement abhorrer. Il ressemble à ces statues d'anges de l'art baroque, gentils et potelés, sortes d'elfes ailés qu'on peut trouver parfois ridicules, et manquant de noblesse, de grandeur.

Le ciel de New York - repoussé, rappelle-t-il, par la hauteur des gratte-ciel -, est sauvage, indompté, c'est celui du monde entier, de l'univers même; il se situe à une hauteur supérieure et touche à un ange plus élevé, ou même à Dieu, au dieu unique et mathématique des philosophes antiques, de la philosophie des Lumières - et même, au fond, de la Bible: c'est, au-delà des divinités des Gentils - des entités protectrices locales et païennes -, le vrai Dieu des Juifs - et des protestants, qui voulaient renouer, après la marée du merveilleux catholique, avec cette haute présence cosmique.

New York en est secrètement issue, avec son plan quadrillé, son organisation rigoureuse. Alors que les villes européennes conservent leur lien avec le monde végétal et sa polarisation éclatée, morcelée propre à la barbarie médiévale, cette ville américaine est la matérialisation de la raison pure, semble émaner des astres mêmes, plus forte en cela que le palais de Versailles Superman-the-Movie.pnget les jardins qui l'entourent, puisqu'il ne s'agit plus d'un Olympe réservé, mais d'une cité intégrant un peuple.

En ce sens, elle est la ville futuriste par excellence, celle où les rêves d'avenir pouvaient trouver une butée, celle qui pouvait donner le sentiment que l'âge d'or à venir était réalisé, et que le messie attendu pouvait y apparaître. Superman est ainsi la matérialisation de son air, il a surgi dans la brume dans laquelle, dit Sartre, se perdent au loin les buildings - au bout des falaises que forment les artères -, et il est venu dans la lumière de la cité. Il s'y est cristallisé au regard intérieur des artistes, qui étaient des voyants. Dans ses aventures New York prend significativement le nom de Metropolis.

C'est, je crois, ce que Sartre a intuitivement senti, car il avait un certain génie.

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22/01/2017

Charles Baudelaire et les souffrances du poète

Gustave-Courbet-Portrait-de-Baudelaire-1024x854.jpgJ'ai parlé l'autre jour de l'idée de Jean-Pierre Veyrat, poète romantique savoisien, selon laquelle la souffrance amenait le poète au Ciel, idée confirmée par Milarépa et Charles Duits; mais un poète plus célèbre est allé dans le même sens, dans un poème bien connu: Charles Baudelaire. Dans son style inimitable, il énonça:

Vers le ciel, où son œil voit un trône splendide,
Le poète serein lève ses bras pieux,
Et les vastes éclairs de son esprit lucide
Lui dérobent l'aspect des peuples furieux:

- Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
Comme un divin remède à nos impuretés
Et comme la meilleure et la plus pure essence
Qui prépare les forts aux saintes voluptés!

Je sais que vous gardez une place au poète
Dans les rangs bienheureux des saintes légions,
Et que vous l'invitez à l'éternelle fête
Des Trônes, des vertus, des Dominations.

Je sais que la douleur est la noblesse unique
Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique
Imposer tous les temps et tous les univers.

Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre,
Les métaux inconnus, les perles de la mer,
Par votre main montés, ne pourraient pas suffire
A ce beau diadème éblouissant et clair;

Car il ne sera fait que de pure lumière,
Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,
Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs!

Ainsi, pour disposer d'un corps de gloire, fait de pure lumière, il faut avoir été purifié par les douleurs, être passé par un creuset: les Psaumes de David ont de telles expressions. Le feu de la souffrance éloigne et consume les impuretés, et ne laisse que le corps supérieur.

Il est à noter qu'Ovide, lorsqu'il parle de l'apothéose d'Hercule, use des mêmes images: le feu l'a purifié, l'a lavé de ses scories, de tout ce qui en lui tisi_hercule.jpgétait bas et terrestre, et n'a laissé de lui qu'un corps amélioré, éclatant.

L'image fut même adoptée par les révolutionnaires, qui ont peint Voltaire débarrassé de son corps vieux et hideux, pour ne laisser, des cendres du phénix, qu'un corps de gloire éclatant, luisant dans l'espace cosmique. On peut en voir un exemple au château de Ferney.

Certes, dira-t-on, Voltaire n'a pas spécialement souffert, dans sa vie; mais l'image du corps vieux et hideux suggère le contraire: il n'est jamais agréable de vieillir et d'enlaidir! Cela crée spontanément un corps de sagesse, harmonieux et brillant. Du moins en principe.

Le matérialisme contemporain n'en a pourtant guère convenu.

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18/01/2017

Les miels de Michel Dunand

dunand1site.jpgContinuant ses méditations brèves au fil de ses voyages, le poète Michel Dunand vient de publier, aux éditions Henry, le recueil Miels. Il semble plus mélancolique que d'ordinaire. Les répressions en Turquie font mourir son rêve d'union fraternelle de tous les hommes: Tapis de sang tu ne pourras pas t'envoler, dit-il. Ce qu'il rejette, ce sont les gens de pouvoir qui manient si bien le gaz, si bien la mer, si bien le fer, au mépris de la loi plus élémentaire. Il est une loi morale supérieure à celle de la politique, et que connaît le poète - mais aussi le derviche, auquel Michel Dunand rend hommage: le mystique et l'artiste se rejoignent dans une culminance supérieure.

Le scepticisme paraît aussi s'exercer à l'encontre du Pop Art d'Andy Warhol, au cours d'un voyage à New York: Miracle ou décadence? On multiplie les gens. C'est l'américanisme, le démon de la technologie, du clonage.

À Manhattan, Michel Dunand connaît la solitude, et l'aliénation intime: Je me sens si seul. / Je me sens si loin de moi. / Maudit tourbillon, / danse écervelée... Le vertige de la vie moderne, l'agitation futuriste d'un monde entièrement soumis aux lois de la mécanique le font frémir, noyant son âme dans les ténèbres.

L'Europe est plus rassérénante: Amsterdam lui offre le spectacle magique des corps, et il tisse dans son esprit des romans d'amour, dont il est le héros. Au musée, les tableaux de Van Gogh le transportent d'aise, voire d'extase, et il montre comment chaque objet inanimé, en leur sein, irradie de force, de lumière, d'âme. Le peintre s'y est jeté tout entier, et a vivifié l'univers.

Parque_Guell.jpgPuis Barcelone lui dévoile ses beautés, et dans le parc Güell dessiné par Gaudí, il se croit dans un conte des Mille et une nuits - se demandant s'il est en tapis volant. Ce merveilleux traditionnel l'inspire, et une fois de plus il consacre Venise, ville idéale, éternelle, le début et la fin de tout, le premier et le dernier mot. Porto enfin est évoquée, cité rose, où la peau se déguste - au-delà du bleu et du blanc apparents. C'est une ville d'amour tendre.

Michel Dunand, évitant les longs discours, cherche les mots rares par lesquels on s'unit à l'univers, par lesquels on saisit son essence divine, par lesquels les choses s'effacent pour laisser place à leur pure idée. Parfois l'âme du monde est triste. Tout ne le réjouit pas au même degré. Il s'avoue désarmé, face à certaines manifestations humaines. Mais le retour à la beauté nue se fait toujours; l'ensemble reste optimiste.

Un beau recueil, une fois encore!

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12/01/2017

Philippe Curval et le ressac de l'espace

RF098.jpgLes années 1960-1970 ont été une grande époque pour la science-fiction, y compris en France. C'est à croire qu'un souffle divin est passé sur la Terre à ce moment, car l'imagination était florissante, les idées se sont souvent profondément renouvelées.

À vrai dire, le souffle divin n'a pas été bien compris par tous. Chacun avait ses capacités. Pour moi, celui qui l'a mieux représenté est sans doute Charles Duits (1925-1991). Mais les auteurs de science-fiction les plus célèbres ont eu aussi du génie, alors.

Quelle meilleure illustration de l'idée du souffle divin peut-on trouver que différents faits curieux, concernant ces auteurs? Gérard Klein a d'abord créé des nouvelles prodigieuses, d'une imagination sublime; mais depuis plusieurs décennies, il n'écrit plus que des traités théoriques sur le genre qu'il chérit. Michel Jeury, lui, a remplacé les romans de science-fiction par les romans du terroir, nourris de ses souvenirs personnels. Ces auteurs semblent avoir accueillis le souffle lancé objectivement sur eux, sans pouvoir le retenir.

Mais qu'importe? Ils ont su lui donner une forme dans leurs œuvres, pendant qu'il était présent. Et depuis longtemps je voulais lire un écrivain de cette génération, Philippe Curval. Du bien était dit de lui, et, à l'Emmaüs de Cranves-Sales, j'ai trouvé son Ressac de l'espace (1962).

L'idée de départ est excellente. Il s'agit d'extraterrestres dont la planète se meurt et qui, télépathes et vivant en symbiose, cherchent à s'installer ailleurs à travers un de leurs individus. Celui-ci arrive sur Terre, se reproduit, et impose peu à peu son règne, consistant à faire des êtres humains de véritables automates psychiques, à les méduser. Il les place dans une atmosphère psychique collective pleine de musicalité, et dans des bâtiments pleins de beauté, d'un art incroyable. Dès lors, les êtres humains dorment pour ainsi dire debout.

Comme certains individus sont rétifs, l'ensemble devient conscient du problème; mais la plupart acceptent cette évolution forcée, et engendrent des fanatiques anéantissant la minorité qui résiste. Celle-ci réagit et, en s'aidant d'une colonie située à Vénus (car nous sommes dans le futur), PC-B.GIFparvient à contraindre les extraterrestres à respecter les libres choix de chacun.

On ne sait d'ailleurs pas comment cela peut se faire. Mais les humains restés libres admettent que cette évolution forcée aurait dû être réalisée par les êtres humains spontanément, qu'il y a eu un problème.

Le résumé donne le sentiment que le livre est excellent, car la conception globale en est judicieuse. Dans le détail, à vrai dire, on est moins convaincu. Je n'ai pas trouvé très bon le style de Philippe Curval. Il décrit bien les morceaux d'architecture extraterrestre, aussi la planète Vénus, mais le reste est moins enthousiasmant.

Les extraterrestres, sortes de poulpes translucides, ressemblent à ceux de Lovecraft, mais leur rencontre n'est pas frappante comme chez le maître américain: il y a quelque chose de prosaïque, dans la narration.

D'ailleurs, le héros ne participe pas, à la fin, au renouveau spirituel humain: il préfère partir en vaisseau spatial avec la femme de ses rêves, étant surtout intéressé par le voyage dans l'espace physique et le sexe.

Philippe Curval présente même les partouzes comme pouvant être parfaitement innocentes et pures, il y a là quelque chose de bizarre, dont parle Michel Houellebecq dans Les Particules élémentaires, une sorte d'illusion typique – un peu comme si Philippe Curval était lui-même la proie des extraterrestres qu'il décrit, à son insu!

D'un côté une puissante idée, de l'autre des traitements prosaïques, un résultat tout à fait singulier.

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04/01/2017

Charles Duits et la souffrance comme enfantement

mila.jpgLe poète savoisien Jean-Pierre Veyrat (1810-1844), pétri d'idées chrétiennes, disait que deux choses initiaient l'homme et le faisaient accéder à la divinité: la religion et la souffrance. Les douleurs du poète romantique mènent ainsi au Ciel, au lieu d'écraser l'individu.

Milarépa (1040-1123), sage bouddhiste tibétain, était encore plus explicite, parce qu'il s'appuyait sur l'ésotérisme: les souffrances, apportées par les démons, sont de tels bienfaits qu'elles font apparaître les démons comme des illusions, et comme étant, en réalité, des protecteurs de la loi sainte, amenant l'âme à connaître l'ultime vérité. C'est à dire qu'ils sont des anges. Il chantait:

Les dieux venimeux et leurs manifestations,
Avant la réalisation, se révèlent démoniaques
En créant interférences et duperies.
Dans la réalisation, ils deviennent des protecteurs de la loi,
Et d'eux surgissent tous les accomplissements.

À l'époque moderne, les Occidentaux se sont détachés de telles conceptions, vénérant d'abord les plaisirs terrestres, et s'efforçant de les éterniser. La science a été sommée d'alléger les souffrances, qui apparaissaient comme dénuées de sens.

On pourrait penser que Charles Duits (1925-1991), étant issu du Surréalisme, n'a pas non plus intégré ces conceptions mystiques, mais, dans son langage fleuri qui mêle ésotérisme et érotisme, il a montré qu'il était dans le cas contraire, regardant les processus liés à la reproduction comme remplis de sens, et le livrant à l'œil attentif:

Pour que la vie ait un sens, il est nécessaire que la maladie, la vieillesse, l'agonie et la mort en aient un également, que les maux qui nous accablent représentent les affres de l'enfantement, que l'univers soit, littéralement,
l'utérus de la Suprême Négresse,
et que nous puissions attribuer une signification positive à tous les phénomènes, y compris les inondations, les tremblements de terre, les éruptions volcaniques, les épidémies et les disettes.
Du moment que nous les attribuons au hasard,
nous les privons de leur dignité, de leur valeur, de leur terrible majesté, transformons la douleur en angoisse et, dès lors, le Pubis étoilé ne nous inspire plus que de l'effroi, ainsi que l'a noté Pascal.
(La Seule Femme vraiment noire, Bastia, Éoliennes, 2016, p. 138.)

Golden-Goddess-Mari-open.jpgLa Suprême Négresse est ici la déesse qui préside à l'ordre du monde.

Charles Duits fait, comme Joseph de Maistre faisait de la Révolution, des maux les nécessaires prémices à l'évolution humaine, à la transfiguration. Rejetant l'idée de l'absurde et du hasard, il se projetait au-delà des limites de la vie terrestre: puisque la mort scellait tout, elle avait aussi un sens, contrairement à ce qu'ont prétendu les philosophes à la mode à son époque.

Il visait l'enfantement de l'androgyne, ou plutôt de la gynandre, qui verrait l'homme et la femme ne faire plus qu'un, et donc être comblé dans leurs aspirations intimes. La volonté d'aimer la Suprême Négresse de toutes ses forces, de se fondre en elle, de s'assimiler à elle, faisant écho au tantrisme, se traduisait par l'apparition, dans le monde spirituel, d'un être nouveau. Mais cela ne se faisait pas sans vives douleurs.

Charles Duits assumait pleinement les siennes, à la manière d'un poète romantique: malade, il refusa de se soigner.

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02/01/2017

Les poésies en patois de Samoëns de Jam

Numérisation_20161225 (3).jpgIl y a déjà plus de vingt ans, j'entreprenais de rassembler les poèmes en langue savoyarde de Jean-Alfred Mogenet (1862-1939), mon arrière-grand-oncle. Il les avait publiés dans L'Echo des paroisses du haut-Giffre, un mensuel, il y en avait environ cinquante. Je comptais les traduire et les publier en un volume. Une universitaire grenobloise originaire de Sixt, Dominique Abry-Deffayet, me permit de photocopier le recueil qu'elle en avait déjà fait, et je me lançai dans la traduction, m'aidant du dictionnaire existant, qui souvent citait mon poète. Je montrai mes essais à la dame, et elle me découragea de continuer. Je cherchai ensuite un traducteur, et trouvai mon collègue Marc Bron.

Les mois ont passé, les années, et le travail a abouti. Le recueil complet des poèmes de Jean-Alfred Mogenet dit Jam vient d'être publié aux éditions Le Tour. Il se nomme Jam. De belles photographies l'illustrent, correspondant aux sujets des poèmes: les vieux objets, utilitaires ou symboliques, les monuments de la nature entourant Samoëns, parfois les saisons et leurs effets sur le paysage. Les pages sont plastifiées, la couverture cartonnée, le résultat est splendide, et pas cher! La Région Auvergne Rhône-Alpes, l'Institut de la Langue savoyarde, l'Association des enseignants de savoyard nous ont aidés.

Pierre Grasset, le président du dit Institut, m'a demandé une préface abondante, et je l'ai fournie: je le remercie, car je doutais de la nécessité d'un gros texte, mais je suis très content du résultat. J'ai fait une étude sérieuse, racontant la vie du poète, présentant ses thèmes de prédilection, son style, sa pensée.

Il était profondément catholique, mais, n'ayant pas bien réussi au séminaire, il avait abandonné son désir de devenir prêtre. Il est demeuré fidèle à sa foi. Il est toutefois mélancolique, est sujet au doute, à la tristesse, ce qui rend ses poèmes poignants. Nostalgique d'une vie paysanne imprégnée de religiosité, qui faisait, des objets ordinaires et religieux, des espèces de fétiches, il a un goût prononcé pour la personnification: sous sa Numérisation_20161225 (2).jpgplume, tout se dote d'âme. Parfois cela va jusqu'au mysticisme, puisque certains objets ont une véritable valeur spirituelle, et cela peut tendre au mythe, les objets s'affrontant, ou étant comparés à des géants, intermédiaires du ciel et de la terre. Mais il reprenait peu le folklore, étant un homme plutôt cultivé et un esprit plutôt réaliste.

Sa prosodie imite celle de la poésie française, et est faite de vers réguliers dont la rime est généralement croisée.

C'est un beau recueil, un monde étrange et attirant, que celui que ses poèmes créent!

Et c'est un hommage, bien sûr, à un parent illustre, écrivain reconnu de Samoëns, qui a aussi écrit en français une relation de voyage au Congo. Si Samoëns avait une université, Jean-Alfred Mogenet y aurait sa statue!

Marc Bron a livré, de surcroît, une introduction explicative sur les spécificités du patois de Samoëns et des graphies de Jam, et elle réjouira tous les spécialistes.

Je recommande donc vivement l'achat de ce formidable livre!

Jean-Alfred Mogenet, poète de Samoëns
Jam. Poésies en langue savoyarde.
Le Tour
170 pages.
12 €.

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19/12/2016

Yves & Ada Remy: Maison du Cygne

La-Maison-du-Cygne.jpgYves & Ada Remy sont un auteur connu surtout pour avoir produit un chef-d'œuvre de la fantasy francophone, Les Soldats de la mer (1968). Un monde parallèle, inspiré par la période napoléonienne, voit des hussards pénétrer des zones mystérieuses, pleines de brumes et de fantômes, et même les nymphes de la mer sont des réalités dans cet univers. Dommage que celui-ci soit fictif - qu'il le soit explicitement: cela le vide de sa substance. En soi, il est magnifique. Que l'action y soit lente, sans relief, est compensé par la brièveté des récits composant une mosaïque et dessinant ce monde peu à peu, en une belle chronique de l'Ailleurs.

J'avais depuis longtemps pour projet de lire les autres livres de cet auteur à deux têtes, et le second plus célèbre, La Maison du Cygne (1978), m'est tombé entre les mains. Je l'ai lu, et la conception en est grandiose, typique des années 1970, et comme un aboutissement: la science-fiction s'y fait mythologique, car il y est raconté que des entités extraterrestres, non pourvues de corps, contrôlent l'humanité et influencent son destin de façon cachée, en agissant dans le secret du corps astral - par le biais de l'inconscient. Ils prennent aussi un corps humain pour habiter la Terre et y guider des humains choisis, élus pour réformer l'humanité.

Ce tableau un peu paranoïaque fait appel à l'ésotérisme, et quand, l'autre jour, je me demandais si des liens avaient pu être établis entre l'évolutionnisme chrétien de Teilhard de Chardin et le surréalisme d'André Breton, je ne savais pas encore que cette Maison du Cygne apportait un début de réponse. Les extraterrestres y sont bien des Grands Transparents agissant au-dessous de la conscience pour favoriser l'Évolution sur Terre.

Le titre renvoie à une constellation présentée comme plutôt bonne, qui cherche à faire fraterniser les hommes, à faire triompher parmi eux l'idée collective. On reconnaît encore la tendance globalisante de Teilhard de Chardin, et même le communisme d'André Breton. Face au Cygne est la maison de l'Aigle, qui, championne du libéralisme, promeut l'individu avant tout. Mais, comme chez Teilhard, encore, cette opposition auteur09.jpgn'en est pas une, ultimement: car le gouvernement du monde alterne entre les deux Maisons, qui sont en fait d'accord, pour ainsi dire de mèche. C'est peut-être un peu trop calqué sur le système démocratique. Et les machines prennent peut-être un peu trop de place, même si elles apparaissent comme symboliques avant tout.

En outre, l'intrigue est plutôt pauvre, car elle est fondée sur la découverte progressive de ces mystères occultes, et on n'avance que lentement: le style un peu vague et abstrait peine à cristalliser les concepts. Il s'agit surtout de présenter un tableau fantasmatique et mythologique, et l'ensemble apparaît comme très intellectuel. Mais c'est quand même un grand livre, fascinant, et débouchant sur de vraies grandioses visions.

Yves et Ada Remy resteront comme les pionniers d'un genre.

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13/12/2016

Henri Michaux et le monde élémentaire

Henri-michaux-Ailleurs.gifJ'ai lu un recueil de trois textes de Henri Michaux (1899-1984) dans lesquels il évoque un autre pays, Ailleurs (1948), publié chez Gallimard, et il était très intéressant, car Michaux livre la vision détaillée d'un monde d'ordre élémentaire, vide de divinité céleste, mais quand même magique.

Il y a des divinités obscures dont les yeux brillent, comme chez Robert E. Howard, et, dans Au Pays de la Magie, le second texte, beaucoup de traits font penser à J. R. R. Tolkien, à ses hobbits et à ses elfes, car les gens de ce pays ont des pouvoirs spéciaux et des mœurs curieuses, et certains passages, très beaux, touchent au merveilleux.

Le narrateur se dit gardé dans ce royaume par un dénommé Karna; or, se sentant revenir vers le monde humain, il l'appelait, mais celui-ci avait beau allonger ses pas et les accélérer, il ne parvenait pas à le rejoindre, ni même à l'approcher. En vain recourt-il à la magie dont il dispose, il ne peut lutter contre l'autre magie à l'œuvre, et se trouve balayé par un vent de côté au moment où, ouvrant les bras, il pense être sur le point de ramener à lui le narrateur. Celui-ci s'est retrouvé, du coup, dans le monde ordinaire.

Cela crée une forme de morale, dans le sens où ce monde est plus beau que le nôtre, plus fascinant. Morale de poète, car en soi, l'éthique des êtres magiques est diffuse, et il reste désespérant d'atteindre un monde autre et de n'y déceler aucune direction pour l'âme.

Le troisième texte, Ici, Poddema, est le plus sinistre, car les habitants se partagent en deux groupes, dont l'un, esclave de l'autre, est rivé à des pots où les individus sont nés: car on les a produits artificiellement, de cette façon. Or, ceux-là sont effroyables, et peuvent avaler d'un coup ceux qui, ne se méfiant pas suffisamment, s'approchent trop des pots.

Des géants y sont de gros vers visqueux avec d'énormes yeux, et, pour le coup, plus qu'à Tolkien Michaux fait penser à Lovecraft. Il a perdu toute vision lumineuse et sympathique de ce monde autre, qui lui apparaît à 181-111121112928.jpgprésent comme abominable, et qui est mêlé à des artifices mécaniques rappelant la science-fiction.

Le lien avec Lovecraft est également sensible dans la composition, car chez les deux écrivains les actions ne consistent qu'à découvrir progressivement l'autre monde. Cela se fait néanmoins d'une façon plus dramatique chez l'Américain, qui d'ailleurs va plus loin, et met ses personnages face à de plus hautes entités. Michaux par ailleurs ne donne pas une vue d'ensemble très nette, de son univers. Il le découvre morceau par morceau, et sans que son être profond soit impliqué. Cette absence de dramatisation nuit un peu à ses tableaux, et justifie peut-être que ce texte soit paru dans une collection de poésie. Mais ce n'est pas en vers. Il s'agit de prose descriptive.

Cela dit, à côté d'André Pieyre de Mandiargues, Henri Michaux est l'un des rares qui, en français, aient donné un aperçu d'un autre monde cohérent et étrange, respirant le merveilleux ou l'horreur.

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03/12/2016

Le présent et les dieux

AINUR__part__by_masiani.jpgIl est difficile de parler du présent et d'y mêler les dieux. Quand je lisais J. R. R. Tolkien (1892-1973), qui évoquait les dieux qui avaient donné sa forme au monde et veillaient sur lui, j'avais le sentiment que son monde appartenait à un autre temps et était clos sur lui-même - bien que, comme il le disait, il fût censé être le passé du nôtre. Les liens avec notre époque n'étaient pas explicites, et, au bout du Temps, une frontière existait, entre ce qu'il évoquait et l'histoire telle que nous la connaissons.

Cela me faisait songer à Jean Racine. Il évoquait des dieux dans une ancienne Grèce qui n'existait plus. Il n'avait même jamais visité la Grèce, telle qu'elle était devenue. Mais cela eût changé peu de chose, car le christianisme y avait déjà remplacé l'ancienne religion, et le pays avait changé de visage. De même, Tolkien semble créer des récits à l'intérieur de mythologies anciennes et caduques. Je dirai, moins que Racine, à vrai dire, mais l'esprit n'est pas très différent: il s'agit de mondes passés.

À cet égard, on peut même déceler un lien avec Ramuz (1878-1947), qui faisait baigner ses récits dans une mythologie paysanne catholique qui pour lui, né vaudois et protestant, appartenait à un temps révolu.

J'aimais H. P. Lovecraft (1890-1937) parce que sa mythologie était actuelle. Mais elle avait un défaut: elle était pessimiste, négative; elle constituait une démonologie. Or, il est assez facile d'évoquer les méchants esprits de notre époque, car nous aimons nous plaindre et voir tout en noir. Néanmoins rejeter les dieux bons dans un passé révolu participe du même rejet du présent.

Dans l'antiquité, comme Tolkien et Racine, Virgile rejetait les temps glorieux dans un passé immémorial. Mais le lien avec l'histoire contemporaine était plus net, et Ovide l'établissait. Il racontait comment César et Auguste avaient gagné le Ciel. Plus tard, Lucain le disait, à peu près, de Pompée.

Il est difficile de déceler les auteurs qui évoquent des divinités positives dans le présent. Charles Duits (1925-1991)sisters-katya-and-lena-popovy.jpg a, comme Tolkien, créé un monde parallèle, ou révolu, dans lequel les dieux étaient proches, intervenaient sur Terre, avec Ptah Hotep et Nefer. Mais son écrit posthume La Seule Femme vraiment noire va plus loin: l'auteur y entretient une relation avec l'immortelle Isis, et établit des rapports entre elle et les dieux, d'une part, l'époque moderne, d'autre part. Il donne sa valeur spirituelle à la contraception, par exemple.

Cela confine à l'ésotérisme. Rudolf Steiner (1870-1925) aussi expliquait comment les esprits intervenaient dans le présent. Il avait évoqué les temps anciens, dans différents ouvrages. Les dieux, ou anges, y prenaient une place majeure. Mais dans ses conférences, il évoquait comment ils agissaient à notre époque. Dans d'autres ouvrages encore, leurs liens avec l'âme humaine.

Joseph de Maistre (1753-1821) avait également suggéré ces interventions, pour l'histoire contemporaine, ainsi que Victor Hugo (1802-1885) et Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955).

La difficulté est toujours de saisir comment le monde divin peut intervenir dans un présent qui, tout physique, semble constamment démentir son existence. Le projeter dans d'autres mondes - parallèles, passés ou à venir - apparaît comme plus aisé.

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25/11/2016

Michel Houellebecq et le Jugement dernier

31c93b35b4d58f65e47cd07bc83b4ca8.jpgDepuis que j'ai publié mes sentiments plutôt favorables à la poésie de Michel Houellebecq, j'ai beaucoup entendu s'exprimer le mépris que cette poésie inspire. Chacun a sa conception de la poésie. Chacun, quoi qu'il dise, pense que sa conception est la meilleure; sinon, il en changerait.

Personnellement, j'ai été surtout marqué par la poésie de H. P. Lovecraft, qui plaçait en vers classiques et clairs des monstres sortis de l'abîme intime du poète et placés dans la lumière de la Lune. Son style est rigoureux. Mais la poésie raffinée qui demeure dans les abstractions me touche peu.

Or, dans sa poésie, Houellebecq trahit, plus encore que dans ses romans, son enracinement culturel chez Lovecraft et la science-fiction. Il m'est donc d'emblée sympathique, et, quoique d'une façon plutôt évanescente, il a repris des mythes tirés de cette littérature que j'ai pratiquée et pratique moi-même.

Cette évanescence est loin, ici, de gêner, car elle épure l'imagerie de la science-fiction pour y supprimer les développements relevant du scientisme conjectural, et n'en laisser que la substance morale. À partir de cette imagerie, il retrouve la force des anciens mythes, et notamment ceux de la Bible - le merveilleux chrétien.

Peu m'importe que ses vers ne manifestent pas une capacité extrême de manier les mots musicalement, une technicité admirable. En réalité cet art est pour moi plutôt vain. L'art qui parvient à tenir une image suspendue dans l'air intérieur, pour ainsi dire, me paraît suffisant.

Je ne sais pas si la poésie de Houellebecq est grandiose. Mais le grandiose des poètes plus célèbres me laisse froid. Il faudrait trouver un poète formellement grandiose qui parvienne aussi à créer des images fabuleuses. Mais, curieusement, les poètes qui n'aiment pas Houellebecq ne veulent pas non plus qu'on crée des images fabuleuses: ils disent que c'est mauvais, et que la voyance réclamée par Rimbaud est dépassée, qu'à présent seule la matière est admise comme existant, qu'il n'y a pas d'extraterrestres cosmiques exprimant le jugement des dieux et venant demander des comptes aux hommes.

Ils n'en savent pourtant rien, et moi, j'en aime l'image, je la trouve belle:

Maintenant, ils sont là, réunis à mi-pente;
Leurs doigts vibrent et s'effleurent dans une douce ellipse.

Un peu partout grandit une atmosphère d'attente;
Ils sont venus de loin, c'est le jour de l'éclipse.

Ils sont venus de loin et n'ont presque plus peur;
La forêt était froide et pratiquement déserte.

Ils se sont reconnus aux signes de couleur;
Presque tous sont blessés, leur regard est inerte.

Il règne sur ces monts un calme de sanctuaire;
L'azur s'immobilise et tout se met en place.

Le premier s'agenouille, son regard est sévère;
Il sont venus de loin pour juger notre race.

C'est un poème, donc, de Houellebecq. Je le trouve beau, à la fois fabuleux et mystérieux. L'azur qui movieengineer.jpgs'immobilise et les êtres au regard sévère qui sont venus de loin pour juger notre race, dont les doigts s'effleurent dans une douce ellipse, c'est un rêve puissant, un tableau magnifique que Houellebecq a mis calmement et harmonieusement en scène. Par ses vers qui se recoupent avec la régularité grammaticale, il a renoué avec l'art médiéval, et a cristallisé un sentiment profond, présent dans l'inconscient humain partout sur terre, et ceux qui le nient par principe ne me paraissent pas crédibles. Un jugement intellectuel sur une telle image intérieure n'a aucune justification. Le poème est excellent, et, personnellement, j'eusse aimé que Houellebecq fasse tout un cycle de poèmes sur ces êtres venus de loin et leurs actions, fasse tout un cycle de poèmes de science-fiction biblique!

Je lirais, moi-même, plus de poésie, s'il l'avait fait.

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15/11/2016

Lucain et les mystères du ciel

800px-Lucanus,_De_bello_civili_ed._Pulmann_(Plantin_1592),_title_page.jpgJ'ai lu récemment un grand classique antique, la Guerre civile, ou Pharsale, du poète romain Lucain: il raconte la guerre entre César et Pompée en prenant le parti de Pompée et de la république. Il en profite pour effectuer des digressions mythologiques et scientifiques à la mode ancienne, l'épopée étant aussi le réceptacle de la sagesse des hommes et n'ayant pas pour objet l'application rigoureuse d'un principe rhétorique.

Évoquant l'Égypte, il lui prend de développer des pensées scientifiques sur le ciel, ses mouvements et leurs liens avec le climat terrestre. Il les fait énoncer par un prêtre égyptien. Les prêtres égyptiens étaient réputés connaître ces secrets.

On dit souvent que l'antiquité avait à cœur de laisser dans l'obscurité les plus profonds mystères et de condamner leur divulgation. On cite l'histoire du poète Ésope qui, en voulant percer les secrets de Delphes, s'est vu projeter du haut des rochers. Mais il est possible que la grande époque classique de la poésie latine, du règne d'Auguste à celui de Néron, ait été, bien plus qu'on ne s'en est rendu compte à la Renaissance, marquée par la volonté de livrer des secrets ésotériques au public.

Virgile publiait les légendes romaines, jusque-là connues seulement des prêtres de la cité, et montrait de quelle façon les Troyens s'étaient installés en Italie. Il présentait, aussi, les principes occultes présidant à l'agriculture. Ovide ne publiait pas seulement les métamorphoses divines et la manière, par conséquent, dont les choses étaient apparues, après que des nymphes et des hommes en avaient eu pris la forme par l'action des dieux: il exposait également l'étrange doctrine de Pythagore, avec ses vies successives, et les rites religieux de Rome et leur sens. Il allait jusqu'à expliquer comment, concrètement, les héros et les empereurs étaient devenus des dieux.

Or, Lucain, au sujet de l'astronomie, se réclame explicitement de la volonté de livrer au public ces secrets:

Sit pietas aliis, miracula tanta silere;
Ast ego caelicolis gratum reor, ire per omnes
Hoc opus et sacras populis notescere leges.
(De Bello civili, X, 196-198.)

Cela veut dire: Que ce soit la piété des autres, de taire de si hautes merveilles: quant à moi je crois être agréable aux dieux que d'aller partout notifier aux peuples les lois mystérieuses et leurs œuvres.

Les dieux voulaient qu'on révèle à tous ce qu'ils accomplissaient: ils ne voulaient plus qu'on le cache.

Lui-même, dans son poème, fait comme Ovide, mais en adoptant un point de vue original: il révèle comment Pompée, selon lui, est devenu une entité céleste après sa mort et a influencé l'histoire en donnant à Brutus 799px-Jan_Styka_-_Nero_at_Baiae.jpgle désir de tuer César. Ovide avait livré les secrets officiels: expliqué comment César était monté au ciel. Lucain va plus loin: il livre les secrets officieux, ceux que l'empereur lui-même souhaite ne pas voir divulguer.

Ovide a été exilé, après avoir, dit-on, livré au public un ouvrage scandaleux, érotique. Lucain a été condamné à mort par Néron, après avoir été accusé d'avoir fomenté contre lui un complot. Son oncle Sénèque subit le même sort, et ses tragédies exploraient la mythologie sous le signe de l'horreur, et dans un poème burlesque il avait ironisé sur la fausse métamorphose en dieu de l'empereur Claude. Un signe des temps?

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09/11/2016

Lovecraft et les chats enchantés

tumblr_m00pknlXbC1qaxz29o1_500.jpgH. P. Lovecraft (1890-1937) mêlait des conceptions extravagantes à un fond matérialiste, et c'est ce qui a provoqué beaucoup de débats. Car comme il évoquait des êtres qui vainquaient le temps et l'espace et les lois de la nature en faisant passer leur conscience à travers les corps et en leur donnant une forme sans revêtement physique, on a pu dire qu'il avait créé une mythologie, et cela, d'autant plus, que ces êtres étaient selon lui à l'origine des cultes anciens. D'un autre côté, ces êtres n'ont pas d'intention bienveillante vis à vis des êtres humains, et ne manifestent aucunement un quelconque amour cosmique. S'ils sont positifs, c'est en créant une civilisation de type romain, fondée sur la raison, mais ils le font égoïstement, pour vivre mieux.

La seule exception est sans doute les chats d'Ulthar que Lovecraft imagine sur la Lune: ils sont reconnaissants à son héros d'aimer les chats, de les aider dans leurs malheurs, et ils l'aident à leur tour. Or, même si ce n'est pas une initiative venue des profondeurs de l'univers, un amour totalement gratuit, la reconnaissance est une vraie vertu, car les chats ne perdaient rien à ne pas aider cet homme: la gratitude, même si elle semble n'être pas une action première, manifeste bien l'amour cosmique. L'Évangile ne dit-il pas que la porte ne s'ouvre que si on frappe? Que l'homme doive prendre l'initiative ne renvoie pas à l'absence d'amour de l'univers, mais à la liberté de l'homme même.

Or, étrangement, Lovecraft ne mettait rien au-dessus de la liberté de l'artiste, et le fantastique était pour lui la manifestation de cette liberté. Dans son monde, comme l'univers n'est pas prédestiné au bien, l'homme est libre. Mais là où il s'écartait du christianisme est qu'il ne semblait pas toujours convaincu que de frapper permettait d'ouvrir une porte. La gratitude des chats d'Ulthar apparaît comme un cas plutôt isolé, dans sa mythologie, et renvoie à son amour illimité de la gent miaulante: celle-ci, dans ses lettres, est faite d'êtres mystérieux et beaux, en quelque sorte d'anges déguisés, et en lien avec l'invisible.

Dans le récit évoquant ceux d'Ulthar, ils apparaissent comme de bons démons, des anges autonomes, mais bastet-360.jpganimés par l'amour. Cependant, eux-mêmes paraissent isolés: quoiqu'ils soient issus de Bubastis, déesse égyptienne, ils n'entretiennent pas une forme de vassalité avec des entités plus hautes, au contraire des méchants chats de la face cachée de la Lune, suppôts de méchantes entités de Saturne.

Souci d'équité morale? De réalisme? Lovecraft n'a pas pu s'empêcher de noircir jusqu'à son amour des chats. Il affectait d'être pessimiste et, en réalité, c'est totalement lié à son matérialisme: la matière ne laisse pas d'espoir; il en était conscient. Le matérialisme historique menant à la justice est une illusion: il écrase les pauvres aussi bien que les riches.

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03/11/2016

French genius, Northern mind (Lovecraft)

supernathorrorinlithpl.jpgH. P. Lovecraft (1890-1937), bien que matérialiste, restait, en littérature, l'héritier du romantisme, et notamment allemand. Il était persuadé que l'aspiration à sortir du réel sensible et à gagner des mondes supérieurs inconnus était liée au tempérament germanique, et expliquait ainsi que la littérature française la manifestât peu: As a matter of fact, the French genius is more naturally suited to this dark realism than to the suggestion of the unseen, since the latter process requires, for its best and most sympathetic development on a large scale, the inherent mysticism of the Northern mind. (H. P. Lovecraft, « Surpernatural Horror in Literature », in Omnibus 2. Dagon and Other Macabre Tales, London, 1987, Grafton, p. 459.) L'esprit latin peut assombrir le réel sensible, lui donner des ténèbres ou de la lumière, mais il ne peut pas y ajouter d'images venues d'ailleurs.

On pourrait se poser la question en scrutant la littérature de l'ancienne Rome. Et il faut avouer que, lorsqu'elle a été imaginative, elle s'est beaucoup inspirée de traditions étrangères: d'abord, de la mythologie grecque, avec les poètes classiques; ensuite, de ce qu'on pourrait appeler le merveilleux chrétien - et qui, dans les faits, était d'origine juive -, avec la littérature latine chrétienne. Car saint Augustin, par exemple, parle des anges et des démons, ou des anges déchus, et ils sont présents dans le Nouveau Testament. À l'inverse, des philosophes païens tardifs tels que Symmaque tendaient manifestement à l'agnosticisme, affirmant qu'on ne pouvait rien savoir de la divinité ou du monde divin - les chrétiens en disant de nombreuses choses, quoique leur mythologie ne fût pas colorée comme celle des Grecs.

Les Juifs étaient sans doute plus proches des Romains que les Grecs. Cela peut expliquer le succès des successeurs de saint Pierre à Rome.

Les Surréalistes, que ne connaissait pas Lovecraft, voulaient affranchir l'imagination; mais, significativement, André Breton se réclamait lui aussi du romantisme allemand, du Second Faust de Goethe, de Novalis - contre la tradition française. Plus tard, la science-fiction a aussi favorisé la liberté imaginative; mais elle fut mort-de-roland-enluminure-extraite-de-la-chronique-du-monde-de-rudolf-von-ems.pnglargement sous influence anglo-américaine.

L'un de ceux qui sont allés le plus loin dans la création de mondes imaginés, c'est Charles Duits. Or, son père était hollandais, et sa mère américaine.

Au Moyen-Âge, la littérature française imaginative était sous influence bretonne. Les chansons de geste, pleines de merveilleux chrétien, recevaient encore la fougue des Francs fraîchement convertis au christianisme.

L'évangélisateur de la Gaule, saint Martin, était un grand visionnaire; mais il était d'origine pannonienne, et, en Gaule, ses visions ne convainquaient pas tout le monde.

Au dix-huitième siècle, il était admis que les Français n'étaient pas les plus imaginatifs des peuples, mais qu'ils avaient l'art d'accueillir l'imagination des autres et de lui donner une forme apaisée et harmonieuse.

On pourrait dire que quand ils renoncent à cet accueil, ils n'ont plus beaucoup de ressort. Lovecraft n'a pas tort. Même Hugo, dans ses imaginations, fut sous influence allemande puis anglaise.

Henry Corbin a beaucoup accueilli les imaginations islamiques perses et chiites. Les rejeter serait une erreur. Les mettre dans une forme accessible est une mission plus appropriée. Charles Duits était un disciple de Corbin.

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30/10/2016

Les animaux de justice de Michel Jeury

LesAnimauxDeJustice.jpgSous le pseudonyme d'Albert Higon, Michel Jeury (1934-2015), célèbre auteur de science-fiction, a publié en 1976 un roman assez peu loué par la critique mais que j'ai beaucoup aimé, Les Animaux de justice. Je l'ai lu récemment: alors que la Terre est assujettie à une guerre nucléaire, des hommes et des femmes se trouvent projetés dans un monde parallèle mystérieux, dont les événements ne s'expliquent pas tous clairement, mais où ils ont une autre identité, réputée tantôt plus vraie que la première, tantôt plus fausse: ils se dédoublent sous une nouvelle forme, ou leurs doubles leur apparaissent.

L'autre monde est plus merveilleux, contenant d'étranges entités, mais on ne sait dans quelle mesure il s'agit d'espèces d'autres planètes ayant évolué, ou d'états futurs de la Terre même, ou bien simplement la création mentale d'une femme douée de pouvoirs parapsychiques. Si cet univers est désordonné, c'est parce qu'on est dans le rêve de celle-ci; mais il est précisé que ce rêve pourrait ne pas en être un, et refléter des réalités venues à elle à travers l'espace et le temps.

Bref, aucune solution, même pas matérialiste et scientiste, n'est privilégiée, et le roman baigne dans un flou qui rappelle un certain genre né avec le romantisme allemand, celui des récits énigmatiques, traversés de symboles, qu'au cinéma on a également vus, et qui appartiennent au moins au fantastique, sinon à la science-fiction et à la fantasy. Il y en avait dans les pays anglophones, avec David Lindsay ou William H. Hodgson, dans les pays germanophones, avec Gustav Meyrink ou E. T. A. Hoffmann, mais, à ma connaissance, dans les pays francophones, il n'y a que Michel Jeury.

Son style serré et condensé crée un monde poétique fascinant, rempli d'effets de lumière, de rayons, de lueurs miraculeuses. Plusieurs scènes sont inoubliables. Elles font résonner des cordes profondes, dans l'âme humaine.

Le titre renvoie à un thème pareillement fascinant: des extraterrestres enlèvent des hommes pour régler leurs conflits parce qu'eux-mêmes, s'étant rationalisés à l'extrême, ont perdu le sens du bien et du mal. Tout se passe comme s'il existait des êtres lucifériens, mille fois plus évolués que les hommes, mais ayant trop évolué dans un certain sens, et ayant omis de faire progresser leur âme, leur sens moral. Et ils se servent des hommes pour y remédier, faisant d'eux leurs esclaves.

Un Sabaudo-Suisse de ma connaissance, Jean de Pingon, a mis en scène, dans 1112526714.jpgLe Peintre et l'Alchimiste (2013), des extraterrestres similaires: ayant découvert le secret de l'immortalité, ils ont perdu celui de l'amour, et utilisent les humains pour leurs intérêts égoïstes bien compris. Les hommes, après les avoir invoqués, préfèrent renoncer à leur présence. Comme le roman se passe essentiellement dans notre monde, la différence de traitement du thème, avec Michel Jeury, est grande; mais la morale est proche. Et certains effets de lumière, liés à la science magique des êtres célestes, rappellent ceux de Jeury.

Celui-ci est un immense auteur, trop méconnu, sans doute le meilleur romancier français du vingtième siècle. Il vivait loin de Paris, dans des villages, et détestait la technomanie. Pour lui l'obsession technique était faite pour détruire la civilisation et l'être humain.

Un grand homme!

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26/10/2016

Charles Duits et l'image mythique

fb179648d90f1ca4de4c8549ad283c6e.jpgDans La Seule Femme vraiment noire (2016), génial ouvrage posthume, Charles Duits (1925-1991) renouait avec la conception mystique de la figure intérieure: pour lui, une image spirituelle cachait un esprit, une intelligence: La lectrice comprend à présent pourquoi j'ai permis à Isis de diriger ma plume. Je l'ai fait justement parce que personne, jamais, ne l'a autorisée à se dire et à se décrire. Parce que le silence est le lot de l'esclave. André Breton l'a entrevue. Sa beauté l'a ébloui. Seulement, il n'a pas songé qu'une intelligence A(N)IME le corps parfait-et-merveilleux (op. cit., p. 54), affirme-t-il. Il ne s'agit pas seulement d'un corps extérieur, de quelque chose qui s'imprime dans le cerveau, mais d'un vêtement pour une divinité.

Charles Duits a-t-il l'impression que l'on a constamment réduit l'image à son extérieur, qu'on n'a pas voulu voir l'être spirituel qu'elle revêt? Il en accuse en tout cas la tradition occidentale depuis les anciens Grecs: C'est pourquoi l'on peut et l'on doit dire que l'Âge des Ténèbres a commencé lorsque les Grecs ont oublié le sens (la fonction) de leur propre Fable, pris leurs ancêtres pour des idiots triplement cubiques, et attribué à l'Esprit de Prose le pouvoir proprement magique de deviner les intentions de la Famille Royale. Ce pouvoir, seul le possède le Génie shiva-poster-dm92_l.jpgde la Langue, car il se sert de son imagination (p. 246). Il faut comprendre, par la Famille Royale, le peuple ordonné des dieux ou des anges. Le Génie de la Langue fut incarné en particulier par Victor Hugo. Seule l'imagination permet de se représenter l'action des êtres supérieurs, et ceux qui ont cru le faire par l'intelligence diurne ou rationnelle (l'Esprit de Prose) se sont lourdement trompés.

Ainsi, la science permettant de discerner l'inconnu et ce qui s'y trame, et de répondre aux questions lancinantes que l'homme se pose, ou de saisir les valeurs morales à appliquer dans sa vie - cette science s'obtient par l'apprentissage de l'imagination: L'abondance spirituelle ne passe de l'inistence à l'existence que dans une société qui regarde l'imagination comme l'essence de l'intelligence
et le développement de cette faculté
comme l'un des buts principaux de l'éducation
(p. 246).

Toute spiritualité prétendant se passer de l'imagination, ou même toute spiritualité ne mettant pas l'imagination au cœur, au centre de sa démarche intellectuelle, erre dans les ténèbres.

C'est en cela que Duits se dresse contre le principe masculin, qu'il dit lié à la rationalité, et entend épouser le principe féminin, fondé sur l'imagination; c'est pourquoi la divinité devra avoir un visage de femme, et même de femme nue: Quand Isis occupe la seconde place, toute espèce de souveraineté devient aussitôt suspecte, frauduleuse et frileuse,
et doit, par conséquent, se maintenir au moyen de la violence et du mensonge.
L'autorité du Roi existe uniquement par la grâce de la Reine: elle ne possède pas l'inistence. Et, comme le Roi le sent,
il a recours à la menace et au châtiment,
lesquels ont pour objet, par la dramatisation hallucinatoire de l'existence,
de dissimuler le vide de l'inistence.
(p. 189.)

En d'autres termes, la loi ne peut être suivie que si l'amour l'imprègne, et même la précède. Le devoir est d'abord un sentiment de ce qui bon, et qui est d'un ordre esthétique. La raison seule est forcément despotique. Les valeurs de la République ne sont démocratiques que si elles s'ouvrent à une mythologie.

Le livre de Duits n'est donc pas simplement un pamphlet mystique, s'adressant aux religieux; il a aussi une portée sociale et politique. Duits croyait, pour cette raison, qu'il était révolutionnaire et changerait le regard humain.

Et pourquoi pas? Il m'a fait beaucoup d'effet.

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