16/01/2019

De Limoux à la Savoie

limoux.jpgEffectuant des recherches avec mon amie Rachel Salter sur les traditions historiques et légendaires de Limoux, dans la vallée de l'Aude (Occitanie), pour préparer une promenade contée, je tombe sur la révélation qu'Alexandre Guiraud (1788-1847) est natif de la cité: il m'est connu pour avoir composé des Élégies savoyardes. Ce n'est pas qu'alors je les aie déjà lues, mais qu'elles m'ont été envoyées par une camarade engagée dans la culture du vieux duché du mont-Blanc. J'en ai le fichier téléchargé, je l'ouvre, je lis.

Les vers sont bien frappés, et le texte n'est pas long. C'est l'histoire d'un petit Savoyard que sa mère envoie à Paris pour y gagner son pain, et qui n'y trouve pas d'espoir de survie. Cependant une voix retentit dans les ténèbres: ce sont de nobles nonnes qui, recueillant le pauvre petit, le renvoient en Savoie chez sa mère. Celle-ci a, dans sa modeste demeure, un crucifix qu'elle vénère: la Providence s'explique.

C'est un conte catholique, qui suggère que le Christ agit dans la vie; mais qu'il le fait par l'intermédiaire de ses symboles reconnus, et des religieux approuvés. Guiraud était royaliste: le conte a sans doute une portée politique. On pourrait croire que c'est du coup conforme à l'esprit savoyard. Mais il faut voir. Que la Providence s'incarne dans des objets ou des femmes officiellement consacrés renvoie davantage au formalisme et au fétichisme typiques du gallicanisme - ou classicisme catholique de Paris. En Savoie, on pratique un art baroque qui décale le symbole officiel vers le merveilleux - les anges. Ceux-ci peuvent toujours s'incarner dans des objets et ordres religieux consacrés; mais plus souvent ils se manifestent par des êtres et des choses qui n'ont pas consciemment agi dans un sens chrétien.

Joseph de Maistre allait ainsi jusqu'à affirmer que la Révolution avait accompli les desseins de la Providence sans que ses acteurs l'aient jamais su. Antoine Jacquemoud attribuait aux tempêtes, comme dans les Alexandre_Guiraud.jpgmythologies antiques, une signification morale. Alfred Puget faisait de même pour les éboulements et les avalanches. Les Savoyards étaient moins rivés à la forme religieuse que les Français - à la structure externe.

Cela explique à la fois le rejet par les Français d'esprit libre de la tradition catholique, et les accommodements que les Savoyards opéraient avec leur catholicisme propre, salésien et maistrien. Certains parlent franchement, pour la Providence, d'apparitions, de fantômes, de saints célestes. C'était la méthode médiévale, néopaïenne si on veut, en réalité moins politisée, moins liée aux institutions, moins dépendantes de l'ancienne tradition romaine, qui est à la véritable origine de cet état d'esprit: ce n'est pas spécifiquement chrétien, contrairement à ce qu'on a souvent dit.

Mais Alexandre Guiraud n'en a pas moins fait des vers sympathiques, qui montrent sa conviction que les Savoyards étaient un peuple pauvre et pieux, qui disent son admiration pour eux. Et puis il concède à la nature une forme de sainteté qu'aurait mille fois approuvée François de Sales: c'est l'amour de la mère qui est à la source du salut de l'enfant. C'est elle qui prie, quel que soit le dieu qu'elle prie. Même dans le respect des formes extérieures, le catholicisme classique est contraint d'admettre la divinité de la mère naturelle: par la vierge Marie, il se lie à la Lune, comme disait l'auteur du Traité de l'amour de Dieu. C'est touchant.

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09/12/2018

La pourriture comme phénomène global

pomme_pourrie.jpgOn fait de la pourriture un phénomène essentiellement physique, provoqué par les microbes, mais il est partout ressenti comme également moral: l'animal et le végétal qui ont cessé d'être bons à manger semblent avoir intégré le principe de la mort, qui donne des maladies. La correspondance morale de cette évolution du vivant est connue: on parle de corruption des mœurs pour désigner les maladies de l'âme - ce qui la fait tendre à la mort, l'anéantissement intime.

Mais la vie, plus qu'on ne croit, est une qualité morale donnée à la matière, et il serait absurde de ne pas regarder la vie comme supérieure à la mort: il ne s'agit pas de deux états spirituellement indifférents. Les microbes, de ce point de vue, sont la manifestation d'une corruption morale. D'ailleurs, s'ils étaient grossis, artificiellement, par des microscopes, et confrontés à des êtres humains, on retrouverait le modèle héroïque d'Hercule affrontant des monstres informes - répété et répercuté, en réalité, dans les récits et images de cosmonautes du futur se défendant contre de hideux extraterrestres qui ont justement l'apparence de microbes géants.

La portée morale en est évidente, puisque, entre la mythologie grecque et la science-fiction, le christianisme l'a cristallisée par la figure de l'archange Michel et du dragon, issue de l'Apocalypse de Jean. On peut se représenter, si on veut, les forces d'un médicament comme des robots luisants combattant au nom des hommes des monstres qui sont d'abominables microbes - et d'ailleurs la science-fiction appelle fréquemment ses monstres imaginaires des virus.

Mais il n'y a là rien de physique, c'est purement symbolique. La réalité des forces de vie et de mort, de bien et de mal, d'ombre et de lumière ne peut être saisie que par des images créées depuis le cœur dans l'élan de sagesse - et on découvrira, quelque jour prochain, que même dans le cas des maladies, ce sont bien des forces spirituelles qui s'affrontent dans l'organisme.

La science romantique allemande l'a déjà établi, mais il faudra du temps avant que le matérialisme spontané l'admette. Elle se fondait sur l'idée d'une forme idéale abîmée par les infections, porteuses d'esprits du etherique.jpgchaos. Là était le fond de la santé face aux maladies. Les animalcules n'en étaient que les effets physiques immédiats, subtilement perceptibles, et donc préparant - mais non causant - le phénomène observable à l'œil nu.

Dans l'ordre de la pensée, le pourri est ce qui est faux, et les idées mêmes que je développe ici sembleront avoir, par analogie ou extension, une odeur délétère à ceux qui les trouveront fausses, et qui auront une sensibilité esthétique à cet égard. Toutefois, le scandale peut venir aussi du choc créé par les idées inhabituelles, qu'on trouve fausses parce qu'elles défient les idées ordinaires. Mais c'est pour dire que, en toute clarté ou bien dans les ténèbres, le sentiment que la pourriture est aussi un phénomène moral ou intellectuel est spontanément présent jusque dans les esprits matérialistes.

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27/11/2018

Sang-Tai Kim nous quitte

sang.jpgJ'ai rencontré le poète coréen Sang-Tai Kim une fois, j'ai déjà dit en quelles circonstances: c'était en août dernier, lors du festival de poésie de montagne de Queige, où il habitait. J'ai vite appris qu'il était très malade. Nous avons conversé un peu, après que sa poésie, récitée en français par son épouse, m'eut frappé par sa force. J'ai essayé d'évoquer les mystères que contenaient ses vers, et il approuvait peut-être mon intention, restant coi et se demandant de quoi je parlais, car c'était une voie d'approche inhabituelle. On aborde plutôt les questions politiques, en général, et le fait est que Sang-Tai Kim a préféré me parler de la situation déplorable des artistes et de la culture dans un monde industrialisé et financiarisé.

J'ai pris son recueil avec moi, l'ai lu et ai été ébloui, puis j'ai publié quelques articles sur le sujet, qui ont été appréciés. Mais j'ai aussi proposé aux Poètes de la Cité, dont je préside l'association, de lui rendre hommage au printemps prochain, et de participer, ainsi, au Mois de la Francophonie, en même temps qu'à la Journée Mondiale de la Poésie. Sang-Tai Kim traduisait lui-même en français ses poèmes coréens, et il avait publié des travaux académiques sur Paul Valéry et le Surréalisme: il aimait la France. Et particulièrement la Savoie.

La date est d'ores et déjà prévue, c'est le 24 mars; mais le lieu reste à définir. Je pense que je produirai une présentation globale de sa poésie, et que plusieurs poètes en liront des exemples, s'ils sont d'accord.

Sang-Tai Kim laissera un éclat luisant derrière lui, au sein du Beaufortain, qu'il a chanté. Il aura sa forme et, focalisant les rayons des étoiles où il sera parti, rayonnera sur le pays, lui donnant une beauté nouvelle, un charme inconnu. Qu'on ne dise pas que l'homme va sous terre, et non dans les astres, après avoir passé le queige.jpgseuil du trépas! Car la partie solide va sous terre, pour la nourrir de son cristal; mais l'homme est aussi fait d'air et de chaleur, et la chaleur monte: comme disait saint Augustin, la flamme a un poids qui la tire vers le haut. Les pensées, plus qu'on croit, sont faites de la chaleur attachée à un corps humain - et détachée de celui-ci une fois passé le seuil. Est-ce que cette chaleur se perd? Pourquoi n'y aurait-il que des corps solides? Il existe aussi des globules de chaleur, et il est possible que les corps visibles en réalité s'y cristallisent. Louis Rendu ne disait-il pas que l'homme parcourt en rythme l'ensemble des éléments? De haut en bas, de bas en haut, et ainsi de suite?

Non, je ne peux pas croire que l'ombre de Sang-Tai Kim ne continuera pas à scintiller sur le Beaufortain, et que les hommes qui y vivent ne boiront pas de sa lumière bienfaisante, ne seront pas éclairés par elle dans la nuit, et jusqu'aux plantes n'épanouiront pas plus richement leurs fleurs, leurs fruits, dans l'éclat ainsi renouvelé de l'air. Que dire des marmottes, qu'il a chantées? Au revoir, Sang-Tai Kim, et à bientôt!

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25/11/2018

Un griot à Chalabre

boubacar-raconte_la_vie_2009_157-1024x485.jpgEn pays cathare, j'ai assisté au spectacle d'un homme se présentant comme griot sénégalais et héritier de Léopold Sédar Senghor - qu'il cite et que j'aime. Il se nomme Boubacar Ndiaye et son spectacle était consacré aux migrants et à leur point de vue propre, il appelait à comprendre ceux qui se rendent en Europe, et en particulier à Paris - à entrer dans leur sentiment. Un fond poétique, fait de proverbes locaux, cités en wolof ou traduits, créait un rayonnement singulier, l'artiste avait une belle élocution, le sens de la diction rythmée et de l'alternance des tons, il se mettait élégamment en scène, et dansait bien, les musiciens qui l'accompagnaient étaient également excellents.

Ce qui m'a particulièrement frappé, c'est, à ce récit, l'intégration des croyances propres au Sénégal, faisant songer à la manière dont Jean Racine, par exemple, laissait planer la mythologie grecque dans ses tragédies plutôt sentimentales, ou dont Charles-Ferdinand Ramuz, désirant donner vie au point de vue du paysan alpin, plaçait, dans ses discours, les figures du merveilleux chrétien. De même, Boubacar Ndiaye tantôt grigri.jpgénonçait des paroles d'inspiration coranique, tantôt s'appuyait sur l'animisme - évoquant notamment le grigri.

Car il narrait l'histoire de trois Sénégalais partant en barque pour rejoindre la France, et annonçait que leur esquif sombrait. Il n'entrait pas dans les détails. C'était abstrait, mystérieux. Or, finalement, il rapporte que l'un des trois est parvenu à rejoindre Paris grâce à son grigri. On ne sait pas ce qui s'est passé, comment la chance l'a porté, ou si un miracle est advenu: si une cause naturelle ou surnaturelle l'a arraché à sa fatale destinée. Aucun détail n'est livré, on est seulement dans l'esprit du sauvé. Il ne se souvient plus exactement, peut-être: il sait seulement qu'il doit son salut à son talisman.

Après le spectacle, j'ai demandé à l'artiste de quoi était fait ce miracle: un vaisseau spatial inespéré, un balai de sorcière? Il a éclaté de rire: chacun imagine ce qu'il veut à partir de mots suggestifs.

Il venait de dire que le grigri captait les forces végétales et animales - ce que Rudolf Steiner appelait l'éthérique et l'astral, et qu'Éliphas Lévi liait au grand agent magique. Boubacar Ndiaye disait qu'il n'en savait pas plus, qu'on pouvait rencontrer au Sénégal des gens n'ayant l'air de rien, assis au pied d'un arbre, et révélant à ce sujet des choses. C'est alors que, faisant remarquer qu'on ne connaissait pas le détail matériel du salut du naufragé, je lui ai demandé third-eye-blue.jpgsi cela pouvait se rapporter aux autres objets magiques de la mythologie ordinaire.

Car je ne crois évidemment pas en la réalité physique des vaisseaux extraterrestres, il s'agit pour moi de bateaux psychiques, ce que certains nomment merkabah.

D'Afrique, viennent des modes de pensée intégrant le mythologique, et c'est salutaire. Léopold Sédar Senghor l'a montré, en son temps, et de nos jours le plus connu qui l'ait fait, c'est Pierre Rabhi, dans son roman Le Gardien du feu, qui mêle au récit les imaginations grandioses, faites d'anges brillant au-dessus des déserts, des nomades algériens. Il apporte beaucoup à l'Europe qui s'étiole, et c'est pourquoi, peut-être, régulièrement des gens institués s'en prennent à lui. Ils sont jaloux.

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30/10/2018

In-Gang et Sang-Tai Kim

In-Gang (2).jpgLe recueil de poésie de Sang-Tai Kim, Un Matin calme dans le Beaufortain, a été illustré par une artiste calligraphe coréenne qui a pour pseudonyme In-Gang, et sait merveilleusement suggérer l'autre monde sans le peindre directement: elle est dans une évanescence qui plonge ses fumées dans le spirituel cosmique, sans y porter le regard.

Le magnifique poème Lilian, So-Ha, qui évoque la Voie lactée se prolongeant par une rivière portant quatre pétales de primevères, a en regard une œuvre fascinante, créant un cercle incomplet d'étoiles semblant des lucioles dans un azur tournoyant, et des taches brunes figurant la terre, tandis que la rivière est du même azur que le ciel, et qu'une fleur aux pétales jaunes y coule. Les mondes n'ont pas de limite claire, et l'imprécision voulue du trait place le haut en bas, le bas en haut, annule les oppositions vaines.

Or, dans un livre d'artiste d'In-Gang, Sang-Tai Kim a publié d'autres poèmes. Il se nomme Poésie d'une encre noire, et fut réalisé dans la foulée d'une exposition à Yenne, en Savoie, en juillet de cette année. Ce n'est pas le paysage savoyard qui est peint, cette fois, mais quelque chose soit de plus coréen, soit de plus universel. Sang-Tai Kim en a rédigé la très intéressante préface, qui rappelle que, en Asie, il n'y a pas de différence entre les lettres et la peinture dès l'origine de la création artistique. Une pensée s'image, ne tombe jamais dans l'abstraction vide, et, à l'inverse, l'image se charge d'idées diffuses, l'emmenant au-delà de l'apparence physique. L'abstraction d'In-Gang a pour but non l'innovation formelle, mais l'expression de l'inexprimable et l'incarnation de ses méditations. Ses œuvres visent l'état de Tao, nous dit Sang-Tai Kim, et les lignes, simplifiées, sont tracées dans le rythme du souffle, en laissant des espaces pour que nous puissions nous envoler librement et avec légèreté. Il s'agit d'entrer dans l'Esprit qui imprègne toute chose, mais en laissant derrière soi les pensées claires, ordinaires, de la vie. On ne pensera plus que par images diffuses, dans ce monde!

On trouve, dans le recueil, de magnifiques représentations de méditants entourés de jaune, tandis que, au-delà de cette vapeur solaire, les gris et les noirs s'étendent, figurant le monde que n'a pas touché la pensée du sage. L'essence divine de la méditation est ainsi affirmé.

Si touchante également est la série appelée Utopie, montrant des couples, lointaines silhouettes noires perchées sur une branche et perdues dans une bande blanche entourée d'épaisseurs nuageuses rouges! L'image des amoureux seuls au monde, et qui cheminent dans un infini évanescent, est poignante, comme si l'amour était la seule chose saisissable au sein de l'univers – mise part, bien sûr la méditation! Et cela estingang620.jpg peint avec pudeur et délicatesse, renvoyant davantage à la complicité des anciens époux qu'à la passion des jeunes amants.

Une peinture particulièrement frappante, parce que le poème de Sang-Tai Kim qui l'accompagne l'est aussi, se trouve à la fin du livre. On y voit un coq, bien dessiné, regardant en haut, avec devant lui, à terre, une brume dorée piquetée de points orange, et des notes de musique. À gauche, en regard, est un texte appelé Aube, et disant:

Après avoir picoré toutes les étoiles,
Le coq annonce le matin.

De nouveau, la Terre et le Ciel se mêlent, échangent, commercent, se confondent. Peut-être est-ce vrai, que le coq tire sa force matinale des rayons des étoiles! Il est plus subtil qu'il n'y paraît. Il ne se contente pas de réagir mécaniquement, immédiatement à ce qui arrive, l'aube: c'est de ses profondeurs remplies d'astres que soudain son chant sort, et sa concomitance avec l'aube est fortuite - voire peut se comprendre comme si le coq lui-même créait l'aube: après que les étoiles ont été emmagasinées, le soleil surgit! L'ordre secret du monde peut-il se comprendre?

De grands artistes, qu'In-Gang et Sang-Tai Kim!

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26/10/2018

Un recueil d'Albert Anor

anor.jpgLe Poète de la Cité Albert Anor, catalan installé à Genève, vient de faire paraître un beau recueil de poésie, intitulé Ouvert pour Inventaire (aux éditions de L'Harmattan). On y trouve l'essence choisie de vingt ans de pratique, et on y reconnaît le style et la démarche d'un auteur que j'ai déjà évoqué (brièvement) lors des annonces des récitals ou publications de l'association des Poètes de la Cité (que je préside). Car Albert Anor aime les images grandioses qui font de la vie une épopée et pénètrent dans l'envers de l'existence – là où, dit-il, l'être brûle de l'autre côté de la pensée. Une belle expression, typique de lui.

Comme chez les Surréalistes, il n'est pas toujours facile de comprendre à quoi fait concrètement allusion, au sein de sa vie, notre poète, lorsqu'il y renvoie par ses figures. Mais, en général, on comprend qu'il nous parle de ce qui préoccupait déjà au premier chef Paul Éluard ou Louis Aragon - et même peut-être tout être humain: l'amour. Il peint ses relations avec les dames, lorsque le sentiment est assez fort pour soulever la pensée jusqu'à l'arracher au monde sensible, et à la faire entrer dans celui des images – le fin éther où se déploient les vivantes formes-pensées que saisissent les vrais poètes!

Il serait malaisé de dire de quoi sont faites ses amours pour l'essentiel, néanmoins il apparaît qu'elles ne sont ni les passions incessantes qui brûlent la jeunesse, ni les désespoirs qui souvent l'achèvent: c'est un mélange - comme chez la plupart des hommes mûrs - de joies et de gênes, d'aspirations infinies et d'obstacles terrestres. La relation se voudrait absolue, mais il y a l'égoïsme, et Albert Anor l'accepte - en philosophe.

Il a un cœur ardent, mais il n'est pas, philosophiquement, un mystique. Les images les plus claires font allusion à la science officielle - qui visiblement fascine notre ami, puisqu'il a parlé dans un poème des périodes de la radiation émise lors de la transition entre les deux niveaux hyperfins de l'état fondamental de l'atome de Césium 133 (neuf mille cent nonante-deux mille millions si cent trente et un mille sept cent septante périodes). Je n'y comprends rien, évidemment, mais le nombre cité, à la fois précis et énorme, donne le vertige, et les qualificatifs sacred-feminine-divine-feminine.jpgapparemment objectifs qui sont en réalité des hyperboles (hyperfins, fondamental) font écho à la science-fiction, et ont bien une essence poétique. Ces mots ont peut-être une valeur scientifique nette, mais ils sont pris de la langue française, et, en tant que tels, on dirait plutôt qu'ils reflètent l'enthousiasme des savants...

Albert confine à l'érotisme lorsqu'il évoque le mystère du feu de Vénus, annonçant:

Et je continuerai à regarder sous les jupes
pour y découvrir les fuseaux enveloppés
d'une fournaise indocile

Ces trois vers, libres, montrent aussi quel rythme spontané le poète parvient à saisir: par lui, il capte jusqu'au lecteur qui ne comprend pas ce qu'il lit, et c'est assez étonnant. C'est la marque d'un grand. Peut-être que ce puissant esprit découvrira un jour le lien entre la fournaise de la vie élémentaire, et les périodes des radiations! Car les deux sont aussi rythmés, non constants... C'est pourquoi seule la poésie peut saisir ce mystère. L'intellect seul ne rime pas, et la musique n'a pas de mots. Avec Albert Anor, on s'en approche.

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18/10/2018

Martinez de Pasqually et les immortels de la Terre

martinez-de-pasqually.jpgMartinez de Pasqually (1727-1774) est un sage, un initié mystérieux dont le Traité de la Réintégration, mal écrit au départ, en un français peu clair, a été mis en forme par son célèbre disciple Louis-Claude de Saint-Martin à Lyon. Il évoque principalement l'histoire biblique, montrant ce que l'homme doit à la divinité, et comment le noyau scintillant qu'il en a reçu peut fleurir en lui, s'épanouir - et lui permettre de devenir un ange d'une nouvelle sorte. Mais il parle aussi, curieusement, de ce que sont les anges qui ont pris un corps physique, et vivent sur Terre avec les simples mortels - êtres rappelant étrangement les elfes, ou les dieux tels que Bacchus, ou les super-héros - dans la mesure où ils constitueraient un peuple à part, comme les New Gods de Jack Kirby. Il affirme: C'est de là que je vais vous faire comprendre que tout esprit planétaire supérieur, majeur et inférieur, renfermé dans une forme corporelle pour y opérer selon sa loi pendant la durée du temps qui lui est prescrit, est sujet comme le reste des humains à être attaqué et combattu dans ses opérations journalières. Mais la différence qu'il y a de ces esprits à l'homme, c'est qu'ils ne succombent pas aux combats que leur livrent les démons, et la raison en est toute naturelle: ces êtres spirituels ne sont point susceptibles de corruption ou de séduction, et les formes qu'ils habitent ne sont point susceptibles de putréfaction. Ces êtres agissent avec exactitude selon les lois de nature dans les différentes formes qu'ils habitent. Aussi leur réintégration tant spirituelle que corporelle sera très succincte.

Cela annonce La Chute d'un ange de Lamartine; il y est question d'un esprit céleste qui par amour prend le corps d'un homme, mais reste puissant, surhumain, et noble dans son cœur et ses pensées. Il n'en oublie pas moins sa haute origine, étrangement. Il est appelé à réintégrer le Ciel, mais pas si facilement que le suggère Pasqually: seulement au bout de neuf incarnations, ce qui n'est pas beaucoup quand même.

Cela nous parle aussi de l'Atlantide et du Sidhe irlandais - des anges constituant des peuples et vivant à l'écart des hommes ordinaires. Cela parle de bien des mystères de l'évolution humaine, peut-être de ceux qu'on nomme les extraterrestres éducateurs de l'être humain, et que la science-fiction peint naïvement avec 3D-Art-Neil-MacCormack-Dragon-Boats.jpgdes vaisseaux spatiaux et une technologie futuriste. Car selon l'occultisme ordinaire, voler était pour ainsi dire naturel chez eux - de telle sorte que bien que, comme le dit Pasqually, ils fussent assujettis aux lois physiques, ils connaissaient le moyen de vaincre partiellement la pesanteur, en utilisant les forces ascendantes qu'on trouve dans l'eau, ou les plantes qui s'élancent au printemps. Mais ce qu'énonce Pasqually est aussi relatif aux anges qui apparaissent sporadiquement dans la Bible et la légende dorée des saints, par exemple dans l'histoire de Loth.

Le fossé n'est pas si large, entre le monde physique et la divinité, qu'on croit, peut-être, et il eut des ponts - et, tel celui de Florence, ils furent habités! C'était en tout cas la certitude de Martinez de Pasqually et de ses disciples - dont fut quelque temps Joseph de Maistre, qui déclara que les métiers avaient été enseignés aux hommes par des intelligences célestes. C'est également ce qu'on trouve dans le Mabinogion, recueil mythologique gallois, explicitement. Quant au folklore, il attribue au fromage une origine enchantée, le reblochon étant réputé issu des fées, la tomme aussi, et le brocciu des ogres, en Corse. Dieu sait ce qu'il en est réellement.

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14/10/2018

La poésie de Sang-Tai Kim (3)

azalee.jpgPoursuivons notre exploration de la poésie du Coréen Sang-Tai Kim qui a fait paraître un recueil bilingue consacré au Beaufortain, en Savoie. D'autres vers fascinants existent, que ceux déjà cités.

On observe le sentiment, chez lui, de ce qui unit les choses par delà les apparences, l'esprit qui lie tout, et fond tout dans un espace grandiose. Une méditation sur L'azalée naine le suggère:

Comme un mille-pattes
à l'infini
des racines poussent de sa tige.
Toutes les générations vivent ensemble.

Dans l'ordre végétal le temps s'annule, la succession qu'on croit obligatoire n'a plus de sens.

Le brouillard, à son tour, a pour remarquable faculté d'unir les êtres, comme Dans le sein d'une maman:

Le pin et le châtaignier,
le sentier et la prairie,
la rose et le pissenlit,
dans le brouillard,
se fondent tous en un.
Tout est paisible.

La matrice originelle est retrouvée.

La culture populaire contemporaine est invoquée pour figurer la mythologie, mais, plus encore, les schtroumpfs.jpgobjets deviennent des êtres dans une image saisissante:

Après la traversée de la forêt,
dans le ciel
surgit le pays des Schtroumpfs,
le chalet aux cheveux gris
respire un souffle aux parfums de tomme.

J'aime l'image du lieu mystérieux qu'habitent des lutins par delà une forêt et dans les hauteurs; mais celle d'un chalet à l'haleine de tomme m'a sidéré: elle est magnifique, inattendue, originale, profonde et vraie. Au pays des gnomes les maisons ont une âme, et voici qu'elle est faite des fromages qu'on y crée! La tomme devient ainsi l'expression d'un esprit secret, et c'est bien ainsi que les Savoyards la considéraient, quand ils la mangeaient.

Tout vit d'une vie occulte, et cela amène à se demander si

Cette pierre est-elle vraiment morte?
Ou fait-elle semblant d'être morte?

On se demande pareillement si les animaux font semblant de ne pas savoir parler. La mort peut n'être qu'une apparence. Comme le disait Teilhard de Chardin, même le minéral a sa vie psychique cachée, qui fonde sa forme.

Saint Augustin affirmait que le feu avait un poids qui l'attirait vers le haut, et c'est sans doute une poussée spirituelle qui permet aux plantes de vaincre la pesanteur; Sang-Tai Kim l'assimile à une Révolte:

Par gravité les pommes tombent.
Par révolte les champignons poussent.

C'est ce qu'il affirme: les lois physiques sont dépassées, les lois morales s'imposent à la conscience du poète – qui voit juste!

Le recueil se termine par un poème incroyable, évoquant le lien entre Milky-Way-Galaxy-Waterfall.jpgune rivière et les étoiles:

Sans bruit.
Souriant,
De la voie lactée
une petite rivière coule
avec quatre pétales de primevères.

Quels sont ces mystérieux pétales? Des restes des étoiles? Sans doute. La Terre et le Ciel se confondent, dans ce texte enchanté. On pénètre l'infini, le voile du réel s'efface, et cela n'a rien d'effrayant: la paix préside à cette entrée dans l'âme illimitée de l'univers. Le poète y invite, et ouvre la porte qui, à partir des choses, emmène au-delà du temps, des lieux, dans l'Espace où se tient l'esprit bienveillant du monde.

De magnifiques illustrations d'In-Gang ponctuent ces vers de Sang-Tai Kim: j'en parlerai une autre fois.

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08/10/2018

Récital d'automne des Poètes de la Cité en 2018

IMG_0031.JPGOyez, oyez – bonnes gens! Les Poètes de la Cité, dont je préside la noble association, organisent leur récital d'automne le samedi 13 octobre prochain à 14 h 30 à la Maison de Quartier de Saint-Jean (8, chemin François Furet) à Genève, et ce sera formidable! Les meilleurs poètes y feront entendre leurs vers, et dans l'ordre on orra ceux du caustique Denis Pierre Meyer, de l'exotique Linda Stroun, de la rêveuse Brigitte Frank, de l'ardente Bluette Staeger, du pompeux Rémi Mogenet, du mystérieux Vincent Loris, de la fougueuse Dominique Vallée, de l'exquise Francette Penaud, de l'imaginatif Albert Anor, de la brûlante Aline Dedeyan, de l'énigmatique Yann Cherelle, du spirituel Galliano Perut, du romantique Giovanni Errichelli, de la profonde Emilie Bilman, de l'éloquent Bakary Bamba, de la mélodieuse Maite Aragonés Lumeras et du grandiose Jean-Martin Tchaptchet!

Cinq lecteurs (dont votre serviteur) les prononceront, et l'accompagnement musical sera assuré par l'excellent violoniste Kevin Brady. Celui qui n'y va pas, où peut-il aller? Par la poésie seule la vie morale s'évalue de l'intérieur, par le beau qu'inspire le bien, par le laid qu'inspire le mal. Les religions énoncent dans l'abstrait, la science nie tout, mais la poésie sait. L'avenir de Genève ne sera doré que si ses citoyens assistent à notre spectacle, j'en suis persuadé!

À samedi, donc.

(La photographie ci-dessus a été produite par notre ami Denis Pierre Meyer, si ma mémoire est bonne, lors du récital de l'an passé.)

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05/10/2018

Le festival de Patrick Jagou

jagou.jpgJ'ai déjà évoqué le festival de poésie de montagne de Patrick Jagou, un formidable animateur culturel de la Savoie, à propos du poète coréen Sang-Tai Kim, qui y avait été invité et qui a été pour moi une révélation. Il avait lieu à Queige - dont fut originaire l'excellent Antoine Martinet (1802-1871), polémiste savoisien qui eut souvent des vues et des pensées originales, et crut plus que beaucoup d'autres à l'âme de la Savoie, à son être spirituel: il prophétisa même que si elle était annexée et sa tradition anéantie par le centralisme, elle renaîtrait de ses cendres au bout d'un siècle, parce que son noyau d'âme était une réalité objective! Il conseillait donc aux nations voisines, plus puissantes, de lui laisser son autonomie...

Or, Patrick Jagou a dû sentir la force de ce génie de Savoie, car, s'installant sous ses ailes, il s'y est voué, et a consacré sa vie à des hommages rendus à des poètes locaux, qui justement prêtaient leur voix à cet esprit que Martinet osait dire national. Ainsi, Queige est devenue une sorte de centre spirituel. Elle est située au-dessus d'Albertville - et cette cité compte IMG_4044.JPGaussi dans ses limites administratives celle de Conflans, qui accueille chaque année un festival médiéval dans lequel on chante les fées et les elfes, et où, invité, j'ai fait de merveilleuses rencontres. Albertville tient son nom du roi Charles-Albert, qui l'a rebaptisée de son temps, et l'a dotée d'une rue princière encore assez belle. Bref, c'est un lieu béni!

Ce qui est incroyable, c'est que, le matin du festival de poésie de montagne de Queige, alors que les poètes lisaient leurs textes sous des frondaisons, j'aurais dû être plus mort que vif, ayant passé la nuit sur la route. Je n'avais dormi, dans ma voiture garée devant la salle des fêtes, que trois quarts d'heure, mais, lorsque vint mon tour de lire, comme les poètes précédents n'avaient pas été clairement entendus, je décidai de parler fort. Et voici! mue par je ne sais quel enchantement, ma voix a tonné jusqu'à me surprendre moi-même, et j'ai lu un chemin.jpgpoème en alexandrins sur Lamartine en Savoie, assez long et mythologique, sans me tromper une seule fois, et en marquant bruyamment le rythme. J'étais euphorique. Je crois bien que Lamartine était présent, à mes côtés, sous les frondaisons!

C'est lui, aussi, qui a dû attirer à Queige Sang-Tai Kim et Patrick Jagou. Il est devenu un dieu de la Savoie, en compagnie de l'ombre de Charles-Albert - roi romantique et chevaleresque, nourrisson des fées! Et je dois ajouter quelque chose de significatif: à ses côtés, comme organisateurs en second, Patrick Jagou avait placés Michel Dunand et Jean-Daniel Robert, beaux poètes d'Annecy et de Genève. Queige est bien le centre de quelque chose...

Il y avait aussi, à ce festival, le Chambérien Patrick Chemin, à la voix foudroyante, le Chablaisien Marcel Maillet, mon vieil ami, Mohamed Aouragh, le Marocain du lac du Bourget amené là par un instituteur savoyard admirateur de Lamartine, le Dauphinois Lionel Seppoloni, originaire comme moi de la noble ville de Samoëns - et tant d'autres, non moins glorieux! Un moment magique a eu lieu, je pense, le 21 août 2018 à Queige.

(La deuxième photographie est de Michèle Berlioz Soranzo; les deux autres de moi.)

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01/10/2018

La poésie de Sang-Tai Kim (2)

41189662_2182786511762411_6683358730534256640_n.jpgJ'ai dit avoir rencontré et lu le poète coréen Sang-Tai Kim, qui a fait paraître un recueil bilingue consacré à la Savoie, appelé Un Matin calme dans le Beaufortain, et j'en ai déjà cité des vers. D'autres encore m'ont frappé. Notamment ceux-ci, placés sous le titre Le ciel nocturne:

Le clair de lune
appelle la crête couverte de neige
qui s'élève en scintillant.

Interpréter les phénomènes lumineux comme manifestant une vie spirituelle cachée relève à mes yeux du pur génie. Surtout si, lorsqu'on en brosse l'image, on parle profondément à l'âme. Et ici c'est le cas, la crête appelée semblant être pleine de joie, de désir et d'amour pour ce clair de lune qui la fait briller. Sinon, comment s'élèverait-elle?

Un autre poème sur la lune de Sang-Tai Kim impressionne; c'est Au clair de lune:

Croissant de lune
moitié de lune
pleine lune
croissant de lune,
marée haute,
marée basse,
pourtant,
toujours la même lune
jette sa lumière sur le Grand Mont.

Oh! quel est ce Grand Mont? Une montagne de l'autre monde? L'opposition entre les formes successives de la lune et son unité intime, lorsqu'elle est face à une mystérieuse entité minérale, fait surgir une image grandiose. La lune éternelle sur le Grand Mont semble parler d'un monde absolu, immortel.

Les éléments sont habités, chez Sang-Tai Kim, et une figure a bondi en moi, lorsque j'ai lu le poème Au chalet d'Outrechenais:

Le soleil levant, le soleil couchant,
envoient tour à tour leur parfum souriant.
La lune, les étoiles, toutes viennent à la fenêtre,
seule, chante la cascade du Mirantin.

N'est-ce pas d'une beauté infinie? Quel parfum peut sourire? La lumière rasante des soleils penchés sur la Terre a-t-elle une odeur? Et ces astres qui rendent visite à l'être Gargantua Notre Dame 001.jpghumain en venant à la fenêtre, ne sont-ils pas autant d'elfes grandioses? À leur visite au reste répond le chant de la cascade, si vivant, tout à coup!

Sang-Tai Kim ne dédaigne pas la mythologie populaire alpine, évoquant les géants et les roches tutélaires, dans La Pierre Menta:

Malgré le coup de pied de Gargantua,
toute droite sur la montagne,
en souriant,
depuis des siècles elle garde le village.

Le sourire des divinités gardiennes crée un pays tellement beau, tellement pur! Les trois premiers vers raccourcissent progressivement, puis le dernier, qui est une révélation, redevient long, faisant surgir son tableau discrètement grandiose. Sang-Tai Kim, avec sa sensibilité asiatique, a saisi que les paysans savoyards conservaient en eux la mythologie universelle, lorsqu'ils attribuaient à des objets minéraux une personnalité morale, une aura protectrice. Il l'a fait ressortir magnifiquement. À Samoëns, la montagne divine, c'est le Criou. On l'appelle d'ailleurs simplement Criou. On lui parle, on lui fait confiance, il s'agit d'un ange qui gardant le village en détourne le mal de ses longs bras de cristal!

Je continuerai cet exposé sur la poésie de Sang-Tai Kim une autre fois.

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29/09/2018

La poésie de Sang-Tai Kim (1)

beaufortain-34ee93bd-e305-4497-9137-a8f90c823ccb.jpgJ'ai, lors d'une publication antérieure, évoqué le poète coréen Sang-Tai Kim, rencontré par moi à Queige lors d'un festival de poésie de montagne organisé par Patrick Jagou. Celui-ci se trouve être le voisin de celui-là, et il a pu l'inviter. Il a composé un recueil intitulé Un Matin calme dans le Beaufortain et j'ose dire qu'on n'a rien écrit de plus beau sur la Savoie depuis Lamartine. Je voudrais aujourd'hui citer quelques vers incroyables de sa plume.

Leurs images ont la remarquable faculté de contraindre à la méditation. Alors que la plupart des poètes de haïkus supplient les lecteurs de bien vouloir les lire lentement et de plonger leur intimité dans leurs mots - voire le leur ordonnent -, Sang-Tai Kim n'a nul besoin de préambule autoritaire: on ne peut simplement pas tourner la page, et si on le fait, on retourne spontanément en arrière, intrigué, frappé, stupéfait. Ainsi, de ce texte appelé La vie antérieure:

Cette terre-ci, qui était-elle donc?
Et cette terre là-bas, qu'était-elle donc?

Grands dieux! Qu'a-t-il voulu dire? Y a-t-il des terres qui ont été des gens, autrefois - ou d'autres terres, ou des monstres? Un savoir caché s'étend au-delà de l'énigme. Des perspectives incroyables se déploient.

Une vision globale de la vie terrestre, assumée par l'eau, transparaît dans cet autre singulier poème court, intitulé Thanatos et Eros:

De l'autre côté de la terre,
après un long voyage obscur,
l'eau qui est descendue monte aussi,
et jaillit.

Y a-t-il donc un rapport avec la mort et le désir? L'eau y est-elle soumise? La vie et la mort ne sont-elles que cela, cette mécanique de l'eau, ou l'eau a-t-elle une âme qui meurt et renaît? Tant de pensées possibles, pour des vers si brefs!

Les pensées humaines ne sont pas, pour Sang-Tai Kim, de simples mots; elles s'élèvent dans les hauteurs, comme dans ce poème sur L'abbaye de Tamié:

Au col, la neige
a recouvert les bruits du monde
et renvoie au ciel la lumière,
avec l'écho de prières cristallines.

Elles continuent de monter, s'élevant dans ce qui s'élève. Parole profonde, rappelant saint Augustin: le feu, comme l'âme, a un poids qui le tire vers le haut, le ciel!

Reprenant le folklore savoisien, le poète coréen n'hésite pas à assimiler les truites à d'anciennes fées, à des reflets des déesses de la montagne, dans Le lac des fées:

Des truites,
fées dans leur vie antérieure,
sont descendues des nuages,
et, dans les montagnes du lac,
frétillent.

Elles retrouvent leur origine pure.

De mystérieux rapports sont établis par M. Kim entre des choses qui apparemment n'ont rien à voir, comme dans Diapason de l'eau:

A - newgrange close up of stone.jpgA l'instant où la pierre touche l'eau,
naissent
les anneaux d'un arbre séculaire.

Vraiment, rien à voir? Ou s'agit-il d'une sagesse occulte du plus haut vol? Ce qui apparaît lentement dans le tronc du chêne émane-t-il d'une force différente de ce qui surgit à vive allure dans l'eau? Mais si le phénomène est le même, quel caillou a été jeté, pour l'arbre? Sa graine, dans la nappe éthérique? Ô mystères insondables!

Je continuerai ce compte-rendu de lecture une fois prochaine.

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23/09/2018

Sang-Tai Kim dans le Beaufortain

Scan (2).jpgSang-Tai Kim est un professeur de littérature et poète coréen installé à Queige, dans le Beaufortain, au-dessus d'Albertville, après s'être marié avec une Française et avoir travaillé sur Paul Valéry - auquel il a consacré une thèse de doctorat, soutenue à Montpellier, dont l'université porte le nom du célèbre poète sétois (et où, d'ailleurs, j'ai commencé mes études de lettres). Je l'ai rencontré lors d'un festival de poésie de montagne organisé par l'excellent Patrick Jagou, et dont je reparlerai. Il suffit ici de dire qu'après une nuit quasi blanche, passée sur la route entre le pays cathare et Queige, j'étais assez fatigué, et près de m'endormir, alors que les poètes invités récitaient leurs vers, quand, soudain, j'ai sursauté: Sang-Tai Kim faisait entendre ses textes en coréen, et sa femme lisait leur traduction, faite par lui, en français. J'ai sursauté, car la qualité de ces vers était inouïe. On entrait presque dans le monde spirituel.

Les poèmes courts de Sang-Tai Kim avaient la qualité de la meilleure poésie chinoise ou japonaise classique - celle de créer des images d'une vivacité incroyable, emmenant l'âme dans un monde autre - diffus mais grandiose. Comme le dit M. Kim même, l'Occidental pense dans le Temps, selon le déroulement de la pensée logique: il ramène toujours le mystère à des concepts. Comme en général il est matérialiste, ses concepts sont ridicules, et les Asiatiques les ressentent comme tels, quoiqu'ils soient assez polis pour n'en rien dire. Ils se contentent, comme le fait Sang-Tai Kim, de rappeler que l'Oriental, lui, ressent les choses comme s'étendant dans l'Espace - sous forme d'images. Il n'est donc pas besoin de ramener le mystère à des concepts: il conserve, à travers des figures saisissantes, toute sa dimension spirituelle, faisant affleurer la divinité sans la nommer. C'est ce qui confère à l'Asie une forme de IMG_4032.JPGsupériorité dans l'Art.

Comme poète, je pourrais m'en contenter, et il m'est arrivé d'être tellement ébloui par des traductions de vers chinois, que j'ai seulement cherché à déployer les images qu'elles contenaient dans les miens, plus rythmés que ceux des traducteurs. Le matin même, j'avais récité, sous les frondaisons d'un chemin escarpé, un sonnet de ce type, en faisant l'éloge de la poésie chinoise et en confessant l'infériorité de mon inspiration.

Toutefois, juste auparavant, j'avais récité un poème consacré à Lamartine et aux images mythiques créées par lui dans nos Alpes; il s'agissait davantage d'un discours, et j'énonçais des concepts aussi, mais ésotériques. Or, je ne cache pas que je trouve ce poème réussi, et adapté à la langue et à la versification françaises. Je veux dire que l'esprit français amène au concept, et qu'il faut l'assumer. Le tout est de ne pas tomber dans le matérialisme, et de sonder avec la raison ce que l'Oriental se contente de songer avec le cœur. Ce n'est pas facile, dira-t-on; les Occidentaux qui le tentent provoquent même souvent une forme de fureur. Mais il le faut bien quand même. En France, à cet égard, Hugo a montré la voie, mais aussi Lamartine et, plus près de nous, Charles Duits.

Je reviendrai sur Sang-Tai Kim une autre fois, notamment pour citer ses vers.

(La photographie, ci-dessus, de ma modeste personne est de Michèle Berlioz Soranzo.)

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03/09/2018

Écho de plumes n° 4, ou la persévérance des Poètes

12118637_10205344896917531_3558169905354623863_n.jpgLe magazine en ligne des Poètes de la Cité, à Genève, vient, grâce à la persévérance et aux efforts de leur trésorier Giovanni Errichelli, de faire paraître son quatrième numéro, et, comme je suis leur honorable président, il me revient de le faire savoir au public. D'ailleurs, j'y ai quelques poèmes, et même une illustration singulière, plutôt inquiétante. Mais d'autres sont dans ce cas.

Certains membres se réunissent en effet à part, au café Slatkine, et composent des poèmes ensemble sur des thèmes et selon des contraintes spéciaux. Les premières pages leur sont consacrées: il s'agit de Brigitte Frank (la merveilleuse), Catherine Tuil-Cohen (la fougueuse), Jean-Martin Tchaptchet (le grandiose), Dominique Vallée (l'orageuse), Regina Joye (la gracieuse), Maite Aragones Lumeras (l'ardente), Yann Cherelle (l'énigmatique) et Nitza Schall (la chatoyante). Mais aux réunions ordinaires aussi ont été récités des poèmes composés pour l'occasion! Et cela donne la possibilité de découvrir: Hyacinthe Reisch (le preux), Aline Dedeyan (la tourbillonnante), Linda Stroun (la délicate), Emilie Bilman (l'imaginative), Galliano Perut (le sensible), Bluette Staeger (la militante) et Giovanni Errichelli (le romantique).

Cela constitue trente-cinq pages flamboyantes, qu'il faut absolument lire, si on veut se tenir au courant de ce que Genève produit en matière de poésie! Il suffit, pour accéder à ce noble magazine, d'aller sur le site des Poètes de la Cité et de cliquer à l'endroit indiqué. Bonne lecture!

07:59 Publié dans Genève, Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

20/08/2018

Le tunnel végétal vers Dunsany

Sussex-20-Magical-Tree-Tunnels-You-Should-Definitely-Take-A-Walk-Through.jpgL'Irlande a une végétation océanique foisonnante, qui la rend particulièrement belle: les plus hautes montagnes se couvrent d'un vert tapis, et les forêts sont des temples d'émeraude. Au-dessus des routes, mille tunnels de feuillages donnent l'impression qu'on entre dans des mondes magiques. La route de Dunsany, depuis la Nationale, en a un, de tunnel végétal, merveilleux, et, rempli du souvenir du roi des Elfes et de sa fille - de l'œuvre de l'écrivain -, alimenté, de surcroît, par la glorieuse histoire de sa famille; nous sommes bouleversés en passant sous les arbres: cette fois, c'est bien à un palais divin que mène ce tunnel vert, c'est bien au pays des fées!

Nous ne pûmes pénétrer dans le château, qu'occupe le petit-fils de notre auteur. Mais nous pûmes voir l'entrée, dans un style néogothique splendide, et mesurer la largeur du domaine. Les armes de la dynastie se voient à la porte, avec un cheval ailé et un daim debout, et la devise: Festina lente. Hâte-toi lentement. C'est en latin. Lord Dunsany avait traduit les Odes d'Horace, le sommet de la poésie lyrique occidentale!

Un miracle m'a amené en ces lieux, un hasard providentiel. C'est bien là que le premier créateur de mythes du vingtième siècle, au-delà des plaintes des poètes symbolistes sur la mort des mythologies antiques, a vécu, c'est là qu'il a écrit, c'est là qu'il a imaginé les divinités nouvelles de Pegāna! Peu importe qu'elles aient un air parodique rappelant Voltaire et qu'elles suggèrent, par conséquent, que leur auteur a manqué de la gravité qui fait les plus grands poètes - contrairement sans doute à Yeats, qui en faisait pour ainsi dire des pegana.jpgtonnes.

Oui, la création mythologique n'en était qu'à ses débuts, pour l'époque moderne, et Lord Dunsany n'osait être pleinement sérieux. Face à lui, Lady Gregory et Yeats son ami chantaient avec plus de dignité les anciens dieux irlandais, et il eût pu paraître insolent de prétendre en créer d'aussi grandioses. Les chrétiens, avec saint Patrice et sainte Brigitte, et tant d'autres mages voués au Christ, l'avaient osé; mais Yeats le leur reprochait.

Lord Dunsany, quoique fidèle aux principes moraux de sa famille, quoique digne mari, digne père, digne administrateur de son village, digne donateur de l'Abbey Theatre de Yeats et Lady Gregory, quoique bienfaiteur de Dunsany même, n'était pas sûr d'être chrétien. Il voulait créer une voie nouvelle. Il en était isolé. Dans les librairies de Tara, de Dublin, nulle trace de ses œuvres. C'est Yeats qu'on trouve, Yeats qu'on voit partout - lui, le chantre des figures antiques, de Tara et de Newgrange!

Ô Lord Edward! tu partis après la guerre civile en tes terres anglaises, et seuls les amateurs de fantasy t'ont commémoré: tu n'es guère soutenu par le sentiment national irlandais. Étais-tu trop peu digne, dans des inventions originales? Étais-tu trop hardi, trop personnel? Étais-tu trop grand? Ou trop léger?

Je ne sais pas si cet auteur est vraiment le meilleur de l'Irlande moderne: seulement qu'il m'a marqué plus qu'un autre, et que je le ressens plus intimement que tout autre.

Lorsque nous sommes arrivés à Newgrange, but officiel de notre voyage dans la vallée de la Boyne, il était trop tard: les inscriptions étaient fermées, tout était complet. Mon intention cachait des désirs inconnus: la Providence m'avait mis en l'esprit le site archéologique, mais j'ai surtout découvert Dunsany! Derrière moi, j'ai senti l'ange me tromper à dessein, et je me suis retourné, et voici! il avait le visage de mon cher auteur. Comme Dante par Virgile, j'avais été conduit par quelque génie défunt, sur le chemin du Mystère.

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18/08/2018

De Newgrange à Dunsany

trim castle2.jpgDu Connemara où j'avais pris une location, à Dublin où je devais reprendre l'avion, la distance n'est pas grande, l'Irlande n'étant pas particulièrement vaste, et je prévoyais de visiter Newgrange, site archéologique majeur dont W. B.  Yeats parlait avec émotion. Je sors de l'autoroute sans doute un peu tôt et, sur les routes ordinaires d'Irlande, étroites, cahoteuses et sinueuses, je traverse la campagne parsemée de châteaux et de fermes qui s'étend au nord-ouest de la capitale.

Nous arrivons à Trim, dont je ne sais alors rien, et comme la ville n'a pas l'élégance de ses sœurs plus touristiques de l'ouest, nous poursuivons notre route en remarquant les ruines d'édifices médiévaux, et sans nous douter qu'ils sont les plus anciens et les plus nobles du pays.

Nous nous arrêtons aux abords de Navan, une plus grosse ville sur le chemin de Newgrange, pour manger dans un de ces bars munis de sandwiches dont les pays anglophones ont le sympathique secret, et, après avoir mangé le plat typique de saucisses anglaises et de frites françaises, nous ressortons sur le parking. Il y a là un plan. Mus par on ne sait quel ange, nous nous en approchons. Je vois, à peu de distance de Navan, les noms sacrés de Tara et de Dunsany!

Je ne savais pas qu'ils se trouvaient près de Newgrange.

Peu de jours auparavant, mon ami Patrick Jagou m'avait recommandé d'aller voir les Hills of Tara, haut lieu de la royauté irlandaise antique. C'était l'occasion. Ensuite nous irions à Dunsany, voir le château où avait vécu mon cher auteur!

Tara fait rêver, évoquant le temps des héros, des demi-dieux - préhistorique, antérieur aux cités -, et les collines, restes de palais, dominent des plaines tara.jpgs'étendant à l'infini. L'Irlande ancienne avait six rois, mais on dit que celui de Tara était suprême.

Puis, nous allons à Dunsany, où a vécu l'héritier des rois et des bardes antiques! Car, avouons-le, Yeats n'était pas seulement jaloux des titres de noblesse de son camarade Edward Plunkett. Non. Lord Dunsany ne se contentait pas de chanter les fables anciennes, de regretter les mythologies disparues, comme Yeats et ses amis: il ne s'y adonnait même pas particulièrement. Pourquoi l'aurait-il fait? Lui se sentait capable de créer de nouvelles mythologies, de poursuivre, ou de ressusciter le mode de poésie antique - et il l'a réalisé, créant, après William Morris, le genre moderne de la fantasy, servant de modèle à H. P. Lovecraft et Fritz Leiber et de justification à J. R. R. Tolkien: il est le premier créateur de mythes du vingtième siècle!

Pour cela, à ses yeux, nul besoin de prôner l'indépendance irlandaise et la fondation d'une république: le roi anglais permettait l'imagination libre. En 1916, lors de l'insurrection, il avait demandé à pouvoir combattre les rebelles, et avait reçu une balle dans la tête. Il était, de son état, principalement un soldat, comme tous les aristocrates. Si Yeats et ses amis regrettaient cette insurrection soutenue, en pleine guerre, par l'Allemagne, ils n'en chantèrent pas moins les insurgés morts au combat. Le fossé se creusait, entre un mouvement littéraire nostalgique de la forme irlandaise ancienne, et un héritier de cette Irlande qui pensait pouvoir imaginer librement des dieux, jusqu'en ce siècle mondialisé.

Mais j'approchai de Dunsany, à seulement deux kilomètres de Tara!

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31/07/2018

Le Mabinogion

mabinogion.jpgPoursuivant mes lectures celtiques, j'ai digéré un ouvrage qui, commencé mais jamais terminé, dormait, comme tant d'autres, depuis des années dans ma bibliothèque: The Mabinogion, traduit du gallois en anglais par Jeffrey Gantz (dont j'ai déjà lu une traduction de vieux textes irlandais). Il date du treizième siècle, et contient à la fois des restes de mythologie celtique et des adaptations manifestes de poèmes narratifs français, notamment ceux de Chrétien de Troyes et de ses continuateurs.

Comme pour les récits irlandais primitifs, les textes mythologiques contiennent des merveilles énigmatiques - donnant l'impression que les dieux sont sur terre et que pour eux le temps ne passe pas, qu'ils vivent des choses peu compréhensibles, et qu'ils sont à l'origine des arts et métiers.

Souvent le texte fait de ces êtres des hommes ordinaires, venus d'Irlande par exemple, et on a du mal à comprendre ce qui se déroule: on ne sait pas s'il s'agit de symboles de l'action des immortels ou des reflets de mœurs antiques; car les Celtes en avaient de bizarres.

Ce flou néanmoins crée une poésie indéniable; les ennemis des héros sont tantôt des animaux parlants, tantôt des géants, tantôt des démons, sans qu'on sache vraiment ce qu'il en est - si ces héros chassent, ou s'ils guerroient. Les narrateurs semblent nager dans le rêve. Mais ils parlent d'histoire.

Certains récits sont explicitement des rêves. Mais on y voit, comme dans tout le reste, le roi Arthur et des guerriers fabuleux, des costumes éblouissants, des sortes d'elfes - présentés comme autant de visions resurgies d'un passé ancien.

Il ne faut pas s'imaginer que le lien avec les Irlandais soit particulièrement fort: l'identité des divinités répertoriées avec celles des Celtes primitifs est établie par les philologues, non par les intéressés, qui ont apparemment oublié leur origine commune, si elle existe. Rome semble plus importante, comme horizon politique, que l'unité celtique - et aussi Byzance. Seuls les Gallois et les Bretons sont ressentis comme émanant d'un même peuple.

Les adaptations des récits français m'ont rappelé d'anciennes lectures, et le style n'a pas le charme de Chrétien de Troyes. Mais les chevaliers combattant de vivants mystères conserventArthur%202_0.jpg assez d'intérêt pour faire oublier le modèle. Parfois, la profusion de merveilleux facile annonce l'Arioste.

Si le début est antique et barbare, la seconde partie tourne à la chevalerie et au roman courtois, et la diversité des inspirations montre déjà le flottement de ce qui unit la culture galloise et bretonne. Les influences extérieures sont fortes et ont sans doute progressé avec le temps.

Les plus beaux moments peut-être sont descriptifs et relatifs aux immortels de la Terre, aux hommes étranges que le texte s'emploie à présenter. Ils suggèrent infiniment! Certains récits du milieu du volume placent le roi Arthur dans un cadre mythologique que les autres récits connus ne restituent guère. C'est à ce titre qu'il apparaît comme important de lire ce Mabinogion.

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23/07/2018

Laïcisation de la pensée intuitive: de François de Sales au Surréalisme

sales.jpgUn des premiers à avoir laïcisé la pensée intuitive et le principe d'analogie est François de Sales (1567-1622). Il en a expliqué çà et là la méthode, ce qu'on lui a reproché. Pour lui, on pouvait, à partir de l'observation des phénomènes sensibles, remonter à Dieu par le biais des similitudes.

On peut se demander à quel titre créer ces images, ce qui permet d'affirmer qu'elles aient la moindre signification objective. Elles peuvent être faites au hasard. François de Sales l'admettait: il fallait que le lien secret entre les choses soit établi à partir de l'amour de Dieu. L'amour crée des liens, et celui de Dieu établissait intuitivement ce qui dans la nature s'éloignait ou se rapprochait de lui - et donc lui donnait sens.

Il est remarquable qu'André Breton ait aussi dit que l'amour guidait le principe d'analogie: les sympathies secrètes entre les choses ne peuvent pas être trouvées autrement. Entre François de Sales et André Breton, est-il un cheminement?

Il sera difficile à manifester, les Anglais et les Allemands ayant défini ce principe de la similitude de leur côté, et Breton s'appuyant sur eux.

Remarquons que François de Sales est un auteur approuvé de l'Église anglicane; C. S. Lewis se réclamait de lui. Peut-être a-t-il eu une influence sur John Bunyan (1628-1688), qui, dans son récit allégorique The Pilgrim's Progress, évoque également le principe de la similitude. Il était calviniste, néanmoins, et non anglican.

Le lien entre François de Sales et André Breton peut être saisi, j'en ai parlé, en Joseph de Maistre, car si le premier révélait aux laïcs, en écrivant en français, les secrets de la voie analogique, il leur déconseillait de la suivre, la réservant aux religieux, et ne donnant d'exemples de réussite que chez ceux-ci: c'était leurs figures que les laïcs devaient méditer. Sans tâcher de les concurrencer.

Il a été bien prouvé que Joseph de Maistre est un des premiers laïcs à avoir assumé de suivre cette périlleuse méthode. C'est peut-être pour cette raison que, quoique marié, il a été intégré à l'ordre des Jésuites, et enseveli dans leur église à Turin. Charles_Baudelaire.jpgOr deux romantiques français ont confessé à son endroit leur dette: Charles Baudelaire et Victor Hugo. Le premier alla jusqu'à épouser ses idées politiques; mais c'est aussi le langage des choses muettes (expression typiquement salésienne) qu'il essayait d'entendre sur le modèle du philosophe savoyard. Il en a défini, on s'en souvient, le principe: le monde est une forêt de symboles, et, en établissant des rapports subtils, les sens se dépassaient eux-mêmes et pénétraient les mystères cosmiques. Hugo à son tour a admis que Maistre avait fait l'histoire avec génie, quoique sur des principes faux: il approuvait l'idée analogique, mais pas le conservatisme politique.

Or, Baudelaire et Hugo ont bien eu une influence décisive sur André Breton. Et il va de soi que Joseph de Maistre pratiquait François de Sales en abondance: il félicitait les protestants illuministes de le pratiquer aussi. Breton à son tour a reproché à l'Université française de ne pas étudier Louis-Claude de Saint-Martin, le fondateur de l'illuminisme. Il y a bien un lien. L'esprit était à l'extension du don de pensée intuitive à tous.

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10/07/2018

Les dinosaures dans l'air léger

jurassic-world-2-teaser-promo-image-20001478.pngIl faut bien se divertir en famille, et je suis allé voir le dernier Jurassic World. Les meilleures idées venaient d'Alien: un dinosaure hybride était créé dans un laboratoire pour servir d'arme, et cela le rendait affreux et diabolique - lui donnait un air humain dans son comportement et des intentions destructrices manifestes. Il était intelligent, mais c'était pour mieux anéantir. Une création de l'Enfer, en somme – et passée par de mauvais hommes.

Mais le reste du temps, il y avait simplement des dinosaures habilement animés sur le modèle des éléphants, des taureaux, des fauves de toute sorte. Ils bougeaient beaucoup sur le sol que les hommes foulent ordinairement, et cela donnait du mouvement à l'image.

Toutefois, je me posais sans cesse des questions: on dit que le crocodile est un rescapé de l'époque des dinosaures. Or, il ne se déplace que lentement sur la terre ferme, il s'y traîne, et il lui faut vivre dans des lieux marécageux pour disposer d'une souplesse suffisante. Dans l'eau, il se déplace au contraire avec aisance. Et je me demande si les dinosaures n'étaient pas tous plus ou moins dans ce cas.

Les savants, je crois, le nient, mais pour Louis Rendu, pour Rudolf Steiner, pour Pierre Teilhard de Chardin, la Terre des anciens âges n'était pas comme l'actuelle, en ce qu'elle était bien plus molle, bien plus imprégnée d'eau, et les continents moins durs. L'air était également saturé d'humidité: on vivait dans un monde où l'eau était répandue de façon plus diffuse, moins confinée. Comme j'ai tendance à y croire, j'avais des doutes, pteranodon04.jpgquand je voyais des ptérodactyles voler comme des hirondelles, ou des tyrannosaures courir comme des autruches à l'air libre, voire dans des déserts parfaitement secs. Pourquoi les alligators que j'ai vus en Floride ne couraient pas, eux aussi, comme des léopards?

On s'en est pris à moi, une fois, parce que je rapportais qu'à mes yeux, les ptérodactyles planaient dans un air plus épais. On ne conçoit pas que la Terre ait pu globalement changer. Pourtant, je vais en donner un nouvel argument. On dit que les dinosaures se sont éteints à cause d'une météorite. Mais si les condition terrestres n'avaient pas changé, la Terre, après les effets de la météorite passés, les aurait produits à nouveau.

On ne le mesure pas assez: c'est la Terre qui produit les animaux qui se meuvent dans sa sphère. Tout entiers dans le monde intelligible, nous planons, en quelque sorte, et, projetant l'idée sur le corps, nous nous imaginons que ce dernier peut être envoyé dans les étoiles à volonté, sans voir qu'il n'est somme toute qu'une goutte se déplaçant sur la surface d'une motte de boue, à laquelle il est lié: les corps des animaux earth-angel-valerie-graniou-cook.jpgsont une partie de la Terre, non des morceaux détachés. S'il arrivait, un extraterrestre ne verrait probablement que des morceaux d'argile humide glissant sur d'autres pièces d'argile. Il ne saurait rien de ce que nous appelons le vivant, et qui, en réalité, est de nature purement spirituelle: une projection hallucinatoire, aurait dit Sartre.

Si la Terre, après la météorite, a cessé de produire des dinosaures, mais s'est mise à développer des mammifères devenus dominants, c'est parce qu'elle-même avait changé. Teilhard de Chardin allait jusqu'à dire que les formes extérieures manifestaient un psychisme intérieur; j'irai jusqu'à dire que les mammifères se sont développés à la place des reptiles parce que la Terre elle-même a changé d'humeur. Dans la médecine médiévale, n'est-ce pas, on appelait humeur une disposition des liquides corporels...

Pures fables, si on veut. Mais, non, je ne crois pas que dans l'état actuel de la Terre, des dinosaures pourraient vivre, ou même se déplacer. C'est bien l'eau qui accueille les plus gros animaux, les baleines y vivent. La taille n'a rien d'arbitraire, relativement à l'ensemble des conditions terrestres.

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06/07/2018

Georges-Emmanuel Clancier et le lait céleste

georges-emmanuel-clancier.jpgGeorges-Emmanuel Clancier nous a quittés il y a deux jours à un âge très avancé, et il fut l'un des meilleurs poètes de sa génération. Mes parents le connaissaient, car lui et sa femme étaient originaires du Limousin comme ma grand-mère, que la seconde avait connue, et il m'avait dédicacé un beau livre qui témoignait du lien profond qu’il entretenait avec l’âme des choses, avec la lumière qui anime la nature. Il s'agissait de son recueil poétique le plus célèbre, Le Paysan céleste - titre qui en dit assez à lui seul. Il ne croyait pas nécessaire de voir les choses depuis Paris pour saisir l'essence éternelle du monde, et pensait au contraire que le pays natal, par le souvenir d'enfance, mais aussi la campagne, par ses liens avec les saisons, les éléments, étaient plus propres à l'élévation intérieure.

Il avait de belles images, évanescentes mais colorées, émanées du sentiment de l'âme cosmique. Un lait coulait du ciel, comme du sein d'une mère immense.

Il était un grand admirateur de Ramuz: il était de son école. Il a écrit quelques poèmes sur la Savoie, notamment à la faveur de visites rendues à son vieil ami Jean-Vincent Verdonnet, près d'Annemasse. Le monde est petit.

Clancier est connu du grand public surtout pour ses romans, adaptés pour certains en films, notamment Le Pain noir. Je n'ai pas lu celui-ci, mais un autre, qui était bien composé et avait le Limousin pour cadre. Il reposait sur la découverte d'un mystère, d'une énigme enfouie, qui débouchait sur la redécouverte, par le personnage, du drame d'Oradour-sur-Glâne. Peut-être qu'il ne donnait pas assez à ce drame une dimension initiatique au sens fort, de mon Oradour-sur-Glane-Hardware-1342.jpgpoint de vue. Si là était le mal cristallisé dans l'Histoire, pourquoi ne pas en avoir la vision? Je regrette souvent que les évocations de la Seconde Guerre mondiale pensent pouvoir porter un sens spirituel fort sans images mythiques. Les anges aussi auraient pu être présents, recueillant les âmes des suppliciés. Mais Clancier participait d'un style issu de Racine qui entend suggérer ces choses sans les nommer.

Je ne sais pas si ce style pourra subsister longtemps, bien qu'on continue de le glorifier à la Sorbonne. Il est typiquement français. J'ai connu des poètes qui l'avaient, et ils sont à présent tous morts. L'américanisation rendra peut-être plus difficile l'apparition de la chose, désormais. Personnellement, je me suis toujours senti un écart, avec cela. Mais je ne suis peut-être pas une généralité.

Clancier avait reçu de mes parents mon premier recueil de poèmes, La Nef de la première étoile, et ne l'avait pas vraiment aimé, me reprochant notamment de ne pas respecter les règles classiques parce que j'avais élidé les e muets pour créer un rythme plus audible, néomédiéval ou anglicisant. Les poètes anglais ne comptent plus cette voyelle, en effet, depuis longtemps, même quand ils font des vers sur une base syllabique. Leur langue a un côté plus naturel que la nôtre. Cela n'avait pas plu à Clancier, ce lien avec la plèbe. Il voulait conserver les nobles formes d'antan, tout en s'insérant dans le monde mental des paysans gaulois.

Dans le recueil suivant, j'ai rétabli les règles antiques, mais le recueil n'a pas eu plus de succès. Je me demande si j'ai bien fait. J'ai hésité à continuer à écrire des vers, mais on m'a demandé de devenir président des Poètes de la Cité, à Genève, et il a bien fallu persister. Selon ce que la postérité dira, on blâmera ou on félicitera la cité de Calvin.

Peut-être qu'à la Sorbonne on donnera éternellement raison à Clancier, néanmoins!

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