15/11/2018

Droits sociaux et étatisme

oiseaux.jpgL'être humain a des droits. Non seulement il doit pouvoir se défendre s'il est mis en cause, mais, comme ont tendu à le dire les socialistes, il a des droits sociaux fondamentaux: droit au logement, à la culture, à l'éducation, à la santé, etc. C'est méconnu par l'ultralibéralisme, qui soit fait semblant de croire que la Nature d'elle-même assure ces droits, soit (dans le pire des cas) assume son égoïsme.

Le libéralisme peut s'appuyer sur l'idée évangélique que les oiseaux, selon le mot de Jésus, trouvent chaque jour leur nourriture, se font aisément des nids, et ainsi de suite. Mais chez les humains, ce n'est pas le cas. Les anciens Romains en avaient conscience, et distribuaient du pain chaque jour gratuitement. La Cité suppléait aux manquements de la Nature - ou la prolongeait, pour ainsi dire, vers l'état spontané des oiseaux, préférable, au fond, à celui des humains. En quelque sorte, elle englobait la lumière astrale qui baigne le sommet des arbres; c'est à cela qu'elle servait.

Forte de cette idée, l'Église catholique a institué des dispositifs permettant, selon le principe de Charité, de pallier aux manquements de la nature humaine - soit qu'ils soient dus, comme le pensait Rousseau, à la méchanceté des premiers princes, soit qu'ils aient pour source, comme le pensaient les Pères de l'Église, le péché originel: ainsi se sont créées les institutions éducatives, sanitaires, que les religieux contraignaient les rois à financer.

Il y avait néanmoins un vice, dans cette organisation, qui émanait de l'Empire romain: les instances correctrices s'arrogeaient un rayonnement céleste, comme si elles cristallisaient la lumière astrale qui sinon Louis_XIV_by_Juste_d'Egmont.jpgn'aurait pas pu descendre sur Terre. L'orgueil a dès lors caractérisé les dignitaires, et les institutions ont servi d'occasion pour acquérir du pouvoir, selon un principe énoncé par Machiavel: le Prince doit se faire passer pour juste, s'il veut gouverner sans frein.

Les institutions redistributives ont en pratique servi de justification aux princes pour exercer leur pouvoir, avec l'appui des religieux qui autrefois les dirigeaient, et qui recevaient part de cette autorité - tout comme les fonctionnaires aujourd'hui, dans les républiques.

On ne sait plus dans quelle mesure l'éducation massifiée est un levier pour les politiques, ou le réel moyen de respecter le droit à l'éducation pour tous. Elle est utilisée par les gouvernements pour renforcer leur autorité. Plusieurs exemples peuvent l'illustrer.

On a songé à faire apprendre La Marseillaise par cœur aux enfants; mais a-t-on pensé à faire de même pour l'hymne européen, ou les hymnes régionaux? Ils ne sont pourtant pas moins fédérateurs, soit parce qu'ils englobent davantage, soit parce qu'ils touchent à des ensembles plus sensibles.

La loi oblige à donner des décharges de cours à des professeurs qui, maires, se rendent au Congrès national des maires, à Paris; mais pas à des enseignants qui iraient soutenir une thèse.

Les programmes de littérature sont fondés sur la production de la capitale et de son arrière-pays; la Savoie et la Suisse ne s'y retrouvent guère, et même la Provence ou la Bretagne.

D'autres lois existent certainement, allant dans ce sens. On a même parlé d'inégalité des accents locaux face aux concours nationaux de recrutement des enseignants. Mais pour le coup rien, là, n'est officiel.

Dans l'éducation, la loi semble faite pour le gouvernement central, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse.

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05/08/2018

Statut de la femme dans l'ancienne Rome selon Plaute

Plautus.jpgJ'ai lu, récemment, une pièce de Plaute, l'auteur comique romain vivant au deuxième siècle avant Jésus-Christ, l'un des plus anciens auteurs latins dont les œuvres nous soient restées. Du contenu littéraire, je reparlerai ailleurs. Ce qui m'a frappé, d'un point de vue social et historique, est une évocation relative à l'éternelle question du statut des femmes dans le monde, en particulier dans l'ancienne Rome, qui a fondé le droit moderne.

Alcmène, la femme d'Amphitryon, se voit accuser par celui-ci d'adultère, et menacer de divorce. Mais comme elle est indignée par cette fausse accusation, elle menace à son tour de divorcer, de partir de son côté et de reprendre ses biens.

Une note de Pierre Grimal, auteur de l'édition française dont je me suis servi pour m'aider dans les moments difficiles de l'original, signale que dans l'ancienne Rome, la chose pour une femme était possible, elle pouvait divorcer quand elle voulait.

Pourtant, les femmes ne pouvaient pas être citoyennes, ni siéger au Sénat. Le droit relatif au mariage était-il indépendant de la vie de la cité?

Un autre trait de Plaute, tiré du prologue de La Marmite, éclaire différemment ce sujet. J'ai lu ce prologue parce qu'il est présenté par un Lare, dieu domestique dont j'essayais par ses paroles de saisir le rôle religieux et moral. Il est le gardien de la maison, mais aussi des relations saines entre les générations: pour lui il faut que les enfants honorent leurs parents, mais aussi que les parents aident leurs enfants, notamment Lar_romano_de_bronce_(M.A.N._Inv.2943)_01.jpgen leur laissant un héritage et en donnant aux filles une dot.

Le problème initial de cette pièce (qui a servi de modèle à Molière pour son Avare) est qu'une fille a été violée par un jeune homme qu'elle ne connaît pas, et qui la connaît: c'était durant les fêtes nocturnes de Cérès (plus tard interdites). On se retrouve alors face aux mêmes principes que ceux qu'on peut lire dans la Bible: comme la fille est enceinte, il faut absolument qu'elle se trouve un mari, et obtienne une dot de son père très avare. Le Lare s'y emploie, car il aime cette fille, qui lui rend de constants hommages (elle lui fait des offrandes quotidiennes). Tout se termine bien, le violeur de toute façon aimait la jeune fille et voulait l'épouser; il ne restait qu'à convaincre les parents. Le viol ne pose pas de problème en soi, on n'y accorde pas d'importance. On considère, peut-être, qu'une femme est toujours d'accord pour faire l'amour, si les conditions le permettent. Ce n'est pas sans relation avec l'idée qu'elle ne peut pas siéger au Sénat: on ne lui accorde pas de faculté de jugement nette.

Pourquoi dans ce cas pouvait-elle divorcer à volonté? Cela paraît contradictoire. À moins que la question essentielle ne soit celle des ressources: la femme n'ayant pas les moyens de gagner de l'argent, elle ne vivait que de la dot. Si elle l'obtenait, elle pouvait ensuite la garder. Mais elle ne l'obtenait que si elle se mariait. La société était donc coercitive de facto, en laissant les femmes à l'état de nature, et en réservant aux hommes les statuts permettant de s'enrichir.

La morale traditionnelle était mêlée de pragmatisme, trait typique de l'ancienne Rome.

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18/03/2018

Jupiter Président

jupiter_et_semele_detail_jupiter_and_semele_detail.jpgLisant The King of Elfland's Daughter, de Lord Dunsany (1878-1957), je me suis souvenu de la présidence jupitérienne d'Emmanuel Macron. En effet, dans ce roman féerique, l'écrivain anglo-irlandais racontait que le royaume immortel des Elfes était dirigé par un roi disposant de runes magiques pouvant vaincre et défier le Temps. Il levait la main, inclinait la tête, prononçait quelques paroles, et siégeait sur un trône d'arc-en-ciel.

Or, malgré la prétention à s'appuyer sur les mythologies celtique et germanique, il n'était pas difficile de reconnaître, en ce personnage, le Jupiter de la mythologie classique, imposant sa volonté à Saturne maître du temps, et figeant une partie du cosmos pour permettre aux dieux d'y demeurer sans jamais vieillir - à l'abri du dieu des chrétiens qui ordonne la mort.

Car la dimension est présente chez Lord Dunsany: les anges ne veulent pas que le roi des elfes s'impose, mais il en a le pouvoir, et même celui d'englober une communauté humaine, de la rendre immortelle aussi. Peu importe le jugement divin, dit-il: c'est ce que veut ma fille, amoureuse du prince mortel du lieu. C'est plaisant, car au Moyen-Âge, on assurait que les dieux ne savaient quoi faire de leur immortalité, qu'ils s'ennuyaient pour ainsi dire à mourir, et Maurice Dantand, qui était catholique, a montré comment, perdant leurs pouvoirs à l'arrivée de Jésus-Christ, les dieux de l'Olympe sont eux-mêmes partis de la sphère terrestre et ont regagné le ciel profond dont ils venaient - le centre étincelant de l'univers!

Mais Lord Dunsany appartenait à l'aristocratie, qui autrefois pensait pouvoir imposer sur terre un ordre divin. Et je me suis souvenu du président de la France, de son roi élu, siégeant tel un nouveau Jupiter, tentant d'imposer la France éternelle au monde, telle une majestueuse figure de Gustave Moreau - prenant la fée du pays sur ses genoux.

Emmanuel Macron est persuadé, je pense, qu'il faut donner cette image, et peut-être même croit-il, un peu comme Charles de Gaulle, à sa vertu magique, qu'elle peut se cristalliser à partir de la pensée.

En un sens, c'est beau, mais je suis sceptique. Louis Rendu, annonçant Pierre Teilhard de Chardin, disait que les nations étaient l'émanation de la nature, au même titre que les montagnes et les plantes, et que la loi était sainte seulement si elle était universelle. Il proposait donc celle de l'Église catholique - Jésus-Christ en quelque sorte transfigurant Jupiter et l'étendant dans l'univers entier.

img182.jpgJe ne sais pas si l'institution romaine a un tel pouvoir, mais il faut avouer que l'idée de Rendu relativisant les nations n'est pas mauvaise. L'individu, sans doute, a en lui un noyau immortel, plus que la nation. Les individus se liant librement font luire entre eux une flamme. Cela ne peut pas être imposé. Cela commence donc par le couple, comme les poètes l'ont souvent dit. Cela finit par l'humanité entière. Le trône de Jupiter ne saurait être qu'une étape.

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20/10/2017

Démocratie et programme électoral (Catalogne, II)

parlement-catalogne-indépendance.jpgOn rencontre beaucoup de philosophes qui reprochent au parlement catalan d'avoir appliqué le programme pour lequel il a été élu: entamer une procédure d'indépendance. La constitution et le roi sont tellement plus importants que les programmes électoraux! Au fond on donne des postes d'élus aux locaux pour qu'ils se sentent importants, et peut-être même que les programmes ne sont faits que pour donner l'illusion au peuple que les élus le représentent.

Cela me rappelle qu'une loge maçonnique, en France, se disant républicaine idéalement a un jour écrit aux parlementaires pour leur recommander de ne pas voter la Charte européenne des langues minoritaires et régionales comme ils en avaient l'intention; en effet, c'était dans le programme de François Hollande, sous la bannière duquel ils avaient été élus. La république, donc, cela peut être de ne pas respecter le programme pour lequel on a été élu; cela peut consister à ne pas représenter le peuple.

On pourrait faire remarquer que ce point était secondaire parmi ceux du candidat Hollande; mais on ne peut pas vraiment prétendre qu'il en aille de même pour l'indépendance de la Catalogne. Tout le monde le sait parfaitement.

Par ailleurs, pour aborder la question de fond sur les langues, vu.jpgVaugelas disait que le français était la langue de la Cour, c'est à dire du Roi; les langues régionales sont évidemment celles du peuple. La république française, comme la démocratie espagnole, a sa force dans la défense de la monarchie.

Joseph de Maistre annonçait que la république consisterait en une poignée de républicains avec des millions de sujets. Et Rousseau indirectement l'avait prévu, aussi, en affirmant que la république ne pouvait avoir que la taille d'une ville, que s'il y en avait plusieurs et qu'une seule était une capitale, la république serait inégalitaire et donc illégitime.

Rappelons, également, ce que disait Charles Duits: la force et la légitimité d'une authentique démocratie viennent de ses minorités. Ce sont elles qui rendent un pays démocratique.

Mais peut-être que les peuples issus des Romains préfèrent au fond la monarchie, et que la démocratie est une façade imposée par le charme des peuples du nord - notamment les Anglais. Quand les Anglo-Américains sont devenus les maîtres du commerce mondial, il a fallu donner aux peuples latins l'illusion qu'ils avaient les mêmes droits que les Anglais. Il a fallu donner aux Catalans l'illusion qu'ils pourraient voter pour leur indépendance comme les Québécois et les Écossais.

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14/10/2017

Catalogne

drapeau-catalan.jpgL'illusion de la liberté aura souvent fait avancer l'humanité. Les forces mécaniques terrestres, pour ainsi dire, ne veulent pas d'elle pour l'être humain, et volontiers elles invoquent la loi, qui n'est que l'habitude imposée par le pouvoir temporel.

Je rappellerai ce que Jean-Jacques Rousseau disait du contrat social: il peut être rompu à tout moment soit par l'ensemble des contractants, soit par une partie. Il est évident que la plupart des démocraties modernes se contentent de faire voter les citoyens jusqu'au moment où cela ne rompt pas l'ordre séculaire imposé par les princes. Le contrat social a du mal à rompre avec la tradition du pacte féodal.

Mais on ne peut pas ignorer que Rousseau planait dans les hauteurs - que, même s'il s'en défendait, il croyait vraiment que la république des anges pouvait être instaurée sur terre. Peut-être, un jour. Mais l'être humain n'est sans doute pas encore assez évolué, notamment dans les parties du monde où le poids de l'ancienne Rome reste important.

Rappelons en effet que l'empereur Constantin était persuadé que pour rendre l'empire romain éternel, il fallait au pire que tout le monde parle latin, au mieux que tout le monde soit chrétien. Environ cent cinquante ans après son entreprise, néanmoins, l'Empire romain s'effondrait. Il ne devait renaître charlemagne.jpgqu'avec Charlemagne et l'idée d'un saint Empire romain germanique, c'est à dire d'un empire romain certes chrétien, mais embrassant des langues et des nations différentes; et c'est ainsi, au fond, qu'est né le fédéralisme.

L'État ne doit pas être neutre seulement en matière de religion, mais en matière de culture en général. Tout État légitime est supraculturel, et fédéral, comme en Suisse. Comme disait Louis Rendu, les peuples appartiennent à la nature; les institutions doivent émaner, elles, d'une justice céleste. Donc un État ne doit pas se confondre avec un peuple, une culture; il doit être dans le projet commun aux citoyens, quelle que soit leur culture.

Pourquoi le cacher? Si les dirigeants essaient d'imposer une culture unique au nom de l'unicité de la nation, c'est parce qu'ils veulent orienter les projets communs dans un sens qui leur convient.

La liberté des peuples est donc conditionnée par l'existence d'un État fédéral, comme les protestants européens l'ont conçu, bien qu'un tel État impliquât la liberté, pour les cités, de développer une culture catholique si bon leur semblait.

Le problème catalan est que la culture, à Barcelone, a allié le catholicisme et l'Art Nouveau, comme le montre l'exemple de gaudi.jpgGaudì, c'est à dire que l'art religieux a été imprégné de modernisme sous l'influence des donateurs appartenant à la bourgeoisie industrielle locale. C'est grand, c'est beau, c'est justement admiré.

Face à cela, l'Espagne castillane s'appuyait sur les grands propriétaires terriens - et Franco l'a imposée à l'inverse de ce qui s'est passé en Amérique du nord au dix-neuvième siècle. On peut, pour en livrer le symbole, évoquer les statues de Jean-Paul II en Andalousie, et les monuments, du reste sympathiques, consacrant les prêtres martyrisés durant la guerre civile: je ne suis pas de ceux qui donnent raison à leurs persécuteurs. Mais il s'agit, comme eût dit Victor Hugo, d'une culture encore liée au passé, à la tradition médiévale ou romaine.

Un décalage existait, et un conflit était inévitable. Surtout si on affectait de ne pas se comprendre. Le roi intervient, il règle les problèmes constitutionnels quoique pense le peuple, il est des pays où le passé restera encore longtemps, comme cristallisé. Et en son sein, évidemment, des régions qui s'impatientent. Le respect du principe de liberté de chacun pourrait imposer la paix, s'il était bien compris - c'est à dire appliqué à l'autre, plus qu'à soi.

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27/04/2017

L'individu, la nation, l'Europe

allegorie-france.jpgIl existe une mystique inavouée, mais entendue de tous, de la nation, du peuple. Michelet disait que la nation française était la matérialisation terrestre des forces de création cosmique, et la plupart des candidats à la présidentielle française, sous des teintes culturelles différentes, ont repris plus ou moins clairement cette antienne-apparaissant comme assumant un rôle sacerdotal autant que politique!

La réussite d'Emmanuel Macron montre toutefois que cette mystique venue de l'antiquité tend à s'effacer, en France, au profit d'un individualisme plus moderne, qui assume la nation comme choix, comme acte d'amour envers la communauté, et non comme obligation viscérale, comme instinct écrit dans la race - ce que Jung assimilait aux archétypes collectifs en prétendant qu'ils se transmettaient physiquement, héréditairement.

De ces mythes à résonance archaïque, les Français, bien plus qu'on croit, ne veulent plus. On a pensé que le culte de l'âme des peuples tel que le revendiquait encore Marine Le Pen demeurait fondamental, mais ce n'est pas le cas. À travers principalement l'américanisme, les Français se sont assouplis et ont épousé le mode de vie et de pensée des pays du nord de l'Europe et de l'Amérique.

Beaucoup prétendaient que la France pouvait se suffire à elle-même, comme les États-Unis d'Amérique, qu'elle apparaissait suffisamment comme un ensemble vaste, et à la mesure du monde.

Car aux États-Unis, c'est l'impression qu'on a. En Europe, on voit sur les routes d'innombrables plaques d'immatriculation étrangères, mais les États-Unis sont différents: tout y est américain. Les différences sont régionales, mais les régions sont des États, et l'ensemble est un monde! Les 20170421_191929.jpgsports préférés des Américains sont inconnus ailleurs, et reposent sur des compétitions essentiellement nationales: seul le Canada est parfois invité à y participer. Or, les Américains n'éprouvent pas le besoin de compétitions à l'échelle du continent, intégrant par exemple l'Amérique du sud; ils s'en moquent. Mais qui en France pourrait se satisfaire du championnat de football national? Seul le championnat européen est regardé comme grand et beau, même par ceux qui se plaignent sans cesse de l'Union européenne et jurent d'abord par la nation! Ce n'est là, peut-être, qu'un discours. En tout cas il s'agit davantage d'un discours qu'on ne veut bien l'admettre: plus qu'on ne pense, l'Europe est déjà une réalité vivant dans l'instinct.

L'individu se sent émancipé en France quand il se réfère à l'Europe et quand il s'arrache aux limites étroites de la nation. Sans doute il se sent en sécurité dans cette dernière; il trouve que l'Europe manque d'ossature, comme, peut-être, Emmanuel Macron a semblé, à beaucoup, en manquer. Mais il perçoit aussi que l'avenir appartient à des ensembles plus vastes, que les individus ne peuvent créer qu'en passant les frontières traditionnelles.

Au moment où l'Amérique se ferme au monde, la France choisit de s'ouvrir à l'Europe, d'articuler ce qu'elle est avec les autres nations et de dépasser les clivages sectaires qui donnaient illusoirement le sentiment qu'elle résumait à elle seule les grandes tendances humaines. Elle assume ces tendances non comme étant des absolus mais comme l'exprimant globalement-face à d'autres tendances encore, fondées davantage sur l'individu. Le pied gauche sur le collectivisme social, le pied droit sur le nationalisme traditionnel, l'individu français se voit désormais comme faisant partie d'un monde plus vaste.

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25/03/2017

Antoine Martinet et les députés à Fontainebleau

assemblee-nationale-hemicycle.jpgIl y avait, au dix-neuvième siècle, un écrivain savoyard appelé Antoine Martinet (1802-1871), originaire de Tarentaise mais qui se fit connaître en France pour ses talents de polémiste, notamment lorsqu'il publia Platon-Polichinelle ou la vertu devenue folie, que j'ai lu. Il y prend un ton ironique et persifleur pour dénoncer les illusions du Progrès et défendre les vertus de l'Église catholique.

Il montre, à la suite de Joseph de Maistre, comment les députés de l'Assemblée nationale, parlant en principe au nom de la Nation, sont en réalité la proie de leurs petites passions: loin de voter des lois inspirées par l'Être suprême, comme le rêvait Victor Hugo, leur action a pour source la vie cachée de leur âme, et c'est ainsi que, tentés par les fastes et les plaisirs de Paris, les députés, venus de leur province, tombent entre les mains de filles de mauvaise vie et de brigands qui les manipulent. Ils les rencontrent dans des lieux de débauche, et les lois sont ainsi inspirées, non pas même par des entreprises aux intérêts mercantiles, mais par ce que la société a de plus bas.

Pour remédier à ce mal, Martinet propose deux solutions radicales. La première consiste à mettre les députés à Fontainebleau, loin de Paris et de ses voluptés. Les députés pourront ainsi méditer sur ce qui fait qu'une loi est juste, et en voter de bonnes. La seconde consiste à faire voter les lois exclusivement par des moines, plus détachés des intérêts privés que les laïcs, et donc plus à même de peser la balance de la justice.

On pourra soupçonner les moines, même s'il ne s'agit pas du clergé régulier, de défendre spontanément les intérêts de l'Église catholique contre ceux du peuple. Mais il n'en faut pas moins méditer sur le lien existant entre une loi juste et l'esprit de l'univers. Le sentiment de ce qui est saint n'est pas différent du sentiment de ce qui est juste, et la proposition n'est pas inintéressante.

Mais elle serait mal comprise, dans la France matérialiste de notre temps. En revanche, rien dans la laïcité n'empêcherait de déménager l'Assemblée nationale - je ne dis pas à Fontainebleau, car à présent les moyens Auvergne-820x547.jpgde transport sont tels que les députés pourraient se rendre facilement à Paris, mais en plein cœur de l'Auvergne, dans une région peu peuplée. En effet, à l'inverse, les progrès des télécommunications rendent inutile que les députés soient proches du gouvernement: leur décision peut être connue instantanément à distance.

Je pense qu'on verrait alors qui devient député réellement pour créer des lois justes, et qui pour en tirer orgueil et gloire - voire revenus privés, comme tel qui a fait de sa femme son assistante parlementaire, et dont on a beaucoup parlé. Il est apparu que certains n'avaient jamais été députés que pour disposer d'un tremplin pour faire carrière. Fréquemment ils n'ont jamais travaillé, vivant seulement de leurs mandats, c'est à dire de l'argent du peuple. Est-ce qu'ils seraient devenus députés si cela n'emmenait qu'en Auvergne, loin des fastes de la capitale et des trônes de la république?

On peut bien dire que même sans être moines - et même sans abaisser la somme allouée -, les députés seraient véritablement dans une forme de sacerdoce.

J'ajoute, quand même, que l'original Martinet rêvait d'une république chrétienne de Savoie, et ne voulait pas que celle-ci devînt une province périphérique française - une Sibérie des Alpes, comme il disait. Sa voix a rarement dominé.

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17/03/2017

La vision culturelle d'Emmanuel Macron

macron.jpgMon candidat déclaré aux élections présidentielles, Christian Troadec, faute de signatures, a dû renoncer à se présenter et, comme beaucoup de gens, je suis séduit par Emmanuel Macron. Ce qui me plaît est ce qui a déplu à certains, sa vision culturelle, qui interdit de présupposer une ligne déterminée, émanant de la tradition nationale. Elle me rappelle une conception d'un critique d'art appelé Louis Dimier, d'origine tarine, et qui s'est opposé sur ce point à son camarade Charles Maurras: si, pour Dimier, l'art avait bien une origine spirituelle, l'artiste était individuellement inspiré par le Saint-Esprit, non par le génie national. La nation pour Dimier n'avait aucune importance dans la création. Elle pouvait en bénéficier, si le gouvernement le décidait; mais l'artiste n'était en rien lié à elle.

La culture est libre et individuelle. C'est là que le libéralisme est totalement légitime. L'État n'a pas de légitimité à orienter la vie culturelle, à préférer ceci à cela, à faire des choix subjectifs dans ses dons, ses subventions.

L'individu n'a pas non plus de compte à rendre à la société de ses choix personnels, en matière de philosophie, de religion, ou autre.

J'apprécie qu'Emmanuel Macron parle de liberté de l'individu. Je rejette les candidats qui prétendent orienter la culture dans un sens ou dans l'autre. Imposer ce qui est regardé comme gaulois, catholique ou républicain, me semble aberrant. Même Benoît Hamon, lorsqu'il a annoncé qu'il voulait bâtir un palais de la langue française à Paris, m'a choqué. Pourquoi tous les contribuables devraient financer un tel palais, alors que certains, on le sait, préfèrent parler une langue régionale? Or, à une éventuelle demande d'un palais de la langue bretonne,Frédéric_Mistral_by_Paul_Saïn.jpg le gouvernement renverra à la Région Bretagne. C'est injuste, car les budgets ne sont pas les mêmes.

Peut-être qu'à son tour le régionalisme a tendance à vouloir imposer la culture locale. Certes, il la défend en principe contre l'uniformisation imposée depuis Paris. Mais on sait bien que certains locaux se laissent séduire par la culture de la capitale, même quand elle n'est pas imposée, et sans doute est-ce aussi leur liberté. Emmanuel Macron me plaît donc quand il dit qu'il n'y a pas d'art français, mais seulement un art pratiqué par des individus en France, qu'ils soient français ou non. La poésie de Frédéric Mistral est somme toute aussi française que celle de Victor Hugo, quoiqu'elle soit en provençal. Les préférences sont arbitraires et ne peuvent pas être érigées en principes d'État. Elles ne sont, elles aussi, que purement individuelles.

Pour le reste du programme d'Emmanuel Macron, je dirai qu'il est important qu'on sorte des illusions du marxisme sans renoncer à vouloir protéger les individus et à leur assurer leurs droits. Je suis favorable à une forme d'individualisme éthique, qui fait émaner le sens de la collectivité d'un choix libre, et l'étend à l'humanité entière.

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27/02/2017

Culte de l'ouvrier, fascination des robots

Robots_at_Work_by_Mistress_D.jpgJ'ai écrit l'autre jour que, pour moi, le prolétariat, s'il était remplacé par des machines, pouvait se reconvertir à l'agriculture biologique, qui, dans sa méthode, présuppose la présence de l'humain, et le maintien de la production (le plus possible) dans un cycle organique. Les matérialistes peuvent toujours dire que l'aliment n'en est pas réellement meilleur: le consommateur est convaincu du contraire, et est prêt à payer plus cher les aliments produits de cette façon. Il y a donc de l'emploi, des possibilités.

Or, Benoît Hamon, pendant ce temps, parle de réduction de temps de travail, à cause, dit-il, des robots. Mais ici c'est plutôt absurde, car il est reconnu que l'agriculture biologique demande plus d'heures de travail que ce que je pourrais appeler l'agriculture chimique - même si les matérialistes disent que tout est chimique. Le problème est que l'agriculture biologique relève plutôt de l'alchimie, comme disait Marc Veyrat que relevait aussi la grande cuisine. Cela tombe bien, puisque les meilleurs vins sont biodynamiques. Cela relève d'une alchimie.

Mais celle-ci n'ajoute rien en volume mesurable, et comme l'économie reste dominée par le matérialisme, cela oblige l'agriculteur biologique à travailler davantage. Pourquoi, donc, Benoît Hamon propose-t-il une nouvelle réduction du temps de travail?

Il n'y a pas d'explication logique. Cela émane de son partage inconscient de l'idée matérialiste selon laquelle le vrai travail au fond est mécanique, et chimique, et que le travail biologique et alchimique est de l'ordre de l'illusoire fumée. Cela ressortit à un culte de la machine et de la tradition ouvrière dont témoignait Karl Marx, puisque l'idée que tout est mécanique a plu justement à une classe ouvrière arrachée à la nature végétale et projetée dans des usines exclusivement consacrées au minéral.

Naturellement, si on disait que le coût des machines devant baisser grâce aux robots, on pourra augmenter le prix des denrées alimentaires biologiques, et donc réduire le temps de travail des agriculteurs en b21154.jpgmultipliant l'emploi dans les fermes, on comprendrait son raisonnement; mais on en est loin. On reste dans le dogme qui assure que les aliments doivent rester peu chers, étant de première nécessité, et qu'il est normal que les machines soient chères, puisqu'elles manifestent la grandeur de l'esprit humain. Mais c'est là pur matérialisme - de nouveau. Il s'agit d'opinions subjectives, qui essaient au fond d'imposer des doctrines quasi mystiques au marché.

Mais comment feront les pauvres pour se nourrir? dira-t-on. Se nourrir est pourtant un droit fondamental de l'être humain!

Prétendre résoudre d'un seul coup les problèmes économiques et les droits humains est vide de sens, et c'est l'erreur majeure des socialistes. Des taxes générales sur les produits doivent créer un système de bourses alimentaires pour les nécessiteux. Dans l'antique Rome, on distribuait gratuitement le pain chaque jour. On ne cherchait pas à s'arranger pour que le prix du pain soit bas; il était simplement malséant de se rendre à la distribution gratuite de pain quand on avait de quoi l'acheter. C'est la cité qui l'achetait pour les pauvres.

Dans le Chambéry d'autrefois, les soins des pauvres étaient payés par la commune. Cela n'empêchait pas le médecin du coup de vivre correctement, même quand il soignait ceux qui ne pouvaient pas le payer.

Il faut accepter que la plus-value ne vienne pas seulement des machines, comme on en est persuadé depuis deux siècles, mais aussi des aliments, des produits de l'agriculture. Il faut même partir du principe que l'humain étant plus important que le robot, la plus-value de l'agriculture biologique doit être supérieure à celle de la technologie. C'est le vrai programme écologique d'avenir, et pas celui qui veut désœuvrer l'ouvrier chassé par le robot, ôtant tout sens à sa vie professionnelle – l'humiliant à nouveau, au fond.

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23/02/2017

Robots et temps de travail

goethe Bild.jpgJ'ai vu passer l'information selon laquelle Benoît Hamon voulait réduire le temps de travail parce que, disait-il, les robots remplacent les hommes à l'établi: il faut donc partager le temps qui reste.

Cela paraît logique. Mais cela ne l'est pas. Cela me rappelle Goethe, tel qu'en parle Rudolf Steiner dans Une Théorie de la connaissance de Goethe (1886). Il nous dit que, pour le poète de Weimar, la méthode à suivre lorsqu'on s'occupait du monde végétal dans un but scientifique, ne pouvait pas être la même que pour le monde minéral, physique. Le vivant ne suit pas les mêmes lois que le mort, et, pour le saisir, il faut le prendre dynamiquement, dans son évolution continue, et donc imaginativement. L'intuition guide alors les représentations, et la raison se fait plastique, comme le recommandait aussi Louis Rendu, professeur de philosophie à Chambéry au temps des rois Charles-Félix et Charles-Albert (évêque d'Annecy ensuite).

Les robots fabriquent merveilleusement bien les machines, et tout ce qui est mort et sans vie – et qui, répondant à des mécanismes constants, ressortit au minéral. Le secteur secondaire, comme disent les économistes, est celui concerné. Les robots y remplaceront les hommes.

Or, ce n'est pas réellement triste, car les métiers de ce secteur asservissent l'être humain - en faisant de lui un robot, justement. Les tâches répétitives, non inventives, prédéterminées, humilient l'humanité, comme s'en plaignaient dès le dix-neuvième siècle les évêques - tels, encore, que Louis Rendu.

Que recommandaient-ils? L'agriculture. Pour eux, le paysan était en lien avec les forces de la nature vivante, qui reflétait la puissance divine. Celles des machines reflétaient plutôt le diable. Ils faisaient d'elles la cause de la désaffection de l'ouvrier pour la religion catholique, remplacée dans son cœur par le marxisme. Ils avaient raison.

J.R.R. Tolkien, qui était catholique traditionaliste, a avoué dans sa correspondance avoir fait tourner sa mythologie autour de cette question: le règne de la Machine était bien celui de Sauron. La nature céleste, Wrath-of-the-Ents-treebeard-33433582-1600-959.jpgau-dessus des lois mécaniques terrestres, créait sur Terre la vie, notamment végétale. Et c'est à ce titre que les Ents, ses arbres parlants, s'opposent saintement à Saruman, qui manie des machines créées sous terre. Or les Ents ont été éveillés à la conscience par des êtres qui sont liés à la lumière, notamment celle de l'Occident céleste - et en sont les intermédiaires: les Elfes.

C'est fort de ces pensées qui font émaner la vie des astres que Rudolf Steiner, au fond dans le sillage de Goethe, a créé l'agriculture biodynamique. Elle est décriée. Les principes en sont contestés. Steiner répondrait qu'il en est ainsi parce que justement on pense pouvoir appliquer à tout la méthode propre aux sciences physiques. Le problème est que les résultats en sont probants, aussi inexplicable cela soit-il: les vins biodynamiques, dont la qualité n'est pas évaluée au poids, sont déclarés parmi les meilleurs par les œnologues, leur succès est réel.

L'agriculture maniant le vivant, disait Steiner, il est indispensable qu'elle soit faite par les humains, et reste dans le cycle du vivant. L'agriculture biologique est admise comme devant faire intervenir l'organique, non le chimique ou le mécanique. C'est la source de l'aliment sain.

Et même s'il était vrai, comme certains le prétendent, que les différences entre les aliments sont illusoires, les consommateurs, c'est un fait, sont convaincus du contraire. Donc il y a du travail manuel encore disponible: il y a l'agriculture biologique. Réduire le temps de travail n'est pas une option obligatoire.

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03/02/2017

La vision populaire de la Révolution

Chateaubriand.jpgDans ses Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand présente les révolutionnaires français comme des monstres assoiffés de sang, surtout à cause de 1793, et mon sentiment est que le peuple n'a pas eu besoin d'être endoctriné par les prêtres catholiques pour que s'impose à lui, peu à peu, cette image. Elle est assez naturelle: la Terreur laisse un souvenir pénible, repoussant. On ne comprend plus les gens qui ont détruit des églises, tué des prêtres, brisé des statues, et même la mort du roi Louis XVI n'est pas comprise spontanément, on ne sait pas réellement ce qu'il a fait qui méritait la mort.

Chateaubriand du reste cite Danton qui ne pensait ni les prêtres ni les nobles coupables, mais devant mourir parce qu'ils gênaient l'avenir. Or, celui-ci n'a pas été à la mesure du flot de sang versé: il n'a pas été radieux comme prévu.

On a généralement de la France une vision globale, dans laquelle la Révolution est un épisode important, mais qui ne saurait faire figure de début d'une nouvelle ère: l'abandon du calendrier révolutionnaire a été confirmé par le sentiment populaire, et on pense, comme De Gaulle, que, jusque dans leurs aspects négatifs, les présidents succèdent aux rois.

La France, quoique latinisée et embourgeoisée, reste le pays des Francs.

Doit-on s'en réjouir? Doit-on s'en plaindre? Chacun fait et croit ce qu'il veut.

Mais il existe quand même des gens qui voudraient imposer une autre vision, et qui se mettent en colère quand on ne les suit pas. Une qui est connue est celle qui veut faire de 1789 un début absolu et, des membres de la Convention, des Saints et des Héros. Beaucoup de gens qui voient les choses ainsi laissent les autres penser autre chose. Mais certains tentent réellement de modeler les idées du peuple de cette façon, et cela a une logique, puisqu'ils prétendent que la Révolution est l'émergence du Peuple: ils suivent en cela la naïve doctrine de Jules Michelet.

Pour moi, cela participe d'une conceptiontodd.jpg assez intellectuelle et abstraite de l'Histoire, nourrie de livres et de cercles de réflexion restreints; je ne la crois pas ressentie en profondeur, je ne la crois pas vivante dans l'âme populaire.

Peut-être, au reste, que, comme le disait Emmanuel Todd, dans certaines régions, elle l'est plus que dans d'autres. Il met la Savoie parmi celles où elle ne l'est pas - ce qui est assez logique, puisque, en 1789, le noble Duché n'était pas français et n'a effectué aucune révolution. D'ailleurs, en 1830 et en 1848, il en était de même. Pourtant, aujourd'hui, la Savoie fait partie de la France. Il est donc impossible d'imposer à tous la vision de la Révolution comme début de tout, et ceux qui s'y efforcent devraient laisser les gens ressentir les choses comme ils veulent, de la même manière que la Chine communiste aurait dû laisser les Tibétains attachés à leurs moines faire comme ils voulaient.

Pour l'élection présidentielle, je m'engage auprès de Christian Troadec, qui, régionaliste et fédéraliste, entend garantir à toutes les régions le libre déploiement de leur sensibilité propre, à l'abri de ceux qui voudraient leur imposer des images uniformes.

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23/11/2016

Donald Trump

Sans vouloir me vanter, je dirai avoir prévu la veille de l'élection présidentielle américaine rs_634x1024-150929095334-634-donald-trump-hair.jpgque Donald Trump serait élu. Je l'ai dit, sans savoir vraiment pourquoi, mais peut-être n'est-ce pas significatif car j'aime, pour m'amuser, dire le contraire de ce que tout le monde pense. Néanmoins en 2002 j'avais voté pour Lionel Jospin car j'avais prévu que Jean-Marie Le Pen serait au second tour des présidentielles françaises.

Donald Trump a une personnalité, une sorte de franchise: il finit par en imposer. Il déclare que les immigrés clandestins doivent être expulsés du territoire des États-Unis. On ne peut pas dire que l'esprit de la loi n'aille pas dans ce sens. On affirme que Barack Obama ne la faisait pas appliquer parce qu'au fond il la désapprouvait. Mais si c'est le cas, n'aurait-il pas dû la changer? Il ne le pouvait pas, répondra-t-on: le peuple trouvait cette loi bonne. Du coup, il vote pour Trump. C'est assez logique.

Cela me rappelle que dans son livre de pensées privées, François Hollande a estimé qu'il y avait trop de musulmans en France. C'est ce que disent tout haut Marine Le Pen et quelques membres de la droite classique. Le parti de François Hollande s'en prend à eux parce qu'ils en parlent. Y pense-t-on comme eux? Si c'est le cas, y défend-on juste la bienséance du discours public? Maigre programme.

Deux camps semblent parfois se dessiner: les xénophobes, et les antiracistes. Le camp qui défend l'Islam est inaudible. Peut-être qu'on l'empêche de s'exprimer. Car on peut en théorie trouver qu'il y a trop de musulmans, ou alors qu'il n'y en a pas assez, ou juste le nombre qu'il faut. Mais on entend plutôt parler ceux qui disent qu'il y en a trop, et ceux qui disent qu'il ne faut pas le dire.

Le problème est qu'en démocratie on a le droit de dire ce qu'on veut. Essayer d'interdire les méchants de dire ce qu'ils pensent est assez incohérent, car somme toute, du temps des rois héréditaires, c'est bien ce qu'on faisait: on empêchait les méchants hérétiques et les vilains athées de dire ce qu'ils pensaient.

Évidemment, le point de vue était erroné, si la méthode était bonne: en fait, les hérétiques et les athées étaient les bons, c'était les autres les méchants. Mais la dictature des bons n'a jamais été mauvaise - il faut croire.

Est-ce parce que j'aime bien la littérature catholique? Ces oppositions me semblent dérisoires. Je pense être sincère, quand je dis aimer la liberté pour elle-même. Sans vouloir me vanter une seconde fois, je pense non seulement être un cas pas si répandu, mais en plus n'être pas cru, parce que les autres n'utilisant l'idée de liberté que pour imposer leurs idées à eux, on estime que comme tout le monde j'essaye d'imposer mes pensées catholiques.

Pour autant je pense qu'il y a juste le nombre qu'il faut de musulmans, de catholiques et d'athées, parce que donald-trump-vs-muslim-father.jpgjustement je pense que chacun est libre. J'aimerais seulement qu'aucune faction ne puisse imposer sa culture propre par le biais de l'État. C'est mon programme.

Je constate que les Américains votent pour Donald Trump. L'idée universaliste n'est plus porteuse. Elle est excessivement désincarnée. On se réfugie dans les symboles anciens. Il faudra que les universalistes trouvent un nouveau souffle: un esprit. Je crois toujours à cet égard au Christ évoluteur de Teilhard de Chardin. L'universalisme abstrait des intellectuels bourgeois ne suffit plus.

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15/08/2016

Savoie et structures représentatives

1974774826.jpegCeux qui défendent politiquement la Savoie réclament souvent pour elle de nouvelles institutions représentatives: un Département, une Région, un État. Chaque option est défendue avec vigueur par le parti qui l'a adoptée. Cela me rappelle parfois Joseph de Maistre fustigeant la manie des révolutionnaires français de créer des constitutions: ce n'est pas ce qu'on pense et écrit avec l'intellect qui crée le réel, disait-il.

Néanmoins, que beaucoup de personnes rêvent d'institutions représentant mieux la spécificité savoisienne montre qu'en eux vit encore l'esprit de l'ancien Duché - qu'il n'a pas, pour ainsi dire, disparu de l'atmosphère terrestre. Le génie de la France ne l'a pas complètement effacé. Joseph de Maistre, de même, eût pu admettre que la frénésie constitutionnelle des révolutionnaires attestait qu'en eux vivait un souffle nouveau, même s'il avait raison de dénoncer la manière dont leur pensée l'interprétait. Le génie de la Liberté, tel que l'invoquait François-Amédée Doppet, ou plus tard Victor Hugo, est une figure qui somme toute a mieux représenté ce souffle que les constitutions de Saint-Just et de ses amis. Il faudrait peut-être dessiner d'abord l'image de la Savoie pour le cœur, avant d'essayer de saisir par la raison ce qu'elle exige.

Pour cela, eût dit François de Sales, la raison peut tout de même jouer un rôle préparatoire: la connaissance est une base pour la foi, écrivait-il. Il est donc bon de connaître la littérature de l'ancienne Savoie; cela est même nécessaire. Pourquoi en particulier elle? Pourquoi pas la langue, ou l'histoire?

Pour l'histoire, elle ne manifeste le génie d'un pays qu'indirectement; encore faut-il sonder les faits. Or les historiens modernes se l'interdisent: ils ne créent que des projections théoriques sans admettre qu'elles représentent imaginativement l'âme des peuples, pour eux pas une réalité.

Pour la langue, elle n'est pas spécifique à l'ancienne Savoie. Le Duché utilisait le français, dans sa culture propre. La langue locale était la même que dans les provinces frontalières, en France et en Suisse. Lyon même l'avait.

Il faut donc regarder la littérature de l'ancienne Savoie, qui émane du Duché en tant qu'institution, et qui, romantique, évoquait directement le génie du peuple - l'esprit national savoisien, comme on disait alors. Elle 14135524971_c4e4850a03_o.jpgl'incarnait par de hautes et nobles figures, notamment Amédée VI le Comte Vert, ou par les anciens Burgondes.

Une fois qu'on a exploré de l'intérieur la Savoie grâce à cette littérature, la manière dont elle doit évoluer institutionnellement apparaît de soi-même, sans pour autant que cela bute sur une structure déterminée a priori. Il s'agit d'une chose vivante qui se positionne réactivement, en fonction des circonstances.

Et la première chose qui apparaît est que la littérature savoisienne n'étant pas représentée par les institutions éducatives françaises, il lui faut une structure spécifique, un concours de l'Agrégation, une École Normale Supérieure, un Rectorat. C'est ce qui paraît logique. Et peut-être que c'est déjà assez révolutionnaire pour une première étape, plus qu'il ne semble, puisqu'elle s'appuie sur des institutions fermées sur elles-mêmes, qui ne dépendent pas de votations, et qui, par conséquent, semblent détachées du peuple. Or elles ne le sont pas; elles sont même centrales, puisqu'on peut bien dire que par elles le vote du peuple est modelé. C'est la limite de la démocratie, en France: le bloc par lequel la république se tient, même en dehors des élections. Il est donc normal de penser que c'est là qu'il faut d'abord agir.

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13/07/2016

Diversité des régimes selon les lieux (Lamartine)

Osenece1.jpgL'Académie de Mâcon vient de publier un recueil de pensées et de souvenirs de Lamartine, extraits d'œuvres peu accessibles en prose. Car le poète a été un homme politique important, et pas seulement à Paris: il était président du Conseil général - justement à Mâcon.

Convaincu que les formes extérieures étaient la marque passagère d'un flux éternel, il a scandalisé ses amis savoyards en relativisant le catholicisme, mais aussi la royauté, et en se ralliant à la république. Pourtant, il ne voyait même pas en celle-ci une forme absolue, un idéal indépassable, et cela peut expliquer qu'il n'ait pas rallié beaucoup de suffrages lorsque, en 1848, il se présenta aux élections présidentielles: le peuple aime les hommes à idées simples, clairement identifiables, qui se rattachent à une forme stable, se confondent avec elle. Lamartine était trop poète: il regardait les choses de trop haut.

Un passage du livre mentionné exprime son relativisme politique: Les formes de gouvernement ont des diversités aussi légitimes que les diversités de caractère, de situation géographique et de développement intellectuel, moral et matériel chez les peuples. Les nations ont, comme les individus, des âges différents. Les PCA_Discours.jpgprincipes qui les régissent ont des phases successives. Les gouvernements monarchiques, aristocratiques, constitutionnels, républicains, sont l'expression de ces différents degrés de maturité du génie des peuples. […] La Monarchie et la République ne sont pas, aux yeux des véritables hommes d'État, des principes absolus qui se combattent à mort; ce sont des faits qui se constatent et qui peuvent vivre face à face, en se comprenant et en se respectant. (Alphonse de Lamartine, Récits familiers, discours solennels, Mâcon, Académie de Mâcon, 2016, p. 58.)

À vrai dire, le relativisme est ici modéré par l'idée de progrès. La diversité s'explique par les vitesses inégales d'évolution entre les peuples; en soi, la république est bien un progrès par rapport à la monarchie - à condition d'admettre que de vieillir est un progrès. Car sous un certain point de vue, c'est aussi une régression: ce qui est dirigé depuis la raison n'a pas la vitalité de ce qui est dirigé depuis le cœur.

Peut-être qu'on aura trouvé le régime idéal quand on sera parvenu à synthétiser l'un et l'autre. C'est à ce titre, sans doute, que les régimes différents restent utiles, comme manifestations de qualités à acquérir. Le danger, ce sont les formules simplistes qui prétendent définir par l'intellect seul ce qu'il faut instituer.

Lamartine a une vision unitaire de l'humanité, malgré son relativisme. Il s'efforce de concilier la mécanique évolutive et la vie réelle des peuples, de l'être humain.

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12/05/2016

Victor Hugo et l’égalitarisme

Louis-XI.jpgOn s'imagine volontiers que l'égalité maintenue par un État fort est une invention du marxisme ou du jacobinisme. Mais dans L’Homme qui rit, Victor Hugo disait: L’œuvre despotique de Louis XI, de Richelieu et de Louis XIV, la construction d’un sultan, l’aplatissement pris pour l’égalité, la bastonnade donnée par le sceptre, les multitudes nivelées par l’abaissement, ce travail turc fait en France, les lords l’ont empêché en Angleterre. Ils ont fait de l’aristocratie un mur, endiguant le roi d’un côté, abritant le peuple de l’autre.

Il condamnait la monarchie française parce qu'elle avait créé une égalité en plaçant uniformément le peuple au plus bas, sous elle. Le roi absolu doit s'appuyer sur le peuple auquel il fait miroiter de merveilleux avenirs, pour dominer la noblesse et lui arracher son pouvoir. L'évolution était celle de l'ancienne Rome: du gouvernement de la noblesse rassemblée dans le Sénat on était passé à l'empire, dirigé par un triomphateur soutenu par l'armée et le peuple. La République était donc le gouvernement de l'aristocratie. On sait ce que De Gaulle fit du gouvernement aristocratique, également recommandé par Jean-Jacques Rousseau.

Que l'aristocratie soit devenue une classe hissée au sommet par le système des concours ne doit pas masquer le réel: la réussite à ces concours est plus ou moins héréditaire, les qualités qui y sont demandées étant de celles qui se transmettent par la famille. Elles émanent, en effet, du langage, tel qu'on l'apprend en toute inconscience dès les premières années de la vie, avant même celles auxquelles les premiers souvenirs remontent. Car le langage commence à s'articuler avant que la mémoire apparaisse. Il est d'abord un réflexe, un instinct, et ceux qui le nient, consciemment ou non, favorisent la fixité sociale et l'aristocratie héréditaire: le système éducatif, en France, sert essentiellement à valider, à justifier un ordre social préexistant; il ne fait dans l'ensemble qu'enregistrer les vertus familiales, se transmettant dès la petite enfance, avant que la raison apparaisse.

Mais je m'écarte de mon sujet: car, dans tous les cas, Hugo présente positivement le règne de la noblesse, tampon entre le roi et le peuple en Angleterre – authentique contre-pouvoir. Naturellement, le parlement, en 1312276-Philippe_de_Champaigne_le_cardinal_de_Richelieu_écrivant.jpgFrance, était censé être tel. Mais la noblesse y ayant été écrasée, par exemple par Richelieu (Alfred de Vigny l'évoque dans son roman Cinq-Mars), l'équilibre a été rompu dès l'origine, et De Gaulle a créé un système qui devait peu à peu réduire le pouvoir de cette aristocratie et, par conséquent, du parlement. Par dessus le parlement, il y avait les fonctionnaires du prince, comme au temps de Louis XIV.

Ce qui est troublant est que, selon Hugo, l'égalité par le nivellement par le bas existait déjà au temps des rois. L'égalitarisme en France est une obsession ancienne, liée à l'absolutisme. Et comme en Union soviétique, il est le prétexte à l'uniformisation.

De mon point de vue la solution moderne pour créer un contre-pouvoir authentique est d'admettre que Paris est adonnée à son prince, et donc de donner plus de pouvoir aux autres villes. En quelque sorte, les princes des autres villes peuvent proposer un contre-poids, et en même temps être élus au parlement. La ville la plus propre à créer ce contre-pouvoir et à instaurer ainsi une dose de fédéralisme qui empêche l'absolutisme et la soumission faussement égalitaire, c'est Lyon.

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17/02/2016

Culture nationale et cultures étrangères: une synthèse (XIX)

vitruvian_450.jpgIl y a trois articles, j'ai dit que les individus ne pouvaient accéder à l'universel que s'ils s'appuyaient sur la culture de leur peuple et en même temps se penchaient sur d'autres cultures. Seule cette synthèse permet, en maintenant l'individu sur les deux rampes de son escalier, de poursuivre un chemin d'évolution menant à l'universel.

Mais notre époque est au nationalisme. Après des décennies d'universalisme, certains éprouvent le besoin de revenir à leurs fondamentaux, comme on dit. La chute du communisme, notamment, a resserré sur eux-mêmes les peuples où il s'était répandu.

La nation avait antérieurement étouffé l'individu. Les hommes avaient cherché à s'en dégager, créant des mythologies de science-fiction qui embrassaient l'humanité entière, voire l'univers, et qui y dissolvaient les particularismes. À cette époque, finalement, il était courageux de se recentrer - sans pour autant être dans la réaction. J.R.R. Tolkien, qui était conservateur, a rappelé que toute mythologie devait s'appuyer sur un sentiment de familarité. H.P. Lovecraft plaçait ses monstres intersidéraux dans la Nouvelle-Angleterre qu'il connaissait bien.

Mais on pouvait aussi suivre le mouvement général sans pécher, et il est étonnant que Tolkien ait aimé les livres d'Isaac Asimov, qui était dans l'universalisme.

Notre temps est dans le nationalisme. À quoi bon s'en plaindre, puisque toute mythologie porteuse, toute culture vivante doit s'appuyer sur un tissu psychique familier? Teilhard de Chardin même disait qu'on devait laisser les branches qu'étaient les nations s'épanouir jusqu'au bout de leur logique, jusqu'à leurs fleurs et leurs fruits, pour ainsi dire, et qu'il ne fallait pas précipiter le mouvement vers l'universel, car ce mouvement vient aussi de la solidité des différentes branches, des cultures nationales, sur lesquelles chacun doit pouvoir s'appuyer pour gravir l'ensemble.

Néanmoins la France est dans un dilemme impossible, dans la mesure où la doctrine officielle de son éducation d'État consiste à énoncer que sa culture nationale est par essence universelle. Or, cela n'est pas. 42577430.jpgEt pour sortir de cette impasse, j'invite cette éducation à s'ouvrir au moins à quelque chose qui tout en étant familier reste différent, la culture francophone non française (par exemple celle de la Suisse romande ou de la Savoie), et la culture française non francophone (celle de la Corse ou de la Provence). C'est le pont qui permet à tous de sortir du spectre de l'identité nationale, sans pour autant renoncer à ses couleurs.

Mais il restera important d'aller plus loin, lorsqu'on aura surmonté ses répugnances, et pas seulement dans le sens européen et américain - comme on le fait souvent pour prétendre sortir d'un nationalisme qui en fait demeure, en assimilant la nation à l'Occident, dirigé par les Américains. Il faut aussi avoir un regard vers l'Asie et l'Afrique.

L'individu universel, en effet, est appelé à réaliser une synthèse de toutes les cultures humaines. Pour ainsi dire, il prendra ce qui dans chacune est bien, et laissera ce qui dans chacune est mauvais. Et il n'est pas vrai qu'en se contentant de celle de sa nation, fût-elle la France, il pourra réaliser un tel exploit! Il faudra, je crois, intégrer aussi quelque chose de l'Afrique, de l'Asie, de la Savoie, de la Bretagne.

Certes, l'individu pour l'instant n'est pas universel: s'il est né dans une nation donnée, il doit l'assumer; car c'est, durant cette vie, le biais par lequel il pourra progresser vers l'universel. Il ne faut donc pas le lui retirer, par un universalisme qui dissout la culture nationale, ou par une aliénation à une culture étrangère qui pourra donner le sentiment du sectarisme, du refus de vivre dans la culture nationale et la société réelle. Mais l'individu ne trouvera pas non plus son épanouissement ultime dans l'identité nationale: ce n'est pas exact. Car l'identité nationale dissout aussi celle de l'individu, qui seul a accès à l'universel. L'homme n'est pas l'esclave du génie national, comme les animaux sont au fond esclaves du génie de leur espèce. Il est son ami, son compagnon loyal et fidèle; non son serf. C'est pour ainsi dire l'essence de l'esprit républicain, s'opposant à l'esprit du féodalisme. Bien que membre d'un ensemble, l'individu reste libre.

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01/02/2016

Pierre Leroux, Félibrige, fédéralisme

220px-Pau_Marieton_dins_Jourdanne.pngJ'ai lu récemment La Terre provençale, livre de Paul Mariéton (1862-1911) datant de 1890. Mariéton était un Lyonnais adonné à la poésie provençale et un Félibre important, proche de Frédéric Mistral. Il évoque l'âme de la Provence, tâchant avec succès d'en cristalliser l'image.

Ses figures, belles et grandes, accordent peut-être trop, pour mon goût, aux anciens Romains. Il est vrai que la Provence garde, de leur présence, beaucoup de souvenirs. Mais les ruines ne sont pas les choses dont elles sont les ruines, et se référer aux anciens Romains en puisant dans leur littérature est un peu facile et, en même temps, prosaïque. Il eût été plus bénéfique de distinguer, dans la littérature occitane médiévale, la perception qu'on avait des Romains. Car la Provence n'a réellement commencé à exister en tant que telle qu'après la chute de Rome, et quand elle fut une terre revendiquée par différents rois barbares, goths et francs. Or il apparaît, dans la littérature médiévale, que les Romains du temps d'Auguste sont regardés comme un peuple étranger, dont on parle peu, ou pour en critiquer les mœurs et la philosophie. Seuls les poètes, Virgile et Ovide, sont alors admirés.

Néanmoins, la Provence a ceci de particulier que, par ses ruines, mais aussi par ses saints de prédilection, elle entretient avec l'antiquité classique un lien direct: car ses saints fondamentaux sont présents dans l'Évangile. Il n'est donc pas erroné de citer les Romains, mais à condition de leur conserver une forme brumeuse, celle qui était la leur dans la pensée médiévale, qui glorifiait parmi eux Boèce et Augustin, de préférence à Sénèque et Cicéron. En plongeant dans la littérature antique, on rate le réel, je crois.

Paul Mariéton était politiquement un régionaliste et un fédéraliste, comme Mistral. Il voulait libérer les forces des provinces afin d'animer la France et d'aider jusqu'à Paris par une saine et fraternelle émulation. Or, un 220px-Pierre_Leroux.jpgjour, il rencontra le fils du célèbre Pierre Leroux (1797-1871), socialiste utopique romantique vanté encore aujourd'hui par quelques-uns, dont Michel Houellebecq, qui a déclaré l'avoir redécouvert. Leroux avait créé, dans le Limousin, une sorte de ferme biologique autonome, et il avait des vues originales et même grandioses sur beaucoup de sujets. Et voici ce que tira Mariéton de cette rencontre: J'ai passé la soirée dans une maison très provençale, où j'ai appris du fils de Pierre Leroux, qui est son pieux disciple, quelle sympathie le célèbre sociologue professait pour l'œuvre des félibres. […] Un reproche qu'il faisait à notre œuvre, c'était de n'être pas généralement et franchement fédéraliste. […] L'Unité ne suppose pas l'uniformité; et l'État est un corps; en paralysant ainsi tous ses membres vous privez la tête de vie. […] Dans un temps où l'on agite les grands mots d'égalité et de fraternité, on a peur du fédéralisme. Or, si le démocrate veut l'égalité, si le socialiste veut la fraternité, le fédéraliste veut la liberté, - la liberté par l'alliance des petits.

Leroux était franchement fédéraliste. Est-ce pour cela qu'on préfère en France ne pas se souvenir trop précisément de lui? Dieu sait. Mais Mariéton avait raison de dire que le fédéralisme c'est la liberté, et que le premier terme de la devise de la République, en France, ne pouvait progresser dans sa réalisation qu'à travers le fédéralisme. L'idée de l'alliance libre des petits annonce les principes énoncés par Denis de Rougemont, qui voulait concilier la liberté individuelle avec la nécessité sociale par ce même fédéralisme.

Cela dit, j'ai un jour écrit que Paris c'était la liberté, et que la fraternité se voyait plutôt en Savoie et en Bretagne. Or, Mariéton le dit souvent, la Provence avait pour préoccupation importante l'égalité, et c'est pourquoi elle fut une actrice majeure de la Révolution. À la fois profondément française et différente, à la fois profondément originale et républicaine, elle offre un régionalisme passionnant, intermédiaire entre la Corse et la France du nord. Sa culture, sans être périphérique, offre une alternative solide à la tradition septentrionale, et, en ce sens, elle peut être une source importante de la résolution du problème du centralisme en France.

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03/12/2015

Élections régionales 2015

home_01_DinerCroisiereLyonPatrimoineException.01.jpgCitoyen français, je dois voter dimanche, et j'ai reçu les feuillets présentant les listes. Mon avis est que Jean-Jack Queyranne, pour qui j'ai voté la dernière fois, a fait un travail correct, autant que cela est parvenu jusqu'à mes oreilles. Il a été le premier président du Conseil régional qui a son siège à Lyon à avoir œuvré de façon significative en faveur des langues régionales, et il se trouve que j'ai été et suis impliqué dans plusieurs projets ayant trait à ces langues, en particulier le savoyard. C'est un sujet qui m'intéresse, car je crois qu'en langue locale, les poètes avaient une relation plus intime au lieu et à l'âme paysanne, le français étant une langue abstraite et conceptuelle. Or la poésie souffre toujours des excès de l'intellectualisme, et c'est particulièrement le cas en ce moment. J'essaie de lire les vers de Michel Deguy, qui fut professeur de philosophie à l'université à Nanterre, et, comme on dit, j'ai un peu de mal; ses idées compliquées sont peut-être poétiques en elles-mêmes, mais je saisis difficilement pourquoi je devrais me forcer à les comprendre, et, pendant ce temps, ses rythmes n'ont rien de très audible, ni ses images de bien éclatant, en général. Il faudrait que j'étudie la chose plus en profondeur.

À l'autre bout, l'Institut de la Langue régionale, avec l'aide du Conseil régional, prépare la publication d'un recueil bilingue des poèmes en savoyard de Samoëns de mon arrière-grand-oncle Jean-Alfred Mogenet, dont j'aime la façon d'animer toute chose de l'intérieur, d'attribuer une personnalité à tous les objets du monde 10340149_10152442591417420_7729825167950429902_n.jpgsensible - parfois même une puissance symbolique, la faculté de porter des forces suprasensibles. Je viens de lire le célèbre Mireille de Frédéric Mistral et ce poème est la preuve la plus éclatante que les langues régionales entrent de plain-pied dans la mythologie paysanne, ou du moins qu'elles le faisaient encore au dix-neuvième siècle; or je crois que les figures de cette mythologie sont plus propres à la poésie que les concepts de la philosophie moderne.

Je suis bien conscient que la mythologie paysanne appartient au passé, et que les concepts de la philosophie peuvent toujours se déployer en images parlantes, mais je suis sceptique sur la capacité des philosophes actuels de créer des images réellement saisissantes, ou des rythmes prenants, car j'ai le sentiment que leur démarche ne consiste pas à adopter tel ou tel système théorique (je n'aurai pas cette naïveté, de croire qu'un dogme domine les poètes en principe), mais à chasser les images et les rythmes - regardés comme vulgaires et impropres à emmener l'âme vers les mondes supérieurs. Or, c'est bien cette démarche qui me laisse perplexe, à moins que cela ne s'explique par la vulgarité de ma propre âme.

Les langues régionales ont conservé dans leurs expressions poétiques les rythmes et les images populaires, et il me paraît important que face aux subventions données par le gouvernement à des expressions plus abstraites, les collectivités locales soutiennent le patrimoine culturel enraciné dans le terroir, comme on dit. Finalement, c'est peut-être par cet équilibre entre la culture nationale et la culture locale qu'on pourra relier le concept abstrait à la représentation concrète et créer ainsi le monde intermédiaire qui est l'essence de la poésie - celui où le temps se fait espace, comme disait Richard Wagner - qui est à la fois chose et idée, qui est symbole.

Jean-Jack Queyranne joue bien ce rôle: il rétablit bien l'équilibre; je voterai donc pour lui. Ses autres prérogatives me touchent peu. Et au second tour je voterai encore pour lui, car je suppose qu'il y sera.

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15/11/2015

Paris

Paris_-_Blason.jpgJe suis né à Paris, et j'y ai vécu, et c'est la capitale de la France. C'est aussi une ville, où les gens vivent ordinairement. Les tueurs s'en prennent au peuple de Paris faute sans doute de pouvoir s'en prendre aux membres du gouvernement, qu'ils ne pourraient pas approcher. S'ils ne pouvaient pas approcher de Paris, ils s'en prendraient à des Français ailleurs, dans d'autres villes.

Néanmoins dans ces groupes de tueurs islamistes il est troublant qu'il y ait pour l'instant toujours des ressortissants de Paris ou de sa proche banlieue. Ils sont dirigés depuis l'étranger, c'est entendu, mais que ces organisations étrangères trouvent des alliés parmi les communautés qu'elles veulent assaillir montre que le problème est aussi social.

Paris ne fait plus rêver comme autrefois, ou du moins la République, et il manque un élément porteur, susceptible de créer une unité, un dynamisme polarisant.

Cependant, il ne faut pas s'imaginer que c'est parce que quelque chose de proprement républicain s'est effondré. Au temps où Saint-Germain-des-Prés et Jean-Paul Sartre rayonnaient sur le monde, les philosophes français prenaient parti pour des organisations et des régimes reniés par l'évolution historique: ils soutenaient Staline, Mao, Pol Pot. Alors, disait-on, la France parlait à l'humanité entière: elle était universaliste; elle s'intéressait aux autres nations. Mais de quelle manière? La chute de l'Union soviétique a aussi désenchanté l'histoire en ce qu'elle a fait apparaître le soutien des intellectuels français aux pays communistes comme ayant été une erreur.

Récemment, André Glucksmann est mort. Il avait été maoïste, puis il est devenu un soutien de la guerre en Irak. Jacques Chirac avait tenté de s'opposer aux Américains sur ce sujet, mais je ne me souviens pas qu'un soutien de masse des philosophes français ait alors existé. Rapidement, Nicolas Sarkozy en Lybie, François Hollande en Syrie, ont épousé la cause américaine, mettant fin, il faut l'admettre, à l'originalité française.

Celle-ci ne s'est pas vue davantage parmi les philosophes, qui s'en prennent aussi à ce qui est combattu par les Américains et leurs alliés français. Personne ne songerait à les en blâmer. Même s'il faudrait apporter des nuances, car il est admis que l'État islamique a un squelette fait de l'armée irakienne dissoute par les Américains. Mais ce n'est là qu'un aspect superficiel quant à ce qui fait réagir en profondeur les philosophes de Paris. Car Marx prétendait constituer une philosophie scientifique, fondée sur le matérialisme historique, et cela s'accordait avec la philosophie dominante de Paris, celle des Lumières, ou le positivisme de Comte. Le lien entre les régimes communistes et la philosophie parisienne était justifié par les soubassements, les Voltaire#1.jpgfondements théoriques. Ce n'est évidemment plus le cas avec l'État islamique, puisqu'il faut admettre que Voltaire, quand il critiquait Mahomet, ne le faisait pas différemment du Moyen Âge chrétien. Ses idées étaient bien les mêmes que celles de la Légende dorée. Il faudra attendre Victor Hugo et le romantisme pour que des écrivains s'intéressent de façon plus positive au contenu de la religion musulmane, et encore, chez Hugo, cela n'empêchait-il pas le rejet de son dogmatisme. Henry Corbin, passionné par le contenu ésotérique de la tradition islamique, rejetait, pareillement, l'Islam politique.

Néanmoins, un problème se pose. Si la politique de la France n'a plus rien d'original, doit-elle être en première ligne? Il me paraît évident qu'elle accomplit la politique américaine. Dire même qu'on ne veut ni de Bachar al-Assad ni de l'État islamique, n'est pas proposer une solution réaliste. On s'en repose pour le sujet à l'Amérique. Quand la Russie fait un choix clair, le gouvernement français reprend naïvement à son compte les critiques américaines. Les Américains, j'ai le sentiment, utilisent à cet égard la fierté nationale française, le désir de jouer un rôle important. La France ne devrait-elle pas se mettre en seconde ligne? A-t-elle les moyens de se protéger elle-même?

D'un autre côté, dit-on, si un gouvernement acceptait de jouer les rôles de second plan, le peuple ne le lui pardonnerait pas: il veut que la France soit en première ligne. Peut-être sur ce sujet faudrait-il le consulter.

Quoi qu'il en soit, puissent les victimes trouver la paix dans la lumière.

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27/10/2015

Michel Onfray et la gauche proudhonnienne

Proudhon-par-Courbet.jpgJ'ai entendu Michel Onfray défendre un système politique fondé sur les groupements de travailleurs, ouvriers et paysans, à la mode de Proudhon. Cela prouve qu'il ne se contente pas de critiquer les régimes en place, qu'il a quelque chose à proposer.

En Savoie, les vallées abritaient fréquemment des groupes de paysans solidaires. Je connais bien l'histoire de Samoëns, dont ma famille est originaire. La pensée d'Onfray à cet égard me paraît incohérente. Car cette communauté montagnarde était pieuse, croyante, et cela n'était pas du tout sans rapport avec son existence en tant qu'organisme collectif. On pensait qu'un esprit unique présidait à son destin, et on n'en parlait pas d'une façon abstraite: cet esprit se confondait avec le saint patron du village, qui guidait la communauté depuis les profondeurs de l'âme de chacun. Ce saint patron était lui-même lié à l'esprit global du monde, ce qui assurait une cohérence entre les communautés particulières. (Entre les deux, se trouvaient des esprits intermédiaires, par exemple le patron du duché de Savoie, et qu'incarnait le Duc et Roi; comme Onfray évoque souvent le peuple français de façon unitaire, je le précise.)

Or, Onfray est athée, et je ne vois pas ce qui peut lui permettre de croire que les individus pourront se regrouper en communautés cohérentes de travailleurs, en organismes collectifs, s'ils sont athées aussi, ou s'ils sont matérialistes. Car du point de vue de la matière, les corps humains sont autonomes, n'ont pas de lien direct avec les autres. Qu'on ne parvienne pas à produire à soi seul ce dont on a besoin n'est pas la question: c'est là une pensée théorique. Car si intimement, spirituellement, la communauté n'apparaît pas comme un organisme, chaque individu, au sein d'un groupe donné, essaiera d'en prendre plus que les autres, par la ruse, la force, les moyens qui sont à sa disposition. Et on retombe sur le safe_image.php_.jpeglibéralisme, qui est en réalité l'expression naturelle du matérialisme dans l'organisation sociale. Le communisme ou le système de Michel Onfray pèche en inventant dans la matière une forme de spiritualité qui n'y existe pas du tout.

Rudolf Steiner fut longtemps compagnon de route des anarchistes. Il lisait et aimait en particulier Max Stirner. Mais celui-ci fondait tout sur l'individu. Il n'y avait pas en lui de reste de fétichisme à l'égard d'une communauté - reste de fétichisme qui, souvent, tient lieu de spiritualité et empêche une lucidité parfaite: c'est elle qui empêche de voir notamment que le matérialisme débouche naturellement sur le libéralisme. Steiner raconte qu'à un certain moment de sa vie il fut menacé de se fermer au monde spirituel: influencé par Stirner, il ne voyait plus que la vie individuelle. C'est en repartant de l'individu et en scrutant ce qui le lie spirituellement aux autres qu'une conception sociale peut trouver à se fonder.

Il n'est pas réellement possible de dépasser l'individualisme sans abandonner le matérialisme. C'est bien le matérialisme qui a mené à l'individualisme. Soit on croit aux esprits, et on pense que l'individu peut se dépasser lui-même; soit on est matérialiste, et on renonce judicieusement à tout ce que le sentimentalisme continue à entretenir dans les âmes - l'idée collective, le fétiche communautaire. Car dans les classes populaires notamment, l'habitude, ou l'instinct de l'esprit communautaire est resté; mais il ne s'assume pas, car depuis la massification de l'enseignement laïque, le matérialisme est devenu comme une philosophie obligatoire. Or le drame du peuple, en France, c'est que les deux sont en contradiction complète.

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