20/10/2017

Démocratie et programme électoral (Catalogne, II)

parlement-catalogne-indépendance.jpgOn rencontre beaucoup de philosophes qui reprochent au parlement catalan d'avoir appliqué le programme pour lequel il a été élu: entamer une procédure d'indépendance. La constitution et le roi sont tellement plus importants que les programmes électoraux! Au fond on donne des postes d'élus aux locaux pour qu'ils se sentent importants, et peut-être même que les programmes ne sont faits que pour donner l'illusion au peuple que les élus le représentent.

Cela me rappelle qu'une loge maçonnique, en France, se disant républicaine idéalement a un jour écrit aux parlementaires pour leur recommander de ne pas voter la Charte européenne des langues minoritaires et régionales comme ils en avaient l'intention; en effet, c'était dans le programme de François Hollande, sous la bannière duquel ils avaient été élus. La république, donc, cela peut être de ne pas respecter le programme pour lequel on a été élu; cela peut consister à ne pas représenter le peuple.

On pourrait faire remarquer que ce point était secondaire parmi ceux du candidat Hollande; mais on ne peut pas vraiment prétendre qu'il en aille de même pour l'indépendance de la Catalogne. Tout le monde le sait parfaitement.

Par ailleurs, pour aborder la question de fond sur les langues, vu.jpgVaugelas disait que le français était la langue de la Cour, c'est à dire du Roi; les langues régionales sont évidemment celles du peuple. La république française, comme la démocratie espagnole, a sa force dans la défense de la monarchie.

Joseph de Maistre annonçait que la république consisterait en une poignée de républicains avec des millions de sujets. Et Rousseau indirectement l'avait prévu, aussi, en affirmant que la république ne pouvait avoir que la taille d'une ville, que s'il y en avait plusieurs et qu'une seule était une capitale, la république serait inégalitaire et donc illégitime.

Rappelons, également, ce que disait Charles Duits: la force et la légitimité d'une authentique démocratie viennent de ses minorités. Ce sont elles qui rendent un pays démocratique.

Mais peut-être que les peuples issus des Romains préfèrent au fond la monarchie, et que la démocratie est une façade imposée par le charme des peuples du nord - notamment les Anglais. Quand les Anglo-Américains sont devenus les maîtres du commerce mondial, il a fallu donner aux peuples latins l'illusion qu'ils avaient les mêmes droits que les Anglais. Il a fallu donner aux Catalans l'illusion qu'ils pourraient voter pour leur indépendance comme les Québécois et les Écossais.

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06/09/2016

Amiel et l’œuvre manquée

Henrifredericamiel.jpgHenri-Frédéric Amiel (1821-1881) était velléitaire. Il rêvait par exemple de composer une épopée sur les Burgondes, mais ne le faisait jamais.

Dans son journal, il affirmait que s'il n’osait rien, c'est parce qu’il avait une sensibilité religieuse appuyée; il avait de fait une sorte de respect superstitieux pour la philosophie officielle, notamment celle venant de Paris. D'un côté il critiquait la soumission à l’autorité consacrée à laquelle s’adonnaient les catholiques et plus généralement les Français, mais lui-même jusqu'à un certain point s’y pliait.

Dans sa solitude, il se vengeait, scrutant les esprits au fond de la nature, comme Lamartine; mais en public, il ne publiait que ce qui était, de son propre aveu, accepté par la ligne officielle de la littérature parisienne: il n’aurait pas voulu se dresser contre cette ligne, essentiellement naturaliste; il n’en avait pas le courage. Il publiait des poèmes bien frappés, mais n’exposant que des idées morales, non des perceptions du monde de l'Esprit, comme il le faisait sans cesse dans son journal. Il craignait l'exaltation; il voulait donner l’image de quelqu’un de sage, d’intelligent, tout en rejetant en secret le positivisme.

Dans son journal, il ose pénétrer les mystères de l’âme sans perdre sa claire pensée, en créant des images fabuleuses manifestant ce qui se mouvait dans ses profondeurs intimes; mais dans ses poèmes publiés, loin de faire de même, il se contente d'affecter de dire que le raisonnable n’existe que si on ne descend pas sous la conscience diurne, comme c’était effectivement la doctrine en cours à Paris. Il était double: l'homme privé contredisait l'homme public. En privé, il était dans la lignée du romantisme allemand, en public, soumis au positivisme français.

Est-il en ce sens une incarnation parfaite de la cité de Genève? Chacun pourra en juger à sa guise.

Au reste il pensait que la frontière avec la France permettait une critique, une prise de distance, un recul, mais pas une remise en cause. Lui-même se sentait obligé de lire Taine et Renan et de les regarder comme des auteurs de référence.

Durant ses cours, il ennuyait ses étudiants: lorsqu'il présentait la philosophie officielle, il manquait 3879593.jpgprofondément de conviction.

Un singulier destin, que ce romantique immense, classique dans sa fonction d'enseignant ou ses recueils de poésie, et se rattrapant dans son journal.

Si j'osais comparer avec la Savoie des rois de Sardaigne, je devrais avouer que, soutenue par ceux-ci, elle a commencé par créer hardiment une mythologie propre; il fut un temps où elle était ardente, contre l'esprit moderniste français. Mais peut-être que cette ardeur est cela même qui, par un coup de balancier naturel, l'a jetée plus tard dans les bras de la France. La prudence genevoise devait s'avérer plus efficace, sur le long terme.

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23/02/2016

Jean-Henri Fabre et l'éducation

9782221054628_1_75.jpgYves Delange, spécialiste de Jean-Henri Fabre, écrivait, dans la préface à ses Souvenirs entomologiques rassemblés (Robert Laffont, p. 100): Fabre eût voulu que l'enfant sache aussi cultiver son jardin. Il eût souhaité que les programmes scolaires fussent établis suivant la révolution du soleil, en étant réglés au rythme des saisons.

Le naturaliste avait pressenti les difficultés que rencontrerait de plus en plus un pouvoir excessivement centralisateur. On ne peut bénéficier de l'influence de la terre, de la culture, que par le régionalisme. À cet égard, Fabre et Mathon voyaient la France ressembler de plus en plus à cette araignée qui, selon Arthur Young, devenait l'image de notre pays; ses membres mouraient d'inanition et sa tête de pléthore.

Admirable programme, que celui qui se met en phase avec les saisons et l'environnement sensible! C'est celui qui rejette l'excès de théorie, et qui se propose d'apprendre en observant les faits, l'image réelle des choses. C'est le seul moyen de ne pas transformer l'enseignement en endoctrinement: car celui-ci se fait par la confusion entre les faits et les théories. Des premiers, on ne peut discuter; des secondes, on devrait toujours pouvoir. Mais quand les élèves sont jeunes, ils sont par nature incapables de distinguer les uns des autres: pour eux, qui vivent pleinement dans le monde, tout est fait, même la théorie.

Le plus terrible est de songer que la théorie est toujours moins remplie de vie, d'existence, de force que les faits: ceux-ci disent plus qu'ils ne paraissent; ils parlent un langage secret, qui s'approfondit dans le sentiment. Mais la théorie est vide, en général, car elle n'est faite que de l'intelligence humaine, c'est à dire d'une ombre de réalité, d'un reflet du réel dans le cerveau.

C'est une des principales sources de l'effondrement du système éducatif français: l'excès de théorisation, lié à l'excès de centralisation. L'enseignement est abstrait parce qu'il émane de bureaux de la capitale au lieu site-77-1.jpgde s'insérer dans l'expérience concrète des élèves, à la fois dans le temps et l'espace, à la fois selon les saisons et les régions.

Beaucoup d'élèves, certes, parviennent à suivre les cours, parce qu'ils sont issus de milieux dans lesquels la théorie est constamment présente dans les conversations; mais beaucoup d'élèves sont dans le cas contraire, et c'est leur droit, ils ont droit à une existence dans un milieu qui n'a pas de goût pour l'intellectualisme.

Même du reste pour les élèves pour qui cela ne pose apparemment pas de problème, on est inconscient des effets néfastes d'une éducation reposant excessivement sur la théorie. J'ai déjà parlé de celui de l'endoctrinement, qui fige les consciences, les enserre dans des carcans d'où elles ne peuvent plus sortir, et où par conséquent elles ne peuvent plus innover: ce qui est mauvais pour l'économie. Une économie stagnante a souvent pour origine une éducation trop orientée vers la théorie et empêchant par conséquent les esprits de se déployer librement, par-delà les idées toutes faites.

Mais Rudolf Steiner disait que sur le long terme cela avait même de mauvais effets sur la santé: l'âme saisie dans la théorie était privée de force pour animer le corps, qui se vidait et se détériorait. Ce sont les membres mourant d'inanition de la citation d'Yves Delange. La tête aspirant à elle toute la vie, le corps se meurt. Et la tête tombe dans le fantasme, devient incapable de se mouvoir, de penser autrement que selon les objets qui y sont déjà.

Fabre était une sorte de génie méconnu; il est très admiré au Japon, mais a été rejeté de l'éducation publique française à cause de son spiritualisme, peut-être aussi à cause de son régionalisme. Il opposait, aux théories creuses de son temps et parfois du nôtre, les faits qu'il observait dans la nature autour de chez lui, et il en apprend plus sur le monde que les nombreux savants prisonniers de leur laboratoire.

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19/02/2016

Jean Giono et le sud idéal

Giono.jpgDepuis que j'ai lu Mireille, de Frédéric Mistral, je me suis dit que j'allais lire tous les livres provençaux qui sont dans ma bibliothèque depuis des années: le poème m'a enthousiasmé, parce qu'il plonge dans la mythologie locale. Or, depuis plus de vingt ans, j'avais Le Hussard sur le toit de Jean Giono, que mon père, qui l'adorait, m'avait conseillé. Je ne l'avais pas fini, après l'avoir acheté, parce que son imitation du style de Stendhal m'agaçait.

Il y eut un temps où, passionné par celui-ci, je l'imitais aussi, mais j'aspirais personnellement à transposer ses sentiments poignants vers d'autres mondes: à percer le voile du souvenir. Or, Giono divinisait, au contraire, la Provence physique, ou, à travers Angélo, l'Italie d'autrefois. Je trouvais qu'il créait artificiellement un monde plus beau, par des adjectifs qui ne spiritualisaient qu'illusoirement les choses. Je me souviens par exemple qu'il parlait de la clarté éblouissante des rochers en plein soleil, et je me disais que cette féerie de style se superposait arbitrairement à la perception sensible. Je songeais à Lord Dunsany, qui créait aussi des mondes féeriques par des descriptions luxuriantes, mais qui y plaçait réellement des elfes, des êtres magiques.

Cependant Mistral plaçait pareillement des fées dans le paysage provençal, et cela me suggéra que les Irlandais comme Dunsany n'étaient pas les seuls à pouvoir entrer dans l'autre monde, que des Français pouvaient le faire, que des Provençaux avaient des portes d'accès. Je voulus reprendre Giono.

Globalement, j'ai toujours la même idée, puisqu'il prend soin de rester de ce côté des choses, au sein de son récit. Mais il l'a tiré le plus possible vers le merveilleux, et il faut avouer que le charme agit. Angélo, l'adepte de la liberté, l'idéaliste romantique piémontais, est un être presque céleste, angélique: il est innocent dans ses pensées, pur, et il ne tombe pas malade, au sein de l'épidémie de choléra qu'il traverse; or, il est suggéré Hussard1erRH.jpgque c'est parce qu'il est sans défauts.

S'il ne vient pas d'un pays situé aux franges de la matière, il vient quand même d'Italie, et ses pouvoirs sont réels, puisqu'il guérit miraculeusement une femme qui du coup tombe amoureuse de lui, mais pour laquelle il n'a que des pensées chastes. C'est son grand exploit, par lequel se termine le livre.

Le fond en est peut-être invraisemblable, ou méritait une explication spirituelle: Angélo incarnait-il un ange? Mais la féerie reste présente.

Dans certains passages, Giono anime assez la nature pour qu'elle soit habitée par des âmes, si nulle hiérarchie morale ne semble l'imprégner: Le jour avait été si beau que le soir tombait avec une lenteur infinie. Les reflets de la lumière vermeille, couchés dans les herbes rudes du plateau ne se levaient qu'à regret, mettaient longtemps à disparaître. On les voyait préparer lentement le bond ralenti qui devait les emporter dans le ciel. Ils s'étiraient jusqu'à ressembler à ces cheveux blonds que certaines araignées déposent dans le vent et, avant de disparaître, s'enroulaient une dernière fois aux branches nues des arbres d'où, fil à fil, des ombres encore ardentes les arrachaient avec précaution. L'ouest soupirait de regret.

On perçoit, par ces personnifications, les êtres élémentaires. La lumière du soleil couchant en devient palpable, solide comme du rubis. La précaution des ombres peut-être est de trop, et ressortit au sentimentalisme: est-ce qu'il n'y a pas des guerres, entre l'ombre et la lumière, lorsque vient le soir? La féerie n'est pas un simple idéalisme, elle peut être cruelle. Elle n'embellit pas tant le réel qu'elle ne l'approfondit. C'est ce qui en général n'est pas compris. La rhétorique classique ne l'a jamais saisi. Et Jean Giono, peut-être, lui restait liée. Mais il fut un bon écrivain.

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01/02/2016

Pierre Leroux, Félibrige, fédéralisme

220px-Pau_Marieton_dins_Jourdanne.pngJ'ai lu récemment La Terre provençale, livre de Paul Mariéton (1862-1911) datant de 1890. Mariéton était un Lyonnais adonné à la poésie provençale et un Félibre important, proche de Frédéric Mistral. Il évoque l'âme de la Provence, tâchant avec succès d'en cristalliser l'image.

Ses figures, belles et grandes, accordent peut-être trop, pour mon goût, aux anciens Romains. Il est vrai que la Provence garde, de leur présence, beaucoup de souvenirs. Mais les ruines ne sont pas les choses dont elles sont les ruines, et se référer aux anciens Romains en puisant dans leur littérature est un peu facile et, en même temps, prosaïque. Il eût été plus bénéfique de distinguer, dans la littérature occitane médiévale, la perception qu'on avait des Romains. Car la Provence n'a réellement commencé à exister en tant que telle qu'après la chute de Rome, et quand elle fut une terre revendiquée par différents rois barbares, goths et francs. Or il apparaît, dans la littérature médiévale, que les Romains du temps d'Auguste sont regardés comme un peuple étranger, dont on parle peu, ou pour en critiquer les mœurs et la philosophie. Seuls les poètes, Virgile et Ovide, sont alors admirés.

Néanmoins, la Provence a ceci de particulier que, par ses ruines, mais aussi par ses saints de prédilection, elle entretient avec l'antiquité classique un lien direct: car ses saints fondamentaux sont présents dans l'Évangile. Il n'est donc pas erroné de citer les Romains, mais à condition de leur conserver une forme brumeuse, celle qui était la leur dans la pensée médiévale, qui glorifiait parmi eux Boèce et Augustin, de préférence à Sénèque et Cicéron. En plongeant dans la littérature antique, on rate le réel, je crois.

Paul Mariéton était politiquement un régionaliste et un fédéraliste, comme Mistral. Il voulait libérer les forces des provinces afin d'animer la France et d'aider jusqu'à Paris par une saine et fraternelle émulation. Or, un 220px-Pierre_Leroux.jpgjour, il rencontra le fils du célèbre Pierre Leroux (1797-1871), socialiste utopique romantique vanté encore aujourd'hui par quelques-uns, dont Michel Houellebecq, qui a déclaré l'avoir redécouvert. Leroux avait créé, dans le Limousin, une sorte de ferme biologique autonome, et il avait des vues originales et même grandioses sur beaucoup de sujets. Et voici ce que tira Mariéton de cette rencontre: J'ai passé la soirée dans une maison très provençale, où j'ai appris du fils de Pierre Leroux, qui est son pieux disciple, quelle sympathie le célèbre sociologue professait pour l'œuvre des félibres. […] Un reproche qu'il faisait à notre œuvre, c'était de n'être pas généralement et franchement fédéraliste. […] L'Unité ne suppose pas l'uniformité; et l'État est un corps; en paralysant ainsi tous ses membres vous privez la tête de vie. […] Dans un temps où l'on agite les grands mots d'égalité et de fraternité, on a peur du fédéralisme. Or, si le démocrate veut l'égalité, si le socialiste veut la fraternité, le fédéraliste veut la liberté, - la liberté par l'alliance des petits.

Leroux était franchement fédéraliste. Est-ce pour cela qu'on préfère en France ne pas se souvenir trop précisément de lui? Dieu sait. Mais Mariéton avait raison de dire que le fédéralisme c'est la liberté, et que le premier terme de la devise de la République, en France, ne pouvait progresser dans sa réalisation qu'à travers le fédéralisme. L'idée de l'alliance libre des petits annonce les principes énoncés par Denis de Rougemont, qui voulait concilier la liberté individuelle avec la nécessité sociale par ce même fédéralisme.

Cela dit, j'ai un jour écrit que Paris c'était la liberté, et que la fraternité se voyait plutôt en Savoie et en Bretagne. Or, Mariéton le dit souvent, la Provence avait pour préoccupation importante l'égalité, et c'est pourquoi elle fut une actrice majeure de la Révolution. À la fois profondément française et différente, à la fois profondément originale et républicaine, elle offre un régionalisme passionnant, intermédiaire entre la Corse et la France du nord. Sa culture, sans être périphérique, offre une alternative solide à la tradition septentrionale, et, en ce sens, elle peut être une source importante de la résolution du problème du centralisme en France.

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11/12/2015

La question des banlieues (VII)

kronental3.jpgJ'ai dit que les valeurs et la culture n'étaient vivantes que si on les inscrivait dans un paysage familier, une région. On peut me dire: il existe un problème dans les banlieues qui en ce cas ne peut pas être résolu, car elles sont devenues culturellement incolores, inodores, elles sont sans âme - n'étant que l'extension mécanique des grandes cités. D'ailleurs elles font fi des anciennes frontières, et peuvent déborder sur une ancienne province, voire un pays voisin. Comment agir?

D'abord, même quand un ancien village est englouti par la ville étendue, il subsiste des noms, et il reste amusant et chatoyant de rattacher ceux-ci à une histoire ancienne. À Paris même, Bercy, Reuilly, où j'ai vécu, sont d'anciens villages, et on peut trouver des textes qui les évoquent plaisamment; Sucy-en-Brie nous rappelle le comté de Brie, aux portes de la Champagne.

Ensuite, il est évident qu'il devient nécessaire de s'initier à la culture de la ville qui déborde. Pour la banlieue parisienne cela pose peu de problème, puisque la culture officielle est liée à Paris; mais il faut agir de même autour de Lyon, et, surtout, il faut admettre qu'il est nécessaire qu'autour de Genève, jusqu'en France, il en soit ainsi. Il ne faut pas rester enfermé dans les vieilles frontières, même s'il est bon de les connaître.

Enfin, il faut dire qu'il existe une culture spécifique à la banlieue: c'est la science-fiction. On le méconnaît, mais les principaux écrivains de ce genre sont bien issus des banlieues parisienne et lyonnaise. Pourquoi?

Les banlieusards sont à l'origine des gens de la campagne venus en ville pour travailler dans les usines, pour participer à l'ère industrielle. En s'insérant dans le travail rationalisé de l'époque moderne, en se plaçant au service des machines, ils ont transposé le folklore des campagnes sur leur nouveau mode de vie - et ont laurent-kronental-souvenir-dun-futur-0-640x512.jpgtransformé les fées et les anges en extraterrestres, les miracles en machines merveilleuses, les palais enchantés en constructions futuristes. Ils ont peuplé des archétypes traditionnels leur milieu urbain et mécanisé, et la justification scientiste est postérieure à la conversion spontanée au culte des machines. D'ailleurs la bourgeoisie a méprisé la science-fiction pour cette raison: elle était l'imaginaire paysan transposé dans ce monde d'usines qu'est la banlieue.

Il est donc indispensable de lier la science-fiction aux valeurs de la République, si on veut toucher la banlieue. Qui ne voit que les complexes d'immeubles de ces lieux souvent tristes sont dessinés mathématiquement, comme dans les villes futuristes imaginées par les écrivains de ce genre? Et que, dans le centre ancien des villes, il n'en est rien, les maisons s'étant plus ou moins construites au hasard, selon la mode ou le caprice du moment? Le reflet culturel de cette vie rationalisée jusque dans l'habitat qui est le propre des banlieues, est placé dans la science-fiction. C'est donc dans le progrès de la rationalisation, tel que l'illustre ce genre, qu'il faut être capable de montrer les principes agissants que la République met en avant. Si on ne les y voit pas, si on veut à cet égard être réaliste - ou plutôt matérialiste -, j'en ai déjà parlé: alors il faudra se résigner à voir les banlieusards ne jamais adhérer sincèrement aux valeurs de la République. C'est fatal. Il faut même admettre que, si on voit les choses ainsi, on pense que les banlieues sont en marge de la République, qu'elles n'en font pas partie! Les effets sur la jeunesse en sont prévisibles. Qui sait même si ce n'est pas la principale cause de son désarroi?

Il ne s'agit pas, de nouveau, d'affirmer dogmatiquement que la rationalisation industrielle est conforme aux valeurs de la République; mais de donner à percevoir que, dans l'imaginaire lié à cette rationalisation, elles sont bien présentes, qu'elles vivent en profondeur de la banlieue même, dans la qualité de la vie qui s'y trouve, dans l'esprit qui y règne.

Mais, me dira-t-on, dans la banlieue, se trouvent aussi des cultures d'origine étrangère. J'aborderai cette question une fois prochaine.

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03/12/2015

Élections régionales 2015

home_01_DinerCroisiereLyonPatrimoineException.01.jpgCitoyen français, je dois voter dimanche, et j'ai reçu les feuillets présentant les listes. Mon avis est que Jean-Jack Queyranne, pour qui j'ai voté la dernière fois, a fait un travail correct, autant que cela est parvenu jusqu'à mes oreilles. Il a été le premier président du Conseil régional qui a son siège à Lyon à avoir œuvré de façon significative en faveur des langues régionales, et il se trouve que j'ai été et suis impliqué dans plusieurs projets ayant trait à ces langues, en particulier le savoyard. C'est un sujet qui m'intéresse, car je crois qu'en langue locale, les poètes avaient une relation plus intime au lieu et à l'âme paysanne, le français étant une langue abstraite et conceptuelle. Or la poésie souffre toujours des excès de l'intellectualisme, et c'est particulièrement le cas en ce moment. J'essaie de lire les vers de Michel Deguy, qui fut professeur de philosophie à l'université à Nanterre, et, comme on dit, j'ai un peu de mal; ses idées compliquées sont peut-être poétiques en elles-mêmes, mais je saisis difficilement pourquoi je devrais me forcer à les comprendre, et, pendant ce temps, ses rythmes n'ont rien de très audible, ni ses images de bien éclatant, en général. Il faudrait que j'étudie la chose plus en profondeur.

À l'autre bout, l'Institut de la Langue régionale, avec l'aide du Conseil régional, prépare la publication d'un recueil bilingue des poèmes en savoyard de Samoëns de mon arrière-grand-oncle Jean-Alfred Mogenet, dont j'aime la façon d'animer toute chose de l'intérieur, d'attribuer une personnalité à tous les objets du monde 10340149_10152442591417420_7729825167950429902_n.jpgsensible - parfois même une puissance symbolique, la faculté de porter des forces suprasensibles. Je viens de lire le célèbre Mireille de Frédéric Mistral et ce poème est la preuve la plus éclatante que les langues régionales entrent de plain-pied dans la mythologie paysanne, ou du moins qu'elles le faisaient encore au dix-neuvième siècle; or je crois que les figures de cette mythologie sont plus propres à la poésie que les concepts de la philosophie moderne.

Je suis bien conscient que la mythologie paysanne appartient au passé, et que les concepts de la philosophie peuvent toujours se déployer en images parlantes, mais je suis sceptique sur la capacité des philosophes actuels de créer des images réellement saisissantes, ou des rythmes prenants, car j'ai le sentiment que leur démarche ne consiste pas à adopter tel ou tel système théorique (je n'aurai pas cette naïveté, de croire qu'un dogme domine les poètes en principe), mais à chasser les images et les rythmes - regardés comme vulgaires et impropres à emmener l'âme vers les mondes supérieurs. Or, c'est bien cette démarche qui me laisse perplexe, à moins que cela ne s'explique par la vulgarité de ma propre âme.

Les langues régionales ont conservé dans leurs expressions poétiques les rythmes et les images populaires, et il me paraît important que face aux subventions données par le gouvernement à des expressions plus abstraites, les collectivités locales soutiennent le patrimoine culturel enraciné dans le terroir, comme on dit. Finalement, c'est peut-être par cet équilibre entre la culture nationale et la culture locale qu'on pourra relier le concept abstrait à la représentation concrète et créer ainsi le monde intermédiaire qui est l'essence de la poésie - celui où le temps se fait espace, comme disait Richard Wagner - qui est à la fois chose et idée, qui est symbole.

Jean-Jack Queyranne joue bien ce rôle: il rétablit bien l'équilibre; je voterai donc pour lui. Ses autres prérogatives me touchent peu. Et au second tour je voterai encore pour lui, car je suppose qu'il y sera.

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01/12/2015

Du national au régional (IV)

9360204541_17d93d3482_b.jpgLa devise de la République est Liberté, Égalité, Fraternité. Parfois, à écouter les philosophes qui soutiennent l'esprit républicain, leurs prédécesseurs du dix-huitième siècle auraient tout inventé. Mais non. Car ce qu'a inventé la république, en France, c'est l'idée que ces trois termes puissent se mettre ensemble. Jusque-là, en effet, ils existaient, mais dispersés.

Il existe un courant d'idée qui se persuade aisément que dès l'aube des temps il y avait des gens très intelligents qui étaient dans le bon courant d'idée, et d'autres - des méchants, des vilains - qui n'étaient pas dans ce cas. Mais il n'en est pas ainsi. Car la dispersion des trois termes de la République renvoie volontiers aux différences entre les régions.

Avec les progrès de l'intellectualité, c'est indéniable, est venue la liberté. À Genève du temps de Calvin, à Paris du temps de Voltaire, la liberté a fait une apparition claire.

Mais cela ne suffit pas à accorder les trois termes de la devise républicaine. La fraternité, notamment, est ouvertement un héritage du christianisme traditionnel – pas très bien assumé. Il est mal assumé par les élites intellectuelles, qui ne regardent que leur droit à penser librement, et oublient facilement d'aimer ceux auxquels ils trouvent des défauts. Face à la liberté parisienne, pourquoi ne pas le dire? des peuples – les Savoyards, les Bretons, par exemple - entendaient conserver ce qui les liait fraternellement, sous la direction des prêtres. C'est par peur, certes, de la liberté individuelle et de l'orgueil de l'intelligence que les catholiques m110400_34720-11_p.jpgrésistaient au progrès des Lumières; mais c'est aussi parce qu'ils s'inquiétaient que pût être perdu ce qui faisait à leurs yeux leur force: la façon dont ils étaient socialement soudés, le modèle de la famille traditionnelle, du mariage sacré, et ainsi de suite. Ils craignaient de voir disparaître ce qui les liait.

À vrai dire, je pourrais décevoir mes amis savoyards ou bretons en admettant que la liberté introduite en Savoie et en Bretagne par Genève et Paris était indispensable à l'évolution globale. Certes. Mais on pourra aussi admettre que le spectacle que donnent les intellectuels parisiens est triste, voire lamentable, et qu'ils se montrent peu capables, dans leur souci de liberté, de continuer à vivre fraternellement avec les autres. Et c'est là que chaque région a à apporter quelque chose.

Oui, chaque culture particulière est soit tournée vers la liberté, soit tournée vers l'égalité, soit tournée vers la fraternité, et c'est justement en s'insérant dans la culture régionale qu'on pourra développer chacune de ces qualités.

On pourra me dire que dans ce cas personne n'aura les trois qualités de façon complète. Je répondrai que d'abord cela restera à jamais difficile, qu'il existe toujours une tendance à pratiquer davantage l'une ou l'autre; et qu'ensuite s'insérer dans la culture régionale n'est pas s'y enfermer. Il s'agit surtout, en passant par la région, de rendre vivant et charnel un aspect de la culture globale. Il s'agit de la décliner localement et concrètement - non par une fiction que Balzac eût parlé autant de la Franche-Comté que de la Touraine, Hugo autant de la Corse que de Paris, mais en montrant que chaque région a développé une tendance propre, qui se retrouve dans un des termes de la devise de la République, et que celle-ci globalement – mais pas uniformément - crée un équilibre. Dès lors la culture de Paris, à côté de celle de la Savoie, peut être enseignée, et elle devient à son tour concrète, charnelle, même pour les Savoyards. Car il s'agit quand même d'une ville réelle, et qui n'est pas si loin.

Le problème est l'idée d'une culture nationale: elle est théorique. Car pour la plupart des écrivains classiques français, par exemple, la Savoie, et même la Bretagne, étaient bien des pays étrangers!

Il s'agit donc de sortir de l'abstraction, et de vivre dans la réalité, qui est locale. Il s'agit d'accepter que l'homme soit émotionnellement inséré dans un lieu restreint - si par sa pensée il a aussi accès à l'universel. Il s'agit d'accepter qu'il soit dans une tension entre les deux, un équilibre, et de refuser l'idée que l'intellect soit seul à le caractériser. De le refuser, parce qu'il n'en est pas, concrètement, ainsi: on n'agit pas en fonction d'abstractions.

L'homme, corporellement, est inséré dans un espace, et cela l'influence profondément. La culture régionale forme les âmes, qu'on s'en félicite ou qu'on le regrette; il faut donc l'intégrer à l'éducation.

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07/10/2015

Les Poètes de la Cité récitent l'automne

Geneve_Immeubles_1-3_Promenade_du_Pin.jpgSamedi 10 octobre, dans trois jours à peine, à 14 h 30, les Poètes de la Cité effectueront leur récital d'automne au Lyceum Club International, 3 promenade du Pin à Genève. De grandes figures de la poésie feront résonner leurs vers: l'excellente Valéria Barouch, la radieuse Danielle Risse, la gracieuse Nitza Schall, le puissant Albert Anor, le fougueux Jean-Martin Tchaptchet, l'élégant Galliano Perut, la mystérieuse Dominique Vallée, l'inspiré Yann Chérelle, le viril Denis Meyer, l'éloquent Michaud Michel, la vibrante Catherine Gaillard-Sarron, l'énigmatique Émilie Bilman, la sensuelle Charlotte Mylonas-Svikovsky, la douce Chon Kyong-Wha, le dynamique Bakary Bamba Junior, la passionnée Catherine Cohen, la mélodieuse Maïté Aragonès Lumeras, l'harmonieux Loris Vincent, la soyeuse Linda Stroun, et enfin l'orgueilleux Rémi Mogenet, moi, président de la noble société.

Nombre d'entre nous lirons nous-mêmes nos poèmes; mais pas tous. Et nous serons accompagnés par la merveilleuse Élisabeth Werthmüller, qui jouera de la flûte traversière. Le titre général de cette e_werthmüller.jpgmanifestation est Symphonie de roseaux. La première partie sera consacrée à la nature, la seconde à l'amour, la tierce au voyage et la quarte et dernière au refrain du flûtiste. Il a été en effet imaginé que des poèmes seraient faits, qui contiendraient tous un vers identique, qui est J'ai gagné ma fortune en jouant du pipeau. Vers mystérieux, qui peut être pris au sens littéral, ou ironiquement. Le refrain d'un poème à l'autre sera plaisant, j'en suis persuadé!

Bref, j'invite tous les lecteurs de ce modeste blog à venir assister à cet auguste récital. Pour ceux qui craindraient un excès d'élévation, un étouffement dans les hauteurs, un éblouissement dans la lumière, qu'ils soient rassurés par la présence en cette fête d'une verrée postérieure à la récitation, avec aussi des petits gâteaux et des cacahuètes: cela réchauffera et ramènera au sol.

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02/08/2015

La Savoie et sa littérature catholique

images.jpgLa grande force de la Savoie, sur le plan culturel, c'est sa littérature catholique. J'ose dire que ses auteurs catholiques sont supérieurs aux auteurs catholiques français: François de Sales, Joseph de Maistre, et même Jean-Pierre Veyrat, sont des écrivains à la fois catholiques et inspirés comme il n'y en eut pas en France.

Ce qui ne veut pas dire qu'ils sont meilleurs que les auteurs français en général. Mais le catholicisme savoisien, devant encore beaucoup au Saint-Empire romain germanique, à l'Italie, à l'Espagne, à l'Allemagne, était imaginatif, et n'avait pas la sécheresse qu'il a développée à Paris. Pour moi, c'est, plus ou moins consciemment, à cause de cette sécheresse que la vie culturelle en France s'est orientée différemment, et a préféré rejeter le catholicisme. Voltaire aimait le merveilleux: mais d'origine païenne. Bossuet aimait les grandes périodes imitées de Cicéron, qui ne contenaient pas de merveilleux. Bérulle voulait limiter à la seule figure de Jésus-Christ la voie mystique imaginative. François de Sales, lui, voulait l'étendre à l'ensemble du monde spirituel – anges, démons, paradis, enfer, saints célestes.

Comme l'a dit Vaugelas, son Traité de l'amour de Dieu était difficilement accessible parce qu'il réunissait deux qualités généralement opposées: la profonde piété, la grande érudition. Les âmes pieuses qui vénèrent les anges sont rarement capables de lire des ouvrages subtils; et l'acuité intellectuelle affecte de mépriser les images pieuses, préférant les idées pures. La force de la Savoie est qu'elle maintint longtemps la tendance ancienne à réunir ces deux pôles. Joseph de Maistre en est issu, et Jean-Pierre Veyrat.

Il me paraît nécessaire, quand on défend la tradition savoisienne, d'assumer cette qualité, ce trait d'un catholicisme qui sut demeurer vivant en liant la piété populaire et la philosophie des élites. Il y a quelque temps, j'ai participé au régionalisme local; mais j'ai dû m'en éloigner, car je me sentais isolé: le point de vue agnostique, issu pour moi de Paris, était dominant - et il n'avait à mes yeux guère de sens, car les écrivains savoyards de cette tendance n'avaient pas de qualités marquantes. Ils imitaient plus ou moins mal les Français, montrant peu de génie propre. Ils pouvaient certes être sympathiques: c'est obpicL2A34P.jpegle cas du fervent républicain François-Amédée Doppet, disciple de Rousseau, de Voltaire et de Mesmer; celui aussi du patriote démocrate Joseph Dessaix, qui suivait volontiers dans ses idées Victor Hugo, sans en avoir les capacités visionnaires. Les auteurs savoyards de cette veine n'étaient pas inspirés, au sens où ils n'inventaient rien: ils ne créaient pas de mondes qui leur fussent propres. Mieux les reconnaître est souhaitable, car ils avaient du talent, mais l'enjeu n'en est pas à mon avis majeur. Ce sont, quoi qu'on en pense théoriquement, les auteurs catholiques et royalistes qui y ont pris la littérature comme un tremplin vers le cosmos: certains, parmi eux, ont même osé parler des autres planètes, y placer des créatures étranges.

C'est la grande force de François de Sales d'avoir été regardé comme le meilleur auteur religieux moderne par C.S. Lewis, par exemple: on se souvient que cet auteur anglais a mêlé une imagination fabuleuse à la philosophie chrétienne. C'est par lui, par ce pieux évêque de Genève, que la culture de la Savoie peut être utilement défendue.

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18/03/2015

Manuel Valls contre Michel Onfray

Onfray564.jpgOn a vu souvent les chefs des gouvernements de François Hollande s'en prendre à des particuliers parce qu'ils ne respectaient pas ce qu'ils regardaient comme la bonne morale – et qui se mêlait assez clairement, en fait, aux intérêts des gouvernements en question. Cela a été le cas avec Gérard Depardieu, et plus récemment avec Michel Onfray, accusé de perdre ses repères parce qu'il préfère une analyste juste d'un catholique réactionnaire à une analyse fausse d'un progressiste agnostique. Michel Onfray entend s'affranchir des lignes partisanes, rejette le sectarisme, et c'est ce que j'apprécie dans ses postures publiques: il se réclame de la liberté en tant qu'homme et du sentiment de la vérité comme philosophe. Peu importe ensuite si je partage ou non ses sentiments; d'ailleurs je n'ai pas lu ses livres. Mais le droit pour les philosophes de s'exprimer librement, de ne pas avoir de comptes à rendre aux chefs de gouvernements et de partis, me paraît fondamental. Les politiques doivent-ils se substituer aux autorités religieuses, créer une nouvelle religion d’État, purement laïque - ou dite telle? Je ne crois pas. Leur rôle est d'exécuter la volonté du peuple, et non de la modeler selon ce qu'ils croient être un bien supérieur.

Michel Onfray a saisi depuis longtemps que le centralisme a un effet culturel dévastateur: contre les intellectuels parisiens trop proches du pouvoir, il a constamment réclamé la liberté de s'adonner publiquement à la philosophie à Caen, en Normandie. Naturellement, autant que je puisse en juger, il den48_tony_001f.jpgest assez centré sur lui-même - ou alors sur la tradition normande, et s'il a fait l'éloge dans un petit livre de sa compatriote Charlotte Corday, qui tua Marat, il n'a pas généralement pas défendu le régionalisme ailleurs: or la Normandie, même si elle a ses originalités, est culturellement proche de Paris. Il ne semble ainsi pas être conscient que l'athéisme, qu'il prône, est une philosophie plus régionale qu'on ne s'en aperçoit en général: certaines provinces l'ont plus développé que d'autres. Les guerres de Vendée sont liées par exemple à cette réalité historique. Mieux encore, il parle de l'Islam sans sembler savoir que l'arianisme par plusieurs philosophes fut rapproché de cette religion; or, dans certaines régions de France, loin de la Normandie, cet arianisme, notamment sous la forme du catharisme, eut beaucoup de succès.

Je suis persuadé, pour ma part, que le climat est pour beaucoup dans la forme que prend la religion ou la philosophie dans une région du monde donnée, et que la liberté individuelle consiste aussi à assumer ce climat. Le catholicisme savoyard s'est toujours nourri du paysage alpin, le catholicisme breton toujours nourri de la lumière tamisée des forêts, ou de l'éclat de la mer: Victor Hugo l'a dit, il a eu raison.

Dans une région très soumise à l'ordre rationnel, Dieu tend à s'estomper. L’État semble pouvoir assumer son rôle d'ordonnateur cosmique. Et le fait est qu'Onfray propose souvent d'imposer depuis l’État central une protection sociale renforcée, comme s'il pouvait créer la justice sur terre. Ce qui n'est d'ailleurs pas une position très originale. On peut aussi la penser liée à son éducation catholique, ou à son ancien statut de fonctionnaire.

Cela dit, il est libre de penser ce qu'il veut, et je m'oppose à ce qu'un gouvernement lui fasse à cet égard la leçon; pour moi, face aux philosophes, les politiques ont un devoir de réserve. Ils n'ont pas à s'en prendre à tel ou tel. La bonne philosophie ne surgit jamais de la contrainte: mais toujours de la liberté, dans laquelle la pensée, parvenant à assumer ses droits illimités, s'oriente selon une logique d'un ordre supérieur - caché, mais présent dans l'univers même. Qu'Onfray ne la suive pas toujours n'y change rien.

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10/11/2014

Philippe Meirieu, Pestalozzi et le régionalisme

Pestalozzi.jpgLe pédagogue Philippe Meirieu s’est souvent voulu pragmatique: sur son blog, il reprochait à Pestalozzi son goût pour les images mythiques – son spiritualisme. Dans son action politique, il a d’abord chanté les vertus du fédéralisme différencié, affichant l’idéalisme qui semblait être le sien à l’époque où, attaché à Jospin et au ministère de l’Éducation, il pensait faire une révolution pédagogique dans les collèges par l’intermédiaire des Instituts de Formation des Maîtres; mais cela a été un tel échec que, pour se venger, Sarkozy a fustigé avec les siens ce qu’il a appelé le pédagogisme, et a fermé ces Instituts. Quant à Philippe Meirieu, il a affirmé que si ses idées n’avaient pas marché, c’est parce que les enseignants ne les avaient pas assez appliquées! Une fois élu président du groupe écologiste à la Région Rhône-Alpes, il a pris ses distances vis-à-vis des régionalistes - notamment de Noël Communod, qu’il avait abrité dans sa liste...

Étudiant à l’Institut de Formation des Maîtres de Créteil, j’avais vécu de l’intérieur l’époque où on faisait de Meirieu une sorte de prophète, le dernier peut-être auquel la République ait cru…

Mais qu’il ait rejeté Pestalozzi et ait prétendu qu’il manquait de sens pratique m’a toujours laissé sceptique; car ce qu’on appelle pragmatisme revient souvent à se soumettre au dogme habituel, aux idées communément admises. Mais le réel ne leur correspond pas forcément. Philippe Meirieu proposait des idées nouvelles qui ne remettaient pas en cause les vieux présupposés. Cela a du sens pratique, du point de vue rhétorique: car lorsqu’on remet en cause les idées si anciennes qu’elles sont assimilées à des évidences, on n’est pas écouté. Mais il faut voir si, dans la sphère de la pédagogie, ce n’est justement pas ce qu’il faudrait faire - et ce qu’on ferait, si on avait du sens pratique. Et mon avis est que, en la matière, Pestalozzi en avait plus que Philippe Meirieu.

Comment d’ailleurs croire que ce dernier accepterait le régionalisme, alors que quand, à Lyon, un lycée privée musulman s’était ouvert, il s’est inquiété de la conformité de l’enseignement qui y serait livré avec les programmes nationaux? Car pour moi, il a toujours été évident qu’il fallait enseigner à l’école geneve.gifprimaire non l’histoire des rois de France du Moyen Âge, comme les programmes le précisent, mais celle des princes qui ont concrètement gouverné le territoire où chaque école se trouve; or cela revenait, en Savoie, à étudier celle des comtes de Savoie, ou même, en Haute-Savoie, des comtes de Genevois et des sires de Faucigny.

Plus tard, les événements m’ont donné raison. Or, il faut le savoir, Pestalozzi partait du principe qu’il fallait s’appuyer sur l’environnement de l’élève, dans l’apprentissage; cela signifie bien qu’il faut, dans l’histoire, s’appuyer sur le territoire qu’il connaît, dont il a une perception immédiate. Pour moi, cela tombe sous le sens!

Mais l'idéologie abstraite, qu'en France on trouve si volontiers pragmatique parce que républicaine, l'empêche.

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31/10/2014

Histoire régionale et mythologie

3877381395_0c46a15749_b.jpgPendant longtemps, lorsque je parlais de l’histoire de la Savoie, j’avais l’impression qu’on me regardait comme un diseur de fables: la Savoie n’appartenait pas tant à l’histoire qu’à la mythologie. Car l’histoire n’est pas tant ce qui s’est réellement produit que ce qui est attesté par un État. L’histoire de France étant au programme de l’Éducation nationale, elle est consacrée, et vraie; l’histoire de la Savoie n’étant pas dans ce cas, elle échappe à la convention collective et apparaît comme pur roman.
 
Il n’est pas si exact qu’on croit que les faits historiques ont pour caractéristique d’être scientifiquement prouvés: les historiens émettent des hypothèses, déduisent des faits d’autres faits, adoptent des théories qui expliquent la marche des événements; mais cela apparaît facilement comme vérité objective dès que l’État, au travers de ses institutions, l’avalise.
 
Ce n’est pas qu’aucune institution ne s’occupe de l’histoire de la Savoie; mais que les institutions sont hiérarchisées. L’Académie de Savoie n’est pas l’Université de France; et à l’intérieur de l’Université, ce qu’énoncent les simples docteurs n’équivaut pas à ce qu’énoncent les agrégés, ou bien les normaliens.
 
C’est ainsi que personne n’est choqué quand on affirme, sans avoir pu pénétrer les âmes de l’époque, que les peuples médiévaux étaient surtout mus par l’appât du gain; Dieu sait pourtant que peu l’avouaient, et la plupart assuraient avoir de plus nobles ressorts, au sein de leur cœur! Car ils ont laissé des textes, exposant leurs pensées, et les historiens ne se donnent pas forcément la peine de les lire.
 
Mais si on dit que les fondateurs de la République en 1789 étaient dans le même cas, que seul l’appât Statue de Charles de Gaulle (parc Herastrau).JPGdu gain les animait, on est déjà plus suspect; si on le dit du général de Gaulle ou des compagnons de la Libération, c'est un scandale, car on est en réalité convié à prendre au sérieux les pensées qu’ils avaient sur eux-mêmes et l’Histoire. Le fait est que leurs pensées ont laissé un souvenir: elles ne dorment pas dans des textes qu’on ne veut plus lire!
 
Je crois que passe pour réaliste de ne pas avoir le même respect pour François de Sales ou les ducs de Savoie; car qui lit encore les textes dans lesquels ils exprimaient leurs pensées?
 
Il est vrai, aussi, que l’histoire de la Savoie a quelque chose d’exotique: les ducs ont été rois de Chypre et de Jérusalem, ont été liés au monde grec - à l’Orient -, et cela leur donne un lustre. Au sein de leur dynastie, beaucoup de gens canonisés ou béatifiés créent une atmosphère gothique et religieuse; même Charles-Albert, au dix-neuvième siècle, avait quelque chose de romantique qui manquait à Louis XVIII ou à Louis-Philippe - et le rapprochait de Louis II de Bavière. Lorsque Costa de Beauregard raconte son authentique histoire, il a l’air d’écrire un roman, une épopée.
 
Et puis l’histoire nationale a quelque chose d’abstrait, dès qu’on s’éloigne de Paris et du val de Loire: aucun des événements évoqués ne se recoupe avec la vie réelle, le paysage, les monuments qu’on a sous les yeux; c’est à cela qu’on reconnaît une histoire créée par l’esprit mathématique: elle n’a aucun rapport avec la région qu’en général on habite! Car pour celle-ci, l’histoire est comme les légendes, elle s’insère dans le paysage et l’explique. C’est pour cela que Paris est plus mythique que le reste: seule son histoire fait l’objet d’un enseignement obligatoire! À Dieu ne plaise qu’on veuille donner à la Savoie le même éclat: l’intention en est hostile à l’ordre public et à la cohésion nationale.

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29/10/2014

Centralisme, absolutisme, régionalisme

Pepin-le-Bref-pere-de-Charlemagne-roi-de-France.jpgDans quelle mesure le centralisme est-il la confirmation de ce qu’a vu Joseph de Maistre, que les Français sont profondément attachés à la personne d’un monarque et à l’idée d’une unité qui s’incarne en un homme? Teilhard de Chardin aurait dit que les Français ont conscience que l’univers est centré, et que, par conséquent, le système politique doit l’être aussi. Peu importe qu’on reconnaisse ou pas que ce centre est un dieu; le réflexe n’en demeure pas moins. On peut projeter sur une organisation unitaire des attributs divins sans s’apercevoir qu’ils sont les mêmes que ceux de la théologie, et cela d’autant plus facilement qu’on rejette cette dernière par principe et qu’on ignore par conséquent ce qu’elle contient.
 
Je me pose toutefois la question: cet archétype issu du monothéisme est-il aussi présent en France que du temps de Joseph de Maistre? On pourrait avoir le sentiment qu’il est surtout partagé par ceux qui ont fait des études - qui ont intégré ce que Victor Bérard appelait les idées françaises: mais est-ce que, spontanément, ceux qui n’ont pas fait d’études sont dans le même cas?
 
Le problème, me dira-t-on, se posait déjà en 1789: ceux qui n’étaient pas acclimatés aux idées françaises - notamment parce qu’ils parlaient une langue différente - ne comprenaient pas forcément cette unité, et leur réflexe était plutôt la défense des symboles religieux traditionnels, dont le roi n’était somme toute qu’un élément parmi d’autres: ce fut le cas des Bretons, par exemple.
 
Du reste l’illettrisme n’empêche pas forcément le culte de la capitale - de Paris: nul besoin d’être un intellectuel pour trouver incroyables, comme tout le monde, la tour Eiffel ou les fastes de la cité reine. Et le fait est que, électoralement, la révolte populaire ne s’incarne pas beaucoup dans le régionalisme, mis à part en Corse, ou d’autres îles encore plus lointaines: Guadeloupe, Martinique, Tahiti, Nouvelle-Calédonie... On a le sentiment que si la raison admet que les régions excentrées et singulières ont le droit de s’épanouir librement dans leur particularité, les réflexes l’interdisent, parce que l’unité chérie, adorée, pourrait en être fissurée, amoindrie: au fond, on crie au sacrilège; cela ressortit au religieux.
Comment, dès lors, pour faire progresser le fédéralisme, la liberté, le respect de la diversité, faut-il s’y prendre? Comment relier le réflexe à la raison?
 
Ce qui est entre les deux, c’est le cœur: l’amour; si on aime sa région, ses figures historiques, légendaires, on développe l’idée qu’elle doit être représentée par des institutions spécifiques, et on s’y accoutume. C’est essentiellement par l’aspect culturel que ce progrès peut être réalisé. La ferveur que Le-reveur2.gifmême personnellement on peut avoir, en Savoie pour François de Sales, en Bretagne pour Hersart de La Villemarqué, en Corse pour Pascal Paoli, en Flandre pour Thyl Ulenspiegel - cette ferveur se diffuse, et rend légitime le régionalisme.
 
Et quoi de plus logique? C’est bien d’une foi, d’une conviction, que devrait venir tout vote: non d’une volonté négative de revanche, de vengeance. Autrefois, en France, on avait de la ferveur pour De Gaulle, pour Lénine, pour Mao; le drame de la démocratie en France est qu’on n’en a plus guère pour aucune figure distincte. À la rigueur Napoléon et De Gaulle résistent; mais cela suffit-il?

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19/06/2014

Polarité des métropoles: le cas de la Savoie

Carte-des-14-regions.jpgLe gouvernement français a décidé, assure-t-il, de créer de grandes régions aux pouvoirs renforcés, regroupées autour de métropoles dynamiques. J’ai un peu du mal à voir pourquoi on ne peut pas commencer par renforcer les pouvoirs des régions existantes; la superposition des deux réformes risque de faire apparaître la seconde comme une promesse destinée simplement à faire passer la première.
 
Mais la question reste de savoir s’il est vraiment indispensable de créer des grandes régions centralisées autour de métropoles dynamiques, et en particulier si pour l’ancienne Savoie c’est une nécessité.
 
Au dix-neuvième siècle, les Savoyards, isolés dans leurs frontières, apparaissaient comme un peuple de paysans dirigés par des magistrats depuis des petites villes: au fond, l’organisation médiévale persistait, avec quelques aménagements pour préciser le droit, le rendre plus clair. Ce n’était pas le féodalisme au sens négatif, où le seigneur faisait ce qu’il voulait: plutôt un Moyen Âge tel que le concevaient les romantiques, avec un bon roi lointain qui s’efforçait d’aider les Savoyards à s’enrichir et des administrateurs et des ecclésiastiques qui étaient des leurs. Stendhal à cause de cela louait le régime du Duché - vantant jusqu’aux mérites des prêtres locaux, qui étant savoyards eux-mêmes participaient pleinement à la vie populaire.
 
Il mentionnait aussi, néanmoins, l’impatience des habitants pour ce qui est de l’économie, du commerce. Certes, les frontières fermées, les prêtres, les magistrats royalistes et catholiques, leur garantissaient le maintien de leurs traditions, de leurs coutumes, de leur indépendance culturelle. On vénérait les symboles de la petite patrie, la dynastie de Savoie, François de Sales. Mais l’heure n’était plus à cette vie médiévale simple - telle qu’elle existe encore en Asie, dans les montagnes de l’Himalaya, gorgées de religiosité. Ouvertes sur  Paris, Lyon, Genève, les villes savoyardes en particulier voulaient s’enrichir. Or, il manquait justement à la Savoie une métropole d’importance. On ne peut pas vraiment le nier.
 
Toutefois, l’ouverture des frontières a permis à Genève d’apparaître dans une large part comme étant cette métropole naturelle dont la Savoie, en particulier au nord, avait besoin. Le département de Haute-Savoie, d’ailleurs, a accompagné à cet égard l’histoire, en passant des accords directement avec la cité de Calvin, ce qui lui a permis d’acquérir une certaine autonomie, une capacité d’initiative propre. Or, logo_aps.jpgcela lui a été très bénéfique. Ce qui est donc surtout inquiétant, dans le projet du gouvernement français, c’est la suppression des départements.
 
S’il les trouve trop petits et étriqués, il suffit de dire que c’est à présent l’Assemblée des Pays de Savoie - interdépartementale - qui doit représenter seule les deux départements, qui seront de fait supprimés; cette assemblée peut diriger ainsi une Région Savoie, dont la petite taille est justifiée par son caractère frontalier d’une métropole majeure. D’ailleurs, puisque celle-ci rayonne aussi sur le département de l’Ain, on peut accroître la taille d’une telle Région en y ajoutant le territoire de celui-ci, qui fut savoyard jusqu’à l’orée du dix-septième siècle, et qui l’est souvent resté dans l’âme, en particulier dans le Bugey. La grande époque, culturellement parlant, de ce dernier et de la Bresse, date bien du duché de Savoie - d’Amédée VIII à Charles-Emmanuel Ier.
 
Les solutions sont donc possibles, en dehors de Lyon.

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30/05/2014

Dynamisme corse

fr-corse.gifLe gouvernement français assure qu’il veut permettre le dynamisme local, afin que les territoires s’émancipent économiquement, et connaissent un regain de croissance. Il semble en effet avoir admis, avec nombre d’économistes sérieux, que la réussite suisse ou même allemande est liée à la dispersion des pôles, à un tissu d’entreprises répandu sur l’ensemble du territoire - non centralisé.
 
Cependant, le lien entre le dynamisme culturel et celui de l’économie ne lui apparaît pas, ou alors il est prêt à sacrifier le second, si l’uniformité qu’il prône est mise en danger: il s’agit quand même toujours de se référer à la capitale. L’exemple de la Corse à cet égard est parlant. Elle réclame la co-officialité de sa langue propre, un statut de résident, élit un autonomiste à Bastia, a du dynamisme. Mais au nom de la Constitution, le gouvernement central casse plusieurs décisions de son assemblée, et la presse nationale feint de croire que l’élection d’Anne Hidalgo à la mairie de la capitale est un événement plus considérable que celle de Gilles Siméoni. L’élection de la première n’a pourtant rien eu que de très banal, puisqu'elle a été désignée par son prédécesseur, quand le second a été localement soutenu par les principaux partis politiques, d'une façon exceptionnelle.
 
Peut-être que le matérialisme des dirigeants les empêche de voir que ce qui anime culturellement une communauté est propre aussi à lancer des entreprises, qu’il n’y a pas de solution de continuité entre la culture et l’économie, qu’au contraire c’est au sein d’un contexte culturel dynamique que l’activité économique peut s’exercer. Car des régions qui prennent des initiatives favorisent toujours l’économie, 124_117221_max.jpgmême lorsqu’elles s’attellent d’abord à la culture, ou au droit au logement. Si on ne peut pas prendre une initiative concernant par exemple la langue locale, il devient difficile d’en prendre qui soient de nature économique, comme peut être le lancement de produits purement locaux, destinés à séduire la clientèle étrangère. Car il est simple de s’apercevoir qu’on n’achète pas ce qu’on peut produire soi-même, mais justement ce qui, étant propre à une région étrangère, ne peut pas être trouvé chez soi. On aurait beau jeu de prétendre que l’économie se fonde sur des machines indifférenciées sur le plan culturel; ce n’est pas vrai: les voitures allemandes ont une qualité allemande; la montre suisse, une qualité suisse; et ainsi de suite. D’ailleurs l’économie n’est pas seulement faite de machines; les produits alimentaires portent toujours la marque de la terre qui les a fait naître, de la méthode agricole qui les a fait croître, de la façon dont ils ont été pris, puis mis sur le marché. À plus forte raison en est-il ainsi des produits proprement culturels - les livres, les journaux.
 
Si la Constitution exerce une pression trop forte sur les régions excentrées et originales, il faut la changer.

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23/05/2014

Parkings genevois en France

4_parking_annemasse_leon_grosse_-_kp1.JPGLa votation en défaveur du financement par Genève de parkings en France voisine a fait grand bruit. Je ne connais pas exactement les chiffres, mais d’après ce que j’ai lu, les plus opposés à ce projet étaient les habitants du canton qui n’étaient pas dans la ville de Genève. Je ne sais pas non plus exactement qui devait financer, la Ville ou l’État, mais j’ai l’impression que c’est plus important qu’on ne le dit en général. En effet, pour bien comprendre la situation, mon avis est qu’il faudrait faire abstraction de la frontière.
 
Si elle n’existait pas, il faudrait bien admettre deux choses. D’une part, que la Ville financerait ces parkings à son entrée, dans les terrains agricoles qui la jouxtent; elle n’aurait aucune raison de le faire plus loin, à la hauteur de la France voisine. D’autre part, ce serait elle qui financerait les parkings, et non les communes sur lesquelles ils seraient implantés, ni aucune autre commune où ils ne seraient pas implantés. N’est-il donc pas étrange de faire payer l’ensemble des citoyens du Canton, comme j’ai cru comprendre qu‘on le faisait?
 
Sans doute, la Ville peut faire valoir aux autres communes que participer aux frais leur permet justement de laisser se créer des parkings dans les communes qui ne participeront pas, situées en France, au lieu de les voir se bâtir dans les leurs. Mais ne serait-ce pas une forme de chantage?
 
La solution à ce refus du peuple du Canton de financer les parkings est donc double. Soit le projet est maintenu de créer des parkings en France, mais la Ville les finance seule, offrant aux autres communes leur arton380.jpgprotection sans contrepartie; soit la Ville les crée au sein du Canton, dans une commune suisse avec laquelle elle entend collaborer en y achetant des terrains. Or, le second cas coûterait probablement bien plus cher à la Ville; il est donc un peu ridicule de demander aux autres communes de participer aux frais sous prétexte qu’elles seront ainsi protégées.
 
Cela dit, il est possible que je n’aie pas tout bien compris. Mais il me paraît quand même évident que c’est la Ville qui souffre le plus des embouteillages, et non tout le Canton, de telle sorte que c’est bien la Ville seule qui doit payer. Si j’ai bien compris la situation, il est possible que cette solution serait acceptée par une population urbaine qui souffre, quitte à se faire aider dans ce projet par la Confédération, le Canton ne servant alors que de relais.
 
Xavier Comtesse a pu écrire sur son blog que le centralisme était passé de mode, mais il ne faut rien exagérer: l’économie se fait encore bien à partir des cités; il est surtout évident qu’il faut s’appuyer sur la ville de Genève, et non pas sur le Canton, les communes de ce dernier étant somme toute dans une situation plus comparable aux communes françaises limitrophes qu’on ne veut bien le reconnaître.

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22/08/2013

Institution de la Région Savoie

Dans Une Théorie de la connaissance de Goethe, Rudolf Steiner dit que la politique consiste en réalité à appréhender l’âme des peuples et à créer des formes institutionnelles adaptées à leur caractère. D’un téléchargement.jpgautre côté, il était hostile à la conception qui faisait de l’État unitaire et centralisé une sorte de divinité, et d’une nation un organisme total: pour lui, seule l’humanité complète était dans ce cas, et aucun peuple ne pouvait être assimilé à elle dans son entier. La souveraineté absolue d’une partie restreinte de l’espèce humaine n’avait à ses yeux pas de sens.
 
Il tendait à prôner une forme de fédéralisme universel. Chaque communauté humaine devait bien trouver sa représentation au sein du Gouvernement; mais aucune ne pouvait y prétendre de façon totale.
 
J’avoue partager cette vision du monde - qui fut aussi, je crois, celle de Denis de Rougemont.
 
Or, le sentiment savoyard existe encore, puisque le nom même de Savoie n’est pas tombé dans l’oubli, ni ce qui lui est lié. Je considère, par conséquent, qu’il faut lui donner une forme institutionnelle adaptée: la Région.
 
On n’a pas à juger, comme cela se fait parfois, de la qualité de la culture propre à la contrée. Qui peut avoir à cet égard des certitudes? Chacun subit ses idées et sa sensibilité. Il reste toujours normal de connaître la tradition d’un lieu qu’on habite. Si elle a des insuffisances et des défauts, il faut y remédier, les corriger de l’intérieur. Cela ne peut pas justifier son rejet - ni son éventuel remplacement par une autre dont chacun a aussi le droit de penser ce qu’il veut.
 
Voilà pourquoi, personnellement, je considère qu’il est nécessaire de décentraliser au moins en partie les programmes d’enseignement, en les adaptant aux différentes portions du territoire. La Savoie, du image2.gifreste, fut en grande partie autonome, dans son éducation, sous les rois de Sardaigne: elle avait son organisation propre, et cela conduisit la France, après 1860, à créer à Chambéry une Académie, laquelle on pouvait regarder comme la prorogation d’un droit acquis. Durant plusieurs décennies, il fut même recommandé d’enseigner l’histoire régionale aux enfants.
 
À mes yeux, il est légitime de renouer avec cet état de fait. Si l’on veut établir une égalité avec les autres régions, il me paraît normal de l’étendre à toutes les académies de France. J’y suis favorable.
 
Naturellement, cela ne doit pas conduire à ce qu’une couleur spécifique, au sein de l’ensemble plus vaste, tende à une souveraineté complète. Cela contredirait le principe du fédéralisme universel énoncé en préalable.
 
J’ajoute que l’idée fédéraliste est pour moi une voie de solution à bien des conflits dans le monde. Mais j’en parlerai un autre jour, si je puis.

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15/11/2012

Salon du livre alpin à Grenoble ce week-end

img_1225444305635.jpgCe week-end, je serai, avec les éditions Le Tour, au salon du livre du régionalisme alpin, à Grenoble, qui a lieu les 16, 17 et 18 novembre à l'ancienne bibliothèque de la place de Verdun. J'exposerai en particulier les livres que j'ai écrits ou préfacés, De Bonneville au mont-Blanc, Muses contemporaines de Savoie, Les Prisonniers du Caucase de Xavier de Maistre, Le Siège de Briançon de Jacques Replat... L'entrée est libre.

C'est un peu loin, mais Grenoble est en France regardée comme la capitale des Alpes, et c'est la première fois que je vais présenter mes livres dans le Dauphiné: d'habitude, j'étais soit dans les pays de Savoie, soit à Genève. Il faut bien sortir un jour des limites habituelles! Grenoble, c'est la capitale que se sont faite les comtes du Viennois quand Vienne fut donnée par l'empereur germanique à son évêque, et c'était déjà une bourgade allobroge dans l'antiquité. Constamment, la France a essayé de placer l'ancien duché de Savoie dans son orbite et de la faire devenir la capitale des Allobroges modernes. En général, pour le département de la Savoie, cela a bien fonctionné, mais dans le nord de la Haute-Savoie, beaucoup regardent Genève comme une capitale allobroge plus significative. Quoi qu'il en soit, Grenoble est une ville importante, et beaucoup de Dauphinois ont publié des récits de voyage en Savoie qu'on a conservés: Stendhal, Alfred de Bougy, Achille Raverat...

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10/06/2011

Lamartine, J.-P. Veyrat & S. Amédée à Hautecombe

abbaye.jpgJ'ai récemment visité l'église abbatiale d'Hautecombe, si célébrée, en son temps même, pour son beau style gothique voulu par le roi Charles-Félix. A l'intérieur, il y avait une librairie. On y trouvait les Méditations poétiques de Lamartine: Ô temps! suspends ton vol! Mais déjà, on ne trouvait pas son Raphaël; or, ce roman autobiographique se passe en grande partie sur le lac du Bourget et, de surcroît, situe la révélation de l'amour entre le narrateur et Julie dans la maison qui est en contrebas de l'abbaye, au bord de l'eau, et les premières entrevues entre les deux amants dans le pré tout proche. Visitant l'abbaye, à cette époque en ruines, Lamartine a d'ailleurs de bien belles paroles: Je m'assis sur le mur tapissé de lierre d'une immense et haute terrasse démantelée qui dominait alors le lac, les jambes pendantes sur l'abîme, les yeux errants sur l'immensité lumineuse des eaux qui se fondaient avec la lumineuse intensité du ciel. Je n'aurais pu dire, tant les deux azurs étaient confondus à la ligne de l'horizon, où commençait le ciel, où finissait le lac. Il me semblait nager moi-même dans le pur éther et m'abîmer dans l'universel océan. Il se fondait dans la clarté, communiant avec l'univers! Pour lui, du reste, les apparences sensibles étaient pur néant, illusion créée pour permettre les rencontres sacrées avec l'âme-sœur. En l'occurrence, Julie, qui, à sa mort, habitera le lieu tout entier: je crois voir l'âme heureuse de celle qui m'apparut un jour dans ces lieux s'élever étincelante et immortelle de tous les points de cet horizon, dira le poète.

statues_marbre_abbaye_de_hautecombe_7376.jpgA la librairie d'Hautecombe, je n'ai pas vu davantage un texte qui aurait dû y être: Station poétique à l'abbaye d'Hautecombe, de Jean-Pierre Veyrat, Savoyard évoquant en vers une excursion nocturne au sein de l'abbaye restaurée: il a alors des visions glorieuses et grandioses, mêlant histoire et révélations prophétiques. Comme Hugo, il se voulait l'héritier d'Isaïe. On sait, en effet, que l'église abbatiale contient des statues de princes médiévaux devenus mythiques - d'ailleurs souvent liés à la Suisse: aux Kybourg, aux Höhenzollern, parmi lesquels les Savoie prenaient épouse; la sœur même du fondateur de Berne y a son image sculptée dans la pierre, et Pierre II, le petit Charlemagne, fondateur de la patrie vaudoise selon Charles-Albert Cingria, s'y trouve aussi. La manière est sublime; elle vaut celle de Louis II de Bavière!

Mais l'État veut bien financer, par le biais des universités, des éditions d'écrivains français obscurs, mais pas celle des œuvres de Jean-Pierre Veyrat; certains ont osé dire que c'était parce qu'il glorifiait les rois de Sardaigne. Mais peut-on croire l'État français aussi mesquin?

Enfin, je n'ai pas vu non plus les Homélies mariales de saint Amédée de Lausanne: or, celui-ci fut abbé de Hautecombe, et, par surcroît, celui qui déplaça la communauté cistercienne originelle: elle avait été dans la montagne, il la mit au bord du lac. Il n'y avait que de la littérature catholique générale. Effet du principe universel d'uniformisation, sans doute.

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