Savoie

  • Contes de Dame Hiver au château de Ripaille

    Spectacle de contes de Savoie et d'ailleurs au château de Ripaille.jpg

    Après Avully et Confignon, Rachel Salter produira un spectacle au château de Ripaille (à Thonon) pour deux dates. Il sera différent sous des précédents. Elle s’intéressera cette fois aux traditions de ce château, évoquant les Amédée – le Comte Vert et ses chasses, le Comte Rouge et sa mort, Bonne de Berry et ses grâces, Amédée VIII et ses prières, et les époux Engel-Gros qui ont racheté l’édifice à la Belle Époque, et y ont mis de l’art renaissant, ou de l’Art Nouveau - mais aussi des motifs Art & Crafts de William Morris.

    Comme cela tombe bien! Car, fille d’un professeur de littérature à l’université de Glasgow – spécialiste notamment de Thomas Hardy –, Rachel Salter a grandi parmi les motifs de William Morris, installés par son père dans sa sorte de manoir. On sait que, imités des tapis persans, réguliers comme les figures qu'on y tisse, quoique pas abstraits comme elles, ces motifs suggèrent beaucoup, donnent profondément à songer sur les mystères du monde végétal - qui est aussi le monde éthérique où les fées prennent forme. Rachel Salter a mesuré cette suggestivité - et que toute contemplation appuyée des fleurs placées sur un mur ou des rideaux par l’illustre décorateur – toute méditation sur ces figures fraîches, fait apparaître, dans la conscience, des visages étranges, détachés soudain de la tenture ou du papier-peint. Et leurs yeux s’allument - et voici qu’ils sourient puis parlent, rappelant l’histoire du lieu où ils se trouvent, faisant surgir dans l’âme l’image des gens qui ont vécu dans la demeure. Ils la font même bouger, la rendant sonore comme une hallucination complète, ou un film!

    Périlleuse vision! Mais chatoyante et belle.

    Les contes de Rachel Salter, cristallisant les couleurs de l’âme, emmèneront ainsi vers des passés qui débouchent sur des infinis mystérieux, donnant voix à l’esprit du lieu. S’organisant selon des pensées claires, ils rappelleront les histoires que chuchotent ceux qui savent, et mêleront au passé les symboles vrais par lesquels cOMTE ROUGE.jpgl’histoire prend sens.

    Car la forme de son spectacle sera cette fois une visite contée, emmenant le public par étapes dans les énigmes du Temps, et l’initiant aux secrets des nuits hivernales!

    Belle occasion de se réjouir tout en s’instruisant! La lumière de Noël ramènera les couleurs de la Savoie ancienne, et, dans l’esprit de Jacques Replat et de son Sanglier de la forêt de Lonnes (qui, publié en 1840, se déroule essentiellement à Ripaille au temps du Comte Rouge), cela débouchera sur le merveilleux – et l’appréhension des profondeurs du monde et de l’âme.

    Rendez-vous, donc, les mardi 24 vendredi 27 décembre prochains à 15 h, à l’entrée du Château.

     

  • Contes d'hiver au château d'Avully

    3-5754856.jpgDu 21 au 27 décembre prochains, l'association Noyau. Au cœur du conte, que je préside, organisera, en Haute-Savoie et à Genève, une tournée de l'artiste Rachel Salter, conteuse écossaise de langue française dont j'ai déjà parlé. La première étape publique sera le château d'Avully, à Brenthonne, au pied des Voirons, en face du lac Léman, le samedi 21 décembre à 20 h 30. (L'entrée sera de 10 €.) Vous savez que ce château a été magnifiquement restauré par un amoureux de la tradition savoisienne, et qu'il y a fait illustrer les hauts faits de la Savoie et des anciens Bourguignons (entendez: les Burgondes installés en Gaule, dans l'ancien royaume de Bourgogne). Des peintures jolies ont été placées en fresques sur les murs des salles, représentant les comtes et ducs de Savoie ou l'épopée de Girart de Vienne, et des écussons partout, les armoiries de toutes les familles importantes de Savoie.

    Le propriétaire de ce château, passionné et fils d'un passionné qui le racheta pour s'y livrer à sa passion, y effectue nombre de manifestations culturelles généreuses et réussies, et j'ai pu y réciter des poèmes avec affiche avully.jpgmes amis poètes savoisiens, notamment Marcel Maillet et Michel Dunand.

    Nous avons eu l'idée de proposer, pour Noël prochain, des Contes de Dame Hiver, communiqués à Rachel Salter et prononcés par elle par la voie d'une forme de théurgie: l'esprit de l'hiver parle par sa bouche!

    Elle mêlera des contes savoyards, allemands et écossais, puisque la thématique émane des frères Grimm et de leur Frau Holle. On y verra passer de vaillants chevaliers, de nobles petites filles, des chiens enchantés – et Dame Hiver fera pleuvoir de douces paroles pareilles à des flocons de neige, non pas en parlant mais en balançant mollement ses ailes lunaires sur les spectateurs.

    Il y aura aussi de la musique et des chants, et le moment sera magique, j'en suis persuadé. L'esprit de la Savoie le portera, car s'il y a bien une région en France qui ressemble à Noël aux pensées de Dame Hiver, c'est celle-ci – la neige y tombe réellement à Noël. La Savoie pour ainsi dire offre une transparence, pour les rayons de Dame Hiver, et semble plus près de leur source que toute autre contrée de la vieille Gaule. Je suis donc heureux que ce spectacle y ait lieu, et j'espère que le public sera nombreux. N'hésitez pas à venir, chers amis!

  • Un texte sur Louis Rendu

    RS-photo-2015-002-194x300.jpgPour ceux que cela intéresserait, la Revue savoisienne de la 158e année, parue fin septembre, a publié les communications réalisées en son sein en 2018, et elle contient, par conséquent, le texte d’une conférence que j’ai donnée devant ses membres sur Louis Rendu – intitulée Des Sciences naturelles au projet social européen. Rendu était professeur de philosophie et de sciences physiques au Collège Royal de Chambéry dans la première moitié du dix-neuvième siècle, puis il fut nommé évêque d’Annecy. Ses diverses fonctions et sa participation à l’Académie de Savoie, créée en 1820, l’amenèrent à se consacrer d’abord aux sciences naturelles, et il est l’auteur d’une Théorie des glaciers qui fait encore autorité, parce qu’il a le premier établi comment se formaient et évoluaient les glaciers. On a peine à se représenter que jusqu’à lui, on fantasmait beaucoup sur la question, sans trouver le vrai, fautes d’observations directes et attentives. Rendu notamment montre comment Horace-Bénédict de Saussure s’est beaucoup fourvoyé, faute d’être resté assez longtemps sur le terrain. Car s’il y est resté, c’était pour gravir les montagnes, plus que pour observer les choses. Quant aux autres savants, dit Rendu, ils se sont contentés d’imaginer la chose depuis leurs cabinets de travail...

    Une élévation dans l’Antarctique porte à présent son nom, et un glacier en Alaska.

    Mais le plus intéressant est que Rendu était romantique dans sa démarche scientifique, cherchant les marques de l’action divine dans la nature – notamment dans l’eau, assez plastique pour la porter activement, Rendu Glacier Flyover.jpgassez physique pour la porter visuellement. Il a établi une grande loi de la circulation qui fait aller les corps d’un état à l’autre, et l’âme même du Ciel à la Terre et inversement – et qui pour lui était universelle, étant la marque sur l’univers sensible de la sagesse divine. Les implications théologiques en sont lourdes, mais il ne les a pas nommées. Il n’a pas par exemple parlé des vies successives, ou du lien entre l’âme et les éléments de l’air et du feu, gazeux et calorique.

    Cependant sa méthode rappelait celle de Goethe étudiant les plantes, puisqu’il disait qu’à force d’observations une raison plastique, une imagination raisonnée et disciplinée pouvait naître, dans l’esprit des savants qui pour cela avaient assez de foi et d’amour.

    À la fin de sa vie il s’est plutôt consacré à la vie sociale, tentant de répertorier les croyances dites païennes des gens de son diocèse, et se projetant vers un avenir universel parce que dominé dans le monde par des institutions chrétiennes: il laissait les nations aux particularismes sans valeur légale décisive. Cet universalisme chrétien préfigurait d’autant mieux Pierre Teilhard de Chardin que Rendu regardait les progrès images.jpgtechniques (par exemple le télégraphe) comme manifestant la providence divine, et l’aspiration au progrès comme un reflet, dans l’espace physique, de l’appel de la divinité à aller toujours plus loin, à chercher toujours davantage l’éternité et l’infini. Il fondait en quelque sorte la science-fiction dans sa dimension mystique!

    Sinon, dans ce numéro de la Revue savoisienne, il y a des hommages à Paul Guichonnet, qui présida longtemps l’Académie florimontane, et qui est mort récemment. Et quelques autres communications archéologiques et historiques. À se procurer incessamment (au siège de l'Académie, à Annecy)!

  • Mohamed Aouragh

    poete_1.jpgUn nouveau poète s'en est allé, assez jeune, Mohamed Aouragh, qui s'était installé en Savoie il y a de nombreuses années, et qui l'aimait profondément. Il racontait qu'au Maroc, dont il venait, il avait eu un professeur savoyard, et qu'aucun autre de ses maîtres ne l'avait plus marqué, parce qu'il lui avait présenté la poésie de Lamartine, dont il était amoureux. À son tour, il fit des poèmes, et vint en Savoie, près du lac du Bourget. Il est mort il y a quelques jours, de façon pour moi inattendue.

    Car je l'ai rencontré au festival de poésie de montagne organisé, en août 2018, à Queige, au-dessus d'Albertville, par Patrick Jagou, et j'ai été frappé par la beauté de sa voix lorsqu'il lisait en arabe ses poèmes, dont immédiatement ensuite son ami Patrick Chemin, autre poète savoyard majeur, lisait une traduction. Il y chantait le souvenir ébloui du Maroc et du haut Atlas, l'atmosphère spirituelle qui haut-atlas-maroc.jpgimprégnait ces montagnes, et la mémoire se chargeait en lui de sentiments mystiques, tendres et pleins d'amour.

    Plein d'amour, il l'était lui-même, d'une gentillesse illimitée, enthousiaste et lumineux, et on pouvait parler avec lui de mille choses. Je l'ai revu à un salon du livre de Moûtiers, si ma mémoire est bonne, et nous avons conversé avec grand agrément de la langue arabe, peut-être du Coran, des voyelles longues et des voyelles brèves qui font de l'arabe une langue orientale et antique – qui le rapprochent du latin et du grec.

    Sa vivacité et sa jovialité ne laissaient en rien deviner qu'il nous quitterait si vite, et la nouvelle de sa mort fut une surprise, cela la rendit d'autant plus amère et désagréable, sinistre. Nous sommes peu de chose.

    Mais le souvenir de son visage restera comme l'enveloppe d'un esprit pur – il fera converger vers soi les rayons de la divinité, les rayons vivants du très haut, dont chaque exemplaire est un messager doué de conscience, de pensée – est une personne.

    Je pense aussi à Patrick Jagou, qui a ainsi perdu le deuxième poète ami ayant participé à son festival de Queige, après Sang-Tai Kim, le Coréen. J'espère qu'il n'y a pas une malédiction sur ce festival qui fut formidable, que les poètes présents ce jour-là n'ont pas bravé un interdit secret, n'ont pas dérangé un lieu sacré, une cité de trolls vindicatifs. Car en ce cas, qui sera le prochain? Moi, peut-être.

  • Sagesse et vertu

    charles-feli.jpgDans un récent article, j’ai évoqué le dicton de la Bible selon lequel l’homme n’aime rien tant que la beauté, chez les femmes, et que s’il trouve en elles de la vertu, il est heureux, et s’il trouve en elles, en plus, de la sagesse, il est aux anges.

    Néanmoins, la hiérarchie ainsi créée, dans la succession même, suggère la tendance des religions à privilégier les femmes vertueuses, fidèles et constantes, aux femmes intelligentes et subtiles – ce qui est contredit par la tendance, je dirais, moderne, philosophique et progressiste, à préférer les intelligentes, rusées et subtiles, aux vertueuses. Un combat a lieu ici, qui me rappelle le mot plaisant du roi de Sardaigne Charles-Félix, comparant le Piémont, qu’il n’aimait pas, à la Savoie, qu’il aimait. Car, selon lui, le premier était constitué de deux sortes de gens, les pieux ignorants et les savants impies. Il affirmait qu’on y était soit religieux dans la stupidité, la crédulité, l’abrutissement, soit savant dans l’impiété, l’irréligion, le mépris des choses saintes. Quant à la Savoie, elle unissait les deux, disait-il, la piété et l’intelligence – et quand les deux sont unis, soit dit en passant, c’est ce qu’on appelle la sagesse.

    Il n’est pas difficile de voir que la tendance française, malgré la communauté de langues, n’est pas tant celle de la Savoie que du Piémont, car c’est un pays qui se pique d’intelligence, d’intellectualisme, mais aussi de rejet de la religion, de mépris des croyances traditionnelles.

    Du moins, il en est ainsi dans la bonne société, car on sait que dans les couches populaires, une forme de réaction a amené beaucoup de gens à suivre aveuglément des principes religieux archaïques, à adopter même des formes religieuses qui rejettent l’intellectualisme, et sont fondées soit sur la soumission de la volonté à des groupes, soit sur des effusions intérieures mettant au moins à distance la clarté rationnelle. Cela a Claude-Favre-de-Vaugelas-261x300.jpgfini par créer de graves conflits et, de mon point de vue, c’est le fond de celui qui oppose les tenants de l’agnosticisme qui se veut laïque, et les tenants d’un islamisme qui se veut rigoureux.

    Vaugelas, qui était savoyard, disait des ouvrages de François de Sales, en particulier le Traité de l’amour de Dieu, que pour l’apprécier, il fallait être à fois très pieux et très docte, et que cela ne se rencontrait que rarement. Lui-même pensait être de ceux qui étaient les deux – à l’exemple de son père Antoine Favre, ou de leur ami Honoré d’Urfé. Souvent les plus grands poètes sont les deux. C’était le cas de Goethe, par exemple, ou de Tolkien.

    C’était aussi le cas de Rudolf Steiner, à mes yeux, et je pense qu’à cet égard, il est le successeur paradoxal de François de Sales. Peut-être que, par rapport à celui-ci, il était plus intelligent que pieux, je ne sais pas. Peut-être pas. Peut-être qu’il unissait encore mieux les deux qualités que François de Sales. Mais il faut avouer que, à l’intérieur de l’espace francophone, seul Joseph de Maistre, un autre Savoyard, peut être comparé à cet égard à François de Sales.

    Cependant, il y en a d’autres, on pourrait les citer, ils ne sont pas tous savoyards. Ils sont tous en tout cas assez rares, Vaugelas avait raison.

  • Histoire du débat des Savoyards et des Savoisiens

    pingon.jpgJ'ai déjà mentionné les reproches qu'on m'a faits, lors de ma soutenance de thèse, relativement à la différence entre Savoyard et Savoisien. On fait comme si c'était scientifique, que cette différence, et il y a là quelque chose de radicalement illogique. Car ce débat a été initié par Jean de Pingon – romancier, pamphlétaire, fondateur du mouvement indépendantiste de la Ligue savoisienne. C'est lui, qui a tenu à proscrire le mot Savoyard parce qu'il le jugeait insultant – qu'il renvoyait à ce que les anciens Romains appelaient une plèbe, alors qu'il regardait la Savoie comme ayant été un peuple à part entière, avec son aristocratie et son unité globale, embrassant toutes les classes sociales.

    Je m'en souviens d'autant mieux que, je ne le cacherai pas, je l'ai fréquenté avant qu'il ne lance ce débat dans le public, et qu'il avait déjà cette opinion, qu'il développait volontiers devant moi. Et le fait est qu'au dix-neuvième siècle, le mot savoisien renvoyait bien au sentiment national propre à la Savoie, que les historiens faisaient remonter aux Allobroges ou aux Burgondes.

    Mais on utilisait Savoyard aussi pour l'aristocratie, et le prince Eugène rapporte, dans ses mémoires, qu'on l'avait présenté comme Savoyard. C'est le mot qu'il utilise. Il n'a pas l'air de le trouver insultant.

    L'incohérence des historiens à cet égard est qu'ils ont estimé que Jean de Pingon ne savait pas de quoi il parlait. Oui, mais ensuite, ils veulent que, dans les thèses de doctorat, on évoque le débat qu'il a lancé, en prenant partie contre lui. Si Jean de Pingon ne savait pas de quoi il parlait, pourquoi participer à un débat qu'il a lancé? C'est incompréhensible.

    Cela montre qu'il y a un fond de vérité dans ce qu'il a énoncé, et que les intellectuels d'État sont simplement chargés de le contredire, et de proclamer que le mot de Savoisien est impropre, que seul le mot de Savoyard musee savoisien.jpgl'est. C'est du reste dans ce sens très politique que vont les dictionnaires les plus récents. À croire que leur confection est subventionnée par le gouvernement!

    Eh, c'est le cas. Et moi qui croyais qu'ils émanaient de sages bénévoles...

    Car les plus anciens dictionnaires disent que Savoyard et Savoisien sont simplement synonymes. Mais Jean de Pingon a fait évoluer les choses... On l'a puni en proscrivant le mot de Savoisien, ou en le restreignant aux indépendantistes. Même le Musée savoisien de Chambéry du coup devient suspect...

    Tout cela montre que l'histoire et les sciences humaines en général doivent se dégager de la politique, et ne pas se sentir obligées d'entrer dans des débats sur la forme que doit prendre le corps collectif. Elles doivent avoir un point de vue humain global, et se moquer des nations ou des États, qui n'ont réellement aucune valeur scientifique. Qu'importe à l'historien objectif que la Savoie prenne ou non son indépendance? Cela ne le regarde pas. Moi-même j'y suis relativement indifférent, je ne m'intéresse qu'aux faits, physiques ou psychiques – à l'histoire, et à la poésie.

  • Savoyard et savoisien à l'Université

    remi 01.jpgJe me souviens encore que, durant ma soutenance de thèse – plutôt à la fin, comme pour conclure sur le fond du problème que posait mon travail –, on m'a reproché de ne pas poser la question politique impliquée par l'emploi du mot savoisien. Il semblait presque qu'on m'avait inventé des défauts pour justifier qu'on s'en prît à moi à cause de mon indifférence à cette question. Ce n'est pas qu'on m'accusait d'être indépendantiste, on me reprochait de ne pas avoir parlé contre les indépendantistes. Cela démontrait que j'étais de leur côté. Si je les laissais naturellement croître sans m'opposer à eux, si je laissais la nature séparatiste du peuple se déployer librement, c'est que je n'étais pas républicain.

    La République, c'est d'imposer la nation rationaliste, peut-être!

    Je répondais que j'avais utilisé les deux mots, savoyard et savoisien, sans connotation, sans implication particulière, simplement pour éviter les répétitions, ou alors pour me replacer dans le contexte de l'ancienne Savoie – où, dans l'aristocratie, qui effectivement croyait à la nationalité savoisienne, on utilisait le mot savoisien. Le fond du problème était que, aux yeux des universitaires, ce mot était dangereux et fallacieux, puisque le peuple se sentait français avant tout. Il fallait donc utiliser le mot savoyard. Mais le peuple ne se sentait pas forcément français avant tout, ce n'est pas vrai, on ne peut pas l'affirmer.

    Cela rappelle le jour où le footballeur Zinédine Zidane a accepté l'hommage officiel de l'État algérien. Mais vous, en tant que Kabyle, vous n'avez pas de rapport avec cet État, vous préférez la France qui a libéré la Kabylie, lui disait-on. Il répondait qu'il recevait cet hommage avec bienveillance, que l'État algérien représentait aussi les Kabyles. Le colonialisme français avait toujours le même argumentaire. L'État turinois représentait bien les Savoyards avant 1860, cela ne fait aucun doute, les rois de Sardaigne étaient bien les rois des Savoyards.

    Pour me défendre, encore, je disais avoir utilisé savoisien comme Paul Guichonnet avait utilisé Hexagone pour France, pour varier les mots. Bruno Berthier me dit que ça n'a rien à voir, que Hexagone ne porte pas en lui de connotation politique. Bien sûr que si, je réplique, il renvoie à la perfection mathématique dont les historiens remi 01.jpgpatriotes veulent nimber la République française, il désigne une forme idéale qu'il est interdit de changer. Chez Paul Guichonnet, grand patriote hexagonal, c'était patent, c'était évident.

    Bruno Berthier a bien été obligé d'en convenir.

    Mais cette forme de la France républicaine, justement, est le prétexte pour me faire des reproches vides de sens. Il y a une sorte d'idolâtrie, à son endroit, qui empêche simplement d'avoir des vues lucides sur la question – calmes et intelligentes, sages et pures. On en revient toujours à la politique, au lieu de regarder les faits.

  • Le merveilleux de Jean-François Deffayet

    sixt 01.jpgJ'ai dit, récemment, que je présenterais les Contes et légendes de Sixt-Fer-à-Cheval et de la vallée du Giffre de Jean-François Deffayet, conteur giffriote (ils ont été publiés chez mon père, la maison Le Tour Livres). Il est de la famille de Dominique Deffayet, spécialiste du parler local que j'ai rencontrée il y a plus de vingt ans pour évoquer la mémoire de mon arrière-grand-oncle Jean-Alfred Mogenet et qui m'a donné la photocopie de presque tous ses poèmes, composés en patois savoyard: c'est ainsi que le projet de les éditer en volume avec une traduction a commencé.

    Les contes de Jean-François Deffayet viennent, dit-il, de sa grand-mère, ils ont un caractère d'authenticité. On y trouve abondance de merveilleux - et l'idée que les fées du Fer-à-Cheval ont enseigné aux mortels l'art de la tomme, le fromage local. Le fromage est généralement regardé comme d'origine céleste; en Corse, la recette du brocciu a été enseignée aux bergers par les ogres...

    Il y a aussi, chez Jean-François Deffayet, le Sarvant, que lui appelle Charvan, les Giffriotes ayant tendance à chuinter; mais dans son conte, il n'habite pas une maison, il est l'esprit protecteur d'un lac. Il n'en a pas moins du pouvoir sur les étables.

    On trouve également, dans le recueil, des fantômes, des sorcières, le diable – ce qu'on trouve habituellement dans les contes. On ne rencontre pas beaucoup de merveilleux chrétien, mais une place forcément est faite au Sixt_fer_à_cheval_4.JPGfondateur de l'abbaye de Sixt et donc de son village (il a fait coloniser la vallée par des Alamans au douzième siècle), Ponce de Faucigny, portant le titre de bienheureux – parce qu'il vit dans la lumière céleste, bien sûr. Il a créé une vallée adjacente, en jetant sur une falaise une perle de son chapelet – si grand était son pouvoir!

    Car ce qui m'a le plus frappé, chez Jean-François Deffayet, c'est qu'il ne lésine pas sur le fabuleux – et, de surcroît, sait parfaitement le mettre en place, l'introduire dans ses récits, notamment en le ponctuant de phénomènes lumineux étonnants. Il est excellent lorsqu'il s'agit en particulier de faire apparaître le merveilleux dans la pénombre. Une pierre soulevée jette des rayons étincelants depuis des joyaux habités par un serpent magique, lui-même fait d'or et d'émeraudes, et les maisons laissent voir, aux portes, des clartés dont sortent des formes étranges, comme dans un cauchemar: En fin de journée, il grimpe le pas du Boret. La nuit tombe. Lorsqu'il arrive en vue du fameux chalet [de la sorcière], il fait sombre, juste un rayon de lumière bleue, d'un bleu étrange, envoûtant et mystérieux qui sort comme un jet sous la porte et par chaque jointure du mantelage […]. Avec la sensation d'avoir une carline […] dans la gorge, il dirige sa main vers la poignée en fer rouillé, tourne sans frapper. La porte s'ouvre, la source lumineuse l'aveugle. Mais il distingue malgré tout une forme dans le fond. [Il s'agit d'une sorcière, qui sort progressivement de la lumière, et que l'homme qui est entré doit vaincre; pour cela, il sort de son sac un chat noir et le met sous son nez.] Elle recule sans s'en apercevoir dans son propre piège. Quand elle n'est plus qu'à un mètre de la lumière, d'un geste brusque, il lui jette l'animal dans les bras. Surprise, elle recule d'un pas dans la lumière. Soudain, le plancher s'ouvre, il y a un courant d'air énorme qui passe et la vilaine bascule à l'intérieur d'un immense trou béant (in « Le Chat noir », op. cit., p. 43-44).

    Jean-François Deffayet a un art certain pour donner corps et substance au monde magique. C'est ce que j'aime chez lui. Cette clarté d'un bleu bizarre est sublime, car elle est comme une faille dans le voile de la matière, elle fait entrevoir un monde autre, elle est comme l'entrée d'un gouffre. En arrière-plan, l'enjeu du récit est moral, et la lumière lui donne une substance; mais on ne sait laquelle précisément, rien n'est donné à l'avance, car la chose est vécue intérieurement, et imaginativement.

    Bref, Jean-François Deffayet est un maître conteur.

  • Jean-François Deffayet et les mystères de Sixt

    deffayet.jpgMon père, quand il faisait encore de l’édition, a publié le recueil de contes d’un conteur de sa vallée, Jean-François Deffayet, de Sixt, qui a hérité de ses grands-parents une tradition d’histoires fabuleuses ou cocasses. J’ai été frappé, en le lisant, par sa faculté à mettre en scène le merveilleux, le surnaturel.

    J’ai souvent eu l’impression que beaucoup de conteurs en minimisent la portée, évitent de s’appesantir dessus, comme s’ils avaient un peu honte. Mais peut-être que cela change, ou que je ne suis pas tombé sur les bons. Au dix-neuvième siècle, à l’époque romantique, même en France, il n’en était pas ainsi: en tout cas dans les régions, le merveilleux était vivace. Mais par la suite, les contes rapportés ont acquis une sécheresse curieuse, qui, curieusement aussi, s’est fait souvent passer pour une marque d’authenticité.

    Arnold Van Gennep prétendait que le merveilleux était souvent ajouté par des écrivains de seconde zone qui voulaient faire chic et, en réalité, c’était la même tendance qui faisait dire à Victor Bérard que le merveilleux chez Homère avait été globalement ajouté par d’autres que lui, qu’il n’en avait pas eu plus que Jean Racine, ce qui est absurde. L’aberration était telle qu’il reprochait aux Romains d’avoir alimenté ce merveilleux artificiel, sans doute parce qu’Ovide et Virgile faisaient abonder le merveilleux dans leurs vers.

    C’était complètement aberrant, car, spontanément, les anciens Romains étaient en fait moins portés au merveilleux que les anciens Grecs. Mais évidemment, on ne pouvait pas prétendre que le merveilleux de la poésie latine avait été ajouté aux textes primitifs, puisque les conditions d’écriture de ceux-ci étaient parfaitement connues. La même logique encore a tenté de ramener les deffayet.jpganciennes mythologies, le vieux merveilleux, à du merveilleux scientifique – à de la science-fiction. En réalité, tout cela n’émane que du classicisme traditionnel, n’a pas d’autre valeur que la peur des intellectuels face aux mystères de la vie. Ils se réfugient dans des concepts tout faits, rassurants et raisonnables.

    Mais depuis quelques années, je trouve que, peut-être sous l’influence de la culture anglophone, le merveilleux est mieux assumé, et que justement mon ami Jean-François Deffayet en donne un inattendu exemple. Inattendu, parce que, dans sa vie, Jean-François évite de théoriser quoi que ce soit, et n’essaie pas de parler des fées en général, de les définir, il se contente de les mettre en scène dans des contes conformes à la tradition. Je dirai une autre fois de quelle manière.

  • Maison à vendre à Viuz-en-Sallaz

    20181128_124908.jpgJ'ai ici annoncé, déjà, que je déménageais en Occitanie, cela aura lieu cet été. Or j'avais une maison, en Haute-Savoie, à Viuz-en-Sallaz, et je l'ai mise en vente, faisant confiance aux agences immobilières. Cependant, je voudrais aussi la proposer à la vente à d'éventuels lecteurs. Car elle est idoine, pour se reposer le week-end, et je sais que beaucoup de Genevois ont une maison secondaire en France voisine. On peut même y habiter en permanence, beaucoup d'habitants de Viuz travaillant en Suisse: elle est bien située. C'est un carrefour: on peut aisément, depuis cet ancien mandement du Prince-Évêque, se rendre à Genève, ou à Annecy, ou à Thonon. L'autoroute de Lyon et Paris dans un sens, de Chamonix et Turin dans l'autre, est facilement accessible, on ne s'y sent vraiment pas isolé.

    20181128_133733.jpgEt puis le lieu est beau, car ma maison est au-dessus du bourg, et prend la lumière du sud. Face à elle, une immense cuvette de lumière rayonne au-dessus du plateau doucement incliné de Peillonnex, au-delà duquel on plonge brusquement vers Bonneville: les grandes montagnes apparaissent au loin, à gauche, dans cet immense espace doré; elles s'y fondent. Depuis la fenêtre de la cuisine, plus proche, on peut admirer le pyramidal Môle, indicateur sûr des saisons, puisqu'il passe du blanc au brun, puis du brun au vert, puis du vert au noir. Il a une âme, et ses pentes herbues, gravies l'été, rayonnent d'or vivant, on dirait bien qu'elles sont habitées des fées. Il a d'ailleurs été constamment gravi, même au seizième siècle on s'en amusait, et les Genevois le regardent comme un pilier de leur horizon – avec raison.

    Un jour de printemps, un étranger au village, passant dans le hameau que j'habite, voyant les fleurs des jardins et les prés verts, s'est exclamé: Mais vous vivez dans un véritable paradis! Oui. Et il n'est pas cher.

    Derrière ma maison, pour ainsi dire, au-dessus, il y a une station de ski accessible en un quart d'heure, agréable et familiale: les Brasses. J'y ai beaucoup skié. Elle est bon marché et a de bonnes pistes; il y en a même de noires. Il y a de la neige chaque année.

    Il est vrai que la maison, elle-même, n'a qu'un petit jardin; mais il est plein de fertiles fraisiers. Il est vrai qu'elle est mitoyenne; mais la maison voisine est calme. Il est vrai qu'une route la longe; mais elle n'est empruntée que par les voisins, et la nuit un grand silence règne: elle n'est point passante. La route même qui dessert le hameau constitue une boucle à celle qui mène à Bogève et à Thonon: elle est réservée aux riverains.

    20181114_212039.jpgQuant à l'intérieur, il est bien beau. C'est une ancienne ferme restaurée – restaurée avec goût par le précédent propriétaire, un artisan qui voulait s'en faire un nid d'amour (avant d'y renoncer, faute de répondant chez la gent féminine). Il y a en bas un grand salon avec une cheminée qui chauffe bien, et supplée au chauffage électrique, programmable et économique tout de même. La cheminée chauffe les deux chambres du haut exposées au sud, et étreignant pour ainsi dire le conduit en acier. Il y a une troisième chambre, aménagée par moi, exposée à l'est, et, en bas, une chambre encore, exposée au sud mais au bout occidental de la noble demeure. Il est vrai qu'il n'y a qu'une salle de bain pour toute la maison, mais la grange est vaste et demeure inexploitée, elle offre mille possibilités, et cette salle de bain, située juste en face de la chambre du bas, a de merveilleux robinets, lavabos, carrelages vernis, elle est très jolie.

    Beaucoup de vieux objets encastrés, avec des portes en bois typiques et élégantes, parsèment cette maison idéale, que je vous vends, chers amis, pour à peine 285 000 €. Courez-y! Appelez-moi! Je n'hésiterai pas à vous la faire visiter.

  • Le sourire d'Addis et autres textes

    LeSouriredAddis-300.jpgLe 15 mai dernier, est sorti, aux éditions Livres du Monde, un ouvrage collectif auquel j'ai participé, et dont je ne voulais parler qu'après avoir lu tous les textes: Le Sourire d'Addis. Mais le temps passe, et on est très occupé, j'en reparlerai quand j'aurai tout lu, mais je veux dès aujourd'hui annoncer cette sortie. J'y ai mis, pour ma part, des textes sur la Corse et la mythologie que j'ai cru y voir quand j'y suis allé – non pas tirée des livres, mais de l'air même – et des images qui en moi ont surgi quand, effaçant en mon âme les sens, j'ai laissé parler le sentiment de ce que j'avais vu, et l'ai déployé en images.

    C'est surtout l'étrange personnalité de Captain Corsica, qui est montée des profondeurs quand j'ai parcouru cette noble île, ainsi que de son père Cyrnos dont le visage se distingue dans les roches – tandis que le fils se distingue plutôt dans les nuages. Tout est parti cependant d'excursions à pied, et de la contemplation du paysage. Tout à coup un noir se fait, et à la place du sensible surgit l'image pour ainsi dire archétypale, mais vivante.

    Je dois le dire, les noms m'ont été suggérés par un écrivain corse appelé Sylvestre Rossi, qui avait pensé créer un pendant au personnage de Captain Savoy que j'avais moi-même créé. J'espérais qu'il raconterait les aventures de ce gardien secret de la Corse, mais il n'en a rien fait, cela n'avait été pour lui qu'une plaisanterie, ou un songe bref. Je lui suis tout de même reconnaissant d'avoir suggéré en moi des choses infinies.

    J'ai bien lu, par ailleurs, plusieurs textes du livre, et ils sont tous intéressants, choisis avec soin par l'éditeur Lionel Bedin. Celui-ci, à cause de la lettre initiale de son nom, ouvre le recueil, et il rend compte agréablement d'ouvrages d'écrivains importants du genre du récit de voyage. Puis il y a mon vieil ami Georges Bogey, qui évoque, en une dissertation magistrale, l'essence du vrai voyage. Enfin Yanna Byls, qui fait part de ses émotions grandioses lors d'un voyage au Maroc, qui l'a amenée près des dieux. Je poursuivrai ma lecture bientôt, et reviendrai sur les autres auteurs. Merci à Lionel Bedin de cette belle initiative.

    Je lui suis également reconnaissant d'avoir inséré un texte de Jacques Replat (1807-1866) sur Jean-Jacques Rousseau et son séjour à Annecy (assez mal connu). Le style de Replat est inimitable, et je l'adore. Il parvient toujours à impliquer le sentiment le plus poignant, dans ce qu'il dit. J'ai constamment cherché à le faire connaître et à le réhabiliter, et je suis heureux que Lionel soit tombé sous le charme de ce grand auteur.

    Un livre à lire, donc!

    Le Sourire d'Addis... et autres étapes sur les routes du monde,
    Éditions Livres du Monde,
    228 p.,
    18 €.

  • Joseph de Maistre et l'arrachement à la matière chambérienne

    saint_petersburg_visa-free_travel_to_russia.jpgJ'ai contesté récemment la validité de la thèse de Michael Kohlhauer selon laquelle, si j'ai bien compris, Joseph de Maistre avait créé des figures de la Providence parce que, se sentant en exil loin de la Savoie, il avait tendu à s'inventer un monde pour compenser, en quelque sorte, son manque affectif. Je l'ai contesté parce que Joseph de Maistre ne s'étant jamais avoué en sentiment d'exil vis à vis de la Savoie et se disant plutôt citoyen d'un ciel inaccessible, cette thèse ne s'appuyait que sur des présupposés rationalistes dans la lignée de Sigmund Freud, que les faits ne confirmaient pas.

    Mais tout de même, il est indéniable que le style prophétique est venu à Joseph de Maistre lorsqu'il a eu quitté Chambéry pour Lausanne puis, plus encore, Saint-Pétersbourg, et même Rudolf Steiner considérait que c'est seulement en s'arrachant au royaume de Piémont-Sardaigne, auquel il avait d'abord été lié, et en entrant dans la sphère culturelle russe, que le prophète savoisien avait trouvé son style, s'était pleinement épanoui, et avait commencé à percer les véritables secrets du monde.

    Xavier de Maistre à son tour est devenu prodigieusement imaginatif en allant à Turin. On n peut pas dire néanmoins que son déménagement à Saint-Pétersbourg l'ait affranchi complètement du classicisme. Il y est piazza-San-Carlo-Turin.jpgrentré, après avoir été rabroué par son frère, qui ne goûtait pas la fantaisie grandiose de l'Expédition nocturne autour de ma chambre, la suite du Voyage. Même en Russie, Joseph représentait pour Xavier l'autorité paternelle, et celle du roi de Sardaigne, aussi celle des Jésuites.

    Mais peu importe. La carrière de Joseph de Maistre montre bien que le départ de Chambéry a déployé ses dons prophétiques, ou son style prophétique tout au moins. Qu'est-ce à dire? La réponse ne se trouve pas dans Freud ou des théories générales démenties par l'intéressé même. Il a clairement énoncé qu'à Chambéry, il était comme une huître sur son rocher: il s'ennuyait. Même l'ésotérisme, il allait le chercher à Lyon, avant 1792. Il était bloqué, en Savoie, par le milieu social, le paysage familier, l'autorité légale, qui le contraignaient à n'avoir que des pensées conventionnelles. Une fois la révolution déclenchée, dégagé de cet environnement chaleureux mais contraignant, il a libéré ses pensées. La révolution a eu en fait un bon effet sur lui, elle l'a émancipé, indirectement: c'est tout le paradoxe de ce philosophe hostile à une révolution qui l'a engendré comme prophète. C'est pourquoi, somme toute, il l'a dite providentielle: pour lui, elle l'a été; elle l'a réellement régénéré, a ramené le fond du christianisme en son âme, et il s'attendait à ce que toute la France suive son exemple.

    L'esprit se libère si le corps est déplacé, arraché au lieu où il s'est engoncé dans la matière: pourquoi le cacher? Les nomades sont réputés avoir une perception spéciale des esprits de l'air; les prophètes allaient de ville en ville pour ne pas avoir l'esprit obscurci par une situation trop stable; les troubadours, de même. Les médecins alchimistes de la Renaissance à leur tour se déplaçaient pour ne pas être piégés par les pensées ordinaires. Joseph de Maistre, par son départ de Chambéry, appartenait à cette lignée: le monde ordinaire se dissolvant, il voyait, derrière les apparences pour lui changeantes, se dessiner les principes spirituels généraux. Cela n'a rien à voir avec un sentiment d'exil. Tout avec l'affranchissement du sentiment local.

  • La fée de la raison contre la reine Mab

    mab 02.jpgDans un commentaire à un de mes précédents articles, je disais que l'intelligence dans l'antiquité était représentée et inspirée par la déesse Minerve – ou Pallas Athéna, patronne d'Athènes –, et que, en un sens, celle-ci est la même déesse de la Raison que les révolutionnaires français se sont efforcés de faire adorer en 1789, lui faisant des processions, lui bâtissant des temples.

    En un sens aussi, cette figure se retrouve dans celle de Marianne, la patronne de la république française, car celle-ci a pour objet la diffusion du rationalisme, regardé au fond comme un nouveau dogme. Elle le dit moins clairement que les révolutionnaires français pour ne pas paraître religieuse – et sembler se confondre avec la laïcité, la neutralité, comme si le rationalisme seul était neutre, impartial, et donc supérieur à toutes les religions déclarées.

    Mais c'est contre le rationalisme, l'assimilation de la déesse Raison à l'Être suprême, que le Romantisme a parlé et agi, et même le républicain Victor Hugo affirmait que la raison devait améliorer les religions, non les supprimer. À l'opposé, on a vu des romantiques défendre les libertés complètes de l'imagination contre le rationalisme, préfigurant le Surréalisme. Celui-ci se réclamait du romantisme allemand (qui était sans limites et ne pratiquait pas le rationalisme mais affranchissait l'imagination), ainsi que de Gérard de Nerval et des poèmes visionnaires de Hugo. Du vrai Romantisme, si l'on peut dire.

    J'aime évoquer, de mon côté, le Savoyard Jacques Replat, qui rejetait le rationalisme et prônait la dévotion à la reine Mab – la fée de l'Imagination, disait-il. On sait qu'elle est apparue dans la littérature moderne avec Shakespeare, plus imaginatif assurément que les dramaturges français classiques: elle est présente dans une chanson de Roméo et Juliette. Prise au folklore celtique, elle est issue de la Reine Maeve, déesse irlandaise rationalisée dans les récits qui sont restés d'elle, incarnation de l'autorité royale. Par cette fée le roi était inspiré et pouvait gouverner, elle était l'esprit du pouvoir. Littéralement, son nom signifiait ivresse.

    Certes, Minerve et Athéna inspiraient aussi les princes, dans leurs décisions. Elle était leur sagesse. Ulysse, roi d'Ithaque, l'avait pour mentor, parce qu'elle avait pris l'apparence de son conseiller Mentor – et, sous cette forme, le guidait. Mais Replat se réclamait d'une sagesse nourrie d'imagination, d'ivresse intime, de visions, de révélations acquises en l'état de rêve, et non d'une raison raisonnante, d'un rationalisme qui fondait l'exercice du pouvoir sur la science positive, la tradition cartésienne. Le fait est que les rois de Sardaigne, dont il était le sujet, se réclamaient de l'inspiration prophétique, issue de la tradition chrétienne et des anges intimes, tels que Joseph de Maistre et François de Sales les avaient peints.

    La déesse de la Raison, elle-même, avait acquis un peu de tendresse, de douceur, d'esprit chrétien avec Marianne, que créa Lamartine quand il se convertit à son tour au républicanisme. Il était de tendance rationaliste, maedb.jpgmais était, comme Hugo, un vrai romantique, qui voulait améliorer la vie mystique par l'exercice de la raison, non la supprimer. Il aimait le merveilleux chrétien d'un Frédéric Mistral, pourtant catholique traditionaliste, et la fantaisie de Xavier de Maistre, également nourrie de conservatisme chrétien.

    Bref, le rationalisme, c'est bien joli, mais c'est vide, et Replat a raison, la fée de l'Imagination est plus belle. Mais il admettait que la raison devait l'éclairer, l'assainir, la diriger, la discipliner, il ne s'agissait pas de devenir fou. Selon les temps, il semble plus judicieux de développer la raison, ou l'imagination; je pense, personnellement, que le temps d'aujourd'hui est celui où il faut développer l'imagination (sans perdre le lien avec la raison). Je pense donc le rationalisme mauvais, comme André Breton le faisait – et même si le Surréalisme, lui, a bien rompu inutilement avec la raison, fréquemment.

  • Paysages d'Occitanie

    samoens.jpgOn s'étonne, ici ou là, que je quitte ma chère Savoie pour l'Occitanie, où j'ai demandé une mutation. Les paysages en sont tellement beaux! Et j'ai un lien tellement fort avec le vieux duché des rois sardes!

    Mais j'ai l'impression d'en avoir fait le tour, après ma thèse de doctorat. Et les paysages sont surtout beaux dans la vallée de mes ancêtres, celle du Giffre, où mon père a une maison et des appartements, et où je vis depuis plusieurs mois, en attendant mon déménagement.

    J'y reviendrai, et du reste, mon premier contact avec la Savoie fut cette vallée, car quand j'étais petit, je vivais dans la région parisienne, où je suis également né – et, croyez-le si vous voulez, mais quand mes parents ont déménagé, je ne voulais pas partir, j'étais heureux dans leur maison de Fontenay-sous-Bois, aux portes de Vincennes et près de son château.

    Plus tard, j'ai aimé passionnément Annecy, où nous nous étions rendus. Et puis j'ai habité à Viuz en Sallaz et travaillé à Boëge, plus près de Genève, et j'en étais content. J'ai toujours été content des lieux où je vivais, et même quand j'habitais en Franche-Comté, dans le département du Jura, je voulais m'y installer, j'adorais notamment Les Rousses, où j'ai vécu.

    En voyage, je suis content aussi des lieux que je découvre, et je me plais à approfondir mon sentiment en lisant des livres relatifs à ces lieux, soit qu'ils en parlent, soit qu'ils y aient été écrits.

    J'ai déjà habité en Occitanie, à Montpellier. J'ai adoré sa campagne, où je me promenais de longues heures durant, et j'y ai appris l'occitan médiéval, y ai lu les troubadours, et y ai rencontré un ami musicien admirateur de Lovecraft, Ge Fit, qui a mis en musique et en vidéo plusieurs de mes poèmes, et qui représente pour moi une des amitiés les plus fructueuses de ma vie.

    On serait naïf, de croire que je suis tellement attaché à la Savoie que je ne supporterais pas de vivre ailleurs. Je tiens peut-être de mes ancêtres juifs le goût du nomadisme, et le désir de parcourir la Terre à la recherche de la véritable Jérusalem – car, je l'avoue, je ne partage pas la croyance que celle-ci soit là où le monde physique la situe... Après tout, mon père a bien vu le monde idéal en Samoëns même, en la vallée du Giffre! C'est de là, je veux bien l'avouer, que vient mon amour de la Savoie – car j'aime mon père, et l'approuve d'aimer ses montagnes!

    Mais j'ai découvert la région de Carcassonne, et cela a répondu en moi à un appel profondément intime, car j'ai toujours voulu découvrir les Pyrénées et leurs contreforts, c'est un pays pour moi mythique, portant en lui une Pyrenees_Catalonia.jpgbrique majeure de la Jérusalem céleste. H. P. Lovecraft a rêvé un jour qu'il était un soldat romain et qu'il découvrait, dans ces Pyrénées, un culte affreux, une divinité effrayante. Cela attire. Comme attire le reflet de ces montagnes dans La Chanson de Roland, ou dans l'épopée de Jacint Verdaguer sur le Canigou peuplé des fées, ou dans la mythologie basque que je connais un peu.

    Et le paysage du Quercorb, ou de l'ancien comté de Foix, dès que s'estompent les vignes, est merveilleux, pur et vert, non infesté de modernité technique, vide de lampadaires, ouvert sur les étoiles, et il a à juste titre, comme d'ailleurs la vallée du Giffre, attiré beaucoup d'étrangers du nord, qui s'y sont installés. Du nord de l'Europe, s'entend, et moi, je fais pareil. J'évoquerai, à l'occasion, mes impressions, quant à ce paysage, ou aux villages que j'y vois. Je les aime, joyaux de pierre dans la verdure, évoquant vaguement Angkor!

  • Le Lare et la famille selon Plaute

    lar 03.jpgLes anciens Romains croyaient à un esprit protecteur de la maison et de la famille qui y vivait, qu'ils appelaient Lare, et qui est probablement à l'origine du Sarvant des Savoyards – ou du moins, l'équivalent chez les Gaulois ou les Germains en est l'origine probable. On a gardé de lui nombre de représentations liées au culte, car on l'honorait religieusement chaque jour, en principe, on lui faisait des offrandes, comme en Asie on le pratique encore, livrant aux esprits protecteurs de la maison des denrées alimentaires; c'est du moins ce que j'ai vu en Thaïlande et au Cambodge, quand j'y suis allé.

    On le représentait sous la forme de ce que J. R. R. Tolkien aurait nommé un elfe – et le fait est que les Germains appelaient sans doute l'équivalent du Lare de cette façon, ainsi que J. K. Rowling en a gardé le souvenir, par son elfe de maison, bien qu'elle en ait changé le sens, l'humanisant beaucoup – trop. Il s'agissait d'un jeune homme élégant et gracieux, tenant dans le creux de son coude gauche une corne d'abondance, signalant ainsi son désir de rendre service aux hommes, et de la main droite une patère, sorte de plat destiné aux offrandes, aux sacrifices. Il prend de la main droite, et rend au centuple de la main gauche.

    Le texte le plus complet, à ma connaissance, sur un Lare est celui que Plaute a placé en prologue de sa comédie Aulularia, ou La Marmite, et il y apparaît qu'on lui sacrifie surtout des denrées alimentaires et des couronnes de fleurs et de feuilles, ainsi que les jeunes filles notamment savaient les faire. Elles étaient, apparemment, les plus dévotes, à son égard. Il se plaint que les chefs de famille le soient très peu.

    Mais ce qui est peut-être le plus beau, c'est qu'on y apprend que, pour lui, il ne suffit pas d'honorer son père et sa mère, newseed2.jpgcomme le recommande la Bible: il faut aussi que les parents honorent leurs enfants, en leur laissant du bien, un bel héritage. Cela va dans les deux sens. La descendance pour les anciens Romains est très importante, et l'enfant divin, prometteur d'avenir et d'immortalité, y était une idée profondément ancrée, ainsi d'ailleurs qu'un vers mystérieux de Virgile le précise, vers qu'on a cru tantôt annonciateur d'Auguste, tantôt annonciateur de Jésus-Christ, et qui est peut-être simplement l'expression d'une figure mystique enfouie dans les âmes romaines. N'est-ce pas lui qu'on reverra à la fin du film de Stanley Kubrick 2001: l'Odyssée de l'espace? Transparent et gigantesque, il observe la Terre depuis les étoiles, annonçant l'homme futur.

    J'ajouterai ceci: pour les anciens Romains, honorer le Lare, c'était faire naître en soi le désir spontané d'honorer ses parents, ou ses enfants. Les deux choses n'en faisaient qu'une. On cristallisait la piété familiale par le rituel, qui à son tour conformait l'âme aux vues saintes du dieu. C'était là profonde sagesse, car la théorie ne suffit pas, l'idée reste facilement lettre morte, si elle ne s'appuie pas sur une figure mystique.

  • Le mythe républicain de l'ancienne Rome à la France moderne

    fmd_209399 (2).jpgDans ma thèse de doctorat, j'ai pensé bon de me demander si l'âme de la Savoie n'était pas contestée par les intellectuels français parce que, inconsciemment, ils ne s'autorisaient pas à n'admettre que l'âme française – le génie national qu'exprime l'État républicain, tel que Jules Michelet l'a défini dans ses textes. On a eu beau jeu de me répondre que le rationalisme s'était aussi emparé de cette question, et avait fait justice de ce fantasme national, qu'il n'y avait pas de possibilité d'erreur à cet égard – qu'on ne donnait pas plus de droits au génie français à l'existence qu'à celui de la Savoie. Je n'en crois rien, car ici l'inconscient joue à plein, et on brandit souvent le rationalisme contre les replis régionaux, tandis qu'on l'articule libéralement avec la défense de la République, elle-même perçue comme source de toute raison lumineuse en l'espèce humaine.

    Car cela aussi fait l'objet d'un mythe. Il n'est pas né en 1789, puisque Virgile en parle dans l'Éneide. Il affirme que Rome abat les rois, et répand la vertu et l'intelligence dans un monde barbare, accomplissant une mission civilisatrice en l'humanité. Elle émancipe les peuples, et personne n'ignore que cette rhétorique était aussi celle de la France coloniale, du temps de la Troisième République. En adoptant la devise Post Tenebras Lux, la Genève protestante allait dans le même sens. Il s'agit de dire que la République est en phase avec l'évolution humaine, devant aller vers toujours plus de raison. La France n'est plus, dans cette perspective, une fin en soi, mais l'instrument de cette évolution, et la Savoie n'est pas combattue en tant que telle puisque, sous ses apparences catholiques et royalistes, elle aussi serait tirée vers cet horizon rationaliste, la république française ne l'émancipant pas de ses illusions parce qu'elle est la France, mais parce qu'elle est la République.

    À tout prendre, c'est aussi l'essence du catholicisme romain, qui se pose comme universel parce que romain, et issu de l'Empire romain. Post_Tenebras_Lux_détail.JPGCalvin, du reste, ne le contestait pas dans l'absolu, puisqu'il disait le catholicisme bon jusqu'à saint Augustin, qui restait rationaliste et latin dans sa culture et son esprit. Il s'agissait, pour lui, de combattre le retour du paganisme en son sein, des superstitions, du merveilleux.

    Mais le rationalisme n'est pas réellement universel. Il est aussi une caractéristique de certains peuples. À un moment donné de l'histoire, je ne le nie pas, ces peuples ont été comme en pointe, parce que l'humanité avait besoin des progrès de la raison, de la pensée logique – c'était nécessaire à son évolution globale. Mais cette évolution n'a rien de linéaire. Tantôt l'humanité a besoin de perfectionner sa vie intérieure par la pensée logique, la_republique_1848_bd.jpgtantôt elle doit développer l'imagination créatrice, comme l'a très bien vu le romantisme après l'échec du rationalisme français en Europe, l'échec de la Révolution. Et c'est alors que d'autres cultures, appartenant à d'autres peuples, se mettent à la pointe. On en a eu l'exemple avec le romantisme allemand, qui, idéalement, conciliait la raison et l'imagination. Mais les cultures orientales ont aussi du succès, par exemple le bouddhisme tibétain, parce que, dans ses profondeurs, l'humanité se sent menacée par l'excès de rationalisme qui a mené la culture française à l'assèchement, à la destruction. Et dans cette perspective, la réhabilitation du style mythologique des Savoyards d'autrefois est importante, et bénéfique.

    Non pour dire qu'il faut renoncer à la raison ou même regretter qu'avec son intégration à la France moderne, la Savoie ait accueilli l'esprit cartésien: dans mon livre Portes de la Savoie occulte, j'ai présenté cela comme providentiel, et nécessaire. Mais pour dire que cela n'avait de valeur que pour un temps et que, effectivement, le génie français, non celui de l'humanité, est celui du rationalisme, de telle sorte que le prétendre universel ressortit encore à l'adoration du génie français, même chez les étrangers sensibles à cet aspect de la culture humaine. Le génie savoisien est autre, il offre un contre-poids à l'excès de rationalisme, et promeut l'imagination créatrice, comme le rappelaient François de Sales et Joseph de Maistre, chacun à sa manière – et sans en être totalement conscients, non plus.

  • Joseph de Maistre et le désamour de la littérature « spécialisée »

    ermold.jpgJ'ai souvent été étonné par les éditions critiques et savantes des textes latins de la période décadente ou barbare (par exemple ceux de Prudence ou d'Ermold le Noir), car leurs auteurs, des universitaires émérites qui avaient passé des années à les traduire et à les étudier, ne manquaient pas de stigmatiser leur nullité littéraire. Je m'interrogeais: est-il légitime d'étudier et de traduire des textes qu'on trouve nuls? Est-ce cela, l'Université?

    J'en ai eu un exemple récemment avec Joseph de Maistre, car le directeur des Études maistriennes à l'université de Chambéry, Michael Kohlhauer, m'a explicitement dit qu'il n'aimait pas beaucoup somme toute Joseph de Maistre, qu'il préférait en tout cas son frère Xavier. Le plus bizarre était qu'il m'avait pris sous sa coupe parce que je voulais présenter dans une thèse les auteurs savoyards de la lignée de ce même Joseph de Maistre, auteurs que, moi, j'aimais, ce que je lui ai dit tout de suite. Je pensais que lui aussi aimait Joseph de Maistre, que c'est pour cette raison qu'il l'étudiait; mais non.

    En particulier, il n'adhérait absolument pas à ses discours, à ses pensées providentialistes confinant à l'histoire mythologique et à la prophétie. Pour lui il les avait produits sous l'influence pour ainsi dire d'un manque affectif, et il citait Freud. Et moi qui prenais tout à fait au sérieux ces discours grandioses, j'étais bien absurde, au fond!

    Un curieux argument contre ma thèse m'a néanmoins révélé le fond de quelque chose. On m'a reproché d'avoir rapporté que lorsque l'écrivain Philippe Sollers avait voulu parler de Joseph de Maistre dans sa revue, il avait reçu beaucoup de lettres d'injures, et que L'Humanité avait déclaré qu'il ne fallait pas parler de cet auteur. Citer Sollers dans une thèse paraissait aberrant. Non qu'on pût prouver l'inexactitude de son témoignage en fait très vraisemblable, mais à cause de sa personnalité, jugée artificielle – puisqu'il avait aussi consacré des numéros de sa revue à Marx, à Mao, à je ne sais plus qui. Mais surtout, crime suprême, lorsqu'il avait voulu parler de Joseph de Maistre, il n'avait consulté aucun universitaire spécialiste de l'écrivain.

    Je ne sais pas s'il a eu tort, si sa production est ramenée par ces spécialistes à ses problèmes avec sa mère ou je ne sais pas quoi, car cela n'a pas beaucoup d'intérêt littéraire et philosophique, la question est bien de savoir dans quelle mesure Joseph de Maistre est parvenu à représenter le monde spirituel qu'il concevait, par son style et ses figures. S'il n'existe pas de monde spirituel, parler de lui est vide de sens, et si on veut étudier la psychologie d'un homme, il serait plus utile de le faire avec des criminels ou des politiques, qu'avec des écrivains. sollers.jpgMais on le fait surtout, je pense, pour démontrer que les mythes créées par les écrivains n'ont pas de valeur, on y prend une sorte de plaisir pervers.

    Sous le reproche relatif à Sollers, je sentais quelque chose poindre, cependant. Une vague amertume. Les écrivains justement créent des figures qui portent les âmes, et l'intelligence des universitaires a rarement cette faculté. Et moi qui, avec mes livres sur la littérature savoyarde, avais vendu plus d'exemplaires que les universitaires en général (cela m'a été dit par la bibliothécaire du département de Lettres de Chambéry: selon elle une production du laboratoire de recherche, aussi belle et gracieuse fût-elle extérieurement, ne se vendait guère plus qu'à vingt exemplaires), je me trouvais dans une situation bien inconfortable – sorte de Philippe Sollers au petit pied.

    Inutile de qualifier: le mot vient facilement à la conscience. Les spécialistes amateurs ne bénéficient que de petites subventions, mais ils sont connus du public. Les professeurs sont connus de leurs seuls pairs, plutôt des rivaux, et des étudiants qui espèrent, en les écoutant, avoir des diplômes et des sous.

  • Les comportements matérialistes n'ont pas besoin de preuves

    Maurienne_-_Cathédrale_et_église_Notre-Dame.JPGIl y avait, dans ma thèse, une allusion à quelque chose dont avait parlé Christian Sorrel dans un article, et Christian Sorrel se trouvait dans mon jury de soutenance. Mais il n'était pas content, car des faits qu'il relatait, je n'avais pas tiré le même enseignement que lui.

    Il s'agissait de la restauration curieuse des évêchés de Maurienne et Tarentaise, en 1825, après leur suppression par la France révolutionnaire. Les débats montraient que deux partis s'opposaient: un parti mythologique, fondé sur les traditions de ces évêchés remontant à saint Pierre ou Charlemagne, et un parti rationaliste, fondé sur l'organisation efficace de l'Église catholique. Or, dans les faits, le parti mythologique a gagné, et cela illustrait mon idée que la Savoie de ce temps était tournée, culturellement, vers le mythologique.

    Mais ce n'est pas cela qu'il faut démontrer, bien sûr. C'est tout autre chose! Et, dans son article, Christian Sorrel a émis deux affirmations gratuites. La première est que, en 1966, les deux évêchés en question ont été supprimés définitivement: l'historien se projetait sans preuve vers l'avenir simplement parce qu'il n'avait pas envie que ces évêchés soient restitués, et qu'il voulait croire que l'humanité va vers toujours plus de rationalité. C'est un dogme. Il est faux. J'en suis convaincu. Mais libre à lui, et aux autres historiens agréés par l'Université, de croire autre chose. Je constate simplement que quand on prophétise en faveur du rationalisme universel, on passe aisément pour un historien sérieux, et que quand on prophétise en faveur d'autre chose, on passe plutôt pour un prophète délirant. En tout cas, il n'est bien sûr pas attesté que l'humanité aille vers la rationalité toujours davantage, car aucun historien n'est allé dans l'avenir, et les universitaires n'ont pas vraiment inventé la machine charles-felix-F1-003b-charles-face-apres-.jpgà explorer le temps.

    L'autre affirmation gratuite de Christian Sorrel est que si la balance a penché en faveur du parti mythologique, c'est parce que le roi du temps, Charles-Félix, y aurait vu un intérêt stratégique, son armée étant placée sur le territoire en fonction de ces évêchés. A priori, on ne voit pas le rapport entre les évêques et les soldats, et le fait est que, dans l'article, Christian Sorrel n'apporte pas de preuve, il ne cite pas, par exemple, une lettre de Charles-Félix où il aurait exprimé son intention. Il n'explique pas non plus le rapport qui aurait pu exister entre le clergé et l'armée. Il en parle comme si c'était évident - et comme l'intention supputée est clairement matérialiste et égoïste, on se dit que mais oui, bien sûr, c'est la solution, c'est très vraisemblable, tandis que l'attachement aux figures mythologiques ne l'est guère!

    J'ai laissé de côté, dans ma thèse, cette affaire de stratégie à mes yeux mal étayée, et suis resté attaché aux faits. Je ne pense pas qu'on puisse me reprocher de ne pas avoir épousé le dogme matérialiste qui attribue sans preuve des comportements égoïstes aux peuples ou aux princes. L'intention supputée de Charles-Félix restera improbable tant qu'on n'aura pas trouvé de document intime l'attestant. On peut aussi supputer que lui attribuer de telles intentions ressortit à la jalousie, ou à la peur du sentiment humain en faveur du mythologique - bien plus présente dans le matérialisme que le goût de la véracité, quoi qu'on dise.

  • Nostalgie du monde divin, suite

    tseringma.jpgJ'ai déjà évoqué un article de Michael Kohlhauer, spécialiste chambérien de Joseph et Xavier de Maistre, qui assurait, dans cet article qu'il m'avait envoyé, que ces deux frères prenaient pour une forme de nostalgie du ciel, du monde divin, ce qui n'était qu'un regret de la patrie, du pays natal - la Savoie, dont ils se sentaient exilés à cause de la Révolution, qui les avait envoyés en Suisse et en Russie. J'aurais dû prendre ce texte pour un avertissement majeur, car pour moi je laissais aux auteurs savoyards le droit d'avoir la nostalgie qu'ils disaient avoir, et le fait est que c'était celle du Ciel, non celle de la Savoie.

    Dans son rapport de soutenance, mon directeur de recherche m'a reproché d'avoir parlé de la montagne évoquée par Xavier de Maistre comme d'un signe, un symbole. Signe de quoi? Symbole de quoi? demandait-il. Dans mon développement, comme chez Xavier de Maistre, c'était tout à fait clair: en regardant, à l'ouest, la montagne baignée de la lumière du soleil couchant, le lépreux d'Aoste auquel il prête sa plume dit pressentir le monde divin. Je dis donc que dans ce texte la montagne est un objet mythologique, parce que je prends mythologie dans le sens d'images renvoyant au monde divin. Mais il fallait, pour mon aimable maître, que cela renvoyât à une nostalgie purement physique – la mère, la ville, que sais-je? Peu importe que les auteurs n'en parlassent pas: c'est ce qu'il lui semblait légitime de dire.

    Mais comment pouvais-je le dire? Le principal poète lyrique de la Savoie d'alors, Jean-Pierre Veyrat, a été clair, sur ce sujet: dans La Coupe de l'exil, il raconte qu'il revient en Savoie après avoir séjourné à Paris, et qu'il pensait retrouver les joies de l'enfance et le berceau de ses pères; or, il assure qu'il n'a pas été comblé, parce que la seule patrie véritable de l'homme est celle du ciel – le pays des anges et des harmonies cosmiques!

    Il fallait, peut-être, avoir plus d'esprit critique – affirmer que Veyrat regrettait sa sœur, sa mère ou la laine des moutons, je ne sais pas. Mais Veyrat était un disciple fidèle de Joseph et Xavier de Maistre: il disait ouvertement ce que ceux-ci pensaient. Et cela se recoupait avec ce que les textes chrétiens médiévaux disaient aussi, que la véritable patrie était celle du ciel.

    Illusion, peut-être. Mais qui peut en juger? Michael Kohlhauer m'a dit, dans son bureau, une fois, qu'il était athée, et qu'il regardait les personnifications des montagnes comme de simples projections du psychisme. J'ai été pris d'un doute. Moi qui pensais, comme au Tibet, qu'elles étaient le corps d'êtres spirituels invisibles, ne devais-je pas renoncer à mon projet de thèse? Puisqu'il était sorti de la neutralité, ne devais-je pas comprendre que l'Université le faisait globalement dans le sens du matérialisme, et qu'il n'y avait pas de place pour des polythéistes comme moi? Je lui ai répondu que seule m'intéressait la dimension mythologique de la littérature, la Novalis-1.jpgfaçon dont l'art représentait le monde de l'esprit - suivant en cela Tolkien, Novalis ou Steiner. Je le lui ai dit explicitement, et il a semblé hésiter. Et comme il comprenait que j'allais abandonner la thèse s'il ne l'acceptait pas, il a déclaré que cela l'intéressait aussi. Mais c'était pour que le jour de la soutenance il me déclarât que le concept de mythologie n'avait aucun sens, parce qu'en réalité Barthes avait affirmé que tout était mythologique et qu'il avait raison, que depuis qu'il l'avait dit, tous les gens intelligents le savaient!

    Mais non: le langage peut être spirituellement vide, et ne représenter aucunement l'esprit - être rivé à la matière. On peut toujours dire qu'il est mythologique que Joseph de Maistre ait regretté la Savoie: mais c'est cela qui ne veut rien dire si, dans la Savoie, il n'y a pas d'êtres mythologiques, c'est-à-dire des dieux, ou des anges, des entités spirituelles – et si on dit qu'il n'y en a pas.

    Si j'avais abandonné ma thèse, je ne serais pas docteur. Je ne pourrais pas écrire d'articles sur mon aventure de doctorant. Je ne regrette rien. Mais en quoi Michael Kohlhauer aurait été gêné que je l'abandonne, puisque mon point de vue l'a mis en colère, je ne sais pas.

  • Tendances globales et lutte des classes

    Abbaye_d'Hautecombe_6.JPGDurant ma soutenance de thèse, j'ai, outre Christian Sorrel, été en butte aux questions du sympathique historien professionnel Bruno Berthier, que j'avais déjà rencontré une fois. Il s'est étonné, pour ne pas dire plus, de ce que j'osasse livrer une tendance générale traversant les classes sociales, dans la Savoie de la Restauration dite sarde. Pour lui, c'est méthodologiquement contestable. Je lui ai demandé si, pour établir une tendance globale, il valait mieux se confiner dans une seule classe sociale.

    Cela a fait sourire. Le problème n'était bien sûr pas là, c'est qu'on ne voulait pas que j'établisse la moindre tendance globale, on voulait imposer l'idée que dans ce petit duché enfermé dans ses montagnes, les classes sociales s'étaient durement affrontées - comme en France. Las, on a beau chercher, on ne trouve rien. On voudrait bien trouver quelque chose, puisque Marx a assuré que la Lutte des Classes est une constante. On brandit donc quelques faits conflictuels, faibles échos de la divinité de la Discorde qui alors rayonnait de son feu dévastateur sur la puissante voisine francophone...

    La question des Voraces, ouvriers lyonnais d'origine savoyarde qui ont envahi la Savoie lors de la révolution française de 1848, est ici cruciale, puisque, selon Sylvain Milbach, historien patenté (qui n'était cependant pas dans mon jury), ils attestaient de la permanence d'un souvenir. Celle de la république française, s'entend. Ou de la révolution de 1789. Peut-être. Mais ces ouvriers vivant en France, pas trop besoin d'invoquer un souvenir: la vie culturelle française était nourrie de références à la Révolution!

    Quant aux Savoyards restés au pays, Jacques Lovie, le grand historien d'autrefois, assurait qu'ils n'étaient républicains que d'une façon profondément minoritaire. Et pour preuve (il utilisait le mot), il rappelait que les notables de Chambéry ont arrêté ou fait arrêter les Voraces, et que ceux qui, parmi ces derniers, ont pu s'échapper, ont été rattrapés par les paysans, et tués. Je ne dis pas que je m'en réjouis. Mais c'est un fait.

    Les nobles, les bourgeois et les paysans ont invoqué Dieu et le Roi, la patrie de Savoie et tout le reste, et n'ont pas suivi les Voraces. Mieux encore, dit Lovie, ceux-ci sont devenus dans les campagnes des croques-mitaines, invoqués pour faire peur aux enfants pendant des décennies. Ils avaient été intégrés à la mythologie populaire.

    Mère de Dieu, j'avais peut-être dit des faits vrais, mais pas ceux qu'il faut dire. On m'a déclaré que j'avais beaucoup de courage, d'oser dire une chose pareille. Je me serais presque cru en Chine.

    Christian Sorrel aussi a abordé cette question, notamment à travers l'insurrection turinoise de 1821: quelques historiens piémontais avaient réalisé récemment d'excellents travaux montrant qu'elle avait touché aussi les Savoyards. Mais depuis plusieurs historiens se sont montrés sceptiques, car il n'y avait pas de Carlo_Felice_di_Savoia.jpgraison de penser que si ç'avait été le cas, le roi Charles-Félix aurait, comme il l'a fait, félicité les Savoyards de ne s'être pas révoltés: c'est justement pour cette raison qu'il a restauré l'abbaye d'Hautecombe et s'y est fait ensevelir... Disons, si on veut, que les insurgés savoyards étaient bien moins nombreux que ceux du Piémont!

    Peut-être qu'en disant cela, je ne fais pas honneur aux Savoyards, présentés par les faits comme sans énergie, sans aspirations à des temps nouveaux. Le fait est que le Surréalisme, par exemple, a laissé les écrivains savoyards de glace. Leur qualité n'était pas là, n'était pas dans l'élan vers les temps nouveaux. Je ne dis pas cela pour les féliciter, j'aime le Surréalisme. En un sens, je trouve bon que la Savoie ait été intégrée à la France, justement pour qu'elle se pénètre de visions futuristes, d'inspirations libres: la tradition ancienne était désormais dépassée.

    Ils n'y demeuraient pas moins satisfaits, s'efforçant surtout de la maintenir vivante. Et c'est en soi une qualité. Fréquente chez les montagnards, qui conservent intact l'ancien, comme au Tibet. Mais qui, aussi, tendent à rejeter les changements - même, éventuellement, les bons.

    Je ne suis pas politisé comme le jury a voulu le croire - peut-être parce que lui l'est. Je voulais juste illustrer un état d'esprit qui a sa valeur, quoiqu'il ne puisse pas servir de modèle absolu.