Savoie

  • Nostalgie du monde divin, suite

    tseringma.jpgJ'ai déjà évoqué un article de Michael Kohlhauer, spécialiste chambérien de Joseph et Xavier de Maistre, qui assurait, dans cet article qu'il m'avait envoyé, que ces deux frères prenaient pour une forme de nostalgie du ciel, du monde divin, ce qui n'était qu'un regret de la patrie, du pays natal - la Savoie, dont ils se sentaient exilés à cause de la Révolution, qui les avait envoyés en Suisse et en Russie. J'aurais dû prendre ce texte pour un avertissement majeur, car pour moi je laissais aux auteurs savoyards le droit d'avoir la nostalgie qu'ils disaient avoir, et le fait est que c'était celle du Ciel, non celle de la Savoie.

    Dans son rapport de soutenance, mon directeur de recherche m'a reproché d'avoir parlé de la montagne évoquée par Xavier de Maistre comme d'un signe, un symbole. Signe de quoi? Symbole de quoi? demandait-il. Dans mon développement, comme chez Xavier de Maistre, c'était tout à fait clair: en regardant, à l'ouest, la montagne baignée de la lumière du soleil couchant, le lépreux d'Aoste auquel il prête sa plume dit pressentir le monde divin. Je dis donc que dans ce texte la montagne est un objet mythologique, parce que je prends mythologie dans le sens d'images renvoyant au monde divin. Mais il fallait, pour mon aimable maître, que cela renvoyât à une nostalgie purement physique – la mère, la ville, que sais-je? Peu importe que les auteurs n'en parlassent pas: c'est ce qu'il lui semblait légitime de dire.

    Mais comment pouvais-je le dire? Le principal poète lyrique de la Savoie d'alors, Jean-Pierre Veyrat, a été clair, sur ce sujet: dans La Coupe de l'exil, il raconte qu'il revient en Savoie après avoir séjourné à Paris, et qu'il pensait retrouver les joies de l'enfance et le berceau de ses pères; or, il assure qu'il n'a pas été comblé, parce que la seule patrie véritable de l'homme est celle du ciel – le pays des anges et des harmonies cosmiques!

    Il fallait, peut-être, avoir plus d'esprit critique – affirmer que Veyrat regrettait sa sœur, sa mère ou la laine des moutons, je ne sais pas. Mais Veyrat était un disciple fidèle de Joseph et Xavier de Maistre: il disait ouvertement ce que ceux-ci pensaient. Et cela se recoupait avec ce que les textes chrétiens médiévaux disaient aussi, que la véritable patrie était celle du ciel.

    Illusion, peut-être. Mais qui peut en juger? Michael Kohlhauer m'a dit, dans son bureau, une fois, qu'il était athée, et qu'il regardait les personnifications des montagnes comme de simples projections du psychisme. J'ai été pris d'un doute. Moi qui pensais, comme au Tibet, qu'elles étaient le corps d'êtres spirituels invisibles, ne devais-je pas renoncer à mon projet de thèse? Puisqu'il était sorti de la neutralité, ne devais-je pas comprendre que l'Université le faisait globalement dans le sens du matérialisme, et qu'il n'y avait pas de place pour des polythéistes comme moi? Je lui ai répondu que seule m'intéressait la dimension mythologique de la littérature, la Novalis-1.jpgfaçon dont l'art représentait le monde de l'esprit - suivant en cela Tolkien, Novalis ou Steiner. Je le lui ai dit explicitement, et il a semblé hésiter. Et comme il comprenait que j'allais abandonner la thèse s'il ne l'acceptait pas, il a déclaré que cela l'intéressait aussi. Mais c'était pour que le jour de la soutenance il me déclarât que le concept de mythologie n'avait aucun sens, parce qu'en réalité Barthes avait affirmé que tout était mythologique et qu'il avait raison, que depuis qu'il l'avait dit, tous les gens intelligents le savaient!

    Mais non: le langage peut être spirituellement vide, et ne représenter aucunement l'esprit - être rivé à la matière. On peut toujours dire qu'il est mythologique que Joseph de Maistre ait regretté la Savoie: mais c'est cela qui ne veut rien dire si, dans la Savoie, il n'y a pas d'êtres mythologiques, c'est-à-dire des dieux, ou des anges, des entités spirituelles – et si on dit qu'il n'y en a pas.

    Si j'avais abandonné ma thèse, je ne serais pas docteur. Je ne pourrais pas écrire d'articles sur mon aventure de doctorant. Je ne regrette rien. Mais en quoi Michael Kohlhauer aurait été gêné que je l'abandonne, puisque mon point de vue l'a mis en colère, je ne sais pas.

  • Tendances globales et lutte des classes

    Abbaye_d'Hautecombe_6.JPGDurant ma soutenance de thèse, j'ai, outre Christian Sorrel, été en butte aux questions du sympathique historien professionnel Bruno Berthier, que j'avais déjà rencontré une fois. Il s'est étonné, pour ne pas dire plus, de ce que j'osasse livrer une tendance générale traversant les classes sociales, dans la Savoie de la Restauration dite sarde. Pour lui, c'est méthodologiquement contestable. Je lui ai demandé si, pour établir une tendance globale, il valait mieux se confiner dans une seule classe sociale.

    Cela a fait sourire. Le problème n'était bien sûr pas là, c'est qu'on ne voulait pas que j'établisse la moindre tendance globale, on voulait imposer l'idée que dans ce petit duché enfermé dans ses montagnes, les classes sociales s'étaient durement affrontées - comme en France. Las, on a beau chercher, on ne trouve rien. On voudrait bien trouver quelque chose, puisque Marx a assuré que la Lutte des Classes est une constante. On brandit donc quelques faits conflictuels, faibles échos de la divinité de la Discorde qui alors rayonnait de son feu dévastateur sur la puissante voisine francophone...

    La question des Voraces, ouvriers lyonnais d'origine savoyarde qui ont envahi la Savoie lors de la révolution française de 1848, est ici cruciale, puisque, selon Sylvain Milbach, historien patenté (qui n'était cependant pas dans mon jury), ils attestaient de la permanence d'un souvenir. Celle de la république française, s'entend. Ou de la révolution de 1789. Peut-être. Mais ces ouvriers vivant en France, pas trop besoin d'invoquer un souvenir: la vie culturelle française était nourrie de références à la Révolution!

    Quant aux Savoyards restés au pays, Jacques Lovie, le grand historien d'autrefois, assurait qu'ils n'étaient républicains que d'une façon profondément minoritaire. Et pour preuve (il utilisait le mot), il rappelait que les notables de Chambéry ont arrêté ou fait arrêter les Voraces, et que ceux qui, parmi ces derniers, ont pu s'échapper, ont été rattrapés par les paysans, et tués. Je ne dis pas que je m'en réjouis. Mais c'est un fait.

    Les nobles, les bourgeois et les paysans ont invoqué Dieu et le Roi, la patrie de Savoie et tout le reste, et n'ont pas suivi les Voraces. Mieux encore, dit Lovie, ceux-ci sont devenus dans les campagnes des croques-mitaines, invoqués pour faire peur aux enfants pendant des décennies. Ils avaient été intégrés à la mythologie populaire.

    Mère de Dieu, j'avais peut-être dit des faits vrais, mais pas ceux qu'il faut dire. On m'a déclaré que j'avais beaucoup de courage, d'oser dire une chose pareille. Je me serais presque cru en Chine.

    Christian Sorrel aussi a abordé cette question, notamment à travers l'insurrection turinoise de 1821: quelques historiens piémontais avaient réalisé récemment d'excellents travaux montrant qu'elle avait touché aussi les Savoyards. Mais depuis plusieurs historiens se sont montrés sceptiques, car il n'y avait pas de Carlo_Felice_di_Savoia.jpgraison de penser que si ç'avait été le cas, le roi Charles-Félix aurait, comme il l'a fait, félicité les Savoyards de ne s'être pas révoltés: c'est justement pour cette raison qu'il a restauré l'abbaye d'Hautecombe et s'y est fait ensevelir... Disons, si on veut, que les insurgés savoyards étaient bien moins nombreux que ceux du Piémont!

    Peut-être qu'en disant cela, je ne fais pas honneur aux Savoyards, présentés par les faits comme sans énergie, sans aspirations à des temps nouveaux. Le fait est que le Surréalisme, par exemple, a laissé les écrivains savoyards de glace. Leur qualité n'était pas là, n'était pas dans l'élan vers les temps nouveaux. Je ne dis pas cela pour les féliciter, j'aime le Surréalisme. En un sens, je trouve bon que la Savoie ait été intégrée à la France, justement pour qu'elle se pénètre de visions futuristes, d'inspirations libres: la tradition ancienne était désormais dépassée.

    Ils n'y demeuraient pas moins satisfaits, s'efforçant surtout de la maintenir vivante. Et c'est en soi une qualité. Fréquente chez les montagnards, qui conservent intact l'ancien, comme au Tibet. Mais qui, aussi, tendent à rejeter les changements - même, éventuellement, les bons.

    Je ne suis pas politisé comme le jury a voulu le croire - peut-être parce que lui l'est. Je voulais juste illustrer un état d'esprit qui a sa valeur, quoiqu'il ne puisse pas servir de modèle absolu.

  • Soutenance de thèse et méthode historique

    Christian-Sorrel.jpgJ'ai déjà évoqué le dialogue avec le professeur Christian Sorrel, lors de ma soutenance de thèse, concernant la nature de l'Église de Savoie, qu'il voulait au fond faire plus conforme au catholicisme rationaliste contemporain qu'on pratique en France, qu'elle ne l'était. Mais un autre point de discorde a surgi, qui m'est cher: la méthode historique. J'en avais parlé dans mon discours préliminaire, en disant que les historiens restaient à la surface du sentiment des peuples, en ne lisant pas les œuvres littéraires qu'ils produisent.

    Était-ce une provocation? Je le pense vraiment. Ils déduisent ces sentiments selon la vraisemblance et à partir de faits répertoriés par les administrations, et en général cela tombe à côté, ne correspond pas à ce qu'on trouve dans la littérature produite.

    Christian Sorrel me reproche donc de faire s'appuyer l'histoire sur la littérature alors que les deux ont en principe leurs outils propres. En effet, affirme-t-il, la littérature n'est faite que de discours, et l'histoire s'appuie sur des faits solides. Ah? les documents administratifs, rédigés par des fonctionnaires, sont donc fiables, et pas les œuvres des poètes? Et pourquoi donc? Je lui ai répondu que les documents administratifs étaient aussi des discours, qu'on pouvait, si on voulait, ne pas s'appuyer sur ceux des poètes, mais qu'on pouvait aussi s'appuyer sur eux. Chacun sa méthode, en somme. On peut avoir foi en la parole des fonctionnaires, ou en celle des poètes, selon sa préférence.

    L'argument selon lequel les poètes seraient de classe bourgeoise et ne permettraient pas de connaître le peuple tient un peu mal, si on ne se fie du coup qu'aux documents rédigés par les fonctionnaires: eux non plus ne sont pas du peuple - ils le sont même encore moins, en moyenne. Qu'ils assurent le représenter n'y change rien, d'ailleurs les poètes ont souvent aussi cette prétention. C'est donc affaire de goût, voire de préférence catégorielle, de sentiment corporatif, et moi qui me sens d'abord poète, je préfère me fier aux poètes. Libre à ceux qui se sentent d'abord fonctionnaires de procéder autrement!

    Sérieusement, quand plusieurs auteurs, individus libres, vont dans le même sens, c'est un fait fiable, pour appréhender l'esprit d'une époque. C'est bien la vérité. On m'en a voulu, une fois, à l'association des 1602.JPGGuides du Patrimoine de Genève, d'avoir dit que les Savoyards, en 1602, étaient favorables à leur duc et défavorables à la cité de Calvin en m'appuyant sur les écrits de François de Sales, qui était savoyard, et aimé et suivi de la majorité des Savoyards. J'ai cité d'autres écrits, allant dans le même sens. On aurait bien voulu établir autre chose. Et le fait est que quand on ne lit pas les œuvres littéraires du temps, et qu'on trace des lignes à partir de quelques faits répertoriés par des fonctionnaires, on peut dire ce qui est le plus agréable à entendre - sans être trop contredit. Hélas, la réalité est parfois cruelle. Oui, les Savoyards étaient nourris de merveilleux chrétien dans la lignée du treizième siècle et dans l'esprit de l'art baroque. Non, ils ne voulaient pas se rallier au rationalisme de Calvin ni à l'agnosticisme de Montaigne. On croit cela impossible - comme les Chinois croient le Tibet une aberration. Mais cela existe: il existe réellement des aberrations!

  • Le sentiment d'exil chez Joseph et Xavier de Maistre

    xavier-de-maistre.jpgJ'ai lu un jour un article savant d'un spécialiste chambérien des frères de Maistre, qui interprétait leurs figures poétiques par le sentiment de l'exil. Si je peux brièvement résumer sa thèse, je dirai que, selon lui, Joseph de Maistre inventait une Providence pour s'arracher au sentiment de l'exil provoqué par son départ de la Savoie, et que Xavier de Maistre créait des imaginations fabuleuses, racontait qu'il voyageait dans le temps et l'espace, ou voyait l'esprit même du Temps avancer dans les étoiles, parce que lui aussi se languissait de la Savoie. L'aîné des deux frères vivait en Russie et à Lausanne, quand il écrivait ses ouvrages, le cadet à Turin. Et la révolution française leur interdisait toute possibilité de retour à Chambéry.

    L'interprétation donnée est une hypothèse, mais sur quoi s'appuie-t-elle? Sur de la théorie, peut-être: Jean-Paul Sartre et Sigmund Freud étaient souvent cités. Mais j'ai lu abondamment Joseph et Xavier de Maistre, et le fait est qu'ils n'expriment jamais aucune nostalgie vis à vis de la Savoie. On ne peut pas s'appuyer sur leurs témoignages pour étayer une telle thèse. Quelque vraisemblable qu'apparaisse une telle idée de l'extérieur, si on reste dans les nuées des idées générales, à la lecture des auteurs concernés, cela ne tient guère.

    Dans les faits, ils expriment bien une forme de nostalgie, mais celle que les Anglais nomment longing - les Allemands werke_22_orig.jpgSehnsucht: c'est une nostalgie d'un monde plus libre, antérieur à la naissance, ou pressenti au-delà de la mort; c'est la nostalgie du monde divin, du monde des anges! C'est tout à fait clair, et c'est en cela que ces deux auteurs sont romantiques: ils vivent intimement les idées religieuses, ils n'en font pas un dogme abstrait. Ils en font un objet de poésie, ils en tirent des figures tendant à la mythologie, au merveilleux.

    Pour le spécialiste dont je parle, c'est factice, et ne renvoie qu'à des illusions par lesquelles le sentiment de l'exil renvoyant à la mère patrie est masqué. Il m'a avoué être matérialiste et athée, et n'aimer pas Joseph de Maistre, parce qu'il affirmait que sa nostalgie renvoyait à Dieu - à la vivante Providence dont la Terre était comme coupée, jusqu'à un certain point, qui restait inaccessible aux sens. Xavier de Maistre, plus joueur, exprimait indirectement ses doutes, à travers des images flottantes, belles mais ne se déployant pas en mythologie claire. Cela lui plaisait davantage, à mon aimable spécialiste, parce que pour lui la littérature était l'expression du doute: il l'affirmait, comme si cela allait de soi. Chacun son opinion.

    Joseph de Maistre était à vrai dire assez ardent pour surmonter ses doutes par des figures grandioses. Or, celles-ci émanaient en réalité dcarus.jpge profondeurs plus grandes, au sein de l'âme, que de la partie au sein de laquelle on doute. Il y a un moi caché qui en réalité ne doute pas, mais sait. Dans la conscience, est un moi plus superficiel qui doute - ou affirme qu'il sait, alors qu'il ne sait pas: c'est l'origine du dogmatisme. Joseph de Maistre, par son énergie, puisait dans la nappe la plus profonde de la vie, et ses figures l'exprimaient plus pleinement que les doutes convenus d'un Jean-Paul Sartre ou d'un Michel Houellebecq - affres de consciences superficielles qui refusent justement de plonger profondément en soi, et se contentent de remettre en cause les apparences, dans une nappe de l'âme qui paraît profonde parce qu'elle dépend de l'intelligence, mais qui en réalité ne l'est pas, parce que la plus profonde émane du cœur.

    Je veux bien croire que les passions corporelles ôtent brièvement les doutes; mais Joseph de Maistre tirait des profondeurs de soi ses visions, et il est faux que cela renvoie aux pulsions organiques, comme le prétend le matérialisme. Ce sont bien ces visions profondes qui exprime le vrai moi – enfoui, caché. Et celui-là est bien nostalgique de son lien avec l'univers entier – non simplement de son lien avec Chambéry. Prétendre le contraire non seulement ne s'appuie sur aucun témoignage réel, mais n'est pas réellement sensé.

  • Catholicisme de Bernanos

    Georges-Bernanos.jpgUn des points qui ont été le plus mal compris, au sein de mon travail doctoral, concerne la spécificité du catholicisme savoyard, fondé sur les images - la fantaisie, le merveilleux. Les universitaires sont tellement dans le dogme que l'imagination est inutile en littérature, qu'elle n'est qu'un phénomène religieux vide de sens, et que tout est dans les idées et l'organisation du discours, qu'ils refusaient d'accepter, ou de comprendre mon point de vue. Pour eux, l'imagination ne peut, ne doit pas être considérée comme un reflet, dans l'âme, du monde spirituel, mais comme une simple illustration rhétorique, une somme de figures de style destinées à alimenter une idéologie donnée.

    On a donc cherché à savoir si mon but était de promouvoir le catholicisme et, surtout, on n'a pas compris pourquoi je distinguais le catholicisme savoyard du catholicisme français, puisque les idées, le dogme sont les mêmes. Je ne pouvais pas invoquer le catholicisme savoyard pour expliquer que la littérature savoyarde fût exclue des études universitaires, puisqu'elles n'excluent pas Bernanos et Bloy.

    Mais je me souvenais, écoutant ces remarques, de la critique de Bernanos par Pierre Teilhard de Chardin - qui croyait à la réalité du Christ cosmique et évoluteur, à la réalité d'un être spirituel planétaire qui emmenait l'humanité vers sa transfiguration. On raconte, en effet, qu'il accusait Bernanos de déguiser son désespoir personnel de figures chrétiennes factices. Et le fait est que Bernanos, par exemple dans Le Journal d'un curé de campagne, ne fait qu'utiliser les figures du merveilleux chrétien traditionnel pour illustrer le pitoyable état intérieur de son personnage. Cela ne se présente absolument pas comme réalité. Il n'y a même aucun miracle, aucune marque de la Providence dans la vie de ce curé. En un sens, c'est déjà dans la veine de Houellebecq, que d'ailleurs mon flaubert.jpgprincipal détracteur avait beaucoup étudié, après s'être justement consacré à Bernanos.

    Mais cela n'offrait pas non plus de différences importantes avec les pages que Flaubert a consacrées à la période mystique de son personnage d'Emma Bovary, quand elle imagine, vision consolatrice, les anges descendant du Père divin à la Terre, où vivent les hommes. Flaubert était simplement plus subtil, en montrant que l'effacement de ces images n'empêchait pas la vision d'un aveugle scrofuleux, au seuil de la vie d'Emma, comme une figure monstrueuse, à la Edgar Poe, apparaissant symboliquement au bout de ses errances. C'était là une vision semblable à celle des divinités courroucées tibétaines, et, au fond, l'expérience était authentiquement mystique.

    Or, les Savoyards croyaient que les anges étaient des réalités cosmiques, non des reflets psychiques d'idées abstraites - qu'ils vivaient dans les tempêtes, les vents, les montagnes, et que les phénomènes étaient bien chat.jpghabités par la Providence. Les anges intervenaient dans le déroulement des choses, ils n'étaient pas de simples projections.

    On me demandait si, pour moi, ces êtres étaient des illustrations d'états intérieurs, ou des réalités objectives. J'ai dû répondre qu'ils étaient l'image que créait l'âme à partir d'êtres spirituels réels: une manière de se représenter ce qui n'a point de corps, et vit dans les éléments sensibles. On ne concevait pas qu'ils pussent être tels, nouveaux dieux de la mythologie antique.

    Et pour cause: Chateaubriand, dans son Génie du christianisme, refusait de le concevoir aussi. Il faisait des anges et des démons de simples projections des vices et des vertus, et rejetait l'idée qu'on pût faire habiter la nature d'êtres spirituels.

    Or, c'était clair: j'avais abordé la question dans mon introduction. Mais c'était tellement inattendu, tellement interdit, il était tellement convenu qu'on ne pouvait pas penser les choses autrement que Chateaubriand, qu'inlassablement on y revenait. On m'a même dit courageux, parce que j'avais osé reprendre l'idée de Joseph de Maistre selon laquelle les peuples étaient mus par des anges, lorsque j'avais posé la question de savoir si la Savoie avait une identité propre. J'énonçais que les savants qui ne s'appuient que sur les faits physiques ne pouvaient absolument pas y répondre, par définition! Pourtant, il existe, il faut l'avouer, une lignée de savants qui parlent de la nation française et disent, en même temps, qu'ils ne s'appuient que sur des phénomènes physiquement observables. C'est plutôt bizarre.

  • Une nouvelle association d'Occitanie

    NOYAU02.jpgMes voyages réguliers en Occitanie m'ont conduit à fonder, avec mes amis Rachel Salter et Bernard Nouhet, une nouvelle association dans le département de l'Aude, appelée Noyau. Au cœur du conte, et consacrée à la promotion de l'art du conte. J'en aime profondément les statuts, qui donnent aux contes et légendes la vertu de construire la personnalité, le lien social et les échanges intergénérationnels. Ils expliquent: Le conte, qui décrit des expériences de vie à un niveau émotionnel et moral est structurant pour la psyché, la personnalité et la structuration relationnelle de l'individu. Il place l'être, enfant ou adulte, et son imaginaire dans un relationnel à la fois archétypal et ordinaire, mais qui redonne au relationnel son énergie de contraste productif tout en désamorçant l'énergie conflictuelle destructrice. Parce que dans tout être, l'esprit est le moteur du physique, le conte forme la personnalité, harmonise corps et esprit par son aspect chanson de geste. Le conte est un des rares moteurs de transmission culturelle intergénérationnelle, c'est un outil de construction du lien harmonieux à la société et à la nature. C'est beau, je suis entièrement d'accord. J'ai toujours aimé les contes, pour moi un genre essentiel à la littérature, et nécessaire dans l'éducation de l'être humain. Il est formateur pour l'âme, et c'est par lui que naît de façon vivante et donc réelle la conscience morale - c'est par lui que le germe moral de l'être humain fleurit jusque dans sa conscience.

    Jean-Jacques Rousseau n'aimait pas le merveilleux, mais avait conscience que le récit était la voie par laquelle la conscience morale s'éveillait chez l'enfant. Il recommandait donc de raconter l'histoire des grands hommes de la république romaine, dans l'esprit de son cher Plutarque. Il ne voyait pas que cela ne pouvait fonctionner qu'avec des esprits déjà assez âgés, intellectualisés, qui sont dans l'adolescence, parce que les vertus romaines ne sont que dans la société, et non dans la nature. Les contes qui font appel au merveilleux, en effet, attribuent à l'univers même des forces morales - à commencer par l'amour.

    Bien sûr, si elles sont présentes dans l'univers, elles sont présentes dans l'humanité et la société, et les histoires des grands hommes de la république romaine sont racontées à bon droit à l'adolescent qui entre dans le tissu social, qui en devient un acteur. Mais cela ne suffit pas. C'est dans son rapport à l'univers entier que l'humanité doit être bâtie intérieurement dans son jeune âge. La société n'est pas une aberration, au jacques-stella-the-birth-of-the-virgin-with-adoring-angels.jpgregard de cet univers: elle n'est pas une bulle autonome. Qui suivra durablement des principes qui ne seraient pas appliqués par les bêtes, les plantes, les astres, et n'ont cours que dans des pays petits et privilégiés - Genève, ou la France? Même François de Sales, en recommandant de contempler la Nature et d'y déceler la sagesse divine, en savait plus que Rousseau - lui qui appréciait et conseillait les légendes fabuleuses sur les saints, et parlait, au fond, des vérités religieuses comme Charles Perrault parlait de la morale populaire - en utilisant le conte et son merveilleux.

    Comme notre association saisit le rêve dans son rapport avec la réalité et avec les mystérieux archétypes vivants qui peuplent l'invisible, elle allie même, en un sens, le surréalisme et le régionalisme, en s'insérant dans un paysage précis, ouvert aux phénomènes naturels et aux métiers de la terre. Elle est comme un nouveau départ, et je suis fier d'en avoir été élu premier président. Je lui souhaite longue vie. Et je dois annoncer que, pour bien m'occuper d'elle, et pour quelques autres raisons, je projette de déménager en Occitanie dans les mois à venir. Mais je reviendrai régulièrement en Savoie et à Genève: qu'on ne s'inquiète pas - ou qu'on ne se réjouisse pas (trop vite), peut-être!

    L'association a été enregistrée à la sous-préfecture de Limoux le 2 mars 2019. L'adhésion est de 10 €. N'hésitez pas!

  • Titre de docteur

    Tyche.jpgJ'y ai déjà fait allusion plusieurs fois: j'ai été reçu Docteur ès Lettres à l'université Savoie Mont-Blanc le 20 décembre dernier. J'en ai ressenti du plaisir. Je n'avais pas reçu de nouveau titre depuis longtemps.

    Mais la soutenance ne fut pas facile. J'avais préparé un texte consacré aux fondements mythologiques de l'identité collective en Savoie, pour essayer de montrer qu'on ne peut pas démontrer que le génie d'un groupe est une fiction vide - et qu'il s'articule avec le sentiment de l'humanité entière, d'une part, et donne une expression au moi insaisissable, d'autre part. Cela a d'emblée choqué.

    Je devais le sentir venir, car, m'appuyant sur une communication que j'avais déjà faite à l'université de Chambéry un mois avant, je n'avais établi ce texte que la veille, sans me soucier de savoir s'il durerait exactement vingt minutes, comme il devait le faire: à aucun moment je n'ai répété, préférant me consacrer à d'autres choses - peut-être prendre un billet de train pour le pays cathare, je ne me souviens plus très bien. La nuit suivante, j'ai dormi comme un loir.

    Mais le lendemain, d'excellents amis genevois qui, voulant assister à cette soutenance, m'avaient invité à déjeuner dans un restaurant chambérien, se sont montrés inquiets de ma légèreté, et comme j'ai dit que je saurais bien allonger ou raccourcir mon discours selon le temps que j'avais, ils m'ont prêté une montre - car je pensais m'appuyer sur mon téléphone, mais il s'éteint tout le temps.

    Le fait est que j'ai assez l'habitude de discourir en public pour maîtriser mon temps, et assez l'habitude de lire des textes à haute voix pour ne pas m'inquiéter de la chose. Si je m'étais préparé, j'aurais pu croire que cela suffisait à ma gloire, et j'aurais pu aussi vexer le jury par mes talents d'orateur - le rendre jaloux. Je ne immaculee.jpgsais pas du reste si ce n'a pas été le cas, car, regardant la montre dorée de mon ami François Gautier, j'ai fait comme prévu, j'ai tenu exactement vingt minutes.

    Je sentais venir le problème car j'avais reçu les rapports des deux rapporteurs, Sabine Lardon et Christian Sorrel, et le second, que j'avais abondamment cité dans ma thèse même, avait annoncé de vifs débats sur la nature du catholicisme savoisien, autrefois. J'avais compris qu'il pensait pouvoir le rattacher au gallicanisme, alors que je l'en avais sorti, et il a abordé la question au cours de la soutenance: j'ai évoqué le cas d'Alexis Billiet, archevêque de Chambéry incontournable en son temps, qui regrettait que Rome eût érigé en dogme l'Immaculée Conception de la Vierge Marie, alors qu'il en trouvait l'opinion convenable et séante, parce que cela risquait de créer des divisions avec les protestants et les gallicans. Lui-même ne s'assimilait pas aux seconds, s'il les respectait. Christian Sorrel n'a pu qu'acquiescer.

    Il m'a reproché de couper aussi la Savoie, d'un point de vue religieux, du Piémont, et je n'ai pas eu le temps d'évoquer le refus de Billiet de signer la pétition de l'archevêque de Turin contre la reconnaissance de droits égaux pour les juifs et les protestants - encore.

    Oui, la spécificité de l'Église de Savoie est à son honneur, car elle a mêlé la tolérance, la compréhension de l'évolution des temps et le respect du merveilleux chrétien, qui était le fond du christianisme réel.

    Or, derrière le problème apparent, il y avait bien cette question du merveilleux et du christianisme réel. Les Savoyards étaient-ils nourris de représentations du monde des anges, comme je le prétendais? Cela leur laissait-il une forme d'initiative personnelle, puisque chacun se représente les anges comme il peut, comme je le disais aussi? Christian Sorrel le contestait. Mais j'ai cité François de Sales, autorité indéniable. Il a fallu accepter mes arguments.

    D'autres problèmes néanmoins ont encore été évoqués, au cours de cette soutenance.

  • Le bon ange qui est Dieu (méditations de François de Sales)

    radiance-w.jpgDieu est une facile abstraction, et lorsqu'un mystique sent sa présence, du point de vue de l'ésotériste, il ne peut sentir que celle de son ange. Mais, en un sens, cet ange est bien un dieu, relativement à l'individu qu'il accompagne.

    À demi-mots, François de Sales a convenu qu'il en était bien ainsi - qu'on adorait imaginativement Dieu à travers l'Ange, ou l'Ange par le mot de Dieu -, en faisant évoluer ses Dix Méditations vers l'appréhension consciente de l'Ange. Car si la première évoque le Père dont chaque homme est issu, et l'hommage qu'il faut sous ce rapport lui rendre, les deux dernières évoquent l'Ange - qu'on doit imaginer en rase campagne en face de soi, et montrant le ciel et la terre, la gauche et la droite, et invitant à le suivre vers le ciel et la droite - pour ainsi dire vers l'ouest (car, dans les reflets de l'âme, les choses sont inversées).

    Cela signifie que l'évêque savoyard était conscient que, lorsqu'on sentait une présence près de soi, c'était bien celle de l'Ange - transmettant la lumière, la chaleur, la volonté du Père, son amour. Il l'impliquait en recommandant de pratiquer l'imagination, et en montrant que rien n'était plus précis et fiable que celle de l'Ange avec soi, dans la campagne, dans le calme des montagnes, ou au bord des lacs (car on peut aussi se représenter l'Ange marchant sur les eaux).

    Je dois dire que j'ai été surpris de constater que cette sorte d'ésotérisme chrétien, émanant d'un docteur de l'Église, était rejeté par le catholicisme ordinaire: à l'époque où, à Saint-Claude (en Franche-Comté), je suivais une catéchèse, on m'affirmait que les anges n'étaient pas importants - même quand que je citais François de Sales. Je me suis alors dit que l'Église de France était différente de l'Église de Savoie - mais peut-être que c'est dans l'Église catholique tout entière qu'on rejette les anges, à présent.

    En un sens, la dissolution de l'Église de Savoie dans celle de France en est justement un symptôme. Car, dans le même temps, on félicitait ceux qui étaient dans l'effusion mystique d'évoquer Dieu de façon abstraite. Un peu comme dans l'agnosticisme, on refusait d'essayer d'y voir clair.

    Sans doute, François de Sales n'était à cet égard que l'héritier d'une tradition antique. Il est possible que l'Église romaine se sente menacée par les particuliers qui ont détaillé les anges - et tenté de donner, à la lumière intérieure, des formes distinctes, par l'adombrement que permettent les couleurs. Mais on en est arrivé à un tel point que ces particuliers férus d'occultisme paraissent parfois plus proches de François de 43156456_350331695718086_8500767858299502592_n.jpgSales ou de Thomas d'Aquin que les théologiens catholiques mêmes, aussi curieux que cela paraisse. On pourra dire qu'ils sont plus imaginatifs encore; qu'ils ont quelque chose d'oriental, voire de païen. Mais même Pierre Teilhard de Chardin admettait que l'Église catholique ne pouvait plus en rester au discours classique, fondé sur l'entendement seul, et qu'à cet égard la tradition asiatique devait l'éclairer: l'aider. Bien sûr, il a été interdit de publication par ses supérieurs, à son tour.

    Cependant, comme la tradition classique est devenue vide de figures, et que ces figures, comme l'a dit François de Sales, sont indispensables à la vie spirituelle, il faut avouer qu'il est légitime de chercher dans le bouddhisme tibétain, par exemple, des réponses à des questions intimes, au lieu de les chercher dans la théologie chrétienne moderne. Il s'agit de se renouveler, dans la sécheresse ambiante. Car il serait faux de prétendre que les évangiles ne créaient pas de figures grandioses, inhabituelles dans le contexte latin, ou grec. En un sens, se réclamer du bouddhisme tibétain rappelle les chrétiens du premier siècle, adeptes d'un merveilleux inséré dans la vie ordinaire - ou même de détonants symboles, sous la plume de saint Jean.

  • Lignées des académies provinciales

    Académie_de_Savoie_(Chambéry).JPGLors de ma soutenance de thèse, un membre du jury m'a fait remarquer que, pour alimenter ma réflexion sur l'Académie de Savoie (créée en 1820) et mesurer ses liens possibles avec le Romantisme, j'aurais dû la comparer avec les académies provinciales qui en France avaient aussi vu le jour alors. Cela m'a un peu étonné, car, dans ma thèse, j'ai établi des rapports qui m'ont semblé plus légitimes, avec d'autres institutions.

    L'Académie de Savoie n'a pas, organiquement, de relation particulière avec la France, car elle émane de l'Académie de Turin, dont était membre un des fondateurs, le comte Mouxy de Loche. Ontologiquement, elle se réclamait de l'Académie florimontane, créée en Savoie (à Annecy) au début du dix-septième siècle - avant même l'Académie française. Et j'ai étudié la relation au Romantisme à travers la fondation, à la même période, de l'Université de Bavière, bien sûr d'une plus grande ampleur, mais dont le caractère romantique est avéré et qui, sous cet aspect, a été étudiée par Georges Gusdorf, spécialiste de la question.

    Quoique créée sous des auspices catholiques par le roi de Bavière, cette université a accueilli des Philosophes de la Nature qui pouvaient être protestants voire panthéistes, comme Schelling, et, en tout cas, s'efforçaient de mettre dynamiquement en relation les principes religieux et les phénomènes naturels. Georges Gusdorf ne parle aucunement de cette manière de l'université française dans les temp,s qui ont suivi la chute de Napoléon - ni, bien sûr, des académies provinciales, dont le caractère romantique n'est pas avéré.

    Sans doute, Gusdorf prend trop comme s'il allait de soi que le Romantisme, en France, s'était fait d'abord à Paris parce que la culture était centralisée, aussi regrettable cela fût-il à ses yeux. Il méconnaît les efforts romantiques des régions francophones non françaises, comme le Québec, la Belgique, la Suisse et la Savoie - Frederic_Mistral.jpgnégligeant d'évoquer bien des auteurs qui y ont vécu, se contentant de parler des seuls Joseph de Maistre et Amiel. Mais il évoque encore moins les auteurs régionaux de France même - l'essor du Félibrige, les Francs-Comtois, les Bretons...

    Cependant, je ne pense pas que les académies provinciales de France aient eu la moindre influence sur l'Académie de Savoie, et il n'était, certes, pas de mon sujet d'aborder la question du romantisme régional en général.

    Il est vrai que j'ai comparé, notamment dans le chapitre politique, la littérature savoisienne à la littérature provençale - emblématique: j'ai souvent nommé Frédéric Mistral, parfois cité Paul Mariéton. Mais plusieurs auteurs dont je m'occupais avaient aussi écrit en dialecte - et puis la comparaison avec ces auteurs était légitime, parce que, dans les deux cas (provençal et savoyard), la prégnance du merveilleux populaire était patente.

    Je ne pense pas que j'avais réellement à citer et étudier les académies provinciales de France, lorsqu'il s'agissait de la Savoie. D'un point de vue scientifique, il était, à la rigueur, plus légitime d'étudier l'Académie de Turin, ou d'autres académies italiennes. J'ai l'impression que la science est souvent brouillée par la question nationale, dans l'université française. Peut-être ailleurs aussi.

  • Jean-Jacques Rousseau Savoyard?

    rousseau.jpgLa première question qui me fut posée lors de ma soutenance de thèse, après mon petit discours, vint, préalablement à tout commentaire, de Michael Kohlhauer, mon directeur de recherche, qui me demanda si selon moi Jean-Jacques Rousseau était savoyard. Je ne l'avais pas présenté comme tel dans ma thèse. Je répondis non. Mais le premier il a parlé des Alpes, me répliqua-t-on. Outre, reprends-je, qu'il a surtout parlé des Alpes valaisannes, il a constamment adopté le point de vue d'un Genevois, en parlant des Savoyards comme d'un peuple qu'il aimait, certes, mais auquel il n'appartenait pas. Dans La Nouvelle Héloïse, il marque même ce qui le sépare de la tradition savoyarde: lui est du côté de la liberté, du protestantisme et de la république, les Savoyards sont catholiques et soumis à leur roi.

    Il y a plus, cependant. Jusque dans son style, il était surtout genevois. Son rejet des figures du merveilleux chrétien est caractéristique, et impensable en Savoie, où ce merveilleux chrétien s'est bientôt prolongé vers le merveilleux païen, avec l'intrusion des fées et dieux celtiques chez Replat ou Arnollet, ou des dieux antiques chez Dantand. Même chez Jacquemoud, le lien entre les anges et les dieux païens est patent. Rousseau avait horreur de cela. Son style est tout autre.

    En un sens, il écrit mieux que la plupart des Savoyards, et c'est le cas des écrivains genevois en général, plus souples, plus naturels, plus distingués en français, leur langue première et spontanée. Les Savoyards parlaient entre eux patois et leur français manque globalement d'élégance. Je veux bien l'avouer. Il a un caractère légèrement empesé. À l'inverse, leur distanciation de cette noble langue leur a permis d'introduire le merveilleux populaire d'une belle et libérale façon, que ne connaissaient guère les Genevois, plutôt abstraits. À chacun ses qualités, pour ainsi dire. Le problème des universitaires est que, dirigés depuis Paris, ils ne peuvent s'empêcher de trouver que les facultés d'élocution et de composition, c'est à dire la capacité à parler facilement la langue officielle et d'organiser le discours, sont supérieures à l'invention ou à l'imagination. Or, c'est faux. Et le fait est qu'en termes d'invention et d'imagination, les Savoyards sont souvent admirables. Tpffer_886.jpegJusque dans leur style, comme Joseph de Maistre l'a constamment montré, ils savent être inventifs.

    Rousseau a un dynamisme et une fluidité que même Joseph de Maistre n'a pas. D'autres Genevois ont un style raffiné et pur, comme Töpffer ou Amiel. Ce n'est pas que je n'aime pas ce style, j'adore les écrivains que j'ai cités. Mais il y a une différence, qui n'est pas annulée par la célébration de Rousseau par les Chambériens.

    Je sais bien que Louis Terreaux a mis Rousseau parmi les auteurs savoyards. Il n'a pas mis Lamartine. Pourquoi? Celui-ci a bien dit: On est toujours, crois-moi, du pays que l'on aime - à propos de la Savoie. Mais si j'aime, aussi, Lamartine, lui non plus n'a pas en réalité un style typiquement savoyard. Son éloquence est toute française. Ses images abstraites n'ont rien qui le renvoient à la Savoie, à l'inspiration en fait plus populaire des Savoyards. Louis Terreaux a simplement voulu rendre hommage aux Chambériens qui ont mis une statue de Rousseau dans leur ville. Cela ne s'appuie pas sur les faits.

  • Joseph de Maistre et la réunification des églises

    52360947_2356771887891702_8795018545944592384_n.jpgIl existe un curieux chemin réalisé par Joseph de Maistre au cours de sa vie, sur un point qui l'a tant occupé: la religion. On sait que, disciple de François de Sales et des Jésuites, il a généralement défendu le catholicisme, quoiqu'il ait aussi eu en affection certains penseurs peu canoniques, en particulier Origène – et Louis-Claude de Saint-Martin. À cet égard, par le biais de l'illuminisme lyonnais, il a découvert une tradition qu'on pourrait dire plus ou moins gnostique. Après son éducation catholique, il a découvert la tradition maçonnique mystique de Jean-Baptiste Willermoz, qu'il a beaucoup aimée, avant de prendre quelque distance avec elle.

    Mais la révolution française a fait davantage, car elle l'a d'abord poussé en pays protestant, à Genève et à Lausanne, et on sait qu'à cette période de sa vie, il a fréquenté des protestants effectifs, et a appris à les apprécier, notamment madame de Staël, à laquelle il reprochait son féminisme exacerbé, paraît-il, mais qu'il aimait.

    Et puis, ambassadeur du roi de Sardaigne en Russie, il a fréquenté des orthodoxes, à commencer par l'empereur Alexandre lui-même.

    Bien sûr, dans ses ouvrages, il s'en est pris aux protestants et aux orthodoxes, défendant le catholicisme d'une façon souvent outrancière. Mais il est remarquable qu'il ait cheminé à travers l'Europe pour rencontrer les trois grandes branches du christianisme, comme s'il y avait là un souffle de lui inconnu - un enjeu karmique.

    Rudolf Steiner disait curieusement, mais avec beaucoup de profondeur (comme toujours avec lui), que ces trois branches renvoyaient aux trois expressions, aux trois personnes de la divinité. L'orthodoxie, comme d'ailleurs l'Islam, renvoie avant tout au Père, au dieu créateur et plongé dans les profondeurs de l'univers, rayonnant du passé et du premier jour des mondes. Mais l'Église catholique, on le méconnaît grandement, est liée au Fils, à l'insertion de la divinité sur le plan terrestre, à la manière dont elle y crée des choses, y modèle le monde – et souvent s'y perd, en demeurant trop proche dès l'origine du pouvoir romain, de l'Empereur. Saint Augustin, qu'aimaient si peu les théologiens grecs, disait ainsi que c'est par le Fils, le dieu incarné sur Terre, que l'homme peut obtenir son salut.

    Quant au protestantisme, dit encore Steiner, il est émané du Saint-Esprit. Il se projette vers l'avenir en admettant à l'individu la faculté de juger par lui-même, à partir de l'intelligence – de la force de penser qui est la sienne. Certes, dans un premier temps, il ne l'a fait qu'en s'attelant aux apparences sensibles, à la raison extérieure, demeurant à la surface des choses; mais il préparait le temps où la pensée entrerait dans les profondeurs des mystères en se détachant des apparences extérieures, et permettrait à chaque homme de recevoir consciemment en lui l'effusion de l'Esprit-Saint – et donc de voir clair dans l'obscurité de la vie. Cela Annonciation-miniature-Jami-Tawarikh-Rashid-Din-1314_0_730_529.jpgétait nécessité par la liberté de l'individu, qui seule pouvait rénover la vie spirituelle.

    Or, si Joseph de Maistre vouait un culte à l'institution catholique, dans les faits, il a constamment défendu son droit individuel de philosophe à percer les secrets du monde divin, notamment par le biais de l'analogie entre le Ciel et la Terre, et la création d'images, de symboles. Il a constamment, aussi, annoncé une grande effusion de l'Esprit-Saint. Et, à l'inverse, il a rendu hommage aux religions païennes, à leur merveilleux spécifique, et même à l'Islam, en citant le Coran, à propos de la sainte Vierge. Il vouait un culte à la tradition, mais attendait beaucoup de l'avenir. En un sens, et jusqu'à un certain point, il a uni les branches du christianisme dans son âme, vivant en acte la trinité dépeinte par Steiner – qui, d'ailleurs, lui rendit hommage.

  • Conférence sur le poète Antoine Jacquemoud

    ange.jpgMercredi 13 février prochain, chers amis, je ferai une conférence à l'Académie de la Val d'Isère, cette noble association tarine créée en 1865 par Antoine Martinet et André Charvaz, et qui avait pour devise Deus et Patria, et pour saint patron François de Sales. Elle est sise à Moûtiers en Savoie, dans l'ancien évêché, et la conférence aura lieu à 18 h 30. Elle portera sur le poète Antoine Jacquemoud (1806-1887), surtout connu pour sa carrière politique après ses années de poésie: il a été député libéral à Turin et conseiller général de la Savoie à Chambéry, et il a défendu l'intégration de la Savoie à la France en chantant que le cœur des gens allait là où coulait l'Isère (et non nos rivières, comme cela a été déformé par la suite).

    Mais ce n'est pas l'homme politique que j'étudierai: c'est le poète deux fois lauréat de l'Académie de Savoie, avec un poème en douze chants d'alexandrins sur le Comte Vert de Savoie (1844), et des Harmonies du progrès (1840), essai lyrique sur les réussites techniques de la Savoie du temps. C'est, je pense, une gageure, car cette poésie n'a pas été saluée bruyamment par la postérité, elle a même été un point d'achoppement entre le professeur Michael Kohlhauer et moi lors de ma soutenance de thèse. Lui disait que ses vers ne valaient pas grand-chose, qu'ils étaient convenus. C'était déjà le sentiment de Louis Terreaux, qui approuvait ses idées libérales et sa facilité de versification, mais condamnait ses allégories comme artificielles et factices. Le second n'est plus de ce monde, mais lorsqu'il m'avait demandé de présenter les poètes romantiques savoisiens pour une publication dans son gros livre sur la littérature de la Savoie, il m'avait précisé que je devais démontrer globalement leur médiocrité.

    Quant à Michael Kohlhauer, j'ai pu lui répondre en disant que j'avais simplement ouvert, un beau jour, Le Comte Vert de Savoie en ne prévoyant aucunement d'y prendre plaisir, juste par curiosité, et que je m'étais laissé capter - que j'avais été charmé, au fil des pages, par l'agréable éclat des figures et des images, tendant à la mythologie. Que si je reconnaissais que le récit d'ensemble était statique, puisqu'il ajoutait les conte-verde.jpgépisodes de la vie d'Amédée VI les uns aux autres, j'avais été ému par la richesse de l'imagination de Jacquemoud, qui avait mêlé le comte savoisien aux anges, aux esprits de la nature, qui avait aussi personnifié ses armes, et ainsi de suite. La morale même en était belle, parce que fondée sur le libre choix d'un individu, c'est l'idée qu'il poursuivait qui le mettait en relation avec la divinité, plus que son lignage grandiose.

    J'essaierai, mercredi, d'illustrer mon sentiment en citant des passages significatifs, qui attribuent notamment une âme aux montagnes, les dit à l'écoute de Dieu - ou un sens providentiel aux orages, ou un sens de la justice illimité chez le Comte Vert, ou des esprits, mêmes, aux machines nouvelles, et de la féerie aux ouvrages d'art du Roi. Jacquemoud était un homme remarquable, comparable à James Fazy, lui aussi auteur d'œuvres romantiques et pleines d'imagination, dans sa jeunesse. C'est ce que j'ai dit quand j'ai présenté, récemment, la poésie de Jacquemoud devant les Poètes de la Cité, à Genève. Je fais régulièrement sur ce poète des conférences, depuis un certain temps: à Moûtiers, déjà, au sein d'un salon du livre, puis à Albertville, dans le festival de l'Imaginaire de l'excellent Jacques Chevallier (il m'a filmé), et, enfin, à Genève. C'est qu'un éditeur avait prévu de rééditer son poème héroïque. À sa demande, j'avais établi le texte et écrit une préface, et je comptais présenter l'ouvrage dans ces diverses interventions. Normalement il devrait être paru depuis presque un an, je ne sais pas ce qui se passe...

    Au moins cela m'aura amené à faire ces conférences. La Providence a dû vouloir m'y pousser.

  • Les héros se disent adieu à Genève (conte mythologique de Noël, fin)

    4248f9a4fcf4d56edee6c3716126dddb.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série mythologique de Noël, nous avons laissé les génies protecteurs de Genève et de Savoie, l'Homme-Cygne et Captain Savoy, alors qu'ils venaient d'assommer l'ennemi ravisseur du Père Noël au cœur de la cité de Calvin, Mérérim démon des tempêtes.

    Ils le couvrirent de liens, et le livrèrent à la justice de Nalinë, puisqu'il avait empiété sur son domaine. Elle le mit sous bonne garde, au sein de ses prisons, au fond du lac, d'où il ne pourrait jamais ressortir. Il eut beau hurler, pleurer, supplier, siffler entre ses dents, écumer de rage, cela ne changea rien. On lui ôta les pouvoirs qu'il avait acquis, on le dévêtit du haubert qui le couvrait et, ombre enchaînée au fond du lac, il demeura tel, nu, douloureux sous le Ciel, à la merci des rayons des étoiles qui le tourmentaient comme des épingles, tant ils étaient remplis d'un amour qui le blessait. Car la bonté est pour le méchant un fer rouge, dit le sage.

    Au Père Noël, on rendit son traîneau et ses rennes, toujours entreposés dans la flèche de la cathédrale, et il put repartir faire ses cadeaux aux enfants, ou répandre sur le cœur des adultes les flammes de son amour, afin qu'ils le ressentent, et le partagent.

    Dans le Ciel, sur l'arc d'or de la Lune, là où tout est lumière, saint Salon applaudit et se réjouit de voir le monstre qu'il avait vaincu vaincu à nouveau, et qu'on lui eût trouvé une nouvelle geôle.

    On fit néanmoins une cérémonie grandiose, et pleine d'émotion, pour les quatre elfes tombés au combat, et que rien ne ramènerait jamais sur Terre, puisque leur essence luisante s'en était allée, dans la souffrance, vers les cieux. Captain Savoy, l'Homme-Cygne, la reine du Léman et saint Nicolas y participèrent. Des signes 2fcf486cf1576c0cce32819c49cbac34.jpgfurent gravés sur la flèche de la cathédrale, visibles seulement des initiés, en souvenir de leur mort, et du don de leur personne au bien. L'encre de Lune servit à les inscrire dans l'air qui demeurait sous la flèche, derrière les baies, et ils ne sont visibles, même aux initiés, qu'à certains moments privilégiés de l'année, quand certaines étoiles sont cachées par la Lune; mais nous ne les nommerons pas, afin d'éviter de susciter une curiosité malsaine.

    Puis l'Homme-Cygne et Captain Savoy prirent congé du Père Noël, qui s'en fut de son côté; ils passèrent quelque temps ensemble, discutant des affaires de ce monde, et prenant joie et plaisir à leur douce conversation, d'abord dans le palais de la reine du Léman, ensuite dans la base du Grand Bec, alors couvert d'une belle et pure neige sous laquelle les mystères de la terre renaissante déployaient leur éclat. Finalement ils se séparèrent, se faisant de mutuels cadeaux, et se promettant de se revoir bientôt.

    Telle est l'histoire à la fois belle et douloureuse du Père Noël cette année capturé à Genève, et ligoté dans la flèche de la cathédrale - et, plus brièvement, dans le puits de Mérérim, le démon des tempêtes et de la fureur des hommes, mais heureusement libéré par l'action de Captain Savoy et de l'Homme-Cygne conjuguée.

  • Captain Savoy a combattu une araignée à Genève (conte mythologique de Noël, 10)

    10371455_741599559269393_6821098895952526979_n.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série de Noël, nous avons laissé Captain Savoy alors qu'il venait de pénétrer de force dans l'antre de l'araignée géante de Genève, Ataliudh, et qu'il s'apprêtait à la combattre. Elle s'apprêtait, de son côté, à dévorer celui qu'à Genève on appelle le Père Chalande, en personne!

    Déjà elle l'avait léché de sa bave verte, l'avait comme baisé du bout des lèvres qu'elle n'avait pas, et saint Nicolas avait senti une atroce douleur envahir son pied, et une fumée acide s'en était élevée. Mais la pierre fendue par Captain Savoy arrêta ce festin, et la clarté se dégageant du gardien de la Savoie secrète emplit le puits, à la façon d'un soleil se levant dans l'obscurité. L'araignée rugit. Son cri était sourd et en même temps aigu, faisant froid dans le dos. Les Genevois qui l'entendirent crurent à la chute d'une grue, à de la ferraille déchirée.

    Captain Savoy avança dans le puits, lentement et comme s'il flottait, et le rubis de sa lance, l'émeraude de sa bague, le saphir de son front et le diamant de sa ceinture brillaient, éclairant les ténèbres de leur éclat stellaire.

    Que pourrons-nous dire? Un grand combat eut lieu entre le héros de la Savoie immortelle et l'amie de l'ignoble Mérérim. Des éclairs jaillirent, des foudres s'élevèrent, mais à la fin le monstre fut vaincu, transpercé par la lance de Captain Savoy - qui était aussi celle de saint Maurice et qui, avant de lui venir entre les mains, avait appartenu aux comtes de Savoie.

    Il n'en mourut pas; mais sa blessure était profonde, et son ennemi trop puissant. Elle s'enfuit dans les profondeurs du puits, à travers une fissure que les coups donnés par Mérérim dans le but de se libérer avaient créée; Captain Savoy ne put pas la suivre. Il la regarda s'éloigner, se glissant dans l'interstice en laissant traîner deux pattes postérieures et couler le sang de sa plaie, qui puait et était noir. Puis il délivra de leurs liens saint Nicolas et l'Homme-Cygne, et ils résolurent d'aller tous trois rendre visite à Mérérim le maudit!

    Celui-ci ne les avait point attendus. D'en haut, il avait vu Captain Savoy pénétrer le puits terrifiant, et n'avait pas osé intervenir, connaissant ce guerrier de réputation; l'éclat qui se dégageait de lui, aussi, l'avait surpris. Il pensait de toute façon que soit Ataliudh serait assez forte pour l'en débarrasser, soit que si lui le débarrassait d'elle, peut-être n'était-ce pas plus mal: oui, il eut ce genre de pensées étranges, quoiqu'il ne se l'avouât pas; car les chassant aussitôt de son esprit, il s'apprêta même à descendre aider 18097_1586924098258403_8055176817938626104_n.jpgson amie araignée, mais quand il parvint à son tour au bord du puits, tout était fini. Il s'enfuit donc.

    Les trois elfes qui restaient le guettaient, et de loin le suivirent. Dimmir, demeuré en arrière, vit venir à leur rencontre, sur un pont de cristal vert, Captain Savoy et saint Nicolas, aux couleurs si semblables, et, au-dessus, l'Homme-Cygne porté par ses ailes argentées. Il leur indiqua où s'était enfui Mérérim: en direction du lac. Il espérait, sans doute, y créer une tempête en invoquant les ondines et les sylphes et en les contraignant, malgré la puissance de Nalinë, à lui obéir. Les génies du lac et de l'air qui le baigne commençaient à se rallier à son appel, malgré les injonctions contraires de la reine du Léman, quand Captain Savoy et l'Homme-Cygne jusqu'à lui arrivèrent. Il n'eut pas le temps d'éviter leurs coups. L'un de son aile, l'autre de sa lance le frappèrent, et l'assommèrent.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, qui terminera cette saga par les adieux des héros, adressés les uns aux autres.

  • Joseph de Maistre, Français inconscient?

    Louis_XVIII_of_France.jpgDurant ma soutenance de thèse, le 20 décembre, j'ai été interpellé par Bruno Berthier, grand connaisseur de Joseph de Maistre, qui me demandait si selon moi celui-ci était un Français inconscient.

    En fait, il aurait aimé être français: il se réclamait de Jean Racine, du style de Bossuet, du siècle de Louis XIV, et on a intercepté une lettre adressée par lui à Louis XVIII lui déclarant son désir de devenir son sujet. Dans ses œuvres, il ne se référait pas aux comtes de Savoie, mais aux Francs et à Charlemagne, le seul prince temporel qu'il eût jamais chanté et dont il eût fait un héros.

    Il regardait la langue française comme quasi divine, portant les vérités saintes de la religion chrétienne - et le peuple gaulois, fait de Celtes latinisés, comme supérieur à tous les autres. Venaient ensuite les Anglais - proches au fond des Français, parce que Bretons à l'origine, puis latinisés, avant de devenir saxons.

    Cela n'avait rien d'inconscient. C'est cruel à dire pour les régionalistes, mais Joseph de Maistre jurait surtout par la France. C'est ce que j'ai dit à Bruno Berthier, qui n'a pas nié.

    Mais il y a bien quelque chose d'inconscient chez Joseph de Maistre: c'est son caractère savoyard. S'il croyait que le procédé de l'analogie pouvait exprimer, par voie d'images, le monde spirituel, c'est parce qu'il dépendait, psychologiquement, de François de Sales. Cette idée était peu répandue en France, notamment chez les catholiques. Elle l'était davantage dans le calvinisme anglais, avec John Bunyan. La Savoie était francophone, mais ouverte sur le monde germanique, Angleterre comprise. Elle était sensible aux mystères des phénomènes, et cherchait dans la nature les signes de l'action divine. C'est en tout cas ce que recommande François de Sales, affirmant la puissance de l'imagination, lorsqu'elle est mue par l'amour! Jusqu'à un certain point, c'est ce qu'accomplit Jean-Jacques Rousseau dans la Profession de foi du vicaire savoyard: inconsciemment inspiré par des prêtres nourris de pensée salésienne, il fonde sa preuve de l'existence de Dieu non sur le raisonnement abstrait, comme l'avait fait Descartes, mais sur l'analogie entre louis-de-bonald.pngl'homme et l'univers: quelque chose qu'on sent - qui apparaît comme vérité à la conscience morale -, pas quelque chose qu'on prouve par la logique extérieure.

    Maistre, en cela, appartenait au Saint-Empire romain germanique, sans même s'en rendre compte. Il aurait voulu être français, tiré par son admiration pour le siècle de Louis XIV; mais il ne le pouvait pas: sa tournure d'esprit était spécifiquement savoisienne, et lui et Louis de Bonald (son équivalent français, l'autre grand philosophe contre-révolutionnaire du temps) ne se comprenaient pas, lorsque le Savoyard fondait sa logique sur le sentiment d'un soi divin liant le monde d'en bas à celui d'en haut - l'intérieur à l'extérieur.

    Chez Joseph de Maistre, la tradition française était un choix, la tradition savoisienne un réflexe.

  • Christian Sorrel et la littérature savoisienne

    sorrel.jpgChristian Sorrel est un historien sympathique, professeur à l'université de Lyon, qui a consacré une partie de ses travaux à l'ancienne Savoie, et que, à ce titre, j'ai dû consulter et citer dans ma thèse de doctorat. Et s'il a des lumières spécifiques sur la Savoie du dix-neuvième siècle et en particulier sa vie religieuse, j'ai été un peu heurté, je dois l'avouer, par la manière dont, presque en passant, il porte, dans ses écrits, des jugements sur des auteurs savoisiens d'autrefois, sans les justifier. Il a par exemple, dans le gros livre qu'il a fait avec Paul Guichonnet lors du cent-cinquantième anniversaire de l'Annexion en 2010, fait allusion à une pièce de théâtre de Joseph Dessaix, représentée en 1860 et racontant comment le mont-Blanc avait été enlevé par les montagnes de Suisse. Il y a mis dedans son hymne de la Liberté, dit des Allobroges, et s'est plaint de la manière méprisante dont les Français traitaient les Savoyards. Or, Christian Sorrel dit que cette pièce a peu de valeur littéraire; et je veux bien le croire, mais il ne s'en justifie aucunement. C'est ce qu'on appelle un jugement gratuit.

    À vrai dire, il est de bon ton d'affirmer que les œuvres de la littérature savoisienne dont l'université française ne s'occupe pas ne valent rien: qu'elle ne s'en occupe pas n'en est-il justement pas la preuve? On n'aura, en disant cela, aucun collègue contre soi et, avec soi, on aura les instances qui veulent qu'on étudie de préférence la littérature française de Paris. Peu de monde pour demander des comptes - la justification d'un jugement!

    Mais le fait est que j'ai lu cette pièce - et je ne sais même pas si c'est le cas de Christian Sorrel, puisqu'il n'en donne non plus aucune preuve, ne citant rien du texte. Or, la partie sur les Français qui méprisent indûment et en parfaite ignorance de cause les Savoyards est plutôt amusante et bien vue, elle résonne de façon juste, socialement, car cela existe encore. Davantage, la fin de la pièce fait parler le mont-Blanc d'une manière séduisante, romantique et cosmique, l'assimilant à une sorte d'entité antique, préhistorique, un géant des âges obscurs, comme les montagnes du Tibet sont par les locaux assimilées à des divinités. Tout cela est plaisant et agréable à lire. Ça l'est même plus qu'un roman d'André Malraux, quoique ça tombe moins souvent à l'Agrégation de Lettres.

    Dans le même ouvrage, Christian Sorrel évoque le conflit qui opposa les historiens d'État aux autonomistes savoisiens - qui se piquaient aussi d'histoire, quoiqu'en amateurs. De nouveau, mon collègue fait comme s'il était évident que les seconds avaient tort, sans entrer dans leurs arguments. Or, il est évident qu'ils se sont beaucoup inspirés du professeur Jacques Lovie, une figure majeure de l'histoire universitaire, qui enseigna à Chambéry. Pour moi, c'est un historien qu'on n'a pas dépassé depuis, car même quand on a apporté des éléments supplémentaires, on n'a pas eu de vision plus équilibrée, plus judicieuse. On ne peut pas faire comme s'il était évident qu'il avait tort parce qu'il avait des sympathies pour l'Ancien Régime, de l'affection pour le vieux duché de Savoie.

    Dans un autre article, par ailleurs intéressant, Christian Sorrel racontait la restauration des évêchés de Maurienne et Tarentaise en 1825 en terminant son discours par l'affirmation que leur suppression, qui marianne.jpgremonte à 1966, est définitive. Si l'histoire s'appuie sur des données avérées, comment connaît-il l'avenir - qui n'a pas encore eu lieu?

    Il peut y avoir une portée prophétique à l'histoire pratiquée à l'Université – mais c'est à condition d'aller dans le sens de l'État unitaire et centralisé. Si on se met peu ou prou dans les travées d'un Jules Michelet, on peut porter des jugements péremptoires, c'est possible, et on est regardé comme étant dans la vérité historique. De fait, Marianne est un personnage historique: il appartient à la hiérohistoire avérée, il est le seul dieu dont la science française ait pu constater l'existence.

  • De Limoux à la Savoie

    limoux.jpgEffectuant des recherches avec mon amie Rachel Salter sur les traditions historiques et légendaires de Limoux, dans la vallée de l'Aude (Occitanie), pour préparer une promenade contée, je tombe sur la révélation qu'Alexandre Guiraud (1788-1847) est natif de la cité: il m'est connu pour avoir composé des Élégies savoyardes. Ce n'est pas qu'alors je les aie déjà lues, mais qu'elles m'ont été envoyées par une camarade engagée dans la culture du vieux duché du mont-Blanc. J'en ai le fichier téléchargé, je l'ouvre, je lis.

    Les vers sont bien frappés, et le texte n'est pas long. C'est l'histoire d'un petit Savoyard que sa mère envoie à Paris pour y gagner son pain, et qui n'y trouve pas d'espoir de survie. Cependant une voix retentit dans les ténèbres: ce sont de nobles nonnes qui, recueillant le pauvre petit, le renvoient en Savoie chez sa mère. Celle-ci a, dans sa modeste demeure, un crucifix qu'elle vénère: la Providence s'explique.

    C'est un conte catholique, qui suggère que le Christ agit dans la vie; mais qu'il le fait par l'intermédiaire de ses symboles reconnus, et des religieux approuvés. Guiraud était royaliste: le conte a sans doute une portée politique. On pourrait croire que c'est du coup conforme à l'esprit savoyard. Mais il faut voir. Que la Providence s'incarne dans des objets ou des femmes officiellement consacrés renvoie davantage au formalisme et au fétichisme typiques du gallicanisme - ou classicisme catholique de Paris. En Savoie, on pratique un art baroque qui décale le symbole officiel vers le merveilleux - les anges. Ceux-ci peuvent toujours s'incarner dans des objets et ordres religieux consacrés; mais plus souvent ils se manifestent par des êtres et des choses qui n'ont pas consciemment agi dans un sens chrétien.

    Joseph de Maistre allait ainsi jusqu'à affirmer que la Révolution avait accompli les desseins de la Providence sans que ses acteurs l'aient jamais su. Antoine Jacquemoud attribuait aux tempêtes, comme dans les Alexandre_Guiraud.jpgmythologies antiques, une signification morale. Alfred Puget faisait de même pour les éboulements et les avalanches. Les Savoyards étaient moins rivés à la forme religieuse que les Français - à la structure externe.

    Cela explique à la fois le rejet par les Français d'esprit libre de la tradition catholique, et les accommodements que les Savoyards opéraient avec leur catholicisme propre, salésien et maistrien. Certains parlent franchement, pour la Providence, d'apparitions, de fantômes, de saints célestes. C'était la méthode médiévale, néopaïenne si on veut, en réalité moins politisée, moins liée aux institutions, moins dépendantes de l'ancienne tradition romaine, qui est à la véritable origine de cet état d'esprit: ce n'est pas spécifiquement chrétien, contrairement à ce qu'on a souvent dit.

    Mais Alexandre Guiraud n'en a pas moins fait des vers sympathiques, qui montrent sa conviction que les Savoyards étaient un peuple pauvre et pieux, qui disent son admiration pour eux. Et puis il concède à la nature une forme de sainteté qu'aurait mille fois approuvée François de Sales: c'est l'amour de la mère qui est à la source du salut de l'enfant. C'est elle qui prie, quel que soit le dieu qu'elle prie. Même dans le respect des formes extérieures, le catholicisme classique est contraint d'admettre la divinité de la mère naturelle: par la vierge Marie, il se lie à la Lune, comme disait l'auteur du Traité de l'amour de Dieu. C'est touchant.

  • Noël Communod n'est plus

    noel 220x330.jpgJ'avais ouvert sur le site de la Tribune de Genève un blog pour mon ami Noël Communod qui a été quelque temps actif, notamment lorsque lui était Conseiller régional à Lyon; il m'envoyait ses articles, et je les publiais. Car même s'il avait travaillé comme cadre dans des entreprises importantes, il n'était pas spécialement doué en informatique.

    Ses sujets tournaient principalement autour des grands projets inutiles, une tradition française - l'entreprenariat d'État censé doper une économie sinon dormante, chez un peuple latin davantage porté à attendre les bienfaits de la Providence qu'à devancer sa bonté en allant de l'avant. En particulier, il dénonçait la ligne de chemin de fer Lyon-Turin, qui allait détruire la montagne savoyarde sans réellement dynamiser un commerce très mou entre l'Italie et la France. Les autres élus régionaux s'efforçaient de l'intimider, pour lui faire abandonner ses protestations.

    Il était atteint depuis plusieurs années de la maladie de Parkinson, et il vient de succomber. Je l'aimais, il était bon et sympathique, et m'a beaucoup soutenu lorsque j'ai réclamé la régionalisation des programmes d'enseignement, y compris à l'Université quand on passe les concours de recrutement d'État. Encore une spécificité française: l'État contraint les gens à se croire unifiés, car d'eux-mêmes ils n'en ont pas du tout le sentiment! Je supposais quand même vrai le discours qui assurait qu'il y avait le pressentiment d'un destin commun, en disant que justement la régionalisation de l'enseignement le confirmerait...

    Noël Communod était intelligent et intellectuellement courageux. Physiquement, il était assez fluet, et la dureté des politiques parfois l'atteignait psychiquement. C'est un monde cruel. Le cynisme y est grand, Communod-05-1024x683.jpgnotamment lorsqu'il est question de culture: les politiques croient toujours qu'elle est d'abord à leur service, que sa vocation est de nourrir leurs discours si souvent creux... Finalement, j'ai délaissé le Mouvement Région Savoie, qu'il avait présidé, car il n'était pas prêt à défendre la liberté culturelle quand la propagande d'État assimilait tel ou tel élément culturel au Mal. Ce n'était pourtant pas que je voulusse défendre un discours haineux: seulement le choix des communes d'ériger une statue à Marie de Bethléem - dont le véritable tort, aux yeux des philosophes, est sans doute de n'avoir pas fait de politique...

    Noël Communod n'a rien pu faire, contre les voix hostiles à la défense des droits des communes en matière de culture. Il s'était déjà retiré.

    Il a beaucoup fait néanmoins quand j'ai décidé de me rendre au congrès de Régions et Peuples solidaires, le groupement de partis régionalistes auquel appartenait le Mouvement Région Savoie. C'était en Corse, près ncommunod-1024x803.jpgde Bastia, et j'ai pu me baigner, et rencontrer plusieurs membres de la famille Simeoni: Gilles était déjà maire de la seconde ville de Corse. Noël Communod, que j'accompagnais avec Claude Barbier, s'est montré très gentil, prévenant, et m'a ôté tout souci matériel. Ma vie politique devait néanmoins bientôt s'arrêter, je ne m'y sentais pas très à l'aise, j'aime mieux la poésie et les contes. Je défends surtout le droit d'en faire, face ou à côté des romans réalistes d'un Michel Houellebecq, nourris de satire et d'inutiles plaintes amères. Le régionalisme a quelque chose de romantique qui offre un lien avec le lyrisme enthousiaste; il défend les mythologies régionales, Frédéric Mistral et les autres. Mais s'il n'assume pas assez cet aspect, je m'en désintéresse spontanément.

    Noël Communod portera comme une ombre douce et claire l'élan vers la liberté culturelle des régions de France, j'en suis sûr.

  • Jeux d’ombre: François de Sales et Théodore de Bèze

    bezz.JPGIl y a comme une image luisante, dans l'ombre profonde du temps, qui montre François de Sales rendant visite, à Genève, à Théodore de Bèze: elle dure, éternelle, comme fixée dans la lumière dont l'air s'imprègne.

    Je ne sais ce que le successeur de Calvin a dit après cette rencontre, seulement ce que l'évêque de Genève a rapporté: Théodore de Bèze aurait eu des mots peu philosophiques...

    Je me dis, parfois, que je devrais en apprendre davantage sur la pensée et les paroles des grands réformés francophones, mais leur rejet du merveilleux me rebute. J'ai aimé les écrits latins de Sébastien Castellion - le Savoyard réformé du Bugey, rival malheureux de Calvin dans l'éclairement des consciences de Genève -, car ils mêlaient les faits évangéliques au merveilleux de Virgile, et le fait est que, en Allemagne, ses églogues chrétiennes ont eu beaucoup de succès. Mais le rationalisme français a déteint, de mon point de vue, sur le protestantisme de Calvin, qui s'est contenté de célébrer les vertus bibliques. Je suis plus attiré par les protestants anglais - qui, depuis John Bunyan, osent créer des figures fabuleuses en s'appuyant sur l'allégorie et le principe de similitude (entre le monde physique et le monde moral) - en fait, comme François de Sales. L'aboutissement en est George MacDonald et C. S. Lewis - voire H. P. Lovecraft. Mais j'y reviendrai un autre jour.

    Il y a, dans l'acceptation du mystère insondable, chez François de Sales, sans recherche d'explications intelligentes, quelque chose de touchant, qui rappelle la foi naïve des Savoyards autrefois, leur culte des anges qui était si profondément lié à leur attrait pour les fées, les lutins des eaux et les esprits du foyer - les sarvants -, bien qu'il fût aussi combattu par les prêtres. Il ne faut pas regarder les choses de façon abstraite, depuis les hauteurs de la théologie: François de Sales, en exorcisant les maisons de leurs génies hostiles, de leurs esprits frappeurs sources de désordres, admettait leur existence; et le fait est qu'un génie mal honoré, dans le paganisme, créait bien du désordre aussi, et que les vertus chrétiennes, pour François de Sales, étaient bien le meilleur moyen de placer les anges, les bons esprits du ciel divin, dans les maisons John_Bunyan_by_Thomas_Sadler_1684.jpget les familles. Or, même si les Savoyards sacrifiaient à l'antique à ces génies, leur donnaient du lait et des grains, c'était aussi une façon de leur marquer de la bonne volonté, et de veiller, le reste du temps, à ce que les actions fussent conformes aux principes sacrés de la famille et du foyer. Le sarvant pouvait prendre l'apparence d'un ange plus souplement qu'on le croyait, et le rationalisme qui refusait aux anges la possibilité de vivre parmi les familles, dans la campagne ordinaire, s'opposait davantage, évidemment, au culte des sarvants - assimilés aux illusions du diable.

    La contemplation naïve du mystère insondable serait plus sympathique encore si elle n'avait pas mené à une étrange bizarrerie, l'agnosticisme dogmatique qui refuse à la raison de pouvoir pénétrer les mystères quels qu'ils soient, et qui bloque jusqu'à l'élan protestant qui le pensait vaguement possible. Il y avait une hésitation, et l'esprit catholique appliqué au rationalisme a tranché – mais dans le mauvais sens. On peut, certes, accepter des incapacités particulières répandues; mais pas d'affirmation péremptoire qui interdirait à tout le monde d'essayer...

    C'est pour cette raison, en vérité, que la rencontre de François de Sales et de Théodore de Bèze luit toujours dans la brume des songes: on pressent que leur rencontre aurait dû faire naître un être nouveau, comme la rencontre du Mystère et de la Pensée, ainsi que même Joseph de Maistre plus tard l'a tentée - ou, dans le monde calviniste, John Bunyan.

  • Sang-Tai Kim nous quitte

    sang.jpgJ'ai rencontré le poète coréen Sang-Tai Kim une fois, j'ai déjà dit en quelles circonstances: c'était en août dernier, lors du festival de poésie de montagne de Queige, où il habitait. J'ai vite appris qu'il était très malade. Nous avons conversé un peu, après que sa poésie, récitée en français par son épouse, m'eut frappé par sa force. J'ai essayé d'évoquer les mystères que contenaient ses vers, et il approuvait peut-être mon intention, restant coi et se demandant de quoi je parlais, car c'était une voie d'approche inhabituelle. On aborde plutôt les questions politiques, en général, et le fait est que Sang-Tai Kim a préféré me parler de la situation déplorable des artistes et de la culture dans un monde industrialisé et financiarisé.

    J'ai pris son recueil avec moi, l'ai lu et ai été ébloui, puis j'ai publié quelques articles sur le sujet, qui ont été appréciés. Mais j'ai aussi proposé aux Poètes de la Cité, dont je préside l'association, de lui rendre hommage au printemps prochain, et de participer, ainsi, au Mois de la Francophonie, en même temps qu'à la Journée Mondiale de la Poésie. Sang-Tai Kim traduisait lui-même en français ses poèmes coréens, et il avait publié des travaux académiques sur Paul Valéry et le Surréalisme: il aimait la France. Et particulièrement la Savoie.

    La date est d'ores et déjà prévue, c'est le 24 mars; mais le lieu reste à définir. Je pense que je produirai une présentation globale de sa poésie, et que plusieurs poètes en liront des exemples, s'ils sont d'accord.

    Sang-Tai Kim laissera un éclat luisant derrière lui, au sein du Beaufortain, qu'il a chanté. Il aura sa forme et, focalisant les rayons des étoiles où il sera parti, rayonnera sur le pays, lui donnant une beauté nouvelle, un charme inconnu. Qu'on ne dise pas que l'homme va sous terre, et non dans les astres, après avoir passé le queige.jpgseuil du trépas! Car la partie solide va sous terre, pour la nourrir de son cristal; mais l'homme est aussi fait d'air et de chaleur, et la chaleur monte: comme disait saint Augustin, la flamme a un poids qui la tire vers le haut. Les pensées, plus qu'on croit, sont faites de la chaleur attachée à un corps humain - et détachée de celui-ci une fois passé le seuil. Est-ce que cette chaleur se perd? Pourquoi n'y aurait-il que des corps solides? Il existe aussi des globules de chaleur, et il est possible que les corps visibles en réalité s'y cristallisent. Louis Rendu ne disait-il pas que l'homme parcourt en rythme l'ensemble des éléments? De haut en bas, de bas en haut, et ainsi de suite?

    Non, je ne peux pas croire que l'ombre de Sang-Tai Kim ne continuera pas à scintiller sur le Beaufortain, et que les hommes qui y vivent ne boiront pas de sa lumière bienfaisante, ne seront pas éclairés par elle dans la nuit, et jusqu'aux plantes n'épanouiront pas plus richement leurs fleurs, leurs fruits, dans l'éclat ainsi renouvelé de l'air. Que dire des marmottes, qu'il a chantées? Au revoir, Sang-Tai Kim, et à bientôt!