13/11/2017

Histoire juridique de la femme outragée

lucrece.jpgLa Rome antique a servi de base juridique à l'Occident, et l'histoire la plus connue de femme violée, en son sein, est celle de Lucrèce, qui a précipité la révolution et l'instauration de la république. Le fils du roi avait abusé de cette digne matrone, et, salie, souillée, elle s'était tuée. L'indignation du peuple avait été immense. Mais les anciens Romains admettaient que Lucrèce avait bien été salie, et que sa honte était légitime.

Ils étaient globalement dans le culte du vir - du mâle -, et le statut de civis, qui pour eux était sacré, n'était pas donné aux femmes, dépourvues de personnalité juridique à part entière: en droit, elles dépendaient des pères, des maris, des frères. Ce système a longtemps perduré. Et les mœurs arabes, qu'on prétend si contraires à la tradition latine, en viennent sans doute.

Le héros républicain (vir, donc) n'avait pas réellement besoin de femme, sauf pour procréer, et Lucain raconte que Caton d'Utique a répudié la sienne une fois qu'il a eu fait assez d'enfants à son goût: ne voulant plus perdre inutilement sa semence, il lui a dit d'en épouser un autre. Les Vestales étaient vierges, et si elles rompaient leur vœu, elles étaient mises à mort dans de sinistres conditions: on les enterrait vivantes. (On les plaçait dans une sorte de grotte, dont on condamnait l'entrée.)

Saint Augustin s'est inscrit en faux contre cette tradition païenne: donnant une personnalité entière aux femmes, il a énoncé que les Romaines violées par les Goths lors de la mise à sac de Rome n'étaient aucunement coupables - n'avaient commis aucun péché. La voie était ouverte à l'égalité, qui mit longtemps à s'imposer, et à la possibilité, pour la femme, de demander directement réparation à la force publique: de porter plainte. Cela n'est advenu qu'à l'époque moderne, quand le concept d'égalité a pu descendre dans le droit.

Pourtant, on lit que beaucoup de femmes ne portent pas plainte, soit par honte, soit par peur. Or il existe, malheureusement, chez les hommes, l'idée que celui qui réussit en amour n'est pas le plus vertueux, mais le plus rusé. Mon avis est que si on veut que cela change, il faut que les femmes portent plainte quand elles sont agressées. On ne peut pas compter sur le progrès naturel des consciences: cela est par trop vaporeux.

hawkgirl_by_jaggudada-d5xfoni.jpgCependant si elles ne le font pas, c'est sans doute que le droit, toujours tenu par son lien avec l'ancienne Rome, ne mesure pas la difficulté à le faire. Au fond, il a l'air de s'arranger fort bien qu'elles ne le fassent pas, même si, en théorie, il autorise à ce qu'elles le fassent. Les pouvoirs publics n'assument pas un rôle assez clair de vengeurs des femmes outragées: ils protestent de leur bonne foi, mais, dans les faits, s'ils n'y sont pas mêlés, ils n'ont pas l'air de s'en inquiéter trop. Il faut aussi développer le goût de la justice pour elle-même, d'y mettre les mains. La justice devrait apparaître comme une lumière qui métamorphose les mains qui s'en mêlent en astres. Le justicier est toujours un super-héros.

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07/11/2017

Affaire Weinstein

houellebecq.jpgDans Les Particules élémentaires, Michel Houellebecq dénonçait les illusions de l'émancipation sexuelle, qui ont selon lui conduit les mères à abandonner leurs enfants et les femmes à fuir l'amour vrai, pour lui préférer les plaisirs consommables. Dans d'autres livres, il montrait que le libéralisme sexuel n'avait apporté aucun épanouissement. Et il donnait l'exemple d'acteurs importants de la vie culturelle américaine qui sombraient dans le crime, sous prétexte de liberté. C'en était caricatural et odieux, mais aussi symbolique, ou du moins emblématique.

Qui aurait cru que le système de prostitution, que tout le monde feignait de trouver plutôt normal dans l'industrie du cinéma, trouverait lui aussi sa limite franchie, au-delà de laquelle on fait resurgir tout ce qui a bovary.jpgété refoulé, comme sentiment d'injustice et de scandale, amertume, jalousie, dégoût? On pensait que l'impression négative spontanément développée au récit de ces faits était un effet du conditionnement religieux et bourgeois, et qu'il fallait la combattre, que les gens élégants avaient l'esprit situé au-delà, que le cinéma était l'art, et que celui-ci vivait dans la surhumanité - comme déjà Emma Bovary, imaginant Paris, le rêvait.

Las, tel un vomi que les mouchoirs n'arrêtent pas, et que seul un grand sac peut contenir, une révélation en appelle une autre, cela n'a plus de fin, et les pratiques ne s'appuyant pas réellement sur le consentement, comme on a fait croire, sont racontées publiquement, comme dans un roman de Houellebecq.

Je ne voudrais pas, certes, qu'on revienne à des temps anciens, mais qu'on soit moins naïf, et perçoive mieux les conséquences de l'abandon soudain d'un système moral qui a semblé juste à de nombreuses générations. Il était bien facile de décréter que les auteurs de la Bible avaient créé de toutes pièces une doctrine inadaptée à la nature humaine. Dans les faits, c'est plus complexe.

Le problème majeur ne vient pas de ce dont parle l'ancienne morale (souvent justement), mais de ce que le poids de la culpabilité était placé principalement sur les femmes, d'une façon inadmissible. Les hommes pouvaient proclamer que la tentation était pour eux insurmontable, et que c'était aux femmes de se cacher, de fuir. L'effet de cette perspective biaisée était qu'elles n'avaient pas de personnalité juridique, et devaient toujours demander à leur père, à Tolkien.JPGleur mari, à leur frère, de les représenter si elles voulaient en appeler à la justice.

Or, le droit a, en théorie, institué l'égalité, mais les conditions dans lesquelles il est appliqué restent obscurément liées à la prééminence du mâle, ce qui, dans les faits, laisse la femme nue, pour ainsi dire, et sans protection effective. Pour le dissimuler et éviter d'avoir à féminiser en profondeur le droit, on pouvait dénoncer les fondements supposés faux de la morale traditionnelle, mais cela n'a pas conduit à dynamiser la société autant qu'on espérait, puisque le déni a simplement permis des systèmes asservissants, sous couleur d'émancipation. Comme disait, provocateur, J.R.R. Tolkien, la femme s'arrachait au joug de son mari pour subir celui, pire, de son patron.

Le projet d'émancipation reste bon en soi; mais il faudra réorganiser le droit en profondeur, pour qu'il ne débouche pas sur ce que craignait Tolkien.

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09/08/2017

Le café en Amérique (27)

starb.pngPassionné de littérature et immergé depuis l'enfance dans la culture américaine, je me suis peut-être perdu, dans ce récit de voyage en Amérique, dans des considérations philosophiques absconses. Mon récit de voyages en Bretagne, intitulé Songes de Bretagne et paru en 2013, contenait des récits autobiographiques, des réflexions philosophiques et du fantastique, et les lecteurs m'ont dit qu'ils avaient surtout aimé les premiers, les seuls qui leur parussent bien clairs. Je les aime moi aussi, même s'ils sont un peu banals. Mais les États-Unis sont un pays pittoresque qu'il est plaisant de décrire en détail, et on peut tirer, de ce portrait, plus d'enseignement qu'on pourrait croire.

Et je voudrais, pour repartir sur des choses plus légères, critiquer non pas les Américains, mais les Européens et en particulier les Français qui en disent du mal, sous le rapport de la gastronomie.

Joseph de Maistre condamnait la gourmandise et l'obsession de la grande cuisine, comme François de Sales l'avait fait avant lui, et c'est sans doute pour cette raison que le catholique qu'était J.R.R. Tolkien haïssait la cuisine française: elle témoignait d'une pulsion vers les plaisirs charnels qui le scandalisaient, et cela, avec sans doute d'autant plus de force qu'on en fait toujours des tonnes, sur la question, en prétendant que la cuisine française est le sommet de la Civilisation, le but de l'Évolution - comme si on devait vivre pour manger au lieu de manger pour vivre, comme si l'humanité avait pour vocation de s'immerger dans les plaisirs que, comme disait le marquis de Sade, la raison a su rendre plus fins, plus subtils, plus profonds: c'est à cela qu'elle sert, disait-il, à améliorer les arts de la volupté!

Le fait est que je me moque bien, moi-même, de la cuisine et des vins français, et que, en Angleterre, je n'ai jamais trouvé spécialement mauvais le cooking, alors que les Français mes compatriotes - fréquentés durant mes séjours linguistiques - semblaient se faire un devoir de critiquer les plats anglais et de jeter Cucumber_and_Eggs.jpgà la poubelle les très bons sandwiches de pain de mie au concombre et à l'œuf qu'obligeamment nous préparaient, pour le pique-nique, les familles qui nous logeaient. C'était léger, original, et plaisant, et je ne comprenais pas mes camarades.

Ils parlaient sans cesse de la supériorité de la France, et à vrai dire, j'étais fatigué de les écouter, aimant assez l'Angleterre, mais je n'osais pas les contredire franchement. Du coup, les trouvant quand même injustes et absurdes, sur le chemin du retour, je m'amusais en général à faire l'éloge de ma patrie à moi, la Savoie, en particulier Annecy, la plus belle ville au monde!

Or, pour l'Amérique, il y a une manie française d'appeler jus de chaussette le café qu'on y sert, et c'est assez grotesque, pour deux raisons. La première est qu'il est ridicule de répéter sans réfléchir une simple métaphore, puisqu'il ne s'agit pas réellement de jus de chaussette. La seconde est que le café en Amérique m'a paru bon. On le sert dans de grands gobelets bien fermés, et il est bien chaud, point trop fort ni trop faible, de telle sorte qu'en prendre un et le boire dans sa voiture en conduisant est un véritable délice.

En Italie, où on ne peut guère boire de café qu'en restant accoudé à un bar, on regrette avec nostalgie ce café à emporter dans sa voiture!

On m'a dit, au reste, que, ces dernières années, sensibles aux critiques du monde entier et aux traditions italiennes et espagnoles qui circulent parmi eux, les Américains avaient beaucoup amélioré leur café. Souvent, ils présentent les deux sortes, faible à l'américaine et forte à l'européenne, et laissent le choix. Car ce qui est merveilleux, en Amérique, tout de même, c'est qu'on a généralement le choix. J'en reparlerai, pour la nourriture qu'on achète.

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20/07/2017

Teilhard de Chardin, chantre de l'Ultraphysique (22)

dali.jpgPierre Teilhard de Chardin était jésuite mais il plaçait le Christ non dans une métaphysique abstraite, mais au sommet et au bout de l'Évolution, dans une forme d'ultraphysique. L'idée heurtait au fond la sensibilité tant des matérialistes que des spiritualistes.

Il en voulait en particulier à ceux qu'il appelait les littéraires, et qui s'appuyaient sur des concepts planant dans le vague, postulés mais non vérifiés, prétendûment rationnels et en réalité fantasmés. Les chrétiens et les philosophes le rejetaient avec une égale force. Lui leur reprochait de détacher l'homme de l'univers, de le placer dans une bulle.

Il voyait l'esprit humain comme le reflet d'une force cosmique!

Il avait raison.

Mais quel lien, du coup, pourrait-il être établi entre sa pensée et la tradition américaine, où il ne s'est pas senti mal?

Je me souviens avoir lu un ouvrage de l'écrivain américain de science-fiction Dan Simmons appelé Hyperion, paru en 1991, et célèbre. Il y évoque la figure de Teilhard de Chardin, et affirme que, dans le futur, il aura été canonisé. Il le nomme saint Teilhard - faisant sans doute l'erreur d'avoir pris son patronyme pour son prénom, et confondant son titre de noblesse, qu'il tenait d'une lignée maternelle, avec son patronyme. Erreur commune, malgré la similarité du nom de Valéry Giscard d'Estaing, d'ailleurs lui aussi auvergnat.

Simmons est en réalité ironique, et si cela lui a permis d'avoir beaucoup de succès parce que cela l'a conduit à poser des problèmes d'ordre philosophique qui plaisent au public instruit, il n'a jamais eu, de mon point de vue, la force d'un Donaldson, auteur aussi de romans de science-fiction moins connus, rassemblés dans une Gap Series. C'est moins brillant, sur le plan intellectuel, mais c'est plus haletant et grandiose.

Cela dit Simmons crée des figures originales, étranges, profondes, il a du talent. Dans la nouvelle évoquant Teilhard, il fait accomplir, par des jésuites du futur, des missions de conversion de peuples extraterrestres, et hyp.jpgl'un d'eux est pris au piège de sa propre théologie, parce qu'il est crucifié et qu'on place sur lui un organisme en forme de croix qui le reconstruit au fur et à mesure qu'il le brûle, aussi bizarre que cela paraisse. Il vit un enfer perpétuel!

Cependant Simmons cite Teilhard comme étant celui qui a béni l'Évolution par la formule: en haut et en avant, et il le cite en français dans le texte, signe que la formule a fait mouche, et qu'on a saisi que l'Évolution avait pour Teilhard une valeur qualitative, et non de simple succession mécanique.

Depuis, du reste, comme une réaction malheureuse à sa pensée, on s'emploie à montrer que l'évolution effective n'est pas qualitative, et, s'appuyant sur la littérature, l'Existentialisme, le Théâtre de l'Absurde et toute cette sorte de fatras, on gémit sur la méchanceté humaine et sur la bonté des animaux, d'une manière assez ridicule et invraisemblable. C'est une sorte de jeu: il fallait montrer qu'on avait une pensée originale, parce que s'opposant à la tradition, notamment religieuse. On n'a d'ailleurs pas vu qu'on n'a fait que reprendre mécaniquement, ce faisant, la pensée des anciens païens, la pensée classique qui a donné naissance à la tragédie, chez les Grecs.

Simmons au fond se moque de Teilhard avec dans l'âme l'omnipotence du spectre de l'ancienne Grèce, qui ironisait sur les prétentions de l'être humain à évoluer vers l'infini. Mais c'est le signe typique qu'il a saisi que Teilhard était une figure incontournable: en vrai Américain, il dit les choses, cite le nom et la devise du jésuite auvergnat, ne cherche pas à les cacher. Or, en France, on joue sur la dissimulation, parce qu'on ne veut pas que naissent des débats, mais que les vérités énoncées semblent être des évidences: non, l'Évolution n'a pas de caractère qualitatif, et il est évident que les animaux sont déjà de vrais socialistes, que seuls les humains sont de méchants individualistes! Il n'y a qu'à voir la fidélité des chiens, et de quelle manière les gorilles apprennent gentiment à faire du vélo.

Je continuerai cette réflexion une fois prochaine.

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10/07/2017

H.P. Lovecraft à Brooklyn (19)

Durant mon séjour à New York, j'étais obsédé par Brooklyn, où avait vécu Howard P. Lovecraft. Isaac Asimov aussi y avait été élevé et, allant au bout debb3.jpg l'île de Manhattan, tout en bas, au bord de la mer, voyant au loin la statue de la Liberté, à gauche le pont de Brooklyn, je fus pris d'une irrésistible envie de m'y rendre. Mais ce ne fut pas possible; je n'en eus pas le temps. Je me contentai d'admirer le pont de loin, me remémorant tous les films où on roulait dessus, comme The Godfather.

On sait que Lovecraft a d'abord aimé les tours de New York, les comparant à celles d'une cité des Mille et une Nuits, et qu'il a fini par détester la ville, notamment parce qu'elle entretenait une fâcheuse promiscuité avec les ethnies non aryennes. On ne peut pas cacher ce fait: sa femme l'a raconté. Comme elle était juive, il lui avait demandé d'arrêter de fréquenter des Juifs.

Dans sa correspondance, même, il a peint les gens s'entassant dans des tours insalubres comme une masse informe, débordant de ses membres immondes de ces bâtiments infâmes, et on ne peut pas douter que cela a nourri son inspiration. Cela renvoyait à ses monstres, ainsi dévoilés comme entités collectives d'ethnies minoritaires. Il donnait une conscience à ces monstres parce qu'au fond il attribuait une âme collective aux groupes. h-p-lovecraft.jpgC'est minimisé, parce qu'on fait croire qu'il était matérialiste en tout. En réalité, il était ambigu.

Il admettait l'hypothèse d'entités cachées, faites d'énergie consciente, agissant sur l'inconscient humain, et se révélant dans les rêves. Or, l'inconscient humain contient bien aussi l'esprit de groupe, selon les psychanalystes mêmes. Et le fait est que Lovecraft était très individualiste, qu'il croyait aux forces de la raison, telles que les avaient développées, pensait-il, les Occidentaux, les Européens - notamment les Romains, mais aussi les Anglais, les Français, les Allemands. Donc les instincts collectifs étaient méprisables, et renvoyaient à des entités antipathiques.

Lovecraft généralisait stupidement, et conservait d'inanes préjugés, nourris de ses peurs. C'est sans doute parce qu'il avait peur du mal qui était en lui, de ses propres pulsions, qu'il haïssait les autres. L'esprit communautaire des Puritains, dont il était issu, peut lui aussi être contraignant. Mais il se reflétait dans un mode de vie que Lovecraft approuvait, et qui n'était pas celui des grandes cités.

Dans la ville de notre temps, les vies privées, à travers les cloisons des appartements, se dévoilent; on entend les choses, elles tendent à se manifester sur la place publique. Le mal, jadis caché dans les châteaux, se fait plus sensible. C'est bien cela dont Dashiell Hammett fit le tableau.

Au fond des meurtres, des viols, des souffrances infligées à autrui, il y a une force qui envahit, assombrit, noie la raison, et elle est parfois évoquée comme ayant dirigé les criminels malgré eux. Elle apparaît comme supérieure, impossible à repousser, comme si le monde lumineux, normal, légal, moral, de l'être humain, n'était qu'une bulle de lumière perdue entre l'infini hideux d'en bas et l'infini effrayant d'en haut – et toute prête, dans sa fragilité, à éclater!

Les forces de l'Entropie sont implacables, celles de la Complexification sont éphémères: tel est le dogme du matérialisme que Lovecraft partageait, indépendamment de ses visions du monde de dessous - posées, dans ses lettres, comme hypothèses plus ou moins plausibles.

Or il y a une forme de dérision à confronter le monde imité des Romains, tel qu'il a été bâti à Washington, et l'immensité sauvage de l'Amérique, la trépidation du commerce new-yorkais, l'affranchissement des instincts alien-wallpaper-15.jpgque permet la technique moderne, l'embrasement des passions que provoque la profusion! L'appétit obscur de l'homme se libère et son insatiable estomac dévore le monde, comme si un être vivait dans son ventre qui allait en sortir par révélation - pareil à l'ignoble monstre du film Alien!

Il ne faut pas se focaliser sur le racisme de Lovecraft, car son sentiment allait au-delà. Gérard Klein, dans un bel article, a un jour montré que ses Grands Anciens avaient un rapport avec le capitalisme, triomphant en Amérique. C'est une profonde vérité.

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08/07/2017

La misère des cités modernes (18)

new york.jpgJe donne l'impression, sans doute, que mon voyage en Amérique fut merveilleux, et que je n'y ai vu que de radieuses choses. J'aime le monde et le crois moins sombre qu'on ne le dit. Il est vrai que beaucoup se complaisent à essayer de démontrer qu'avec son système libéral, l'Amérique est horrible, et laisse libre cours au racisme, au sexisme, à toutes les horreurs du monde.

Déjà, dans mes récits de voyage au Cambodge, je n'ai pas particulièrement évoqué les Khmers Rouges, cela ne fut qu'un élément parmi d'autres, et j'ai le sentiment que beaucoup sont obsédés par les questions politiques, ou les figures historiques pourtant détachées du présent. Il faut absolument en parler pour montrer qu'on a l'âme sensible: c'est le Devoir de Mémoire - l'Acte citoyen. Mais pour moi c'est souvent exagéré, artificiel, convenu.

Cela dit, j'ai vécu une expérience que j'ai longtemps hésité à restituer, parce qu'elle est commune, je crois, et en même temps délicate, ambiguë, de nature sexuelle.

Cela relevait-il du viol conjugal? La violence faite aux femmes est justifiée, fréquemment, par le plaisir qu'en tire l'homme.

Un matin, très tôt, vers cinq heures, dans mon hôtel de Manhattan, je fus réveillé par les cris réguliers d'une femme, et, à intervalles plus longs, des poussées de sanglots. Elle ne semblait pas prendre beaucoup de plaisir, mais new y.jpgla nature de l'acte qui provoquait ces expressions n'était pas douteuse.

La nuit suivante, je crois, il y eut dans la même chambre des bruits de révolte, et la femme est sortie dans le couloir en criant: on ne l'y reprendrait pas.

À vrai dire, ce n'est pas propre à l'Amérique, car quand j'habitais à Montpellier, en ville, des bruits similaires me venaient, à la différence peut-être que les révoltes ne venaient pas aussi clairement. Peut-être que les Américaines sont plus volontaires que les Françaises. Celles-ci sont plus résignées, croyant le plaisir de l'homme sacré. L'homme du reste s'imagine aisément que quand il a du plaisir, l'autre en a aussi, il est assez naïf.

Je pourrais dire, quand même, que c'est une marque de corruption, et que les villes modernes en sont pleines. Sans doute les anciennes aussi, car le poète savoisien Jean-Pierre Veyrat, séjournant à Paris, se plaignait que le Vice y régnât – parlant, sans originalité, de Grande Babylone!

L'atmosphère crue de tels faits rappelle, encore, Dashiell Hammett. Sa littérature est urbaine, se passe dans des immeubles, et on entend ce que font les couples, ou les familles, on entre dans la vie privée, qui souvent est pleine d'horreurs, alors qu'en public tout est normal, rien ne filtre, on se contient à cause du regard des autres.

La fascination pour ces secrets de la vie privée est liée au mal; la normalité n'a rien d'extraordinaire. Comme resident_evil_operation_new_york_city_by_harryzomtype-d6b4tpe.jpgle disait Rudolf Steiner, le mal est plus directement lié au monde spirituel parce que la normalité est rationnelle. C'est l'origine du fantastique: le mal, même dans le naturalisme, est lié à des spectres, à des hallucinations.

Le naturalisme absolu d'un Hammett débouche sur le fantastique, paradoxalement, comme l'obsession du mâle qui fait souffrir la femelle dépasse l'entendement. Son origine est obscure. Elle engloutit la conscience, la raison - envahit l'âme. Lovecraft, vivant à New York, ressentit ces choses, même si ce fut en les mêlant de son racisme. À cet égard, Michel Houellebecq eut tort d'accorder une grande importance à celui-ci. J'y reviendrai.

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15/05/2017

Géométrie américaine, jardins anglais (5)

wash.jpgWashington a une aristocratie qui vit aux alentours, et a qui a de superbes demeures. Venant de Pittsburgh et cherchant l'aéroport pour rendre ma voiture louée, j'erre, alors qu'il pleut et fait froid, dans une forêt constellée de belles et grandes maisons, que ceignent des pelouses aux mille fourrés fleuris. Tout le souvenir de l'Angleterre semble ici vivace.

Mais l'Amérique, c'est d'abord la géométrie imposée à la Terre. À Tampa, en Floride, je parcours sans fin d'immenses routes, à trois ou quatre voies, traversant le district d'ouest en est, du nord au sud. Aux croisements, sur le bord, tout se répète à l'infini: les mêmes petites boutiques, les mêmes centres commerciaux, les mêmes jets d'eau, les mêmes lotissements élégants.

Une nuit, je fais un rêve: mon cousin (qui me véhicule) parcourt ces routes et inlassablement se gare dans un parking identique au précédent. C'est un cauchemar. Un dieu fait tourner en rond les hommes, les ramène inlassablement à leur point de départ, les empêchant d'avancer.

Je le raconte, on rit. On me dit qu'autrefois le lieu était fait de villages, et que le développement les a englobés dans ce prodigieux quadrillage.

Il reste de jolies vieilles maisons, d'un style différent de celui des États du nord-plus profondément anglais. À Tampa, elles n'ont qu'un étage, en général, l'humidité empêchant les fondations profondes. Quelques belles propriétés en ont deux, mais sont surélevées.

On croit peu, on dit peu que les États-Unis restent une expansion, une excroissance de l'Angleterre. Le culte du gazon, même à Tampa, est partout présent. On l'achète en plaques.

En Angleterre, où je suis allé quand j'étais jeune, j'ai vu préparer un mariage de la façon suivante: on se rend dans un endroit gazonné, on découpe des plaques, on les ôte, on va les mettre là où on se marie. Les gazons des jardins américains se préparent de la même façon.

À Tampa, on a dû trouver une herbe spéciale, plus résistante, pour affronter la chaleur. Les brins sont épais. Tout se perd. Le mode de vie anglais devient difficile à faire persister en Floride.

Il n'en est pas ainsi dans le New Jersey, ni en Pennyslvanie, dont les paysages humides sont comparables à ceux de l'Europe du nord. Je me suis promené dans les montagnes de Pennsylvanie, mais pas longtemps, car la végétation était semblable à celle que je connaissais - si les montagnes étaient moins hautes. Et le long de la route, parfois, des bourgs sans tours - avec des maisons à l'anglaise, ou à l'allemande.

La Pennsylvanie fut disputée à la France, et colonisée d'Européens du nord, d'Allemands, de Polonais, de Suédois. À Pittsburgh, on présente encore les combats contre les Français et les relations avec les Indiens. AbductDBooneDghtrWimar1853.jpgOn est proche de l'univers de James Fenimore Cooper. Or, celui-ci explique de la façon suivante l'origine du mot Yankees: les Indiens ne parvenaient pas à prononcer English, et disaient Yengeese. En effet, dit Cooper, dans l'État de New York, on ne prononce pas Inglish, mais English: précision importante pour les francophones. Les Yankees sont donc les Anglais tels qu'ils se voient à travers le langage des Indiens, à travers l'esprit des Indiens, qu'apparemment ils ont épousé.

En Floride, ce ne sont pas des Yankees. Les Yankees sont au nord-est. L'esprit anglais se dissout quand on s'éloigne. Mais il reste modélisant: les pelouses en témoignent. La Floride fut d'abord colonisée par les Espagnols. Tampa est un nom indien appréhendé par un officier espagnol. Mais l'esprit géométrique vient bien des Anglais, il émane bien de New York. L'Amérique n'est pas un pays d'indigènes. Cela reste une colonie.

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05/05/2017

Règles américaines (circulation automobile), 2

TB_HowardFranklin_450.jpgJ'ai avant-hier évoqué les conditions de la circulation automobile en Amérique. Elles manifestent assez clairement le mode de vie d'un peuple, car les machines ont nécessité l'élaboration de règles strictes, et il n'y en a pas qu'on utilise plus couramment que les voitures automobiles, et qui soient en même temps plus dangereuses, qui aient un impact physique aussi direct.

La liberté, je l'ai dit, est un principe fondamental aux États-Unis, et elle est souvent préférée à la sécurité et à la solidarité, comme on sait. Cela peut même choquer, en Europe. Toutefois la sécurité est quand même un souci important des Américains. On m'a raconté qu'on avait, aux États-Unis, essayé d'imposer le système des permis à points. Mais cela n'a pas marché, car les citoyens se sont rebellés contre ce despotisme gouvernemental, des juges ont été saisis, et de recours en recours le principe a été déclaré en contradiction avec les principes fondateurs de l'Union. Les juges en Amérique sont toujours prêts à se dresser contre le gouvernement. Il a été admis qu'on devait payer une amende, mais pas plus.

Il faut aussi parfois répondre à un questionnaire destiné à vérifier qu'on connaît bien le code de la route.

Mais celui-ci est loin d'être drastique. Il tient sur quelques pages et n'a rien à voir avec l'épais livret français. On passe son permis de conduire très facilement, en Amérique. Il est juste vérifié qu'on sait comment marche une voiture, ou à peu près. Comme elles sont toutes automatiques, on a peu de souci à se faire.

Cela est exigé par l'esprit de liberté qui règne dans l'Union, mais dans les faits cela conduit à une égalité plus grande: on peut passer son permis très jeune et sans dépenser beaucoup d'argent. Il est faux que, comme beaucoup le prétendent, la liberté soit forcément en contradiction avec l'égalité. Lorsque la liberté est réduite par le gouvernement, c'est souvent le contraire, qui est vrai.

Quand on sait à quel point il est important d'avoir son permis de conduire pour travailler, on comprend aussi de quelle manière l'Amérique réduit les possibilités de chômage, notamment pour les jeunes.

Je vois des fonctionnaires aussitôt se regimber: les Américains doivent conduire très mal et mettre en péril la vie des gens!

Pas vraiment. J'ai conduit parmi eux, et tout se passe bien. Ils conduisent correctement, ayant une pleine conscience, comme tout le monde normalement constitué, du danger que représentent les voitures, et de la nécessité de ne pas les laisser se toucher, si on veut les conserver intactes! Comme les Américains ont tous de grosses voitures, la préoccupation est d'autant plus prégnante: elles coûtent cher.

Inégalité, du coup? Non, car les petites voitures ne sont pas interdites et l'essence, peu taxée et issue de l'industrie nationale, est très bon marché. On peut conduire NYC_Traffic_Congestion_Wide.jpgsans dépenser beaucoup, et l'économie en est dynamisée d'une manière spectaculaire.

Tout s'ordonne donc pour faciliter les déplacements sûrs, favorisant une activité incessante.

Pollution! diront les mélancoliques. Sans doute, mais il ne tient qu'à la recherche scientifique de créer des machines qui ne polluent pas. D'ailleurs les Amish n'en utilisent pas, et eux aussi gagnent de l'argent, et vendent leurs produits en dehors de leur communauté. Enfin la pollution ne justifie pas des taxes et l'enrichissement des fonctionnaires: si elle est excessive, il faut interdire les machines. Mais l'habitude de gagner de l'argent en taxant des pratiques supposées nuisibles est assez malsaine, car l'argent issu de pratiques malsaines est lui-même malsain. Les taxes punitives sont contraires à l'esprit de liberté dont l'Amérique donne l'exemple enviable au monde.

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03/05/2017

Stéréotypes américains (lois et coutumes)

penn.jpgJe suis allé deux semaines aux États-Unis au mois d'avril, désirant rendre visite à des cousins qui s'y trouvent, descendants d'une grand-tante qui s'y est installée, et découvrir ce pays mythique, à la culture outrageusement dominante. J'y ai été plaisamment surpris par des réalités opposées à ce qu'on m'avait dit.

Un grand lieu commun, à propos de l'Amérique, est qu'on y roule lentement sur des autoroutes qui n'en finissent pas. Il est vrai que tout y est quadrillé, et que les rues et routes sont droites et se croisent perpendiculairement, de sorte qu'on va toujours soit vers le nord, soit vers le sud, soit vers l'est, soit vers l'ouest. Ces repères sont du reste indispensables pour savoir où l'on va, car les pôles urbains qui orientent les trajets, tels qu'on les trouve en Europe, n'existent pas. Les directions Paris, Milan, Zurich, Genève, Berlin n'ont pas leur équivalent clair dans ce pays plus éclaté. Comme le disait Sartre de New York, les voies américaines s'enfoncent vers l'infini, vers un néant qui ne se définit que par les axes cardinaux. Le lien avec la nature cosmique est plus profond. Mais, à vrai dire, la langue anglaise est profondément marquée, dans ses compléments de lieu, à ces axes cardinaux, plus que la française-comme si elle était plus écologique d'emblée!

Néanmoins, prétendre que les Américains roulent lentement sur ces voies droites est un gros mensonge. Ils roulent en fait aussi vite qu'en France, et plus vite qu'en Suisse. On m'a dit que dans les régions désertiques, et au Texas, la vitesse atteint des sommets inégalés.

Le code de la route le masque, car les règles et vitesses indiquées sont comparables à celles de la Suisse: elles sont mesurées. Mais personne ne les respecte. Au début, j'ai voulu m'y soumettre, mais les camions me dépassaient tous. Mes cousins américains m'ont expliqué qu'il n'y avait pas, quasiment, de machines de surveillance-flashant les gens, comme on dit: seuls quelques carrefours en possèdent dans certaines villes. penny.jpgLa vitesse excessive donne lieu à des contraventions en général de la façon suivante: un policier le long de la route trouve que vous allez trop vite, et il se lance à votre poursuite. Mais comment juge-t-il? Si la contravention répond peut-être à une limitation officielle, le policier juge en fonction de ce que font les gens en général: il ne faut pas rouler plus vite que les autres d'une manière sensible. C'en est au point où, au Texas, comme tout le monde roule très vite, personne n'est arrêté.

Ainsi la loi est théorique, et sert surtout à remplir les papiers. La police sinon se fie à un jugement répondant aux coutumes. Si le système américain se pose comme héritant des anciens Romains, un peu comme en Angleterre l'important est ce que font concrètement les gens, leurs habitudes-lesquelles sont collectives.

C'est ce qui s'oppose le plus radicalement à la France, où l'État refuse de rien concéder aux coutumes, globales ou locales, et cherche à soumettre tout le monde à ses directives également inspirées par l'ancienne Rome.

Cela entraine-t-il des problèmes? En France, oui. En Amérique, non. Tout le monde conduit correctement et de la même manière: l'esprit de corps est puissant, même si le Texas choque par ses excès. On n'essaie pas d'imposer des coutumes qui n'existeraient pas. La liberté est un principe obligatoire: la police doit s'y soumettre; le gouvernement aussi. Donald Trump lui-même se soumet aux juges qui la garantissent.

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27/04/2017

L'individu, la nation, l'Europe

allegorie-france.jpgIl existe une mystique inavouée, mais entendue de tous, de la nation, du peuple. Michelet disait que la nation française était la matérialisation terrestre des forces de création cosmique, et la plupart des candidats à la présidentielle française, sous des teintes culturelles différentes, ont repris plus ou moins clairement cette antienne-apparaissant comme assumant un rôle sacerdotal autant que politique!

La réussite d'Emmanuel Macron montre toutefois que cette mystique venue de l'antiquité tend à s'effacer, en France, au profit d'un individualisme plus moderne, qui assume la nation comme choix, comme acte d'amour envers la communauté, et non comme obligation viscérale, comme instinct écrit dans la race - ce que Jung assimilait aux archétypes collectifs en prétendant qu'ils se transmettaient physiquement, héréditairement.

De ces mythes à résonance archaïque, les Français, bien plus qu'on croit, ne veulent plus. On a pensé que le culte de l'âme des peuples tel que le revendiquait encore Marine Le Pen demeurait fondamental, mais ce n'est pas le cas. À travers principalement l'américanisme, les Français se sont assouplis et ont épousé le mode de vie et de pensée des pays du nord de l'Europe et de l'Amérique.

Beaucoup prétendaient que la France pouvait se suffire à elle-même, comme les États-Unis d'Amérique, qu'elle apparaissait suffisamment comme un ensemble vaste, et à la mesure du monde.

Car aux États-Unis, c'est l'impression qu'on a. En Europe, on voit sur les routes d'innombrables plaques d'immatriculation étrangères, mais les États-Unis sont différents: tout y est américain. Les différences sont régionales, mais les régions sont des États, et l'ensemble est un monde! Les 20170421_191929.jpgsports préférés des Américains sont inconnus ailleurs, et reposent sur des compétitions essentiellement nationales: seul le Canada est parfois invité à y participer. Or, les Américains n'éprouvent pas le besoin de compétitions à l'échelle du continent, intégrant par exemple l'Amérique du sud; ils s'en moquent. Mais qui en France pourrait se satisfaire du championnat de football national? Seul le championnat européen est regardé comme grand et beau, même par ceux qui se plaignent sans cesse de l'Union européenne et jurent d'abord par la nation! Ce n'est là, peut-être, qu'un discours. En tout cas il s'agit davantage d'un discours qu'on ne veut bien l'admettre: plus qu'on ne pense, l'Europe est déjà une réalité vivant dans l'instinct.

L'individu se sent émancipé en France quand il se réfère à l'Europe et quand il s'arrache aux limites étroites de la nation. Sans doute il se sent en sécurité dans cette dernière; il trouve que l'Europe manque d'ossature, comme, peut-être, Emmanuel Macron a semblé, à beaucoup, en manquer. Mais il perçoit aussi que l'avenir appartient à des ensembles plus vastes, que les individus ne peuvent créer qu'en passant les frontières traditionnelles.

Au moment où l'Amérique se ferme au monde, la France choisit de s'ouvrir à l'Europe, d'articuler ce qu'elle est avec les autres nations et de dépasser les clivages sectaires qui donnaient illusoirement le sentiment qu'elle résumait à elle seule les grandes tendances humaines. Elle assume ces tendances non comme étant des absolus mais comme l'exprimant globalement-face à d'autres tendances encore, fondées davantage sur l'individu. Le pied gauche sur le collectivisme social, le pied droit sur le nationalisme traditionnel, l'individu français se voit désormais comme faisant partie d'un monde plus vaste.

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25/04/2017

Les maires et les mariages

MtDidBefM08.JPGLa Vierge de Publier a fait grand bruit: un maire avait acheté une statue de Marie de Bethléem avec l'argent de la commune et l'avait installée sur un parc public. Bien qu'aucune cérémonie religieuse n'y fût prévue et que toute statue soit indiscutablement un reste du temps où on adorait à travers des images des hommes divinisés, elle a été interdite et bannie de ce parc. On pourrait objecter que la République fait vénérer Jules Ferry à travers d'autres statues, ou l'allégorie de Marianne, et qu'il s'agit là d'une religion républicaine, donc que l'État n'est pas impartial, et que le moyen de parvenir à l'impartialité est soit d'interdire toute statue sur la place publique, soit de faire respecter toute décision d'un Conseil municipal quant au sujet représenté. Mais il y a plus: la célébration des mariages par les maires. N'est-ce pas là, somme toute, un rôle sacerdotal?

Si, en effet, il ne s'agit que de contrat de mariage, un notaire doit suffire, avec l'évocation de toutes les dispositions légales inhérentes; s'il s'agit d'un acte solennel et sacré, entrant dans la morale privée et l'esprit de l'union conjugale, le maire assume un rôle sacerdotal - ce qui est encore moins laïque que si un prêtre l'effectue, puisqu'on peut toujours privatiser entièrement les religions. On pourrait imaginer une célébration religieuse d'un côté, un simple enregistrement chez le notaire de l'autre.

Mais, diront les détracteurs, le mariage perdra tout caractère solennel et sacré, et la laïcité aurait de funestes effets. Mais celle-ci a-t-elle pour but de créer une religion républicaine, dans laquelle les élus auraient un rôle sacerdotal?

Peut-être faudrait-il créer une religion privée nouvelle, fondée sur la philosophie agnostique, et se marier dans un temple philosophique. Peut-être que certains temples maçonniques peuvent déjà remplir cet office, car on entend souvent dire qu'ils confèrent à des principes dits républicains un rayonnement sacré et solennel. Cela pose quand même un problème, de faire énoncer par un maire de grands principes moraux, alors qu'il n'a pas en principe le rôle d'un prêtre.

Au reste, nous ne sommes pas à une contradiction près, car les présidents de la république, en France, ont clairement une mission sacerdotale; ils célèbrent la nation, l'incarnent, et prsident.jpgDe Gaulle le savait parfaitement. On en voit qui jouent les historiens, donnent leur version du Sens de l'Histoire comme si Dieu le leur avait communiqué, ou comme s'ils étaient les prêtres infaillibles de ce que j'appellerai l'Écriture nationale - ses prophètes! Le plus étonnant est que, dans la France dite laïque, on attende justement du Président qu'il pontifie sur cette Histoire, en livre l'esprit secret.

C'est pourquoi les élections présidentielles sont si palpitantes. La concurrence en est sacrée, un peu comme celle des coureurs à Olympie, ou celle des empereurs romains qui se divinisaient de leur vivant au détriment de Jupiter, ainsi que le déplorait Sénèque.

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12/04/2017

Les symboles de la nation

LA Republique 1848.pngLa République française a sept symboles sacrés, et au fond tous soit sont issus d'une mythologie, soit étaient faits pour en créer une. Tout symbole est dans ce cas: son essence est artistique.

Ils sont restés figés parce que les politiques les ont arborés non dans un but esthétique, mais pour justifier leur propre existence. Quoi qu'on dise sur l'aspect purement intellectuel des allégories républicaines, leur origine religieuse est avérée et, instinctivement, même les politiques qui se disent laïques ont besoin d'être portés par une sacralité, pour trouver une légitimité. Ils ont besoin de paraître émaner, dans leur action et leurs choix, d'une force plus haute qu'eux-mêmes.

On l'appelle en général la Nation, ou bien la République, et on en parle comme d'une personne. Michelet aussi faisait du Peuple une personne, et il le reliait, pour la France, aux forces créatrices de l'univers, c'est à dire à l'Être suprême: il reprenait la mythologie de Robespierre.

Cela réside dans le non-dit, car il s'agit de donner à ces idées une force supérieure à celle du merveilleux chrétien. D'ailleurs, chez les anciens Romains, la divinité suprême était aussi de l'ordre de la suggestion. Comme dit Valère Novarina, on l'appelait le dieu inconnu. Les philosophes la nommaient, mais se refusaient à la définir: Sénèque évoquait Deus, mais c'était l'idée de la divinité, non une personne particulière, parce que Jupiter même lui était inférieur.

Au sein du peuple, ce dieu inconnu n'était donc pas nommé; l'Être suprême restait impersonnel.

Georges Gusdorf a montré que le dieu de la philosophie des Lumières était bien celui-là: abstrait, rationalité pure, il était au-delà de tout nom - et surtout de tout affect -, UnknownGod.jpgdonc il n'était pas le bon Dieu, ou le Dieu le Père des chrétiens - une simple image déformée.

En outre, comme l'avait indiqué Rousseau, il devait demeurer loisible de faire assimiler ce dieu mystérieux à l'État, d'entretenir à cet égard le flou, afin que la République ne demeurât pas sans socle sacré - afin que l'image du sacré ne soit pas subtilisée, monopolisée par une religion autonome. Victor Hugo faisait de la Convention, ainsi, la matérialisation du souffle divin.

De Gaulle, apercevant tout ce qu'avait d'abstrait et d'irréel, pour le peuple, de telles idées, pensait qu'un homme devait à nouveau incarner la force occulte de la France, pour lui aussi divine. Joseph de Maistre avait dénoncé l'excès de théories des révolutionnaires issus de la philosophie des Lumières; De Gaulle, admirateur du royaliste Chateaubriand, l'a, à sa manière, entendu.

Certains philosophes contemporains affirment que la République n'a plus la dimension sacrée qu'elle a eue. On ne peut pas nier que Jean-Luc Mélenchon, en intégrant subtilement le culte de la personnalité issu de De Gaulle à la tradition républicaine révolutionnaire, ait essayé de la ramener sur la scène publique.

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21/02/2017

La plaine contre les montagnes: Tibet, Savoie

Tibet_3.jpgBeaucoup de gens croient penser avec la partie la plus noble de leur âme sans que ce soit nécessairement le cas. J'ai déjà dit que, pour moi, il était aberrant de voir les forces de l'esprit comme ne venant que d'un seul endroit. J'ai exprimé mon idée que le désir d'obtenir davantage, l'appât du gain était bien une force spirituelle, contrairement à ce que croient beaucoup d'idéalistes, mais qu'elle vient des profondeurs. Elle vient des profondeurs de l'âme, de l'endroit où se fait la digestion. L'homme est un estomac qui dévore, et c'est le moteur fondamental de l'économie.

À l'inverse, les forces morales sont liées au cœur et à l'horizon.

Or, beaucoup croient que les deux sont une seule et même chose, et, en tout cas, lorsqu'ils énoncent des idées qui semblent émaner du désir obscur, ils ne les présentent pas moins comme noblement inspirées.

Donnons un exemple. Les habitants des plaines ont souvent tendance à penser que les montagnes limitent l'horizon humain, nuisant à son évolution. Mais, si on raisonne simplement, on songe surtout que, accroissant la difficulté des transports, elles occasionnent un coût supplémentaire à l'économie. On peut donc penser que la critique contre les montagnes vient de ce qu'on assimile la Civilisation au profit.

C'est clairement visible dans les pays lointains. La Chine pense que le Tibet est arriéré, et elle y remplace les temples par les machines pour l'aider, croit-elle. Mais c'est elle qui fabrique les machines qu'ensuite elle cherche à vendre après les avoir acheminées à trois mille mètres d'altitude.

En France, à vrai dire, cela existe aussi, jusqu'à un certain point. Voyons avec la Savoie. Avant son rattachement au pays de la tour Eiffel, elle était dominée par ses prêtres, et, paysanne, invitée à vénérer la divinité à travers ses manifestations dans la nature: comme au Tibet, en somme. François de Sales disait que la lune figurait la sainte Vierge, le soleil Jésus-Christ, les étoiles le Père éternel, et recommandait de 7947e43720f2db0545bd23b5a057dcde.jpgs'imaginer accompagné dans la campagne par son bon ange - montrant en haut le paradis, en bas l'enfer. Les lacs, en reflétant le ciel, le rendaient plus proche. Les montagnes, en soulevant la terre, créaient un pays céleste. Les poètes le sentaient, le disaient, et l'air lumineux des hauteurs était proclamé propice à la liberté et à l'élévation intérieure.

Mais il y avait l'appât du gain. Et les échanges avec la France, avec Paris, avec les métropoles marchandes - Genève, aussi -, étaient espérés, désirés. Les Savoyards voulaient gagner de l'argent et s'acheter des machines, au grand dam des prêtres. L'aspiration venait d'un endroit différent, assimilé au diable par ceux-ci, et je ne veux pas en juger, car dans la vie il n'est pas désagréable de mieux vivre, et les saints du ciel peuvent manquer de substance. Mais c'est un fait, que les deux aspirations ne venaient pas du même endroit, ne se confondaient pas.

Or, peut-être pour justifier la prééminence économique de Paris, on a pu énoncer que la supériorité technique revenait à une supériorité morale, philosophique, ontologique - ressortissant à la Civilisation. Je n'en crois évidemment rien, et pense que les hommes ne seront libres et fraternels que quand, justement, on aura réussi à bien distinguer ce qui est de l'ordre de la pulsion égoïste, le goût de la puissance terrestre, et ce qui est de l'ordre de l'impulsion morale, l'aspiration à la justice - laquelle, comme je l'ai dit une autre fois, émane pour moi de l'horizon céleste: du soleil, de la lune, des planètes! Leur harmonie, disait Boèce, est à l'origine du sentiment de justice dont sont nées les lois; je le pense aussi.

Ainsi, les lois doivent protéger la liberté culturelle en Savoie, si elles doivent aussi permettre la liberté des échanges - qui après tout ressortit également à un droit culturel.

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16/10/2016

Les élémentaires particules de Michel Houellebecq

les-particules-lmentaires.gifJ'ai lu, pris d'une soudain curiosité, Les Particules élémentaires (1998), de Michel Houellebecq, que m'avait déjà conseillé à sa sortie un poète appelé Patrice Dyerval; mais j'avais refusé, car les histoires d'atomes et de molécules ne m'intéressent pas, et j'ai renoncé à des études scientifiques à cause d'elles.

C'est un livre remarquable, en ce qu'il semble exprimer des pensées latentes au sein d'une époque, en ce qu'il semble les transmettre telles quelles, en état de transe: Houellebecq avoue écrire tôt le matin, quand il est encore à la frange du monde éveillé. Il approfondit le monde contemporain vers un monde diffus, et y diffuse une poésie qui le rend désirable.

Pourtant, il est présenté comme affreux. Et c'est là la force principale du livre: tous les mythes humanistes auxquels la génération précédente a cru, se trouvent laminés, anéantis par la parole qui se déroule selon une logique abstraite - et non selon le désir de croire vrai ce que les autres disent, ou la crainte de les contredire. Dans la première partie du roman on rit bien, en ressentant l'inanité de ces mythes modernes, de ces illusions républicaines et laïques.

Ainsi les figures consacrées par l'enseignement public sont-elles dissoutes par des fins de phrase inattendues, dans lesquelles une sincérité enfin s'exprime: Au même moment, dans une salle de cours, Annabelle étudiait un texte d'Épicure – penseur lumineux, modéré, grec, et pour tout dire un peu emmerdant (op. cit., Paris, J'ai lu, 1998, p. 89-90). Tout le néoclassicisme républicain détruit en un mot!

Houellebecq n'hésite pas à parler simplement et naturellement de la culture officielle, et de ses effets: L'agnosticisme de principe de la République française devait faciliter le triomphe hypocrite, progressif, et même légèrement sournois, de l'anthropologie matérialiste (ibid., p. 70). Sous des dehors objectifs, c'est en réalité violent, et contrarie toutes les bienséances interdisant de révéler que la République a favorisé l'agnosticisme et donc le matérialisme. Que l'énumération des défauts retarde le moment où le matérialisme est évoqué, qu'il soit même relativisé par son état d'adjectif qualifiant un substantif savant, donne une force énorme à cette formulation.

Voici un autre beau passage; il anéantit les nobles valeurs brandies au moyen de mots pompeux et d'une liste bien ordonnée, scolaire: Cependant, le Lieu n'était pas une nouvelle Communauté; il s'agissait – plus 102619-particules3.jpgmodestement – de créer un lieu de vacances, c'est à dire un lieu où les sympathisants de cette démarche auraient l'occasion, pendant les mois d'été, de se confronter concrètement à l'application des principes proposés; il s'agissait aussi de provoquer des synergies, des rencontres créatrices, le tout dans un esprit humaniste et républicain; il s'agissait enfin, selon les termes d'un des fondateurs, de « baiser un bon coup » (ibid., p. 98). La surprise des derniers mots est grande; ce qui précède semble anodin, réfléchi, poli. Ainsi est ruinée toute une rhétorique, à laquelle le peuple croit.

En outre, le livre présente des relations sexuelles qui, loin d'être émancipatrices, sont généralement décevantes, et ne laissent aucune place aux vantardises indirectes. Les problèmes réels des individus y sont évoqués avec naturel, et viennent détruire la mythologie hédoniste de nos pères. Pis, les effets sur la famille, l'amour et la santé sont dévastateurs.

Face à cette situation, les personnages ne peuvent pas s'en sortir: ils n'ont aucune chance, nous dit le narrateur. Comme dans un roman de Zola, de Flaubert, ils sont férocement détruits par l'évolution historique. Le récit alors bouleverse, fait verser des larmes.

Peut-être trop: l'identité des destins des différents personnages est assez grande pour n'être pas crédible.

La fin du livre baigne dans un mysticisme impressionnant, sur lequel je reviendrai dans un autre article, car il pose des questions qui dépassent les limites d'un roman naturaliste.

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30/09/2016

Teilhard de Chardin et le progrès obligatoire

Teilhard.jpgLorsque Teilhard de Chardin évoquait le progrès, on pouvait avoir l'impression qu'il traçait une ligne obligatoire, créait l'image d'une grâce imposée, et que le Christ décorait chez lui une loi naturelle. Il avait du mal à montrer comment, concrètement, son Christ évoluteur agissait dans les âmes humaines, voire le monde, et cela d'autant plus qu'il conditionnait son action à la foi des hommes. Si le Christ agissait de toute façon, qu'adviendrait-il de ceux qui ne croyaient pas en lui?

Dans quelques textes épars, il s'exprima à ce sujet clairement: tôt ou tard, l'humanité serait séparée en deux; ici serait la partie qui aurait eu foi, là l'autre. Ici la partie qui a vu le Christ dans le cosmos et au bout de l'Évolution, là celle qui n'a rien voulu voir, et s'est égarée soit dans l'égoïsme bourgeois et matérialiste, soit dans un mysticisme détaché du monde, et dissolvant l'individu.

Ce qui lui a tout de même manqué pour être plus net, c'est l'exploration de l'inconscient. La manière dont ce Christ évoluteur agissait en était rendue diffuse. Teilhard traçait de grandes lignes dans le monde des idées, mais l'homme paraissait relativement passif, ou son choix était excessivement simple, intellectuel, comme souvent dans le catholicisme: il s'agissait d'admettre ou non un beau concept.

Il disait que le matière était une illusion, et que seul l'esprit est. Mais la façon dont l'être cosmique descendait jusqu'à l'individu humain était peu établie. Comment concevoir que l'être humain ne dépendît pas psychiquement du peuple auquel il appartenait - ou de la Terre, même? Et dès lors comment regarder la descente psychique du Christ dans l'esprit du peuple, ou celui de la Terre? Cela restait en suspens, énigmatique. L'envolée intellectuelle le faisait passer directement de l'Homme au Point Oméga, et seuls des mots se présentant comme des théories, ou des hypothèses, permettaient de saisir non la chose même, mais son principe.

Sans doute, il voulait demeurer dans la théologie la plus épurée, et, de l'autre côté, dans les éléments matériels les plus bruts. Il n'était pas un poète, à essayer de peupler ce qui sépare l'âme c38aade8307d1b387272c83a8fe42bfd.jpghumaine de ce que Victor Hugo appelait le moi de l'infini – à essayer de le représenter à travers l'imagination.

Il eût été fascinant d'essayer d'établir une articulation entre le Surréalisme et les pensées de Teilhard. De rêver que les Grands Transparents d'André Breton étaient des êtres intermédiaires, la façon dont le Christ évoluteur se déclinait pour les consciences terrestres - la manière dont il s'adressait à elles. Dès lors, distingués selon le sujet humain, ils pouvaient se scinder en deux groupes, en deux règnes - l'un aidant à l'évolution, l'autre encourageant à la stagnation, ou à la régression. Mais, pour les surréalistes, c'était trop de morale: ils voulaient simplement, par la métaphore, aborder l'autre monde, éblouissant en soi et pris comme un tout indifférencié.

Il est étonnant qu'en France, on soit demeuré tantôt dans les abstractions, tantôt dans la pure impulsion. Certes, dans les deux camps, les plus grands hommes, Pierre Teilhard de Chardin et André Breton, ont tâché de lier leurs concepts spirituels ou leurs images visionnaires au réel, mais il semble que cela n'ait été jamais que par un bout, que toujours une part du réel échappait. Que faire des valeurs morales, dont Breton n'avait cure? Que faire de l'inconscient humain, dont Teilhard ne voulait pas s'occuper? Même chez les grands hommes, la cassure du dix-neuvième siècle n'a pas pu, dans le siècle suivant, se réparer. L'opposition est restée trop forte, entre un catholicisme relativement autiste, et des poètes plutôt déchaînés.

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08/09/2016

Une sixième république pour la route

Viktoria_Siegessäule.jpgRevenant d'Espagne, et conduisant de longues heures, j'étais content de retrouver une radio française, et c'était France-Inter. On avait invité des hommes politiques qui débattaient pour savoir s'il fallait faire un gouvernement d'union nationale. Un dit oui, un dit non, et le troisième veut une Sixième République.

Au bout de six, est-ce qu'il n'y aurait pas un problème? Pourquoi une, ou au moins trois, n'ont-elles pas suffi? Si la république est une chose naturelle en France, pourquoi en faudrait-il une sixième, une septième, une quinze millième? C'est comme les suites des films: au-delà de cinq, qui va encore les voir?

J'ai eu le sentiment qu'on parlait de la république d'une façon incantatoire. Je lisais la grande épopée républicaine qu'est la Pharsale de Lucain (39-65), et je mesurais l'abîme qui séparait une foi républicaine antique de l'incantation française: je me demandais s'il était franchissable. Il était tellement énorme.

Pour Lucain, la république était la liberté parce que le Sénat gouvernait en dernière instance. Mais le Parlement en France n'a jamais gouverné de façon convaincante, et qu'il y ait deux chambres d'emblée marque qu'on est loin de la Rome antique, car elles viennent du modèle anglais. Or, il s'agit d'une monarchie.

Quand on entrait dans le Sénat antique, il fallait effectuer une cérémonie religieuse: il y avait un autel, et des sacrifices à offrir à la déesse de la Victoire. C'était la garantie du triomphe du droit, en théorie. On s'exprimait sous l'œil des Dieux.

Les chrétiens ont fait supprimer l'autel par l'empereur: le Sénat devenait laïque. Grâce à eux, et non, comme certains le prétendent, contre eux.

Mais dès lors le Sénat a perdu le peu d'éclat qui lui restait, et l'empereur a gardé seul son aura. Avant qu'il ne la perde à son tour.

Victor Hugo, dans Quatrevingt-Treize, a essayé de montrer que l'Assemblée nationale, à l'époque de la Convention, était traversée par un souffle divin. C'était réellement ressusciter l'ancienne république de Rome. 2013-04-27-le-serment-du-jeu-de-paume-le-20-juin-1789-jacques-louis-david-carnavalet-2.jpgMais qu'en reste-t-il? Le Parlement non seulement n'a plus de pouvoirs, mais de surcroît personne n'en attend plus rien, car même sous la Quatrième République, le pouvoir qu'il avait ne semblait pas réellement représentatif. Il n'incarnait aucunement le génie de la France, à travers le peuple.

En effet Lucain croyait au génie de Rome au sens littéral: c'était une déesse, qui s'est dressée contre César au moment où il a attaqué Pompée et qu'il a rejetée, d'une façon sacrilège. Cette mythologie est bien perdue. Même celle de Hugo, plus légère, est dissoute. On ne voit dans les députés qu'une occasion d'exécuter la volonté de leurs clients, et le Parlement comme un rapport de force, un moyen d'imposer sa volonté particulière.

Joseph de Maistre l'avait prévu, quand il avait dénoncé le caractère abstrait de la représentativité du Parlement. Parfaitement au fait des croyances antiques, ne les édulcorant, ne les niant pas comme avait fait Voltaire, il savait ce que signifiait le génie national. Mais il savait aussi que, en 1791, ce n'était pas un acte de foi bien sincère, que cela relevait de l'imitation, et qu'on voulait surtout ramener le vieux décor.

Que Michelet, un peu plus tard, ait assimilé ce génie national aux forces de création de l'univers, de façon démesurée et déraisonnable, achève de montrer que la conscience antique était perdue. Car chez Lucain, de façon plus réaliste, César en appelle aux dieux contre le génie de Rome: il pouvait y avoir conflit. Les deux ne se confondaient pas. La Fortune et le génie de Rome pouvaient se combattre.

Les anciens, comme les chrétiens, savaient qu'il existait une différence entre le dieu d'une cité et celui du cosmos. Mais la confusion moderne, qui refuse d'entrer dans le détail des mythes, ne veut regarder qu'un être divin abstrait, qui dans les faits ne renvoie à rien. Qui peut croire que la France est plus en phase avec lui qu'un autre pays? C'est arbitraire: c'est évident.

Il faut donc respecter mieux les génies des peuples, et créer une Confédération gauloise qui abandonne l'illusion d'une France en phase avec l'univers. Un système vivant, souple, épousant les génies des lieux, est ce qui est nécessaire. Même le maintien d'une cohérence d'ensemble ne néglige pas l'éventuelle grandeur d'un génie national global. Le fédéralisme est aussi le moyen de mettre fin à un nationalisme désuet.

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25/08/2016

République française, Confédération gauloise

320px-Marcus_Porcius_Cato.jpgFlaubert critiquait, dans sa correspondance, l'idée que la République fût un absolu: pour lui elle ne l'était pas plus que la Monarchie – et n'était qu'une forme adaptée à son temps. Un temps nourri de tradition classique, dans laquelle la république était glorifiée. On se référait à Caton, à Pompée – aujourd'hui complètement oubliés. La France n'est plus marquée comme autrefois par la culture antique.

Les dirigeants semblent s'épuiser à réveiller sans arrêt le mot de république, dont le sens devient toujours plus diffus, et se confond toujours plus, dans le peuple, avec la France. La république apparaît souvent comme une manière de bénir cette dernière, de la dire juste et bonne. Mais quant à ce que le terme recoupe concrètement, qui s'en souvient?

Il ne se confond pas même avec la démocratie, puisque, pour l'unité de la République, il semble autorisé d'imposer à une partie du peuple une culture qu'il n'aurait pas spontanément. En effet, c'est l'argument donné pour justifier le caractère national des programmes d'enseignement. Mais je ne sais si cela a un sens. Car si la nation est une réalité, elle unit déjà les gens, et donc, si on laissait les familles libres de choisir leurs écoles, leurs professeurs, leurs programmes, la nation apparaîtrait d'elle-même dans la cohérence des choix; et la démocratie n'empêcherait pas du tout l'unité de la république.

Mais, au fond, on sait très bien que des différences se feraient jour, et qu'on serait contraint d'accepter, non une dissolution, comme on veut le faire croire, mais un régime fédéral. La cohérence ne pourrait pas exister au même degré. On sait bien que si en France la démocratie était pleinement opérative, la république d'origine romaine devrait faire place à une Confédération gauloise.

Ceux qui craignent ou feignent de craindre la dissolution sont souvent dans le simple cas concret de détester l'idée d'une confédération, parce que leur modèle est l'ancienne Rome, et qu'ils se rêvent à la tête d'un empire universel, non à celle d'un ensemble populaire, composite et vivant - d'une réalité ordinaire, délestée de ses fétiches glorieux.

Pourtant la politique gagnerait, contrairement à ce que certains prétendent, à être plus réaliste, à s'insérer dans le réel normal des vrais gens. Les problèmes de la France, et le mécontentement populaire, viennent de ce que, à Paris, on adopte la posture des civilisateurs galactiques, et qu'on oublie les effets sur le peuple de ces hautes mais irréalistes visées.

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21/08/2016

La République et les symboles

collier-reine.jpgLes hommes politiques, et les philosophes qui les relaient, en France, ne cessent d'évoquer les symboles, vaguement conscients qu'ils donnent une direction morale au peuple. Ils en créent, en célèbrent, mais cela ne marche pas vraiment, car un symbole authentique ne naît pas de l'intellect et de buts matériels, tels que la paix civile ou la réussite économique, mais des profondeurs de l'âme; et, quand la culture est assez brimée pour interdire ce qui émane des profondeurs de l'âme de se manifester, il naît des événements eux-mêmes. Finalement, dans la culture postclassique du dix-huitième siècle, un grand symbole fut le Collier de la Reine. Dans la France d'aujourd'hui, le Coiffeur du Président est sans doute devenu aussi un symbole. (C'est ce qu'on appelle un détail qui tue.)

Le classicisme rejetait ces faits ou objets matériels qui faisaient sens, parce que, pour lui, la matière ne faisait jamais sens. Ainsi, lorsque Victor Hugo, dans ses drames, a parlé de fenêtres, il a choqué. Mais le symbolisme n'est pas l'allégorie, et il ne devrait pas pouvoir, non plus, s'appuyer sur des figures rebattues, issues des mythes antiques ou de la Bible - et dont on a expliqué la signification d'un milliard de façons, de telle sorte qu'on les a vidées de leur vie, de leur force.

Le symbole est bien un fait porteur de sens, de force, d'esprit. D'une certaine manière, l'atome est un symbole, car on projette sur lui une puissance causale, ou du moins on l'a longtemps fait. Le gène est un tel symbole, et c'est pourquoi certains croient voir Dieu dans l'acide désoxyribonucléique, ce qui donne lieu à toute une littérature, à une science-fiction dont le principe est d'ériger en symboles les éléments découverts par les instruments de la Science. De façon assez illusoire voire hallucinatoire, à vrai dire, mais là n'est pas le problème.

Le génie authentique est celui qui, à une force spirituelle, donne une forme accessible, et sait voir, dans certains faits, une force spirituelle. C'est à cause de cela que Baudelaire faisait de Joseph de Maistre un voyant quand il faisait de la révolution française un symbole. Quand Hugo faisait de la machine le symbole du progrès, Baudelaire était moins enthousiaste. Mais rejeter la machine du monde des symboles n'en demeure pas moins une erreur, car elle est bien le symbole de quelque chose, le revêtement d'une force cachée. C'est alcasans_head7.jpglà la légitimité de la science-fiction, qui du reste n'exclut pas que la machine soit assimilée au diable, même si beaucoup veulent absolument que la science-fiction ne parle jamais d'êtres spirituels ou mythiques. Tolkien faisait bien habiter les machines par l'esprit du malin, et son ami Lewis l'a formalisé dans un roman (That Hideous Strength) au sein duquel une machine faisant survivre artificiellement la tête d'un gourou énonce d'horribles oracles en fait prononcés par l'Esprit infraterrestre.

Cette imagination mythologique étant interdite au fond en France, les informations, dans la culture populaire, deviennent des symboles. C'est ce que ne distinguent pas les hommes politiques qui, étant de culture classique, nagent dans les abstractions, restreignent les symboles à des allégories et à des constructions intellectuelles, et ne saisissent pas - pas plus que Louis XVI celle du Collier de la Reine - l'importance du Coiffeur présidentiel. Ils méprisent, comme la critique qui blâmait Victor Hugo, les objets matériels auxquels on donne sens, car pour eux ils n'en ont aucun, et le peuple qui leur en donne un est stupide. Jacques Chirac, visitant le musée des Arts Premiers, s'intéressait aux pouvoirs magiques des fétiches; peut-être qu'il avait encore quelque chose de romantique, qui s'est complètement perdu depuis.

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09/08/2016

Allocution du 14 Juillet

1025123248.jpgJ'étais content, entre Barcelone et Saragosse, de pouvoir encore entendre une station de radio française, et donc l'allocution du 14 Juillet de François Hollande, alors que, me rendant en Andalousie en voiture, je cherchais à éviter l'ennui.

Le point le plus important de ce noble échange avec des journalistes m'a paru être l'affaire du coiffeur à dix mille euros par mois. Les journalistes s'excusaient de l'aborder. Mais cela intéressait les gens.

François Hollande répond de façon catastrophique: il évoque des sommes abstraites, jure qu'il a baissé son budget de fonctionnement. Mais sans donner aucun exemple précis. On lui en donne un: le coiffeur. Il dit qu'on lui passera cela, au vu du reste. Mais le reste est abstrait. N'a-t-il pris aucun cours de rhétorique? Ne sait-il pas que l'exemple concret est le bout du raisonnement, ce qui va parler, notamment au peuple? Le reste pour lui n'est que beaux discours.

D'ailleurs, a-t-il compris de quoi il s'agissait? Peut-il regarder autre chose que sa noble personne? Car le contribuable s'étonne simplement qu'il doive payer dix mille euros par mois à un coiffeur, alors que lui-même généralement touche moins. Mais François Hollande visiblement pense surtout à ses problèmes de cheveux. Il voudrait qu'on se montre compréhensif.

Le coiffeur était pourtant un moyen de lui rendre service: puisqu'il cherche des moyens de faire des économies, on lui en avait trouvé un auquel il n'avait pas pensé; quelle reconnaissance en montre-t-il?

Sérieusement, la réponse à donner était: Oui, je vais voir ce que je peux faire, je comprends que pour la plupart des électeurs cela représente une somme exagérée, et si j'estime avoir besoin de ce coiffeur, je réduirai encore mon traitement en le payant de ma poche. Qui ignore que De Gaulle payait de sa poche ses notes d'électricité, au palais de l'Élysée?

Quels conseillers en communication François Hollande a-t-il? Il leur manque assurément un sens moral, pour établir une juste hiérarchie entre les exemples concrets et les idées abstraites, une direction claire dans le discours.

Le soir même, un horrible attentat était commis à Nice, et les plaintes de François Hollande sur les reproches qu'on lui faisait de son coiffeur étaient oubliées, ou faisaient un contraste terrible.

Le mode de vie français à protéger, la laïcité, étaient réduits à peu de chose.

10:08 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

05/07/2016

L'âme de l'entreprise

cgt-A-logo.pngLa CGT, en France, s'en prend en particulier à une réforme du Code du Travail qui permet aux entreprises de décider d'une disposition, après un vote majoritaire du personnel. Elle ne veut pas que l'on sorte du principe de l'accord national de branche, parce que, dit-elle, dans une entreprise le patron peut faire pression sur les salariés. Dans une nation, le gouvernement peut faire pression aussi, à vrai dire, et Stendhal disait que l'homme le plus riche de France, c'était le gouvernement.

Peut-être que la CGT a raison, mais il me semble que sa position traduit un culte de la nation qui relève du sentiment, ou de l'instinct, plus que de la raison. Il est possible, après tout, que la Nation contienne un génie permettant l'égalité et empêchant le patronat d'empiéter sur les droits des travailleurs, mais j'en doute. Même si la nation contient un génie, il n'a pas ce pouvoir.

En a-t-il un plus grand que celui d'une entreprise? Pas forcément. Je suis de ceux qui croient que non seulement les peuples ont un génie, une âme, mais aussi les entreprises. Tout groupe, quelle que soit sa taille, a un esprit unitaire, un égrégore, qui plane au-dessus de lui. Je pense qu'il faut lui donner une réalité juridique, au même titre que la nation. Je suis donc favorable en principe au référendum à l'intérieur d'une entreprise. Je ne suis donc pas d'accord avec la CGT.

Peut-être qu'elle a raison lorsqu'elle craint le pouvoir des patrons, car même si je crois que le culte de la nation est plutôt de l'ordre de l'instinct que de l'intelligence, cela n'empêche pas forcément ses arguments d'être justes en soi. Je ne suis pas juriste et ne travaille pas dans une entreprise privée. Mais je suis persuadé qu'il existe des moyens de garantir la liberté de vote des travailleurs.

En tant que fédéraliste, je suis favorable à la démocratie dans l'entreprise aussi parce que, selon les régions, je crois qu'on a une vie d'entreprise différente, et que, par conséquent, tout ne doit pas être décidé nationalement. Mais à la rigueur, je suis fédéraliste jusqu'à la vie de l'entreprise, car chaque entreprise est différente, et même s'il existe des tendances régionales voire nationales, G-150513175310.jpgil faut que chaque entreprise puisse s'exprimer en son nom propre.

Naturellement, pas plus qu'au niveau national, l'esprit collectif de l'entreprise ne peut s'exprimer par le seul monarque inspiré que représenterait le patron, par ailleurs propriétaire des moyens de production - en général par le hasard de la naissance et des héritages. Car le capital, je l'admets, ne se transmet pas en fonction de la créativité ou des compétences individuelles, mais selon les contraintes mécaniques de la vie sociale.

Cependant la nation ne garantit pas réellement qu'il en aille autrement. Elle a aussi sa mécanique propre, et il n'est pas vrai qu'elle soit dirigée uniquement par l'esprit de raison, d'égalité et de justice.

Cela dit, je comprends qu'on veuille trouver le rempart contre l'arbitraire patronal dans la loi républicaine, ou Dieu, ou la conquête de l'espace, ou la vie naturelle. En un sens, c'est une belle aspiration, un noble sentiment.

07:53 Publié dans France, Société | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook