18/10/2018

Martinez de Pasqually et les immortels de la Terre

martinez-de-pasqually.jpgMartinez de Pasqually (1727-1774) est un sage, un initié mystérieux dont le Traité de la Réintégration, mal écrit au départ, en un français peu clair, a été mis en forme par son célèbre disciple Louis-Claude de Saint-Martin à Lyon. Il évoque principalement l'histoire biblique, montrant ce que l'homme doit à la divinité, et comment le noyau scintillant qu'il en a reçu peut fleurir en lui, s'épanouir - et lui permettre de devenir un ange d'une nouvelle sorte. Mais il parle aussi, curieusement, de ce que sont les anges qui ont pris un corps physique, et vivent sur Terre avec les simples mortels - êtres rappelant étrangement les elfes, ou les dieux tels que Bacchus, ou les super-héros - dans la mesure où ils constitueraient un peuple à part, comme les New Gods de Jack Kirby. Il affirme: C'est de là que je vais vous faire comprendre que tout esprit planétaire supérieur, majeur et inférieur, renfermé dans une forme corporelle pour y opérer selon sa loi pendant la durée du temps qui lui est prescrit, est sujet comme le reste des humains à être attaqué et combattu dans ses opérations journalières. Mais la différence qu'il y a de ces esprits à l'homme, c'est qu'ils ne succombent pas aux combats que leur livrent les démons, et la raison en est toute naturelle: ces êtres spirituels ne sont point susceptibles de corruption ou de séduction, et les formes qu'ils habitent ne sont point susceptibles de putréfaction. Ces êtres agissent avec exactitude selon les lois de nature dans les différentes formes qu'ils habitent. Aussi leur réintégration tant spirituelle que corporelle sera très succincte.

Cela annonce La Chute d'un ange de Lamartine; il y est question d'un esprit céleste qui par amour prend le corps d'un homme, mais reste puissant, surhumain, et noble dans son cœur et ses pensées. Il n'en oublie pas moins sa haute origine, étrangement. Il est appelé à réintégrer le Ciel, mais pas si facilement que le suggère Pasqually: seulement au bout de neuf incarnations, ce qui n'est pas beaucoup quand même.

Cela nous parle aussi de l'Atlantide et du Sidhe irlandais - des anges constituant des peuples et vivant à l'écart des hommes ordinaires. Cela parle de bien des mystères de l'évolution humaine, peut-être de ceux qu'on nomme les extraterrestres éducateurs de l'être humain, et que la science-fiction peint naïvement avec 3D-Art-Neil-MacCormack-Dragon-Boats.jpgdes vaisseaux spatiaux et une technologie futuriste. Car selon l'occultisme ordinaire, voler était pour ainsi dire naturel chez eux - de telle sorte que bien que, comme le dit Pasqually, ils fussent assujettis aux lois physiques, ils connaissaient le moyen de vaincre partiellement la pesanteur, en utilisant les forces ascendantes qu'on trouve dans l'eau, ou les plantes qui s'élancent au printemps. Mais ce qu'énonce Pasqually est aussi relatif aux anges qui apparaissent sporadiquement dans la Bible et la légende dorée des saints, par exemple dans l'histoire de Loth.

Le fossé n'est pas si large, entre le monde physique et la divinité, qu'on croit, peut-être, et il eut des ponts - et, tel celui de Florence, ils furent habités! C'était en tout cas la certitude de Martinez de Pasqually et de ses disciples - dont fut quelque temps Joseph de Maistre, qui déclara que les métiers avaient été enseignés aux hommes par des intelligences célestes. C'est également ce qu'on trouve dans le Mabinogion, recueil mythologique gallois, explicitement. Quant au folklore, il attribue au fromage une origine enchantée, le reblochon étant réputé issu des fées, la tomme aussi, et le brocciu des ogres, en Corse. Dieu sait ce qu'il en est réellement.

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01/10/2018

La poésie de Sang-Tai Kim (2)

41189662_2182786511762411_6683358730534256640_n.jpgJ'ai dit avoir rencontré et lu le poète coréen Sang-Tai Kim, qui a fait paraître un recueil bilingue consacré à la Savoie, appelé Un Matin calme dans le Beaufortain, et j'en ai déjà cité des vers. D'autres encore m'ont frappé. Notamment ceux-ci, placés sous le titre Le ciel nocturne:

Le clair de lune
appelle la crête couverte de neige
qui s'élève en scintillant.

Interpréter les phénomènes lumineux comme manifestant une vie spirituelle cachée relève à mes yeux du pur génie. Surtout si, lorsqu'on en brosse l'image, on parle profondément à l'âme. Et ici c'est le cas, la crête appelée semblant être pleine de joie, de désir et d'amour pour ce clair de lune qui la fait briller. Sinon, comment s'élèverait-elle?

Un autre poème sur la lune de Sang-Tai Kim impressionne; c'est Au clair de lune:

Croissant de lune
moitié de lune
pleine lune
croissant de lune,
marée haute,
marée basse,
pourtant,
toujours la même lune
jette sa lumière sur le Grand Mont.

Oh! quel est ce Grand Mont? Une montagne de l'autre monde? L'opposition entre les formes successives de la lune et son unité intime, lorsqu'elle est face à une mystérieuse entité minérale, fait surgir une image grandiose. La lune éternelle sur le Grand Mont semble parler d'un monde absolu, immortel.

Les éléments sont habités, chez Sang-Tai Kim, et une figure a bondi en moi, lorsque j'ai lu le poème Au chalet d'Outrechenais:

Le soleil levant, le soleil couchant,
envoient tour à tour leur parfum souriant.
La lune, les étoiles, toutes viennent à la fenêtre,
seule, chante la cascade du Mirantin.

N'est-ce pas d'une beauté infinie? Quel parfum peut sourire? La lumière rasante des soleils penchés sur la Terre a-t-elle une odeur? Et ces astres qui rendent visite à l'être Gargantua Notre Dame 001.jpghumain en venant à la fenêtre, ne sont-ils pas autant d'elfes grandioses? À leur visite au reste répond le chant de la cascade, si vivant, tout à coup!

Sang-Tai Kim ne dédaigne pas la mythologie populaire alpine, évoquant les géants et les roches tutélaires, dans La Pierre Menta:

Malgré le coup de pied de Gargantua,
toute droite sur la montagne,
en souriant,
depuis des siècles elle garde le village.

Le sourire des divinités gardiennes crée un pays tellement beau, tellement pur! Les trois premiers vers raccourcissent progressivement, puis le dernier, qui est une révélation, redevient long, faisant surgir son tableau discrètement grandiose. Sang-Taim Kim, avec sa sensibilité asiatique, a saisi que les paysans savoyards conservaient en eux la mythologie universelle, lorsqu'ils attribuaient à des objets minéraux une personnalité morale, une aura protectrice. Il l'a fait ressortir magnifiquement. À Samoëns, la montagne divine, c'est le Criou. On l'appelle d'ailleurs simplement Criou. On lui parle, on lui fait confiance, il s'agit d'un ange qui gardant le village en détourne le mal de ses longs bras de cristal!

Je continuerai cet exposé sur la poésie de Sang-Tai Kim une autre fois.

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19/09/2018

Croagh Patrick

Croagh-Patrick.jpgIl existe en Irlande une montagne sainte, vouée à saint Patrice, et qui conserve son esprit - ou son reflet, son corps éthérique, et lui permet d'être présent sur Terre, parmi les hommes. On l'appelle Croagh Patrick, et les dévots en font l'ascension recueillie, comme une pénitence, une voie de purification. Elle est assez raide, et son chemin est parsemé de cailloux coupants. En haut est une église - et un lit de saint Patrice, recevant les offrandes, et de la taille d'un homme.

Je l'ai gravie. Il y avait de la pluie, du vent, de la brume, et je transpirais à grosses gouttes. Les jambes faisaient mal, mais j'ai créé un rythme, et j'ai fini par y arriver. Or, au sommet, une surprise m'attendait.

Plus aucun bruit ne se faisait entendre. Je ne voyais plus aucun être humain. Les brumes, baignées de lumière, tournaient silencieusement devant, et autour de moi.

Elles prirent bientôt les couleurs de l'arc-en-ciel. Mais, fait surprenant, deux couleurs s'imposèrent aux autres: le vert et le blanc. Elles prirent un éclat scintillant, et je crus déceler, dans leur assemblage, une forme humaine, dont les yeux eussent été deux fines étoiles.

Une vague ressemblance avec les images de saint Patrice, dans les églises, me frappa. La projetais-je, impressionné par l'endroit, le culte qu'on y rendait collectivement - avais-je une hallucination? La figure ne bougeait guère: elle semblait être un fétiche figé - une extériorisation de mes propres fantasmes.

Mais soudain, je crus voir une bouche s'ouvrir, dans cette forme, et que, silencieusement, elle prononçait des mots. J'avais beau tendre l'oreille, je ne les entendais pas; ne me parvenait que le son vague et boueux de paroles incompréhensibles - si c'était même des paroles.

L'être leva la main droite et la tendit vers moi, puis se remit à faire des sons bizarres, semblant sortir de la tête - d'un trou situé sous les yeux d'étoiles. Je n'y comprenais vraiment rien.

Je commençais à m'inquiéter de ma raison, quand un son assourdissant vint à mes oreilles, tel un coup de tonnerre ne s'arrêtant jamais. Je me jetai au sol, les mains plaquées sur les tempes, et je sentis sur mon dos patrick.jpgun poids énorme, comme si un géant y posait son pied! Je manquai de perdre conscience. La souffrance était considérable. Mais, au moment où je crus que j'allais mourir, la douleur s'allégea, et le bruit s'arrêta.

Je relevai la tête, et vis plus distinctement saint Patrice: c'était lui, à n'en pas douter... Il ressemblait très exactement aux figures des églises, mais il souriait et hochait la tête, en pointant le doigt vers moi. Il ne disait rien, mais paraissait content, je ne sais pas pourquoi: j'avais fait bien peu pour le mériter... Mû par on ne sait quel désir, je tendis aussi la main, pour prendre la sienne, mais au moment où elle eût dû la toucher, l'ombre chatoyante du saint apôtre disparut - s'évanouit dans la brume.

L'instant d'après, le son du vent emportant les volutes, le froid piquant des gouttelettes et la présence des autres pèlerins humains revinrent à mes sens étonnés. J'étais retourné à la vie ordinaire. Saint Patrice était parti, et avec lui la bouffée d'étoiles qu'il soufflait de sa bouche transfigurée!

Étrange expérience. Mais en fait-on d'un autre type, dans les lieux sacrés d'Irlande? J'encourage mes lecteurs à gravir aussi le Croagh du Saint au Trèfle.

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13/09/2018

Le saint patron comme figure de l'ange

maurice 02.jpgConversant au salon du livre de Faverges avec un autonomiste savoisien, je lui ai dit que, personnellement, j'estimais que la culture était absolument libre, et qu'on devait avoir le droit d'honorer un drapeau local - la bannière de Savoie, ou celle d'Occitanie - si on en avait envie. De gueules à croix d'argent, la première représente la croix de saint Maurice, martyr de l'actuel Valais - tué par les Romains parce qu'il ne voulait pas tuer d'autres chrétiens, selon la légende. Or, on peut le regarder comme la façon dont les chrétiens, en Savoie, ont figuré le bon ange du pays, son génie.

L'évêque de Gênes Jacques de Voragine, au treizième siècle, disait que les provinces et les royaumes étaient dirigés par des anges d'un certain rang, assez élevé, appelé Principautés. Les anciens Romains pensaient que les cités étaient dirigées en secret par des Génies - qu'ils peignaient souvent comme des femmes couronnées de tourelles. Dans leurs mains, les saints médiévaux, à leur tour, portaient souvent des cités, des tours, parce qu'ils étaient les gardiens des villes et provinces. On estimait que des hommes, par leur pureté, leur grandeur, s'étaient hissés au rang des anges, et cela permettait de donner ceux-ci un visage familier. Il n'est que de lire Dante pour s'apercevoir que les anges non incarnés étaient regardés comme abstraits, et qu'il fallait, pour les appréhender, leur donner le visage d'êtres humains – Béatrice, Virgile, Stace, les saints de l'Évangile - c2aed7afdbe2e4d0c66d7f0d2a2c9713.jpgJean, Paul ou le saint patron individuel, qui pour Dante était Lucie. On croyait, de toute façon, que les anciens dieux étaient des hommes divinisés.

Les symboles ont quelque chose de dangereux: on les absolutise sans les expliciter, et donc sans les relativiser. Le sentiment les assimile à un divin indistinct, et c'est ce qu'on trouve dans le nationalisme. Spontanément, un règne partiel est assimilé à l'univers, un génie à l'être suprême. Le symbole mystique rappelle ce que saint Paul disait des paroles prophétiques dites en langues, qu'on ne comprenait pas: il faut que quelqu'un les explique, avant qu'on puisse s'émerveiller, et les mêler au culte. Même si réellement le symbole figure l'être suprême, il faut le dire, le confesser.

Si on ne le fait pas, c'est parce que c'est rarement crédible: on sait bien que l'absolu est au-delà de tout symbole.

On doit donc aussi être autorisé à ne pas vouer de culte au drapeau (fût-il celui de Savoie). Le bon génie d'un lieu, fût-il large et noble, peut ne pas occuper les pensées. On peut se lier spirituellement à un lieu où on n'est pas. On peut tout faire.

On conteste parfois les qualités du saint patron de l'Irlande, Patrice. On le voit comme étant l'ennemi des druides, même si sa légende assure qu'il n'a fait contre eux que se défendre. Mais à son tour, avec son vert et son blanc, n'est-il pas l'expression chrétienne de l'ange du pays?

Les récits assurent qu'il exécutait les consignes d'un être céleste rencontré chaque semaine, appelé Victorinus. Qui était-il? Cet ange même avait-il en main un trèfle et sur les épaules un manteau d'émeraude?

Le vert est traditionnellement la couleur de l'ange d'Occident. Patrice a pu n'être que son voile humain.

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22/08/2018

Statuettes de saints locaux: Patrice

statuette.jpgJ'ai déjà évoqué le problème des statuettes de saints et d'anges, dont je fais plus ou moins collection, après mes voyages en Italie et en Espagne, où l'on trouve facilement des figures sculptées, à petit prix, de l'archange saint Michel ou des saints locaux, protecteurs des cités. En Catalogne, j'ai acheté saint Georges terrassant le dragon, à Valence, la Vierge à l'Enfant couverte de dorures, et j'ai eu le plaisir, en Irlande, de faire de même pour l'excellent saint Patrice.

Breton, il avait appris le latin et la doctrine chrétienne en Gaule avec saint Germain, puis avait converti l'Irlande, et son culte reste vivace. À son tour vainqueur de dragons, il passe pour avoir chassé les serpents de l'île verte, même si elle n'en a, paraît-il, jamais eu: serpents symboliques, sans doute. Il a aussi écrit des textes, que j'ai lus et qui sont beaux. Une montagne lui est vouée, en Irlande, et je l'ai gravie, comme on le fait pour se purifier de ses péchés: elle est raide et caillouteuse, souvent balayée par le vent et la pluie. En haut, un lit réputé de saint Patrice reçoit des offrandes, et une église lui consacre des messes.

Je ne sais pas si beaucoup de pays anglophones ont ainsi des statuettes de saints - non seulement locaux, mais mondiaux, tels saint Michel, saint Georges et sainte Marie, qu'on trouve aussi en Irlande. En Amérique, on peut tout acheter; mais ces produits n'y sont pas courants. En Angleterre, cela ne me dit rien.

L'Irlande en contiendrait-elle autant si elle était restée dans l'empire anglais? Je ne sais pas. Mais je suis persuadé qu'en Savoie, on trouverait facilement des statuettes de saint François de Sales, si elle n'avait pas été intégrée à la France.

Peut-être a-t-elle gagné quelque chose en retour. Surtout des routes, je pense. Pour l'art, il faut voir.

Que la France soit hostile aux statues de saints s'est encore vu récemment: un journal de diffusion nationale a publié l'article d'un prétendu critique d'art qui, au nom de Marx, attaquait une initiative bretonne promouvant l'érection de statues de saints locaux dans une vallée dont j'ai oublié le nom. Comme elle alliait bretagne.jpgles fonds privés et les subventions de collectivités locales, ce sympathique héritier du bolchévisme a vu tout de suite l'horrible menace planant sur la France égalitaire et centralisée. Ces attaques de la presse d'État, plutôt lamentables, sont typiques.

Le catholicisme, en Savoie, n'est plus ce qu'il était, et les régionalistes ne le défendent pas spécialement. Mais l'attitude similaire des indépendantistes irlandais, souvent protestants, n'a pas empêché la république d'Irlande de laisser, ensuite, se répandre les statuettes de saints chrétiens, la liberté culturelle l'impliquant.

Mais en France, on ne trouve que des statuettes de saints d'un style nouveau, abstrait, qui cache sous des formes vagues les personnages les plus connus de la Bible. C'est peut-être par goût pour l'art moderne; ou parce qu'on a honte du merveilleux ancien. Les saints locaux, avec ce système globalisant, passent à la trappe: peut-être est-ce voulu. François de Sales n'y trouve pas de place. Ni saint Maurice, le patron du vieux duché. L'abstractisme est aussi un instrument de massification, et de centralisation. Il est parisien, mais dans le sens étatique: dans le sens où Paris n'est pas d'abord une ville, mais une capitale. Car ce système nuit aussi à sainte Geneviève, à ses statues!

L'initiative bretonne dont j'ai parlé suggère que la liberté et le renouveau, en France, viendront en priorité de la Bretagne. Paris est muselée, pour ainsi dire. Et les autres régions sont soit moins ouvertes sur le monde, soit plus soumises à la culture officielle.

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23/07/2018

Laïcisation de la pensée intuitive: de François de Sales au Surréalisme

sales.jpgUn des premiers à avoir laïcisé la pensée intuitive et le principe d'analogie est François de Sales (1567-1622). Il en a expliqué çà et là la méthode, ce qu'on lui a reproché. Pour lui, on pouvait, à partir de l'observation des phénomènes sensibles, remonter à Dieu par le biais des similitudes.

On peut se demander à quel titre créer ces images, ce qui permet d'affirmer qu'elles aient la moindre signification objective. Elles peuvent être faites au hasard. François de Sales l'admettait: il fallait que le lien secret entre les choses soit établi à partir de l'amour de Dieu. L'amour crée des liens, et celui de Dieu établissait intuitivement ce qui dans la nature s'éloignait ou se rapprochait de lui - et donc lui donnait sens.

Il est remarquable qu'André Breton ait aussi dit que l'amour guidait le principe d'analogie: les sympathies secrètes entre les choses ne peuvent pas être trouvées autrement. Entre François de Sales et André Breton, est-il un cheminement?

Il sera difficile à manifester, les Anglais et les Allemands ayant défini ce principe de la similitude de leur côté, et Breton s'appuyant sur eux.

Remarquons que François de Sales est un auteur approuvé de l'Église anglicane; C. S. Lewis se réclamait de lui. Peut-être a-t-il eu une influence sur John Bunyan (1628-1688), qui, dans son récit allégorique The Pilgrim's Progress, évoque également le principe de la similitude. Il était calviniste, néanmoins, et non anglican.

Le lien entre François de Sales et André Breton peut être saisi, j'en ai parlé, en Joseph de Maistre, car si le premier révélait aux laïcs, en écrivant en français, les secrets de la voie analogique, il leur déconseillait de la suivre, la réservant aux religieux, et ne donnant d'exemples de réussite que chez ceux-ci: c'était leurs figures que les laïcs devaient méditer. Sans tâcher de les concurrencer.

Il a été bien prouvé que Joseph de Maistre est un des premiers laïcs à avoir assumé de suivre cette périlleuse méthode. C'est peut-être pour cette raison que, quoique marié, il a été intégré à l'ordre des Jésuites, et enseveli dans leur église à Turin. Charles_Baudelaire.jpgOr deux romantiques français ont confessé à son endroit leur dette: Charles Baudelaire et Victor Hugo. Le premier alla jusqu'à épouser ses idées politiques; mais c'est aussi le langage des choses muettes (expression typiquement salésienne) qu'il essayait d'entendre sur le modèle du philosophe savoyard. Il en a défini, on s'en souvient, le principe: le monde est une forêt de symboles, et, en établissant des rapports subtils, les sens se dépassaient eux-mêmes et pénétraient les mystères cosmiques. Hugo à son tour a admis que Maistre avait fait l'histoire avec génie, quoique sur des principes faux: il approuvait l'idée analogique, mais pas le conservatisme politique.

Or, Baudelaire et Hugo ont bien eu une influence décisive sur André Breton. Et il va de soi que Joseph de Maistre pratiquait François de Sales en abondance: il félicitait les protestants illuministes de le pratiquer aussi. Breton à son tour a reproché à l'Université française de ne pas étudier Louis-Claude de Saint-Martin, le fondateur de l'illuminisme. Il y a bien un lien. L'esprit était à l'extension du don de pensée intuitive à tous.

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14/07/2018

La vie de saint Fintan

Findanus_von_Rheinau.jpgLe dernier texte en latin d'Irlande que j'aurai lu, je pense, est la Vie de saint Findan, ou Fintan, qui a fini son existence comme moine en Suisse, au bord du Rhin. Il était irlandais de naissance, et fut capturé par des Vikings, au neuvième siècle, époque à laquelle l'Île Verte fut continuellement mise à sac par des Danois en bateau. Elle fut même intégrée à leur empire. Saxo Grammaticus le raconte: un roi danois s'installa à Dublin.

Fintan est réduit en esclavage, et parvient à s'échapper de la façon suivante: au cours d'une rixe entre deux équipages danois sur la mer, il combat spontanément en faveur de son maître, qui lui ôte du coup ses chaînes, et le laisse assez libre. Une fois les Vikings débarqués sur une île, il en profite pour se cacher sous un gros rocher, que devait bientôt baigner la marée. Quoique trempé jusqu'aux os, il tient bon, ne se montre pas, tandis que ses gardes le cherchent partout et l'appellent. Il fait vœu de devenir moine.

Il réalise ce vœu et achève sa vie, comme je l'ai dit, au bord du Rhin. Le texte raconte qu'il ne cessa jamais de réduire sa ration de nourriture, s'efforçant, avec l'assentiment de son supérieur, de ne plus vivre que d'eau et de quelques morceaux de pain. Et bien sûr de l'amour de Dieu.

Le récit fait peu de temps, pense-t-on, après sa mort, alors que l'Europe est carolingienne, fait également état de visions étranges, bien éloignées de celles qu'avait eues, un siècle auparavant, son compatriote saint Colomba. Car si celui-ci voyait les anges combattre les démons pour se disputer des âmes de pauvres mortels, saint Fintan a des visions plus inquiétantes et moins classiques, apercevant des figures monstrueuses de géants aux yeux rouges, de démons. Ce sont ses satan-medieval.jpgtentations. Elles prennent l'allure d'êtres humains.

Il eut donc une vie difficile, âpre, et l'on ne perçoit pas le souffle qui soulève la vie de saint Colomba ou les écrits de saint Colomban. On s'approche de l'époque féodale, et le monde semble se couvrir de ténèbres.

Fintan n'en fut pas moins un modèle pour bien des moines, et il eut certainement une influence importante dans les monastères suisses qu'avaient souvent fondés des Irlandais, comme on ne l'ignore pas, notamment des disciples de Colomban.

Il n'y a pas que des elfes et des merveilles énigmatiques dans la littérature irlandaise, qui est souvent plus classique qu'on se l'imagine. Comme je l'ai déjà dit, il y a aussi, assez clairement, l'origine de la littérature fantastique, les êtres fabuleux étant assimilés par les chrétiens volontiers à des passions mauvaises, à des manifestations démoniaques. Cela existait dans l'antiquité romaine: il y avait les Larves, et autres monstres. On pouvait en être possédé: on était alors réputé fou. L'Évangile en parle. Mais cela s'est développé au sein du christianisme occidental, peut-être particulièrement en Irlande. La mythologie irlandaise primitive contenait des monstres, qui combattaient aux côtés des héros, ou contre eux; mais leur dimension morale, dans la littérature latine, est désormais rendue explicite: ils émanent de l'âme humaine, de ses mauvais penchants. Ils sont hallucinatoires. Fintan les a vus, et leur portrait est saisissant.

02/07/2018

Joseph de Maistre et le Surréalisme

Joseph de Maistre.jpgOn attache beaucoup trop d'importance, en littérature, à l'idéologie: marque de l'emprise injustifiée de la politique sur la culture. Pour saisir les évolutions littéraires réelles, il faut savoir dépasser les partis. Alors on reconnaît l'importance paradoxale de Joseph de Maistre dans l'avènement ultérieur du Surréalisme.

Maistre et Breton s'opposaient diamétralement dans leurs idées politiques; leur lien n'en est pas moins patent.

Remarquons d'abord (avant d'établir une continuité historique passant évidemment par Victor Hugo) que Breton devait devenir le reflet inversé de Joseph de Maistre. Si ce dernier prônait un système d'analogies secrètes qui, mettant en rapport le matériel et le spirituel, confirmait les dogmes chrétiens, les Surréalistes tendaient au contraire à penser que l'imagination libre, fondée sur l'amour et l'empirisme analogique, infirmait ces dogmes.

Pour Breton, le socialisme avait son origine dans le rêve et le spirituel, et il citait à cet égard Pierre Leroux. L'Église, à ses yeux, ne portait pas de spiritualité, mais empêchait, par son dogmatisme, de pénétrer les mystères.

Pour Maistre, c'était le rationalisme de la philosophie des Lumières, qui était dans ce cas. L'Église avait su conserver une force initiatique profonde, irréductible à la raison.

Comment expliquer ces oppositions semblant s'appuyer sur des principes fondamentaux identiques? Les deux prônaient une démarche intuitive fondée sur l'analogie. Pourquoi, politiquement, étaient-ils si différents?

L'époque, déjà, n'était pas la même. Maistre vivait au temps de la Révolution française, et elle manifestait pour lui l'illusion des pensées rationalistes de Voltaire, Rousseau et consorts: les résultats n'étaient pas à la mesure des attentes, la Terreur et l'Empire ayant vite remplacé la Liberté, l'Égalité et la Fraternité. Breton, certes, vivait à un temps où l'Union soviétique elle aussi pouvait décevoir; mais elle était loin, les Français n'en subissaient pas les effets directs, et les années 1930 pouvaient garder de fous espoirs. Au reste, Breton andre-breton.jpgse détachera bientôt du communisme liberticide, comprenant qu'il s'efforçait d'assujettir les artistes, au lieu d'émanciper (comme il prétendait le faire) le peuple.

En outre, on n'en parle pas assez, mais les lieux sont différents: Paris n'est pas Chambéry. Le catholicisme savoisien n'était pas le gallicanisme. Plus marqué par l'Allemagne et l'Italie, il se fondait sur l'imagination, libre jusqu'à un certain point, et sur le principe d'analogie entre le monde manifesté, et le dieu qui l'avait créé. On affirmait qu'il existait un rapport entre les deux - même si on déconseillait aux laïcs d'essayer de le déceler: on le réservait aux clercs. Dans le catholicisme français, classique et rationaliste, on s'appuyait sur l'entendement, et on ne concédait rien à l'imagination et à ce que Maistre nommait la pensée intuitive: il s'agissait de bâtir ses raisons logiquement, à partir de l'étude précise des textes. Il était donc naturel que Breton se tournât contre le catholicisme. Même les surréalistes chrétiens comme Malcolm de Chazal rejetaient celui-ci et se réclamaient du gnosticisme. Le seul religieux catholique doué d'intuition, Pierre Teilhard de Chardin, ne fut pas protégé par son statut de jésuite: on l'exila en Amérique - où s'était justement exilé Breton pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans la même ville: New York. Fait étrangement significatif.

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28/06/2018

Les lettres comminatoires de saint Colomban

saint_colomban_cour_honneur.jpgAprès avoir lu les Sermons de saint Colomban, le plus grand écrivain religieux irlandais, j'ai lu les lettres de lui qui nous sont restées, et qui sont généralement adressées au pape. Or, sous leur apparente soumission, elles sont pleines de reproches.

Il accuse principalement l'évêque de Rome de rester inactif face aux hérétiques et aux fauteurs de troubles, parmi lesquels il place particulièrement les Francs et leurs évêques. Il était, en effet, en conflit avec eux, à l'époque où il vivait avec ses moines dans leur empire, parce qu'il ne fêtait pas Pâques selon les mêmes règles et aux mêmes dates qu'eux. J'en ai parlé ailleurs, le vénérable Bède ayant fait état de ce débat qui s'est poursuivi un siècle après en Angleterre entre les tenants de Colomban, Bretons et Irlandais, et ceux de Rome et des Français. Car le christianisme anglais avait à l'origine pour parrains à la fois les Irlandais et les Francs, dont les influences se croisaient, et, souvent, se heurtaient.

Colomban laisse entendre que si le pape suit l'avis des Francs, ou du moins ne les empêche pas de persécuter les moines irlandais installés en Gaule, c'est par faiblesse, et parce qu'il a besoin d'eux pour ses intérêts, par politique. Il se montre certain qu'il a raison, tenant, dit-il, sa tradition de saint Pierre et de saint Paul, tandis que les Francs ne tiennent leurs principes que d'un penseur de bas étage dont la seule motivation est de s'écarter des Juifs et de leur pâque propre: préoccupation que lui ne partage nullement!

L'accusation lancée contre le pape de se mêler trop de politique et de soutenir pour cette raison les rois francs sera reprise, curieusement, par Dante, qui à cet égard ne blâmait pas, comme le sage irlandais, les Mérovingiens, mais les Capétiens, qu'il traîna collectivement dans la boue - en particulier Philippe-le-Bel, le persécuteur des Templiers (auxquels Dante se rattachait). Toutefois il plaça les Carolingiens au paradis, conformément à la tradition médiévale.

Il faut savoir que, lassés des persécutions des Francs, Colomban et ses moines se sont finalement installés en Italie.

Le sage d'Irlande se réclame souvent de l'Église de l'Ouest, c'est à dire celtique, qu'il dit pure parce que liée seulement à la Rome des apôtres, et non mêlée à la politique romaine, puisque l'Irlande n'a jamais fait partie de l'Empire romain. À vrai dire son style difficile est très allusif, Nikea-arius.pngil est plein de circonvolutions et ses phrases sont longues. Elles n'en manifestent pas moins une forte personnalité et une époque passionnante.

Je voudrais ajouter que, quoi qu'on entende dire, Colomban ne se réclame pas particulièrement des théologiens orientaux, même si les principes qu'il suit pour les fêtes de Pâques ont pour autorités des gens de noms grecs. Il s'en prend classiquement aux hérétiques, comme saint Augustin, et il cite les Pères de l'Église libéralement, leur donnant une autorité supérieure à la sienne. Il s'étonne même que le pape ne fulmine pas davantage contre les sectateurs d'Arius, qui alors infestaient l'Italie, à travers les Lombards. Il ne faut pas s'imaginer que son origine irlandaise le rende particulièrement proche de la gnose, ou des néoplatoniciens, ce genre de choses: dans ses lettres, cela n'apparaît pas. Les Irlandais sont plus latins qu'on croit, peut-être. D'ailleurs ils avaient été convertis par un Breton ayant beaucoup fréquenté les Gaulois. Ils faisaient bien partie de l'Occident.

24/06/2018

La femme divinisée et le Surréalisme

napoleoninthewilderness.jpgLe Surréalisme a constamment cherché à remplacer la religion chrétienne par l'amour humain, et donc a été amené à faire de Dieu une femme, après avoir fait de la femme un dieu. Louis Aragon se réclamait de la lyrique occitane parce qu'elle tendait à diviniser la femme terrestre et donc la relation sexuelle. On aurait tort de voir chez lui des restes de mysticisme oriental qui ferait de l'union avec la femme une sorte de symbole: dans ses livres, il est assez explicite, il parle bien d'amour charnel. Il raconte même ses aventures avec des prostituées. Mais dans Le Paysan de Paris, tout à son obsession et à son désir de créer des images fabuleuses, il projette la femme partout, dans le ciel, sur les maisons: cela tient de l'hallucination, mais la figure se détache bien de la femme de chair.

L'autre poète galant de ce mouvement est Paul Éluard: lui aussi sacralise l'amour charnel, faisant des femmes avec qui il couche des divinités de l'air. Les images sont belles et puissantes, mais elles s'affichent comme idéalisations de plaisirs privés.

Il faudra attendre Robert Desnos, Léopold Sédar Senghor et André Breton pour dépasser les voluptés personnelles et voir créer des figures cosmiques, non seulement projetées à partir d'une obsession, mais acquérant une âme propre: les figures se recoupent avec des entités cachées. Chez le premier, cela prend l'allure d'une femme qui est l'exhalaison d'une étoile, dans un poème magnifique en alexandrins que j'ai déjà cité, et Desnos rejoint ainsi la poésie médiévale italienne la plus noble, la plus élevée, celle qui s'affranchissait des amours de cour, et touchait à la mythologie antique. Chez le poète sénégalais, la femme connue physiquement était souvent idéalisée comme chez Aragon et Éluard, mais il y eut en plus la figure grandiose de l'Afrique, femme divine à laquelle il donna forme et âme. Chez Breton, l'âme du peuple de Paris prit l'allure de Mélusine, assimilée à Isis et à d'autres femmes divines: il prolongeait ainsi Jules Michelet en ajoutant un merveilleux plus concret, se montrant un vrai grand homme, et liant l'hallucination au monde spirituel.

Finalement, c'est surtout Charles Duits qui osa donner une vie propre à une entité féminine et en faire une divinité suprême. C'est lui qui affirma qu'autant qu'il a un sexe, Dieu est forcément une femme, et femme.jpgque le Christ s'exprime par la féminité. C'est lui qui acheva de créer une mythologie à partir de la tradition galante parisienne.

Ce n'est plus une relation idéalisée avec une femme de chair, qu'il présente dans La Seule Femme vraiment noire, mais une relation intime imaginée avec une nymphe!

Il rejoignait ainsi les récits d'union entre dieux et mortels - encore bellement faits par La Fontaine en son temps, dans Adonis.

Ses prédécesseurs furent surtout velléitaires, en particulier les plus connus et les plus lus. Ils annonçaient des mythes, mais ils n'en faisaient que de façon fragmentaire, allusive. Il en est souvent ainsi, que le public préfère ce qui a la couleur de la mythologie, à ce qui en a la substance. Comme rhétorique, elle idéalise le monde physique; comme fondement esthétique, elle plonge dans le monde effrayant de l'image pure, animée d'elle-même.

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16/06/2018

Les Instructions de saint Colomban

SaintColumbanus.jpgToujours tout à mon Irlande latine, j'ai lu les Sermons (Instructiones) de saint Colomban (543-614) - un des plus grands hommes nés dans l'île bénie - à ses moines. C'est l'essence du monachisme occidental, et tout ce qu'on connaît comme relevant des principes catholiques régissant les monastères s'y trouve. En en sens, cela fait de ces textes courts des classiques.

Je dirai même que quand on a oublié ce qu'est le catholicisme fondamental, et qu'on commence à disserter à partir des traditions politique et philosophique modernes, il est bon de lire ou relire ces instructions, bien plus authentiques que les spéculations de partis plutôt intéressés.

On n'y trouve guère de merveilleux, mais des idées fondatrices: qu'il est vain, d'abord, de disputer des mystères de la foi à partir de concepts abstraits, de paroles mues par l'intellect. Il est impossible, pour saint Colomban, de comprendre la Trinité à partir de la raison. On ne peut s'appuyer que sur la foi, le sentiment d'amour qui rayonne de cette Trinité, et qui flambe au-delà des étoiles du feu cosmique de la charité: il y a quand même quelques images, et Dieu y est une personne.

On y parle parfois des anges. Colomban dit notamment qu'on ne peut, sur les mystères, établir d'idées claires qu'en partant de l'Écriture sainte, ce qui est la doctrine fondamentale de la religion catholique et que saint Augustin déjà énonçait; mais il ajoute que le Saint-Esprit ou l'ange peut aussi délivrer des communications divines - comme il l'a fait, en principe, lors de l'écriture de la Bible. 31958846_1479856102118444_8538258864049487872_n.jpgLes prophètes nous rappellent, néanmoins, que les anges s'expriment par figures mystérieuses: pas par concepts nets.

Colomban emploie volontiers des comparaisons avec la vie ordinaire: les efforts fournis par les paysans pour leurs moissons se projettent dans l'avenir; de même, les moines doivent vivre une vie douloureuse sur Terre en prévision des grâces du Ciel.

Il faut mourir au monde d'en bas, périssable, pour vivre de la vie éternelle qui attend l'être humain, rappelle-t-il. Cette perspective donne de la grandeur et de la beauté à ses sermons.

Il fait de l'au-delà des étoiles, de l'au-delà de l'univers sensible, la fontaine de la vie, l'éternelle source de l'âme, de l'esprit, de tout. À elle il faut se vouer!

Les comparaisons avec l'art militaire reviennent souvent aussi. Par elles, Colomban rappelle qu'il faut longtemps s'entraîner, avant d'être à même de ne pas tourner ses armes contre soi, et de les utiliser efficacement contre les sept peuples persécuteurs de l'âme. Ce sont les sept souffles intérieurs - les sept péchés, si on veut, mais il ne s'agit pas de les anéantir, mais de les dompter, d'en faire des vertus. Il ne le dit pas: pour les moines, cela va de soi.

Derrière les sermons apparemment lisses, il faut sans doute, en effet, conjecturer des connaissances ésotériques. Colomban n'y fait que des allusions: par écrit, on demeurait dans la clarté de la remontrance.

Ces sermons m'ont rappelé les écrits de François de Sales. Les mêmes principes fondamentaux s'y trouvent, mais l'évêque de Genève est plus explicite quant à ce qu'on réservait, paraît-il, aux religieux: les vrais moyens de pénétrer les mystères, et de méditer, de se purifier. La Trinité, disait-il, pouvait s'appréhender dans sa vérité par l'amour de Dieu, sans véritable science; et le premier seuil de l'initiation à Dieu passait par 31287213_2133602543322525_5426779306929946624_n.jpgl'imagination, la représentation intérieure des anges et autres figures de la Bible - la colombe du Saint-Esprit, le Jugement dernier, et ainsi de suite.

On a reproché à François de Sales de révéler ces indications réservées. Cela rabaissait, peut-être: il en est sorti l'art baroque. L'art médiéval irlandais est, certes, plus hiératique. Plus allusif. Plus grand, peut-être. Mais moins adapté à l'homme moderne. De son temps, on n'était plus soumis aux prêtres comme on l'avait été, on réclamait une liberté de choix, et d'agir par soi-même. Cette laïcisation de la vie intérieure prépare sans doute Joseph de Maistre et le romantisme. Chez saint Colomban, on demeure dans le monachisme, ses écrits ne sont adressés qu'à d'autres religieux. Il leur réclamait l'excellence. C'était un autre temps, glorieux en soi.

14/06/2018

Joseph de Maistre et l'effusion de l'Esprit-Saint

saint-esprit-prophetic-art.jpgJ'ai évoqué déjà la volonté du franc-maçon savoyard Albert Blanc (1835-1904), en 1861, d'imposer, en Italie, le dogme rationaliste pour remplacer le dogme catholique. Or, cela m'a rappelé une prophétie de Joseph de Maistre (1753-1821) - lequel Blanc connaissait bien, s'étant fait connaître par un livre sur lui: le monde devait s'attendre à une effusion généralisée de l'Esprit-Saint. La forme que cela prendrait n'était pas très claire.

Je crois que Maistre était un être contradictoire, qui voulait, en public, proclamer le dogme catholique, et qui, en privé, à part soi, croyait que l'individu pouvait se lier librement à Dieu, et donc défier les autorités, se montrer plus inspiré qu'elles, même quand elles étaient consacrées. Il avait, à cet égard, quelque chose qui le rapprochait de H. P. Lovecraft (1890-1937) - qui confessait, en public, le matérialisme, philosophie officielle des gens intelligents, et qui, en privé, croyait à la faculté de l'individu de créer des images d'êtres défiant les lois physiques et se présentant comme hypothèses plausibles.

Maistre, donc, affirmait dans ses écrits que l'Esprit-Saint répandu devait passer par le Pape, puisque, officiellement, dans le catholicisme, celui-ci en était le premier, voire l'unique réceptacle. Les nations devaient donc se mêler et se soumettre à l'Église. Mais dans les faits, lui-même ne le faisait guère. Il discutait sans arrêt les injonctions des représentants du Pape, croyant qu'ils étaient mal informés et que le Pape, inspiré, lui donnerait raison - ce qui ne correspondait à rien, car le Pape était réellement informé, et on le connaissait parfaitement à Rome, plus qu'il ne le savait.

En privé, il affirmait, à des catholiques collectivistes et rationalistes tels que Louis de Bonald, que l'analogie pouvait établir des rapports entre le monde matériel et le monde spirituel - puisque le premier n'était que le reflet du second -, et il s'y adonnait, créant des ébauches de mythologies nouvelles surprenantes, qui font pentecost-1.jpggénéralement bondir aujourd'hui les catholiques conventionnels, et qui annoncent plutôt Victor Hugo que Léon Bloy...

Il appelait cela la pensée intuitive, et la différenciait de l'esprit rationnel - du raisonnement extérieur. Il s'opposait donc à Voltaire, à la philosophie des Lumières, et au courant représenté par Albert Blanc. Mais aussi, en réalité, au courant catholique rationaliste qui se contente de disserter à partir de l'Écriture sainte. Pour lui, la pensée intuitive donnait raison à la doctrine catholique: elle la vérifiait. Il n'aurait jamais voulu qu'on imposât le dogme rationaliste. Mais, en un sens, il voulait bien, secrètement, qu'on établît la liberté d'inventer, ou de prophétiser - de trouver, par la pensée intuitive fondée sur le sentiment individuel, les vérités cachées du monde d'en haut. Il était donc favorable à la liberté de conscience et à l'imagination créatrice. De ce point de vue, il était bien plus libertaire que nombre de rationalistes voltairiens.

C'est aussi pour libérer son esprit de la tutelle de l'État qu'il se réclamait du Pape, que les nations rejetaient. Comme l'Église romaine était un symbole de la divinité prenant corps sur Terre, se réclamer d'elle revenait à proclamer la possibilité du Mythe. C'était l'assurance d'un lien entre le Ciel et la Terre, qu'assumait visiblement la forme des temples. Il préfigurait le romantisme.

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08/06/2018

La vie de saint Colomba par Adamnan, ou l'origine du fantastique

Saint_Columba_converting_the_Picts.jpgPour préparer mon voyage en Irlande, et lisant tous les jours du latin, je me suis dit que j'absorberais un texte célèbre, racontant la vie de saint Colomba - un moine qui vivait, pour l'essentiel, sur l'île d'Iona (au large de l'Écosse) au septième siècle, et qui était irlandais, comme presque tous ceux qui le fréquentaient et l'entouraient, notamment son cousin saint Adamnan, l'auteur de sa vie.

C'est assez remarquable, car le style est réaliste et ne cherche aucun effet poétique, se concentrant sur les détails de la vie, mais, en même temps, le contenu est rempli de merveilleux, Colomba même étant doué de pouvoirs prodigieux.

La première partie, assez longue, est consacrée à ses visions de l'avenir proche ou des événements lointains. Son âme s'arrachait à son corps, dit son hagiographe, et, se dilatant dans le temps et l'espace, percevait tout!

La seconde partie est consacrée à ses pouvoirs sur les éléments, assez grands, puisqu'il commandait aux vents, voire aux bêtes. Il en usait pour ses amis. Il chassait, aussi, les mauvais esprits, notamment placés dans les choses par les druides ses ennemis.

La troisième partie est consacrée à ses relations avec les anges, nombreuses. Il les voyait, ou on les voyait autour de lui - combattant les démons avec son aide, lorsqu'ils tâchaient d'attirer l'âme d'un défunt en enfer. Des éclats lumineux, fréquemment, entouraient le saint, faisant un globe ou une colonne au-dessus de sa tête, et remplissant sa chambre, quand il y était, d'une clarté éblouissante.

Adamnan assure que ce qu'il raconte n'est qu'une faible partie de la vérité, parce que Colomba se cachait pour accomplir ses exploits, et défendait que, de son vivant, on en répande le bruit.

Le contraste entre le cadre réaliste et le surnaturel omniprésent est fascinant et profondément nouveau dans la littérature occidentale. Chez les anciens Romains, le réalisme ne contenait pas de surnaturel; la poésie, effaçant à l'inverse la frontière entre les mondes, plongeait le lecteur dans une sorte de rêve. Ici, la Angels-take-St.-Bride.jpgfrontière entre le monde spirituel et le monde physique reste claire, et les deux se superposent - tout en s'articulant selon des principes nets. Même la littérature chrétienne des Romains restait dans une sorte de réalisme magique, suggérant les anges plus que les peignant: saint Augustin en fournit un exemple. Les Gaulois n'étaient pas beaucoup plus hardis, se contentant de rêves visionnaires. Mais les Irlandais, convertis sans avoir été romanisés, ont développé le merveilleux chrétien d'une façon déterminante.

C'est certainement l'origine du genre fantastique - qui consiste, par delà la métaphysique fantasmée par une partie de la critique, à placer du surnaturel dans la réalité ordinaire. Globalement, il a préféré évoquer les démons, plus présents sur Terre que les anges; mais cela ne change rien au fond. Le fantastique, d'abord anglais, a été nourri d'une tradition celtique devenue chrétienne, ayant assimilé les anciens dieux, si présents encore chez les Celtes, aux démons. C'est particulièrement la démarche du protestantisme, notamment irlandais, par exemple avec Charles R. Maturin. Nourri de pensées bibliques, et se trouvant face au paganisme persistant, il l'assimilait à la magie noire.

Les catholiques irlandais avaient, de leur côté, tendance à penser les fées liées aux anges. Comme pour cette Vie de Colomba, le monde surnaturel, quoique inséré dans la vie de tous les jours, restait positif. Cela a plutôt débouché sur le néopaganisme d'un Yeats ou d'un Dunsany.

Un texte passionnant, quoi qu'il en soit.

31/05/2018

Spiritualité d'État: Albert Blanc et l'Italie laïque

Savoie-la-France-l-Italie.jpgMa thèse de doctorat m'a amené à m'intéresser à un personnage curieux, Savoyard appelé Albert Blanc (1835-1904) dont la correspondance avec l'éditeur François Buloz, Savoyard installé à Paris, a été publiée par Christian Sorrel. Il était franc-maçon et soutenait ardemment l'Italie unifiée et libérale préparée conjointement par Cavour, Victor-Emmanuel II et Garibaldi, de telle sorte que, tout à sa haine de la France conservatrice et catholique de Napoléon III, il a défendu le maintien, en 1860, de la Savoie dans le royaume de Sardaigne. Mais, acquise à l'Église, à son grand dam, la Savoie choisira, naïvement, la France impériale.

Blanc était naïf aussi, car il était persuadé que la puissance de l'Église était définitivement caduque, qu'elle n'exerçait plus aucun rayonnement. Il prenait, en partie, ses désirs pour des réalités, exagérant une tendance indéniable. Il proclame ainsi que la lumière viendra du sud, pris dans l'effervescence du temps!

Quant à la Savoie, il a beau nier que la question linguistique soit importante, croyant qu'elle pourra parler français même dans le royaume d'Italie, ses compatriotes n'en sont pas convaincus. On avait beau leur ordonner de lire les auteurs italiens, ils gardaient un accès plus direct à la littérature française. Comme Xavier de Maistre le disait, n'étant pas assez italien pour lire Dante, il se contentait du Tasse et de l'Arioste. Et il connaissait très bien Racine et Corneille.

Mais ce qui m'a frappé, chez cet Albert Blanc qui après 1860 s'est installé à Turin, c'est une remarque étrange, selon laquelle l'État détaché de l'Église ne laissera pas réellement de place à celle-ci: ces braves catholiques se font une grande illusion quand ils comptent que l'État, se bornant au temporel, laissera à l'Église le spirituel tout entier, c'est à dire le plein pouvoir sur les âmes […]; je n'admets pas la division en spirituel et temporel; ce qui revient à dire que le pouvoir, quelque libéral qu'en soit l'exercice, repose toujours sur un principe aussi bien que sur une force […]. À Rome, le Roi, le Parlement auront donc en réalité une sorte de souveraineté spirituelle positivement contraire à celle du Pape; ils représenteront la liberté en face de l'autorité repliée sur elle-même au Vatican; ils seront la liberté de conscience, le libre examen, rom.jpgle rationalisme; ces dogmes, contraires à ceux du catholicisme, il est impossible que l'État, que la nation laïque ne les fasse pas prévaloir autant que possible dans ses universités, dans ses écoles, ses propagandes de toute sorte […].

C'est franc, c'est honnête, c'est explicite: la laïcité ne laisse pas neutre l'État, mais l'amène à imposer de nouveaux dogmes, supérieurs aux anciens - et contraires aussi à eux. Certes, on peut dire que si le dogme est la liberté complète, l'État ne l'impose pas tant qu'il ne la garantit. Il rappelle simplement aux citoyens le principe juridique pour éviter de se donner trop de travail de police: c'est préventif.

Cependant, il y a un mot qui me laisse perplexe, c'est rationalisme. D'un côté, on peut dire que la raison étant donnée à chacun, elle garantit la liberté. Donc le rationalisme est nécessaire. Mais en réalité, la pensée ne se tient pas toute seule: elle s'appuie sur le sentiment du vrai. Or, chacun a son sentiment différent du vrai. Donc, imposer le rationalisme, c'est nier la liberté de chacun d'avoir son propre sentiment. Cela revient, en effet, à imposer les pensées qu'on trouve rationnelles, ou raisonnables. Cela amène à nier la liberté de croire à la Trinité, puisqu'elle ne s'explique pas par la raison, selon l'Église même!

La liberté de l'intuition est la seule valable et c'est pourquoi sans doute aucun dogme n'a à être imposé, dans un État libre. Mais nous ne sommes encore qu'à l'aube de la liberté politique. Nous en sommes encore à croire que la liberté ne s'obtient que par la contrainte d'autrui.

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27/05/2018

La Navigation de saint Brendan

St._Brendan_America_exploration_2.jpgLe texte chrétien le plus poétique du monde est peut-être la Nauigatio Sancti Brendani - écrite en latin au neuvième siècle, dit-on, par un moine irlandais installé en Allemagne.

L'étude des textes celtiques montre qu'elle reprenait des éléments de mythologie irlandaise antérieurs, d'une manière souvent très fidèle, notamment pour les parties les plus incroyables et les plus imaginatives, de telle sorte qu'on peut penser que le moine qui en est l'auteur était un barde converti, et désirant non seulement glorifier un autre moine chrétien et irlandais à travers ces légendes, mais aussi montrer à quel point ces dernières étaient chrétiennes en essence, par-delà les apparences.

Des constructions sur la mer, issues de géants inconnus, sont longées par saint Brendan comme elles l'avaient été par un héros appelé Bran dans un texte mythologique en irlandais - et c'est certainement l'origine des imaginations grandioses d'un Lovecraft, par exemple. Des oiseaux parlent, révélant qu'ils sont des anges entraînés par la chute de Lucifer dans l'abîme sans qu'ils eussent commis de faute, et qui, en attendant de regagner le Ciel, aident les hommes saints. Cela a eu une influence probable sur J. R. R. Tolkien, qui connaissait parfaitement ce texte, et avait commencé à en créer une version versifiée.

On ne peut redire toutes les merveilles de ce texte pourtant court, les monstres marins éloignés par les prières, ou combattus par d'autres animaux énormes navigation_sancti_brendani_manuscriptum_translationis_germanicae_3.jpgrépondant à ces mêmes prières, la montagne qui entre en éruption quand Satan est en colère parce que Brendan a empêché les démons de tourmenter Judas prisonnier d'un rocher, les hommes étranges qui attendent les moines voyageurs et les connaissent, voulant les aider et leur annonçant tout ce qui va leur arriver. C'est bouleversant, émouvant.

Il faut dire que, selon la Vie de saint Colomba par Adamnan (bien plus réaliste), nombreux étaient les moines qui partaient sur la mer pour trouver des ermitages au bout du monde, hors de toute société, et certains racontèrent avoir été entraînés vers le nord, le froid et des lieux où des animaux marins énormes et dangereux les oppressaient; comme dans la Navigation de saint Brendan, des prières (cette fois de Colomba, agissant à distance) éloignaient ceux-ci et ramenaient les bateaux errants vers le sud, faisant souffler un vent différent. Le germe des fables grandioses se trouvait dans la vie réelle des moines. Il est à noter que chez le Danois Saxo Grammaticus également, le nord était un pays de monstres; mais chez celui-ci, cela était alimenté directement par le paganisme germanique, ces monstres étant liés notamment à Loki.

La Nauigatio a été adaptée en français et en vers dès le onzième siècle, sous la forme d'un récit en octosyllabes à rimes plates qui sera celle adoptée, remarquablement, par les poètes évoquant les chevaliers du roi Arthur et Tristan et Yseut, c'est à dire la mythologie bretonne. Cette Vie de saint Brendan appartient donc bien au même cycle. Elle était ressentie par les Français comme de la mythologie celtique christianisée.

Sa mise en vers français est sans doute liée à la conquête de l'Angleterre puis de l'Irlande par les Normands, qui a porté l'Irlande à parler aussi français, birdangel.jpgnouvelle langue de la Cour. Cette conquête a eu des effets incroyables, quand on y songe: car, asséchée par la tradition latine, la littérature gauloise s'étiolait; mais elle a été revigorée de fond en comble par cette mythologie celtique rendue soudain accessible par la gallicisation de l'Angleterre. Même les chansons de geste d'inspiration franque et bourguignonne avaient un merveilleux plus léger, plus classique. L'Europe en a été changée.

Mais à vrai dire, le classicisme, au dix-septième siècle, est un retour à la tradition latine pure. À Paris, on en avait assez des Bretons et des Celtes, on voulait plus de concepts, moins d'images. En Savoie, on est resté assez fidèle (notamment sous l'influence de l'Italie) à ce merveilleux chrétien largement inspiré de l'Irlande.

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25/04/2018

David Lynch et la providence protectrice

Screen_Shot_2017_05_21_at_7.04.02_PM.0.png.jpgIl y a, dans Twin Peaks: The Return, un motif sublime, au début bizarre, mais qui, finalement, est rempli d'une poésie infinie, et qui est constitué par les protections spéciales dont bénéficie Dale Cooper, quand il revient du monde spirituel sous l'identité d'un certain Dougie Jones. Il est alors comme enfermé au fond de son corps, et sa conscience ne parvient pas à s'éveiller: il est complètement idiot.

Mais il est pur et innocent et une sorte d'ange gardien, à l'allure d'un manchot borgne, depuis le monde des esprits l'aide et le guide. Il lui apparaît, parfois, lui fait signe. Et d'autres fois, ce secours providentiel se manifeste par des flammes, des lumières, et soudain, des points brillants sur des dossiers d'assurance que son patron lui a ordonné de remplir alors qu'il n'y comprend goutte, attirent son attention et le portent à créer des dessins singuliers. Or, ce patron, en les contemplant, découvre des malversations, résout des problèmes, et Dougie Jones devient son employé idéal. Le moment où, sur les feuilles, apparaissent les points lumineux est sublime, et ces points ont réellement quelque chose d'angélique.

Auparavant, Dougie Jones était entré dans une salle de jeu, et de petits êtres de flamme avaient brillé au-dessus des machines à sous prêtes à porter chance: guidé comme un automate doué d'un début de volonté, il mettait des pièces - et gagnait systématiquement le gros lot. Cela permettait à sa femme de payer une dette contractée twin-peaks_Suzanne-Tenner_SHOWTIME-copy-1-900x580.jpgpar le précédent Dougie Jones, et d'échapper aux mafieux qui voulaient se venger sur lui qu'il n'ait pas pu payer les intérêts.

Ainsi, les anges, tels qu'ils apparaissaient dans Twin Peaks: Fire Walk With Me, n'étaient pas présents dans cette troisième saison, mais des signes féeriques les remplaçaient, plus discrets, plus légers, mais pas moins porteurs, peut-être, de force merveilleuse.

Le plus étrange était qu'une fois revenu à lui-même, Dale Cooper devenait le maître des êtres mystérieux qui l'avaient protégé de leur propre initiative, et leur demandait de lui permettre de voyager dans le temps - et de devenir, à son tour, une sorte d'ange énigmatique. Il ne parvient pas exactement, ce faisant, à sauver Laura Palmer, qu'il veut aller chercher avant sa mort: la destinée de celle-ci apparemment ne l'y autorise pas, mais il n'en prend pas moins, brièvement, l'air d'un divin héros. L'action en est relancée, et en même temps on sort de l'illusion, de la mythologie, pour retourner à la question intime, et morale: le problème reste la passion exercée par Laura Palmer, après sa mort, sur Dale Cooper. Il est obsédé par elle. Il doit en quelque sorte s'en libérer. Comme il n'y parvient pas, la dernière image, qui le rend manifeste, a des échos tragiques. Tout se mêle, d'une façon profondément belle.

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17/04/2018

La Vie de Merlin (Geoffroy de Monmouth)

mon.jpgJ'aime lire les poèmes barbares écrits en latin, et j'ai appris cette langue en grande partie pour pouvoir lire ce que les Germains et les Celtes avaient écrit dans la langue de Rome après s'être convertis au christianisme.

Un des auteurs les plus connus, de ce genre, est le Gallois Geoffroy de Monmouth, rédacteur de l'Historia Regum Britanniae - texte fondateur de la tradition arthurienne en Europe. D'un motif purement local, excentré, confiné, Geoffroy, en s'installant à Oxford et en rédigeant ses textes en latin, a créé une révolution culturelle dans l'ancien empire romain.

Rapidement, ils furent traduits en français pour être lus aux ducs de Normandie, puis aux autres seigneurs gaulois, et des adaptations en anglais, en allemand virent le jour.

J'ai lu l'Historia Regum il y a déjà un certain temps, affectionnant les récits sur Merlin et Arthur, les plus beaux de la chronique - et si supérieurs au reste que Geoffroy semble s'y être appuyé particulièrement sur des épopées galloises qu'il connaissait, ou dont il se souvenait.

Mais il a également écrit, en vers, une Vita Merlini curieuse, lue plus récemment. Le récit commence après le départ d'Arthur blessé vers les îles heureuses, où l'a accompagné le barde Taliésin, avant de revenir le raconter à Merlin. Le roi breton a été recueilli par la nymphe Morgen, première des neuf dames qui dirigent l'île, et elle a promis qu'il serait bientôt guéri et pourrait rentrer en Bretagne. Il s'agit de mythologie...

Merlin, après des batailles sanglantes entre Bretons, est devenu fou et erre dans la forêt, vivant comme une bête. Observant les étoiles, il prophétise, annonce de hauts faits. Puis une source miraculeuse lui rend la merlin.jpgraison, et il décide de rester dans la forêt en compagnie de Taliésin et de sa propre sœur, qui prophétise aussi.

C'est elle, qui, femme d'un roi, lui a bâti son espèce de temple, en bois et ouvert sur l'horizon et le ciel, afin qu'il pût contempler les étoiles et y lire l'avenir. Devenue veuve, elle s'y installe avec lui.

Taliésin commet des digressions consacrées aux pouvoirs des sources, aux mœurs des oiseaux, à la hiérarchie des anges – comptant, tout en haut, ceux qui adorent Dieu, plus bas, ceux qui servent de messagers aux hommes, et, tout en bas, ceux qui se mêlent corporellement aux femmes pour y engendrer contre la nature des sortes de surhommes (dont Merlin). Même les démons sont appelés anges, et le christianisme breton diabolise moins que celui des Romains. À cet égard, une différence avec saint Augustin apparaît, et Geoffroy semble plus proche d'Apulée et des néoplatoniciens, sans cesser d'être chrétien. Car il jure que Merlin s'en remet absolument au Christ. Mais il est davantage dans le merveilleux et moins dans la raison rigoureuse et cassante de la morale latine. Il est celte, en somme. Et déjà romantique.

Ce n'est pas un texte rigoureusement composé, mais il est plein d'une beauté chatoyante - a un charme profond.

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05/04/2018

David Lynch et les rêves délirants

twin-peaks-4.jpgLe générique de fin de Twin Peaks: The Return, qui montre Dale Cooper, le héros, de nouveau enfermé dans la Red Room dont on le croyait sorti, écoutant les secrets de Laura Palmer défunte, a quelque chose de triste et de tragique qui suggère qu'il est le véritable auteur de tout ce qui a semblé se produire: il l'a imaginé, fantasmé. Il en est sans doute ainsi depuis qu'on lui a tiré dessus à la fin de la première saison, et sa blessure, provoquée dans l'antichambre du monde divin par son vieil ennemi Windom Earle, est un écho à ce tir. Dans la troisième saison, ce qui confirme cette idée est qu'il a toujours dans sa poche la clef de la chambre du Great Northern Hotel où il a reçu les balles, et que, quand il la perd, il tient absolument à la récupérer.

Il est question, également, d'un rêve à l'intérieur d'un rêve, et de savoir qui est le rêveur.

Certains commentateurs ont fait remarquer que cela ressemble aux rêves mythiques, illusoires et en même temps allégoriques, que, selon la religion tibétaine, on fait après la mort - en attendant de gagner le monde d'en haut, lumineux et infini. Mieux encore, le film Mulholland Drive est tout entier une vision acquise juste après la mort, dans laquelle les souvenirs se mêlent aux fantasmes et aux symboles intimes.

Mais ce qui est étrange, chez David Lynch, et le sauve de la psychologie spéculative, est que, dans ces projections de l'âme qui se détache du corps, une mythologie se dessine, comme si les rêves étaient le reflet symbolique des forces morales existant objectivement dans l'univers. De telle sorte que, dans le monde des vivants même, ces forces agissent, et que ces projections parlent bien de notre réalité - au-delà de ce qu'elles semblent être, et de ce qui les expliquerait selon la psychologie tibétaine (du reste plus mystérieuse, d'emblée, que l'occidentale). Somme toute, il n'est pas important d'expliquer rationnellement les projections de Dale Cooper mort, puisque cela pourrait aussi bien, à un niveau supérieur de conscience, définir la vie menée avant la mort - même à l'état éveillé.

À la fin de ce Return, le visage de Dale Cooper apparaît en surimpression des actions qui voient le double maléfique du héros abattu, et son démon détruit. C'est très beau, énigmatique, poignant, comme s'il y avait une cooper.jpgconscience supérieure de l'homme contemplant les événements qu'il vit - comme si, là encore, l'homme se dédoublant, il devenait en quelque sorte son propre ange - son propre dieu tutélaire.

On pourrait dire que, ne sachant plus s'il rêve ou s'il vit, il est entré dans la démence. Le dernier épisode, dans lequel il est censé avoir remonté le temps et où il ne retrouve pas les choses comme il les a vécues, le suggère. Mais cela n'est pas ce qui prévaut. Les polarités morales demeurent bien, comme étant seules substantielles.

Il est du reste possible que, dans le monde ordinaire, il en soit également ainsi: que nous vivions le rêve d'un géant défunt. C'est suggéré dans l'ancienne mythologie germanique, selon laquelle le monde n'est que le corps mort d'Ymir. C'est l'origine de l'idée de Shakespeare: life is but a dream. Dans un souffle ultime, un dieu crée le monde, qui se dissout - puis cela recommence, peut-être.

Il reste à savoir si réellement le géant a notre visage...

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26/03/2018

Isis messagère du Christ selon Charles Duits

Isis-statue-cascading-wings-PT-11810-A.jpgAprès La Fin de Satan de Victor Hugo, qui parle d'Isis comme d'un démon horrible, répandant la mort et la servitude sur les Parisiens, au vingtième siècle, sans doute sous l'influence d'André Breton et du néopaganisme celtique, Charles Duits (1925-1991), l'auteur majeur de Ptah Hotep (1971), a lui aussi évoqué cette figure de la mythologie égyptienne, qu'il liait bien à Paris et à la France, laquelle il adorait en principe - dont il vénérait les symboles fondamentaux.

Il l'a fait dans La Seule Femme vraiment noire (2016), montrant son désir de réhabilitation de la mythologie égyptienne qu'il avait déjà manifesté dans ses récits épiques. Mais il l'a fait d'une façon curieuse, car, loin d'opposer l'ancien culte égyptien au christianisme, il est en quelque sorte passé par-dessus le catholicisme romain qui avait rejeté, à la suite d'Augustin, le premier, et a relié Isis au Christ.

Rappelons en effet que, à l'image des Juifs qui rejetaient le culte des animaux propre à l'Égypte, l'évêque d'Hippone se plaignait du succès, à Rome, de la religion égyptienne, et s'en prenait à Apulée qui, néoplatonicien, avait, dans L'Âne d'or, célébré le mystère d'Isis. Augustin regardait les néoplatoniciens comme cultivant un ésotérisme vide de moralité. Il est néanmoins visible que Charles Duits se réclamait d'un christianisme ésotérique qui se nourrissait des mystères d'Isis, et ne les rejetait pas. Il se réclamait d'une tradition qui allait souplement d'Apulée à l'Évangile, et rejetait le catholicisme classique qui s'était dressé contre l'ésotérisme gnostique.

Pour lui, l'opposition entre le paganisme et le christianisme se résorbait, car, aussi étrange que cela paraisse, il faisait d'Isis une sorte d'ange du vrai dieu, celui qui libère l'être humain et le fait atteindre à la plénitude du corps glorieux à venir. La féminité de la déesse égyptienne était à cet égard un gage de noblesse, l'homme ne pouvant accéder à la divinité de soi-même qu'à travers la plasticité spirituelle du principe féminin, et les intuitions lunaires de la poésie.

Son Isis apparaît dès lors comme la figure de l'ange gardien qui prend, comme chez Dante ou Balzac, la figure d'une femme belle. isis 02.jpgMais Duits était osé, voire blasphématoire, lorsqu'il en faisait une femme noire et nue, aux formes arrondies et désirables. Le plus curieux est la conscience qu'il avait, que c'était blasphématoire: il s'exprimait comme si une force imposait à son esprit cette figure et ces idées, tout en les discutant et en s'en étonnant, tout en s'avouant lui-même choqué.

Si on adopte le point de vue issu d'Augustin, on peut s'interroger sur ce qui reste, dans une telle voie mystique, des polarités morales si clairement énoncées dans la tradition catholique. Tout devient diffus, et le bien et le mal sont si mêlés qu'ils paraissent réservés aux initiés. Duits en effet oppose l'amour au célibat forcé, mais aussi à la pornographie. Il choisit une voie médiane, mais, tout à sa fulmination contre le culte de la chasteté pour elle-même, il semble au contraire lui aussi choisir l'érotisme, c'est à dire l'immoralité. D'un autre côté, depuis l'autre bout de la chose, on pourrait dire qu'il moralisait cet érotisme spontané, qu'il était inutile, voire hypocrite et criminel, de dissimuler. C'est sa force. Cela revient à dire que le Christ agit jusque dans le monde élémentaire, où Cupidon exerce sa puissance. Mais de quelle manière, c'est ce qui reste à définir.

Au reste, son ambiguïté est celle des surréalistes mêmes, semblant constamment préférer la poésie à la morale, et invoquant des principes plus élevés, mais en même temps plus flous que ceux de la tradition.

L'artiste doit rester libre, sans doute.

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24/03/2018

David Lynch et la science-fiction

david-lynch-dune-backlot.jpgDavid Lynch, dans sa jeunesse, était, je pense, attiré par la science-fiction, qui créait des univers mentaux à tendance mythologique, manifestant des polarités morales. Elle était un merveilleux occidental qui avait sa valeur propre, et était en quelque sorte la suite, mais imprégnée de machines, de l'ancienne mythologie celtique.

Il semblait, avec Eraserhead, avoir créé un monde de cette nature, à la fois autonome et mêlé de machines, et il accueillait favorablement les propositions de réaliser des films de science-fiction, acceptant de rencontrer George Lucas pour faire Le Retour du Jedi, avant de choisir de porter à l'écran le roman Dune, la raison principale étant celle donnée à l'époque: Frank Herbert le laissait libre de faire ce qu'il voulait de son univers, tandis que George Lucas voulait lui imposer sa ligne.

Mais le tournage de Dune a été un cauchemar, selon ses propres termes, et, malgré Herbert, Lynch n'eut pas lejoud.jpg contrôle du résultat final. Comprenant que les enjeux financiers d'un film aussi cher à produire remettaient forcément en cause la liberté de l'artiste, il ne s'est plus intéressé à la science-fiction, révélant même ce qu'elle avait pour lui de vide, avec ses créatures et ses machines ne renvoyant spirituellement à rien, et lui préférant, somme toute, la démonologie médiévale ou le mysticisme oriental. Dès ce moment, ses mondes fabuleux eurent pour vocation de s'articuler avec le réel, et il fit des chefs-d'œuvre.

C'est un fait que, malgré l'apparence de modernité de la machinerie, la science-fiction s'enferme souvent dans des mondes à part, détachés de l'humain.

Cependant, Lynch est resté spontanément attaché à la science moderne. Et, en réalité, de même que, lorsqu'il explique au public l'effet de la méditation transcendantale sur la matière relativement au champ unifié, il s'appuie sur les atomes et les données physiques, de même, dans Twin Peaks: The Return, certains twinpeaks3-1.pngéléments mêlent la mythologie tibétaine à la science conjecturale. L'exemple le plus frappant, à cet égard, est le lien entre le tulpa et le clone: car Dale Cooper, le héros, demandant à une entité spirituelle une copie physique de lui-même, joint à la semence humaine (une bille dorée), une mèche de ses cheveux.

Les perspectives en sont fascinantes et renversantes. D'abord, remarquons que la magie, en Orient ou dans l'Occident médiéval, créait bien un lien entre des éléments physiques détachés d'un homme, et cet homme même: l'expression avoir une dent contre quelqu'un signifiait que possédant la dent d'un homme, on pouvait lui nuire à distance. Ensuite, clones.jpgsortons de nos illusions scientistes, et tentons de mesurer la dimension mythologique du clone. Il s'agit bien d'une de ces copies créées par les dieux pour prendre la place d'un homme. Il s'agit bien d'un tulpa. Lynch a encore eu une intuition géniale.

D'ailleurs, dans le roman Dune, il est question du clone et de son lien spirituel avec l'homme qu'il imite, à travers le personnage de Duncan Idaho, tué puis cloné, donc ressuscité. Or Lynch avait lu attentivement ce livre, pour préparer le film. Cela a pu travailler dans ses profondeurs.

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