22/02/2018

David Lynch et les visages détachables

light.pngL'un des plus incroyables motifs créés par David Lynch dans Twin Peaks: The Return est celui des visages détachables. Il apparaît deux fois, comme en équilibre, la première pour Laura Palmer dans la Red Room - qui est comme une salle d'attente du monde spirituel -, la seconde pour Sarah Palmer sa mère, dans une sorte de taverne.

Le personnage place sa main ouverte sur le visage, et il vient avec les doigts, montrant, de l'autre côté, le monde des esprits. Pour Laura, c'est une lumière dorée d'une immense beauté, pour Sarah, un monstre épouvantable, et qu'on pense ne voir qu'en partie, puisqu'il n'y a que sa bouche avec de grosses dents, et nul œil, nul nez, nul trait distinct, sinon. C'est impressionnant.

On avait déjà vu des visages détachables, dans des films de science-fiction: de l'autre côté, ils montraient des mécanismes. Mais David Lynch, qui, je pense, a ce matérialisme en horreur, montre le monde des esprits - des anges ou des démons selon les cas.

judy.jpgRemarquablement, le monde des anges ne peut être distingué que dans le monde intermédiaire qu'est la Red Room; et de surcroît, on n'y distingue guère que de la lumière. Le monde des démons non seulement peut être montré depuis le monde physique, humain, mais on en distingue des fragments. Le pays infernal est plus proche que le royaume angélique du monde des hommes. Cela explique qu'il soit bien plus présent au cinéma; même David Lynch l'a plus souvent représenté. Son génie est quand même d'être parvenu à montrer l'autre aussi.

Ce motif du visage détachable rappelle un élément récurrent des contes de H. P. Lovecraft, déployé par exemple dans The Whisperer in Darkness: un homme qu'a connu le personnage principal lui parle en chuchotant dans les ténèbres, depuis son lit, dans sa chambre non éclairée. Il lui révèle l'existence des Grands Anciens, et décrit le bien qu'ils peuvent faire aux hommes, par exemple en insérant leurs cerveaux dans des machines réparables à l'infini, et pouvant voyager à travers l'espace facilement: l'immortalité cat_and_the_moon_by_checanty-d8rcwlo.jpgpeut ainsi leur être donnée.

Or, un peu plus tard, le personnage retourne dans cette maison, et il distingue un masque de cire représentant le visage de son ami: il lui avait bien semblé, dans l'obscurité, qu'il était figé. Son ami n'avait plus de visage depuis longtemps. Sa voix était venue d'un cylindre bizarre dans lequel, sans doute, son cerveau avait été placé. Le récit présente cela comme abominable, démoniaque, infernal, et c'est sans doute le reflet d'un cauchemar effectué par Lovecraft même.

Il faisait également de beaux rêves et les chats parlants de la Lune, notamment, incarnaient des forces angéliques. Derrière leur masque de chats, eût-on vu une lumière pleine d'étoiles? Cela rappelle, cette fois, un poème de Baudelaire: les yeux des chats contiennent des étincelles mystiques, ou quelque chose approchant.

Chez David Lynch, le spiritualisme est plus explicite et plus assumé que chez Lovecraft. Son symbole est grandiose, unique, d'une importance majeure. Il méduse le spectateur. Il ne l'a conçue que dans un état supérieur. Le génie a alors pu descendre sur lui. Cela lui arrive souvent, il faut l'avouer.

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14/02/2018

Le journal secret de Laura Palmer

diary.jpgJe possédais depuis longtemps un exemplaire de The Secret Diary of Laura Palmer, de Jennifer Lynch, acheté à l'époque où j'étais fasciné par les mystères de Twin Peaks, la série et le film de David Lynch son père. En regardant la troisième saison, j'ai eu envie de le lire, mais à vrai dire, ce n'est pas les mêmes secrets qui y sont révélés, que ceux qui avaient suscité mon désir. Je me passionnais pour les fragments du monde spirituel que les images montraient, et je ne crois pas qu'ils soient présents dans ce livre. La partie cachée qui y est mise à jour est plutôt la vie sexuelle débridée de l'héroïne, de façon assez typique.

J'ai un jour parlé des Contes drolatiques de Balzac dans ce sens: l'occulte y était en réalité occupé, au-delà des apparences parfois fantastiques, par la vie sexuelle des princes. La bestialité, par-delà le masque d'humanité de la vie publique, est bien sûr fascinant, et François de Sales disait que les yeux curieux, à cet égard, voyaient, après la mort, des monstres: le voyeurisme, pour l'Église catholique, était un péché.

À vrai dire, dans la série Twin Peaks, c'était drôle: on apprenait qu'une jeune fille que tout le monde prenait pour une sainte était une débauchée affreuse. Et puis, dans le film Fire Walk With Me, David Lynch a essayé de montrer qu'elle s'était comportée de cette façon à cause de la fatalité: le viol par son père avait placé en elle un mauvais esprit, qui l'y avait conduite. Sa possession était visible, et les derniers jours avant sa mort portaient en eux une tension terrible, parce qu'elle semblait poussée malgré elle à la débauche, alors qu'elle aspirait à la pureté. C'était impressionnant. Et pour le justifier, les êtres du monde spirituel intervenaient, pareils aux dieux infernaux antiques - et puis, finalement, des anges survenaient pour libérer l'âme de Laura, comme dans les légendes médiévales où l'âme des pécheurs, rachetée par les souffrances, est arrachée aux twin_peaks_fire_walk_with_me (2).jpgdémons. J'ai toujours profondément aimé ce film, qui m'a révélé le génie de David Lynch: avant de l'avoir vu, je l'aimais bien, sans plus.

Qu'il ait mis en relation des obsessions personnelles - telles que la vie sexuelle cachée des femmes - avec le monde des esprits ne m'a pas gêné, car celui-ci ne doit justement pas apparaître comme une abstraction: il doit se lier au mal tel qu'il se déploie dans le monde ordinaire. Le plus beau, chez lui, c'est qu'au-delà de ce mal, il pouvait y avoir un bien - des êtres angéliques. C'est assez rare. D'habitude, le cinéma se contente de montrer des monstres.

Le livre de Jennifer Lynch pose en théorie la fatalité qui conduit Laura à la débauche, mais il est moins convaincant que le film, notamment parce que le monde spirituel n'apparaît pas réellement. Jusqu'au démon appelé BOB semble n'y être que la création d'une jeune fille qui cherche à se cacher à elle-même la réalité - les viols de son père. C'est freudien. Elle aspire au bien, sans doute, dans sa vie perdue, mais, de nouveau, c'est sans représentations symboliques distinctes; seules quelques scènes où elle échappe par son ingéniosité à des hommes affreux apportent une bouffée d'air. C'est un livre agréable à lire, sans doute, car sa vie reste romanesque; mais elle l'est aussi trop pour qu'on y croie - le romanesque ne pouvant somme toute exister qu'en s'appuyant sur le merveilleux.

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27/01/2018

David Lynch et la figure du méchant brigand

dale.pngCertains commentateurs ont comparé le mauvais Dale Cooper de Twin Peaks: The Return à ces hommes sans foi ni loi, parfaitement égoïstes, qui n'usent de la force que pour assouvir leurs instincts, et sont dénués de sens moral, tels qu'ils apparaissent dans les séries policières américaines contemporaines. Mais il m'a surtout fait penser au méchant, et personnage central, de No Country For Old Men, des frères Coen. Cet être effrayant est une matérialisation manifeste du Mal, et rien ne l'arrête, il est tout-puissant. Ce n'est d'ailleurs pas le cas du mauvais Dale Cooper, finalement vaincu par l'intermédiaire des forces célestes.

C'est quand même un magnifique personnage, très bien joué, et dont le concept respecte parfaitement la mythologie antique. En effet, lorsqu'un dieu ou un démon habitait un être humain, dans les vieux textes, il était doué d'une force surnaturelle, et était évidemment dénué des scrupules ordinaires. De nouveau, cela apparaît dans l'Amphitryon de Molière, Mercure, qui a pris l'apparence de Sosie, étant clairement plus fort que lui, et n'éprouvant aucun remords à le battre quand il ose lui contester le droit de prendre son apparence: soit parce que même les anciens doutaient de la bonté des dieux, soit parce que Molière était, inconsciemment, influencé par la tradition chrétienne qui faisait des dieux des démons, il a restitué l'effroi qu'incarne cet être égoïste et surhumain - répercuté aussi chez Jupiter prenant l'apparence d'Amphitryon.

Celui-ci en effet découvre le dieu sortant de sa chambre, et venant de passer la nuit avec Alcmène. Sacrifice nécessaire, peut-être, pour les anciens, puisqu'il en naît Hercule; mais, chez Molière, ce providentialisme est jupiter.jpgeffacé: Jupiter abuse simplement de son pouvoir pour assouvir ses désirs. Un personnage a beau dire que quand les dieux et les rois veulent coucher avec la femme d'un simple mortel, celui-ci est bien obligé de s'y soumettre, la morale est amère, et le contemporain de Louis XIV, qui a envoyé plusieurs maris dans leurs châteaux en province pour s'emparer de leurs femmes, connaissait la portée de l'allusion. Les maris n'étaient en effet pas tous d'accord, comme on pourrait croire: certains sont allés dans leurs châteaux volontairement, écœurés.

Or, le mauvais Dale Cooper, apprend-on, viole volontiers des femmes en se faisant passer pour le bon, il a bien l'allure de ces mauvais dieux que le christianisme assimilait aux démons.

On aperçoit même, à la fin, l'entité qui l'habite, un visage dans une boule, combattue par un jeune homme doté d'un gant magique dont je reparlerai. J'ajouterai simplement que ce qui était implicite dans le film des Coen devient explicite chez Lynch: la dimension mythologique. Pour la première fois, le méchant brigand est l'incarnation d'un mauvais esprit, et le genre policier est dépassé vers le genre épique. Il le fallait, car le réalisme des films policiers est souvent éprouvant, et, paradoxalement, irréaliste d'un point de vue moral. J'ai toujours reproché aux histoires policières leur naturalisme, et espéré en rencontrer qui débouchent sur le mythe, en intégrant, par le fantastique, le monde spirituel. Jusqu'à un certain point, il y avait eu Harry Dickson, de cette veine; à présent, comme série télévisée, il y a Twin Peaks. David Lynch aura été un pionnier.

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15/01/2018

David Lynch et le tulpa

moliere.jpgLe tulpa désigne, en tibétain, une projection psychique prenant corps, permettant à un esprit d'agir à distance et de voyager sans effort dans l'espace physique. Je l'ai appris en regardant la troisième saison de Twin Peaks, David Lynch son auteur étant adepte des spiritualités orientales. Je connaissais le concept, car H. P. Blavatsky en parle, dans Isis Unveiled, attribuant ce pouvoir aux mages tibétains. Mais si elle cite le mot, je l'ai oublié.

Je rencontre l'idée plus souvent dans la littérature latine antique, puisque les dieux y créent la copie des hommes dont ils veulent prendre la place, et l'apparence. Cela n'a pas de nom particulier, pour les poètes antiques, c'est une pratique courante pouvant être confondue avec la possession, par un mortel, d'un dieu, et agissant comme à sa place. Mais les textes n'en disent pas moins que le vrai mortel se trouve alors ailleurs, transporté par le dieu. C'est subtil et ne se réduit pas à des idées préétablies, parce que la poésie antique a ceci de beau que, dans son expression, elle ne distingue pas rigoureusement le matériel du spirituel.

Le concept se retrouve chez Tolkien. Dans Le Silmarillion, les dieux y sont dits de purs esprits, mais pouvant se créer un corps à partir de leur volonté consciente, et certains le font; on peut en inférer que Gandalf est dans ce cas, dans Le Seigneur des anneaux, et c'est pourquoi il revient après avoir été tué par un Balrog. Les Nazgûls ont le même genre de nature, qui rappelle aussi le père de Merlin tel que les textes médiévaux en parlent: démon, il se faisait un corps à volonté pour s'unir à sa mère.

Dans la littérature française, on en trouve un bel exemple dans l'Amphitryon de Molière: le dénommé Sosie est effaré en se découvrant un double, en réalité Mercure ayant pris son apparence. Comme il veut protester, le dieu le bat, donnant l'occasion du comique de gestes préféré de Molière. La pièce était simplement reprise twin-peaks-bob-bad-dale.jpgdu Romain Plaute. Mais j'ai toujours adoré ce passage, réellement effrayant, au-delà du rire. Un mystère profond s'y trouve, et le succès du nom du pauvre valet d'Amphitryon n'est pas un hasard.

Dans la série Twin Peaks, il y a à la fois la possession et le tulpa, soigneusement distingués. Si Sosie, peut-être, pouvait voir à l'extérieur de lui-même son propre corps dans une sorte de vision hallucinatoire, et vivre ses coups de bâton sur le plan spirituel, dans la série de Lynch, le corps de Dale Cooper est habité par une entité maléfique, d'un côté, et celle-ci a créé des tulpas, de l'autre - soit pour se donner la possibilité de s'y placer en cas de besoin, soit pour espionner à distance le F.B.I. Finalement, Dale Cooper lui-même se crée une copie pour faire plaisir à une famille qui avait appris à l'aimer. Il n'y a pas de caractérisation morale dans la fabrication des tulpas: comme les machines, cela peut servir au bien ou au mal.

On s'en doute, le christianisme a assimilé cette technique au diable, saint Augustin ne parlant, à cet égard, que de possession et d'illusion. Il est vrai que ce n'est pas aussi simple. David Lynch, en plaçant les concepts tibétains dans l'Amérique contemporaine, recrée une mythologie, forge une fantasy fascinante - réenchante le monde. Néanmoins, on peut se demander, parfois, s'il ne superpose pas des idées chrétiennes, issues d'une éducation puritaine, et des idées orientales. Peut-être qu'en repassant par la tradition antique, l'articulation eût été plus claire.

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23/12/2017

Yeats et le Sidhe

Numérisation_20171203.jpgProjetant de me rendre en Irlande, j'ai lu un livre que j'avais depuis très longtemps, intitulé The Secret Rose, de W. B. Yeats (1865-1939), et contenant, en plus du recueil de nouvelles appelé proprement The Secret Rose, un recueil d'évocations folkloriques intitulé The Celtic Twilight. L'auteur tente d'y ressusciter le vieux culte irlandais des fées, affirmant fréquenter des gens qui les distinguent, et être même parvenu, sous leur influence, à les distinguer aussi - par fragments. Cela rappelle Charles Duits apercevant par bribes, sous l'influence du peyotl, des entités étranges et des figures fantomatiques, et Yeats développa ensuite cet aspect en pratiquant la théosophie et la théurgie. Ce chamanisme européen était prenant, et rend l'Irlande attrayante, singulière.

The Secret Rose proprement dit met en scène des légendes irlandaises, mais dans un style plus littéraire et hiératique, et souvent triste. Le monde des fées est lié à la poésie et n'appartient pas, apparemment, à ce monde physique trop lourd pour lui. Il y a un fond de romantisme tragique, chez Yeats.

En lisant ces récits, je comparais la mythologie irlandaise telle que la présente ce noble poète et la mythologie grecque telle que la restitue la poésie latine (que je lis constamment par ailleurs). Il y a une différence essentielle: les Anciens liaient les dieux au ciel, aux étoiles, et, après être intervenus sur terre, ils y retournaient. Ce n'est même pas que, comme dans le christianisme avec les anges, les seules entités divines fussent célestes: les Romains connaissaient aussi les Yeats_nd.jpgnymphes et les immortels terrestres. Mais le monde restait ouvert et ample, car les étoiles n'étaient pas vides, le ciel n'était pas sans âme.

Les chrétiens pressentaient-ils l'évolution du paganisme vers le culte exclusif des dieux terrestres, ou l'ont-ils provoqué en expulsant les Olympiens du ciel pour y placer leurs saints et anges? Quoi qu'il en soit, Yeats admet le fait: il ne situe pas ses dieux irlandais dans les étoiles, mais seulement dans les collines de l'Irlande. Du coup, il est triste, car il faut bien avouer que l'univers ne se soumet pas, dans son ensemble, aux collines de l'Irlande. Mais si, comme J. R. R. Tolkien, il avait lié ses elfes aux anges célestes, il n'eût pas eu de raison de rester triste!

Tolkien ne devait pas aimer beaucoup Yeats, s'il s'en souciait. Mais Lovecraft le qualifie de plus grand poète vivant. Il faut dire qu'il partageait largement sa philosophie et que ses premiers contes, mêlant curieusement le merveilleux et le pessimisme, sont bien dans la veine de The Secret Rose. Dans un élan caractéristique, néanmoins, l'écrivain américain a étendu sa mélancolie aux étoiles, les disant, certes, habitées - mais par des esprits hostiles. D'où que les poètes peuvent toujours se plaindre! L'hallucination devenait grandiose. Le lien avec Yeats reste très fort, la différence étant que la perspective américaine, toujours plus ou moins scientiste, est cosmique, tandis que l'Européen Yeats pouvait se contenter de contempler l'Irlande.

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17/12/2017

La pure présence de Christian Bobin

bobin.jpgDepuis longtemps on me parlait de Christian Bobin comme d'un homme et un poète excellents, et un jour, à la sortie de l'école Rudolf Steiner de Confignon, dans un tas de livres dont les familles visiblement voulaient se débarrasser et qu'un noble panier avait accueillis, j'ai vu son recueil le plus célèbre, La Présence pure (1999). À la fin, je l'ai lu.

Le titre, inconsciemment ou non, faisait écho au poème de Senghor sur l'Absente qui devenait au bout du compte une Présente, et était un esprit cosmique.

Mais pure? on ne sait pas. Bobin est plus clairement mystique, moins mythologique que Senghor. Il s'emploie surtout à personnifier un arbre qui est devant chez lui, un peu comme mon arrière-grand-oncle, Jean-Alfred Mogenet, personnifiait à foison, dans ses vers savoyards, les objets familiers de la vie paysanne.

Et les deux poètes font pareillement confiner la personnification au mythe, en donnant aux objets humanisés un rôle religieux, de veilleurs, de gardiens secrets!

Il y a néanmoins des différences. Bobin est d'un réalisme moins net, et est plus sentimental: nombre de ses aphorismes sont relatifs à la triste condition de son père malade et auquel il rend visite en tachant de voir dans son sort des raisons d'espérer et de croire au monde, à l'esprit qui le meut.

oiseaux.jpgD'un autre côté, il est plus imaginatif, évoquant volontiers les anges (comme on a prétendu qu'on ne pouvait plus le faire à notre époque de matérialisme triomphant), ou suggérant un message des oiseaux qui volent à la cime de son arbre chéri. Il est donc plus doux, plus subtil, plus évanescent, et j'approuve globalement ses poèmes, même si j'ai pris l'habitude d'attendre de la poésie qu'elle soit plus explicitement mythologique. Les anges de la tradition sont un peu abstraits, et Bobin respecte la tradition.

Il évoque aussi des défunts qui se tiennent à ses côtés, un peu comme Rousseau le fait pour Julie après sa mort, dans La Nouvelle Héloïse: elle se tient dans l'environnement où elle a vécu; c'est très beau.

La présence pure vient des sentiments purs, sans doute.

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13/12/2017

De Cavalcanti à Schiller et C. S. Lewis

cs_lewis2.jpgRepensant au débat qui eut lieu au début du quatorzième siècle entre Dante et Cavalcanti, j'y ai vu un rapport singulier avec celui qui eut lieu plus tard entre les Anglais C. S. Lewis et J. R. R. Tolkien. On se souvient que les premiers s'opposaient au sujet de Béatrice: Cavalcanti ne croyait pas qu'une forme pure pût exister détachée d'un corps, et qu'un poète pût parcourir avec elle l'autre monde - l'Enfer, le Purgatoire, le Paradis. Pour Cavalcanti, les divinités étaient des allégories, des constructions intellectuelles renvoyant à des phénomènes extérieurs.

Or, Lewis avait à peu près les mêmes pensées, et Tolkien, sur cette question, s'opposait à lui. Le second estimait que les images représentaient une vérité spirituelle non incarnée, et que ses elfes étaient des personnes réelles, disposant d'une forme acquise sur Terre et donc proches de l'être humain. Pour Lewis, il s'agissait d'allégories, renvoyant à des idées.

Dans l'Allemagne classique, un débat semblable avait eu lieu entre Schiller et Goethe. Pour le premier, les idées émanaient de l'être humain, et étaient en soi vides; elles ne valaient que par ce qu'elles exprimaient. Pour Goethe, elles avaient une substance, et renvoyaient à des présences élémentaires, des êtres réels, angéliques ou elfiques - pour parler comme Tolkien. castor-and-pollux-the-heavenly-twins-by-giovanni-battista-cipriani.jpgLes pensées étaient en quelque sorte le revêtement, déjà spirituel, d'êtres divins.

Il est curieux que ce débat ait toujours existé, un peu comme entre Castor et Pollux: l'un était issu d'un dieu, l'autre n'était que mortel, mais ils n'en étaient pas moins inséparables. On pourrait dire que Dante, Goethe et Tolkien étaient nés de divinités, puisqu'ils ont créé des textes fondamentalement mythologiques, représentant le monde spirituel par leurs figures - l'idée même n'étant qu'un intermédiaire, et non la fin, la butée de leurs écrits.

Peut-être y avait-il encore un tel débat, en France, entre André Breton et Charles Duits, le premier étant velléitaire et assurant que ses métaphores débouchaient potentiellement sur une autre réalité, le second le démontrant par l'exemple, en créant lui aussi une mythologie fondée sur la vérité spirituelle de l'image et la présence, jusque dans l'imaginal, d'êtres intermédiaires - notamment l'Isis qui l'inspirait, et portait le message d'entités plus hautes, assemblées dans la Maison Royale.

À tout Don Quichotte il faut un Sancho Pança, est-on tenté de dire.

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01/12/2017

Fioretti di san Francesco

Giotto-San-Francesco-predica-agli-uccelli.jpgJ'avais depuis quelques années, dans ma bibliothèque, une édition des Fioretti di san Francesco, dont beaucoup savent qu'ils contiennent une prière rendant hommage aux animaux, mais dont peu, à mon avis, connaissent le contenu réel, essentiel, peut-être parce que ceux qui l'ont lu au fond ne l'aiment pas. Car il s'agit surtout de merveilleux chrétien, de relations figurées entre les premiers moines franciscains et le monde spirituel – fait d'anges, de démons, de saints, de défunts, qui interviennent dans la vie des hommes de façon souvent familière. Les anges sont volontiers des êtres confondus avec de simples mortels, venant frapper à la porte du monastère, parlant, conversant, et n'ont pas même le hiératisme de ceux de Dante, leur dimension allégorique manifeste, mais sont simplement des esprits qui ont pris une apparence humaine pour éclairer le chemin et agir mystérieusement dans le monde.

C'est un livre donc fabuleux, consacré à ce que Joseph de Maistre appelait la mythologie chrétienne, et qui en est peut-être l'expression la plus pure. Et il n'est pas surprenant qu'il soit en toscan, car, somme toute, c'est en Italie que ce merveilleux chrétien fut le plus beau, le plus accompli. Ce que représente la Divine Comédie de Dante le dit assez, mais aussi la peinture italienne du temps, par exemple celle de Fra Angelico. Encore aujourd'hui les églises d'Italie sont bariolées et pleines de merveilleux, et on peut facilement y acheter de belles statuettes de saints et d'anges.

Le texte des Fioretti est d'une grande simplicité, d'un naturel incroyable, et les saints, les démons et les anges y apparaissent avec la même grâce que les dieux de l'Olympe chez Homère. On a tort de mépriser cette mythologie chrétienne, qui est commune à toute l'Europe, et qui n'a rien à envier au bouddhisme, si à la mode chez les gens instruits: l'atmosphère chez les franciscains est bien la même, et Rudolf Steiner à cause de cela assurait que saint François d'Assise était la réincarnation d'un proche de Bouddha Sâkyâmûni, et qu'il représentait, en Occident, le courant bouddhiste. À ses yeux, madonna-degli-angeli-e-s-francesco.jpgcelui-ci s'était lié au christianisme par le saint d'Assise, et il était erroné de considérer le bouddhisme et le christianisme comme étant en opposition.

J'ajouterai que François de Sales avait une grande vénération pour François d'Assise, et que lui aussi - l'un des derniers en Occident - recommandait le merveilleux chrétien, estimant qu'il hissait l'âme vers la divinité.

François d'Assise passait pour avoir passé une semaine à Chambéry et y avoir fondé le couvent franciscain qui a longtemps orienté la culture en Savoie, et qui, peut-être, a donné à son catholicisme l'air italien qui le différencie du gallicanisme (c'est à dire du catholicisme français) - son penchant pour le merveilleux chrétien, les anges descendant jusque sur Terre et y montrant le chemin aux hommes, se confondant avec les fées, pour ainsi dire, et surgissant dans le paysage campagnard. La féerie y était moralisée, à comparer du paganisme antique - comme du reste elle l'avait été, en Asie, par le bouddhisme -, sans perdre l'essentiel de son charme, de sa beauté, de sa profondeur. Le rejet complet du religieux, il faut le dire, a favorisé une imagination excessivement débridée, souvent marquée d'érotisme, et n'ayant pas même la grandeur des mythologies anciennes. En tout, il faut garder un juste équilibre. À leur manière, les Fioretti l'avaient trouvé.

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12/09/2017

L'oiseau fabuleux des Busch Gardens (36)

birds.jpgAvant-hier, j'ai raconté que j'étais resté stupéfait, aux Busch Gardens de Tampa, sorte de zoo et de parc d'attraction en même temps, face à un spectacle incroyable.

L'oiseau que j'observais était une véritable merveille. D'où venait ma fascination? Je voyais une chose de mes propres yeux que n'égalaient en rien les êtres artificiels de la science-fiction.

Le véritable monde extraterrestre est ailleurs. Il est au-dessus des formes, dans la vie morale cosmique qui préside à leur apparition. Rudolf Steiner, si décrié, a dit une chose merveilleuse sur les plumes des oiseaux: elles sont la manifestation de pensées cosmiques. Les pensées que l'homme garde en son crâne, le monde les place en particulier sur les oiseaux, les matérialisant par leurs plumes.

Quelle sorte de pensées pouvait manifester cet oiseau aux plumes lumineuses, éclatantes, aux couleurs vives, prises semblait-il directement aux astres?

Je songeai alors aux mythologies des pays exotiques, en particulier celles des Indiens d'Amérique, telles que le Popol-Vuh des Mayas en donne un exemple. Les figures y sont riches, bariolées, colorées, étranges - et cela se retrouve dans les costumes de cérémonie de ces mêmes Indiens, toujours pleines de couleurs, d'ailleurs grâce à des plumes dont les officiants se font des coiffes, signe de royauté, mais aussi de communication avec les esprits. Tout se recoupe.

Les teintes des oiseaux accompagnent la richesse imaginative du peuple.

La mythologie des Incas a aussi impressionné, à tel point que l'auteur de comics Jack Kirby l'a reprise, la eternals9_2-3.jpgprolongeant dans la science-fiction, assimilant les extraterrestres à des dieux et inversement, dans sa série mémorable des Éternels.

L'incroyable vigueur imaginative de Lovecraft, pourtant un matérialiste, ou celle de Donaldson, semble encore refléter la vitalité d'un sol, celle qui donne ses couleurs aux plumes des oiseaux. Plus qu'on ne croit, les poètes, qu'ils soient matérialistes ou non, qu'ils pensent spontanément créer une mythologie ou non, saisissent intuitivement les images qui circulent dans l'air, et c'est aussi ce qui donne à l'imagination américaine son caractère puissant.

On aurait tort, dès lors, d'adopter un naturalisme asséchant, ne rendant pas compte du génie du pays!

Jusqu'aux animaux d'une terre nous parlent, nous disent ce qui vit en elle, quels sont ses démons, ses anges, ses êtres cachés, car contrairement à ce que croit le mysticisme classique, vague et globalisant, le monde divin se décline diversement selon les lieux. Il y fait rayonner des qualités distinctes, comme le disait Dante des étoiles, et c'est précisément ce qui donne aux lieux leurs différences formelles. Le monde d'en bas n'est pas coupé du monde d'en haut: entre les deux est le monde intermédiaire qu'ont tenté de peindre des artistes tels que Jack Kirby, H.P. Lovecraft et S.R. Donaldson - et que seuls les artistes peuvent au fond définir, puisque c'est par l'imagination qu'on peut saisir ce qui est entre les pures idées et les phénomènes.

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02/09/2017

James Fenimore Cooper et les vertus fondamentales (33)

james.jpgAvant de partir en Amérique, je voulais lire les ouvrages classiques américains que je possédais sans les avoir lus. J'ai évoqué ailleurs la poésie de Longfellow. Mais ma bibliothèque contenait aussi The Deerslayer, de James Fenimore Cooper (1789-1851), l'auteur du Dernier des Mohicans: quoique écrit plus tard, ce roman a les mêmes personnages, mais plus jeunes. Natty Bumppo n'est encore qu'un tueur de daims. Dans ce livre, il tue ses premiers êtres humains dans la guerre opposant les Anglais aux Français. L'enjeu moral en est donc crucial: comment peut-il tuer et rester bon?

Ce héros est en effet la matérialisation directe de vertus théoriques, issues de la tradition puritaine. Il a peu de tourments intérieurs: il n'hésite guère, délibère moins, sachant toujours ce qu'il a à faire. Il est une véritable machine à faire le bien.

Ainsi, lorsqu'il tue, c'est par réflexe, pour se défendre, ou répliquer à une attaque. C'est tout simple. Il n'est jamais coupable de rien.

Il aurait pu l'être face à la plus grande des tentations humaines: l'amour. Car il rencontre une jeune femme ravissante qui tombe amoureuse de lui. Mais il ne peut l'aimer, car elle a fauté avec un officier - et sa mère avait fauté aussi, avant elle, donnant naissance à ses filles sans être mariée. Elle a beau vouloir prendre un nouveau départ, avoir honte du passé, adopter des résolutions fermes pour l'avenir: le Deerslayer ne ressent pour elle que de l'amitié, il ne saurait être question, pour lui, de l'épouser.

Il n'a même pas de dilemme, comme Rodrigue: il ne peut pas tomber amoureux d'une pécheresse. Il est juste triste pour elle.

Les Indiens qui l'ont capturé lui proposent d'épouser la veuve de l'Indien qu'il a tué, ou sinon ils le tueront en le torturant; naturellement, il refuse, un chrétien ne devant pas se marier avec une païenne et les races ne devant pas se mêler: la morale biblique est, chez lui, une évidence. Il a beau ne pas savoir lire, l'enseignement de ses précepteurs religieux - surtout des Frères Moraves -, lui est apparu comme normal et légitime, comme le sel de l'univers.

Élevé par des Indiens, lui-même, il est en lien avec les forces cosmiques, et, à ses yeux de voyant, la nature manifeste partout son créateur, surtout si elle est belle. La nécessité qu'elle le soit justifie de beaux deer.jpgpassages, profondément romantiques. Les méchants du livre, du reste, sont insensibles à cette beauté, et y être sensible ressortit à la piété, pour James Fenimore Cooper. Le lieu de l'action est le lac Otsego, au nord de l'État de New York, et celui qui ne le trouve pas beau n'est pas un vrai Américain, ni un être humain digne de ce nom. Une autre chose dont il vante les grandes beautés est d'ailleurs la Bible.

Romantique aussi est le personnage de la sœur de la jeune pécheresse, une simple d'esprit qui, par cela même, est l'instrument de la Providence et vit intérieurement avec les anges. Les Indiens l'ont reconnue dans cette pureté, et ils la respectent, car, quoique sauvages et païens, ils disposent d'une sagesse spontanée, reçue du créateur à travers l'esprit de la forêt. Ils sont donc meilleurs que les blancs qui ont lu la Bible et ne la suivent pas et qui ont ainsi perdu la chance que la Providence leur offrait. Leur intellect les a dénaturés sans les améliorer, tandis que les Indiens sont restés, dans leur vie élémentaire, en contact avec le Grand Manitou. S'ils ne saisissent pas son message, au moins ressentent-ils sa présence!

Il y a donc un mélange de naïveté et de grandeur, dans ce livre, qui le rend intéressant à la lecture, mais un peu fastidieux. Le style est bizarre; j'y reviendrai.

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05/08/2017

Charles Duits et la Bible (26)

Charles Duits se voulait surréaliste et parisien, et ne cherchait pas à faire valoir ses origines puritaines et américaines. À New York, il rêvait de la France, et s'y rendit dès que possible, dès la guerre finie. Il se sentait Ptah-Hotep_2524.jpegpleinement européen, et, errant dans les méandres de son âme, en sortait des images grandioses et souvent désordonnées, à la mode française du temps.

Pourtant, il y eut un moment où la folie le guetta. Immergé dans son inconscient, il commença à entendre des voix. Il refusa de les suivre.

Cherchant à s'orienter dans sa nuit, il regarda les livres de sa bibliothèque, et fut attiré par une Bible léguée par sa mère. Il l'ouvrit, et ce fut une révélation. Il se vit, littéralement, devant Jésus mort, avec Marie.

Il ne put, ensuite, devenir chrétien, parce qu'il ne pouvait renoncer à l'idée de l'union mystique par l'union charnelle - et se résoudre à regarder le sexe comme un mal. Mais l'idée du Christ demeura - et le modèle biblique.

C'est ainsi qu'il composa, nourri du style de Moïse, Ptah Hotep et Nefer, ses deux grandes épopées, qui plongent dans les profondeurs d'une âme, mais en tire des imaginations cohérentes, se déployant en mythologie. La tendance européenne à l'exploration chaotique de l'inconscient, à l'expression vague des émotions, trouvait un sens par la Bible, et ce que nous avons énoncé de Teilhard de Chardin, son caractère universel unissant l'Amérique et l'Europe, se retrouvait en Charles Duits.

Le dogme catholique, toutefois, le rebutait. Il chercha des penseurs plus séduisants, et qui, par l'ésotérisme, donneraient un socle fiable à ses visions, ses figures - ses fulgurances poétiques. Il s'intéressa beaucoup à Gurdjieff, et certains éléments s'en retrouvent dans Ptah Hotep (notamment les deux lunes). Mais philippe_02.jpgà la fin de sa vie, il n'était plus très enthousiaste. Il préférait maître Philippe de Lyon, un magnétiseur savoyard installé dans la capitale des Gaules et qui développait une conception du Christ fondée sur l'intimité de l'âme.

À Paris, de son temps, cependant, il fréquenta beaucoup Charles de Saint-Bonnet, un chrétien ésotériste, et Jacques Lusseyrand, le résistant aveugle, adepte de Rudolf Steiner. Il ne citait guère ce dernier, mais correspondait avec Henry Corbin, le spécialiste de l'ésotérisme islamique, et dans une lettre qui a été publiée, celui-ci lui fit l'éloge d'un ouvrage du théosophe allemand en n'écrivant que ses initiales, ce qui prouve deux choses. D'une part, que, dans leurs échanges, le nom revenait souvent, puisque Corbin n'avait pas peur de n'être pas compris en ne mettant que des initiales. D'autre part, une certaine réticence, peut-être, à écrire le nom complet; car j'ai beaucoup lu Corbin, et qu'il ait lu Steiner se voit, mais il ne le cite jamais. C'est l'impression - peut-être fausse - qu'il est le philosophe qu'on lit, mais qu'il est comme interdit de citer.

Or, il recommandait précisément d'unir non pas seulement, comme on l'a prétendu, les traditions européenne et orientale, mais, plus largement, les prédispositions américaine, européenne et asiatique. Il voyait dans ces trois grandes tendances des reflets des trois parties qu'il attribuait à l'être humain - corps, âme, esprit - et rejetait la propension à ne rester que dans une seule d'entre elles. Il fallait devenir universel par essence.

Duits s'est aussi nourri de traditions orientales - ou de l'Égypte antique -, et il connaissait bien le bouddhisme - dont il condamnait le caractère trop mystique. Mais ici, je ne veux parler que de ce qui différencie l'Europe et l'Amérique, et en même temps doit les unir. Or, Steiner a condamné, de son côté, la tendance à faire dans un religieux vague, sans s'appuyer sur le grand ouvrage classique qu'est la Bible. En ce sens, il était en accord avec les Américains. Et Duits, en ouvrant la Bible de sa mère, en la lisant, et en s'en imprégnant assez pour s'imaginer penché sur Jésus défunt, a, sans le savoir, suivi ses recommandations.

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26/06/2017

Donaldson face à Teilhard de Chardin (15)

donaldson-1.jpgLa dernière fois, j'ai évoqué la haute et noble figure de S. R. Donaldson, auteur de romans grandioses mais méconnus dans lesquels des gens de notre monde sont plongés dans un monde parallèle imprégné de vie morale et mythologique par essence - sur le modèle, consciemment ou non, de la Bible. Deux mondes coexistent, dont l'un est substantiel, purement moral - mais réel. En cela Donaldson s'oppose à la philosophie mainstream que lui-même dit française et issue de Sartre, et qui fait du monde moral une vapeur individuelle, sans valeur objective.

Et on pourrait faire remarquer à Donaldson: pourquoi son monde moral est-il parallèle? Pourquoi, à la façon des forces morales des anciennes mythologies, ne s'exerce-t-il pas dans l'ordre naturel? Pourquoi est-il coupé du monde connu?

Ne serait-il pas plus logique de dire, comme le font les Français, que l'homme est soumis aux lois physiques jusque dans son âme, et qu'il n'y a aucune morale objective, puisque le cosmos n'en a pas non plus?

Le problème se résout si on retourne la question: le cosmos est-il réellement dénué de vie morale? Teilhard de Chardin affirmait qu'il en avait une. Sans la décrire en détails, il lui a donné trois lignes de force: Entropie, Complexification, Réflexion.

Son originalité est dès lors triple: premièrement, il fait de l'Entropie aussi une force psychique se manifestant physiquement; deuxièmement, il affirme que la loi de Complexification qui préside à l'apparition de la Vie est FTDC_563_2 in the field (1).jpgégale en puissance à l'Entropie, contrairement à ce qu'affirment le matérialisme; troisièmement, il présente la Réflexion non comme un phénomène uniquement humain, mais comme le reflet, dans l'espèce humaine, d'un principe cosmique général. Il estime en effet que l'univers a une conscience, et qu'elle est une personne.

L'existence objective de ce troisième principe justifie en réalité que la Complexification soit aussi puissante que l'Entropie, puisqu'elle équilibre les deux. Cette vision générale est tout simplement géniale, même si on mettra un certain temps à s'en rendre compte.

On pourrait peut-être créer un lien entre elle et les récits de Donaldson. Voir comment les figures fabuleuses de celui-ci obéissent en réalité à ces trois lois. Ou on pourrait créer une mythologie à partir de l'histoire, en plaçant toujours ses détails en relation avec l'une de ces trois forces. Au fond, c'est ce qu'avait ébauché Joseph de Maistre. Le romantisme l'a souvent tenté. Mais ses vues étaient souvent floues. Teilhard de Chardin est plus précis, dans la théorie même.

Il est certain, pour moi, que les forces d'Entropie, de Complexification et de Réflexion nécessiteraient, dans un récit, la représentation par des êtres surnaturels à la mode de Donaldson, plus ou moins anges et démons. Si ces forces sont psychiques et si l'univers est une personne, il faut aussi qu'il y ait des personnes non physiques agissant dans le cosmos.

À vrai dire, Teilhard de Chardin a été mieux compris en Amérique qu'en France. Il a passé les dernières années de sa vie à New York, et même les chrétiens n'admettaient pas ses vues, car ils en restaient à une sphère psychique évanescente, détachée du réel extérieur. Le fond moral cosmique présidant à l'univers et se reliant aux données physiques rappelle justement le jeu entre la science et la Bible, entre l'extérieur et l'intérieur, entre ce monde et l'autre, tel qu'on le décèle chez Donaldson.

D'un autre côté, Teilhard est resté européen en restant dans le vague et les théories. Il n'a pas donné d'exemples très concrets de l'application de ses principes.

Une rencontre entre la tradition européenne et la tradition américaine permettrait peut-être de mieux préciser les choses, sans rien perdre de la grandeur des vues.

Au reste, jusqu'à un certain point, Donaldson a bien, dans son art, évolué en ce sens. Nous le verrons une autre fois.

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20/04/2017

Joseph de Maistre et la satire des Lumières

Joseph-de-Maistre_6729.jpegUne pédagogue savoyarde protestante du nom de Noémi Regard (1873-1952) préconisait, dans son principal traité (Dans une Petite École, Neuchâtel, 1922), d'user de l'ironie contre les adeptes du cynisme, du matérialisme et de l'athéisme. Elle faisait remarquer que l'ironie avait été pratiquée essentiellement par les philosophes opposés à la religion chrétienne, et que le tort notamment des catholiques avait été de répondre par la colère, la haine, le rejet; il fallait, disait-elle, répondre selon la même méthode qu'eux.

Or, tous les catholiques n'ont pas été enragés, et certains ont bien emprunté cette voie. Le plus connu d'entre eux est un autre Savoyard, Joseph de Maistre (1753-1821). On a pu dire que, tout en étant l'ennemi de Voltaire quant aux idées, il avait appris de lui l'art de l'ironie, créant une lignée de philosophes mystiques alliant foi fervente et intellectualité subtile.

Or, cela rappelle un trait de Vaugelas sur le Traité de l'amour de Dieu de François de Sales: pour goûter ce livre, disait-il, il faut être à la fois très docte et très pieux, et cela ne se rencontre que rarement. Le fait est que François de Sales, tout en développant des images grandioses ressortissant au merveilleux chrétien, évitait le plus possible l'exaltation, et pratiquait l'humour.

Paradoxalement, il semble que plus on ait pratiqué le merveilleux, moins on ait été porté à l'exaltation et au fanatisme: contrairement à ce qu'on croit, cela fait éviter l'hallucination. Or, c'est un trait assez globalement savoyard. lady.jpgAu dix-neuvième siècle, celui qui l'a plus montré est Jacques Replat (1807-1866), l'auteur du Voyage au long cours sur le lac d'Annecy (1858). Il affectionnait le fabuleux, maintenant à distance le réel par son humour, mais regardant lucidement l'imagination comme une représentation des forces supérieures, et non comme une réalité en soi. Justement parce que l'imagination, à la façon du songe, emprunte symboliquement ses formes au réel sensible, elle apparaît comme n'ayant pas plus de substance, en soi, que ce songe, et comme ayant avant tout valeur de signe, ainsi qu'un mot. J.R.R. Tolkien disait de la même manière que le mythe était une création à partir de la vérité (le monde des idées), comme le mot était une création à partir de la réalité (le monde des choses).

Ce trait de Jacques Replat et de François de Sales est ce qu'on a pu appeler la bonhomie savoyarde. Chez Joseph de Maistre, il se voit surtout à la fin de sa vie, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, le plus personnel de ses ouvrages: Considérations sur la France et Du Pape sont plus enflammés - même si on peut saisir, au-delà du registre épique ou polémique, l'amour du trait mordant, du paradoxe inattendu, de la formule marquante.

D'où vient le rire? Il est un air qui sort brusquement des poumons, comme si l'âme soudain se dilatait. C'est pourquoi il met en bonne santé. Le sentiment d'indignation face au faux (ou à ce qu'on croit tel) comprime cette âme, la fait souffrir en la plaçant dans un petit point du corps; l'humour l'en libère, sans forcément faire changer d'avis.

Mais il est possible que Joseph de Maistre soit haï justement à cause de cela: son ironie le rend d'autant plus dangereux, parce que d'autant plus séduisant. Il montre qu'il n'est pas vrai qu'il soit nécessaire, pour que l'âme soit libre, d'épouser les thèses révolutionnaires, ou alors le matérialisme et l'athéisme. On peut aussi se moquer de ceux-ci.

Le rire du reste y est souvent figé - imité extérieurement de Voltaire -, et sans faculté à faire sortir l'air du corps et à dilater l'âme.

Joseph de Maistre le manifeste, et c'est un coin enfoncé dans les certitudes de l'agnosticisme.

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16/04/2017

La Terre le corps de Jésus-Christ (Gonzague de Reynold)

gonz.jpgDans le livre d'Augustin Matter sur Gonzague de Reynold dont j'ai déjà parlé, il est rapporté une citation de l'écrivain suisse qui m'a frappé. Elle est tirée d'un texte de 1916, publié dans Le Journal de Genève et prenant la forme d'une prière à la Vierge - Notre-Dame: on se souvient que Reynold était fervent catholique. Or, d'abord nationaliste, et favorable à la France, il encouragea, avant 1914, à la guerre; mais après deux ans de combat, il eut honte, et prit conscience de la catastrophe. Influencé par Romain Rolland, il proclame son désir de paix universelle, et n'entend plus séparer les hommes et les peuples en bons et en méchants.

Il s'exclame: Je veux vous supplier pour tous les hommes, pour ceux qui luttent et qui souffrent; […] vous supplier pour tous les peuples, quel que soit leur langage, quelle que soit leur cause […]; car les hommes et les peuples, ils sont les membres rachetés de Jésus-Christ, ton fils, car la terre est le corps de Jésus-Christ (cf. Augustin Matter, Dire la Suisse, Bruxelles, Peter Lang, 2017, p. 97).

C'est assez bouleversant, car ce moment, où Reynold écrit ce texte, le fait passer du nationalisme au christianisme universel, du culte d'un peuple au culte de l'esprit de l'humanité entière - auquel est assimilée physiquement la Terre, spirituellement Jésus-Christ.

Pour les novices, je rappelle que, dans le christianisme ancien, le sang de Jésus-Christ a pénétré la terre et le corps des hommes - fait aussi de terre -, pour les imprégner de sa divinité et les racheter, les arracher au mal. Il ne s'agissait pas seulement d'une idée théorique: on l'entendait au sens littéral, le sang de ce dieu fait homme ayant ce pouvoir, contenant cette invisible vertu.

En adhérant pleinement, ouvertement, définitivement à ce mythe, Gonzague de Reynold réapprenait à dépasser le culte de la nation, ou, comme il disait, de la race - laquelle il n'entendait pas au sens physique: et il rejeta avec énergie le rabaissement racialiste d'Adolf Hitler, la réduction de l'homme à un fait matériel, à l'hérédité physique. Mais dans le passage ci-dessus, on peut distinguer de toute façon ce qui l'opposait au néopaganisme du nationalisme ordinaire.

Les peuples demeuraient, certes, des réalités spirituelles dignes de ce nom, puisqu'ils étaient les membres du corps de Jésus-Christ; mais le tout seul était digne d'adoration.

À vrai dire, Reynold ne relativisa pas autant la valeur des nations que beaucoup de prêtres catholiques - tel le Savoyard Louis Rendu, qui voulait qu'on respectât les peuples, mais en tant qu'expressions de la diversité naturelle de l'humanité, et qui les mettait en relation avec la diversité des lieux où ils prenaient naissance: pierre-teilhard-de-chardin-4.jpgpas davantage. Mieux encore, Pierre Teilhard de Chardin ne voulait voir que le Christ, l'humanité dans son ensemble, et assimilait le nationalisme à des apories dépassées. Mais, justement, la guerre de 1914-1918 fit prendre conscience à Reynold que globalement Teilhard ou ceux qui pensaient comme lui étaient dans le vrai. Lui qui, auparavant, avait déclaré que la guerre était purificatrice, et maintenant l'assimilait simplement au mal, était lui-même purifié dans ses pensées par elle. Les êtres qui mouraient - et qui, peut-être, acquéraient, dans la lumière, une vision d'ensemble de l'humanité et de la Terre - l'inspiraient.

Ce qui est beau aussi est que cela ne soit pas une vague déclaration humaniste et universaliste, mais que l'idée s'illustre par le mythe chrétien médiéval, un merveilleux chrétien oublié mais à l'échelle du monde, un merveilleux chrétien dont le mondialisme actuel a au fond plus besoin que d'adoration rétrograde des peuples, ou que de chiffrages des affaires.

(Ajoutons que l'articulation des membres divers d'un seul corps, Reynold la voyait d'abord en Suisse, qui entretenait la paix entre les Allemands et les Gaulois, en son sein!)

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31/03/2017

Joseph de Maistre et l'Europe

Constantine-Bronze.jpgLes nationalistes francophones se réclament souvent de Joseph de Maistre parce qu'il faisait du génie national une réalité spirituelle: il croyait à l'âme des peuples, dont Marine Le Pen (selon un journaliste que j'ai vu un soir à la télé) aurait parlé récemment.

Joseph de Maistre l'a surtout évoquée pour dire que le génie français ne correspondait pas à ce que les républicains de son temps croyaient, qu'il était essentiellement tourné vers la monarchie. (Il ne distinguait pas vraiment la monarchie héréditaire de la monarchie élective, et au fond l'histoire et De Gaulle lui ont donné raison.)

Pour Maistre, les peuples de l'Occident moderne étaient issus des peuples du nord déferlant sur l'Empire romain, et il faut avouer que l'organisation française semble issue des Francs. Clovis avait unifié la Gaule en se débarrassant de ses rivaux, et en demeurant le seul maître.

Dans les temps anciens, les rois francs patageaient leur royaume entre tous leurs enfants; mais cette tradition fut contrée par la tradition romaine, à laquelle se sont assimilées les Francs en se convertissant au christianisme: ils admiraient particulièrement l'empereur Constantin. Or, celui-ci, centraliste, pensait que la langue latine unifiait l'Empire - et que l'unité des hommes, même contrainte, plaisait à Dieu, l'invitant à demeurer sur Terre.

Il faut avouer que, au-delà des prétentions à la laïcité, à la rationalité, à l'objectivité, à l'universalité, les Français tendent à avoir exactement les mêmes réflexes. C'est de cela que parlait Joseph de Maistre: le génie français s'imposait à l'âme des gens vivant en France depuis des strates inconscientes, et les constitutions n'étaient que des chiffons de papier ne changeant rien au réel - à cet instinct.

À vrai dire, Maistre manquait d'objectivité parce qu'au fond il aimait ce génie français plus qu'un autre. Il admettait que la démocratie était bonne pour la Suisse; mais il préférait la monarchie, et la France - parce que lui aussi vénérait l'empereur Constantin.

Il était européen comme celui-ci avait pu l'être. charl4a.jpgOu au moins comme Charlemagne avait pu l'être, puisqu'il pensait que les royaumes modernes venaient des Germains: les Romains n'allaient pas être ressuscités. Il fallait donc se soumettre au Pape.

Apparaît dès lors, au-delà de la langue latine obligatoire, l'idée du Saint-Empire romain germanique, auquel appartenait la Savoie. Chez Maistre aussi, ce fut inconscient, pour une large part. Il savait bien que les Allemands ne parleraient jamais français; d'ailleurs il fit essentiellement l'éloge de la langue latine. Mais il voulait articuler l'Europe autour de l'Église catholique.

C'est fort de ces pensées que, quelques décennies plus tard, son compatriote Louis Rendu demanda au roi de Prusse (Frédéric-Guillaume IV) de se convertir au catholicisme. Il pensait que l'Europe serait ainsi unie, et, au-delà, le monde. Il croyait qu'une force magique existait dans l'unité romaine!

La différence avec les nationalistes français est assez sensible. Maistre et Rendu conservaient une idée universelle traduite par l'image médiévale du Saint-Empire. Chez les Français, on a oscillé entre un gallicanisme refermé sur lui-même et un universalisme fondé sur le français et Paris. Les images médiévales étaient rejetées! C'est ce qui est difficile à saisir depuis Paris dans la tradition savoisienne: on les y conservait à l'esprit.

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11/03/2017

L'Évolution est Amour (Pierre Teilhard de Chardin)

16864698_10210546462516445_1100183496924662720_n.jpgPour Pierre Teilhard de Chardin, le ressort de l'univers était l'amour cosmique. L'Évolution même était en réalité une réaction de la Création à cet amour. Il ne parlait pas de dessein, de projet, car l'amour pour lui n'était pas un concept que la divinité appliquait, une ruse pour accomplir des buts cachés, élaborés par l'intelligence, mais une force agissant directement sur le monde - et le traversant -, supérieure même à l'intelligence. Ce n'était pas le cerveau qui initiait l'amour pour se soumettre à la loi de conservation de l'espèce, mais l'amour qui suscitait un cerveau pour créer la conscience dans l'individu. La conscience n'était pas la cause, mais le fruit de l'amour; elle était un don, parce qu'elle était belle en soi, parce qu'il vaut mieux être conscient qu'inconscient.

Cela vaut mieux, non parce qu'on l'a décidé après un long débat, mais parce qu'on le ressent comme tel. On a de la sympathie pour les êtres conscients, de l'antipathie pour les êtres non conscients. On aime la conscience comme on aime un gâteau: d'emblée, instinctivement, par amour pur et sans tache, sans justification particulière.

Teilhard allait jusqu'à dire que les pôles négatif et positif des atomes était une émanation de leur psychisme larvaire: une réaction spontanée à l'amour cosmique. Il niait que même le minéral fût dégagé de la vie psychique cosmique. Il s'avouait panthéiste.

Mais panthéiste centré: centré autour du foyer d'amour divin, le Christ.

Il n'en a pas fait une théologie complexe, évoquant par exemple les êtres divins, inconnus à l'homme, qui seraient plus ou moins près du foyer d'amour. Mais on n'en pourrait pas moins avoir une vision en spirale, de tous les êtres qui, en s'en rapprochant, tournent autour de ce foyer d'amour. Le long de la voie qu'ils suivent, des jets d'énergie s'en détachent, perdus par le refus de recevoir l'amour cosmique.

Teilhard admettait cette possibilité: il n'était pas un optimiste béat. Les branches des espèces qui n'avaient pas survécu ou s'étaient placées dans des impasses en se spécialisant à l'extrême, lui semblaient bien être ces jets perdus, ces branches pour lesquelles un retour vers le tronc central devenait impossible.

Aucun être humain à ses yeux n'était dans ce cas. Non qu'ils restassent tous dans le flux central montant en spirale vers le foyer d'amour, mais qu'ils étaient tous humains justement parce qu'ils ne s'en étaient pas spirale.jpgassez détachés pour ne plus pouvoir le retrouver, s'ils le recherchaient. On pouvait aller au bord, et les peuples avaient tous tendance à le faire: les cultures nationales poussaient toutes les êtres humains vers la frange de la spirale sainte. Mais seuls les animaux en étaient sortis.

Il faut alors admettre ce qu'on lui a reproché: pour lui, les peuples étaient plus ou moins écartés du flux central, quoique tous demeurassent dans l'élan d'Évolution. Il avoua, dans un écrit inédit de son vivant, que des parties de l'humanité risqueraient un jour de ne plus pouvoir suivre le chemin tracé. Il ne le souhaitait pas; mais l'humanité avait en elle assez de liberté pour pouvoir mal faire. Ainsi la morale humaine, qui sépare les justes des méchants, se trouvait justifiée - et tendait à repousser les méchants vers l'animalité, comme dans l'Asie qui les voit réincarnés en bêtes. Mais il n'en a pas parlé explicitement, évitant l'ésotérisme et le merveilleux, même s'il trouvait les spiritualités orientales intellectuellement stimulantes.

Une hiérarchie se dessinait donc bien, du règne minéral à la biosphère, de la biosphère à ce qu'il appelait la noosphère. Et au-delà? Comme chez Victor Hugo, y avait-il des anges tout près du centre rayonnant? Il ne le dit pas. Il ne voulait parler que du monde manifesté, sensible, et l'expliquer par un seul élément spirituel, unitaire et grandiose.

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07/03/2017

Le silence du soleil (Martin Scorsese)

Silence-Martin-Scorsese.jpegJe suis allé voir le film Silence de Martin Scorsese, consacré aux échecs des missionnaires jésuites au Japon: ils sont morts ou ont été contraints d'apostasier pour faire cesser les massacres de Japonais convertis. Le film donne raison à ceux qui ont apostasié en reniant les images du Christ, car Jésus parle à la fin au personnage principal, semblant lui donner raison d'avoir piétiné son image pour sauver de pauvres paysans séduits par les perspectives de paradis. Il brise le silence, et les films s'appuyant sur un fantastique chrétien ne sont pas si courants.

À vrai dire le merveilleux chrétien est surtout beau dans les récits médiévaux. Les récits de missions en Asie, en Afrique ou en Amérique, postérieurs, sont souvent ennuyeux, car on n'y décèle pas de miracles bien colorés. Mais dans le film de Scorsese il y avait de beaux paysages, et, même s'il ne se passait rien, on ne s'ennuyait pas. Les exécutions capitales, notamment, tenaient éveillée l'attention, étant variées. Les anges ne venaient pas chercher les âmes martyrisées, mais on découvrait les différentes façons de mourir des chrétiens japonais: le cinéma participe aussi des jeux du cirque. L'important est qu'il emmène plus loin, élève plus haut. L'image de Jésus, quoique simple souvenir d'un tableau surgissant dans l'esprit du héros, traversait l'écran avec agrément.

Un débat m'a interpellé, dans le film. Un prêtre apostat disait que pour les Japonais le fils de Dieu était le soleil. L'on voyait alors le soleil doré en gros plan, assez longtemps: il remplissait tout l'écran. C'était impressionnant. On n'était pas ébloui, car c'était comme une belle peinture. Le prêtre voulait dire que pour les Japonais la divinité n'était pas séparée de la nature, et que le dogme chrétien ne pouvait pas s'y implanter.

Je suis sceptique, car François de Sales liait bien le fils de Dieu au soleil aussi, et cela ne l'a pas empêché d'être déclaré docteur de l'Église catholique. La tendance à abstraire complètement le dogme de la nature est plus récente qu'on croit, et n'est pas forcément si chrétienne qu'on croit. On pourrait dire qu'elle vient plutôt de l'esprit romain antique, et participe de l'arrachement de la ville même de Rome à la nature, aux forces cosmiques: seule la loi humaine devait la diriger, et l'empereur à cet égard avait une volonté sacrée, silence-martin-scorsese-andrew-garfield-adam-driver-liam-neeson-e1483557717215.jpgégale, voire supérieure à celle des dieux célestes. Si on ne le disait pas clairement, pour ne pas choquer les prêtres, on le pensait, c'était en germe.

Un débat entre les Latins et les Irlandais sur la date de Pâques, et que rapporte le Vénérable Bède, implique justement que le Christ soit lié au soleil et la nature terrestre soit liée à la Lune - et en même temps, en réalité, à la sainte Vierge. Mais elle n'est virginale que si elle est postérieure au soleil, et c'est pourquoi la date de Pâques devait s'appuyer sur la lunaison postérieure à l'équinoxe.

Donc Martin Scorsese est trop proche du christianisme moderne, peut-être lié aux Jésuites, et pas assez du christianisme médiéval, qui avait avec la doctrine japonaise plus de liens.

En cela il donne raison aux Japonais qui disaient que les dieux étaient purement nationaux: le fils du soleil, dans leur mythologie, c'est Hachiman, qui s'est incarné dans leur premier empereur. Le soleil est pourtant bien le même pour tous les hommes. Mais l'abstraction, elle, est purement latine, émane de l'ancien esprit romain. C'est un fait.

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03/03/2017

Milarépa

mila.jpgJ'ai lu les œuvres complètes de Milarépa, mystique bouddhiste du douzième siècle, et tibétain. Il n'a quasiment rien écrit lui-même, et l'ouvrage contient en réalité le récit de sa vie, ainsi que les chants qu'il aurait prononcés en les improvisant. On y trouve aussi des chants de disciples, et même de divinités, en particulier les dakinis, messagères célestes, anges à formes féminines qui toujours aimèrent Milarépa, lequel à son tour les vénéra. Le plus remarquable, dans ces textes, est en effet leur constante dimension mythologique.

Les montagnes sont regardées comme le corps de dieux, ainsi que les lacs. Le paysage est rempli d'êtres spirituels divins, et je me suis pris de nostalgie, en lisant ces textes, car j'aurais voulu que la Savoie, au paysage semblable, eût aussi une telle mythologie.

Il n'y a rien que j'aime tant que la mythologie. Le folklore savoyard a gardé le souvenir de mythes probablement proches de ceux du Tibet: certaines légendes évoquent la fée du mont-Blanc. Mais le christianisme a répudié ces êtres, et le rationalisme les a achevés. Le romantisme a eu beau réhabiliter le lien entre le mont-Blanc et la divinité, ainsi que l'attestent des textes de Théophile Gautier, de Goethe, de Victor Hugo, de Percy Shelley, de Jean-Pierre Veyrat, on est ensuite revenu au matérialisme ordinaire.

Pourtant, le bouddhisme a lutté comme le christianisme contre l'ancien animisme - le bön, au Tibet. Certains passages de la vie de Milarépa et certains de ses chants illustrent ce combat qui s'est soldé par la victoire du maître bouddhiste. On s'affrontait au moyen de la puissance magique - car Milarépa a des pouvoirs fantastiques, semblables à ceux d'un super-héros. Il vole dans les airs, se déplace instantanément dans l'espace, démultiplie son corps, désintègre les rochers d'un seul regard! Les saints du christianisme ont eu des pouvoirs, ont fait des miracles, mais point aussi fantastiques que ceux de Milarépa - et sans doute de thangkha30lg.jpgceux des saints asiatiques en général. Car il faut avouer que cela participe de l'esprit mythologique oriental, plus que de tout autre chose.

Sur le fond, du point de vue moral et philosophique, Milarépa recommande d'aimer son prochain, et de dédaigner les biens de ce monde comme illusoires, mais aussi les pensées discursives, et les fantasmes qui font appeler ceci bien, cela mal. Pour autant, la voie qu'il propose est le souverain bien, menant paradoxalement à un état situé au-delà du bien et du mal, et qui participe de la divinité. Lui-même y est pleinement parvenu durant sa vie, et il est au Tibet considéré comme un second Bouddha. À sa mort, les messagères célestes l'ont emmené à l'horizon de l'Est, et il y a rejoint les dieux.

Le mysticisme est plus intense que dans le christianisme, et le dogme moins précis. Les spécialistes des théories pourront trouver des différences mais il est douteux que Milarépa y aurait accordé une grande importance, car il méprisait les orateurs subtils, ne cherchant qu'à devenir pur pour gagner les terres pures et converser avec les êtres célestes, voire les convertir au bouddhisme. Car il eut aussi cette faculté qu'on reproche souvent aux évêques: convertir les divinités anciennes à la loi juste!

Les ordres monastiques traditionnels s'en prenaient à lui, l'appelant hérétique, et parfois le battaient. Il fut même empoisonné, à la fin de sa vie, mais lui-même assure que ce n'est pas cela qui l'a fait mourir, que de toute façon son heure était venue, et que toute souffrance était pour lui une grâce - toute maladie un ornement.

Des textes splendides, inoubliables, apportant une grande respiration, ouvrant la conscience au monde divin.

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21/02/2017

La plaine contre les montagnes: Tibet, Savoie

Tibet_3.jpgBeaucoup de gens croient penser avec la partie la plus noble de leur âme sans que ce soit nécessairement le cas. J'ai déjà dit que, pour moi, il était aberrant de voir les forces de l'esprit comme ne venant que d'un seul endroit. J'ai exprimé mon idée que le désir d'obtenir davantage, l'appât du gain était bien une force spirituelle, contrairement à ce que croient beaucoup d'idéalistes, mais qu'elle vient des profondeurs. Elle vient des profondeurs de l'âme, de l'endroit où se fait la digestion. L'homme est un estomac qui dévore, et c'est le moteur fondamental de l'économie.

À l'inverse, les forces morales sont liées au cœur et à l'horizon.

Or, beaucoup croient que les deux sont une seule et même chose, et, en tout cas, lorsqu'ils énoncent des idées qui semblent émaner du désir obscur, ils ne les présentent pas moins comme noblement inspirées.

Donnons un exemple. Les habitants des plaines ont souvent tendance à penser que les montagnes limitent l'horizon humain, nuisant à son évolution. Mais, si on raisonne simplement, on songe surtout que, accroissant la difficulté des transports, elles occasionnent un coût supplémentaire à l'économie. On peut donc penser que la critique contre les montagnes vient de ce qu'on assimile la Civilisation au profit.

C'est clairement visible dans les pays lointains. La Chine pense que le Tibet est arriéré, et elle y remplace les temples par les machines pour l'aider, croit-elle. Mais c'est elle qui fabrique les machines qu'ensuite elle cherche à vendre après les avoir acheminées à trois mille mètres d'altitude.

En France, à vrai dire, cela existe aussi, jusqu'à un certain point. Voyons avec la Savoie. Avant son rattachement au pays de la tour Eiffel, elle était dominée par ses prêtres, et, paysanne, invitée à vénérer la divinité à travers ses manifestations dans la nature: comme au Tibet, en somme. François de Sales disait que la lune figurait la sainte Vierge, le soleil Jésus-Christ, les étoiles le Père éternel, et recommandait de 7947e43720f2db0545bd23b5a057dcde.jpgs'imaginer accompagné dans la campagne par son bon ange - montrant en haut le paradis, en bas l'enfer. Les lacs, en reflétant le ciel, le rendaient plus proche. Les montagnes, en soulevant la terre, créaient un pays céleste. Les poètes le sentaient, le disaient, et l'air lumineux des hauteurs était proclamé propice à la liberté et à l'élévation intérieure.

Mais il y avait l'appât du gain. Et les échanges avec la France, avec Paris, avec les métropoles marchandes - Genève, aussi -, étaient espérés, désirés. Les Savoyards voulaient gagner de l'argent et s'acheter des machines, au grand dam des prêtres. L'aspiration venait d'un endroit différent, assimilé au diable par ceux-ci, et je ne veux pas en juger, car dans la vie il n'est pas désagréable de mieux vivre, et les saints du ciel peuvent manquer de substance. Mais c'est un fait, que les deux aspirations ne venaient pas du même endroit, ne se confondaient pas.

Or, peut-être pour justifier la prééminence économique de Paris, on a pu énoncer que la supériorité technique revenait à une supériorité morale, philosophique, ontologique - ressortissant à la Civilisation. Je n'en crois évidemment rien, et pense que les hommes ne seront libres et fraternels que quand, justement, on aura réussi à bien distinguer ce qui est de l'ordre de la pulsion égoïste, le goût de la puissance terrestre, et ce qui est de l'ordre de l'impulsion morale, l'aspiration à la justice - laquelle, comme je l'ai dit une autre fois, émane pour moi de l'horizon céleste: du soleil, de la lune, des planètes! Leur harmonie, disait Boèce, est à l'origine du sentiment de justice dont sont nées les lois; je le pense aussi.

Ainsi, les lois doivent protéger la liberté culturelle en Savoie, si elles doivent aussi permettre la liberté des échanges - qui après tout ressortit également à un droit culturel.

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15/02/2017

Science-fiction et cité du ciel

Eternals Jack Kirby.jpgLa science-fiction matérialise les anciens mythes, peignant les anges comme des extraterrestres, faisant de la cité de Dieu une cité de l'espace libre des conditions naturelles terrestres, et, dans le même temps, elle assure fréquemment que les anciens mythes ont fait abusivement et fallacieusement le chemin inverse, qu'ils ont affabulé à partir de réalités physiques mal comprises, en les projetant par superstition dans le monde spirituel.

Il va de soi qu'elle n'en a aucune preuve, et que le seul fait constatable, à cet égard, c'est bien qu'elle-même reprend les vieux mythes et essaie d'en donner une version matérialisée. Elle peut aussi bien prétendre qu'elle retrouve les vérités mystérieuses cachées sous la légende pour mieux se vendre - voire pour justifier ontologiquement sa démarche, et créer, incidemment, une nouvelle religion.

Cela n'a d'ailleurs pas raté, beaucoup de religions nouvelles s'appuient sur la science-fiction. Elles sont en progrès.

Pour moi, je l'avoue, la science-fiction ne fait qu'adapter aux idées dominantes du temps les vieux mythes. Elle les enrobe, voire les imprègne de matérialisme, parce qu'elle-même manque de perspectives ontologiques. La plus belle et la plus intéressante science-fiction est du reste celle qui sort des limites du genre pour retrouver le monde spirituel, et qui ne s'est servie de la science moderne que pour mieux préciser et expliquer les anciens mythes - non pour les contredire.

C. S. Lewis, ainsi, confirmait l'ésotérisme ancien en plaçant des anges directeurs sur chaque planète, et confirmait aussi la théologie chrétienne en plaçant sur Terre un ange déchu. Là où il se trompait, est qu'il reprenait la science ordinaire, qui prétendait qu'on pourrait aller facilement sur Mars par un vaisseau spatial, et que cette même planète était peuplée d'êtres organiques: les deux sont faux. Au bout du compte, les conjectures apparemment les plus scientifiques sont celles qui ont apsara-mayur-sharma.jpgdémontré le plus rapidement leur fausseté. Symptomatique.

Olaf Stapledon fut à peu près dans le même cas. Alors que ses fantasmes sur l'avenir proche de l'humanité et la vie sur les planètes du système solaire n'ont en rien été confirmés par les faits, on peut estimer que quand il donnait une personnalité aux astres et les disait tournés vers un centre divin - accordant leurs mouvements pour effectuer devant lui une sorte de parade nuptiale -, on peut estimer, dis-je, qu'il voyait juste – ou que, du moins, rien n'est venu prouver qu'il faisait erreur. Les Apsaras dansant devant Indra dans la mythologie bouddhiste font le même office, étant des étoiles personnifiées, et Stapledon au moins rejoignait cette sagesse orientale, profonde et dont par ailleurs beaucoup d'amateurs de science se réclament aussi: cela devrait leur plaire.

Certains critiques n'en disent pas moins qu'il a délaissé en réalité la science-fiction pour la fantasy. Celle-ci crée des images représentant des êtres spirituels. C'est par là qu'elle est profondément artistique, profondément poétique, et c'est par elle que la science-fiction s'approche le plus de la vérité. C'est quand elle assume le mieux sa dimension mythologique, et quand elle prétend le moins illustrer des conjectures dites scientifiques, à mes yeux, qu'elle livre une réelle forme de connaissance.

Notamment morale, car les Apsaras sont des messagères délivrant des instructions aux sages.

La littérature a vocation à illustrer la vie morale par des symboles, pour moi, et non à spéculer sur les éléments matériels dont la science s'occupe déjà très bien, avec beaucoup de sérieux. D'ailleurs le monde matériel étant accessible aux sens, que veut dire conjecturer sur lui? Rien. Car l'on n'est pas, dans le lieu que l'on conjecture.

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