13/05/2013

Jeanne Guyon et le libre arbitre

images.jpgUn des points fondamentaux qui opposèrent Jeanne Guyon au clergé français fut de savoir si la grâce de Dieu était contraignante ou si l’on demeurait libre de la refuser. Pour les prêtres catholiques, elle avait un caractère obligatoire: elle s’imposait à la volonté individuelle. Mais la pieuse dame accordait trop à la libre volonté pour partager cette opinion. La volonté individuelle était à ses yeux nécessaire dans l’union avec la divinité. La grâce inexorable que Dieu avait donnée à l’Homme, c’était justement la liberté de s’unir ou pas à Lui! C’est par là qu’il tenait au Ciel. De ce point de vue qu’il avait été créé à Son image…
 
Il est possible que les parties en présence ne se soient pas comprises, les théologiens pensant définir l’Homme de manière globale, et Jeanne Guyon songeant d’abord à lui en tant qu’il suivait le chemin mystique. Le fait est qu’elle n’était pas une intellectuelle à proprement parler, puisque, de son temps, les femmes n’étaient pas autorisées à raisonner sur ces questions; le fait est, aussi, que la plupart des théologiens n’avaient pas une vie intérieure bien riche… Mais il y avait également, de la part de ceux-ci, la peur de voir se lier l’Homme à la Divinité sans eux: l’Homme devait en passer, à leurs yeux, par l’Autorité, et ne pas chercher à s’unir à Dieu à partir de ses forces propres.
 
Plusieurs, du reste, reprochèrent également à François de Sales d’avoir placé dans le public profane des voies initiatiques jusque-là réservées aux religieux. La volonté de concilier vie extérieure et vie IMG_0497.JPGintérieure n’existait pas: on était de l’une ou de l’autre. Les moines priaient pour le salut des âmes, et les laïcs devaient, de leur côté, obéir aux prêtres. Par ses figures sacrées qu’il appelait jusqu’aux dames à méditer par elles-mêmes - par ses explications permettant à chacun de prendre en charge sa vie spirituelle -, le pieux évêque de Genève offrait à tout dévot sincère le moyen d’obtenir la Grâce.
La question de l’oraison mentale - silencieuse - est ici cruciale, puisqu’elle échappait à tout contrôle: Jeanne Guyon a montré à quel point le problème tournait autour de cette liberté que permettait le silence de l’âme en racontant que son mari, précisément, ne supportait pas de la voir s’adonner à cette forme de prière, et que, ne lisant pas dans ses pensées, il n’avait aucun moyen de l’en empêcher. Or, c’est lui que soutenaient les prêtres, dans ce débat. L’autonomisation de l’esprit allait à l’encontre de la sacralisation du lien social et de la soumission de la femme à l’homme, du peuple aux seigneurs. D’une certaine façon, la résistance de Jeanne Guyon a préparé la Révolution.

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20/03/2013

Bouddhisme et agnosticisme

blavatsky.jpgBeaucoup d’Occidentaux, ayant remarqué les différences profondes existant entre le christianisme et le bouddhisme, les ont opposés. En particulier, l’absence en son sein d’un Père  absolu créateur et éternel les a poussés à croire que le bouddhisme était agnostique, ou athée. Or, dans The Secret Doctrine, H. P. Blavatsky le dément en des termes qui - je l’avoue - correspondent à ma pensée: The Svabhâvikas, or philosophers of the oldest school of Buddhism (which still exists in Nepaul), speculate only upon the active condition of this ‘Essence’, which they call Svâbhâvat, and deem it foolish to theorise upon the abstract and ‘unknowable’ power in its passive condition. Hence they are called atheists by both Christian theologians and modern scientists, for neither of the two are able to understand the profound logic of their philosophy. The former will allow of no other God than the personified secondary power which have worked out the visible universe, and which became with them the anthropomorphic God of the Christians-the male Jehovah, roaring amid thunder and lightning. In its turn, rationalistic science greets the Buddhists and the Svabhâvikas as the ’positivists’ of the archaic ages. If we take a one-sided view of the philosophy of the latter, our materialists may be right in their own way. The Buddhists maintained that there is no Creator, but an infinitude of creative powers, which collectively form the one eternal substance, the essence of which is inscrutable-hence not a subject for speculation for any true philosopher.
 
Pour ceux qui ne connaîtraient pas bien l’anglais, je résumerais en disant que, pour Blavatsky, les sages du bouddhisme considèrent qu’il n’y a pas un Créateur, mais une infinité de puissances créatrices qui collectivement constituent une substance éternelle qu’on ne peut scruter, dont on ne peut rien dire en soi. En revanche, la philosophie peut évoquer de façon précise les puissances spirituelles créatrices kuanyin11.gif- que Blavatsky, ailleurs, assimile aux Anges, tels que saint Paul les nomme, les différenciant selon leur rang (ces noms sont invisibles dans la traduction ordinaire en français, qui les a uniformisés). Pour elle, le dieu unique personnifié dans ses actions n’a de sens que s’il est une puissance angélique agissant en particulier, au nom en quelque sorte du concert universel des Puissances. Car il va sans dire qu’elle partage ce qu’elle regarde comme étant la vraie doctrine bouddhique…
 
Blavatsky s’opposait ainsi à saint Augustin, qui confessait d’ailleurs ne pas comprendre comment il était possible de créer l’idée de création avant qu’elle ne fût créée! Car il assimilait le dieu absolu, éternel, incompréhensible - dont il avait conscience -, au créateur du monde, qui ressemble déjà à un être humain, puisqu’il peut être représenté dans une action: chose contradictoire. Blavatsky rejetait cet anthropomorphisme, mais, à ses yeux, le bouddhisme n’était pas positiviste ou naturaliste, puisqu’il se fondait sur des entités créatrices - qui, quant à elles, entretenaient bien des rapports avec les hommes. De fait, dans le  Dhammapada, il est écrit - par exemple - que l’on doit suivre le chemin d’Indra - l’imiter. Or, ce dieu est censé avoir créé une partie du monde, celle qui entretient un rapport particulier avec les sociétés humaines.
 
Il n’y a d’ailleurs pas, en Thaïlande ou au Cambodge, d’opposition de principe entre le bouddhisme officiel et le Râmâyâna, la grande épopée indienne, que les ballets royaux représentent, et que le peuple récite. Mais on doit admettre que le christianisme classique n’y trouverait pas aisément sa place.

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02/03/2013

Grèce sacrée

École d'Athène.jpgCe que les Occidentaux regardent comme sacré trouve essentiellement sa source spirituelle dans l’ancienne Grèce et dans les lieux que précisément on visite durant un voyage en Grèce: Athènes, bien sûr, où la philosophie est née; Épidaure, qui est l’origine de la médecine; Olympie, pour la culture de la compétition, omniprésente dans l’économie moderne; Delphes, qui est le fondement secret de la politique - car la république romaine elle-même fut fondée dans sa lumière, une fois que Brutus eut été prendre son oracle: la politique, dans l’Antiquité, s’appuyait sur la Pythie, et son silence ne désespéra pas l’empereur Julien sans cause: n’annonçait-il pas la fin de l’Empire romain?
 
deucalion_pyrrha_hi.jpgLe mont Parnasse, par ailleurs, est l’origine de l’humanité actuelle, selon les Anciens, qui disaient qu’après le Déluge, c’est depuis ce noble sommet que Deucalion et Pyrrha avaient repeuplé la Terre. Il s’agit d’une montagne sainte! Du reste, magnifique à voir.
 
En visitant ces lieux mythiques, on apprend que, pour les Anciens, ils portaient réellement des effluves divins: ce n’est pas une légende.
 
L’archéologie allemande, anglaise, française, a déterré ce qui reste de ces sanctuaires comme s’il s’était agi de les arracher au pouvoir ottoman et d’y faire de libres pèlerinages. La Grèce moderne, dont l’économie repose sur l’agriculture, mais dont la richesse dépend du tourisme, a, au fond, aux yeux des Européens, la charge de les entretenir: elle est la gardienne du vieux Temple!
 
Tout y est pur. Elle est la relique d’un monde enchanté. La mer y est plus propre que partout ailleurs en Méditerranée. Les paysages y sont d’une remarquable pureté - les montagnes, les vallées, la végétation même y ont quelque chose du cristal. Ils rappellent à cet égard la Corse - qui fut liée à la Grèce, au temps des Pythagoriciens. Un diamant sorti du fond des âges, si l’on peut dire! Son éclat se décèle encore - notamment dans les musées, qui sont superbes, même si, parfois, le goût du sensationnel donne une importance excessive à telle statue de bronze qu’on a retrouvée en entier et qui, du coup, semble replonger dans un temps révolu, alors qu’à mon avis, l’art n’en est pas toujours georges-dragon.jpgfulgurant. 
 
Les fragments de frontons de temples représentant des héros et des dieux m’ont bien plus impressionné. J"ai vu à Olympie une sculpture d’Énée qui m’a bouleversé. Il était musculeux, avait des cuisses énormes - et semblait vraiment digne de pouvoir affronter des monstres! Toute l’épopée antique et son essence sacrée se déployaient à mes yeux. Et je ne parle pas d’Héraclès, des géants aux queues de serpent: fantastique.
 
Les évocations du paganisme authentique des vieux mystères - au lieu de la version édulcorée qu’on en donne ordinairement - y prenaient vie, transportant d’admiration, semblant ramener du passé cent secrets enfouis! L’ombre des Immortels planait. Même les figures de saint Georges de l’Athènes moderne les reflétaient. De lui, j’ai ramené une icône. Je la contemple fréquemment. Le cheval blanc dominant le dragon rouge est l’élan de l’âme vers le bien. Il donne envie de bondir par-dessus les misères humaines! La gloire attend celui qui en lui-même anéantit le monstre. Le voyage en Grèce est à faire.

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26/12/2012

Crèches des esprits en Thaïlande

MaisonEsprits2.jpgEn Thaïlande, devant chaque maison, se trouve une réplique de celle-ci en plus petit, siège des esprits. On y place des statuettes qui figurent ces esprits - ancêtres, ou sages réputés. L’ange du foyer y a l’allure d’un guerrier avec une épée, et il est au centre. Car les anges sont connus en Asie, mais on ne les représente pas avec des ailes. Des offrandes sont placées tous les jours sur cet autel domestique: il s’agit d’aliments, dont les divinités tirent la moelle invisible.
 
A l’intérieur des maisons se trouvent aussi des autels aux génies. Une amie poétesse me racontait que des Occidentaux de sa connaissance qui s’étaient installés à Bangkok ne parvenaient pas à garder leurs femmes de ménage: elles partaient toutes les unes après les autres. La raison en était que les maîtres de la maison n’honoraient pas les esprits, ne leur faisaient pas d’offrandes.
 
Certains croient ces pratiques contraires au bouddhisme, mais en Thaïlande, on estime que les bons esprits sont justement liés au Bouddha, et que la ferveur permet de les attirer; si on n’a pas de pratique religieuse, si on ne pense pas aux esprits, si on ne leur offre rien, les génies mauvais arrivent jost_prod09_bouddha03.jpg- ceux qui vivent naturellement dans le monde, hantent les forêts, les lieux obscurs, et qui étaient présents avant que la civilisation n’apparaisse: ils sont liés au chaos primordial. Car la cité est à l’origine structurée autour de la pagode. Le Bouddha est le maître des bons esprits.
 
En vérité, les Savoyards autrefois plaçaient chaque soir une coupe de lait pour le sarvan, l’esprit du foyer: si on pensait à lui, il faisait le ménage durant la nuit - attirait sur la maison mille bénédictions. Si on l’oubliait, il nouait la queue des vaches - mettait tout sens dessus dessous!
 
Mais, sur le plan formel, ce qui ressemble le plus à ces maisons des esprits de la Thaïlande, ce sont les crèches de Noël. Le christianisme a peu à peu amené à ce que l’hommage aux génies du foyer soit rendu d’abord à Jésus. Les esprits de la maison ne sont plus simplement rendus bons par le Christ, comme c’était sans doute encore le cas avec les sarvans; ils sont devenus la Sainte-Famille elle-même - avec Joseph, Marie, Jésus, les animaux de la ferme, les Rois Mages, et Crèche_de_noël.JPGl’ange qui veille! Les parents leur font les offrandes qui le matin sont mangées par les enfants - car autrefois, il ne s’agissait que de nourriture. Pendant la nuit, la bénédiction est tombée sur ce cadeau. Car il a été touché par le génie.
 
Dans les pays latins, soumis à la Contre-Réforme, nul Père Noël, même, ne venait troubler la perfection formelle du culte: les esprits n’étaient que les figures de la Sainte-Famille et des Rois Mages. La maison ne pouvait pas en contenir d’autres. Le Père Noël qui emprunte la cheminée a un rapport clair avec le génie du foyer. Les souliers vides rappellent la coupe dans laquelle on plaçait l’offrande.
 
La croyance aux esprits est universelle; mais ses formes changent selon les lieux et les temps.

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18/12/2012

Bible et chamanes: d'autres mondes de Jan Kounen

18380819.jpgBeaucoup savent que le cinéaste Jan Kounen - également l’auteur du psychédélique en même temps qu’impressionnant Lieutenant Blueberry -  a réalisé un film documentaire sur le chamanisme amérindien, intitulé D’Autres Mondes. Or, on y entend dire que sacrifier les animaux permet de pénétrer le pays des esprits. Il existe un lien entre l’âme animale et le monde spirituel, car celui qui sacrifie est censé mêler son âme à celle de ce qu’il sacrifie, et cela lui permet de sortir de lui-même en même temps que l’âme animale s’arrache au corps qu’elle occupait. Naissent alors des images, reflets d’un monde autre.
 
Jan Kounen raconte que dans les premiers temps, ces images sont toujours horribles, avant d’être transformées et de déboucher sur des merveilles.
 
Ces rites s’accompagnent de la prise d’une plante qui favorise l’état de détachement de la conscience.
 
Il existe également des sacrifices rituels d’animaux dans le Deutéronome. Aujourd’hui, conformément à l’idée que le sacrifice a d’abord une portée morale, on le regarde comme devant être intériorisé. Maurice Ruben-Hayoun, qui enseigne la philosophie juive, a déclaré regarder de cette façon les sacrifices évoqués par Moïse: la lecture du livre, remplie de dévotion, permet de les vivre spirituellement, et donne à voir la bête qui est en soi, sous forme de vision intellectuelle, de pensée vivante; dès lors, l’âme s’en arrache et en est purifiée.
 
Je crois qu’à l’origine, c’est aussi le but du chamanisme: il ne s’agit pas d’avoir des visions par jeu, par désir de faire des voyages exotiques dans l’autre monde, mais d’acquérir une véritable connaissance aya.jpgde soi, permettant de chasser les mauvais penchants, selon l’adage qui dit qu’un mauvais penchant demeure dans l’âme qu’autant qu’il n’est pas perçu pour ce qu’il est - un esprit mauvais, un monstre intérieur -, mais assimilé au contraire à quelque chose de bon ou d'indifférent par l’illusion des pensées nées de l’amour-propre - celles qu'on a à l’état d’éveil, normal. La connaissance de soi a un but moral, plus que scientifique. D’ailleurs, dans les religions, ou la spiritualité, une science a toujours pour but l’amélioration, le perfectionnement intérieur: elle-même est de nature morale. Le bien-être au sens d’Épicure n’est pas ce qui est recherché, et c’est la différence principale entre les pratiques des Indiens d’Amérique et celles des Occidentaux qui consomment les mêmes substances, en général.
 
Toutefois, Jan Kounen paraît sincère. En littérature, Charles Duits, qui consomma du peyotl, cherchait lui aussi une voie vers l’Esprit, une révélation permettant de savoir dans quelle direction aller, à un moment où les religions occidentales se dissolvaient dans le néant. Ce fut un grand homme, auteur de livres géniaux, mais méconnus.

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02/12/2012

Le Nâga et la protection du Bouddha

Buddha_with_Naga_(snake).jpgJ’ai évoqué il y a déjà pas mal de temps le lien entre le Nâga, ou Esprit-Serpent, et le roi des Khmers. Pour prolonger le sujet, il faudrait parler de celui du Nâga avec le Bouddha, souvent représenté avec ce serpent à neuf (ou sept) têtes qui l’abrite et le protège: il est l’esprit de la Terre soumis. Par cette figure se trouve exprimée l’idée que les esprits des lieux sont devenus les serviteurs du Bouddha, et qu’il n’y a pas d’opposition entre l’animisme et le bouddhisme. L’opposition se résout par l’idée d’une hiérarchie établie entre le Bouddha, qui est au sommet, et le Nâga, qui est au-dessous.
 
Pourquoi ce Nâga a-t-il plusieurs têtes? Cela peut renvoyer aux différentes parties de l’âme humaine: une fois parfaite, une fois réalisée dans ses sept ou neuf parties, elle peut accueillir le Bouddha, qui est l’esprit dans toute sa perfection et est au-delà des divisions apparentes de l’âme.
 
Cependant, le Nâga protégeant le Bouddha a été souvent remplacé par un objet renvoyant davantage à la royauté temporelle: le parasol. Sa portée symbolique, au-delà de son utilité pratique, lui fait bien représenter, par ses différentes naga.jpgstrates superposées, les cieux, qu’on connaît aussi dans la tradition occidentale - chaque ciel étant lié à la fois à une planète et à une qualité de l’âme. La vie canonique du Bouddha rappelle par exemple que celui-ci s’est rendu dans le second niveau du monde divin pour aider sa mère - qui, morte, se trouvait dans le quatrième: il y instruisit sa mère et les dieux. Or, ce quatrième ciel correspond à l’orbe solaire - le premier à être réellement divin, dans le christianisme ancien -, et le second était celui de Mercure, messager des dieux - ange majeur.
 
Mais l’esprit du Nâga est forcément lié au seul premier ciel, qui reflétait passivement la sagesse céleste - comme la Lune la lumière du Soleil. Cependant, ce miroir, justement parce qu’il était passif, renvoyait l’image de toutes les strates célestes, de toutes les couleurs de l’âme: il prenait l’allure de l’arc-en-ciel qu’on peut contempler autour des têtes du Bouddha, dans les temples. La connaissance du bien et du mal s’acquérait par la contemplation de ce miroir divin.
 
Dans la lumière du Bouddha, la vue se perdait: l’éblouissement était total. Mais par le Nâga, les vertus et les vices, par la connaissance desquels on accédait à la lumière suprême, apparaissaient, s’imageaient. La parole à demi terrestre du Nâga, lorsqu’il s’adressait au Roi, dans sa tour d’or, était accessible à son entendement; si le Bouddha lui avait parlé directement, l’excès de clarté eût noyé son esprit. Le Nâga protège l’homme du feu céleste en le filtrant: la Terre est aussi une protection pour l’homme; pas simplement une malédiction.

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14/01/2012

Culte des images et êtres dénués de corps

abside.jpgDans le livre biblique de la Sagesse, attribué traditionnellement au roi Salomon, l'origine du culte des images que l'on condamnait n'est pas, comme on le pourrait le penser, dans une interdiction de principe de représenter des êtres purement spirituels - dénués de corps, comme eût dit Corneille. Moïse lui-même n'avait-il pas fait représenter, sur l'Arche de l'Alliance, deux Chérubins, que Salomon ensuite reproduisit en plus grand dans le Temple de Jérusalem? Loin de n'accepter les images que si elles imitent la réalité sensible, ce livre de la Sagesse tend au contraire à dénoncer le faux réalisme des images qui embellissent le sensible sans cesser de lui ressembler. Il affirme, en effet, que le culte des images est lié aux rois qui se sont fait faire des portraits enjolivés afin d'être adorés même de leurs sujets qui vivaient loin de la cour. Il en donne aussi une origine a priori plus touchante: ce sont les chers disparus, dont on fait les portraits afin d'entretenir l'illusion qu'ils sont toujours présents. Ce faisant, on les immortalise, et cela conduit à leur donner des attributs divins et à leur vouer un culte, dit Salomon. Mais de nouveau, il s'agit bien d'images qui imitent la réalité sensible.

Ce que Moïse condamnait chez les Égyptiens apparaît donc clairement: il s'agit de la façon dont les images divinisaient des êtres vivants qui ne sont pas, comme les anges, des principes divins ayant revêtu une apparence sensible. Lorsque le caractère immatériel de l'êtreRamses-II.jpg représenté est explicite, lorsque son lien avec la pensée divine est clair, la représentation n'en est pas interdite.

Car les chérubins de l'Arche devaient porter la divinité: ils n'étaient pas en eux-mêmes divins. Ils n'étaient qu'une image de ce qui l'est. Et ils apparaissaient comme tels, puisqu'ils ne ressemblaient pas à des êtres sensibles connus: leurs ailes, déjà, l'empêchaient.

L'illusion qu'un être se confond avec son image est précisément entretenue par le réalisme. Ou, bien sûr, par une forme de matérialisme qui ferait des anges, par exemple, une espèce inconnue, vivant sur une autre planète, mais ayant un corps au sens physique. On a bien tendu à assimiler les êtres divins de l'Antiquité à des êtres corporels exotiques, au cours des siècles. La science-fiction prolonge à cet égard nombre de romans médiévaux. Mais les hommes qui ressemblent à tout le monde et accomplissent des exploits miraculeux ne sont pas différents. Tel fabuleux séducteur qui, dans les romans, ou les médias, rappelle Jupiter est encore une façon d'idolâtrer certains hommes. Lorsque la réalité de leur vie est étalée au grand jour, on tombe fréquemment de haut: on a tellement envie de croire à des hommes divins - qui seraient en même temps de chair, de sang, d'os!

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08/01/2012

Noël et le paganisme

Ahura-Mazda.jpgOn a pu lire, ici ou là, que Noël était d'abord une fête païenne. Mais je crois qu'on comprend mal le paganisme: on le modernise. Comme l'a montré H. P. Blavatsky dans Isis Unveiled, il n'était pas le culte de la nature au sens où l'Occident de notre temps comprend celle-ci, c'est-à-dire, pour l'essentiel, du règne végétal qui fournit de quoi manger, ou des éléments qui donnent chaleur et vie aux corps. Cela, ce n'est pas tant le paganisme que le simple matérialisme. Les jours qui s'allongent ne suffisent pas à expliquer une fête religieuse, même païenne.

Car les religions antiques voyaient, dans la nature, se mouvoir des êtres spirituels qui avaient une vie morale propre, et dont les cycles des saisons n'étaient, au fond, que la partie visible. Dans la nature, le paganisme antique voyait des dieux, qui étaient en même temps des idées morales: l'homme s'y retrouvait. Et il ne s'y retrouvait pas seulement dans ce qui le fait vivre corporellement - ce qui lui donne, ou pas, du plaisir -, mais aussi dans ce qui lui paraissait bon ou mauvais en soi. Il reliait l'été au bien, l'hiver au mal. Avec le printemps, par conséquent, le don du Ciel s'affirmait; dans l'hiver, régnaient les maléfices de l'Abîme. Souvenons-nous de l'ancienne Perse: dans la lumière vivait le dieu bon, Ahura-Mazda, et dans les ténèbres, Ahrimane. Or, ces dieux inspiraient aussi aux hommes leurs impulsions morales: le premier les amenait à bien se comporter, le second à se comporter mal. La vie morale prolongeait spontanément la vie naturelle. La fête du solstice d'hiver 03virgin.jpgavait, comme Noël, pour principe de permettre à l'homme de se relier au dieu bon, à l'Esprit saint, même au cœur de l'obscurité, du froid: elle le rendait libre. Le regain de lumière était une promesse: un signe; l'homme avait le pouvoir de faire le bien même dans la nature vide; Ahura-Mazda ne l'avait pas abandonné!

Cette vision de la nature s'est peu à peu perdue. François de Sales essaya bien de la ramener, en reliant les glaciers au diable et les chamois qui bondissaient par dessus aux anges; mais la vision moderne de la nature n'accorde pas à celle-ci de vraie portée morale. Elle fait plutôt de la vie morale une extrapolation illusoire de la vie de la nature, du corps!

Le christianisme, en plaçant l'image d'un enfant dans le sein d'une mère céleste, a essayé de conserver, dans le même temps, l'essence morale du rite, en ne s'occupant plus de la nature. Cela a instauré une forme de dualisme. Mais à mon sens, on ne retourne pas à l'essence antique et de la fête en supprimant l'une des faces de la chose.

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25/12/2011

L’Enfant cosmique à Noël

Dans les pays latins, au moins d'Amérique, je l'ai entendu dire, le Père Noël n'existe guère, et les cadeaux sont donnés par l'Enfant Jésus: durant la nuit de Noël, on ajoute sa figure à la crèche et l'on 2001.jpgplace des cadeaux auprès. Ce qui importe le plus, c'est la crèche, comme dans l'ancien christianisme: le catholicisme, qui a le culte des formes, les cristallise; il est conservateur.

Cela me fait curieusement penser à un film réalisé dans un milieu au sein duquel le culte de l'Enfant Jésus était passé de mode, 2001: l'Odyssée de l'espace. Car on sait qu'à la fin, un enfant immense et transparent occupe l'espace intersidéral, scrutant la Terre et semblant attendre l'éveil de l'Homme. Arthur C. Clarke, d'une nouvelle duquel le film a été adapté, parle d'un être spirituel à venir, créé à partir de la captation des forces qui, dit-il, ont formé le cerveau et l'utilisent à présent comme support. N'a-t-on pas remarqué que les abeilles se comportaient entre elles comme des neurones sans que rien de sensible les relie? Une organisation les unit au sein de l'éther.

Clarke dit que ce cerveau dématérialisé est un enfant parce qu'il n'a pas encore appris à évoluer avec sa nature propre. Mais l'image du film est assez saisissante: le cocon de cristal brillant dans lequel plane cet enfant ressemble à un œuf, mais aussi à 60600991.jpgces bulles dans lesquelles on mettait les êtres divins dans l'iconographie religieuse ancienne, ou orientale.

On sait aussi que cet enfant a été créé à partir de l'être profond de l'homme parti à sa recherche, Dave Bowman - cosmonaute qui est allé au bout de l'univers -, et que c'est passé par l'intermédiaire du mystérieux Monolithe Noir, qui semble contenir le secret de la pensée en l'être humain, l'y avoir fait naître. Si on apprenait que l'enfant divin du film de Kubrick est apparu dans le monde à Noël, serait-on surpris? Cela manque d'ailleurs peut-être au film, de l'avoir rendu explicite: il a privé de couleurs cet être fabuleux; son air lunaire ne correspond pas à l'or et au feu dont d'habitude l'Enfant divin s'entoure. Jacques de Voragine, l'auteur de la Légende dorée, disait que plusieurs Saints avaient eu la vision de cet être grandiose dans l'orbe du Soleil - s'avançant au-dessus de l'humanité. La froideur de ce que montre Kubrick crée une faille. Comme si le célèbre cinéaste avait eu à l'esprit l'image de l'hiver physique, la neige, la glace, l'albumine qui se dépose par fragments sur le monde à cette époque de l'année! et non ce que les chrétiens médiévaux regardaient comme l'apport secret de l'Enfant divin: l'or, le feu - le jaune de l'œuf, si on m'autorise cette comparaison apparemment triviale -, qui vont se placer dans la Terre et permettre à l'Homme de renaître - en même temps que la Nature, au sens végétal du terme. Sa figure reste austère, comparée à celle de l'enfant dans la crèche des pays pétris d'art baroque que sont ceux du sud européen et américain. D'un autre côté, elle est plus éthérée. On dira que l'art médiéval, en Occident, conciliait les deux. Mais dans un monde moins vaste.

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02/10/2011

Amiel et les miracles

Laocoon.jpgAmiel, sur les miracles, s'exprima de la façon suivante: On ne voit pas que le miracle est une percep-tion de l'âme, la vision du divin derrière la nature, une crise psychique analogue à celle d'Énée lors du dernier jour d'Ilion, qui fait voir les puis-sances céles-tes donnant l'impulsion aux actions humai-nes. Il n'y a point de mi-racles pour les indifférents; il n'y a que des âmes religieu-ses capables de reconnaître le doigt de Dieu dans certains faits. Cela signifie, finalement, que l'approche qui s'interdit de regarder dans le secret des choses pour y déceler la volonté divine s'oppose, quoi qu'on en dise, à la religiosité réelle, en réduisant les religions à des systèmes intellectuels et en proscrivant la foi, puisque, pour Amiel, celle-ci ne venait pas des idées, mais, précisément, des miracles.

Les religions qui essayaient de supprimer le merveilleux en leur sein pour donner d'elles-mêmes une image rationnelle et philosophique, disait Amiel, minaient le véritable sol sur lequel elles étaient bâties. Elles se vidaient de leur contenu, en ne conservant que le squelette intellectuel né des miracles et des réflexions qui les avaient suivis: paniers d'osier volant au gré du vent. Leurs directives morales deviennent simple habitude: elles ne s'enracinent pas dans la divinité, mais se lient à son nom ordinaire - à sa forme extérieure - par la volonté des hommes seuls.

Même la foi en la patrie ne peut faire l'économie de la croyance au miracle, disait Amiel. Il ne s'agit pas de telle ou telle nation: Rome fondait ses lois dans l'inspiration d'une nymphe, à laquelle avait parlé Numa Pompilius, et Remus et Romulus étaient les fils de Mars, Énée le fils de Vénus; le roi Latinus était à son tour issu de Saturne par Faunus, dieu de la Terre. Mao T.jpgMême lorsqu'il s'agit de républiques modernes, nées dans une atmosphère intellectuelle hostile au surnaturel, il est implicite que derrière les hommes, agit un dieu. La liberté des républiques émanait de la volonté des anges. Mao dominant les seigneurs issus de l'empire chinois était regardé comme guidé par un génie supérieur, de nature divine; aujourd'hui encore, les Chinois vénèrent les figures du grand homme comme pouvant les protéger, le génie du fondateur de la Chine populaire rayonnant sur le monde. Il n'est pas possible de faire autrement: tout élément culturel d'importance se relie au mystère, à l'inconnu. Même quand il dit qu'il ne le fait pas, il faut surtout le comprendre de façon politique, comme s'opposant à une tradition précédente qui proclamait qu'elle le faisait; en réalité, par d'autres mots, à travers d'autres figures - sans le dire -, il le fait aussi.

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12/07/2011

Des idoles et des dieux

Reliquaire01.jpgJe suis allé voir l'exposition sur l'Art ancestral du Gabon, au musée Barbier-Mueller, et j'ai beaucoup aimé ces figures, qui étaient celles de défunts perçus depuis la strate de l'âme qui est réputée, au Gabon, entretenir avec le monde des morts un rapport étroit. On représente en particulier les hommes dont on se souvient encore comme ayant eu des vertus. Ils possèdent un pouvoir qu'on peut qualifier de divin, désormais: ils protègent ceux qui les vénèrent.

Certaines figures semblent liées aux esprits des éléments: on dirait des déesses, des fées - des êtres qui commandent à des éléments qu'on regarde comme porteurs du principe féminin. L'une d'entre elles est magnifique, digne de Diane, déesse de la lumière lunaire. La contempler remue l'âme en profondeur, dans un endroit qui sans doute lui ressemble; mais on ne peut l'exprimer aisément.

Ces figures impressionnantes révèlent toujours quelque chose de soi. Les masques aux traits stylisés renvoient à des qualités qu'on ne voit pas de ses yeux physiques; ils figurent ce qui demeure de l'âme une fois le corps dissout. On peut parler d'idéalisation: des panaches et des auréoles lient les êtres sculptés aux forces obscures de l'univers. Car derrière ces sortes de fantômes, il existe encore des êtres qu'on ne représente jamais.

Si on descend l'escalier de ce petit musée de la rue Calvin, on parvient devant des figures sacrées de la Nouvelle-Guinée et de la Papouasie. Un panneau explique que les artistes de ces pays ne représentaient pas les dieux que le peuple vénérait: étant purement spirituels, ils ne peuvent prendre une forme distincte. On ne sculptait que des hommes ou des femmes qui durant leur vie avaient été Roof_Finial_Figure.jpgporteurs d'un élément divin, qui leur demeurait après leur mort. Leur forme, dans le monde des morts, était tirée vers le di-vin, mais elle restait humaine. Tant qu'on gardait d'eux un souvenir, notamment!

Le rapport avec les peuples antiques est frappant. Les Romains avaient commencé eux aussi par interdire la représentation sensible des dieux, les statues étant réservées aux hommes porteurs de la force divine: les empereurs. Plutarque le dit. Mon sentiment est qu'il en a d'abord été ainsi également chez les Grecs.

L'image est comme un repère, un signe, dans la nuit de l'âme, montrant une direction; les défunts, les saints, les héros, aussi. Le beau même est comme la cristallisation, dans les nappes terrestres, du rayonnement céleste. Et, quoique ces figures du musée Barbier-Mueller puissent être effrayantes, comme l'est le monde des morts même, elles ne manquent pas de grandeur, de beauté, de noblesse.

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06/07/2011

Seul contre la multitude des sages

jan_va10.jpgDans le second livre des Chroniques, dans la Bible, il est raconté l'histoire de Michée qui fut consulté par Josaphat et Achab, les rois de Juda et d'Israël, et qui refusait en général d'annoncer à Achab les mêmes heureuses choses que les autres prophètes qu'il consultait. L'envoyé du roi qui alla le chercher lui précisa bien que pour ce qui était d'attaquer la Syrie, tous les prophètes avaient déjà annoncé aux deux rois un heureux dénouement, et qu'il serait bien inspiré de les imiter.

Ce à quoi il répondit, dans la version latine de saint Jérôme: Vivit Dominus! Quia quodcumque dixerit mihi Deus meus, hoc loquar. Ce que je dirai, c'est ce que le dieu qui est le mien m'aura dit. Non autre chose: les sages n'ont pas plus d'autorité que Dieu même, mais moins. Le dieu qui parle à la conscience de l'être humain est plus important que celui qui passe par la bouche des sages qui vont dans le sens souhaité par les rois.

Cependant, Achab demande ensuite à Michée comment il se fait que les autres prophètes annoncent autre chose que lui. Il répond qu'il a eu une vision, et qu'il a dieu-14,bWF4LTQyMHgw.jpgvu Yahvé trôner au milieu de son armée céleste, située à sa droite et à sa gauche, et qu'il l'a vu demander à ces esprits s'il y en avait qui savaient comment induire Achab en erreur, parce que telle était sa volonté. Plusieurs ont proposé différents moyens, et l'un a reçu l'approbation du maître éternel de toute chose, parce qu'il a prévu de répandre l'esprit du mensonge parmi les prophètes du roi. Dieu lui dit, en effet: Va, descends, et agis de la façon que tu as conçue!

Naturellement, ayant écouté ce récit, les prophètes de cour, si je puis dire, sont furieux, et l'un d'entre eux frappe Michée à la mâchoire; le roi même le fait mettre en prison, au pain sec et à l'eau, jusqu'à, dit-il, qu'il revienne victorieux de sa campagne contre les Syriens! Michée répond que s'il est effectivement victorieux, c'est que Dieu ne lui aura pas réellement parlé. Mais Achab a le cou percé d'une flèche jetée au hasard par un simple soldat, et il meurt dès la première journée de combat - au moment où le soleil se couche, dit le texte.

Une histoire magnifique. Car il n'est pas vrai que ce soit l'âme de l'État qui inspire la vérité à ceux qui savent la voir; ce qui est collectivement souhaité n'est pas forcément ce qui est vraiment.

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01/06/2011

L’urne de Delphes et l’Arche d’alliance

urne.jpgA Delphes, durant mon voyage de cet hiver, j'ai été frappé par une étrange ressemblance entre l'urne de l'oracle et l'Arche d'alliance telle que la Bible la décrit. De fait, cette arche était transportée par des barres en bois qui se glissaient de chaque côté de l'objet dans des anneaux d'or. On sait que sur l'arche étaient deux chérubins dorés; or, l'urne de Delphes - dont s'exhalaient, disait-on, les vapeurs inspiratrices - était transportée par des barres en bois qu'on glissait dans les trous prévus à cet effet au sein de la pierre même. On dira que la technique est identique parce qu'il n'y a pas d'autre solution; et je l'accorde, sauf que sur les barres en bois en question étaient sculptés des aigles aux ailes déployées. Or, les aigles étaient liés aux anges: lorsqu'on peignait, à Rome, l'apothéose des empereurs, on montrait leur âme portée par des aigles, mais on sculptait aussi ce qu'on appelait alors des Victoires, et qui pour nous sont des anges, c'est-à-dire des hommes et femmes ailés: on en a un exemple place de la Bastille, à Paris, en haut de la colonne. Ces êtres, comme les anges pour les saints du christianisme, emportaient l'âme des héros au Ciel.

La Bible dit encore que lorsque Yahvé se liait à l'arche, il y avait, dans le tabernacle où se trouvait l'arche - et plus tard dans le temple, lorsqu'il fut construit -, une nuée, qui la nuit était une flamme: le jour, elle était fumée. Moïse, baigné par cette nuée, rencontrait Dieu, qui lui parlait; et il prophétisait. Mais on sait que l'oracle de Delphes était délivré par la Pythie, qui elle aussi était baignée de vapeurs - de nuées.

Les archéologues se sont demandés d'où pouvait venir cette nuée: ils ont cherché si, sous la terre, il y avait des émanations de gaz, des failles. Ils n'ont rien trouvé. Comme une hypothèse rationaliste passe facilement pour une vérité historique, ils ont émis l'idée que les prêtres créaient ces vapeurs en les faisant passer pour prodigieuses. Pour l'oracle de Delphes, qui n'a plus vraiment d'adeptes, cette pensée impie n'émeut guère, mais je ne sais pas si on a déjà osé proposer la même hypothèse pour l'Arche d'alliance. Cela ne fonctionnerait du reste pas aussi bien, car les auteurs de cette hypothèse disent qu'il y avait une cavité, sous phebus_python.jpgl'oracle, qui était secrète et qu'occupaient les prêtres; mais, dans la Bible, l'arche change de lieu souvent, et il se produit toujours la même chose. Il n'y a guère que pour le temple de Jérusalem, que cela peut être conçu; sous le tabernacle de Moïse, c'est plus difficile.

Quoi qu'il en soit, ce n'est qu'une hypothèse. Il se peut aussi que ces nuées, dans les deux religions, aient été spirituelles, et que les adeptes eussent alors une vision. Il s'agissait de feu éthérique, comme qui dirait: le feu dans lequel vivent les dieux, et qui ne brûle pas, comme cela s'est produit pour le buisson ardent. Un feu d'âme: d'esprit. Le feu qui soufflait encore des naseaux de Python, tué, ou blessé à mort, en ces lieux, par Apollon, et dont venait la connaissance secrète! Ce qui ressemble à Sigurd buvant le sang du dragon et comprenant alors la langue des oiseaux. Or, on ne peut pas prétendre que les prêtres parlaient en se faisant passer pour des oiseaux; et le mythe de Sigurd est sans doute le reflet de mystères propres aux anciens Germains - aux Goths. La relation avec Apollon est évidente, de mon point de vue, mais j'en parlerai une autre fois, si je puis.

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19/03/2011

Pierre Assouline et le pieux Silence

Echelle+de+Jacob+7.jpgRécemment, sur son blog, Pierre Assouline a évoqué des écrivains - liés au catholicisme, si j'ai bien compris - qui voulaient assumer la vie mystique tout en prônant le silence face au monde divin. Cela m'a rappelé François de Sales, qui ne disait pas du tout la même chose: car pour lui, le monde divin était hiérarchisé, et la parole se confondait avec lui jusqu'à un certain point. Plus on montait dans l'échelle spirituelle, plus elle se dissolvait, sans doute; la pensée même disparaissait, au bout du compte. Mais cela n'était que progressif. En aucun cas, le monde humain n'était placé totalement en dehors du monde divin: les deux s'interpénétraient.

A ses yeux, lorsqu'on priait, on le faisait avec les anges: la parole pouvait être assez belle, assez pure, pour s'élever jusqu'à eux. Il en résultait que beaucoup de saints vivants étaient en réalité au-dessus de beaucoup d'anges, dans l'échelle de l'Esprit. La chair ne l'interdisait pas: elle n'avait rien de rédhibitoire. Comment les paroles les plus pures des saints eussent-elles pu devoir être anéanties face aux anges, qu'au contraire elles émerveillaient? La conception des poètes qu'admiraient les dieux, dans l'Antiquité, était de même nature. La parole humaine peut réellement charmer les esprits. Est-ce que, dans la légende, le roi Salomon n'en a pas enchaîné nombre qui planaient trop près de la Terre, sa parole magique puisant sa force dans le Ciel?

N'y a-t-il pas une forme d'orgueil à prétendre que dès qu'on entre dans le monde de l'Esprit, le silence doit s'imposer? Car François de Sales ne l'admettait que quand on avait franchi le seuil des anges pour se placer en présence du Fils divin - la pensée se dissolvant, quant à elle, face au Père éternel: alors, l'émotion était trop forte. Mais la Divinité se reflète dans ses anges, sur CalypsoBrueghelElder.jpglesquels il est faux de prétendre qu'on ne peut rien dire. Il peut réellement exister une forme de mysticisme qui n'est ébahi que par des fées, pour ainsi dire: des cristallisations terrestres des rayons célestes! La poésie a précisément pour mission de les évoquer. Hugo ainsi créa une déesse marine sublime, dans Les Travailleurs de la mer, la disant faite de la belle lumière d'une caverne au sol immergé dans l'eau de mer. Ces images, en réalité, guident vers leur source secrète comme un souffle indique la sortie d'un souterrain. Hugo s'est également exprimé de cette manière. Si l'on reste silencieux, on ne crée pas d'éclat particularisé de lumière, dans son esprit, et on peut aussi bien se trouver au bord d'un gouffre: on ne distingue rien. De même, l'ange indique le chemin: qui l'ignore? Tous les chemins ne mènent pas à l'endroit qu'on désire: il est illusoire de le croire. Perceval péchait, en restant silencieux face au Graal: il s'agit d'interroger, pour qu'un sens apparaisse, pour que le mystère se dévoile. Sinon, il pouvait errer sans but dans la forêt.

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03/03/2011

Culte matriarcal à Delphes

31000FGommkibml9kQdZ2Os3o1_500.jpgEn Grèce, récemment, j'ai entendu un guide professionnel dire qu'à l'origine on n'adorait à Delphes qu'une déesse. La preuve en étant les statuettes très anciennes retrouvées sur le site et qui datent d'avant l'institution du culte d'Apollon.

Mais ces statuettes tantôt lèvent les bras au ciel, tantôt les croisent sur le ventre, et ce sont précisément des postures de vénération. L'archéologie peut induire en erreur en faisant oublier ce qui n'a pas laissé de trace. Si on se réfère à ce que Plutarque dit de Numa et de Pythagore, et dont j'ai parlé dernièrement, il apparaît qu'en Grèce aussi, à l'origine, on estimait que représenter la divinité était impossible. Cela signifie, à mes yeux, que les statuettes peuvent aussi bien renvoyer, en réalité, à l'âme tournée vers les dieux, et non à une déesse à proprement parler. L'âme humaine ouverte à la lumière divine pouvait être représentée sous la forme d'une femme, parce que les dieux fécondent l'âme en déposant en elle le germe spirituel qui leur est propre: elle est un principe féminin.

D'ailleurs, ces statuettes ont des formes abstraites, que pour ma part, je considère comme voulues. Elles ne renvoient pas à la divinité directement, mais à l'attitude qu'il fallait avoir pour la recevoir en soi. Si elles renvoient à la divinité, c'est à la façon d'un reflet.

Apollon-Sauroctone-Louvre.jpgQuant aux premières statues de divinités masculines, elles peuvent être celles d'hommes s'assimilant à un dieu après l'avoir tellement vénéré qu'il s'est confondu avec lui. Le regard des statues les plus anciennes renvoie à un monde divin qu'elles seules peuvent voir. Elles se posaient au départ comme reflet de la divinité habité par elle, plutôt que comme représentations directes, je crois.

Cela dit, à l'époque de Phidias, la forme du dieu dépendait aussi de ce qui trouvait, dans la forme d'un homme, une résonance particulière avec une qualité divine. L'effort de sculpture devenait plus abstrait, et s'appuyait sur une connaissance profonde de l'homme, mais de l'homme du point de vue de la forme. Par exemple, un buste imposant renvoyait à la puissance d'un dieu; des hanches larges, à sa fécondité; la minceur, à sa grâce. On sait que l'art grec de l'âge classique était de cette nature; mais auparavant, il suivait plus volontiers, me semble-t-il, le principe de l'impression que créait un dieu sur un homme qui, en sa présence, s'unissait à lui, se confondait avec lui, s'immergeait en lui. Dans l'Égypte ancienne, on peignait les rois sous les traits d'Osiris, et on leur donnait l'air de la béatitude céleste: du bonheur parfait.

Je pense que l'art des premiers temps est moins naïf qu'on se plaît à l'imaginer. Il était lié aux mystères, et ses techniques en dépendaient; leur but n'était pas de représenter fidèlement le monde tel qu'on le concevait, mais de produire un effet particulier sur l'âme. La conception qu'on avait du monde ne peut pas directement s'en déduire.

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16/02/2011

Culte des images (dans l'Antiquité)

pythagore-plpv7.jpgOn croit souvent que le refus de peindre ou de sculpter les dieux est le propre du judaïsme et de la loi mosaïque, mais à vrai dire, l'expérience fait éprouver une réalité bien plus complexe. Plutarque assure en effet que le premier grand législateur de Rome, Numa, interdisait, pour des raisons qu'on retrouve dans la bouche de Moïse, les dieux peints ou sculptés: ce qu'il ordonna touchant les images et représentations des dieux, se conforme du tout à la doctrine de Pythagore, lequel estimait que la première cause n'était ni sensible ni passible, mais invisible et incorruptible, et seulement intelligible. Et Numa semblablement défendit aux Romains de croire que dieu eût forme de bête ou d'homme: de sorte qu'en ces premiers temps-là il n'y eut à Rome image de dieu ni peinte ni moulée, et furent l'espace de cent soixante-dix premiers ans, qu'ils édifièrent bien des temples et des chapelles aux dieux: mais il n'y avait dedans statue ni figure quelconque de dieu, estimant que ce fût un sacrilège de vouloir représenter les choses divines par les terrestres, attendu qu'il n'est pas possible d'atteindre aucunement à la connaissance de la divinité, sinon par le moyen de l'entendement.

On le sait, les Romains, peu à peu, firent représenter les dieux. Cependant, ils demeurèrent surtout attachés à la représentation des empereurs, des grands hommes - des hommes qui avaient, à leurs yeux, contenu la force divine durant leur vie.

mosaique-grande.jpgOr, dans le temple de Salomon, on le sait peut-être aussi, il y avait deux grands chérubins ailés, statues de bois d'olivier feuilleté d'or, dont les ailes étendues se touchaient et touchaient les murs de part et d'autre. L'Arche de l'Alliance avait aussi deux chérubins d'or sur sa partie supérieure, et les murs extérieurs du temple de Salomon avaient encore des représentations sculptées, en bas-relief, de chérubins, parmi des palmiers, des lions, des taureaux et des volutes, pour ainsi dire. C'est ce que dit l'Ancien Testament. On pouvait donc représenter les anges, comme des images émanées de Yahvé, même si Yahvé était interdit de représentation: on estimait que l'image des chérubins le portait, sans se confondre avec lui.

La réalité des religions antiques est donc bien plus complexe qu'on ne s'en rend compte en général. Si on doit effectuer une synthèse globale, on dira que les statues ne pouvaient pas représenter le divin directement, mais seulement y renvoyer, par une sorte de reflet dans le monde des sens. Jean Calvin, lorsqu'il rejetait jusqu'aux images d'anges, était plus proche de Numa que de Salomon, au fond, et même de Moïse. Il se pensait tributaire de ce dernier, mais la vogue de Plutarque à la Renaissance suggère que François de Sales n'errait pas, en prenant celui-ci pour cible, lorsqu'en réalité il songeait au protestantisme. Le modèle de la Rome primitive était plus présent en Calvin qu'il ne voulait bien l'admettre.

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26/01/2011

Dogme catholique & prophètes modernes

911-1-28f38.jpgDans un article récent de son blog, Jean-François Mabut a évoqué la figure de Hans Küng, théologien catholique qui croyait qu'il pouvait y avoir des prophètes après Jésus, faisant allusion notamment à Mahomet - et qui a été rejeté à cause de cela et d'autres choses par la hiérarchie romaine. Henry Corbin parle assez souvent du problème que constitue le refus des religions instituées d'admettre un prophète après celui qui leur sert de référence. Cependant, dit-il, les sages font une différence, fréquemment, entre les prophètes législateurs, et ceux qui sont simplement touchés par le Saint-Esprit, et révèlent les mystères de l'Esprit. Moïse était l'ultime législateur, dans la tradition juive, mais cela n'empêcha pas les prophètes qui ont suivi. Les apôtres eux-mêmes pouvaient prophétiser voire légiférer, après Jésus, ayant été touchés par le Saint-Esprit. Mais Corbin fait remarquer qu'après les apôtres, les catholiques le refusent à tout le monde, et le fait est que même Joseph de Maistre, qui pourtant défendit l'Église latine, n'est pas admis comme ayant sondé les desseins de Dieu par les catholiques, alors qu'il s'est volontiers présenté comme l'ayant fait. Je ne parle même pas de la façon dont est regardé le don de voyance prophétique que Victor Hugo s'attribuait: le problème est d'autant plus facile à résoudre que Hugo s'opposait à l'Église catholique; du coup, Barbey d'Aurevilly, par exemple, le détestait.

Pour l'Islam, Corbin évoque les Amis de Dieu, liés à la tradition chiite, et qui pensaient avoir un lien intime avec l'Esprit, et renouveler la prophétie, sans pour autant se poser comme de nouveaux Medieval_Persian_manuscript_Muhammad_leads_Abraham_Moses_Jesus.jpglégislateurs, ce qui ne les empêcha pas d'être pourchassés par ceux qui pensaient que l'activité humaine devait désormais se borner à apprendre et à comprendre la parole du Livre, sans prétendre pénétrer les mystères divins. Corbin, néanmoins, rapporte une idée que ces Amis de Dieu énonçaient pour se défendre: Dieu ne pouvant pas être injuste, il était autant dans l'âme des hommes actuels que dans celle des hommes de l'ancien temps. Où se trouve-t-il? Chez ceux qui le manifestent, et qui peuvent bien rester cachés, ils n'en compensent pas moins le défaut apparent d'Esprit dans le monde en général, car Dieu n'étant pas injuste, il crée forcément les conditions de l'équilibre: le monde n'est jamais sans Esprit, même s'il est plus ou moins dissimulé selon l'époque.

Corbin dit que là se trouve certainement la source d'un véritable œcuménisme mystique: l'âme qui se relie à l'Esprit vivant, quand les livres portent la marque du lieu et du moment de leur apparition, parce qu'ils sont des matérialisations de la Parole, et qu'en tant que tels, ils ne peuvent pas être dégagés des contingences du monde. Cela rappelle saint Augustin disant que selon les temps, Dieu donnait des lois différentes, parce que, selon les temps, l'homme avait besoin de lois différentes pour son évolution. La justice est en amont des lois, et l'esprit, en amont des livres. La volonté, bien sûr, en amont de ce qu'elle manifeste.

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21/09/2010

L’ange conducteur

Ange montrant le ciel.jpgDans l'ouest de la France, en Bretagne, au Mans, j'ai souvent vu dans les églises quelque chose que je n'avais pas remarqué dans les autres églises: l'ange qui montre le Ciel d'une main, en tendant l'autre devant lui, ou alors vers la Terre, ou bien tenant celle d'un enfant qu'il conduit. J'ai songé que cela pouvait avoir un lien avec François de Sales, dont la figure était fréquemment présente dans les mêmes lieux saints, car dans son Introduction à la vie dévote, il propose deux méditations contenant l'ange gardien - avec lequel, dit-il, il faut s'imaginer en rase campagne: et l'ange montre, en haut, le paradis, en bas, l'enfer, ou alors, à gauche, Satan entouré par les pécheurs tout noirs, à droite, Jésus entouré par les dévots nimbés de blancheur: on est toujours entre les deux, entre le haut et le bas, entre la droite et la gauche, dit François de Sales, et la suite dépend du choix qu'on fait.

Le lien avec François de Sales n'était pas toujours explicite, ni direct, je pense. Il était seulement net que ces représentations du bon ange étaient toutes de style classique, postérieures à la Renaissance et à la publication de son livre. On peut critiquer ce style religieux du XVIIe ou même du XVIIIe siècle qui, dans l'ancienne France, et jusqu'en Bretagne, ressemble simplement à l'art tel qu'il était pratiqué à Versailles: il tendait au féerique, mais avait aussi quelque chose d'artificiel, si on le compare, notamment, à celui du Moyen Âge. La forme séduisait en soi, mais elle ne reflétait pas forcément les vertus célestes; le sentiment n'en était pas clair. Il pouvait s'agir de plaire en se reliant intellectuellement à une idée religieuse sans chercher de lien secret entre les formes et la sainteté même.

ABX Archange_Raphael-33f50.gifOn pourrait du reste se dire qu'un tel lien secret est un leurre, mais je crois qu'au Moyen Âge, on ne voyait pas les choses ainsi, et que c'est la source de la noblesse de l'art médiéval - car évidemment, en ce qui me concerne, je considère qu'un lien existe bien, entre les formes et ce qu'elles contiennent, même s'il n'a rien de direct ni de mécanique.

Or, on a justement reproché à François de Sales de créer des formes séduisantes tirées de la littérature antique - de la poésie latine ou grecque -, sans se soucier de savoir si réellement, à la source, elles avaient porté les idées chrétiennes qu'il leur donnait - simplement pour séduire le peuple. Cela me paraît excessif, mais il faut admettre qu'il n'a pas la noble simplicité de Thomas a Kempis, par exemple.

Cela dit, dans les textes de La Fontaine ou de Racine inspirés par la mythologie grecque, faut-il voir toute la piété des religions antiques? Pas davantage, je pense. Or, ils conservent tout de même une forme de beauté dont l'âme s'exalte et le cœur s'élargit!

J'aime assez, en fait, ce merveilleux un peu clinquant de l'époque classique: je trouve qu'il a son charme. Durant mon voyage en Bretagne, soit sur la route, soit en Bretagne même, j'en ai vu de nombreux exemples; ils m'ont généralement plu.

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25/04/2010

La dérive du Réveil

Rousseau.jpgEtienne Dumont, dans la Tribune de Genève de ce week-end, qualifie de dérive le mouvement du Réveil, au motif qu’il faisait passer le cœur avant la raison, dans la vie religieuse. Le Réveil est un mouvement protestant de l’époque romantique qui trouvait que l’héritage de Calvin était excessivement froid et didactique. Si c’est une dérive, il faut avouer que le Romantisme est tout entier dans ce cas. Car Etienne Dumont fait comme si la philosophie des Lumières avait fait triompher définitivement le culte de la Raison dans tous les domaines de l’activité humaine. Mais en religion, et même en poésie, est-ce qu’un tel postulat ne serait pas absurde?

Le plus paradoxal est que c’est Jean-Jacques Rousseau qui a été, indirectement, le premier à se plaindre du rigorisme protestant, en prônant, davantage que les belles raisons de Calvin ou d’un autre théologien, quel qu’il soit, les élans du cœur, et en prenant à cette fin pour modèle son vicaire savoyard qui laissait la nature parler dans son âme pour y créer d’abord de l’émotion. Or, Rousseau a été condamné, dans sa philosophie, aussi bien par les protestants que par les catholiques. Amiel.jpgLa vérité est qu’ici, le philosophe des Lumières est beaucoup plus du côté du cœur que Jean Calvin. On sait bien que le Romantisme en découlera - même à Genève: Amiel en sera l’héritier.

Pour Rousseau, le cerveau ne renvoie pas à Dieu: les idées de l’homme ne sont liées qu’à l’homme; seul le cœur renvoie à l’âme de la nature et à ce qu’il appelait l’Être suprême: il bat à l’unisson de l’univers, quand le crâne enferme les idées des hommes dans un réduit obscur. Or, c’est un point de départ qui est apparu comme une révélation aux spiritualistes, à un moment où précisément la foi religieuse s’était figée dans des positionnements intellectuels stériles.

Rousseau s’est du reste contenté d’affiner une tendance inhérente au christianisme, qui dès l’origine avait mis la foi en avant: le sentiment. Notre philosophe laissa celui-ci absolument nu, épuré de tout concept, face à la nature, dont l’âme, pressentie dans la perception du tout, était précisément l’Être suprême.

Ce qu’ont apporté les Lumières, ce n’est pas la religion de la Raison, mais la Liberté - laquelle s’enracine dans le sentiment de chacun.

Pour le culte de la Raison, si j’ose dire, il y avait déjà eu Descartes.

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26/03/2010

Kannon au Musée d’Ethnographie

Kannon expo15_icone.jpgJe suis allé voir l’exposition sur Kannon - déité, comme on dit, du Bouddhisme dont la figure est souvent féminine - du Musée d’Ethnographie de Genève et c’était magnifique: cela donnait vraiment envie de se convertir au Bouddhisme. Kannon fait luire son regard sur le monde des hommes depuis le paradis de l’Ouest, dont elle garde l’entrée en compagnie de Bouddha et d’un autre Immortel de l’Ouest dont j’ai oublié le nom, et cela apaise et réjouit leur cœur, car elle est l’âme de la Compassion universelle; cela favorise aussi les gens dans le malheur. On ne peut rien faire de plus beau.

Comme la doctrine bouddhiste est que toute pensée liée à ce qui est au-delà de toute conception et de toute représentation se déploie sous forme d’images, l’exposition propose, notamment, des statues d’une noblesse incroyable; la principale d’entre elles est massive et semble vraiment contenir une force divine: la statue en est comme un réceptacle exceptionnel forgé par la magie des artistes!

kannon 3.jpgChez les anciens Égyptiens, les statues des Dieux demeuraient cachées, parce qu’elles sont d’une force trop grande: les fidèles devaient se contenter de petites reproductions. Il en est de même pour les plus belles statues des célestes Saints du Bouddhisme - si l’on m’autorise à appeler ainsi les Bodhisattvas -, parmi lesquels Kannon. Mais le musée de Genève a montré la sublime statue même; et moi, depuis que je l’ai vue, je suis resté médusé, stupéfait, et je ne parviens plus à m’intéresser durablement à la politique. C’est donc vrai, que la vue en est dangereuse!

La grève de mardi dernier, qu’ont faite beaucoup de fonctionnaires français, me serait par exemple passée complètement au-dessus, si elle n’avait occasionné nombre d’absences d’élèves, dans mon établissement de l’Éducation publique. Je suis allé faire cours sans penser à rien - sauf bien sûr à refléter sur les élèves la chaleur du regard de Kannon même lorsque je leur parlerais de la proposition subordonnée!

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