25/09/2015

Tum Teav: drame khmer

tum_teav.jpgChaque époque a eu son drame amoureux légendaire: l'Antiquité avait Pyrame et Thisbé, le Moyen Âge Tristan et Iseut, les temps modernes Romeo et Juliette. Du moins en Occident. Au Cambodge, on raconte l'histoire de Tum et Teav.

Je l'ai lue en traduction anglaise, après l'avoir achetée à Kampot. Les Cambodgiens l'étudient au cours de leurs études secondaires. C'est leur grande œuvre classique.

Selon la tradition, elle vient de récitants: le Cambodge autrefois n'avait pas de littérature écrite stable; les moines écrivaient parfois ce qui était récité, mais leurs manuscrits se perdaient: ils n'étaient pas regardés comme devant être conservés. L'idée de graver des paroles dans le marbre et d'immortaliser les écrits vient essentiellement des anciens Romains. On effectue un sacrifice au Bouddha en consacrant des heures à faire des manuscrits, mais aussi en les brûlant, me disait mon oncle, qui a écrit un livre sur Kampot.

Le Cambodge est particulièrement dans la situation de n'avoir pas eu de littérature écrite clairement établie. Outre Tum Teav, les textes consacrés sont des adaptations locales de textes bouddhistes et hindouistes classiques, en particulier le Râmâyana. Mais cette histoire d'amour malheureux est originale et a pour cadre le Cambodge même: d'où son importance pour les Khmers.

Elle raconte qu'un jeune moine qui chantait dans les villages pour mieux vendre ses paniers est un jour tombé amoureux d'une jeune fille, qui l'aima aussi. Quittant son monastère malgré l'avis contraire du supérieur, il parvient à s'unir à elle.

Or, le Roi désire une nouvelle concubine: il fait envoyer ses agents, qui tombent sur Teav. Lorsque celle-ci parvient à la Cour, Tum est présent: il s'est fait engager comme poète officiel, et le Roi a une tumteav2.jpggrande affection pour lui. Habilement Tum révèle ce qu'il en est, et le Roi, un homme bon, le marie officiellement à Teav, acceptant de renoncer à elle.

Mais ce n'est pas du goût de la mère de la jeune fille, qui rêvait de lui faire épouser le fils du gouverneur de Tbaung Khnom; elle attire Teav en se prétendant malade et prépare les noces.

Tum l'apprend et en parle au Roi, qui, furieux, écrit une lettre indiquant sa volonté et la remet à Tum. Celui-ci se rend sur les lieux du mariage, mais, au lieu de remettre la lettre au gouverneur, il se rend auprès de Teav, qu'il accuse de l'avoir oublié. Comme il n'en est rien, ils s'embrassent et se caressent, et la mère de Teav les voit; elle les dénonce au gouverneur, qui fait battre à mort le jeune homme à l'arrière de son palais. Teav le voyant sans vie se suicide. Le Roi, apprenant ce qui s'est passé, exécute les coupables et leurs familles.

À l'époque du communisme, on prétendait, à Phnom Penh, que si Tum et Teav avaient vécu sous le gouvernement du Parti, ils auraient trouvé une structure sociale adaptée à leur amour. Cela rappelle la propagande qui dit que dans la République enfin le bonheur est possible, tandis qu'avant, non. Mais dans le poème, la nature même est mauvaise: le bonheur terrestre, impossible. Tum est puni parce qu'il n'a pas obéi au supérieur de son monastère; mais il n'aurait pas connu intimement Teav s'il avait obéi. L'amour rêvé dit des Gandharvas - se fondant sur la musique, la spontanéité, la poésie - est un leurre. Le Roi a beau le favoriser, la Terre n'en veut pas. Il ne manquait pourtant pas de puissance: le texte le dit. Mais le Bouddha en a davantage; et n'a-t-il pas renoncé, lui-même, à l'amour terrestre?

Une histoire tragique, qui à mesure qu'on approche de la fin saisit l'âme.

Elle ne contient pas de merveilleux à proprement parler, mais la nature est abondamment évoquée: le soleil qui se couche sur les rivières et les montagnes, les forêts et leurs arbres, les oiseaux, les singes, les buffles... Les fastes du Roi et du Gouverneur créent une forme de féerie terrestre, et les allusions à la religion locale donnent de la profondeur à l'ensemble. C'est un très beau texte, baigné de mélancolie, de nostalgie.

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21/09/2015

Clarté des vertus historiques (Jean-Jacques Rousseau)

CATON-L-ANCIEN.jpgJean-Jacques Rousseau recommandait, dans ses écrits sur l'éducation, de raconter l'histoire des grands hommes de l'antiquité grecque et latine. Les idées abstraites ne fonctionnent pas: il faut placer sous les yeux intérieurs de l'enfant des images claires, qui puissent l'animer intérieurement. Il avait mille fois raison.

Dans les temps anciens, on l'avait fait avec les saints du christianisme. Jésus lui-même servait de modèle éducatif absolu.

En Inde, les héros mythologiques, incarnant des divinités, servent toujours de modèles: Rama, en particulier, reste l'image de l'idéal, pour les hommes; Sita, pour les femmes. Il n'est pas douteux que les héros fils des dieux aient eu un un tel rôle en Grèce, et qu'à Rome les héros divinisés - Énée, Romulus, Auguste - aient été dans le même cas.

Il est donc remarquable que Rousseau, rejetant les figures religieuses et mythologiques, veuille qu'on ne retienne que l'histoire profane, telle qu'on la trouve chez les écrivains rationalistes antiques, notamment Plutarque. Il est évident qu'il ne faisait à cet égard que suivre la mode de son temps - et qui continue à s'imposer au nôtre dans les classes instruites: il s'agit de vouer un culte aux grands hommes de l'histoire réelle.

Mais le peuple préfère les héros mythologiques que sont les super-héros venus d'Amérique. Et je dois reconnaître que quand j'étais petit c'était mon cas, et que jusqu'à un certain point cela n'a pas changé.

Maintenant il faut saisir ce qu'a de bonne la position rationaliste de Rousseau. Les vertus incarnées par des personnages historiques ont l'avantage d'avoir des contours nets. Dans la mythologie, on crée hhfhjpg-bbd5bbd5-a7491.jpgvolontiers de la confusion, et les Romains le ressentaient: Virgile, avec Énée, crée délibérément un héros pur, pieux, parfait - ou presque. Du coup, certains l'ont trouvé froid, sans vie.

Et c'est le défaut des héros aux vertus trop claires, trop démonstratives. Paradoxalement, la mythologie donne une vie aux héros en matérialisant, à l'extérieur d'eux-mêmes, ce qui habite leur âme. Car il ne faut pas forcément trouver une autre source au merveilleux, sauf qu'évidemment dans la pensée magique les forces intérieures sont la résonnance individuelle de forces cosmiques divines. Elles ne sont pas limitées à une personne. C'est ce qui permet d'animer un personnage sans lui faire perdre de son dynamisme, sans atténuer ses actions. Car la psychologie dans le réalisme se manifeste comme une digression, un ralentissement de l'action, et donc un affaiblissement du héros.

D'ailleurs quelle valeur donner à une âme qui n'agit pas selon les lois morales de l'univers? Elle ne peut pas motiver ceux qui l'observent.

Tel est le dilemme de l'éducation: si elle veut être efficace, elle est obligée d'en venir à la mythologie. Si elle en reste au réalisme, elle tend à ne s'adresser qu'à l'intelligence; elle ne parle pas au cœur. Et pourtant, dira-t-on, la mythologie tend à enseigner des mensonges. Et donc elle apprend à mentir: c'est ce dont Rousseau l'accusait.

Lorsque, en Asie du sud-est, on raconte, encore aujourd'hui, la vie canonique du Bouddha, qui a parlé dans le monde divin aux anges et lutté sur terre contre les démons, on est dans une histoire mythologique qu'on croit vraie: c'est l'avantage de l'éducation qu'on y donne. Le dilemme est résolu.

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28/08/2015

Ordalies et prodiges à Angkor

2599068.jpgQuand je suis allé à Siem Reap, au Cambodge, j'ai acheté un petit livre qui traduisait en anglais un récit de voyage à Angkor écrit par un Chinois du quatorzième siècle, un certain Zhou Daguan; il avait pour titre A Record of Cambodia.

Ce qui frappe le plus, dans le tableau qu'il fait, est que les anciens Khmers connaissaient l'ordalie aussi bien que les anciens Celtes et Germains: l'épreuve par laquelle on distingue dans les affaires de justice le bon du mauvais. On faisait par exemple plonger les mains dans l'huile bouillante; celui qui les gardait intactes était dans son droit, l'autre non.

Dans les textes médiévaux, écrits par des chrétiens, on n'a pas d'explication sur la logique interne à cette pratique: elle est juste racontée, et est clairement l'héritage de l'ancienne tradition, en particulier bretonne; car c'est dans le cycle arthurien et dans la légende de Tristan et Iseut qu'on la trouve le plus souvent. Les Germains étaient plutôt adeptes du duel judiciaire, qui obéit au même principe.

Il a pu y avoir des explications, rédigées en latin, sur cette façon de procéder: évidemment pour la condamner. Car l'Église s'y opposait. Elle l'assimilait à une superstition. C'est en tout cas ce qu'on peut observer dans le Traité des combats singuliers de Hyacinthe-Sigismond Gerdil, au dix-huitième siècle: il admet que pour les anciens Germains la divinité intervenait dans le conflit ritualisé, mais il rejette l'idée que ce soit possible. Dieu ne vient pas quand on le sonne, dit-il en substance. Il est donc resté difficile de saisir pleinement la logique des anciens peuples qui avaient ce type de pratiques.

Or Zhou Daguan les regarde sans aucune espèce d'œil critique; il ne la relie à aucune croyance: il affirme simplement qu'elles sont la preuve que les forces spirituelles sont très présentes à Angkor. Sinon, comment pourraient-elles exister? Si les hommes agissent, ce n'est pas sans raison, ce n'est pas en dehors du réel - présuppose-t-il.

Il s'exprime de la même façon en racontant un étrange prodige: un soldat qui s'unissait charnellement à sa petite sœur près d'une porte sanctifiée par la présence du Bouddha est restée coincé dans son corps; buddha_face_angkor_wat_siem_reap_1_hero.jpgils sont finalement morts de faim, après être restés deux semaines dans cet état. Zhou Daguan affirme que c'est arrivé deux fois. Et il conclut, donc, que le Bouddha exerce sur le lieu une influence spirituelle puissante.

Seule l'Asie peut-être a conservé des écrits dans lesquels on se situe dans cette logique. Même les miracles chrétiens n'étaient pas toujours expliqués avec une telle précision, et une telle simplicité. Quand ils le sont, ils suivent bien sûr une logique comparable: la divinité est intervenue pour punir les impies. Une légende de Boëge le rappelle: un Savoyard allié des Bernois, au seizième siècle, eût traîné derrière son cheval la Vierge des Voirons, une statue célèbre pour sa couleur noire; soudain, elle s'arrête: le cheval ne peut plus avancer. Le cavalier se retourne: il reste coincé dans cette posture, le cou tordu. Pis, sa descendance aura la même tare. Assurément, l'ermitage de Notre-Dame des Voirons était lui aussi rempli de force spirituelle, émanant de la Vierge. D'autres traditions du reste le confirment, que je pourrai évoquer un autre jour.

Car ce qui frappe, également, dans le récit de Zhou Daguan, est que les Khmers d'autrefois se baignaient nus; or maintenant ils se baignent tout habillés: ils sont devenus beaucoup plus pudiques. À cause des peines infligées par le Bouddha aux incestueux? Dieu sait.

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20/08/2015

Khmers de Savoie (François Ponchaud)

51LBMsZYHeL._SX332_BO1,204,203,200_.jpgQuand je suis allé au Cambodge, j'ai lu la Brève Histoire du Cambodge de François Ponchaud, un prêtre savoyard originaire de Sallanches qui a acquis la nationalité cambodgienne après avoir appris le khmer classique et avoir vécu au Cambodge durant des années. Il a participé à la traduction en khmer de la Bible, et je me dis qu'il aurait pu traduire aussi l'Introduction à la vie dévote de François de Sales, car j'ai toujours songé qu'elle n'était pas sans rapport avec le bouddhisme tel qu'on le pratique en pays khmer. Le pieux évêque de Genève conseillait par exemple de se visualiser avec son bon ange en rase campagne, et de se le représenter montrant en haut le paradis, en bas l'enfer - et appelant à le suivre en haut. Or, les figures du Bouddha montant au royaume divin d'Indra, puis repoussant les monstres de Mâra l'esprit de la mort, peuvent aisément se coordonner avec celle de cet ange. Le lien étant que François de Sales rejetait l'intellectualisme abstrait, et prônait une imagination imprégnée de divin - figurant le monde supérieur notamment par les anges et les saints du ciel.

Sans doute, il restait plus abstrait que les Khmers, adeptes aussi des génies des lieux, ou des esprits des ancêtres, et visualisant les anges de préférence sous la forme de femmes célestes - de fées. Inversement, l'idée du Père éternel n'est pas présente dans le bouddhisme.

Nonobstant, le catholicisme salésien aurait peut-être plus de succès au Cambodge que les autres formes occidentales du christianisme. Il en beaucoup eu, au dix-neuvième siècle, en Russie, grâce aux frères de Maistre; l'imagination du pieux évêque pouvait toucher la sensibilité russe, ou slave, et même se lier à la richesse icônique du christianisme orthodoxe.

François Ponchaud parle abondamment des Khmers Rouges, qu'il a vus à l'œuvre, et qu'il a dénoncés dès leur apparition. Cependant, les intellectuels français refusaient de le croire: un curé accusant des Les-saintes-coleres-de-Francois-Ponchaud_article_popin.jpgcommunistes de crimes, quoi de moins crédible? Finalement il avait raison.

Il a expliqué le phénomène par des biais qui m'ont semblé justes, et auxquels j'avais également songé: par exemple l'amour de Pol Pot pour Jean-Jacques Rousseau.

Avait-il pratiqué La Profession de foi du vicaire savoyard?

Il existe à Bonneville une forte communauté cambodgienne, dont on m'a expliqué l'histoire: un couvent de La Roche sur Foron avait un pendant au Cambodge, et un lien s'est créé, après qu'un Cambodgien pourtant non catholique a eu demandé de l'aide à ce pendant. Il a entraîné à sa suite toute une communauté. Les industriels bonnevillois qui ont employé les Cambodgiennes m'ont dit qu'elles avaient des doigts de fée. Le monde des esprits est si proche, au Cambodge, qu'on s'y fond, et qu'on lui ressemble. Inversement, sans doute, il ressemble souvent à ce monde-ci. Les représentations qui en sont faites intègrent le monde élémentaire et les anges des rangs modestes; mais dès que l'abstraction devient trop forte, l'on s'avoue incapable de rien dire. C'est presque physiquement, peut-être, que la métaphysique rebute l'Asie.

François Ponchaud recommande de respecter la cultre khmère et d'essayer d'établir des liens avec elle. Il souhaite dire que le Christ libère du Karma. Je ne sais s'il ose reconnaître l'existence des vies successives pour autant. La hiérarchie catholique l'a souvent niée.

Sa Brève Histoire est un livre sympathique et clair, qui n'occulte pas les croyances des Khmers quant à l'origine de leurs rois, ancrées dans le mythe: ils viennent d'hommes-serpents immortels vivant sur Terre, unis à des Brahmanes.

Un Savoyard donc qui mérite d'être mieux connu, et reconnu.

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15/06/2015

Le Bouddha, saint chrétien?

BJ-parabole-enluminure2.jpgAu Moyen Âge, notamment dans le sud de la France, s'est répandue la légende d'un saint appelé Josaphat. Un texte occitan du treizième siècle raconte son histoire. En vérité, c'est celle du Bouddha. Les vies sont les mêmes, et saint Josaphat est dit indien. La différence est que ce Josaphat renonce aux idoles et exclut de leur vouer un culte en se réclamant de Jésus-Christ: dans la vie canonique du Bouddha, c'est le dieu Indra qui l'éclaire - par exemple sur la Voie du Milieu, en lui jouant un air de flûte qui la signifie.

Anachronisme, disent les historiens. Et le contexte historique, situant la vie de saint Josaphat après la conversion de l'Inde au christianisme par l'apôtre Thomas, le confirme. Mais n'oublie-t-on pas facilement que pour les chrétiens médiévaux Jésus-Christ était l'incarnation d'un dieu? Et pourquoi pas du dieu Indra, que le Bouddha, dans le Dhammapada, appelle roi des divinités célestes?

Car il est lié à la sphère solaire, au quatrième niveau du monde divin; et le Dhammpada dit que tous les hommes doivent le prendre pour modèle, qu'il n'existe personne d'aussi excellent. Car le bouddhisme n'est pas athée, contrairement à ce que croient certains. Or, le christianisme médiéval disait pareillement que Jésus-Christ était par excellence l'exemple à suivre!

Et Rudolf Steiner rappelait que Dieu, en soi, était une idée, une abstraction: ce que les premiers chrétiens avaient entendu par ce terme, lorsqu'ils disaient que Jésus-Christ l'avaient incarné, était un indra.jpggrand esprit solaire. Indra, donc?

Même si les prêtres les plus savants ne le disaient pas forcément au peuple, il existait parmi eux l'idée qu'avant même son incarnation les païens les plus éclairés avaient adoré le Christ. On discutait pour savoir si l'enfant divin dont Virgile parlait dans les Géorgiques n'était pas un pressentiment, chez le poète génial, de l'enfant de Marie. Il suffit de visiter la cathédrale de Sienne pour s'apercevoir que les chrétiens italiens du quatorzième siècle liaient la Sibylle de Cumes au Christ, lequel ils pensaient avoir été annoncé par elle.

Dans la logique du temps, il était simple de considérer qu'avant même son incarnation, les mystiques, les visionnaires avaient pu dans le Ciel distinguer le Christ!

La légende était passée par Bagdad, le monde arabe et grec. Elle montre que, peu ou prou, le bouddhisme était connu en Occident. Il y incarne sans doute une certaine tendance mystique qui préférait songer à la personne céleste du Christ plutôt qu'à sa personne terrestre. Il n'est pas anodin que la légende de saint Josaphat se soit surtout répandue en pays cathare. On peut aussi penser à l'orientation religieuse représentée par saint François d'Assise: son rapport avec le Bouddha n'est pas difficile à saisir.

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03/02/2014

Drames du vingtième siècle

angkar.jpgJ’ai évoqué dans un précédent article le problème de l’irrespect de certains à l’égard des souffrances liées à l’Holocauste, aux crimes de masse d’Adolf Hitler et de son administration - étendue par ses victoires militaires à des pays tels que la France. J’ai dit que pour moi on parlait souvent mal de cela, parce qu’on essayait d’imposer une idée sans toucher, sans faire vivre les choses de l’intérieur.
 
Mais à mon avis, le partage de la souffrance humaine nécessite qu’on évoque également les autres grands crimes de masse du vingtième siècle. Cela donne de ce dernier une image globale. J’ai été profondément ému, étant jeune, par ceux des Khmers Rouges, après avoir notamment vu le film La Déchirure (The Killing Fields), de Roland Joffé. Il y a deux ans, quand je suis allé au Cambodge, j’ai de nouveau été bouleversé, en voyant les maisons détruites, en pensant à la guerre, aux ravages. Je n’ai pas de lien ancestral avec le Cambodge; mais le lien corporel ne fait pas tout: peut-être que dans une autre vie j’étais moi-même khmer?
 
Or, à ce sujet, je dirai ceci. D’abord, le Cambodge ne se résume pas à ces morts par millions: il y a d’autres choses en son sein, qu’il faut savoir voir aussi. Ensuite, les Khmers Rouges, contrairement à ce qu’on croit souvent, n’ont pas seulement eu des motivations idéologiques abstraites: ils étaient persuadés que le peuple khmer ancestral vivait ou avait vécu de façon naturellement conforme aux 450px-Stalin_statue.jpgprincipes du socialisme. Ils ont donc développé des pensées nationalistes, et même racialistes. Les Chinois, en Asie, passent pour être très doués pour le commerce, et Marx avait assimilé le commerce à une activité d’accapareur; on pourchassait donc les gens qui avaient une physionomie réputée chinoise, le modèle idéal du Khmer étant perçu au travers des vieilles représentations d’Angkor.
 
Staline lui-même n’a-t-il pas dit que seuls les Russes étaient d’authentiques communistes par nature, les autres devant par conséquent leur être soumis? Or, le partage de la souffrance humaine peut aussi s’appuyer sur les crimes de masse qu’il a pu commettre: on se souvient par exemple de ce qu’il a fait subir aux Ukrainiens parce qu’il les assimilait à une classe de petits producteurs agricoles égoïstes et dénués du sens du partage qui caractérisait les Russes à ses yeux.
 
Je crois qu’il faut diversifier les sujets de commémoration, afin d’avoir une vision globale de l’être humain, et éviter de donner l’impression qu’on se fixe sur telle ou telle partie. Les politiques, du reste, devraient rester en retrait, et laisser les historiens ou les associations effectuer ce travail ouvert à tous.
 
Il est important que cela émane de gens qui se sentent réellement touchés; sinon, la fibre humaine reste silencieuse.

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26/06/2013

Le roi Norodom et Charles de Gaulle

941718_538666659503520_1335465104_n.jpgNorodom Sihanouk et Charles de Gaulle croyaient aux forces élémentaires qui protègent un pays, une terre. Chez le roi khmer, cela s’enracinait dans une mythologie explicite, à laquelle l’Asie reste habituée: il réalisa un film dans lequel il jouait le rôle d’un prince des esprits, immortels exilés sur Terre qui pour obtenir le droit de regagner le Ciel doivent accomplir de bonnes actions, et aider les hommes mortels. Il avait son palais dans la forêt du mont Bokor: lequel j’ai pu admirer, depuis le fleuve Kampot, au soleil couchant. L’astre d’or descendait le long de ses pentes, créant sur les eaux des millions de scintillements, qui bientôt semblèrent voleter autour de moi, me ceignant comme d’étoiles! Je me sentais inondé de lumière. L’effet du prince des génies, sans doute!
 
Ces immortels du Bokor sont en réalité liés aux Nâgas, esprits-serpents dont les croyances khmères disent qu’ils sont les vrais maîtres du pays. Le Roi est issu, à l’origine, d’une union entre un brahmane et une princesse de leur peuple.
 
Au début de ses mémoires, j’en ai souvent parlé, Charles de Gaulle se réclame de l’esprit vivant de la France éternelle. Il dit être bouleversé non par les objets sacrés de la nature, mais par les monuments de Paris: l’arc-de-triomphe de la place de l’Étoile, 534010_492057680860541_1446518433_n.jpgpar exemple. Mais il évoque également des esprits: la madone des églises et la fée des contes, auxquelles il assimile la France même. L’image est moins mythologique, plus intellectuelle, abstraite, de nature plutôt allégorique; mais le ressort profond est le même que chez Norodom Sihanouk. Que De Gaulle n’assimile pas sa patrie à des lieux naturels, mais à des édifices humains dont la visée fut dès le départ symbolique nous rappelle ce qu’il doit à l’ancienne Rome et à l’intellectualisme occidental. Bien au contraire, le roi Norodom assume avec les Nâgas un lien organique, physique.
 
Les rois de France étaient jusqu’à un certain point dans ce cas, Clovis étant censé descendre lui aussi d’un homme-serpent de la mer uni à la mère de sa lignée. Mais dès l’origine, les dynasties ont pu changer grâce au symbolisme abstrait du Sacre, tel que l’organisait l’Église catholique à Reims. De Gaulle n’a fait que prolonger et renforcer cet aspect théorique, réputé porter à lui seul le génie national.
 
Mais tout de même, la fée des contes, c’est bien une princesse des Nâgas, je crois. Le lien avec les êtres élémentaires avait été énoncé par Maurice Barrès dans La Colline inspirée, et De Gaulle lui était resté fidèle. Mitterrand a beaucoup lu Barrès, lui aussi… Par delà les apparences, la France est un peu comme le Cambodge!

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21/04/2013

Trinité hindoue chez les Khmers

vishnu.jpgJ’ai visité le musée de Siem Reap, au Cambodge, et il y est dit que les Khmers, au temps où ils étaient hindouistes (il y a environ mille ans), adoraient Vishnou, Shiva, mais non Brahma - ou très peu. L’idée d’un dieu suprême existait, mais on ne la liait pas à une trinité.
 
Brahma est comme le père de la création; il renvoie au passé. Vishnou est lié au présent, Shiva à l’avenir. Cela revient à dire que ce qui est corporel, issu de l’hérédité, était moins important, pour les anciens Khmers, que ce qui se lie aux sentiments du présent, ou aux désirs projetant vers l’avenir.
 
A Phnom Penh, j’ai été frappé par la présence d’une statue sublime, dorée et sertie de diamants de Bouddha Maitreya - qui est le Maître de l’avenir, celui qui doit venir arracher les hommes au monde périssable pour les emmener dans l’éternité. Elle se trouve dans le Palais Royal, et tend sa main ouverte, un diamant brillant dans la paume.
 
Pour le présent, il y a le Roi lui-même, regardé comme le Seigneur de la Vie, le représentant d’Indra sur Terre...
 
Le passé renvoie aux hommes-serpents, ou Nâgas, qui sont les seigneurs occultes du pays. Ils ne renvoient pas à un paradis perdu dont on serait nostalgique: le jardin enchanté des Nâgas, aussi beau soit-il, ne peut rivaliser en splendeur avec le cercle divin d’Indra. Les hommes n’ont d’ailleurs pas vécu au pays des Nâgas; ils leur étaient seulement liés par les sages, qui s’unissaient à eux et pouvaient communiquer avec eux. Ils sont comparables aux génies, aux fées, aux demi-dieux.
 
La spiritualité au Cambodge oriente d’abord vers la lumière divine. Cela tend à dépersonnaliser l’individu. Seul le Roi, qui descend des Nâgas et représente Indra, est une personne à part entière. Le peuple est éclairé par sa sagesse, mais il lui reste soumis. Seuls quelques élus furent à l’aube des temps liés aux dieux de la Terre, aux Nâgas: ce ne fut pas le lot commun, comme le symbole d’Adam et Ève, ancêtres de tous les hommes, le figure dans le christianisme et le judaïsme: car ils fréquentaient Dieu. Cela dit, l’ancienne noblesse, en Occident, disait aussi être issue de façon toute spéciale de divinités terrestres. Le christianisme a tendu à le nier.

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20/03/2013

Bouddhisme et agnosticisme

blavatsky.jpgBeaucoup d’Occidentaux, ayant remarqué les différences profondes existant entre le christianisme et le bouddhisme, les ont opposés. En particulier, l’absence en son sein d’un Père  absolu créateur et éternel les a poussés à croire que le bouddhisme était agnostique, ou athée. Or, dans The Secret Doctrine, H. P. Blavatsky le dément en des termes qui - je l’avoue - correspondent à ma pensée: The Svabhâvikas, or philosophers of the oldest school of Buddhism (which still exists in Nepaul), speculate only upon the active condition of this ‘Essence’, which they call Svâbhâvat, and deem it foolish to theorise upon the abstract and ‘unknowable’ power in its passive condition. Hence they are called atheists by both Christian theologians and modern scientists, for neither of the two are able to understand the profound logic of their philosophy. The former will allow of no other God than the personified secondary power which have worked out the visible universe, and which became with them the anthropomorphic God of the Christians-the male Jehovah, roaring amid thunder and lightning. In its turn, rationalistic science greets the Buddhists and the Svabhâvikas as the ’positivists’ of the archaic ages. If we take a one-sided view of the philosophy of the latter, our materialists may be right in their own way. The Buddhists maintained that there is no Creator, but an infinitude of creative powers, which collectively form the one eternal substance, the essence of which is inscrutable-hence not a subject for speculation for any true philosopher.
 
Pour ceux qui ne connaîtraient pas bien l’anglais, je résumerais en disant que, pour Blavatsky, les sages du bouddhisme considèrent qu’il n’y a pas un Créateur, mais une infinité de puissances créatrices qui collectivement constituent une substance éternelle qu’on ne peut scruter, dont on ne peut rien dire en soi. En revanche, la philosophie peut évoquer de façon précise les puissances spirituelles créatrices kuanyin11.gif- que Blavatsky, ailleurs, assimile aux Anges, tels que saint Paul les nomme, les différenciant selon leur rang (ces noms sont invisibles dans la traduction ordinaire en français, qui les a uniformisés). Pour elle, le dieu unique personnifié dans ses actions n’a de sens que s’il est une puissance angélique agissant en particulier, au nom en quelque sorte du concert universel des Puissances. Car il va sans dire qu’elle partage ce qu’elle regarde comme étant la vraie doctrine bouddhique…
 
Blavatsky s’opposait ainsi à saint Augustin, qui confessait d’ailleurs ne pas comprendre comment il était possible de créer l’idée de création avant qu’elle ne fût créée! Car il assimilait le dieu absolu, éternel, incompréhensible - dont il avait conscience -, au créateur du monde, qui ressemble déjà à un être humain, puisqu’il peut être représenté dans une action: chose contradictoire. Blavatsky rejetait cet anthropomorphisme, mais, à ses yeux, le bouddhisme n’était pas positiviste ou naturaliste, puisqu’il se fondait sur des entités créatrices - qui, quant à elles, entretenaient bien des rapports avec les hommes. De fait, dans le  Dhammapada, il est écrit - par exemple - que l’on doit suivre le chemin d’Indra - l’imiter. Or, ce dieu est censé avoir créé une partie du monde, celle qui entretient un rapport particulier avec les sociétés humaines.
 
Il n’y a d’ailleurs pas, en Thaïlande ou au Cambodge, d’opposition de principe entre le bouddhisme officiel et le Râmâyâna, la grande épopée indienne, que les ballets royaux représentent, et que le peuple récite. Mais on doit admettre que le christianisme classique n’y trouverait pas aisément sa place.

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12/03/2013

Dans les rues de Bangkok

thailande.jpgLa Thaïlande est un étonnant mélange de tradition et de modernité. Le Temple Blanc contient une peinture mêlant des symboles bouddhiques aux figures des films de science-fiction; partout se déploie la volonté syncrétiste.
 
Mais plus encore, Bangkok est d’une incroyable diversité. Boutiques et commerces lumineux, gratte-ciels massifs le jour, scintillants la nuit, côtoient des maisons branlantes, des immeubles noircis par le carbone, des temples, des figures mythologiques et des palais rutilants d’or et de pierreries. Les bonzes vivent au cœur de la ville, sont mêlés à la vie ordinaire. Sur le toit des tours, le flamboyant Garuda, phénix asiatique qui transporte Vishnou à travers les espaces, apparaît sous la forme d’une sculpture énorme - et sert d’emblème  à une entreprise commerciale! On vit parmi les êtres fabuleux, qui ne sont pas une simple occasion de se divertir, comme en Occident: ils sont aussi des symboles, comme les figures des saints. Là des éléphants roses harnachés de vert ornent un rond-point; ici, des tours pyramidales de verre et d’acier illuminent leurs fenêtres sous les étoiles!
 
Bangkok semble contenir le monde entier, et unir les siècles; elle déborde d’une vie foisonnante, faisant partir ses mouvements dans des sens apparemment opposés, mais qu’elle parvient à tenir dans ses limites, et à coordonner entre eux. Alors que l’Occident a créé la modernité contre la culture religieuse indra-avec-ciel-bleu-la-thailande.jpgtraditionnelle, la Thaïlande pense pouvoir tout unir.
 
On se souvient qu’elle n’a pas connu la colonisation: le roi de Siam est resté souverain. Pour autant, l’influence anglaise a existé dès l’origine, et elle a permis à la Thaïlande d’être un pays riche et prospère sous le sceptre du Roi. Cela en fait un pays exceptionnel, dans le monde.
 
Le véritable nom de Bangkok, Krung Thep, signifie cité des anges. Les anges de Vishnou s’y trouvaient, et ont invité le roi de Siam à y bâtir son palais! Le Prince passe, de fait, pour être en lien intime avec les êtres spirituels: il est le représentant d’Indra parmi les hommes (Indra étant une forme de Vishnou placée dans la sphère solaire). Sous l’inspiration des messagers célestes du Seigneur Suprême, les hommes ont bâti le Palais Royal, dit la légende!
 
L’électricité est employée pour orner les rues comme en Occident à Noël, de façon colorée et souvent symbolique, car la capitale est regardée comme sacrée. Le commerce même paraît n’être qu’une manifestation de l’esprit qui tisse des liens entre les hommes dans la pensée orientale. On y vit, en quelque sorte, dans la nappe éthérique de Mercure, messager de l’Olympe, dieu du commerce.

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24/02/2013

Art traditionnel à Bangkok

bangkok-490323.jpgJe suis allé à Bangkok et j’ai visité le Palais Royal et les temples de son enceinte: cela m’a paru magnifique. Le Palais Royal est volontiers critiqué pour ses couleurs vives, ses ors, son éclat, son foisonnement - mais cela s’harmonise merveilleusement bien avec les lignes architecturales, qui sont à la fois régulières, symétriques et élancées. Il n’est pas vrai que l’on tombe dans l’excès, puisque tout est contenu dans des cadres clairs. Même l’art baroque est moins régulier; car si les lignes globales restaient également nettes, en son sein, les figures particulières étaient moins nobles et moins dignes, en général, que celles des déités de Thaïlande.
 
On pourra néanmoins admettre que la proximité est grande. Celui qui aime le baroque savoyard ne peut pas ne pasbangkok.jpg aimer l’art thaï. Le rêve placé dans un tissu mathématique est pour moi l’essence de l’art, et que le rêve déborde un peu, comme dans le baroque, ou que le tissu mathématique soit un peu trop fermement établi, comme dans le classicisme, ne peut pas amener à rejeter quelque chose qui s’efforce d’unir les deux pôles. On ne doit rejeter que ce qui sort totalement d’un cadre net dans le cas d’un art fondé sur l’onirisme, ou ce qui, à force d’être mathématique, est complètement asséché, dénué de sentiment profond. Peut-être par exemple que quand Flaubert, dans Madame Bovary, se moque de Lamartine, il tombe dans le second travers! Et pour le premier, on peut citer certains poètes surréalistes, ou quelques auteurs de science-fiction excessivement échevelés: j’ai souvent eu du mal à lire Stefan Wul, par exemple. Ou bien Robert Desnos. Mais tout est affaire de nuance: on peut aimer l’imagination débridée du moment qu'elle est formulée dans une langue accessible, et Madame Bovary place globalement dans son cadre de plomb des rêveries fabuleuses.
 
Dans l’aéroport de Bangkok, on trouve un ensemble sculpté de Vishnou barattant la mer de lait: il se tient au milieu, entre les démons qui tirent le serpent à gauche, par ses têtes, et les anges qui le tirent à Bangkok_Airport_07.jpegdroite, par la queue. Le dieu bleu est la voie du milieu - de l’équilibre parfait. De ce barattage est sorti le monde: le serpent était l’âme de la mer de lait, le feu des éléments, la force de vie de l'éther - dans lequel vivent les anges et les démons. Cet ensemble peut apparaître comme étant d’un style vulgaire - mais je l’adore: les démons et les anges sont réalisés avec une certaine noblesse, et la modernité des formes n’empêche pas leur régularité, laquelle atteste d’une dévotion constamment maintenue à l’égard du dieu: même si les Thaïs le mêlent à leur vie ordinaire, ils continuent à le prendre au sérieux, à le regarder comme un symbole digne et pur; ils ne le prennent pas comme une occasion de s’amuser avec des figures bizarres - comme on le fait en Occident lorsqu’il s’agit d’évoquer les dieux, en particulier ceux de l’Olympe: saint Augustin déjà le reprochait aux Romains. Cela rappelle au moins la façon plus respectueuse dont Wagner évoqua les dieux d’Asgard!
 
La Thaïlande est pour moi un pays magnifique.

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26/12/2012

Crèches des esprits en Thaïlande

MaisonEsprits2.jpgEn Thaïlande, devant chaque maison, se trouve une réplique de celle-ci en plus petit, siège des esprits. On y place des statuettes qui figurent ces esprits - ancêtres, ou sages réputés. L’ange du foyer y a l’allure d’un guerrier avec une épée, et il est au centre. Car les anges sont connus en Asie, mais on ne les représente pas avec des ailes. Des offrandes sont placées tous les jours sur cet autel domestique: il s’agit d’aliments, dont les divinités tirent la moelle invisible.
 
A l’intérieur des maisons se trouvent aussi des autels aux génies. Une amie poétesse me racontait que des Occidentaux de sa connaissance qui s’étaient installés à Bangkok ne parvenaient pas à garder leurs femmes de ménage: elles partaient toutes les unes après les autres. La raison en était que les maîtres de la maison n’honoraient pas les esprits, ne leur faisaient pas d’offrandes.
 
Certains croient ces pratiques contraires au bouddhisme, mais en Thaïlande, on estime que les bons esprits sont justement liés au Bouddha, et que la ferveur permet de les attirer; si on n’a pas de pratique religieuse, si on ne pense pas aux esprits, si on ne leur offre rien, les génies mauvais arrivent jost_prod09_bouddha03.jpg- ceux qui vivent naturellement dans le monde, hantent les forêts, les lieux obscurs, et qui étaient présents avant que la civilisation n’apparaisse: ils sont liés au chaos primordial. Car la cité est à l’origine structurée autour de la pagode. Le Bouddha est le maître des bons esprits.
 
En vérité, les Savoyards autrefois plaçaient chaque soir une coupe de lait pour le sarvan, l’esprit du foyer: si on pensait à lui, il faisait le ménage durant la nuit - attirait sur la maison mille bénédictions. Si on l’oubliait, il nouait la queue des vaches - mettait tout sens dessus dessous!
 
Mais, sur le plan formel, ce qui ressemble le plus à ces maisons des esprits de la Thaïlande, ce sont les crèches de Noël. Le christianisme a peu à peu amené à ce que l’hommage aux génies du foyer soit rendu d’abord à Jésus. Les esprits de la maison ne sont plus simplement rendus bons par le Christ, comme c’était sans doute encore le cas avec les sarvans; ils sont devenus la Sainte-Famille elle-même - avec Joseph, Marie, Jésus, les animaux de la ferme, les Rois Mages, et Crèche_de_noël.JPGl’ange qui veille! Les parents leur font les offrandes qui le matin sont mangées par les enfants - car autrefois, il ne s’agissait que de nourriture. Pendant la nuit, la bénédiction est tombée sur ce cadeau. Car il a été touché par le génie.
 
Dans les pays latins, soumis à la Contre-Réforme, nul Père Noël, même, ne venait troubler la perfection formelle du culte: les esprits n’étaient que les figures de la Sainte-Famille et des Rois Mages. La maison ne pouvait pas en contenir d’autres. Le Père Noël qui emprunte la cheminée a un rapport clair avec le génie du foyer. Les souliers vides rappellent la coupe dans laquelle on plaçait l’offrande.
 
La croyance aux esprits est universelle; mais ses formes changent selon les lieux et les temps.

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02/12/2012

Le Nâga et la protection du Bouddha

Buddha_with_Naga_(snake).jpgJ’ai évoqué il y a déjà pas mal de temps le lien entre le Nâga, ou Esprit-Serpent, et le roi des Khmers. Pour prolonger le sujet, il faudrait parler de celui du Nâga avec le Bouddha, souvent représenté avec ce serpent à neuf (ou sept) têtes qui l’abrite et le protège: il est l’esprit de la Terre soumis. Par cette figure se trouve exprimée l’idée que les esprits des lieux sont devenus les serviteurs du Bouddha, et qu’il n’y a pas d’opposition entre l’animisme et le bouddhisme. L’opposition se résout par l’idée d’une hiérarchie établie entre le Bouddha, qui est au sommet, et le Nâga, qui est au-dessous.
 
Pourquoi ce Nâga a-t-il plusieurs têtes? Cela peut renvoyer aux différentes parties de l’âme humaine: une fois parfaite, une fois réalisée dans ses sept ou neuf parties, elle peut accueillir le Bouddha, qui est l’esprit dans toute sa perfection et est au-delà des divisions apparentes de l’âme.
 
Cependant, le Nâga protégeant le Bouddha a été souvent remplacé par un objet renvoyant davantage à la royauté temporelle: le parasol. Sa portée symbolique, au-delà de son utilité pratique, lui fait bien représenter, par ses différentes naga.jpgstrates superposées, les cieux, qu’on connaît aussi dans la tradition occidentale - chaque ciel étant lié à la fois à une planète et à une qualité de l’âme. La vie canonique du Bouddha rappelle par exemple que celui-ci s’est rendu dans le second niveau du monde divin pour aider sa mère - qui, morte, se trouvait dans le quatrième: il y instruisit sa mère et les dieux. Or, ce quatrième ciel correspond à l’orbe solaire - le premier à être réellement divin, dans le christianisme ancien -, et le second était celui de Mercure, messager des dieux - ange majeur.
 
Mais l’esprit du Nâga est forcément lié au seul premier ciel, qui reflétait passivement la sagesse céleste - comme la Lune la lumière du Soleil. Cependant, ce miroir, justement parce qu’il était passif, renvoyait l’image de toutes les strates célestes, de toutes les couleurs de l’âme: il prenait l’allure de l’arc-en-ciel qu’on peut contempler autour des têtes du Bouddha, dans les temples. La connaissance du bien et du mal s’acquérait par la contemplation de ce miroir divin.
 
Dans la lumière du Bouddha, la vue se perdait: l’éblouissement était total. Mais par le Nâga, les vertus et les vices, par la connaissance desquels on accédait à la lumière suprême, apparaissaient, s’imageaient. La parole à demi terrestre du Nâga, lorsqu’il s’adressait au Roi, dans sa tour d’or, était accessible à son entendement; si le Bouddha lui avait parlé directement, l’excès de clarté eût noyé son esprit. Le Nâga protège l’homme du feu céleste en le filtrant: la Terre est aussi une protection pour l’homme; pas simplement une malédiction.

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01/11/2012

La reine des poissons à Kep

IMG_38044.JPGQuand j’étais au Cambodge, sur la côte, à Kep, j’ai pu voir la statue d’une sorte de sirène, de nymphe de la mer, que l’on a placée sur la promenade qui longe la mer afin d’embellir les lieux. Comme j’en parlais à ma tante, elle me dit que dans les traditions locales, il y avait bien une reine des poissons, dame de la mer, déesse des flots marins; mais son nom lui échappait. Je lui proposai un nom, celui d’une déesse dont j’avais lu l’histoire le matin même, dans une petite brochure destinée aux écoliers et écrite en anglais en même temps qu’en khmer. Car au Cambodge, comme dans le taoïsme, en Chine, les dieux qui sont liés aux éléments ont une histoire qui les fait souvent être originaires de l’humanité terrestre, ou du peuple des nymphes, des fées; on peut donc raconter de quelle manière leurs belles actions leur ont permis de devenir dignes d’être adorés et de commander aux éléments ou à des phénomènes importants, nécessaires pour la vie de l’être humain.
 
A vrai dire, je ne crois pas que ce soit en rien différent des Métamorphoses d’Ovide… Ou du moins, des légendes dont il s’est inspiré, car il avait aussi la volonté de plaire à son public. Les Grecs qui avaient inventé ces contes croyaient à leur valeur symbolique: ils correspondaient à des mystères. Chez eux, comme chez tous les peuples anciens, la nature n’avait pas seulement une âme: elle avait aussi une histoire.
 
Néanmoins, ma tante me dit qu’il ne s’agissait pas de l’entité que je nommais, et qui, elle, était la déesse de la pluie, de l’orage. Elle jetait des éclairs dans le ciel depuis que, sur terre, elle avait vaincu un démon en jetant sur lui un trait de foudre! Ainsi les dieux l’avaient-ils récompensée.
 
Ma tante avait passé plusieurs décennies à Paris, loin du Cambodge, mais elle se souvenait parfaitement du nom de cette immortelle dont on enseigne la légende aux petits enfants. Peut-être la déesse de la mer est-elle plus locale: même si la bourgeoisie de Phnom Penh venait se reposer à Kep, la bande côtière du Cambodge n’est pas immense.
 
Que ma tante n’ait finalement pas pu retrouver le nom de cette dame n’est pas grave, cependant, car je crois que j’ai vu sa parure, quand je suis allé sur l’île du Lapin, Koh Tunsay, au large de Kep. C’était magnifique; j’en reparlerai.

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20/10/2012

La Forêt enchantée du roi Norodom

Nostalgie-de-la-chine.jpgLe 14 octobre dernier est mort l’ancien roi du Cambodge, Norodom Sihanouk, qui en plus d’avoir fait beaucoup de politique fut un cinéaste et compositeur sentimental, acteur, chanteur, artiste populaire. J’ai regardé son film La Forêt enchantée, qu’on peut télécharger depuis son site officiel; le sujet m’en intéressait, car il reprenait la tradition khmère et même universelle des demi-dieux des forêts, des immortels qui, vivant sur Terre, protègent les gens de bien contre les mauvais esprits. Ils font cela, dit la légende, en attendant de pouvoir être accueillis dans le ciel divin, lequel leur a été fermé pour le moment, à la suite de quelque faute dont ils doivent s'amender. Les esprits mauvais sont ceux qui ne veulent pas s’amender, mais tourmenter les hommes pour assouvir leurs besoins: ils sont tels que des vampires. Norodom Sihanouk lui-même jouait le rôle du roi de ces êtres fabuleux, qui accueille des chasseurs contemporains lors d'une nuit d'orage, alors qu'ils se sont égarés dans le Bokor - montagne célèbre au-dessus de Kampot.
 
2363465224_72806c7765.jpg
Il les loge dans son somptueux palais, et leur montre un magnifique ballet représentant Sîtâ assiégée par le roi des démons mais qu'elle repousse toujours, puis des divinités évoluant parmi les astres. Le lendemain matin, les simples mortels se retrouvent au même endroit qu’au départ - une grotte qui leur avait servi à s’abriter.
 
Le roi des divinités terrestres est plein de sagesse, naturellement, et sa bonté reflète la lumière du Ciel: en Asie, on vénère volontiers ces êtres assimilés aux Gandharvas de l'Inde, et cela rappelle les anciens Grecs, puisque, selon Rudolf Steiner, les dieux de l'Olympe étaient au fond de la même espèce. Il suivait en cela les occultistes chrétiens eux-mêmes, qui les avaient assimilés aux démons, c'est à dire aux divinités de l'air, selon Apulée, auteur d'un traité sur le sujet. L'opposition entre le paganisme et le judaïsme était essentiellement dans la considération que le véritable dieu devait venir d'au-delà Norodom-Sihamoni-roi-du-cambodge.jpgdes éléments terrestres. Le bouddhisme, en faisant d'Indra, dieu céleste d'un rang élevé, le modèle profond de tout homme de bien, va dans le même sens, mais le culte royal, en pays khmer comme au Japon, est lié à celui des êtres élémentaires - ce qu'on appelle communément animisme. Le prince tire son pouvoir des forces terrestres, s'il obtient sa sagesse par la grâce du Ciel.
 
Quoi qu'il en soit, dans le film de Norodom Sihanouk, les guides, au matin, ont disparu: braves gens du peuple, non corrompus par le luxe et la volupté, ils ont été autorisés à demeurer parmi les immortels. Dès l'origine, la royauté faisait l'éloge des petites gens: on aurait tort de croire qu'elle subit en cela l'influence des communistes; l'esprit de Rousseau était dans la tradition séculaire du Cambodge! François de Sales, du reste, reliait lui aussi l'esprit des montagnards, naturel et non souillé, à la foi en Dieu, justement par le biais de l'éblouissement face au monde élémentaire, qui à ses yeux accueillait directement la lumière divine. Pour moi, Rousseau a indirectement suivi François de Sales, en se laissant fasciner par les prêtres savoyards dont il s'est inspiré pour créer son célèbre vicaire, et qui, en réalité, faisaient surtout écho à la doctrine du pieux évêque de Genève, dont ils méditaient abondamment les livres.
 
Dans La Forêt enchantée, les voyageurs rejetés du domaine sacré du roi de la forêt de Bokor s'en retournent à Phnom Penh, sauf une dame pure, qui avait saisi la sainteté et la grandeur de ce domaine. Elle est jouée par la propre femme de Norodom Sihanouk, la reine. Elle retourne dansLaForetEnchantee.jpg le palais du roi et devient sa femme! Car seules les saintes âmes peuvent pénétrer durablement ce mystérieux royaume elfique - comme eût dit Tolkien. Les autres sont condamnés à errer dans le monde ordinaire où vivent les mortels.
 
La demeure du roi immortel est simple, et ressemble à un palais moderne. La frontière avec le réel est volontairement gommée: on laisse entendre que Norodom Sihanouk lui-même est un prince des génies! La mythologie khmère s’accorde tout à fait avec une telle idée: le roi est réellement regardé comme commandant aux esprits invisibles, ainsi que Salomon. Il est l’émanation sensible du roi des Nâgas, génies de la terre khmère: il est considéré comme son descendant, et il a commerce avec les fées que ces hommes-serpents ont engendrées. Car à l'origine, les rois viennent de l'union d'un brahmane avec la fille du roi des Nâgas, dit la chronique dynastique!
 
Le serpent est ici la vie qui imprègne l'élément terrestre: l'Inde assimile les Nâgas aux Gandharvas, mais dans leur rang le plus modeste, celui qui est pour ainsi dire juste avant l'abîme, et le plus
aisément en contact avec les hommes. L'Égypte ancienne allait dans le même sens, faisant des plis du serpent, ou de sa capacnag1.JPGité à changer de peau, à se régénérer, le symbole des vies successives. Mais on sait que les chrétiens ont assimilé cet animal au diable, peut-être sous l'influence de la Perse: il signifie l'âme de la terre, mais il s'agissait pour les chrétiens de gagner les hauteurs - et de ne plus se soucier d'une quelconque incarnation future. Au reste, le matérialisme a pour origine, selon moi, ce rejet de la magie inhérente au monde visible.
 
Néanmoins, le peuple, au Cambodge, reste généralement attaché au roi Norodom et à son fils Sihamouni. Ils sont les ferments de la nation, le lien invisible qui unit les individus sous un même dôme caché. Ils manifestent dans le visible l'élément magique qui habite le monde et est l'antichambre d'un autre plus élevé.

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05/08/2012

Bouddha est né un mercredi

XA0990139.jpgAu Cambodge, le mercredi est le jour de Bouddha. C'est le sens qu'a le mot khmer, thgnay pôt, pour désigner ce jour de la semaine: thgnay veut dire jour, pôt est Bouddha. Il est donc le principal jour fêté: le bouddhisme y est religion officielle. Or, en Perse, on a établi un rapport entre Hermès et Bouddha: on y a déclaré, dans l'Antiquité, qu'il s'agissait du même être nommé différemment selon les lieux. Quant aux Romains, on le sait, ils assimilaient Hermès à Mercure.

On se souvient que selon Jules César, les Celtes vénéraient en particulier Mercure, qu'ils en faisaient leur principal dieu. On a certainement estimé que c'était aussi le cas des Germains, et Wotan, roi des Ases, a été assimilé par ceux-ci à Mercure. En français, mercredi est le jour de Mercure, en anglais, Wednesday est le jour de Wotan.

On peut en tirer qu'il n'est pas improbable que les Celtes et les Germains aient eu une religion proche du bouddhisme, dans les temps anciens. D'ailleurs, Wotan (Odin) était aussi regardé comme un homme qui avait incarné un dieu et avait instruit les Goths après être venuOdin.jpg d'Orient: de la Scythie et de la Perse, en particulier. Or, selon H. P. Blavatsky, on le méconnaît, mais, depuis le nord de l'Inde, des apôtres du bouddhisme avaient, avant Jésus-Christ, répandu le culte du Bouddha jusqu'en Occident, et au moins jusqu'en Perse.

Il n'est pas vrai, comme l'a dit Rousseau, que lorsqu'une divinité change de nom, elle change aussi de nature; mais il est vrai que les peuples n'adoraient pas les mêmes dieux. Le jour de la semaine chômé variait selon le dieu adoré en particulier. Le dimanche était le jour du Soleil - ou du Seigneur, en français. Le jeudi celui de Jupiter. Il est remarquable que le jour chômé en plus du dimanche par les écoliers soit passé du jeudi au mercredi, comme si on avait voulu abandonner les coutumes romaines pour adopter celles des Gaulois! Mais cela restait subordonné au dimanche.

A chacun son jour de prédilection! Le mercredi apparaît comme un lien entre l'avant et l'après, ou entre les hommes: Mercure était le dieu du commerce, ce qui peut apparaître comme étant la relation entre les gens, et pas seulement comme l'échange de produits par l'intermédiaire de l'argent. Bouddha crée aussi un lien fraternel entre les hommes, en principe: il fait s'écouler sa bénédiction dans les cités, unissant les cœurs.

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18/07/2012

Le sigle du parti majoritaire cambodgien

Logotype_PPC.pngQuand je suis entré sur le territoire du Cambodge, après avoir franchi la frontière avec la Thaïlande, arrivant en particulier dans le pays de Koh Kong, j'ai vu un panneau présentant le Parti du Peuple cambodgien, dont le chef est M. Hun Sen, Premier Ministre du Cambodge. Et j'ai aussitôt noté qu'au-dessus des médaillons contenant des photographies des membres les plus éminents du Gouvernement, il y avait une divinité qui semblait lâcher, de sa main, des étoiles, et les porter sur le front des Sages. J'ai cru que c'était une fée, mais j'ai lu quelque part qu'il s'agirait de Bouddha laissant tomber sur Terre des fleurs de riz, à la façon d'une manne, afin que le Peuple ait à manger.

Cela importe assez peu. Ce qui est remarquable, d'abord, c'est la disposition de ce panneau, qui place la divinité au-dessus des personnes ayant un corps de chair et de sang, comme dans l'art baroque: sur les panneaux des retables, les saints sont un étage au-dessous des anges ou des symboles relatifs à la divinité, les deux exceptions étant Jésus et Marie, qu'on regardait comme ayant reçu la nature divine, ce qui est exprimé par leur statut de roi et de reine du Ciel. A cet égard, Marie, en particulier, rappelle assez Bouddha Sâkyamuni, regardé comme le prince des anges et des apsaras dans le ciel d'Indra: car on l'a souvent dite, elle aussi, reine des anges, ayant été couronnée par son propre divin fils. Saint Amédée de Lausanne disait, également, qu'elle s'était mise sur le trône laissémedaille-miraculeuse-7.jpg vacant par la chute de Lucifer, ancien prince des anges. Or, nombre de pays l'ont prise pour patronne, et on la regardait comme laissant tomber de sa main, à la façon d'une neige, les trésors que Dieu voulait bien lui laisser donner aux hommes. Elle était miséricordieuse et douce: de ses doigts tombaient des morceaux d'étoiles.

M. Hun Sen est un ancien Khmer Rouge qui a rompu avec Pol Pot, peut-être parce qu'il ne croyait plus en l'intelligence supérieure de l'Angkar, et qu'il admettait que le génie venait du seul monde divin, ou alors au moins avait-il saisi que le peuple ne croyait spontanément jamais autre chose, quoi qu'il dît quand on l'interrogeait: car alors, l'individu ne dit pas ce qui est en lui profondément, mais cherche la réponse qu'il est séant de donner. Les idées diffusées par l'éducation d'État sont affirmées comme allant de soi, même quand on n'agit pas en fonction de leur contenu, au sein de sa propre existence!

En tout cas, en voyant le panneau, quelque peu délavé, je fus ému par ce témoignage de religiosité.

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24/06/2012

Jean-Jacques Rousseau face à l'Angkar

L'Angkar était, dans le Cambodge communiste, l'organisation mystérieuse et secrète que tous les membres de l'administration invoquaient lorsqu'ils dirigeaient, donnaient des ordres, exerçaient leurs fonctions.general-de-gaulle.jpg On a appris peu à peu que cette sorte de comité était dirigée par Pol Pot. Mais pendant un certain temps, il ne s'agissait que d'un nom symbolique renvoyant à une entité inconnue, mystérieuse - quasi sacrée!

Cela me rappelle Charles De Gaulle disant, dans Le Fil de l'épée, que l'autorité doit s'entourer d'une aura mystérieuse, afin qu'on ait le sentiment qu'elle tient ses ordres de Dieu même. Cette pratique, l'Angkar avait pu en prendre conscience au cours des études de ses membres en France. Car, certes, les rois khmers se sont toujours posés comme ayant des liens directs avec le monde d'en haut: la cour d'Indra, roi des dieux; mais pour les Khmers, cela ne relevait pas d'une mise en scène: c'était une réalité. Je suis même persuadé que les rois le concevaient aussi ainsi, et pensaient que leurs lumières leur venaient de leurs heures de recueillement sous la conduite des brahmanes dont ils étaient entourés. Or, De Gaulle, bien qu'il ait souvent proclamé qu'il fût un homme religieux, dit explicitement que l'autorité ne doit pas forcément s'enraciner dans le monde divin, mais donner l'impression qu'elle le fait.

On reconnaît simplement les idées des philosophes du dix-huitième siècle, présentes par exemple dans le Contrat social de Rousseau. Car celui-ci dit que les législateurs antiques assuraient qu'ils tenaient leurs idées des dieux, mais qu'ils s'exprimaient ainsi pour en imposer au peuple, leur intelligence supérieure suffisant en fait à expliquer la sagesse de leurs lois!

Cela peut-il indéfiniment marcher? Je ne le crois pas. Car, en ce qui me concerne, je suis persuadé que l'intelligence humaine ne suffit pas - estimant, comme Joseph de Maistre, qu'en soi, elle ne crée rien, et qu'il s'agit réellement d'avoir des idées qui ne surgissent pas dans le cerveau,sihanouk.gif mais dans le cœur, lequel je crois en relation avec l'esprit de l'univers. D'une façon pour ainsi dire plus pratique, je considère aussi, cependant, que si les dirigeants qui se disent liés au Mystère ne le croient pas eux-mêmes, leur règne ne dure pas: le peuple s'en aperçoit, et il se désintéresse d'eux. Il n'est pas aussi inepte que Rousseau avait l'air de le penser. Si les Cambodgiens ont espéré le retour du Roi, s'ils ont voté majoritairement pour lui lors des premières élections libres qui ont eu lieu après le départ des Khmers Rouges, c'est bien parce qu'ils estimaient que non seulement il était sage, mais qu'il tenait sa sagesse du monde divin. Or, Norodom Sihanouk était intelligent, tout le monde l'admet, mais également artiste, réalisateur de films souvent remplis de merveilleux - et il restait fidèle à l'idée que la sagesse d'un roi venait de la vie intérieure, des profondeurs du cœur, du mystère de l'âme. Il était dans la lignée de ces anciens rois khmers qui étaient aussi poètes. Cela convainquait davantage le peuple que les théories abstraites de ses opposants.

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10/06/2012

Jean-Jacques Rousseau et les Khmers Rouges

Jules_Breton_-_Le_rappel_des_glaneuses.jpgOn le sait peu, mais les Khmers Rouges étaient fous de Jean-Jacques Rousseau. Ils étaient globalement nourris de culture française, ayant fait l'essentiel de leurs études à Paris, mais ils avaient pour le philosophe genevois une affection particulière - comme d'ailleurs les communistes chinois, dont ils étaient proches.

Dans quelles idées de Rousseau les Khmers Rouges ont pu trouver l'expression de leurs sentiments profonds, c'est la question qu'on peut se poser. Or, en lisant La Nouvelle Héloïse, il m'a semblé saisir un début de réponse. Car Rousseau parle du domaine de Clarens, tenu par Julie et son mari, comme d'un paradis terrestre. Et il se trouve que parmi d'autres principes, il assure que la beauté y est créée justement parce qu'on n'y a que le souci de l'utile! Alors que dans les palais des princes pleins d'argent on cherche la beauté pour montrer sa richesse et sa puissance, chez les Wolmar, on crée la beauté indirectement parce qu'on cherche ce qui est utile et que le beau vient ensuite de lui-même!

Cette idée vient du culte que Rousseau vouait à l'ancienne Rome, ville pragmatique et orientée vers l'utile, et qu'on regarde également comme belle. Il aimait également Sparte, réputée pour son sens pratique. Personnellement, je dois dire que quand j'étudie l'Antiquité, il m'apparaît qu'Athènes était beaucoup plus belle, bien qu'elle fût moins puissante - moins opulente, même - que Rome.

Je crois que Rousseau pouvait dire des choses profondément ineptes. Le beau ne surgit pas mécaniquement: c'est faux. Il n'a rien de forcément naturel. Il n'apparaît que si on le cherche. Rousseau a raison de dire que l'utiliser pour montrer sa richesse est indigne; mais ce n'est pas cela qui le crée: ce qui le crée est une recherche sincère.

1_Yongzheng et son epouse en paysan.jpgL'utile pour moi se rapporte au terrestre, le beau au céleste: les deux peuvent aller ensemble, mais l'un n'a jamais produit l'autre; c'est une erreur grossière. On reconnaît toutefois, ici, l'illusion de Marx et de son matérialisme dialectique.

Mais les communistes cambodgiens aimaient Rousseau aussi parce qu'il disait que le vrai travail était celui de la nature, de la campagne: on saisit par là ce qui les différenciait des Russes et les rapprochait des Chinois. L'utile dans la nature créait la beauté sur Terre, prétendait le philosophe genevois; et les Khmers Rouges pensaient la même chose. Comme lui, ils croyaient que la campagne et les paysans étaient purs, tandis que les citadins étaient corrompus: la beauté morale nécessitait donc qu'on déplace les gens dans la campagne, qu'on les mette au travail dans les rizières! On sait que beaucoup de Cambodgiens sont morts d'avoir été ainsi arrachés à leur milieu bourgeois d'origine et placés dans les champs. La nature de l'homme n'est pas toujours de vivre à la campagne.

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02/06/2012

Kep et les souvenirs de guerre

kep-statue-and-monks.jpgDepuis Kampot, au Cambodge, on atteint rapidement la mer en se rendant à Kep, une ancienne station balnéaire ruinée par la guerre. On peut y admirer une statue de Râma - la fameuse incarnation de Vishnou -, dont j'ai cru voir qu'elle avait le visage du roi. Elle est neuve. Non loin de cette noble figure, plusieurs hôtels se construisent pour relancer le tourisme. Pour ce qui est de la côte cambodgienne, celui-ci a été, jusqu'à une époque récente, concentré à Sihanoukville, où se rendaient les Américains - qui ont du reste fait une belle route, pour y accéder.

L'avenir de Kep est presque un enjeu national, car les Cambodgiens de la bonne société s'y rendaient fréquemment depuis Phnom Penh, avant l'arrivée des Khmers Rouges. De riches propriétés y ornaient le pied d'une petite montagne qui domine la mer, évoquant la Côte d'azur française. La reine y avait un petit palais, que gardait un proche de ma tante, ainsi qu'elle me l'a raconté. Inutile de dire qu'aujourd'hui il n'en reste plus rien, ou presque: la clôture entoure un squelette de béton. Nombre de propriétés sont dans le même cas.

C'est assez émouvant, et ma tante me montrait les emplacements des demeures qu'elle avait connues, l'une était celle de son oncle, l'autre celle de sa camarade de classe, et ainsi de suite. On ne les reconnaissait qu'aux clôtures. Parfois, il ne reste de la maison même qu'un tas de gravats parmi les herbes.

Je ne peux pas dire qui en particulier a détruit ces nobles édifices, car Kep n'est pas loin de la frontière vietnamienne, et l'on sait sans doute que ce sont les Vietnamiens qui ont chassé les Khmers Rouges, à la demande des dissidents dont est issu l'actuel Premier Ministre, M. HunKompong Thom 001.jpg Sen. Je peux seulement dire que cela fait monter les larmes aux yeux, de voir la trace de tant de malheurs, de combats, de saccages, d'imaginer ce que cela a pu être, et de songer à ce que ce serait, si cela arrivait dans le pays où on avait soi-même toujours vécu.

Dans le car qui m'a emmené de Phnom Penh à Siem Reap, j'ai pu revoir The Killing Fields, le film qui en français s'appelle La Déchirure, et c'était également bouleversant. Les rizières d'un beau vert qu'on pouvait voir le long de la route, à Kompong Thom, étaient justement celles où l'on avait mis au travail les citadins de Phnom Penh et de Siem Reap.

Certains ne parlent que de cela, à propos du Cambodge: les Khmers Rouges. Mais on n'en voit pas partout les traces. Cependant, j'en parlerai, si je puis; ils ont un lien fort avec Jean-Jacques Rousseau: c'est intéressant.

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