21/04/2013

Trinité hindoue chez les Khmers

vishnu.jpgJ’ai visité le musée de Siem Reap, au Cambodge, et il y est dit que les Khmers, au temps où ils étaient hindouistes (il y a environ mille ans), adoraient Vishnou, Shiva, mais non Brahma - ou très peu. L’idée d’un dieu suprême existait, mais on ne la liait pas à une trinité.
 
Brahma est comme le père de la création; il renvoie au passé. Vishnou est lié au présent, Shiva à l’avenir. Cela revient à dire que ce qui est corporel, issu de l’hérédité, était moins important, pour les anciens Khmers, que ce qui se lie aux sentiments du présent, ou aux désirs projetant vers l’avenir.
 
A Phnom Penh, j’ai été frappé par la présence d’une statue sublime, dorée et sertie de diamants de Bouddha Maitreya - qui est le Maître de l’avenir, celui qui doit venir arracher les hommes au monde périssable pour les emmener dans l’éternité. Elle se trouve dans le Palais Royal, et tend sa main ouverte, un diamant brillant dans la paume.
 
Pour le présent, il y a le Roi lui-même, regardé comme le Seigneur de la Vie, le représentant d’Indra sur Terre...
 
Le passé renvoie aux hommes-serpents, ou Nâgas, qui sont les seigneurs occultes du pays. Ils ne renvoient pas à un paradis perdu dont on serait nostalgique: le jardin enchanté des Nâgas, aussi beau soit-il, ne peut rivaliser en splendeur avec le cercle divin d’Indra. Les hommes n’ont d’ailleurs pas vécu au pays des Nâgas; ils leur étaient seulement liés par les sages, qui s’unissaient à eux et pouvaient communiquer avec eux. Ils sont comparables aux génies, aux fées, aux demi-dieux.
 
La spiritualité au Cambodge oriente d’abord vers la lumière divine. Cela tend à dépersonnaliser l’individu. Seul le Roi, qui descend des Nâgas et représente Indra, est une personne à part entière. Le peuple est éclairé par sa sagesse, mais il lui reste soumis. Seuls quelques élus furent à l’aube des temps liés aux dieux de la Terre, aux Nâgas: ce ne fut pas le lot commun, comme le symbole d’Adam et Ève, ancêtres de tous les hommes, le figure dans le christianisme et le judaïsme: car ils fréquentaient Dieu. Cela dit, l’ancienne noblesse, en Occident, disait aussi être issue de façon toute spéciale de divinités terrestres. Le christianisme a tendu à le nier.

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20/03/2013

Bouddhisme et agnosticisme

blavatsky.jpgBeaucoup d’Occidentaux, ayant remarqué les différences profondes existant entre le christianisme et le bouddhisme, les ont opposés. En particulier, l’absence en son sein d’un Père  absolu créateur et éternel les a poussés à croire que le bouddhisme était agnostique, ou athée. Or, dans The Secret Doctrine, H. P. Blavatsky le dément en des termes qui - je l’avoue - correspondent à ma pensée: The Svabhâvikas, or philosophers of the oldest school of Buddhism (which still exists in Nepaul), speculate only upon the active condition of this ‘Essence’, which they call Svâbhâvat, and deem it foolish to theorise upon the abstract and ‘unknowable’ power in its passive condition. Hence they are called atheists by both Christian theologians and modern scientists, for neither of the two are able to understand the profound logic of their philosophy. The former will allow of no other God than the personified secondary power which have worked out the visible universe, and which became with them the anthropomorphic God of the Christians-the male Jehovah, roaring amid thunder and lightning. In its turn, rationalistic science greets the Buddhists and the Svabhâvikas as the ’positivists’ of the archaic ages. If we take a one-sided view of the philosophy of the latter, our materialists may be right in their own way. The Buddhists maintained that there is no Creator, but an infinitude of creative powers, which collectively form the one eternal substance, the essence of which is inscrutable-hence not a subject for speculation for any true philosopher.
 
Pour ceux qui ne connaîtraient pas bien l’anglais, je résumerais en disant que, pour Blavatsky, les sages du bouddhisme considèrent qu’il n’y a pas un Créateur, mais une infinité de puissances créatrices qui collectivement constituent une substance éternelle qu’on ne peut scruter, dont on ne peut rien dire en soi. En revanche, la philosophie peut évoquer de façon précise les puissances spirituelles créatrices kuanyin11.gif- que Blavatsky, ailleurs, assimile aux Anges, tels que saint Paul les nomme, les différenciant selon leur rang (ces noms sont invisibles dans la traduction ordinaire en français, qui les a uniformisés). Pour elle, le dieu unique personnifié dans ses actions n’a de sens que s’il est une puissance angélique agissant en particulier, au nom en quelque sorte du concert universel des Puissances. Car il va sans dire qu’elle partage ce qu’elle regarde comme étant la vraie doctrine bouddhique…
 
Blavatsky s’opposait ainsi à saint Augustin, qui confessait d’ailleurs ne pas comprendre comment il était possible de créer l’idée de création avant qu’elle ne fût créée! Car il assimilait le dieu absolu, éternel, incompréhensible - dont il avait conscience -, au créateur du monde, qui ressemble déjà à un être humain, puisqu’il peut être représenté dans une action: chose contradictoire. Blavatsky rejetait cet anthropomorphisme, mais, à ses yeux, le bouddhisme n’était pas positiviste ou naturaliste, puisqu’il se fondait sur des entités créatrices - qui, quant à elles, entretenaient bien des rapports avec les hommes. De fait, dans le  Dhammapada, il est écrit - par exemple - que l’on doit suivre le chemin d’Indra - l’imiter. Or, ce dieu est censé avoir créé une partie du monde, celle qui entretient un rapport particulier avec les sociétés humaines.
 
Il n’y a d’ailleurs pas, en Thaïlande ou au Cambodge, d’opposition de principe entre le bouddhisme officiel et le Râmâyâna, la grande épopée indienne, que les ballets royaux représentent, et que le peuple récite. Mais on doit admettre que le christianisme classique n’y trouverait pas aisément sa place.

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12/03/2013

Dans les rues de Bangkok

thailande.jpgLa Thaïlande est un étonnant mélange de tradition et de modernité. Le Temple Blanc contient une peinture mêlant des symboles bouddhiques aux figures des films de science-fiction; partout se déploie la volonté syncrétiste.
 
Mais plus encore, Bangkok est d’une incroyable diversité. Boutiques et commerces lumineux, gratte-ciels massifs le jour, scintillants la nuit, côtoient des maisons branlantes, des immeubles noircis par le carbone, des temples, des figures mythologiques et des palais rutilants d’or et de pierreries. Les bonzes vivent au cœur de la ville, sont mêlés à la vie ordinaire. Sur le toit des tours, le flamboyant Garuda, phénix asiatique qui transporte Vishnou à travers les espaces, apparaît sous la forme d’une sculpture énorme - et sert d’emblème  à une entreprise commerciale! On vit parmi les êtres fabuleux, qui ne sont pas une simple occasion de se divertir, comme en Occident: ils sont aussi des symboles, comme les figures des saints. Là des éléphants roses harnachés de vert ornent un rond-point; ici, des tours pyramidales de verre et d’acier illuminent leurs fenêtres sous les étoiles!
 
Bangkok semble contenir le monde entier, et unir les siècles; elle déborde d’une vie foisonnante, faisant partir ses mouvements dans des sens apparemment opposés, mais qu’elle parvient à tenir dans ses limites, et à coordonner entre eux. Alors que l’Occident a créé la modernité contre la culture religieuse indra-avec-ciel-bleu-la-thailande.jpgtraditionnelle, la Thaïlande pense pouvoir tout unir.
 
On se souvient qu’elle n’a pas connu la colonisation: le roi de Siam est resté souverain. Pour autant, l’influence anglaise a existé dès l’origine, et elle a permis à la Thaïlande d’être un pays riche et prospère sous le sceptre du Roi. Cela en fait un pays exceptionnel, dans le monde.
 
Le véritable nom de Bangkok, Krung Thep, signifie cité des anges. Les anges de Vishnou s’y trouvaient, et ont invité le roi de Siam à y bâtir son palais! Le Prince passe, de fait, pour être en lien intime avec les êtres spirituels: il est le représentant d’Indra parmi les hommes (Indra étant une forme de Vishnou placée dans la sphère solaire). Sous l’inspiration des messagers célestes du Seigneur Suprême, les hommes ont bâti le Palais Royal, dit la légende!
 
L’électricité est employée pour orner les rues comme en Occident à Noël, de façon colorée et souvent symbolique, car la capitale est regardée comme sacrée. Le commerce même paraît n’être qu’une manifestation de l’esprit qui tisse des liens entre les hommes dans la pensée orientale. On y vit, en quelque sorte, dans la nappe éthérique de Mercure, messager de l’Olympe, dieu du commerce.

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24/02/2013

Art traditionnel à Bangkok

bangkok-490323.jpgJe suis allé à Bangkok et j’ai visité le Palais Royal et les temples de son enceinte: cela m’a paru magnifique. Le Palais Royal est volontiers critiqué pour ses couleurs vives, ses ors, son éclat, son foisonnement - mais cela s’harmonise merveilleusement bien avec les lignes architecturales, qui sont à la fois régulières, symétriques et élancées. Il n’est pas vrai que l’on tombe dans l’excès, puisque tout est contenu dans des cadres clairs. Même l’art baroque est moins régulier; car si les lignes globales restaient également nettes, en son sein, les figures particulières étaient moins nobles et moins dignes, en général, que celles des déités de Thaïlande.
 
On pourra néanmoins admettre que la proximité est grande. Celui qui aime le baroque savoyard ne peut pas ne pasbangkok.jpg aimer l’art thaï. Le rêve placé dans un tissu mathématique est pour moi l’essence de l’art, et que le rêve déborde un peu, comme dans le baroque, ou que le tissu mathématique soit un peu trop fermement établi, comme dans le classicisme, ne peut pas amener à rejeter quelque chose qui s’efforce d’unir les deux pôles. On ne doit rejeter que ce qui sort totalement d’un cadre net dans le cas d’un art fondé sur l’onirisme, ou ce qui, à force d’être mathématique, est complètement asséché, dénué de sentiment profond. Peut-être par exemple que quand Flaubert, dans Madame Bovary, se moque de Lamartine, il tombe dans le second travers! Et pour le premier, on peut citer certains poètes surréalistes, ou quelques auteurs de science-fiction excessivement échevelés: j’ai souvent eu du mal à lire Stefan Wul, par exemple. Ou bien Robert Desnos. Mais tout est affaire de nuance: on peut aimer l’imagination débridée du moment qu'elle est formulée dans une langue accessible, et Madame Bovary place globalement dans son cadre de plomb des rêveries fabuleuses.
 
Dans l’aéroport de Bangkok, on trouve un ensemble sculpté de Vishnou barattant la mer de lait: il se tient au milieu, entre les démons qui tirent le serpent à gauche, par ses têtes, et les anges qui le tirent à Bangkok_Airport_07.jpegdroite, par la queue. Le dieu bleu est la voie du milieu - de l’équilibre parfait. De ce barattage est sorti le monde: le serpent était l’âme de la mer de lait, le feu des éléments, la force de vie de l'éther - dans lequel vivent les anges et les démons. Cet ensemble peut apparaître comme étant d’un style vulgaire - mais je l’adore: les démons et les anges sont réalisés avec une certaine noblesse, et la modernité des formes n’empêche pas leur régularité, laquelle atteste d’une dévotion constamment maintenue à l’égard du dieu: même si les Thaïs le mêlent à leur vie ordinaire, ils continuent à le prendre au sérieux, à le regarder comme un symbole digne et pur; ils ne le prennent pas comme une occasion de s’amuser avec des figures bizarres - comme on le fait en Occident lorsqu’il s’agit d’évoquer les dieux, en particulier ceux de l’Olympe: saint Augustin déjà le reprochait aux Romains. Cela rappelle au moins la façon plus respectueuse dont Wagner évoqua les dieux d’Asgard!
 
La Thaïlande est pour moi un pays magnifique.

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26/12/2012

Crèches des esprits en Thaïlande

MaisonEsprits2.jpgEn Thaïlande, devant chaque maison, se trouve une réplique de celle-ci en plus petit, siège des esprits. On y place des statuettes qui figurent ces esprits - ancêtres, ou sages réputés. L’ange du foyer y a l’allure d’un guerrier avec une épée, et il est au centre. Car les anges sont connus en Asie, mais on ne les représente pas avec des ailes. Des offrandes sont placées tous les jours sur cet autel domestique: il s’agit d’aliments, dont les divinités tirent la moelle invisible.
 
A l’intérieur des maisons se trouvent aussi des autels aux génies. Une amie poétesse me racontait que des Occidentaux de sa connaissance qui s’étaient installés à Bangkok ne parvenaient pas à garder leurs femmes de ménage: elles partaient toutes les unes après les autres. La raison en était que les maîtres de la maison n’honoraient pas les esprits, ne leur faisaient pas d’offrandes.
 
Certains croient ces pratiques contraires au bouddhisme, mais en Thaïlande, on estime que les bons esprits sont justement liés au Bouddha, et que la ferveur permet de les attirer; si on n’a pas de pratique religieuse, si on ne pense pas aux esprits, si on ne leur offre rien, les génies mauvais arrivent jost_prod09_bouddha03.jpg- ceux qui vivent naturellement dans le monde, hantent les forêts, les lieux obscurs, et qui étaient présents avant que la civilisation n’apparaisse: ils sont liés au chaos primordial. Car la cité est à l’origine structurée autour de la pagode. Le Bouddha est le maître des bons esprits.
 
En vérité, les Savoyards autrefois plaçaient chaque soir une coupe de lait pour le sarvan, l’esprit du foyer: si on pensait à lui, il faisait le ménage durant la nuit - attirait sur la maison mille bénédictions. Si on l’oubliait, il nouait la queue des vaches - mettait tout sens dessus dessous!
 
Mais, sur le plan formel, ce qui ressemble le plus à ces maisons des esprits de la Thaïlande, ce sont les crèches de Noël. Le christianisme a peu à peu amené à ce que l’hommage aux génies du foyer soit rendu d’abord à Jésus. Les esprits de la maison ne sont plus simplement rendus bons par le Christ, comme c’était sans doute encore le cas avec les sarvans; ils sont devenus la Sainte-Famille elle-même - avec Joseph, Marie, Jésus, les animaux de la ferme, les Rois Mages, et Crèche_de_noël.JPGl’ange qui veille! Les parents leur font les offrandes qui le matin sont mangées par les enfants - car autrefois, il ne s’agissait que de nourriture. Pendant la nuit, la bénédiction est tombée sur ce cadeau. Car il a été touché par le génie.
 
Dans les pays latins, soumis à la Contre-Réforme, nul Père Noël, même, ne venait troubler la perfection formelle du culte: les esprits n’étaient que les figures de la Sainte-Famille et des Rois Mages. La maison ne pouvait pas en contenir d’autres. Le Père Noël qui emprunte la cheminée a un rapport clair avec le génie du foyer. Les souliers vides rappellent la coupe dans laquelle on plaçait l’offrande.
 
La croyance aux esprits est universelle; mais ses formes changent selon les lieux et les temps.

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02/12/2012

Le Nâga et la protection du Bouddha

Buddha_with_Naga_(snake).jpgJ’ai évoqué il y a déjà pas mal de temps le lien entre le Nâga, ou Esprit-Serpent, et le roi des Khmers. Pour prolonger le sujet, il faudrait parler de celui du Nâga avec le Bouddha, souvent représenté avec ce serpent à neuf (ou sept) têtes qui l’abrite et le protège: il est l’esprit de la Terre soumis. Par cette figure se trouve exprimée l’idée que les esprits des lieux sont devenus les serviteurs du Bouddha, et qu’il n’y a pas d’opposition entre l’animisme et le bouddhisme. L’opposition se résout par l’idée d’une hiérarchie établie entre le Bouddha, qui est au sommet, et le Nâga, qui est au-dessous.
 
Pourquoi ce Nâga a-t-il plusieurs têtes? Cela peut renvoyer aux différentes parties de l’âme humaine: une fois parfaite, une fois réalisée dans ses sept ou neuf parties, elle peut accueillir le Bouddha, qui est l’esprit dans toute sa perfection et est au-delà des divisions apparentes de l’âme.
 
Cependant, le Nâga protégeant le Bouddha a été souvent remplacé par un objet renvoyant davantage à la royauté temporelle: le parasol. Sa portée symbolique, au-delà de son utilité pratique, lui fait bien représenter, par ses différentes naga.jpgstrates superposées, les cieux, qu’on connaît aussi dans la tradition occidentale - chaque ciel étant lié à la fois à une planète et à une qualité de l’âme. La vie canonique du Bouddha rappelle par exemple que celui-ci s’est rendu dans le second niveau du monde divin pour aider sa mère - qui, morte, se trouvait dans le quatrième: il y instruisit sa mère et les dieux. Or, ce quatrième ciel correspond à l’orbe solaire - le premier à être réellement divin, dans le christianisme ancien -, et le second était celui de Mercure, messager des dieux - ange majeur.
 
Mais l’esprit du Nâga est forcément lié au seul premier ciel, qui reflétait passivement la sagesse céleste - comme la Lune la lumière du Soleil. Cependant, ce miroir, justement parce qu’il était passif, renvoyait l’image de toutes les strates célestes, de toutes les couleurs de l’âme: il prenait l’allure de l’arc-en-ciel qu’on peut contempler autour des têtes du Bouddha, dans les temples. La connaissance du bien et du mal s’acquérait par la contemplation de ce miroir divin.
 
Dans la lumière du Bouddha, la vue se perdait: l’éblouissement était total. Mais par le Nâga, les vertus et les vices, par la connaissance desquels on accédait à la lumière suprême, apparaissaient, s’imageaient. La parole à demi terrestre du Nâga, lorsqu’il s’adressait au Roi, dans sa tour d’or, était accessible à son entendement; si le Bouddha lui avait parlé directement, l’excès de clarté eût noyé son esprit. Le Nâga protège l’homme du feu céleste en le filtrant: la Terre est aussi une protection pour l’homme; pas simplement une malédiction.

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01/11/2012

La reine des poissons à Kep

IMG_38044.JPGQuand j’étais au Cambodge, sur la côte, à Kep, j’ai pu voir la statue d’une sorte de sirène, de nymphe de la mer, que l’on a placée sur la promenade qui longe la mer afin d’embellir les lieux. Comme j’en parlais à ma tante, elle me dit que dans les traditions locales, il y avait bien une reine des poissons, dame de la mer, déesse des flots marins; mais son nom lui échappait. Je lui proposai un nom, celui d’une déesse dont j’avais lu l’histoire le matin même, dans une petite brochure destinée aux écoliers et écrite en anglais en même temps qu’en khmer. Car au Cambodge, comme dans le taoïsme, en Chine, les dieux qui sont liés aux éléments ont une histoire qui les fait souvent être originaires de l’humanité terrestre, ou du peuple des nymphes, des fées; on peut donc raconter de quelle manière leurs belles actions leur ont permis de devenir dignes d’être adorés et de commander aux éléments ou à des phénomènes importants, nécessaires pour la vie de l’être humain.
 
A vrai dire, je ne crois pas que ce soit en rien différent des Métamorphoses d’Ovide… Ou du moins, des légendes dont il s’est inspiré, car il avait aussi la volonté de plaire à son public. Les Grecs qui avaient inventé ces contes croyaient à leur valeur symbolique: ils correspondaient à des mystères. Chez eux, comme chez tous les peuples anciens, la nature n’avait pas seulement une âme: elle avait aussi une histoire.
 
Néanmoins, ma tante me dit qu’il ne s’agissait pas de l’entité que je nommais, et qui, elle, était la déesse de la pluie, de l’orage. Elle jetait des éclairs dans le ciel depuis que, sur terre, elle avait vaincu un démon en jetant sur lui un trait de foudre! Ainsi les dieux l’avaient-ils récompensée.
 
Ma tante avait passé plusieurs décennies à Paris, loin du Cambodge, mais elle se souvenait parfaitement du nom de cette immortelle dont on enseigne la légende aux petits enfants. Peut-être la déesse de la mer est-elle plus locale: même si la bourgeoisie de Phnom Penh venait se reposer à Kep, la bande côtière du Cambodge n’est pas immense.
 
Que ma tante n’ait finalement pas pu retrouver le nom de cette dame n’est pas grave, cependant, car je crois que j’ai vu sa parure, quand je suis allé sur l’île du Lapin, Koh Tunsay, au large de Kep. C’était magnifique; j’en reparlerai.

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20/10/2012

La Forêt enchantée du roi Norodom

Nostalgie-de-la-chine.jpgLe 14 octobre dernier est mort l’ancien roi du Cambodge, Norodom Sihanouk, qui en plus d’avoir fait beaucoup de politique fut un cinéaste et compositeur sentimental, un acteur, un chanteur, un artiste populaire. J’ai regardé dernièrement la partie de son film La Forêt enchantée qu’on peut télécharger depuis son site officiel; le sujet m’en intéressait, car il reprenait la tradition khmère et même universelle des demi-dieux de la forêt, des immortels qui vivant sur Terre protègent les gens de bien contre les mauvais esprits. Ils font cela en attendant de pouvoir être accueillis dans le ciel des dieux, qui leur a été fermé pour le moment. Ils doivent s’amender d’une faute jadis commise en rendant service aux hommes. Les mauvais esprits sont ceux qui ne veulent pas s’amender, mais tourmenter les hommes pour assouvir leurs besoins. Norodom Sihanouk lui-même jouait2363465224_72806c7765.jpg le rôle du roi de la forêt, qui accueille des chasseurs contemporains perdus dans le Bokor par une nuit d’orage.
 
Il les loge dans son somptueux palais, leur montre un magnifique spectacle de danse représentant Sîtâ assiégée par le roi des démons mais le repoussant toujours puis les divinités dansant en rond parmi les astres, et puis, le lendemain matin, les simples mortels se retrouvent au même endroit qu’au départ - une grotte leur servant à s’abriter. Le roi des divinités terrestres est plein de sagesse, naturellement, et sa bonté reflète la lumière céleste.
 
Les guides, braves gens du peuple, ont disparu: ils ont pu rester parmi les immortels. Tous retournent à Phnom Penh, sauf la dame pure jouée par la propre femme de Norodom Sihanouk, qui retourne, elle, dansLaForetEnchantee.jpg le palais du roi et l’épouse. De fait, seules les âmes pures peuvent pénétrer ce mystérieux royaume des Elfes - comme eût dit Tolkien. Les autres sont condamnés à errer parmi les mortels parce qu’ils sont adultérins, ou fautifs par d’autres aspects.
 
Le palais du roi des immortels est simple, et ressemble à un palais moderne. Le film tendait à faire de Norodom Sihanouk un prince des génies. La mythologie khmère s’accorde tout à fait avec cette idée: le roi est réellement vu comme un prince des esprits invisibles, à la façon de Salomon. Il est l’émanation visible du roi des Nâgas, qui sont les génies de la terre khmère: il est son descendant, et il a commerce avec les fées que ces hommes-serpents peuvent engendrer. Car il s’agit d’hommes-serpents au sens spirituel, au sens où les serpents sont des êtres qui se refont continuellement une peau - se régénèrent. Ils boivent aux sources mêmes de la vie.
 
Le peuple est généralement resté fidèle au roi Norodom, et à son fils Sihamouni. Il est le ferment de la nation, le lien invisible qui les unit.

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05/08/2012

Bouddha est né un mercredi

XA0990139.jpgAu Cambodge, le mercredi est le jour de Bouddha. C'est le sens qu'a le mot khmer, thgnay pôt, pour désigner ce jour de la semaine: thgnay veut dire jour, pôt est Bouddha. Il est donc le principal jour fêté: le bouddhisme y est religion officielle. Or, en Perse, on a établi un rapport entre Hermès et Bouddha: on y a déclaré, dans l'Antiquité, qu'il s'agissait du même être nommé différemment selon les lieux. Quant aux Romains, on le sait, ils assimilaient Hermès à Mercure.

On se souvient que selon Jules César, les Celtes vénéraient en particulier Mercure, qu'ils en faisaient leur principal dieu. On a certainement estimé que c'était aussi le cas des Germains, et Wotan, roi des Ases, a été assimilé par ceux-ci à Mercure. En français, mercredi est le jour de Mercure, en anglais, Wednesday est le jour de Wotan.

On peut en tirer qu'il n'est pas improbable que les Celtes et les Germains aient eu une religion proche du bouddhisme, dans les temps anciens. D'ailleurs, Wotan (Odin) était aussi regardé comme un homme qui avait incarné un dieu et avait instruit les Goths après être venuOdin.jpg d'Orient: de la Scythie et de la Perse, en particulier. Or, selon H. P. Blavatsky, on le méconnaît, mais, depuis le nord de l'Inde, des apôtres du bouddhisme avaient, avant Jésus-Christ, répandu le culte du Bouddha jusqu'en Occident, et au moins jusqu'en Perse.

Il n'est pas vrai, comme l'a dit Rousseau, que lorsqu'une divinité change de nom, elle change aussi de nature; mais il est vrai que les peuples n'adoraient pas les mêmes dieux. Le jour de la semaine chômé variait selon le dieu adoré en particulier. Le dimanche était le jour du Soleil - ou du Seigneur, en français. Le jeudi celui de Jupiter. Il est remarquable que le jour chômé en plus du dimanche par les écoliers soit passé du jeudi au mercredi, comme si on avait voulu abandonner les coutumes romaines pour adopter celles des Gaulois! Mais cela restait subordonné au dimanche.

A chacun son jour de prédilection! Le mercredi apparaît comme un lien entre l'avant et l'après, ou entre les hommes: Mercure était le dieu du commerce, ce qui peut apparaître comme étant la relation entre les gens, et pas seulement comme l'échange de produits par l'intermédiaire de l'argent. Bouddha crée aussi un lien fraternel entre les hommes, en principe: il fait s'écouler sa bénédiction dans les cités, unissant les cœurs.

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18/07/2012

Le sigle du parti majoritaire cambodgien

Logotype_PPC.pngQuand je suis entré sur le territoire du Cambodge, après avoir franchi la frontière avec la Thaïlande, arrivant en particulier dans le pays de Koh Kong, j'ai vu un panneau présentant le Parti du Peuple cambodgien, dont le chef est M. Hun Sen, Premier Ministre du Cambodge. Et j'ai aussitôt noté qu'au-dessus des médaillons contenant des photographies des membres les plus éminents du Gouvernement, il y avait une divinité qui semblait lâcher, de sa main, des étoiles, et les porter sur le front des Sages. J'ai cru que c'était une fée, mais j'ai lu quelque part qu'il s'agirait de Bouddha laissant tomber sur Terre des fleurs de riz, à la façon d'une manne, afin que le Peuple ait à manger.

Cela importe assez peu. Ce qui est remarquable, d'abord, c'est la disposition de ce panneau, qui place la divinité au-dessus des personnes ayant un corps de chair et de sang, comme dans l'art baroque: sur les panneaux des retables, les saints sont un étage au-dessous des anges ou des symboles relatifs à la divinité, les deux exceptions étant Jésus et Marie, qu'on regardait comme ayant reçu la nature divine, ce qui est exprimé par leur statut de roi et de reine du Ciel. A cet égard, Marie, en particulier, rappelle assez Bouddha Sâkyamuni, regardé comme le prince des anges et des apsaras dans le ciel d'Indra: car on l'a souvent dite, elle aussi, reine des anges, ayant été couronnée par son propre divin fils. Saint Amédée de Lausanne disait, également, qu'elle s'était mise sur le trône laissémedaille-miraculeuse-7.jpg vacant par la chute de Lucifer, ancien prince des anges. Or, nombre de pays l'ont prise pour patronne, et on la regardait comme laissant tomber de sa main, à la façon d'une neige, les trésors que Dieu voulait bien lui laisser donner aux hommes. Elle était miséricordieuse et douce: de ses doigts tombaient des morceaux d'étoiles.

M. Hun Sen est un ancien Khmer Rouge qui a rompu avec Pol Pot, peut-être parce qu'il ne croyait plus en l'intelligence supérieure de l'Angkar, et qu'il admettait que le génie venait du seul monde divin, ou alors au moins avait-il saisi que le peuple ne croyait spontanément jamais autre chose, quoi qu'il dît quand on l'interrogeait: car alors, l'individu ne dit pas ce qui est en lui profondément, mais cherche la réponse qu'il est séant de donner. Les idées diffusées par l'éducation d'État sont affirmées comme allant de soi, même quand on n'agit pas en fonction de leur contenu, au sein de sa propre existence!

En tout cas, en voyant le panneau, quelque peu délavé, je fus ému par ce témoignage de religiosité.

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24/06/2012

Jean-Jacques Rousseau face à l'Angkar

L'Angkar était, dans le Cambodge communiste, l'organisation mystérieuse et secrète que tous les membres de l'administration invoquaient lorsqu'ils dirigeaient, donnaient des ordres, exerçaient leurs fonctions.general-de-gaulle.jpg On a appris peu à peu que cette sorte de comité était dirigée par Pol Pot. Mais pendant un certain temps, il ne s'agissait que d'un nom symbolique renvoyant à une entité inconnue, mystérieuse - quasi sacrée!

Cela me rappelle Charles De Gaulle disant, dans Le Fil de l'épée, que l'autorité doit s'entourer d'une aura mystérieuse, afin qu'on ait le sentiment qu'elle tient ses ordres de Dieu même. Cette pratique, l'Angkar avait pu en prendre conscience au cours des études de ses membres en France. Car, certes, les rois khmers se sont toujours posés comme ayant des liens directs avec le monde d'en haut: la cour d'Indra, roi des dieux; mais pour les Khmers, cela ne relevait pas d'une mise en scène: c'était une réalité. Je suis même persuadé que les rois le concevaient aussi ainsi, et pensaient que leurs lumières leur venaient de leurs heures de recueillement sous la conduite des brahmanes dont ils étaient entourés. Or, De Gaulle, bien qu'il ait souvent proclamé qu'il fût un homme religieux, dit explicitement que l'autorité ne doit pas forcément s'enraciner dans le monde divin, mais donner l'impression qu'elle le fait.

On reconnaît simplement les idées des philosophes du dix-huitième siècle, présentes par exemple dans le Contrat social de Rousseau. Car celui-ci dit que les législateurs antiques assuraient qu'ils tenaient leurs idées des dieux, mais qu'ils s'exprimaient ainsi pour en imposer au peuple, leur intelligence supérieure suffisant en fait à expliquer la sagesse de leurs lois!

Cela peut-il indéfiniment marcher? Je ne le crois pas. Car, en ce qui me concerne, je suis persuadé que l'intelligence humaine ne suffit pas - estimant, comme Joseph de Maistre, qu'en soi, elle ne crée rien, et qu'il s'agit réellement d'avoir des idées qui ne surgissent pas dans le cerveau,sihanouk.gif mais dans le cœur, lequel je crois en relation avec l'esprit de l'univers. D'une façon pour ainsi dire plus pratique, je considère aussi, cependant, que si les dirigeants qui se disent liés au Mystère ne le croient pas eux-mêmes, leur règne ne dure pas: le peuple s'en aperçoit, et il se désintéresse d'eux. Il n'est pas aussi inepte que Rousseau avait l'air de le penser. Si les Cambodgiens ont espéré le retour du Roi, s'ils ont voté majoritairement pour lui lors des premières élections libres qui ont eu lieu après le départ des Khmers Rouges, c'est bien parce qu'ils estimaient que non seulement il était sage, mais qu'il tenait sa sagesse du monde divin. Or, Norodom Sihanouk était intelligent, tout le monde l'admet, mais également artiste, réalisateur de films souvent remplis de merveilleux - et il restait fidèle à l'idée que la sagesse d'un roi venait de la vie intérieure, des profondeurs du cœur, du mystère de l'âme. Il était dans la lignée de ces anciens rois khmers qui étaient aussi poètes. Cela convainquait davantage le peuple que les théories abstraites de ses opposants.

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10/06/2012

Jean-Jacques Rousseau et les Khmers Rouges

Jules_Breton_-_Le_rappel_des_glaneuses.jpgOn le sait peu, mais les Khmers Rouges étaient fous de Jean-Jacques Rousseau. Ils étaient globalement nourris de culture française, ayant fait l'essentiel de leurs études à Paris, mais ils avaient pour le philosophe genevois une affection particulière - comme d'ailleurs les communistes chinois, dont ils étaient proches.

Dans quelles idées de Rousseau les Khmers Rouges ont pu trouver l'expression de leurs sentiments profonds, c'est la question qu'on peut se poser. Or, en lisant La Nouvelle Héloïse, il m'a semblé saisir un début de réponse. Car Rousseau parle du domaine de Clarens, tenu par Julie et son mari, comme d'un paradis terrestre. Et il se trouve que parmi d'autres principes, il assure que la beauté y est créée justement parce qu'on n'y a que le souci de l'utile! Alors que dans les palais des princes pleins d'argent on cherche la beauté pour montrer sa richesse et sa puissance, chez les Wolmar, on crée la beauté indirectement parce qu'on cherche ce qui est utile et que le beau vient ensuite de lui-même!

Cette idée vient du culte que Rousseau vouait à l'ancienne Rome, ville pragmatique et orientée vers l'utile, et qu'on regarde également comme belle. Il aimait également Sparte, réputée pour son sens pratique. Personnellement, je dois dire que quand j'étudie l'Antiquité, il m'apparaît qu'Athènes était beaucoup plus belle, bien qu'elle fût moins puissante - moins opulente, même - que Rome.

Je crois que Rousseau pouvait dire des choses profondément ineptes. Le beau ne surgit pas mécaniquement: c'est faux. Il n'a rien de forcément naturel. Il n'apparaît que si on le cherche. Rousseau a raison de dire que l'utiliser pour montrer sa richesse est indigne; mais ce n'est pas cela qui le crée: ce qui le crée est une recherche sincère.

1_Yongzheng et son epouse en paysan.jpgL'utile pour moi se rapporte au terrestre, le beau au céleste: les deux peuvent aller ensemble, mais l'un n'a jamais produit l'autre; c'est une erreur grossière. On reconnaît toutefois, ici, l'illusion de Marx et de son matérialisme dialectique.

Mais les communistes cambodgiens aimaient Rousseau aussi parce qu'il disait que le vrai travail était celui de la nature, de la campagne: on saisit par là ce qui les différenciait des Russes et les rapprochait des Chinois. L'utile dans la nature créait la beauté sur Terre, prétendait le philosophe genevois; et les Khmers Rouges pensaient la même chose. Comme lui, ils croyaient que la campagne et les paysans étaient purs, tandis que les citadins étaient corrompus: la beauté morale nécessitait donc qu'on déplace les gens dans la campagne, qu'on les mette au travail dans les rizières! On sait que beaucoup de Cambodgiens sont morts d'avoir été ainsi arrachés à leur milieu bourgeois d'origine et placés dans les champs. La nature de l'homme n'est pas toujours de vivre à la campagne.

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02/06/2012

Kep et les souvenirs de guerre

kep-statue-and-monks.jpgDepuis Kampot, au Cambodge, on atteint rapidement la mer en se rendant à Kep, une ancienne station balnéaire ruinée par la guerre. On peut y admirer une statue de Râma - la fameuse incarnation de Vishnou -, dont j'ai cru voir qu'elle avait le visage du roi. Elle est neuve. Non loin de cette noble figure, plusieurs hôtels se construisent pour relancer le tourisme. Pour ce qui est de la côte cambodgienne, celui-ci a été, jusqu'à une époque récente, concentré à Sihanoukville, où se rendaient les Américains - qui ont du reste fait une belle route, pour y accéder.

L'avenir de Kep est presque un enjeu national, car les Cambodgiens de la bonne société s'y rendaient fréquemment depuis Phnom Penh, avant l'arrivée des Khmers Rouges. De riches propriétés y ornaient le pied d'une petite montagne qui domine la mer, évoquant la Côte d'azur française. La reine y avait un petit palais, que gardait un proche de ma tante, ainsi qu'elle me l'a raconté. Inutile de dire qu'aujourd'hui il n'en reste plus rien, ou presque: la clôture entoure un squelette de béton. Nombre de propriétés sont dans le même cas.

C'est assez émouvant, et ma tante me montrait les emplacements des demeures qu'elle avait connues, l'une était celle de son oncle, l'autre celle de sa camarade de classe, et ainsi de suite. On ne les reconnaissait qu'aux clôtures. Parfois, il ne reste de la maison même qu'un tas de gravats parmi les herbes.

Je ne peux pas dire qui en particulier a détruit ces nobles édifices, car Kep n'est pas loin de la frontière vietnamienne, et l'on sait sans doute que ce sont les Vietnamiens qui ont chassé les Khmers Rouges, à la demande des dissidents dont est issu l'actuel Premier Ministre, M. HunKompong Thom 001.jpg Sen. Je peux seulement dire que cela fait monter les larmes aux yeux, de voir la trace de tant de malheurs, de combats, de saccages, d'imaginer ce que cela a pu être, et de songer à ce que ce serait, si cela arrivait dans le pays où on avait soi-même toujours vécu.

Dans le car qui m'a emmené de Phnom Penh à Siem Reap, j'ai pu revoir The Killing Fields, le film qui en français s'appelle La Déchirure, et c'était également bouleversant. Les rizières d'un beau vert qu'on pouvait voir le long de la route, à Kompong Thom, étaient justement celles où l'on avait mis au travail les citadins de Phnom Penh et de Siem Reap.

Certains ne parlent que de cela, à propos du Cambodge: les Khmers Rouges. Mais on n'en voit pas partout les traces. Cependant, j'en parlerai, si je puis; ils ont un lien fort avec Jean-Jacques Rousseau: c'est intéressant.

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22/05/2012

L’esprit-serpent sur le roi d’Angkor

Phimeanakas.jpgIl existe un récit de voyage à Angkor datant du temps où cette cité était glorieuse, écrit par le Chinois Zhou Daguan: j'en ai acheté une traduction anglaise à Siem Reap. Le Roi vivait alors à Angkor Thom, et son palais s'appelait Phimeanakas, ce qui signifie Tour d'Or. Car il y en avait une au sommet de l'édifice pyramidal, et le roi y dormait chaque nuit. Mais il n'était pas seul: un esprit Nâga, Serpent à Neuf Têtes, venait le visiter - prenant, dit Zhou Daguan, la forme d'une femme, avec laquelle le prince partageait sa couche. Cet esprit Serpent était, affirmait-on, le seigneur de la Terre pour tout le pays.

François Ponchaud, dans sa Brève Histoire du Cambodge, rappelle ce que mon oncle Luc Mogenet rappelait aussi dans son guide sur Kampot: les rois khmers sont censés descendre d'un brahmane appelé Kambu qui eût épousé la fille du roi Serpent, le grand Nâga: il s'agit clairement du même esprit royal que ci-dessus. Il a certainement un lien avec le dragon des taoïstes, ainsi qu'avec Python, dompté par Apollon à Delphes. Ovide disait que les Géants qui avaient affronté l'Olympe étaient anguipèdes: leurs jambes étaient une seule queue de serpent: et les Grecs les sculptaient de cette façon. Eux aussi étaient des esprits-serpents. Or, ils étaient censés avoir vécu sur Terre avant les hommes.

naga_kanya_the_snake_woman_zf52.jpgSelon moi, il y a également un lien avec le serpent parlant qui conduit Ève à manger le fruit défendu. Car l'union du roi khmer avec le Nâga, ou la forme que celui-ci crée et qui est par conséquent sa fille, lui donne la connaissance qui lui permet de gouverner: il distingue le bien du mal. Faculté que le Dhammapada ordonne à chacun de développer, mais le Roi se devait d'être constamment en symbiose avec l'esprit de la Connaissance du Bien et du Mal. Si, comme on peut le croire, Ève n'est rien d'autre que l'âme de l'Homme, s'il ne s'agit que d'une figure, on peut en tirer que le roi khmer s'unit en fait avec sa propre conscience révélée: le sens du bien et du mal éveillé par le sommeil initiatique qui plonge le dormeur dans la sphère élémentaire, au sein de laquelle se reflète le monde divin et dans laquelle sa conscience prend l'apparence d'une fée - qu'on appelle la bonne étoile.

Mais cette légende sur l'origine des rois khmers rappelle celle qui courait sur les rois francs, et que rapporte Honoré d'Urfé, dans son Astrée: ils avaient pour ancêtre un homme-serpent de la mer qui s'était uni avec une mortelle. Les Francs, rappelons-le, viennent du nord des Pays-Bas: ils vivaient près de la mer. Le fils de cette union était, je crois, le mythique Pharamond. Or, dans l'Astrée, le roi des Francs rencontre la mère de tous les Gaulois, l'immortelle Galatée, nymphe qui vit dans le Forez, au bord du Lignon, et accepte son enseignement et ses conseils, devenant par là légitime en Gaule.

Le symbole en est donc universel. Seules les formes changent selon les lieux.

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18/04/2012

L’éducation au Cambodge

King Ang Duong.JPGA Kampot, j'ai acheté un livre en français pour apprendre le khmer, écrit par Pierre-Régis Martin et Dy Dathsy. On y trouve, en annexe, de passionnants renseignements sur les mœurs du Cambodge. Un trait concernant l'éducation m'a frappé: Traditionnellement, dit l'ouvrage, à l'école de la pagode et auprès de leur père, les garçons apprennent les versets du Code de civilité et ceux de la Morale des hommes. A la maison, les petites campagnardes reçoivent de la mère un enseignement oral tiré de la Morale des filles, code attribué au roi Ang Duong, qui régnait au milieu du dix-neuvième siècle. Nourris dès leur plus tendre enfance par ces formules ils trouvent sans peine les règles de conduite s'appliquant aux diverses circonstances de la vie.

Intrigué, j'ai interrogé ma tante, qui fut élevée à Phnom Penh au sein d'une école de filles. Et elle a confirmé que les maîtres enseignaient ces strophes rythmées, et même rimées: la rime, en Asie, est fréquente. Chaque semaine avait sa strophe, et chaque strophe sa teinte. Tout à coup, en classe, la maîtresse prenait sa baguette, montrait une couleur; alors, les élèves récitaient en chœur la strophe correspondante. Et lorsque, à Paris, ma tante retrouvait des Cambodgiens qui faisaient des conférences, la connivence était immédiatement installée par une allusion à ces versets, par une citation: on se reconnaît comme khmer non seulement par la langue, mais par le Code des princes.

Soudain, tout s'éclairait: le roi n'est pas seulement une idée; il est le protecteur de tout ce Code autour duquel s'organise la vie sociale. Il est son point central, l'astre par lequel il rayonne. Et les saints versets sont autant de ses rayons déposés dans les âmes. Il ne s'agit pas de quelque chose d'abstrait, de théorique.

Les vers ancrent les préceptes dans les cœurs: leur rythme fait vibrer l'âme dans ses profondeurs et y fait pénétrer les pensées élevées des sages aux seins desquels Ang Duong se nourrissait, les rois étant toujours entourés de brahmanes et de bonzes: ils ont eux-mêmes un rôle sacerdotal. On sait3204.jpg qu'en Orient, les rythmes sont essentiels: ils donnent forme à l'âme aussi bien que les concepts. On récite, au temple, le Dhammapada sans comprendre le pâli, mais en se laissant pénétrer par ses rythmes, regardés comme saints. Les couleurs utilisées par les maîtres de ma tante n'ont, je crois, rien d'arbitraire non plus: les auréoles du Bouddha, dans les représentations peintes, sont des arcs-en-ciel complets dont les couleurs renvoient aux vertus du Saint. Elles aussi parlent au cœur, directement, sans passer par le concept: les peintres sacrés le pensent. Je le crois également, à vrai dire, et je considère que l'éducation passe d'abord par les rythmes (scandés par les consonnes), les mélodies (créées par la succession des voyelles) et les couleurs - avant de passer par les idées, auxquelles l'enfant n'est pas sensible. Le mode d'apprentissage qui lui est propre explique pour moi la grande cohésion du peuple cambodgien, ainsi que son aspect extérieurement vibrant, rayonnant de  moralité. Je crois, même, que cela peut se dire de toute l'Asie.

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04/04/2012

Ancre de Phnom Penh: objet sacré, voile du mystère

med-statue-de-vishnu-angkor-vat-visoterra-12825[1].jpgJe voudrais revenir à l'histoire que j'ai récemment racontée, d'une ancre révélée au sein d'un rêve comme étant un objet sacré. Comme cette ancre a été placée dans une pagode avec l'accord des moines qui ne lui concèdent pourtant aucun pouvoir, j'ai énoncé l'idée que dans leur perspective tout culte tend en réalité à Bouddha.

On trouve bien une telle considération dans la Bhagavad Gîtâ: tout culte s'adresse, consciemment ou non, au Seigneur suprême; or, à ce Principe divin, Bouddha s'assimile, parce qu'il s'est confondu avec lui, quoiqu'il ne fût qu'un homme. Maintes représentations de Bouddha rappellent étroitement l'image que les anciens Khmers se faisaient de Vishnou. Les statues retrouvées à Angkor sont, à cet égard, éloquentes. D'ailleurs, Angkor Vat, le principal sanctuaire d'Angkor, m'a semblé fait pour rendre visible la Bhagavad Gîtâ - faisant de ses édifices de mots des édifices de pierre. J'y reviendrai, si je puis.

L'idée que Krishna énonce à Arjuna est que les ignorants croient adorer un objet, mais qu'ils n'adorent, au travers de cet objet, que le Seigneur suprême, et que cette vérité du fond de leur adoration ne brillera dans leur esprit que dans une vie prochaine, laquelle sera d'ailleurs meilleure que l'actuelle, en tout cas plus propre au dévoilement du mystère - justement parce qu'en cette vie, ils auront eu une piété sincère à l'égard d'un objet, ou bien de la fée qui dans un rêve l'a déclaré sacré: cette déesse se pose comme élément du karma, ou comme bon ange qui aide à se préparer une vie meilleure.

L'idée est difficile à saisir en Occident parce qu'on y éprouve, à l'égard de l'intelligence d'un mystère, l'impression que l'enjeu en est fondamental: que l'important est d'avoir une pensée exacte, sur un sujet. D'ailleurs, les religions occidentales ne voient l'accès à l'absolu qu'à l'issue d'une seule vie. Mais en Orient, on estime que cela n'est pas forcément possible pour le moment, et que, par conséquent, il n'est pas forcément important d'acquérir tout de suite des idées vraies. Face à l'existence et aux limites humaines, on est philosophe; on considère que  les croyances sont toujours un chemin qu'on se crée parmi les ombres pour aboutir à la vérité. Les illusions mêmes sont des reflets de la lumière ultime: non des voiles qui cachent, mais des voiles qui permettent de voir, en atténuant des clartés trop vives. L'ami de Chateaubriand Joseph Joubert énonçait des idées comparables.

Ainsi, l'Asie livre le sentiment que chacun vit un drame fabuleux, s'étendant aux limites de l'univers. Et que des figures divines luisent dans les brumes du Temps.

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25/03/2012

Une ancre magique à Phnom Penh

Padmapani_01.jpgIl existe au Cambodge, en particulier à Phnom Penh, un journal en anglais appelé The Cambodia Daily. Mon oncle m'en a donné plusieurs exemplaires, avant que je ne reparte en Europe, et, sur le moment, je ne savais qu'en faire, mais, en attendant les divers avions qui devaient m'emmener de Siem Reap, près d'Angkor, à Genève en passant par Bangkok et Francfort, j'en ai vu l'utilité. J'ai compris, même, à quel point cette lecture était aussi fascinante qu'instructive: elle informe sur le Cambodge actuel. Et le fait le plus extraordinaire est qu'elle confirme, globalement, l'impression que le mode de penser profondément mythologique de l'Asie n'appartient pas spécialement au passé. On le remarque dans les films qui en viennent: les Immortels y apparaissent fréquemment et facilement. Les vies successives y sont présentes constamment. Ma tante même me disait que dans sa jeunesse, à Phnom Penh, on regardait volontiers des films indiens qui racontaient par exemple qu'un dieu avait maudit une femme à cause d'une faute qu'elle avait commise et que des serpents ensuite l'attaquaient: comme dans Homère, lorsque les compagnons d'Ulysse mangent les bœufs sacrés du Soleil et qu'ensuite, des monstres les dévorent!

Un article daté du mardi 14 février 2012, dans ce Cambodia Daily, raconte qu'à Phnom Penh, une semaine auparavant, l'ancre d'un bateau du dix-neuvième siècle a été proposée à la vente à une dame d'une quarantaine d'années, qu'elle refusa d'abord d'acheter. Mais la nuit suivante, elle a rêvé, selon ses propres dires, d'une déesse mère qui est descendue du ciel et qui lui a dit que cette ancre devait être placée dans l'enceinte du Palais Royal. Elle l'a donc achetée, et il s'est avéré que cet objet avait d'étonnants pouvoirs de guérison, notamment pour les douleurs articulaires, et que ces pouvoirs s'exerçaient pour tous ceux qui s'en approchaient. Car l'ancre, placée dans une pagode, avait été mise à la disposition de tous.

L'abbé de la pagode a alors déclaré que ceux qui connaissaient réellement la doctrine de Bouddha savaient que cette ancre n'avait pas de pouvoir; mais que ceux qui lui attribuaient du pouvoir étaient libres de le faire, et que l'ancre resterait, par conséquent, dans la pagode.

Le motif d'une telle bienveillance des moines ne se trouve pas, je crois, dans une tolérance de principe, qu'on regarderait comme obligatoire, ainsi qu'on le fait en Occident, mais de la considération que tout culte tend, au final, à Bouddha, qu'on en soit conscient ou non. J'expliquerai ce que cela implique et d'où me vient une telle idée un autre jour, si je puis.

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17/03/2012

Marguerite Duras à Kampot

1001431710_ac1a560b4e.jpgLe livre qui a rendu Marguerite Duras célèbre, Un Barrage contre le Pacifique, se passe près de Kampot, au Cambodge: mon oncle, Luc Mogenet, dans son guide sur Kampot, l'a démontré. C'est lui aussi qui, à l'époque où il m'avait invité au Cameroun, où il travaillait, m'a offert non seulement son guide sur Kampot, mais aussi le livre de Duras même. Déjà, il y a presque dix ans, je songeais à me rendre au Cambodge!

Or, le livre de Duras est beau, mais triste, et fait un tableau morne et oppressant de la vie en Indochine. Le monde y apparaît comme grisâtre, ou blanchâtre, sans couleurs, plein d'une chaleur humide et fade, étouffante. J'ai déjà parlé de ma surprise, en arrivant sur les lieux: cela n'a rien à voir. Les couleurs étaient flamboyantes, et le soleil n'avait rien d'écrasant, l'air n'avait rien d'oppressant. Bien au contraire, l'humidité diffusait la lumière du soleil - l'empêchant, peut-être, d'avoir une forme aussi nette qu'en Occident, mais la rendant plus vaste, plus enveloppante, plus remplie d'amour et de bonté. Ses rayons créent dans les vagues nuées tellement de formes, sur les eaux du fleuve tellement d'étoiles, qu'il ne faut pas s'étonner de ce que les Khmers voient dans tous les lieux des déesses, des anges féminins qui protègent les hommes qui y vivent - et qui, venant des hauteurs, repoussent les ombres noires de la Terre. Les maisons traditionnelles, montées sur pilotis, attestent d'une même aspiration au Ciel, et d'une volonté marquée de ne pas être enchaîné à la Terre. On ne peut pas parler simplement d'hygiène, car, comme mon oncle me l'a fait remarquer, les Chinois qui s'installent dans les lieux construisent le plancher de leur maison à même le sol, et ne sont pas plus malades que les autres. Les textes sacrés des Khmers, du reste, invoquent les esprits lumineux d'enBouddha près de Kampot.JPG haut contre les fantômes ténébreux d'en bas; notamment le Hau Pralung, dont je reparlerai, si je puis.

Au bout du compte, cette respiration morale qu'on peut ressentir partout, selon moi, au Cambodge, est justement ce qui n'était pas présent dans le livre mélancolique, triste, de Marguerite Duras - lequel rappelle, à cet égard, André Malraux et sa Voie royale. Je voyais bien, à Kampot, les lignes des maisons dont avait parlé Duras, leurs formes: je reconnaissais l'architecture coloniale; mais j'avais imaginé ces maisons décrépites, sans teinte distincte; or, elles étaient pleines de couleurs vives, peintes en jaune, en rouge, en vert, couvertes le soir de guirlandes électriques qu'en Occident on réserve à Noël et qu'en Asie on place dans les rues toute l'année, faisant de chaque jour un don du Ciel! On les met même autour des figures de Bouddha, dans les temples: j'en reparlerai aussi. Car le plus grand souffle, le plus grand éclat d'éternité présent partout, y compris dans les campagnes, vient à mon avis de ce qu'on peut voir dans les temples: Bouddha doré trônant, majestueux et serein - gardant, au couchant - dans le merveilleux paradis de l'ouest -, la porte du Ciel, surveillant ses entrées et ses sorties, autorisant les unes, interdisant les autres! Ce dont Duras et Malraux n'ont jamais parlé, naturellement. Leur agnosticisme peut-être les en empêchait... Mais la réalité, pour moi, l'intègre.

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03/03/2012

Voyage au Cambodge

uploaded_19187.jpgMon oncle Luc Mogenet est un géographe auteur de plusieurs livres sur des régions ou des endroits du monde qui lui sont chers et qu'il connaît pour y avoir vécu: Louang-Prabang, au Laos, la Guinée (Conakry), Kampot au Cambodge, et le Désert de Platé, dans le Faucigny. Pour le livre qu'il a écrit sur ce dernier (publié aux éditions Le Tour), je lui ai consacré un chapitre dans mes Muses contemporaines de Savoie (les écrivains savoyards depuis 1900); car, même s'il vit à Paris, il est issu d'une famille de Samoëns, et il y revient régulièrement. Il m'a fait l'honneur de m'inviter au Cambodge, où il a une maison et dont ma tante est originaire, et je n'ai pas pu résister au désir d'accepter: l'Asie me fascine, et c'était pour moi une occasion de la découvrir. Qu'il en soit profondément remercié.

Le Cambodge étant dominé par le bouddhisme théravadin, dit du Petit Véhicule - se voulant essentiellement lié à Gautama Bouddha et à ses paroles -, j'ai lu, avant de m'y rendre, le Dhammapada, recueil des maximes du Très Saint. Je m'efforcerai de dire de quelle façon le bouddhisme agit, selon ce que j'ai pu voir ou lire, car, au temple, ce Dhammapada est récité en pâli, langue que la plupart des Khmers ne comprennent pas, et la question se pose de savoir si le contenu de ce noble ouvrage est réellement présent dans les esprits. En Thaïlande, il en va de même, le thaï n'ayant non plus rien à voir, à l'origine, avec le pâli, ou le sanskrit; et je suis passé par Bangkok.

Mais j'évoquerai en premier lieu de ce qui m'a immédiatement frappé et surpris lorsque je suis arrivé dans ces nobles contrées d'Asie: l'incroyable vitalité. Tout y est animé, bruyant, foisonnant, virevoltant, et il n'y a pas du tout le calme austère de nos pays d'Europe de l'Ouest. L'Italie en donne peut-être une idée, mais encore au-dessous de la réalité. J'ai d'abord cru que c'était propre à Bangkok, mais à Kampot aussi, tout était coloré, en mouvement; or, ce n'est qu'une petite ville provinciale. L'Asie déborde, jusque dans de tels lieux, de couleurs flamboyantes. Même dans les campagnes, la vie est foisonnante et les routes sont remplies de gens qui roulent à vélo, en moto, en tuk-tuk (sorte de petits carrosses tirés par des mobylettes et servant de taxis). Les pistes, à leur tour, sont constellées de maisons, de commerces, d'une incessante activité. Une tension constante vers un développement accru - dont le Japon est souvent le modèle - habite les endroits les plus pauvres. Pourtant, cela n'empêche pas des comportements intelligents et réglés, une constante attention aux autres, un sens aigu de la vie sociale. A cet égard, l'influence du bouddhisme est moins directe qu'on pourrait croire, mais elle est bien réelle. J'y reviendrai, si je puis.

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27/01/2012

Le soulagement des Apsaras

La_Belle_Dam_Sans_Merci.jpgJe repense encore à l'article que j'ai écrit sur La Voie royale, le roman de Malraux, et sur les Apsaras, danseuses céleste d'Indra, roi des dieux, qui accueillent en riant les âmes des saints et des héros après leur mort: qui les accueillent avec amour parce qu'elles ont été fidèles aux vertus qu'en vérité elles représentent - étant les bonnes actions qui accueillent joyeusement les justes, selon Bouddha! La croyance est universelle, et quand le roi Arthur est accueilli par les fées de l'île d'Avalon, on la retrouve en Occident. Or, il fut un temps où j'étais surtout nourri de figures de l'Occident médiéval, et mon premier recueil de poésie, La Nef de la première étoile, en porte la marque. Il est étonnant qu'un cousin américain m'ait dit avoir trouvé une ressemblance entre mon style et celui de Malraux, car, comme je l'ai dit, je n'ai jamais beaucoup aimé cet écrivain; mais pour mon cousin, c'était un compliment - d'ailleurs outré: Malraux était dans son idée une référence. Le fait est, pourtant, que loin d'appeler les apsaras de simples danseuses, j'appelais, dans ce recueil, demoiselles ou pucelles - jeunes filles, en ancien français - de véritables immortelles du monde divin - les fées d'Avalon -, et tout à fait consciemment, estimant qu'on procédait ainsi dans la poésie médiévale, et que même les filles de Sion de la Bible s'apparentent à ces êtres: elles sont les qualités de l'âme! Une sorte de sonnet évoquait, de cette façon, les déesses terrestres de l'île de l'Ouest, et les faisait accueillir les âmes de leurs chevaliers servants les plus preux, les plus fidèles:

adoubementEdmund-Blair-Leighton.jpgVous reverrai-je un jour, mes blondes demoiselles?
Quand j'irai par ma nef vers les feux du couchant,
Je verrai l'Émeraude en l'Azur des Pucelles
Dont toujours il s'élance un immense et beau chant.

Là vous me recevrez des servants le plus vôtre:
Le hardi chevalier qui dans sa quête ardue
A si longtemps souffert - combien plus que nul autre! -,
Vous le rappellerez de la vaste étendue.

Je resterai toujours à la cour de vos rois
Et placerai mon cœur dans leurs yeux de lumière;
Des ailes pousseront, quand retentiront vos voix,
A mon âme saisie en leur auguste sphère.

Puisse alors mon regard soudain s'illuminer
Et briller sur vos fronts - sur votre œil se graver.

Je n'avais pas évoqué la danse, étant alors tributaire d'une tradition qui ne voulait pas la relier aux dieux; mais à présent, je le ferais.

Le sens du poème peut paraître, également, présomptueux, puisque si les vertus sont trop ténues, on n'est pas reçu, dit-on, à la cour des fées; mais en réalité, on l'est toujours, disait Éliphas Lévi: quand on a surtout des vices, on les prend pour de méchantes sorcières. Le Bardo-Thödol des Tibétains fait aussi des divinités bienveillantes des divinités courroucées, lorsque l'âme est trop sombre. Les Dakinis deviennent d'horribles monstres féminins, alors.

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