19/09/2018

Croagh Patrick

Croagh-Patrick.jpgIl existe en Irlande une montagne sainte, vouée à saint Patrice, et qui conserve son esprit - ou son reflet, son corps éthérique, et lui permet d'être présent sur Terre, parmi les hommes. On l'appelle Croagh Patrick, et les dévots en font l'ascension recueillie, comme une pénitence, une voie de purification. Elle est assez raide, et son chemin est parsemé de cailloux coupants. En haut est une église - et un lit de saint Patrice, recevant les offrandes, et de la taille d'un homme.

Je l'ai gravie. Il y avait de la pluie, du vent, de la brume, et je transpirais à grosses gouttes. Les jambes faisaient mal, mais j'ai créé un rythme, et j'ai fini par y arriver. Or, au sommet, une surprise m'attendait.

Plus aucun bruit ne se faisait entendre. Je ne voyais plus aucun être humain. Les brumes, baignées de lumière, tournaient silencieusement devant, et autour de moi.

Elles prirent bientôt les couleurs de l'arc-en-ciel. Mais, fait surprenant, deux couleurs s'imposèrent aux autres: le vert et le blanc. Elles prirent un éclat scintillant, et je crus déceler, dans leur assemblage, une forme humaine, dont les yeux eussent été deux fines étoiles.

Une vague ressemblance avec les images de saint Patrice, dans les églises, me frappa. La projetais-je, impressionné par l'endroit, le culte qu'on y rendait collectivement - avais-je une hallucination? La figure ne bougeait guère: elle semblait être un fétiche figé - une extériorisation de mes propres fantasmes.

Mais soudain, je crus voir une bouche s'ouvrir, dans cette forme, et que, silencieusement, elle prononçait des mots. J'avais beau tendre l'oreille, je ne les entendais pas; ne me parvenait que le son vague et boueux de paroles incompréhensibles - si c'était même des paroles.

L'être leva la main droite et la tendit vers moi, puis se remit à faire des sons bizarres, semblant sortir de la tête - d'un trou situé sous les yeux d'étoiles. Je n'y comprenais vraiment rien.

Je commençais à m'inquiéter de ma raison, quand un son assourdissant vint à mes oreilles, tel un coup de tonnerre ne s'arrêtant jamais. Je me jetai au sol, les mains plaquées sur les tempes, et je sentis sur mon dos patrick.jpgun poids énorme, comme si un géant y posait son pied! Je manquai de perdre conscience. La souffrance était considérable. Mais, au moment où je crus que j'allais mourir, la douleur s'allégea, et le bruit s'arrêta.

Je relevai la tête, et vis plus distinctement saint Patrice: c'était lui, à n'en pas douter... Il ressemblait très exactement aux figures des églises, mais il souriait et hochait la tête, en pointant le doigt vers moi. Il ne disait rien, mais paraissait content, je ne sais pas pourquoi: j'avais fait bien peu pour le mériter... Mû par on ne sait quel désir, je tendis aussi la main, pour prendre la sienne, mais au moment où elle eût dû la toucher, l'ombre chatoyante du saint apôtre disparut - s'évanouit dans la brume.

L'instant d'après, le son du vent emportant les volutes, le froid piquant des gouttelettes et la présence des autres pèlerins humains revinrent à mes sens étonnés. J'étais retourné à la vie ordinaire. Saint Patrice était parti, et avec lui la bouffée d'étoiles qu'il soufflait de sa bouche transfigurée!

Étrange expérience. Mais en fait-on d'un autre type, dans les lieux sacrés d'Irlande? J'encourage mes lecteurs à gravir aussi le Croagh du Saint au Trèfle.

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13/09/2018

Le saint patron comme figure de l'ange

maurice 02.jpgConversant au salon du livre de Faverges avec un autonomiste savoisien, je lui ai dit que, personnellement, j'estimais que la culture était absolument libre, et qu'on devait avoir le droit d'honorer un drapeau local - la bannière de Savoie, ou celle d'Occitanie - si on en avait envie. De gueules à croix d'argent, la première représente la croix de saint Maurice, martyr de l'actuel Valais - tué par les Romains parce qu'il ne voulait pas tuer d'autres chrétiens, selon la légende. Or, on peut le regarder comme la façon dont les chrétiens, en Savoie, ont figuré le bon ange du pays, son génie.

L'évêque de Gênes Jacques de Voragine, au treizième siècle, disait que les provinces et les royaumes étaient dirigés par des anges d'un certain rang, assez élevé, appelé Principautés. Les anciens Romains pensaient que les cités étaient dirigées en secret par des Génies - qu'ils peignaient souvent comme des femmes couronnées de tourelles. Dans leurs mains, les saints médiévaux, à leur tour, portaient souvent des cités, des tours, parce qu'ils étaient les gardiens des villes et provinces. On estimait que des hommes, par leur pureté, leur grandeur, s'étaient hissés au rang des anges, et cela permettait de donner ceux-ci un visage familier. Il n'est que de lire Dante pour s'apercevoir que les anges non incarnés étaient regardés comme abstraits, et qu'il fallait, pour les appréhender, leur donner le visage d'êtres humains – Béatrice, Virgile, Stace, les saints de l'Évangile - c2aed7afdbe2e4d0c66d7f0d2a2c9713.jpgJean, Paul ou le saint patron individuel, qui pour Dante était Lucie. On croyait, de toute façon, que les anciens dieux étaient des hommes divinisés.

Les symboles ont quelque chose de dangereux: on les absolutise sans les expliciter, et donc sans les relativiser. Le sentiment les assimile à un divin indistinct, et c'est ce qu'on trouve dans le nationalisme. Spontanément, un règne partiel est assimilé à l'univers, un génie à l'être suprême. Le symbole mystique rappelle ce que saint Paul disait des paroles prophétiques dites en langues, qu'on ne comprenait pas: il faut que quelqu'un les explique, avant qu'on puisse s'émerveiller, et les mêler au culte. Même si réellement le symbole figure l'être suprême, il faut le dire, le confesser.

Si on ne le fait pas, c'est parce que c'est rarement crédible: on sait bien que l'absolu est au-delà de tout symbole.

On doit donc aussi être autorisé à ne pas vouer de culte au drapeau (fût-il celui de Savoie). Le bon génie d'un lieu, fût-il large et noble, peut ne pas occuper les pensées. On peut se lier spirituellement à un lieu où on n'est pas. On peut tout faire.

On conteste parfois les qualités du saint patron de l'Irlande, Patrice. On le voit comme étant l'ennemi des druides, même si sa légende assure qu'il n'a fait contre eux que se défendre. Mais à son tour, avec son vert et son blanc, n'est-il pas l'expression chrétienne de l'ange du pays?

Les récits assurent qu'il exécutait les consignes d'un être céleste rencontré chaque semaine, appelé Victorinus. Qui était-il? Cet ange même avait-il en main un trèfle et sur les épaules un manteau d'émeraude?

Le vert est traditionnellement la couleur de l'ange d'Occident. Patrice a pu n'être que son voile humain.

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07/09/2018

Yeats à Sligo

37831209_10156279563582420_2134465945723207680_n.jpgAvant mon voyage inattendu et providentiel à Dunsany, je m'étais rendu à Sligo, simplement sur les traces, bien balisées, de William Butler Yeats. Il y passait ses vacances, ses parents en étant originaires, et s'était juré, petit, qu'il ne la quitterait jamais - serment non tenu. Pour lui, la ville et sa région étaient les plus belles au monde, et au moins y a-t-il trouvé une sépulture, que je découvris en allant de la cité à la cascade chère au poète, dite de Glencar. C'est une simple tombe, dénuée de croix, et portant des vers suggérant qu'il ne faut pas s'intéresser à la vie, mais rester au-dessus.

Pourtant, à Sligo, visitant l'abbaye dominicaine qui s'y dresse, j'ai entendu le conservateur me parler des colloques et festivités qui se déroulent autour de Yeats dans les lieux, souvent honorés de la présence et des donations de gens illustres, par exemple le chanteur Bob Geldof. Yeats, lui, déclenche de l'enthousiasme.

À vrai dire, j'ai trouvé le comté de Sligo joli, mais moins marquant que celui de Galway (intégrant ce qu'on appelle le Connemara), ou même que celui du Kerry, au sud-est. Le paysage irlandais typique y est tempéré par un air de campagne qui n'est pas non plus l'aristocratique countryside de la vallée de la Boyne. Cela me rappelle encore la jalousie éprouvée paraît-il par Yeats à l'égard de Lord Dunsany: ses origines étaient moins glorieuses. Mais elles n'étaient pas non plus sauvages, enracinées dans l'Irlande gaélique dont les contes faisaient écho à l'ancienne mythologie; Sligo est bourgeoise et sympathique, et les détracteurs du poète ont eu beau jeu de lui reprocher son rejet des classes moyennes: la contradiction était patente. Yeats n'était ni de la noblesse, ni du peuple. C'est pourtant là, dans ces deux classes, qu'il situait la véritable Irlande.

La cascade de Glencar est, certes, ravissante: dans la rivière qui s'en écoule, le poète et son frère, le peintre Jack Butler Yeats (1871-1957), sont réputés avoir pêché la truite. Elle forme un rideau d'eau parfait, rappelant une porte enchantée. Un amphithéâtre vert l'entoure, 37844326_10156279594857420_5460639609320898560_n.jpgcomme s'il s'agissait bien d'un rempart, d'une construction artificielle: de l'autre côté sont les fées qui fascinaient tant le poète!

Au-dessus trône le long Ben Bulben, la montagne tutélaire de Sligo et de son chantre, de celui qui se voulait l'incarnation de son âme. Maintenant qu'il est mort, Yeats a-t-il pour corps cette barre longue et droite, ce front effilé qui regarde vers l'ouest comme la proue d'un bateau? C'est dans son ombre qu'il tenait absolument à gésir.

Peut-être qu'il n'était pas de taille à englober l'âme de l'Irlande entière. Je suis tenté de croire Lord Dunsany plus à même de le faire. Mais je veux bien limiter son aura à la vallée de la Boyne. Je veux bien aussi, à vrai dire, limiter au comté de Sligo la nature d'ange gardien de Yeats.

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28/08/2018

De Gaulle dans le Connemara

de gaulle.jpgDurant mon voyage en Irlande, j'ai passé une semaine dans le Connemara, et ma location était juste à côté de l'hôtel où Charles de Gaulle est parti en vacances après sa démission de la présidence de la république française. Après tout, l'Irlande est aussi faite des hommes illustres qui y ont passé du temps, et les historiens aiment évoquer ce séjour du Général comme s'il avait une signification mystique, ou symbolique. Dans ses derniers jours, pour ainsi dire, De Gaulle prenait contact avec la terre d'Irlande, comme s'il voulait entrer dans le monde des fées - dans le Sídhe.

Car c'est bien là, pensait-il - et comprend-on implicitement -, qu'était l'âme de la France, le génie national. Lorsqu'il l'assimilait à la madone des églises et (surtout) à la princesse des contes, il faisait bien appel aux traditions catholiques et celtiques, il le savait: il était gaulois. La source vivante de cette mythologie occidentale, où se trouvait-elle, sinon en Irlande? L'ancienne Rome avait donné un cadre; mais les Celtes y avaient porté la vie.

L'hôtel se trouvait dans un village nommé Cashel, nom de lieu assez répandu en Irlande, et dont la signification renvoie à un fort antique, en pierre et circulaire. Il était charmant, et l'intérieur avait été aménagé à l'anglaise, on y avait des manières distinguées comme dans la bonne société londonienne. À l'extérieur, il y avait un joli jardin, indiquant par des panneaux fléchés la direction du De Gaulle Seat. Nous les avons suivis. Le chemin ondoyant et couvert de végétation verdoyante, comme toujours en Irlande, mène à un banc au sommet d'une butte.

Voyait-on la mer, à l'époque de De Gaulle? Aujourd'hui, elle est cachée par des buissons élevés, des sortes de buis, si on s'assoit sur le banc. Ce n'est pas la haute mer: juste un bras, pénétrant profondément dans les terres sans créer de rive régulière. Mais au loin, le large se distingue, dans une petite fenêtre de blancheur, dans un globule qui paraît plus clair que le reste.

Derrière le jardin, un pré s'élève, d'un vert pur, et bêlent dans la brume les éternels moutons. L'endroit est magique, comme il semble toujours l'être dans l'île de saint Patrice. Il est vrai que le Sídhe n'est pas loin, qu'il de gaulle 3.jpgy a là une entrée, et que le De Gaulle Seat crée une absence, comme ces sièges périlleux de la Table ronde où nul n'ose s'asseoir parce qu'ils sont les chaises d'êtres invisibles - peut-être de défunts héroïques. L'absence de tout bouquet, disait Mallarmé, instaure l'idée parfumée: l'absence de De Gaulle en crée la vivante image - diamantine, cristalline, pleine de reflets colorés. Là est son corps subtil, encore présent. Il me regarde, me fait un clin d'œil.

Ai-je rêvé? Je ferme, je rouvre les yeux: il est parti; seul un souffle emporte, au-dessus de moi, une soie transparente, qui se dissout au vent. Il ne reste plus rien de l'ombre lumineuse de De Gaulle, que j'ai cru voir ici. Je me souviens seulement de ses beaux Mémoires de guerre, qui bâtissaient son épopée, et faisaient de lui l'envoyé du Sídhe - un fils des elfes, un Galaad digne de saisir le Graal. Il était le délégué de la princesse des contes: il la représentait, dans le monde de la prose. C'était bien son idée. Cashel l'a senti, et l'a honoré en conséquence. Les Irlandais aiment la France, ils aiment De Gaulle: il est un héros gaulois, descendant de Cuchulain.

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22/08/2018

Statuettes de saints locaux: Patrice

statuette.jpgJ'ai déjà évoqué le problème des statuettes de saints et d'anges, dont je fais plus ou moins collection, après mes voyages en Italie et en Espagne, où l'on trouve facilement des figures sculptées, à petit prix, de l'archange saint Michel ou des saints locaux, protecteurs des cités. En Catalogne, j'ai acheté saint Georges terrassant le dragon, à Valence, la Vierge à l'Enfant couverte de dorures, et j'ai eu le plaisir, en Irlande, de faire de même pour l'excellent saint Patrice.

Breton, il avait appris le latin et la doctrine chrétienne en Gaule avec saint Germain, puis avait converti l'Irlande, et son culte reste vivace. À son tour vainqueur de dragons, il passe pour avoir chassé les serpents de l'île verte, même si elle n'en a, paraît-il, jamais eu: serpents symboliques, sans doute. Il a aussi écrit des textes, que j'ai lus et qui sont beaux. Une montagne lui est vouée, en Irlande, et je l'ai gravie, comme on le fait pour se purifier de ses péchés: elle est raide et caillouteuse, souvent balayée par le vent et la pluie. En haut, un lit réputé de saint Patrice reçoit des offrandes, et une église lui consacre des messes.

Je ne sais pas si beaucoup de pays anglophones ont ainsi des statuettes de saints - non seulement locaux, mais mondiaux, tels saint Michel, saint Georges et sainte Marie, qu'on trouve aussi en Irlande. En Amérique, on peut tout acheter; mais ces produits n'y sont pas courants. En Angleterre, cela ne me dit rien.

L'Irlande en contiendrait-elle autant si elle était restée dans l'empire anglais? Je ne sais pas. Mais je suis persuadé qu'en Savoie, on trouverait facilement des statuettes de saint François de Sales, si elle n'avait pas été intégrée à la France.

Peut-être a-t-elle gagné quelque chose en retour. Surtout des routes, je pense. Pour l'art, il faut voir.

Que la France soit hostile aux statues de saints s'est encore vu récemment: un journal de diffusion nationale a publié l'article d'un prétendu critique d'art qui, au nom de Marx, attaquait une initiative bretonne promouvant l'érection de statues de saints locaux dans une vallée dont j'ai oublié le nom. Comme elle alliait bretagne.jpgles fonds privés et les subventions de collectivités locales, ce sympathique héritier du bolchévisme a vu tout de suite l'horrible menace planant sur la France égalitaire et centralisée. Ces attaques de la presse d'État, plutôt lamentables, sont typiques.

Le catholicisme, en Savoie, n'est plus ce qu'il était, et les régionalistes ne le défendent pas spécialement. Mais l'attitude similaire des indépendantistes irlandais, souvent protestants, n'a pas empêché la république d'Irlande de laisser, ensuite, se répandre les statuettes de saints chrétiens, la liberté culturelle l'impliquant.

Mais en France, on ne trouve que des statuettes de saints d'un style nouveau, abstrait, qui cache sous des formes vagues les personnages les plus connus de la Bible. C'est peut-être par goût pour l'art moderne; ou parce qu'on a honte du merveilleux ancien. Les saints locaux, avec ce système globalisant, passent à la trappe: peut-être est-ce voulu. François de Sales n'y trouve pas de place. Ni saint Maurice, le patron du vieux duché. L'abstractisme est aussi un instrument de massification, et de centralisation. Il est parisien, mais dans le sens étatique: dans le sens où Paris n'est pas d'abord une ville, mais une capitale. Car ce système nuit aussi à sainte Geneviève, à ses statues!

L'initiative bretonne dont j'ai parlé suggère que la liberté et le renouveau, en France, viendront en priorité de la Bretagne. Paris est muselée, pour ainsi dire. Et les autres régions sont soit moins ouvertes sur le monde, soit plus soumises à la culture officielle.

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20/08/2018

Le tunnel végétal vers Dunsany

Sussex-20-Magical-Tree-Tunnels-You-Should-Definitely-Take-A-Walk-Through.jpgL'Irlande a une végétation océanique foisonnante, qui la rend particulièrement belle: les plus hautes montagnes se couvrent d'un vert tapis, et les forêts sont des temples d'émeraude. Au-dessus des routes, mille tunnels de feuillages donnent l'impression qu'on entre dans des mondes magiques. La route de Dunsany, depuis la Nationale, en a un, de tunnel végétal, merveilleux, et, rempli du souvenir du roi des Elfes et de sa fille - de l'œuvre de l'écrivain -, alimenté, de surcroît, par la glorieuse histoire de sa famille; nous sommes bouleversés en passant sous les arbres: cette fois, c'est bien à un palais divin que mène ce tunnel vert, c'est bien au pays des fées!

Nous ne pûmes pénétrer dans le château, qu'occupe le petit-fils de notre auteur. Mais nous pûmes voir l'entrée, dans un style néogothique splendide, et mesurer la largeur du domaine. Les armes de la dynastie se voient à la porte, avec un cheval ailé et un daim debout, et la devise: Festina lente. Hâte-toi lentement. C'est en latin. Lord Dunsany avait traduit les Odes d'Horace, le sommet de la poésie lyrique occidentale!

Un miracle m'a amené en ces lieux, un hasard providentiel. C'est bien là que le premier créateur de mythes du vingtième siècle, au-delà des plaintes des poètes symbolistes sur la mort des mythologies antiques, a vécu, c'est là qu'il a écrit, c'est là qu'il a imaginé les divinités nouvelles de Pegāna! Peu importe qu'elles aient un air parodique rappelant Voltaire et qu'elles suggèrent, par conséquent, que leur auteur a manqué de la gravité qui fait les plus grands poètes - contrairement sans doute à Yeats, qui en faisait pour ainsi dire des pegana.jpgtonnes.

Oui, la création mythologique n'en était qu'à ses débuts, pour l'époque moderne, et Lord Dunsany n'osait être pleinement sérieux. Face à lui, Lady Gregory et Yeats son ami chantaient avec plus de dignité les anciens dieux irlandais, et il eût pu paraître insolent de prétendre en créer d'aussi grandioses. Les chrétiens, avec saint Patrice et sainte Brigitte, et tant d'autres mages voués au Christ, l'avaient osé; mais Yeats le leur reprochait.

Lord Dunsany, quoique fidèle aux principes moraux de sa famille, quoique digne mari, digne père, digne administrateur de son village, digne donateur de l'Abbey Theatre de Yeats et Lady Gregory, quoique bienfaiteur de Dunsany même, n'était pas sûr d'être chrétien. Il voulait créer une voie nouvelle. Il en était isolé. Dans les librairies de Tara, de Dublin, nulle trace de ses œuvres. C'est Yeats qu'on trouve, Yeats qu'on voit partout - lui, le chantre des figures antiques, de Tara et de Newgrange!

Ô Lord Edward! tu partis après la guerre civile en tes terres anglaises, et seuls les amateurs de fantasy t'ont commémoré: tu n'es guère soutenu par le sentiment national irlandais. Étais-tu trop peu digne, dans des inventions originales? Étais-tu trop hardi, trop personnel? Étais-tu trop grand? Ou trop léger?

Je ne sais pas si cet auteur est vraiment le meilleur de l'Irlande moderne: seulement qu'il m'a marqué plus qu'un autre, et que je le ressens plus intimement que tout autre.

Lorsque nous sommes arrivés à Newgrange, but officiel de notre voyage dans la vallée de la Boyne, il était trop tard: les inscriptions étaient fermées, tout était complet. Mon intention cachait des désirs inconnus: la Providence m'avait mis en l'esprit le site archéologique, mais j'ai surtout découvert Dunsany! Derrière moi, j'ai senti l'ange me tromper à dessein, et je me suis retourné, et voici! il avait le visage de mon cher auteur. Comme Dante par Virgile, j'avais été conduit par quelque génie défunt, sur le chemin du Mystère.

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18/08/2018

De Newgrange à Dunsany

trim castle2.jpgDu Connemara où j'avais pris une location, à Dublin où je devais reprendre l'avion, la distance n'est pas grande, l'Irlande n'étant pas particulièrement vaste, et je prévoyais de visiter Newgrange, site archéologique majeur dont W. B.  Yeats parlait avec émotion. Je sors de l'autoroute sans doute un peu tôt et, sur les routes ordinaires d'Irlande, étroites, cahoteuses et sinueuses, je traverse la campagne parsemée de châteaux et de fermes qui s'étend au nord-ouest de la capitale.

Nous arrivons à Trim, dont je ne sais alors rien, et comme la ville n'a pas l'élégance de ses sœurs plus touristiques de l'ouest, nous poursuivons notre route en remarquant les ruines d'édifices médiévaux, et sans nous douter qu'ils sont les plus anciens et les plus nobles du pays.

Nous nous arrêtons aux abords de Navan, une plus grosse ville sur le chemin de Newgrange, pour manger dans un de ces bars munis de sandwiches dont les pays anglophones ont le sympathique secret, et, après avoir mangé le plat typique de saucisses anglaises et de frites françaises, nous ressortons sur le parking. Il y a là un plan. Mus par on ne sait quel ange, nous nous en approchons. Je vois, à peu de distance de Navan, les noms sacrés de Tara et de Dunsany!

Je ne savais pas qu'ils se trouvaient près de Newgrange.

Peu de jours auparavant, mon ami Patrick Jagou m'avait recommandé d'aller voir les Hills of Tara, haut lieu de la royauté irlandaise antique. C'était l'occasion. Ensuite nous irions à Dunsany, voir le château où avait vécu mon cher auteur!

Tara fait rêver, évoquant le temps des héros, des demi-dieux - préhistorique, antérieur aux cités -, et les collines, restes de palais, dominent des plaines tara.jpgs'étendant à l'infini. L'Irlande ancienne avait six rois, mais on dit que celui de Tara était suprême.

Puis, nous allons à Dunsany, où a vécu l'héritier des rois et des bardes antiques! Car, avouons-le, Yeats n'était pas seulement jaloux des titres de noblesse de son camarade Edward Plunkett. Non. Lord Dunsany ne se contentait pas de chanter les fables anciennes, de regretter les mythologies disparues, comme Yeats et ses amis: il ne s'y adonnait même pas particulièrement. Pourquoi l'aurait-il fait? Lui se sentait capable de créer de nouvelles mythologies, de poursuivre, ou de ressusciter le mode de poésie antique - et il l'a réalisé, créant, après William Morris, le genre moderne de la fantasy, servant de modèle à H. P. Lovecraft et Fritz Leiber et de justification à J. R. R. Tolkien: il est le premier créateur de mythes du vingtième siècle!

Pour cela, à ses yeux, nul besoin de prôner l'indépendance irlandaise et la fondation d'une république: le roi anglais permettait l'imagination libre. En 1916, lors de l'insurrection, il avait demandé à pouvoir combattre les rebelles, et avait reçu une balle dans la tête. Il était, de son état, principalement un soldat, comme tous les aristocrates. Si Yeats et ses amis regrettaient cette insurrection soutenue, en pleine guerre, par l'Allemagne, ils n'en chantèrent pas moins les insurgés morts au combat. Le fossé se creusait, entre un mouvement littéraire nostalgique de la forme irlandaise ancienne, et un héritier de cette Irlande qui pensait pouvoir imaginer librement des dieux, jusqu'en ce siècle mondialisé.

Mais j'approchai de Dunsany, à seulement deux kilomètres de Tara!

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11/08/2018

Lord Dunsany et la vallée de la Boyne

dunsany 2.jpgL'Irlandais qui m'accompagne depuis le plus longtemps, c'est l'écrivain Lord Dunsany (1878-1957). Je ne suis ni un adepte de Yeats, ni un admirateur inconditionnel de James Joyce, mais le lecteur assidu de ce poète très peu présent dans l'espace public irlandais.

De fait, l'Irlande adore ses poètes et ses écrivains, et on trouve partout, même dans les églises, les textes des plus fameux, notamment Yeats ou Oscar Wilde. Mais Lord Dunsany est resté tristement absent de ma vue durant tout mon voyage.

Son problème avec l'Irlande moderne a commencé dès son vivant. Pair d'Angleterre, il était royaliste et, à Dublin, dans les banquets littéraires auxquels il participait, il était en porte-à-faux, réclamant qu'on rende hommage au Roi, quand les maîtres de cérémonie voulaient qu'on ne rende hommage qu'à la Nation.

W. B. Yeats refusait de l'intégrer dans l'Académie des écrivains irlandais nouvellement créée, parce qu'il n'avait pas pris l'Irlande pour sujet dans ses œuvres. Lord Dunsany ne le comprenait pas, car pour lui, la fantasy à laquelle il s'était adonné, inventant des dieux et des pays étranges, était le propre du caractère irlandais, porté spontanément à l'imagination, au point qu'il déclara que ceux qui n'aimaient pas cette faculté imaginative n'avaient aucune raison de lire quoi que ce fût sur l'Irlande! Piqué au vif, il écrivit un roman célébrant le paysage irlandais, le disant d'emblée en lien avec les fées, et, après avoir reçu un prix littéraire national, il fut admis à cette Académie. Selon certains, Yeats était jaloux des titres de noblesse de Dunsany, qui pouvait faire remonter ses ancêtres à l'époque normande, et qui était propriétaire du plus ancien château d'Irlande, à Trim, dans la vallée de la Boyne.

Le célèbre poète se posait comme appartenant à une élite, mais il n'avait pour cela ni titres ancestraux, ni diplômes glorieux, et la présence de Lord Dunsany le gênait. Le poème qu'il dunsany.jpgcomposa pour défendre son sang contre les attaques d'un critique qui lui reprochait de rejeter la petite bourgeoisie alors qu'il en était issu, en atteste indirectement.

L'époque normande est celle des plus anciens châteaux d'Irlande car les Celtes ne bâtissaient pas en pierre, et n'avaient pas de villes à proprement parler: les premiers les Danois bâtirent Dublin, puis les Normands, après avoir conquis l'Angleterre, parsemèrent l'Irlande de châteaux. Celui de Dunsany, près de Trim, est le plus ancien continuellement habité.

Il est, significativement, près de Tara, le haut lieu de la royauté irlandaise antique, le siège du roi des rois. C'est d'ailleurs en cherchant à aller aux Collines de Tara, par un incroyable concours de circonstances, que je me suis rendu à Dunsany. Je le raconterai une fois prochaine.

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09/08/2018

Irlande anglaise

Georgian-Dublin-500x386.pngOn sait que l'Irlande est essentiellement de langue anglaise: l'irlandais est enseigné et appris à l'école par esprit national, mais l'anglais y est la langue la plus naturelle. Il n'y a pas que cela qui frappe le Français comme émanant de la tradition anglaise, quand il se rend dans ce noble pays: le mode d'alimentation est également typique. On y trouve les mêmes petites saucisses, les mêmes puddings et les mêmes breakfasts que dans l'île voisine - et qu'on me comprenne bien: ce n'est pas un reproche, car j'aime l'Angleterre et sa cuisine, et quand, étant tout jeune, j'y étais envoyé par mes parents en séjour linguistique, j'étais un des rares Français à l'apprécier. Même les sandwiches aux œufs, qu'on trouve pareillement en Irlande, recevaient volontiers mes suffrages.

On peut, comme en Angleterre, manger à n'importe quelle heure de la journée pour pas cher, et j'adore ce mode de vie. La homemade soup of the day, servie partout avec deux grosses tranches de pain brun et une plaquette de beurre, livre un repas équilibré à cinq euros. Dès qu'on a fini, on paie, au revoir Monsieur, au revoir Madame, en moins de vingt minutes affaire pliée. Quand on est touriste, c'est l'idéal, car on n'a pas envie de rentrer à midi dans sa location pour faire à manger, ni de passer des heures au restaurant.

EnglishBreakfast-1200-80.jpgEn France, le repas est un moment stupidement sacré - et cela énervait à juste titre Tolkien, qui détestait la cuisine française. Si on veut résister au cérémonial gaulois, on est obligé d'aller dans des chaînes de restaurants américaines, et c'est déplorable, que les Français tiennent à leurs habitudes au point de s'américaniser d'un coup, alors que, en Irlande, on a des coutumes européennes pratiques, une alimentation correcte et un sentiment de liberté que la France ne possède pas.

Il n'y a pas que l'alimentation: en Irlande aussi, on roule à gauche. Attention aux collisions frontales, continentaux!

Cependant, l'architecture n'est pas toujours anglaise. Elle l'est surtout à Dublin. Ailleurs, elle est volontiers originale.

Et puis le catholicisme a en Irlande une importance majeure: on trouve des statuettes de saint Patrice, l'apôtre local, et d'autres saints célèbres. Mais on y trouve aussi des statuettes de divinités païennes, les Irlandais étant friands de références celtiques les différenciant des Anglais. On trouve enfin des statuettes de super-héros. On trouve donc tout: la culture de tous les temps est représentée en Irlande, sans aucune exclusive!

Cela dit, les églises n'ont pas la beauté qu'elles ont en Italie ou en France, et leur mobilier n'est pas particulièrement splendide. Les figures sont surtout saint-patrick@2x.jpgintéressantes par leur caractère local, la présence de saint Patrice et de l'éternel roi joueur de harpe sur tous les vitraux. C'est poétique et romantique.

Le plus beau, en Irlande, c'est le paysage, notamment dans l'ouest, là où on continue de parler naturellement irlandais, et où on croit encore aux elfes! Mais même la vallée de la Boyne, si aristocratique, si anglaise, ou si normande, est charmante, et résonne de la présence, en son sein, de l'ombre de Lord Dunsany - pourtant peu célébré en Irlande. J'en reparlerai.

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31/07/2018

Le Mabinogion

mabinogion.jpgPoursuivant mes lectures celtiques, j'ai digéré un ouvrage qui, commencé mais jamais terminé, dormait, comme tant d'autres, depuis des années dans ma bibliothèque: The Mabinogion, traduit du gallois en anglais par Jeffrey Gantz (dont j'ai déjà lu une traduction de vieux textes irlandais). Il date du treizième siècle, et contient à la fois des restes de mythologie celtique et des adaptations manifestes de poèmes narratifs français, notamment ceux de Chrétien de Troyes et de ses continuateurs.

Comme pour les récits irlandais primitifs, les textes mythologiques contiennent des merveilles énigmatiques - donnant l'impression que les dieux sont sur terre et que pour eux le temps ne passe pas, qu'ils vivent des choses peu compréhensibles, et qu'ils sont à l'origine des arts et métiers.

Souvent le texte fait de ces êtres des hommes ordinaires, venus d'Irlande par exemple, et on a du mal à comprendre ce qui se déroule: on ne sait pas s'il s'agit de symboles de l'action des immortels ou des reflets de mœurs antiques; car les Celtes en avaient de bizarres.

Ce flou néanmoins crée une poésie indéniable; les ennemis des héros sont tantôt des animaux parlants, tantôt des géants, tantôt des démons, sans qu'on sache vraiment ce qu'il en est - si ces héros chassent, ou s'ils guerroient. Les narrateurs semblent nager dans le rêve. Mais ils parlent d'histoire.

Certains récits sont explicitement des rêves. Mais on y voit, comme dans tout le reste, le roi Arthur et des guerriers fabuleux, des costumes éblouissants, des sortes d'elfes - présentés comme autant de visions resurgies d'un passé ancien.

Il ne faut pas s'imaginer que le lien avec les Irlandais soit particulièrement fort: l'identité des divinités répertoriées avec celles des Celtes primitifs est établie par les philologues, non par les intéressés, qui ont apparemment oublié leur origine commune, si elle existe. Rome semble plus importante, comme horizon politique, que l'unité celtique - et aussi Byzance. Seuls les Gallois et les Bretons sont ressentis comme émanant d'un même peuple.

Les adaptations des récits français m'ont rappelé d'anciennes lectures, et le style n'a pas le charme de Chrétien de Troyes. Mais les chevaliers combattant de vivants mystères conserventArthur%202_0.jpg assez d'intérêt pour faire oublier le modèle. Parfois, la profusion de merveilleux facile annonce l'Arioste.

Si le début est antique et barbare, la seconde partie tourne à la chevalerie et au roman courtois, et la diversité des inspirations montre déjà le flottement de ce qui unit la culture galloise et bretonne. Les influences extérieures sont fortes et ont sans doute progressé avec le temps.

Les plus beaux moments peut-être sont descriptifs et relatifs aux immortels de la Terre, aux hommes étranges que le texte s'emploie à présenter. Ils suggèrent infiniment! Certains récits du milieu du volume placent le roi Arthur dans un cadre mythologique que les autres récits connus ne restituent guère. C'est à ce titre qu'il apparaît comme important de lire ce Mabinogion.

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14/07/2018

La vie de saint Fintan

Findanus_von_Rheinau.jpgLe dernier texte en latin d'Irlande que j'aurai lu, je pense, est la Vie de saint Findan, ou Fintan, qui a fini son existence comme moine en Suisse, au bord du Rhin. Il était irlandais de naissance, et fut capturé par des Vikings, au neuvième siècle, époque à laquelle l'Île Verte fut continuellement mise à sac par des Danois en bateau. Elle fut même intégrée à leur empire. Saxo Grammaticus le raconte: un roi danois s'installa à Dublin.

Fintan est réduit en esclavage, et parvient à s'échapper de la façon suivante: au cours d'une rixe entre deux équipages danois sur la mer, il combat spontanément en faveur de son maître, qui lui ôte du coup ses chaînes, et le laisse assez libre. Une fois les Vikings débarqués sur une île, il en profite pour se cacher sous un gros rocher, que devait bientôt baigner la marée. Quoique trempé jusqu'aux os, il tient bon, ne se montre pas, tandis que ses gardes le cherchent partout et l'appellent. Il fait vœu de devenir moine.

Il réalise ce vœu et achève sa vie, comme je l'ai dit, au bord du Rhin. Le texte raconte qu'il ne cessa jamais de réduire sa ration de nourriture, s'efforçant, avec l'assentiment de son supérieur, de ne plus vivre que d'eau et de quelques morceaux de pain. Et bien sûr de l'amour de Dieu.

Le récit fait peu de temps, pense-t-on, après sa mort, alors que l'Europe est carolingienne, fait également état de visions étranges, bien éloignées de celles qu'avait eues, un siècle auparavant, son compatriote saint Colomba. Car si celui-ci voyait les anges combattre les démons pour se disputer des âmes de pauvres mortels, saint Fintan a des visions plus inquiétantes et moins classiques, apercevant des figures monstrueuses de géants aux yeux rouges, de démons. Ce sont ses satan-medieval.jpgtentations. Elles prennent l'allure d'êtres humains.

Il eut donc une vie difficile, âpre, et l'on ne perçoit pas le souffle qui soulève la vie de saint Colomba ou les écrits de saint Colomban. On s'approche de l'époque féodale, et le monde semble se couvrir de ténèbres.

Fintan n'en fut pas moins un modèle pour bien des moines, et il eut certainement une influence importante dans les monastères suisses qu'avaient souvent fondés des Irlandais, comme on ne l'ignore pas, notamment des disciples de Colomban.

Il n'y a pas que des elfes et des merveilles énigmatiques dans la littérature irlandaise, qui est souvent plus classique qu'on se l'imagine. Comme je l'ai déjà dit, il y a aussi, assez clairement, l'origine de la littérature fantastique, les êtres fabuleux étant assimilés par les chrétiens volontiers à des passions mauvaises, à des manifestations démoniaques. Cela existait dans l'antiquité romaine: il y avait les Larves, et autres monstres. On pouvait en être possédé: on était alors réputé fou. L'Évangile en parle. Mais cela s'est développé au sein du christianisme occidental, peut-être particulièrement en Irlande. La mythologie irlandaise primitive contenait des monstres, qui combattaient aux côtés des héros, ou contre eux; mais leur dimension morale, dans la littérature latine, est désormais rendue explicite: ils émanent de l'âme humaine, de ses mauvais penchants. Ils sont hallucinatoires. Fintan les a vus, et leur portrait est saisissant.

28/06/2018

Les lettres comminatoires de saint Colomban

saint_colomban_cour_honneur.jpgAprès avoir lu les Sermons de saint Colomban, le plus grand écrivain religieux irlandais, j'ai lu les lettres de lui qui nous sont restées, et qui sont généralement adressées au pape. Or, sous leur apparente soumission, elles sont pleines de reproches.

Il accuse principalement l'évêque de Rome de rester inactif face aux hérétiques et aux fauteurs de troubles, parmi lesquels il place particulièrement les Francs et leurs évêques. Il était, en effet, en conflit avec eux, à l'époque où il vivait avec ses moines dans leur empire, parce qu'il ne fêtait pas Pâques selon les mêmes règles et aux mêmes dates qu'eux. J'en ai parlé ailleurs, le vénérable Bède ayant fait état de ce débat qui s'est poursuivi un siècle après en Angleterre entre les tenants de Colomban, Bretons et Irlandais, et ceux de Rome et des Français. Car le christianisme anglais avait à l'origine pour parrains à la fois les Irlandais et les Francs, dont les influences se croisaient, et, souvent, se heurtaient.

Colomban laisse entendre que si le pape suit l'avis des Francs, ou du moins ne les empêche pas de persécuter les moines irlandais installés en Gaule, c'est par faiblesse, et parce qu'il a besoin d'eux pour ses intérêts, par politique. Il se montre certain qu'il a raison, tenant, dit-il, sa tradition de saint Pierre et de saint Paul, tandis que les Francs ne tiennent leurs principes que d'un penseur de bas étage dont la seule motivation est de s'écarter des Juifs et de leur pâque propre: préoccupation que lui ne partage nullement!

L'accusation lancée contre le pape de se mêler trop de politique et de soutenir pour cette raison les rois francs sera reprise, curieusement, par Dante, qui à cet égard ne blâmait pas, comme le sage irlandais, les Mérovingiens, mais les Capétiens, qu'il traîna collectivement dans la boue - en particulier Philippe-le-Bel, le persécuteur des Templiers (auxquels Dante se rattachait). Toutefois il plaça les Carolingiens au paradis, conformément à la tradition médiévale.

Il faut savoir que, lassés des persécutions des Francs, Colomban et ses moines se sont finalement installés en Italie.

Le sage d'Irlande se réclame souvent de l'Église de l'Ouest, c'est à dire celtique, qu'il dit pure parce que liée seulement à la Rome des apôtres, et non mêlée à la politique romaine, puisque l'Irlande n'a jamais fait partie de l'Empire romain. À vrai dire son style difficile est très allusif, Nikea-arius.pngil est plein de circonvolutions et ses phrases sont longues. Elles n'en manifestent pas moins une forte personnalité et une époque passionnante.

Je voudrais ajouter que, quoi qu'on entende dire, Colomban ne se réclame pas particulièrement des théologiens orientaux, même si les principes qu'il suit pour les fêtes de Pâques ont pour autorités des gens de noms grecs. Il s'en prend classiquement aux hérétiques, comme saint Augustin, et il cite les Pères de l'Église libéralement, leur donnant une autorité supérieure à la sienne. Il s'étonne même que le pape ne fulmine pas davantage contre les sectateurs d'Arius, qui alors infestaient l'Italie, à travers les Lombards. Il ne faut pas s'imaginer que son origine irlandaise le rende particulièrement proche de la gnose, ou des néoplatoniciens, ce genre de choses: dans ses lettres, cela n'apparaît pas. Les Irlandais sont plus latins qu'on croit, peut-être. D'ailleurs ils avaient été convertis par un Breton ayant beaucoup fréquenté les Gaulois. Ils faisaient bien partie de l'Occident.

16/06/2018

Les Instructions de saint Colomban

SaintColumbanus.jpgToujours tout à mon Irlande latine, j'ai lu les Sermons (Instructiones) de saint Colomban (543-614) - un des plus grands hommes nés dans l'île bénie - à ses moines. C'est l'essence du monachisme occidental, et tout ce qu'on connaît comme relevant des principes catholiques régissant les monastères s'y trouve. En en sens, cela fait de ces textes courts des classiques.

Je dirai même que quand on a oublié ce qu'est le catholicisme fondamental, et qu'on commence à disserter à partir des traditions politique et philosophique modernes, il est bon de lire ou relire ces instructions, bien plus authentiques que les spéculations de partis plutôt intéressés.

On n'y trouve guère de merveilleux, mais des idées fondatrices: qu'il est vain, d'abord, de disputer des mystères de la foi à partir de concepts abstraits, de paroles mues par l'intellect. Il est impossible, pour saint Colomban, de comprendre la Trinité à partir de la raison. On ne peut s'appuyer que sur la foi, le sentiment d'amour qui rayonne de cette Trinité, et qui flambe au-delà des étoiles du feu cosmique de la charité: il y a quand même quelques images, et Dieu y est une personne.

On y parle parfois des anges. Colomban dit notamment qu'on ne peut, sur les mystères, établir d'idées claires qu'en partant de l'Écriture sainte, ce qui est la doctrine fondamentale de la religion catholique et que saint Augustin déjà énonçait; mais il ajoute que le Saint-Esprit ou l'ange peut aussi délivrer des communications divines - comme il l'a fait, en principe, lors de l'écriture de la Bible. 31958846_1479856102118444_8538258864049487872_n.jpgLes prophètes nous rappellent, néanmoins, que les anges s'expriment par figures mystérieuses: pas par concepts nets.

Colomban emploie volontiers des comparaisons avec la vie ordinaire: les efforts fournis par les paysans pour leurs moissons se projettent dans l'avenir; de même, les moines doivent vivre une vie douloureuse sur Terre en prévision des grâces du Ciel.

Il faut mourir au monde d'en bas, périssable, pour vivre de la vie éternelle qui attend l'être humain, rappelle-t-il. Cette perspective donne de la grandeur et de la beauté à ses sermons.

Il fait de l'au-delà des étoiles, de l'au-delà de l'univers sensible, la fontaine de la vie, l'éternelle source de l'âme, de l'esprit, de tout. À elle il faut se vouer!

Les comparaisons avec l'art militaire reviennent souvent aussi. Par elles, Colomban rappelle qu'il faut longtemps s'entraîner, avant d'être à même de ne pas tourner ses armes contre soi, et de les utiliser efficacement contre les sept peuples persécuteurs de l'âme. Ce sont les sept souffles intérieurs - les sept péchés, si on veut, mais il ne s'agit pas de les anéantir, mais de les dompter, d'en faire des vertus. Il ne le dit pas: pour les moines, cela va de soi.

Derrière les sermons apparemment lisses, il faut sans doute, en effet, conjecturer des connaissances ésotériques. Colomban n'y fait que des allusions: par écrit, on demeurait dans la clarté de la remontrance.

Ces sermons m'ont rappelé les écrits de François de Sales. Les mêmes principes fondamentaux s'y trouvent, mais l'évêque de Genève est plus explicite quant à ce qu'on réservait, paraît-il, aux religieux: les vrais moyens de pénétrer les mystères, et de méditer, de se purifier. La Trinité, disait-il, pouvait s'appréhender dans sa vérité par l'amour de Dieu, sans véritable science; et le premier seuil de l'initiation à Dieu passait par 31287213_2133602543322525_5426779306929946624_n.jpgl'imagination, la représentation intérieure des anges et autres figures de la Bible - la colombe du Saint-Esprit, le Jugement dernier, et ainsi de suite.

On a reproché à François de Sales de révéler ces indications réservées. Cela rabaissait, peut-être: il en est sorti l'art baroque. L'art médiéval irlandais est, certes, plus hiératique. Plus allusif. Plus grand, peut-être. Mais moins adapté à l'homme moderne. De son temps, on n'était plus soumis aux prêtres comme on l'avait été, on réclamait une liberté de choix, et d'agir par soi-même. Cette laïcisation de la vie intérieure prépare sans doute Joseph de Maistre et le romantisme. Chez saint Colomban, on demeure dans le monachisme, ses écrits ne sont adressés qu'à d'autres religieux. Il leur réclamait l'excellence. C'était un autre temps, glorieux en soi.

08/06/2018

La vie de saint Colomba par Adamnan, ou l'origine du fantastique

Saint_Columba_converting_the_Picts.jpgPour préparer mon voyage en Irlande, et lisant tous les jours du latin, je me suis dit que j'absorberais un texte célèbre, racontant la vie de saint Colomba - un moine qui vivait, pour l'essentiel, sur l'île d'Iona (au large de l'Écosse) au septième siècle, et qui était irlandais, comme presque tous ceux qui le fréquentaient et l'entouraient, notamment son cousin saint Adamnan, l'auteur de sa vie.

C'est assez remarquable, car le style est réaliste et ne cherche aucun effet poétique, se concentrant sur les détails de la vie, mais, en même temps, le contenu est rempli de merveilleux, Colomba même étant doué de pouvoirs prodigieux.

La première partie, assez longue, est consacrée à ses visions de l'avenir proche ou des événements lointains. Son âme s'arrachait à son corps, dit son hagiographe, et, se dilatant dans le temps et l'espace, percevait tout!

La seconde partie est consacrée à ses pouvoirs sur les éléments, assez grands, puisqu'il commandait aux vents, voire aux bêtes. Il en usait pour ses amis. Il chassait, aussi, les mauvais esprits, notamment placés dans les choses par les druides ses ennemis.

La troisième partie est consacrée à ses relations avec les anges, nombreuses. Il les voyait, ou on les voyait autour de lui - combattant les démons avec son aide, lorsqu'ils tâchaient d'attirer l'âme d'un défunt en enfer. Des éclats lumineux, fréquemment, entouraient le saint, faisant un globe ou une colonne au-dessus de sa tête, et remplissant sa chambre, quand il y était, d'une clarté éblouissante.

Adamnan assure que ce qu'il raconte n'est qu'une faible partie de la vérité, parce que Colomba se cachait pour accomplir ses exploits, et défendait que, de son vivant, on en répande le bruit.

Le contraste entre le cadre réaliste et le surnaturel omniprésent est fascinant et profondément nouveau dans la littérature occidentale. Chez les anciens Romains, le réalisme ne contenait pas de surnaturel; la poésie, effaçant à l'inverse la frontière entre les mondes, plongeait le lecteur dans une sorte de rêve. Ici, la Angels-take-St.-Bride.jpgfrontière entre le monde spirituel et le monde physique reste claire, et les deux se superposent - tout en s'articulant selon des principes nets. Même la littérature chrétienne des Romains restait dans une sorte de réalisme magique, suggérant les anges plus que les peignant: saint Augustin en fournit un exemple. Les Gaulois n'étaient pas beaucoup plus hardis, se contentant de rêves visionnaires. Mais les Irlandais, convertis sans avoir été romanisés, ont développé le merveilleux chrétien d'une façon déterminante.

C'est certainement l'origine du genre fantastique - qui consiste, par delà la métaphysique fantasmée par une partie de la critique, à placer du surnaturel dans la réalité ordinaire. Globalement, il a préféré évoquer les démons, plus présents sur Terre que les anges; mais cela ne change rien au fond. Le fantastique, d'abord anglais, a été nourri d'une tradition celtique devenue chrétienne, ayant assimilé les anciens dieux, si présents encore chez les Celtes, aux démons. C'est particulièrement la démarche du protestantisme, notamment irlandais, par exemple avec Charles R. Maturin. Nourri de pensées bibliques, et se trouvant face au paganisme persistant, il l'assimilait à la magie noire.

Les catholiques irlandais avaient, de leur côté, tendance à penser les fées liées aux anges. Comme pour cette Vie de Colomba, le monde surnaturel, quoique inséré dans la vie de tous les jours, restait positif. Cela a plutôt débouché sur le néopaganisme d'un Yeats ou d'un Dunsany.

Un texte passionnant, quoi qu'il en soit.

27/05/2018

La Navigation de saint Brendan

St._Brendan_America_exploration_2.jpgLe texte chrétien le plus poétique du monde est peut-être la Nauigatio Sancti Brendani - écrite en latin au neuvième siècle, dit-on, par un moine irlandais installé en Allemagne.

L'étude des textes celtiques montre qu'elle reprenait des éléments de mythologie irlandaise antérieurs, d'une manière souvent très fidèle, notamment pour les parties les plus incroyables et les plus imaginatives, de telle sorte qu'on peut penser que le moine qui en est l'auteur était un barde converti, et désirant non seulement glorifier un autre moine chrétien et irlandais à travers ces légendes, mais aussi montrer à quel point ces dernières étaient chrétiennes en essence, par-delà les apparences.

Des constructions sur la mer, issues de géants inconnus, sont longées par saint Brendan comme elles l'avaient été par un héros appelé Bran dans un texte mythologique en irlandais - et c'est certainement l'origine des imaginations grandioses d'un Lovecraft, par exemple. Des oiseaux parlent, révélant qu'ils sont des anges entraînés par la chute de Lucifer dans l'abîme sans qu'ils eussent commis de faute, et qui, en attendant de regagner le Ciel, aident les hommes saints. Cela a eu une influence probable sur J. R. R. Tolkien, qui connaissait parfaitement ce texte, et avait commencé à en créer une version versifiée.

On ne peut redire toutes les merveilles de ce texte pourtant court, les monstres marins éloignés par les prières, ou combattus par d'autres animaux énormes navigation_sancti_brendani_manuscriptum_translationis_germanicae_3.jpgrépondant à ces mêmes prières, la montagne qui entre en éruption quand Satan est en colère parce que Brendan a empêché les démons de tourmenter Judas prisonnier d'un rocher, les hommes étranges qui attendent les moines voyageurs et les connaissent, voulant les aider et leur annonçant tout ce qui va leur arriver. C'est bouleversant, émouvant.

Il faut dire que, selon la Vie de saint Colomba par Adamnan (bien plus réaliste), nombreux étaient les moines qui partaient sur la mer pour trouver des ermitages au bout du monde, hors de toute société, et certains racontèrent avoir été entraînés vers le nord, le froid et des lieux où des animaux marins énormes et dangereux les oppressaient; comme dans la Navigation de saint Brendan, des prières (cette fois de Colomba, agissant à distance) éloignaient ceux-ci et ramenaient les bateaux errants vers le sud, faisant souffler un vent différent. Le germe des fables grandioses se trouvait dans la vie réelle des moines. Il est à noter que chez le Danois Saxo Grammaticus également, le nord était un pays de monstres; mais chez celui-ci, cela était alimenté directement par le paganisme germanique, ces monstres étant liés notamment à Loki.

La Nauigatio a été adaptée en français et en vers dès le onzième siècle, sous la forme d'un récit en octosyllabes à rimes plates qui sera celle adoptée, remarquablement, par les poètes évoquant les chevaliers du roi Arthur et Tristan et Yseut, c'est à dire la mythologie bretonne. Cette Vie de saint Brendan appartient donc bien au même cycle. Elle était ressentie par les Français comme de la mythologie celtique christianisée.

Sa mise en vers français est sans doute liée à la conquête de l'Angleterre puis de l'Irlande par les Normands, qui a porté l'Irlande à parler aussi français, birdangel.jpgnouvelle langue de la Cour. Cette conquête a eu des effets incroyables, quand on y songe: car, asséchée par la tradition latine, la littérature gauloise s'étiolait; mais elle a été revigorée de fond en comble par cette mythologie celtique rendue soudain accessible par la gallicisation de l'Angleterre. Même les chansons de geste d'inspiration franque et bourguignonne avaient un merveilleux plus léger, plus classique. L'Europe en a été changée.

Mais à vrai dire, le classicisme, au dix-septième siècle, est un retour à la tradition latine pure. À Paris, on en avait assez des Bretons et des Celtes, on voulait plus de concepts, moins d'images. En Savoie, on est resté assez fidèle (notamment sous l'influence de l'Italie) à ce merveilleux chrétien largement inspiré de l'Irlande.

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07/05/2018

L'image et le récit chez les vieux Irlandais

irsi 2.jpgJ'ai lu récemment, pour préparer mon voyage en Irlande, un ouvrage traduisant en anglais des extraits d'anciens récits irlandais, appelé Early Irish Myths and Sagas (je le possédais depuis de nombreuses années), et un trait m'a frappé, remarqué aussi par l'éditeur-traducteur, Jeffrey Gantz: ces récits contiennent des descriptions incroyables, mais la narration elle-même est tronquée, et comme expédiée.

Cela se passe souvent de la façon suivante: un homme envoyé auprès d'une armée de héros qu'il doit épier, ou qu'il découvre par hasard, répète à d'autres ce qu'il a vu, tout émerveillé, et les autres expliquent les prodiges dont il a été témoin, de manière plus ou moins aisée. Il y a là des héros superbes, décrits avec un faste magnifique, mais aussi des monstres, des elfes et des dieux. Puis c'est la bataille, expédiée en quelques lignes.

Quelle différence avec les épopées classiques, qui ne s'attardent pas sur ce qui est vu statiquement, mais narrent les batailles avec un superbe luxe de détails! Mais quelle explication en donner?

Jeffrey Gantz émet l'hypothèse que les conteurs, voyant la fatigue des auditoires après leur description dialoguée (permettant sans doute le lyrisme, et annonçant le théâtre), achevaient rapidement un discours déjà bien long. Voire. Cela pourrait être plus complexe, et plus subtil.

Dans une autre anthologie embrassant aussi les Gallois, des périodes plus récentes et des genres moins épiques, A Celtic Miscellany, l'éditeur-traducteur Kenneth Hurlstone Jackson remarque quelque chose de fondamental: dans les textes celtiques, les couleurs sont foisonnantes, comme elles ne le sont pas dans les autres poèmes antiques, Homère compris. Les Celtes anciens étaient surtout visuels - et ne comprenaient rien tant que ce qui s'imprimait sur l'œil. Cela se retrouve jusque dans les poèmes de Chrétien de Troyes, qui montrent Perceval fasciné par du sang répandu sur la neige et restant en contemplation à cette vue, parce qu'elle lui fait penser au visage de sa belle. Du coup, pour ainsi dire, le récit n'avance plus!

Les faits se déroulent dans le temps, et les Irlandais n'avaient pas comme les Grecs le sens du temps qui passe. Les choses leur apparaissaient sous un rapport d'éternité. De là, en réalité, leur fascination pour les il_570xN.379838128_tnw9.jpgfées - les immortels de la Terre - se manifestant par visions successives, ne s'ordonnant pas dans le temps de façon forcément claire. Alors que les anciens Grecs regardent les dieux agir dans la destinée, et régler la trame de la vie humaine depuis les étoiles, les Celtes contemplent ce qui se manifeste dans le reflet des eaux, de la terre verdoyante, de la neige.

Et on pourrait faire un rapprochement avec les Gaulois. Rousseau reprochait à Racine de faire des successions de discours dont la construction générale manquait de force. Le public français aime surtout les peintures successives de la passion des dames, pour ainsi dire. La logique globale du drame le touche peu.

Mais les Gaulois ne sont pas des Celtes primitifs, et on peut faire remarquer que le discours à la mode latine a remplacé, dans le classicisme français, les visions fabuleuses. André Breton, qui avait des origines bretonnes par sa mère, a dû le sentir, lorsqu'il a réclamé de revenir à cette succession d'hallucinations jaillies des profondeurs. Le résultat n'a peut-être pas atteint, néanmoins, le degré d'excellence des vieux textes irlandais, tout de même régentés par une vision mythologique globale, dans l'action humaine comme dans celle de la nature.

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21/04/2018

Poètes d'Irlande

irlande.jpgComptant me rendre en Irlande, j'ai scruté un recueil de photographies et de poèmes appelé L'Irlande des poètes, d'un certain Jean-Pierre Duval.

Ses images sont belles, et donnent envie de visiter. Mais j'ai été surtout été intrigué par les poèmes, publiés avec une traduction et dont les auteurs reconnus sont tous irlandais. Assez récents, ils créent une atmosphère plutôt mélancolique, ruminant le passé fabuleux - les fées, les ancêtres, la mort. La figure dominante est bien sûr l'inévitable Yeats, qui évoque tristement le royaume immortel comme ayant été proscrit de l'espace humain – et comme n'ayant jamais pu s'imposer au réel.

J'ai lu des universitaires spécialistes de l'ancienne littérature celtique qui critiquaient cette image donnée à la mythologie irlandaise par Yeats - dont il faut avouer qu'il a un air plaintif qui n'existe pas spécialement dans les vieux textes. Même le christianisme n'est pas vécu de façon douloureuse par les anciens auteurs, le Christ étant simplement intégré à l'ensemble des divinités - jusqu'à, certes, les éclipser, mais sans regrets particuliers chez ceux qui ont vécu cette évolution. Ils racontent même que leur roi légendaire, le célèbre Conchobar, prit fait et cause pour le Fils du Dieu Vivant dès qu'il entendit dire qu'on l'avait crucifié, et qu'il fut un des premiers Irlandais à se convertir.

Naturellement, ces récits mythologiques en prose ont été rédigés par des clercs, eux seuls maîtrisant l'écriture. Mais on peut faire remarquer que leur état ne les empêche pas d'évoquer des divinités païennes. On trouve même des fées se dressant contre les druides et leur annonçant la venue du Christ qui les abattra, eux et leurs mauvaises pensées! La conversion au christianisme a rejeté les druides comme étant de faux mages, mais pas les immortels, simplement placés sous la coupe du Christ – devenant, si on peut dire, des anges.

Cela apparaît également dans des christianisations de voyages dans les îles enchantées. Beaucoup le ressentent comme une forme d'usurpation, ou de christianisation superficielle, mais cela correspond en profondeur à ce que pensaient les religieux irlandais, ils procédaient consciemment de cette façon: pour eux st_brendan.jpgles elfes étaient des anges entraînés malgré eux vers la Terre et cherchant à aider les hommes pour se racheter. C'est dit explicitement dans la Nauigatio sancti Brendani: il est question d'oiseaux parlants attirés vers le bas lors de la chute de l'ange rebelle sans qu'individuellement ils aient fauté, et cherchant à rentrer en grâce auprès du vrai Dieu en secourant les moines.

Cette idée est sans doute typiquement irlandaise, et elle a resurgi à l'époque romantique. C'est tout le sens de la mythologie de Tolkien, mais le rachat de l'ange tombé existait déjà chez Lamartine, et le Savoisien Maurice Dantand a explicitement lié ces anges pouvant être sauvés aux dieux du paganisme, dans L'Olympe disparu, les opposant aux démons soumis à Satan qui eux ne peuvent pas rentrer au Ciel, et ne le pourront jamais.

Je suis donc un peu sceptique, quand je lis les poètes qui pleurent les elfes partis ou que le réel n'accueille pas, il me semble que Yeats exagérait.

Cela me rappelle Teilhard de Chardin critiquant le désespoir de Bernanos déguisé en nostalgie catholique: lui voyait, dans l'esprit des éléments, le reflet du Christ évoluteur! Il ne tient qu'à tout à chacun de déceler, dans l'Évolution, les fées qui agissent - aurait-il pu dire s'il s'était mêlé de poésie. C'est un peu ce qu'on a dans la science-fiction, du reste.

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20/02/2018

Contes irlandais

DouglasHydepresident.jpgDepuis 1991, je possédais un recueil de Contes irlandais recueillis en gaélique par Douglas Hyde et traduits par Georges Dottin: on me l'avait offert. Mais je n'en avais lu que les premières pages, déçu. Je m'attendais à de la mythologie, et il s'agissait de contes sans doute nourris de mythologie antique, mais fantaisistes dans leur contenu. Comme je compte me rendre bientôt dans l'Île verte, j'ai décidé de le reprendre et de le lire en entier.

Douglas Hyde était un écrivain important, et un acteur majeur de la résurrection celtique: il a été le premier président de la république d'Irlande, et a écrit de la poésie. Georges Dottin était un Breton passionné de gaélique. Ces Contes irlandais ont d'abord été publiés en Bretagne, avant d'être réimprimés par Slatkine, et j'ai vu un trait commun à la littérature savoyarde, pas vraiment avantageux: si l'imparfait du subjonctif était bien utilisé, son orthographe, à la troisième personne du singulier, est erratique et confondue avec celle du passé simple.

La comparaison s'arrête là, car les contes savoyards sont bien plus mêlés de traditions chrétiennes - de merveilleux catholique. Soit que Hyde n'ait repris que les contes qui intégraient les fées, les elfes, les fantômes, les sorcières et les magiciens à l'exclusion des saints et des anges, soit que réellement les Irlandais n'en avaient que de ce genre et ne pratiquaient pas le merveilleux chrétien (ce qui m'étonne), ce recueil emmène le lecteur dans des royaumes fabuleux, sur les Îles d'Or, dans les collines qui s'entrouvrent sur des royaumes cachés, sous l'eau où des palais d'ondines étincellent, dans des vallées perdues où des fées sont assiégées Riders-of-Sidhe-Celts-British-Museum-2015-Web.jpgpar des géants - et les mortels valeureux les libèrent et les épousent, comme de juste, sauf quand ils sont tués par leurs ennemis! Car les récits ne suivent pas une logique morale bien claire, et semblent composés au hasard, selon le plaisir des conteurs et des auditeurs.

Il y a des ressemblances avec la mythologie bretonne telle que la littérature médiévale l'a présentée en France, mais c'est plus fou, plus délirant, peut-être parce que les gens ne racontaient plus ces histoires que pour s'amuser, sans en saisir bien les implications mystérieuses anciennes. On a souvent le sentiment qu'ils parlent de personnages connus sans vraiment comprendre quelle était leur vraie nature, cherchant avant tout à distraire lors des soirées d'hiver - les fameuses veillées.

Cela ressemble, du coup, à des comic books: des figures mythologiques sont saisies dans des récits plaisants mais pas toujours1b9f5cf034a56d16340c9f9e736f9c5b.jpg bien suivis ni bien clairs.

Cela n'en reste pas moins agréable et poétique, et on apprend des choses, notamment que l'Irlande antique avait plusieurs rois, un par province, et que le héros Cuchulainn était réputé le plus grand de toute l'histoire d'Irlande.

Certains motifs sont fascinants, comme ces personnages qui sortent du mur par des portes impossibles à déceler, ou la réception des poètes antiques dans le monde des immortels, et leur retour fréquent parmi les mortels.

On découvre enfin, si on l'a lu avant, que W. B. Yeats a souvent repris ces contes pour les réarranger, les mêler, leur donner plus d'ampleur et de gravité. Parfois artificiellement, à vrai dire, car il ajoute des réflexions de son cru, que je ne pense pas propres aux anciennes mythologies: il ne peut pas se prévaloir d'en restituer la noblesse perdue. Elles sont surtout relatives aux liens sociaux, et tantôt idéalisent l'ancienne Irlande, tantôt dramatisent le sort des poètes. C'est assez courant, qu'on projette ses idées personnelles sur les mythologies, pensant par là les justifier par des récits fondateurs. Cela dit Yeats a beaucoup aidé à la rénovation du culte des fées, indispensable à l'appréhension de l'âme d'Irlande. Il l'a promu. Hyde aussi - plus sobrement.

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23/12/2017

Yeats et le Sidhe

Numérisation_20171203.jpgProjetant de me rendre en Irlande, j'ai lu un livre que j'avais depuis très longtemps, intitulé The Secret Rose, de W. B. Yeats (1865-1939), et contenant, en plus du recueil de nouvelles appelé proprement The Secret Rose, un recueil d'évocations folkloriques intitulé The Celtic Twilight. L'auteur tente d'y ressusciter le vieux culte irlandais des fées, affirmant fréquenter des gens qui les distinguent, et être même parvenu, sous leur influence, à les distinguer aussi - par fragments. Cela rappelle Charles Duits apercevant par bribes, sous l'influence du peyotl, des entités étranges et des figures fantomatiques, et Yeats développa ensuite cet aspect en pratiquant la théosophie et la théurgie. Ce chamanisme européen était prenant, et rend l'Irlande attrayante, singulière.

The Secret Rose proprement dit met en scène des légendes irlandaises, mais dans un style littéraire et hiératique, et souvent triste. Le monde des fées est lié à la poésie et n'appartient pas, apparemment, à ce monde physique trop lourd pour lui. Il y a un fond de romantisme tragique, chez Yeats.

En lisant ces récits, je comparais la mythologie irlandaise telle que la présente ce noble poète et la mythologie grecque telle que la restitue la poésie latine. Il y a une différence essentielle: les Anciens liaient les dieux au ciel, aux étoiles, et, après être intervenus sur terre, ils y retournaient. Ce n'est même pas que, comme dans le christianisme avec les anges, les seules entités divines fussent célestes: les Romains connaissaient aussi les Yeats_nd.jpgnymphes et les immortels terrestres. Mais le monde restait ouvert et ample, car les étoiles n'étaient pas vides, le ciel n'était pas sans âme.

Les chrétiens pressentaient-ils l'évolution du paganisme vers le culte exclusif des dieux terrestres, ou l'ont-ils provoqué en expulsant les Olympiens du ciel pour y placer leurs saints et anges? Quoi qu'il en soit, Yeats admet le fait: il ne situe pas ses dieux irlandais dans les étoiles, mais seulement dans les collines de l'Irlande. Du coup, il est triste, car il faut bien avouer que l'univers ne se soumet pas, dans son ensemble, aux collines de l'Irlande. Mais si, comme J. R. R. Tolkien, il avait lié ses elfes aux anges célestes, il n'eût pas eu de raison de rester triste!

Tolkien ne devait pas aimer beaucoup Yeats, s'il s'en souciait. Mais Lovecraft le qualifie de plus grand poète vivant. Il faut dire qu'il partageait largement sa philosophie et que ses premiers contes, mêlant curieusement le merveilleux et le pessimisme, sont bien dans la veine de The Secret Rose. Dans un élan caractéristique, néanmoins, l'écrivain américain a étendu sa mélancolie aux étoiles, les disant, certes, habitées - mais par des esprits hostiles. D'où que les poètes pouvaient légitimement se plaindre! L'hallucination devenait grandiose. Le lien avec Yeats reste très fort, la différence étant que la perspective américaine, toujours plus ou moins scientiste, est cosmique, tandis que l'Européen Yeats pouvait se contenter de rejeter des liens sociaux dénaturés.

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