14/07/2018

La vie de saint Fintan

Findanus_von_Rheinau.jpgLe dernier texte en latin d'Irlande que j'aurai lu, je pense, est la Vie de saint Findan, ou Fintan, qui a fini son existence comme moine en Suisse, au bord du Rhin. Il était irlandais de naissance, et fut capturé par des Vikings, au neuvième siècle, époque à laquelle l'Île Verte fut continuellement mise à sac par des Danois en bateau. Elle fut même intégrée à leur empire. Saxo Grammaticus le raconte: un roi danois s'installa à Dublin.

Fintan est réduit en esclavage, et parvient à s'échapper de la façon suivante: au cours d'une rixe entre deux équipages danois sur la mer, il combat spontanément en faveur de son maître, qui lui ôte du coup ses chaînes, et le laisse assez libre. Une fois les Vikings débarqués sur une île, il en profite pour se cacher sous un gros rocher, que devait bientôt baigner la marée. Quoique trempé jusqu'aux os, il tient bon, ne se montre pas, tandis que ses gardes le cherchent partout et l'appellent. Il fait vœu de devenir moine.

Il réalise ce vœu et achève sa vie, comme je l'ai dit, au bord du Rhin. Le texte raconte qu'il ne cessa jamais de réduire sa ration de nourriture, s'efforçant, avec l'assentiment de son supérieur, de ne plus vivre que d'eau et de quelques morceaux de pain. Et bien sûr de l'amour de Dieu.

Le récit fait peu de temps, pense-t-on, après sa mort, alors que l'Europe est carolingienne, fait également état de visions étranges, bien éloignées de celles qu'avait eues, un siècle auparavant, son compatriote saint Colomba. Car si celui-ci voyait les anges combattre les démons pour se disputer des âmes de pauvres mortels, saint Fintan a des visions plus inquiétantes et moins classiques, apercevant des figures monstrueuses de géants aux yeux rouges, de démons. Ce sont ses satan-medieval.jpgtentations. Elles prennent l'allure d'êtres humains.

Il eut donc une vie difficile, âpre, et l'on ne perçoit pas le souffle qui soulève la vie de saint Colomba ou les écrits de saint Colomban. On s'approche de l'époque féodale, et le monde semble se couvrir de ténèbres.

Fintan n'en fut pas moins un modèle pour bien des moines, et il eut certainement une influence importante dans les monastères suisses qu'avaient souvent fondés des Irlandais, comme on ne l'ignore pas, notamment des disciples de Colomban.

Il n'y a pas que des elfes et des merveilles énigmatiques dans la littérature irlandaise, qui est souvent plus classique qu'on se l'imagine. Comme je l'ai déjà dit, il y a aussi, assez clairement, l'origine de la littérature fantastique, les êtres fabuleux étant assimilés par les chrétiens volontiers à des passions mauvaises, à des manifestations démoniaques. Cela existait dans l'antiquité romaine: il y avait les Larves, et autres monstres. On pouvait en être possédé: on était alors réputé fou. L'Évangile en parle. Mais cela s'est développé au sein du christianisme occidental, peut-être particulièrement en Irlande. La mythologie irlandaise primitive contenait des monstres, qui combattaient aux côtés des héros, ou contre eux; mais leur dimension morale, dans la littérature latine, est désormais rendue explicite: ils émanent de l'âme humaine, de ses mauvais penchants. Ils sont hallucinatoires. Fintan les a vus, et leur portrait est saisissant.

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28/06/2018

Les lettres comminatoires de saint Colomban

saint_colomban_cour_honneur.jpgAprès avoir lu les Sermons de saint Colomban, le plus grand écrivain religieux irlandais, j'ai lu les lettres de lui qui nous sont restées, et qui sont généralement adressées au pape. Or, sous leur apparente soumission, elles sont pleines de reproches.

Il accuse principalement l'évêque de Rome de rester inactif face aux hérétiques et aux fauteurs de troubles, parmi lesquels il place particulièrement les Francs et leurs évêques. Il était, en effet, en conflit avec eux, à l'époque où il vivait avec ses moines dans leur empire, parce qu'il ne fêtait pas Pâques selon les mêmes règles et aux mêmes dates qu'eux. J'en ai parlé ailleurs, le vénérable Bède ayant fait état de ce débat qui s'est poursuivi un siècle après en Angleterre entre les tenants de Colomban, Bretons et Irlandais, et ceux de Rome et des Français. Car le christianisme anglais avait à l'origine pour parrains à la fois les Irlandais et les Francs, dont les influences se croisaient, et, souvent, se heurtaient.

Colomban laisse entendre que si le pape suit l'avis des Francs, ou du moins ne les empêche pas de persécuter les moines irlandais installés en Gaule, c'est par faiblesse, et parce qu'il a besoin d'eux pour ses intérêts, par politique. Il se montre certain qu'il a raison, tenant, dit-il, sa tradition de saint Pierre et de saint Paul, tandis que les Francs ne tiennent leurs principes que d'un penseur de bas étage dont la seule motivation est de s'écarter des Juifs et de leur pâque propre: préoccupation que lui ne partage nullement!

L'accusation lancée contre le pape de se mêler trop de politique et de soutenir pour cette raison les rois francs sera reprise, curieusement, par Dante, qui à cet égard ne blâmait pas, comme le sage irlandais, les Mérovingiens, mais les Capétiens, qu'il traîna collectivement dans la boue - en particulier Philippe-le-Bel, le persécuteur des Templiers (auxquels Dante se rattachait). Toutefois il plaça les Carolingiens au paradis, conformément à la tradition médiévale.

Il faut savoir que, lassés des persécutions des Francs, Colomban et ses moines se sont finalement installés en Italie.

Le sage d'Irlande se réclame souvent de l'Église de l'Ouest, c'est à dire celtique, qu'il dit pure parce que liée seulement à la Rome des apôtres, et non mêlée à la politique romaine, puisque l'Irlande n'a jamais fait partie de l'Empire romain. À vrai dire son style difficile est très allusif, Nikea-arius.pngil est plein de circonvolutions et ses phrases sont longues. Elles n'en manifestent pas moins une forte personnalité et une époque passionnante.

Je voudrais ajouter que, quoi qu'on entende dire, Colomban ne se réclame pas particulièrement des théologiens orientaux, même si les principes qu'il suit pour les fêtes de Pâques ont pour autorités des gens de noms grecs. Il s'en prend classiquement aux hérétiques, comme saint Augustin, et il cite les Pères de l'Église libéralement, leur donnant une autorité supérieure à la sienne. Il s'étonne même que le pape ne fulmine pas davantage contre les sectateurs d'Arius, qui alors infestaient l'Italie, à travers les Lombards. Il ne faut pas s'imaginer que son origine irlandaise le rende particulièrement proche de la gnose, ou des néoplatoniciens, ce genre de choses: dans ses lettres, cela n'apparaît pas. Les Irlandais sont plus latins qu'on croit, peut-être. D'ailleurs ils avaient été convertis par un Breton ayant beaucoup fréquenté les Gaulois. Ils faisaient bien partie de l'Occident.

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20/06/2018

Le sens d'une mission (Perspectives pour la République, LIV)

Ampurias4657.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Légende du médecin-dieu, dans lequel je prétends qu'Ithälun, reine des fées, m'a raconté, au cours de mon séjour au pays des génies de France, l'histoire étrange d'un médecin divin, à même par son art de soigner l'elfe qui m'avait protégé, Ornuln.

Je fus ému par ces paroles, même si ce qu'Ithälun me disait semblait étrangement contredire ses paroles antérieures. Mais je n'en étais plus à cela près, car ce pays plein de mystères était aussi plein de folie! Ma tête tournait, et j'avais du mal à saisir ce que j'entendais. Ainsi que je l'ai déjà énoncé, les choses se dédoublaient et se croisaient, se séparant en plusieurs voies avant de se réunir et de se mêler à nouveau, comme si, en ce monde, rien n'était parfaitement unitaire. Les hommes mêmes me paraissaient doués d'ubiquité, comme s'ils vivaient plusieurs vies à la fois, comme si le temps n'était fait que de différents lieux dans lesquels on pût se rendre à volonté, voyant plus tard des êtres rajeunis. Était-ce vraiment après son veuvage, comme on me l'avait dit, qu'Astalcalc était retourné à la cour de Tornither? Ou le temps s'étant annulé, s'était-il retrouvé au moment où il ne s'était pas encore marié? Je n'ai pas, en effet, restitué toutes les paroles étranges entendues ce jour, et Ithälun m'a suggéré que la décision d'Astalcalc l'avait fait revenir à son ancienne vie; or, elle n'en parlait pas d'une façon métaphorique, elle s'exprimait comme s'il avait réellement remonté le temps, ce qui me semble impossible, mais cela l'est-il vraiment?

Je dois avouer au lecteur que je ne rends pas compte exactement de ce qui a été énoncé à mon intention ou autour de moi; souvent les hommes de ce pays utilisaient un langage étrange, que je ne comprenais qu'à demi, et qui faisait surgir en moi des images qui peut-être étaient fausses. Je restitue ce que montraient ces images par des mots pris de la langue commune, mais je ne sais si on peut les dire fidèles. Il faut bien, néanmoins, qu'ils s'ordonnent avec clarté, et, pour cela, il faut passer par les concepts auxquels sont accoutumés les gens. Fou est celui qui tente de restituer, par transparence, une expérience aussi singulière, car, au sein de ce pays des génies, les habitants se comprennent tous très bien, et n'ont rien de fou; mais leurs pensées ne sont pas les nôtres, ni ne s'expriment-ils de la même façon. Aussi ne peut-on créer qu'un équivalent.

En un sens, la traduction littérale serait fausse, puisqu'elle donnerait l'impression de la confusion, qui n'existe pas du tout chez ceux qui s'expriment et vivent dans ce royaume dangereux. Même, elle ne serait qu'une manière de créer une forme mystérieuse dénuée de vie propre. Or, ce qui caractérise d'abord le pays des génies, c'est qu'il est la vie même. Du moins c'est ce qu'il m'a semblé.

Comme le feu de l'existence y est plus nu que parmi les hommes, il paraît fugitif, incertain; mais sans l'être.

Certes, en écoutant Ithälun, je fus surpris d'y reconnaître certains traits de la légende d'Esculape. Fou que j'étais, je crus bon de lui demander s'il y avait un rapport. Elle me répondit, alors, qu'elle n'en savait rien, et qu'elle ne connaissait absolument pas cette légende. Elle ne saisissait même pas, affirmait-elle, le sens de mes propos, ce qui m'étonna fort.

Pour elle, en effet, le monde des mortels et de leurs contes ne correspondait pas à ce que j'en disais, mes mots étant comme vides à son âme, et ne renvoyant à rien. Si elle avait paru répéter une légende connue des hommes, elle ne l'avait point fait exprès, et peut-être était-ce moi qui l'avais comprise de cette façon. En réalité, Astalcalc était seulement un grand médecin de la cour de Tornither, qui avait fait des émules ici ou là, et qui, de maillon en maillon d'une longue chaîne, avait même essaimé parmi les mortels, les aidant dans leurs aspirations à soigner et à guérir, fondant parmi eux une belle lignée médicale. Mais elle n'en savait pas plus que ce qu'elle m'en avait dit, et elle ne pensait pas qu'on pouvait réellement donner le nom d'Esculape à Astalcalc, ni même à son fils, bien qu'il fût effectivement regardé à son tour comme un dieu par de nombreux mortels.

Stupéfait, je me tus. Je me demandai, une fois de plus, si elle ne se moquait pas de moi.

Se pouvait-il que ce royaume des génies ne fût qu'un passé immortalisé et figé, une ombre dans laquelle je croyais vivre?

Mais cela importait-il vraiment? Ce qui comptait, je le sentais, était d'accomplir la mission qu'on m'avait impartie, d'exécuter la tâche que l'on m'avait confiée, et qui était bonne parce qu'elle aussi apportait une forme de guérison. Seule la portée morale de mon action, je le saisis soudain, avait une vraie importance. Les questions sur ce qui existait ou non, et de quelle manière, n'étaient que secondaires.

Jusqu'aux récits d'Ithälun n'étaient là que pour m'aider à diriger mon cœur, et non pour nourrir mon âme d'une vaine érudition. Astalcalc devait m'encourager à agir, et me rassurer sur le sort d'Ornuln. Il ne me serait pas présenté, peut-être. Je ne pourrais pas me vanter de l'avoir rencontré - car tel n'était pas le but de mon immortelle!

(À suivre.)

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16/06/2018

Les Instructions de saint Colomban

SaintColumbanus.jpgToujours tout à mon Irlande latine, j'ai lu les Sermons (Instructiones) de saint Colomban (543-614) - un des plus grands hommes nés dans l'île bénie - à ses moines. C'est l'essence du monachisme occidental, et tout ce qu'on connaît comme relevant des principes catholiques régissant les monastères s'y trouve. En en sens, cela fait de ces textes courts des classiques.

Je dirai même que quand on a oublié ce qu'est le catholicisme fondamental, et qu'on commence à disserter à partir des traditions politique et philosophique modernes, il est bon de lire ou relire ces instructions, bien plus authentiques que les spéculations de partis plutôt intéressés.

On n'y trouve guère de merveilleux, mais des idées fondatrices: qu'il est vain, d'abord, de disputer des mystères de la foi à partir de concepts abstraits, de paroles mues par l'intellect. Il est impossible, pour saint Colomban, de comprendre la Trinité à partir de la raison. On ne peut s'appuyer que sur la foi, le sentiment d'amour qui rayonne de cette Trinité, et qui flambe au-delà des étoiles du feu cosmique de la charité: il y a quand même quelques images, et Dieu y est une personne.

On y parle parfois des anges. Colomban dit notamment qu'on ne peut, sur les mystères, établir d'idées claires qu'en partant de l'Écriture sainte, ce qui est la doctrine fondamentale de la religion catholique et que saint Augustin déjà énonçait; mais il ajoute que le Saint-Esprit ou l'ange peut aussi délivrer des communications divines - comme il l'a fait, en principe, lors de l'écriture de la Bible. 31958846_1479856102118444_8538258864049487872_n.jpgLes prophètes nous rappellent, néanmoins, que les anges s'expriment par figures mystérieuses: pas par concepts nets.

Colomban emploie volontiers des comparaisons avec la vie ordinaire: les efforts fournis par les paysans pour leurs moissons se projettent dans l'avenir; de même, les moines doivent vivre une vie douloureuse sur Terre en prévision des grâces du Ciel.

Il faut mourir au monde d'en bas, périssable, pour vivre de la vie éternelle qui attend l'être humain, rappelle-t-il. Cette perspective donne de la grandeur et de la beauté à ses sermons.

Il fait de l'au-delà des étoiles, de l'au-delà de l'univers sensible, la fontaine de la vie, l'éternelle source de l'âme, de l'esprit, de tout. À elle il faut se vouer!

Les comparaisons avec l'art militaire reviennent souvent aussi. Par elles, Colomban rappelle qu'il faut longtemps s'entraîner, avant d'être à même de ne pas tourner ses armes contre soi, et de les utiliser efficacement contre les sept peuples persécuteurs de l'âme. Ce sont les sept souffles intérieurs - les sept péchés, si on veut, mais il ne s'agit pas de les anéantir, mais de les dompter, d'en faire des vertus. Il ne le dit pas: pour les moines, cela va de soi.

Derrière les sermons apparemment lisses, il faut sans doute, en effet, conjecturer des connaissances ésotériques. Colomban n'y fait que des allusions: par écrit, on demeurait dans la clarté de la remontrance.

Ces sermons m'ont rappelé les écrits de François de Sales. Les mêmes principes fondamentaux s'y trouvent, mais l'évêque de Genève est plus explicite quant à ce qu'on réservait, paraît-il, aux religieux: les vrais moyens de pénétrer les mystères, et de méditer, de se purifier. La Trinité, disait-il, pouvait s'appréhender dans sa vérité par l'amour de Dieu, sans véritable science; et le premier seuil de l'initiation à Dieu passait par 31287213_2133602543322525_5426779306929946624_n.jpgl'imagination, la représentation intérieure des anges et autres figures de la Bible - la colombe du Saint-Esprit, le Jugement dernier, et ainsi de suite.

On a reproché à François de Sales de révéler ces indications réservées. Cela rabaissait, peut-être: il en est sorti l'art baroque. L'art médiéval irlandais est, certes, plus hiératique. Plus allusif. Plus grand, peut-être. Mais moins adapté à l'homme moderne. De son temps, on n'était plus soumis aux prêtres comme on l'avait été, on réclamait une liberté de choix, et d'agir par soi-même. Cette laïcisation de la vie intérieure prépare sans doute Joseph de Maistre et le romantisme. Chez saint Colomban, on demeure dans le monachisme, ses écrits ne sont adressés qu'à d'autres religieux. Il leur réclamait l'excellence. C'était un autre temps, glorieux en soi.

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08/06/2018

La vie de saint Colomba par Adamnan, ou l'origine du fantastique

Saint_Columba_converting_the_Picts.jpgPour préparer mon voyage en Irlande, et lisant tous les jours du latin, je me suis dit que j'absorberais un texte célèbre, racontant la vie de saint Colomba - un moine qui vivait, pour l'essentiel, sur l'île d'Iona (au large de l'Écosse) au septième siècle, et qui était irlandais, comme presque tous ceux qui le fréquentaient et l'entouraient, notamment son cousin saint Adamnan, l'auteur de sa vie.

C'est assez remarquable, car le style est réaliste et ne cherche aucun effet poétique, se concentrant sur les détails de la vie, mais, en même temps, le contenu est rempli de merveilleux, Colomba même étant doué de pouvoirs prodigieux.

La première partie, assez longue, est consacrée à ses visions de l'avenir proche ou des événements lointains. Son âme s'arrachait à son corps, dit son hagiographe, et, se dilatant dans le temps et l'espace, percevait tout!

La seconde partie est consacrée à ses pouvoirs sur les éléments, assez grands, puisqu'il commandait aux vents, voire aux bêtes. Il en usait pour ses amis. Il chassait, aussi, les mauvais esprits, notamment placés dans les choses par les druides ses ennemis.

La troisième partie est consacrée à ses relations avec les anges, nombreuses. Il les voyait, ou on les voyait autour de lui - combattant les démons avec son aide, lorsqu'ils tâchaient d'attirer l'âme d'un défunt en enfer. Des éclats lumineux, fréquemment, entouraient le saint, faisant un globe ou une colonne au-dessus de sa tête, et remplissant sa chambre, quand il y était, d'une clarté éblouissante.

Adamnan assure que ce qu'il raconte n'est qu'une faible partie de la vérité, parce que Colomba se cachait pour accomplir ses exploits, et défendait que, de son vivant, on en répande le bruit.

Le contraste entre le cadre réaliste et le surnaturel omniprésent est fascinant et profondément nouveau dans la littérature occidentale. Chez les anciens Romains, le réalisme ne contenait pas de surnaturel; la poésie, effaçant à l'inverse la frontière entre les mondes, plongeait le lecteur dans une sorte de rêve. Ici, la Angels-take-St.-Bride.jpgfrontière entre le monde spirituel et le monde physique reste claire, et les deux se superposent - tout en s'articulant selon des principes nets. Même la littérature chrétienne des Romains restait dans une sorte de réalisme magique, suggérant les anges plus que les peignant: saint Augustin en fournit un exemple. Les Gaulois n'étaient pas beaucoup plus hardis, se contentant de rêves visionnaires. Mais les Irlandais, convertis sans avoir été romanisés, ont développé le merveilleux chrétien d'une façon déterminante.

C'est certainement l'origine du genre fantastique - qui consiste, par delà la métaphysique fantasmée par une partie de la critique, à placer du surnaturel dans la réalité ordinaire. Globalement, il a préféré évoquer les démons, plus présents sur Terre que les anges; mais cela ne change rien au fond. Le fantastique, d'abord anglais, a été nourri d'une tradition celtique devenue chrétienne, ayant assimilé les anciens dieux, si présents encore chez les Celtes, aux démons. C'est particulièrement la démarche du protestantisme, notamment irlandais, par exemple avec Charles R. Maturin. Nourri de pensées bibliques, et se trouvant face au paganisme persistant, il l'assimilait à la magie noire.

Les catholiques irlandais avaient, de leur côté, tendance à penser les fées liées aux anges. Comme pour cette Vie de Colomba, le monde surnaturel, quoique inséré dans la vie de tous les jours, restait positif. Cela a plutôt débouché sur le néopaganisme d'un Yeats ou d'un Dunsany.

Un texte passionnant, quoi qu'il en soit.

04/06/2018

Le retour à Tampa (58)

12991013_1108568732547365_2813193460117243678_n.jpg(Dans le dernier épisode de ce récit de voyage bizarre, j'ai raconté que, après avoir perdu connaissance à la suite de mes émotions trop vives, je me suis retrouvé, en me réveillant, dans un vaisseau spatial occupé, devant moi, par l'équipe des Vengeurs, ou Veilleurs.)

Entre ces héros assis, il y avait des hublots, qui montraient des étoiles, brillant d'un éclat particulièrement vif, et je crus même voir ce qu'on appelle des nébuleuses, et des êtres lumineux les traverser, ou peut-être s'agissait-il de machines; mais elles avaient un air si vivant, si fluide, qu'elles me paraissaient davantage comparables à des aigles ou à des dauphins cosmiques - à des couleuvres ailées, je ne saurais le dire: les divinités de plusieurs mythologies plus ou moins exotiques me semblaient vivre là, dans l'atmosphère du dehors. L'espace interstellaire était peuplé, vivant, et mon étonnement en revint.

L'Homme de Foudre ouvrit la bouche, et sa voix était profonde et résonnait sourdement, comme s'il la retenait de faire trembler les parois de notre vaisseau - comme s'il se contentait de murmurer, quoique je l'entendisse vivement; il dit: Réveillé, Rémi? Les autres, curieusement, se mirent à rire. Nous ne sommes pas encore arrivés, reprit-il: rendors-toi. Et une lumière blanche mêlée de mauve jaillit de son marteau – et, de nouveau, je perdis connaissance.

Quand mes yeux se rouvrirent, j'étais, étrangement, debout, non loin du lac du lotissement de mon cousin, à Tampa, comme si je n'avais eu qu'une vision – n'avais fait qu'un rêve. Je me sentais pourtant tellement bien - comme si j'avais songé spacecity_by_love1008.jpgquelque chose de de lumineux, de doux, de suave - mais que je ne parvenais plus à me remémorer.

Je mis longtemps, en effet, à me souvenir de tout ce qui m'était advenu et à reconstituer, à partir de bribes fugitives, l'ordre des événements. Et encore ne suis-je pas sûr de tout, et pense que je vis bien d'autres choses, mais que ma faible intelligence ne peut les représenter à mon âme de façon satisfaisante, de telle sorte que je préfère les taire, plutôt que de me laisser aller à une folie d'images sans suite, à une illusion de rêves sans ordre.

Même redire comment j'ai pu tisser un fil dans les événements m'est impossible, cela relevant d'un secret presque inavouable. Je dirai seulement que dès l'instant où je repris conscience près du lac, sous la lune, je vis un indice, dans le ciel, à partir duquel je pus reconstruire tout le reste: une étoile qui filait. C'était, à n'en pas douter, le quinjet!

Il traça une ligne d'or devant la Lune qui m'étonna fort, et me fit d'abord croire à quelque comète. J'admirai un long moment cet étrange phénomène, comme si je devais, en le voyant, me souvenir de quelque chose de très important, sans plus savoir exactement quoi. Puis des images me revinrent, à la façon d'éclairs.

Je regagnai ma chambre, dans la maison où je logeais. Je sursautai en regardant l'heure sur la gazinière, écrite en lettres bleues: je n'avais pas passé, dehors, plus d'une demi-heure. Si je compte le temps qu'il faut pour stars.jpgaller de la maison à la route où je me tenais debout près du lac et en revenir, j'ôte dix minutes et découvre que je suis resté debout, sur place - dans la douceur du printemps de Floride -, vingt minutes, ce qui n'est quand même pas possible, mes jambes auraient dû s'alourdir. Mais qui sait? Les chevaux dorment bien debout et les hommes aussi, quand ils deviennent somnambules. Saurai-je jamais le fin de cette histoire? Je ne peux que redire ce dont je crois me souvenir. Ce que le fil du météore aperçu ce soir-là a rétabli dans ma mémoire défaillante, poignant comme un stylet appuyé sur mon cœur, et semblant si gros de fables sublimes!

Qu'on me croie ou non ne me fait pas souci. L'important n'est pas là. Il s'agit seulement de cristalliser ce qui reste enfoui.

J'ajouterai que quelques mois plus tard, je reçus un message qui acheva de dissiper mes doutes, complétant encore les fragments épars de ma mémoire. Cela advint le lendemain du Noël qui suivit - mais cela a déjà été raconté.

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21/05/2018

La merveille épouvantable (57)

45e61afe3e9031670ac4b84fc19f4c8d.jpg(Dans le dernier volet de cet étrange récit de voyage en Amérique, j'ai raconté ce que je m'imagine que Captain America, en personne, m'a raconté, que ressuscité il serait devenu un super-héros et aurait combattu sans répit le mal.)

L'ange de l'Amérique se confondait presque complètement avec lui, et il en était fier, il agissait avec force et joie dans ses combats même douloureux, perdant son sang sans en trembler, prévoyant que ses amis toujours viendraient le seconder et le soigner, s'il était mortellement blessé, et qu'il reprendrait le combat aussi rapidement qu'il l'aurait abandonné.

Il en serait ainsi jusqu'à ce que sa tâche fût complètement accomplie, et que mille morts subies au service de l'être humain fussent jugées suffisantes par les puissances d'en haut pour lui donner enfin un repos mérité! Il ne précisa pas en détails, à vrai dire, ce que serait ce repos, mais quelques allusions qu'il en fit alors en guise d'épilogue à son discours achevé, et évoquant une cité plus glorieuse encore que celle où il avait ressuscité - située dans les étoiles et où l'attendaient, dit-il, des êtres immenses -, eurent sur moi un effet incroyable.

Sous mes yeux l'air se déchira et j'eus une vision, mais qui fut si belle, si éblouissante, si divine, qu'un flot de larmes ruissela sur mes joues, et que ma pensée fut paralysée. J'éprouvai comme une souffrance, et ne saurai jamais redire ce que j'entrevis. Je puis seulement rapporter  que mon cœur manqua de se briser lorsque je vis les merveilles épouvantables (si cet oxymore m'est permis) s'étendant dans la faille qui venait d'être créée dans le voile de lumière. Je ne souhaite à aucun homme de ne faire même qu'entrevoir de telles choses, car elles peuvent laisser idiot, ou fou. La poitrine en est comme crevée, à celui qui en distingue deux ou trois rayons.

Captain America s'aperçut de l'effet que cette vision me faisait, et il referma, d'un geste étrange, la faille qui avait été créée. Le monde normal revint devant moi, et je tremblai de tous mes membres; pourtant, je pense resurectionofsophia.jpgque cela avait duré moins d'une seconde. Quel prodige avait donné à quelques mots une telle puissance, je ne le conçois toujours pas!

Pleurant encore, souffrant, je levai les yeux vers lui - et je lui vis un air grave, car voici! il craignait que le mal que m'avaient fait ses dernières paroles n'eût des effets irréversibles. Mais je me détendis visiblement, et il sourit.

Il se leva, et un éclair jaillit de son bouclier, plus luisant que jamais, et il descendit vers moi de son socle. Je crus qu'il allait m'anéantir, car la clarté qui jaillissait de lui tendait l'air comme si elle devait tout anéantir. Mais la lumière n'atteignit pas un degré tel que j'en fusse ébloui, et elle ne dégageait pas de chaleur propre à enflammer quoi que ce fût.

Cependant, l'émotion avait été trop vive. Et quand je le vis s'approcher de moi et lever le bras comme pour prendre le mien, je m'évanouis, mes genoux se dérobant sous moi - je sombrai dans l'inconscience.

Quand je repris connaissance, j'étais dans un de ces objets volants que les comics nomment Quinjet, assis sur une banquette satinée, et devant moi se tenaient les Veilleurs, assis aussi, me regardant, et souriant. Ils me parurent plus bienveillants qu'ils n'avaient été, comme si, à travers ce qui m'était arrivé, ils poursuivaient un but, révéler au monde leur présence et leur véritable nature – si tant est qu'il est donné à ma faible intelligence de la comprendre.

(À suivre.)

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11/05/2018

Les débuts des Vengeurs (56)

10441169_1275159765831610_4998659389562839983_n.jpg(Dans le dernier épisode de cet étrange récit de voyage, je racontais que le mystérieux Captain America continuait de me raconter ses origines véritables, ainsi que celles de son équipe des Vengeurs - ou Veilleurs -, qu'il dirigeait.)

Son enthousiasme juvénile avait plu à ses immortels amis. Ils s'étaient laissé polariser par lui, bienveillants qu'ils étaient à l'égard des hommes mortels. Car, quoique inférieur par son rang, il avait gardé l'âme d'un chef, comme il l'avait eue du temps où il était soldat périssable de l'armée américaine. Et les autres le respectaient comme tel. Ils avaient d'ailleurs des pensées trop dégagées des affaires humaines pour avoir assez confiance en eux-mêmes lorsqu'ils y intervenaient. Contrairement à la plupart de ceux qu'on appelle les génies, ils avaient une grande humilité, face aux hommes mortels, pour une raison que nous ne dirons pas. Ils étaient les meilleurs d'entre eux, et les plus saints, presque comparables aux anges du ciel.

Leurs actions bénéfiques parmi les hommes commencèrent, et la rumeur s'en répandit - d'abord chuchotée, ensuite murmurée, enfin proclamée. Souvent ils furent vus dans l'air comme en rêve, et aussitôt qu'ils avaient paru, on oubliait ce qu'on avait vu, comme si cela n'avait été qu'une brève illusion. Quelques poètes, comprenant plus ou moins ce qu'ils avaient ainsi aperçu en vision, en parlèrent, mais on se moqua de leur imagination, ou on les conspua, parce qu'au fond on avait peur de ce qui se déroulait dans les interstices de la raison diurne, sous les yeux intérieurs de l'être humain, et que cela marquait l'existence d'un monde frémissant, derrière le voile des apparences, que l'on ne contrôlait pas, dont on pouvait être le jouet, et qui pour l'essentiel était indicible, et, pour la plupart d'entre les mortels, inconcevable.

Mais leur légende gagna le peuple humble, et il prit de l'assurance, et développa sa foi en l'avenir, malgré les remontrances déprimantes des élites. L'humanité en effet baignait désormais dans une noosphère (c'est le mot même qu'utilisa mon interlocuteur) remplie de fulgurances sublimes, d'êtres étincelants, de couleurs 8d7fb0b510595493d439ab14198d8397.jpgétoilées, et voici! un crépitement remplissait l'air, témoin de la présence des Veilleurs grandioses; aussi l'espoir spontanément s'emparait des âmes, jadis voilées de ténèbres. Les harangues des philosophes contre les illusions pernicieuses ne servirent de rien, ou bien n'eurent que peu d'effet: un arc-en-ciel s'était tendu dans le cœur du peuple.

Le premier démon qu'ils combattirent fut précisément la Tête Sanglante qui avait plongé Captain America dans les affres de la mort. Même après plusieurs décennies, le monstre était toujours vivant, et, secondé par ses spectres aux airs de chevaliers teutoniques, tâchait de ramener l'empire du mal sur Terre. Or il fut bien étonné, de voir revenir Captain America - car il le reconnut, malgré sa transfiguration. Il le vit éclatant, muni de son bouclier doué de vie propre, contenant en son sein l'ange même de l'Amérique, et il en fut d'abord irrité, puis il prit peur, quand il sentit la puissance qui se dégageait désormais de ce héros, et de ses compagnons. Ils le battirent, l'obligeant à se réfugier dans une geôle de ténèbres qu'ils verrouillèrent, après avoir anéanti les fantômes qui lui servaient de soldats. L'humanité fut soulagée quelque temps de leur présence, et elle sentit un voile noir s'écarter de son cœur meurtri. Car il l'avait hanté de nombreuses années, et la terreur s'était répandue, subrepticement, dans le pays.

Ainsi donc, sous sa forme nouvelle, et comme resurgi du passé, John Stevens était tel qu'une étoile annonçant les temps futurs aux âmes bonnes. En quelque sorte (ce sont ses propres mots), il avait remonté le cours des astres avoir l'avoir descendu jusqu'à son embouchure, et avoir nagé dans la mer obscure du néant cosmique. Il venait d'un temps révolu, mais aussi de l'avenir, aussi étrange que cela parût! Et maintenant, il secourait, dans leurs besoins, les mortels, béni fût-il!

(À suivre.)

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07/05/2018

L'image et le récit chez les vieux Irlandais

irsi 2.jpgJ'ai lu récemment, pour préparer mon voyage en Irlande, un ouvrage traduisant en anglais des extraits d'anciens récits irlandais, appelé Early Irish Myths and Sagas (je le possédais depuis de nombreuses années), et un trait m'a frappé, remarqué aussi par l'éditeur-traducteur, Jeffrey Gantz: ces récits contiennent des descriptions incroyables, mais la narration elle-même est tronquée, et comme expédiée.

Cela se passe souvent de la façon suivante: un homme envoyé auprès d'une armée de héros qu'il doit épier, ou qu'il découvre par hasard, répète à d'autres ce qu'il a vu, tout émerveillé, et les autres expliquent les prodiges dont il a été témoin, de manière plus ou moins aisée. Il y a là des héros superbes, décrits avec un faste magnifique, mais aussi des monstres, des elfes et des dieux. Puis c'est la bataille, expédiée en quelques lignes.

Quelle différence avec les épopées classiques, qui ne s'attardent pas sur ce qui est vu statiquement, mais narrent les batailles avec un superbe luxe de détails! Mais quelle explication en donner?

Jeffrey Gantz émet l'hypothèse que les conteurs, voyant la fatigue des auditoires après leur description dialoguée (permettant sans doute le lyrisme, et annonçant le théâtre), achevaient rapidement un discours déjà bien long. Voire. Cela pourrait être plus complexe, et plus subtil.

Dans une autre anthologie embrassant aussi les Gallois, des périodes plus récentes et des genres moins épiques, A Celtic Miscellany, l'éditeur-traducteur Kenneth Hurlstone Jackson remarque quelque chose de fondamental: dans les textes celtiques, les couleurs sont foisonnantes, comme elles ne le sont pas dans les autres poèmes antiques, Homère compris. Les Celtes anciens étaient surtout visuels - et ne comprenaient rien tant que ce qui s'imprimait sur l'œil. Cela se retrouve jusque dans les poèmes de Chrétien de Troyes, qui montrent Perceval fasciné par du sang répandu sur la neige et restant en contemplation à cette vue, parce qu'elle lui fait penser au visage de sa belle. Du coup, pour ainsi dire, le récit n'avance plus!

Les faits se déroulent dans le temps, et les Irlandais n'avaient pas comme les Grecs le sens du temps qui passe. Les choses leur apparaissaient sous un rapport d'éternité. De là, en réalité, leur fascination pour les il_570xN.379838128_tnw9.jpgfées - les immortels de la Terre - se manifestant par visions successives, ne s'ordonnant pas dans le temps de façon forcément claire. Alors que les anciens Grecs regardent les dieux agir dans la destinée, et régler la trame de la vie humaine depuis les étoiles, les Celtes contemplent ce qui se manifeste dans le reflet des eaux, de la terre verdoyante, de la neige.

Et on pourrait faire un rapprochement avec les Gaulois. Rousseau reprochait à Racine de faire des successions de discours dont la construction générale manquait de force. Le public français aime surtout les peintures successives de la passion des dames, pour ainsi dire. La logique globale du drame le touche peu.

Mais les Gaulois ne sont pas des Celtes primitifs, et on peut faire remarquer que le discours à la mode latine a remplacé, dans le classicisme français, les visions fabuleuses. André Breton, qui avait des origines bretonnes par sa mère, a dû le sentir, lorsqu'il a réclamé de revenir à cette succession d'hallucinations jaillies des profondeurs. Le résultat n'a peut-être pas atteint, néanmoins, le degré d'excellence des vieux textes irlandais, tout de même régentés par une vision mythologique globale, dans l'action humaine comme dans celle de la nature.

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03/05/2018

Confins des déraisons (Perspectives pour la République, LII)

1.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Destin de l'elfe chu, dans lequel Ithälun m'a présenté le cheminement de la Terre dans l'espace cosmique d'une bien bizarre façon, m'annonçant que je pourrais revoir un elfe parti au Ciel si elle croisait de nouveau sa route!

Je n'étais pas bien sûr de comprendre ces paroles ésotériques; mais, en les prononçant, Ithälun avait un air serein que je me réjouissais de lui voir. L'ombre qui avait pesé sur son cœur, et avait noirci son visage depuis son arrivée et sa découverte d'Ornuln blessé, semblait s'être dissipée. À ce moment même, au nord, sous l'étoile polaire dont elle venait justement de parler et qui était apparue il y a peu, la lune fit son apparition, comme sortant d'une montagne qui bouchait l'horizon: elle obscurcit le signal chéri des nautes, et lança un éclat d'or, comme si, surgissant d'une porte ouverte dans la masse des montagnes assombries, elle me faisait un clin d'œil.

Le regard d'Ithälun se porta à sa rencontre, et elle sourit, comme si elle lui entendait dire des mots qu'elle comprenait. Son visage refléta son argent, et son œil brilla tout particulièrement, comme s'il contenait des flammes. De nouveau j'étais face à une vision fabuleuse, dont la beauté suffirait à briser le cœur de tous les incrédules, si elle leur venait brusquement dans sa nudité. Je craignis, moi-même, de m'effondrer sous le poids de l'émotion, notamment quand il me sembla que, entre la lune et les yeux d'Ithälun, un semblant d'arc-en-ciel un bref instant surgit. Mes genoux en tremblèrent, tant j'avais d'étonnement, et je sentais ma raison se dissoudre. Cela devenait une suite de visions de rêve perdant tout sens, et ne renvoyant qu'à ma folie.

Je sentis, alors, la main douce d'Ithälun se poser sur mon épaule, et je relevai les yeux, que j'avais baissés, submergé par une vague noire. Elle souriait, et ressemblait simplement à une très belle dame. La lune, à ma gauche, me parut normale, les montagnes aussi, tout comme les étoiles. Rien ne m'étonna plus, comme si, rasséréné par la main de la fée, je parvenais à voir les choses comme elle, sans m'étonner outre mesure d'un pays où je fusse né. Toutefois, il demeurait plus, en cette terre, qu'en un simple royaume étranger, où je fusse parti en vacances. Les choses, alors que la nuit s'épaississait, me semblaient briller d'un vague éclat propre, comme si l'idée qui les formait se voyait en transparence, ce qui, de nouveau, était propre à rendre fou un homme ordinaire, comme j'étais.

Suppliant, je regardai Ithälun dans les yeux, et elle me parut pleine de bienveillance. Un rayon doux en sortit et vint en moi. Alors les choses m'apparurent avec plus de calme, et de paix en mon cœur. Elles prirent une solidité normale - sans quitter pour autant leur éclat propre. Elles ne cessèrent pas de se manifester à moi comme étant d'un seul tenant, unitaires, et je sus que l'aide d'Ithälun me serait désormais absolument nécessaire, et qu'elle était le lien obligatoire entre moi et le monde qui m'entourait, elle m'y introduisait, en même temps qu'elle en était la gardienne. Elle avait le pouvoir, en effet, de chasser de moi les perceptions superfétatoires m'empêchant d'y voir clair, et de ramener en moi une vision harmonieuse des choses, et l'équilibre qui me laissait debout et mouvant sur cette terre étrange. Elle ne le faisait pas pour m'humilier, mais pour me protéger, bénie fût-elle!

(À suivre.)

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27/04/2018

La création des Vengeurs (55)

(Dans le dernier volet de ce récit de voyage en Amérique singulier, je raconte ce que m'a dit - ou est censé m'avoir dit - Captain America crystal_ice_city_by_archiejacinto-d3h1jnl.jpgen personne: qu'il avait reçu, après la destruction du précédent, un nouveau corps de la part de sortes d'extraterrestres vivant dans les glaces de l'Arctique.)

Bien sûr, dans la cité des glaces, aux tours bleues, aux fenêtres vermeilles, aux portes d'or, il avait aussi appris à manier ses armes et ses membres, et même il s'était fait des amis, parmi les êtres qui y vivaient naturellement, avec lesquels il s'entraînait. Deux en particulier lui devinrent chers et proches. L'un était connu des hommes, quoiqu'il n'en eût jamais été un, ayant été vénéré comme un dieu de la foudre par les anciens peuples du nord, et étant intervenu parmi eux, pour les aider dans leurs nobles wallpaper-fantasy-sepik.jpgentreprises. Il n'avait point, certes, eu de père et de mère mortels, et c'est pourquoi John Stevens choisissait de l'appeler, auprès de moi, l'Homme de Foudre, comme si son corps n'avait été jamais fait que d'éclairs.

L'autre ami qu'il s'était fait était, aux yeux humains, un être fait de feu brillant, et entouré, pour agir dans l'atmosphère terrestre, d'une sorte de corps métallique doré et vermeil, fluide mais ayant l'apparence d'une armure, quoiqu'une armure vivante, et jetant des feux, et volant dans les airs. Sa science des forces de l'air était sans limite, et il les contrôlait grâce à ses connaissances, les voyant comme des êtres auxquels il commandait par la pensée. Il avait, dans son corps de lumière, des rayons d'étoiles, qui se cristallisaient en nœuds étincelants, et ils signalaient sa haute origine. L'Homme de Foudre était davantage lié à la Terre, et son pouvoir sur les éléments était plus direct, relevant davantage de l'instinct: sa force était plus grande, mais sa sagesse moins étendue, et ce qu'il perdait en science, il le gagnait par sa fougue. Il était un souffle ardent, traversé de fulgurations, quand l'autre était une brume lumineuse, habitée par des étoiles flottantes et se mouvant comme celles du ciel. Tous deux marvel-iron-man-fan-art.jpgétaient en un sens divins, et admirables. Leur bonté était réelle, et John Stevens les aimait d'un amour sincère et sans limites.

Avec eux, et quelques autres bons amis qu'ils avaient, il eut l'idée de constituer une équipe, afin de l'aider dans la mission qu'il avait reçue, de venir en aide aux mortels ses anciens congénères, de lutter en leur faveur contre les êtres surhumains qui, venus des étoiles, les tourmentaient et les réduisaient en esclavage pour leur propre gloire. Ces méchants étaient de la même race, pour ainsi dire, que l'Homme de Foudre et le Chevalier d'Or, comme on nommera son autre ami proche. Mais ils n'avaient pas leur bonté, et ne cherchaient qu'à nuire aux hommes pour servir leurs propres intérêts. On avait sauvé John Stevens des glaces afin qu'il acquière le pouvoir de les combattre et d'aider les mortels ses anciens frères.

On l'avait autorisé à requérir dans ce but des habitants de la cité fabuleuse où il avait été soigné, s'ils donnaient leur accord. Et ainsi se créa la noble équipe des Veilleurs - ou, comme le disent les comics, des Vengeurs. Captain America en était le chef, quoiqu'il ne fût pas le plus puissant d'entre eux, car il avait au cœur la plus ardente volonté de venir en aide aux êtres humains, auxquels il s'assimilait encore. Plus qu'aucun autre dans l'équipe, il connaissait les voies des hommes, et pouvait juger du bien et du mal parmi eux, sachant comment et où agir.

(À suivre.)

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21/04/2018

Poètes d'Irlande

irlande.jpgComptant me rendre en Irlande, j'ai scruté un recueil de photographies et de poèmes appelé L'Irlande des poètes, d'un certain Jean-Pierre Duval.

Ses images sont belles, et donnent envie de visiter. Mais j'ai été surtout été intrigué par les poèmes, publiés avec une traduction et dont les auteurs reconnus sont tous irlandais. Assez récents, ils créent une atmosphère plutôt mélancolique, ruminant le passé fabuleux - les fées, les ancêtres, la mort. La figure dominante est bien sûr l'inévitable Yeats, qui évoque tristement le royaume immortel comme ayant été proscrit de l'espace humain – et comme n'ayant jamais pu s'imposer au réel.

J'ai lu des universitaires spécialistes de l'ancienne littérature celtique qui critiquaient cette image donnée à la mythologie irlandaise par Yeats - dont il faut avouer qu'il a un air plaintif qui n'existe pas spécialement dans les vieux textes. Même le christianisme n'est pas vécu de façon douloureuse par les anciens auteurs, le Christ étant simplement intégré à l'ensemble des divinités - jusqu'à, certes, les éclipser, mais sans regrets particuliers chez ceux qui ont vécu cette évolution. Ils racontent même que leur roi légendaire, le célèbre Conchobar, prit fait et cause pour le Fils du Dieu Vivant dès qu'il entendit dire qu'on l'avait crucifié, et qu'il fut un des premiers Irlandais à se convertir.

Naturellement, ces récits mythologiques en prose ont été rédigés par des clercs, eux seuls maîtrisant l'écriture. Mais on peut faire remarquer que leur état ne les empêche pas d'évoquer des divinités païennes. On trouve même des fées se dressant contre les druides et leur annonçant la venue du Christ qui les abattra, eux et leurs mauvaises pensées! La conversion au christianisme a rejeté les druides comme étant de faux mages, mais pas les immortels, simplement placés sous la coupe du Christ – devenant, si on peut dire, des anges.

Cela apparaît également dans des christianisations de voyages dans les îles enchantées. Beaucoup le ressentent comme une forme d'usurpation, ou de christianisation superficielle, mais cela correspond en profondeur à ce que pensaient les religieux irlandais, ils procédaient consciemment de cette façon: pour eux st_brendan.jpgles elfes étaient des anges entraînés malgré eux vers la Terre et cherchant à aider les hommes pour se racheter. C'est dit explicitement dans la Nauigatio sancti Brendani: il est question d'oiseaux parlants attirés vers le bas lors de la chute de l'ange rebelle sans qu'individuellement ils aient fauté, et cherchant à rentrer en grâce auprès du vrai Dieu en secourant les moines.

Cette idée est sans doute typiquement irlandaise, et elle a resurgi à l'époque romantique. C'est tout le sens de la mythologie de Tolkien, mais le rachat de l'ange tombé existait déjà chez Lamartine, et le Savoisien Maurice Dantand a explicitement lié ces anges pouvant être sauvés aux dieux du paganisme, dans L'Olympe disparu, les opposant aux démons soumis à Satan qui eux ne peuvent pas rentrer au Ciel, et ne le pourront jamais.

Je suis donc un peu sceptique, quand je lis les poètes qui pleurent les elfes partis ou que le réel n'accueille pas, il me semble que Yeats exagérait.

Cela me rappelle Teilhard de Chardin critiquant le désespoir de Bernanos déguisé en nostalgie catholique: lui voyait, dans l'esprit des éléments, le reflet du Christ évoluteur! Il ne tient qu'à tout à chacun de déceler, dans l'Évolution, les fées qui agissent - aurait-il pu dire s'il s'était mêlé de poésie. C'est un peu ce qu'on a dans la science-fiction, du reste.

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13/04/2018

La métamorphose de Captain America (54)

captain_america_poster_by_hobo95-d1qvobl.png (3).jpg(Dans le dernier volet de cet étrange récit de voyage en Amérique, j'ai continué le curieux conte que Captain America m'a fait de ses propres origines en tant que héros; et j'en étais au moment où, son précédent corps étant mort, des êtres mystérieux lui en avaient donné un nouveau, plus fort, plus beau! Mais c'était si difficile à exprimer en mots humains, pour lui!)

Il ne pouvait dire que ceci: en quelque sorte, il avait un corps de diamant - quoiqu'il fût vivant, souple, et tendre. Il avait acquis une remarquable apparence musculeuse, comme si une énergie nouvelle avait sculpté sa chair, sa poitrine était épaisse - son nouveau cœur, battant avec force, le nécessitant -, et ses poings, pareils à des marteaux, étaient gros et carrés. On l'avait revêtu, en outre, d'un costume qui était en même temps une armure, fait d'écailles métalliques d'une étonnante légèreté, et on lui avait donné un bouclier magique, dont jaillissait, vivante, une étoile lumineuse, lorsqu'il le décidait: douée de sa propre volonté, comme ailée de feu, elle tissait autour de lui un champ de force qui le protégeait du mal, et elle était une arme envoyant des rayons de feu sur l'ennemi, ainsi qu'aucun comic book ne l'a jamais dit. On la voyait se détacher de son bouclier, comme un cristal de lumière, et agir de la manière que j'ai dite. Un autre pouvoir, aussi, qu'avait Captain America et qu'il se découvrit, et dont ne parlent pas les livres illustrés qui l'ont présenté au public, est le vol libre: il pouvait vaincre les forces de pesanteur grâce à des ailes de clarté qu'il avait au dos, et que lui confiait l'être divin auquel il s'était mêlé et dont il était né pour ainsi dire une seconde fois. Ainsi était-il devenu véritablement un demi-dieu, un homme-ange, et le légitime protecteur du royaume américain.

À ce mot de royaume, je sursautai, une fois encore, et fis remarquer qu'à ma connaissance, les États-Unis d'Amérique étaient une république. Captain America sourit, et j'eus l'air stupide, me sentant bête comme les enfants qui répètent des mots entendus dont ils ne comprennent le sens; car il ironisa sur les mots hérités angel-of-liberty-the-vision-of-george-washington-by-jon-mcnaughton-3.jpgde l'antiquité latine dont les hommes d'Occident aiment à se draper, comme s'ils les glorifiaient, alors qu'ils sont vides, et maintint que le bon mot, pour désigner ce dont il voulait parler, était royaume, en anglais kingdom, et que je ne devais pas me laisser impressionner par les fumées poétiques dont les hommes nommaient leurs choses.

Il poursuivit néanmoins son récit, déclarant qu'une fois reçu son corps et ses armes, il fut renvoyé dans le temps humain, et s'aperçut, en regardant les étoiles, que plus de cinquante années s'étaient écoulées depuis son départ. Pendant son séjour dans la cité des glaces, en effet, il avait été initié à des mystères profonds, dont il n'avait jamais entendu parler jusque-là, et notamment le secret des astres, qui lui permettait de savoir, à tout moment, en quelle année il était, et même à quelle heure, et quel jour. En quelque sorte, les étoiles désormais lui parlaient, quand elles tremblaient dans l'azur, et il lisait en elles comme dans un livre.

(À suivre.)

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03/04/2018

La mort de Captain America (53)

(Dans le dernier épisode de cet étrange récit de voyage en Amérique, j'ai poursuivi l'histoire que Captain America m'a faite de lui-même, m'interrompant alors qu'il venait, en tant capta.jpgque John Stevens, de prendre deux balles dans le corps au moment où il pensait pouvoir se sauver.)

L'une des deux balles était tout près du cœur. Il parvint aux pieds de l'être étrange alors qu'il s'apprêtait à perdre connaissance, et celui-ci le recueillit, il se sentit emmené. À peine eut-il le temps de voir une porte bleue se refermer, et des ombres noires se presser à l'entour de lui dans un couloir luisant, avant de sombrer dans l'inconscience. Un curieux mugissement fut le dernier son qu'il entendit, se prolongeant dans son rêve.

Lorsqu'il reprit ses esprits, il éprouva les plus grandes difficultés à comprendre ce qu'il percevait. Il se sentait porté, glissant au-dessus du sol puis tombant comme en un lent tourbillon, sombre et traversé de reflets bleus et d'éclairs blancs. Il lui semblait que ces reflets et ces éclairs étaient vivants, qu'ils portaient un regard fixé sur lui, mais il n'eût su dire de quelle manière. Puis il entra dans un profond sommeil.

Lorsqu'il se réveilla, il lui sembla qu'il avait longtemps dormi, mais il fut surtout surpris par l'endroit où il se trouvait: car c'était une chambre claire, brillante, blanche, traversée de lueurs rouges, jaunes, bleues, mauves, comme si des voyants électriques s'y voyaient, mais il ne s'agissait pas de cela; cela faisait plutôt penser à des gemmes dématérialisées, voguant dans l'air, ou traversant le mur comme des clartés en flocons. Il essaya de bouger, mais il ne le put pas; il se sentait comme encore enfoui dans le monde du rêve, recouvert de duvets épais, de couches de plumes lourdes, et ses membres ne lui obéissaient pas, comme s'ils restaient hors de sa portée, comme si lui-même était dans d'insignes profondeurs, loin de son corps lourd.

Il vit une paroi s'ouvrir en partie, comme si une porte coulissait à l'intérieur, ou comme si le mur disparaissait en une portion vaguement rectangulaire, ou peut-être ovale, il n'eût su dire, Captain-America-by-julie-bell.jpget un être apparaître, ressemblant à celui qui l'avait recueilli.

On ne saurait, me dit Captain America, décrire la suite des événements en détails, car elle échapperait à la compréhension humaine ordinaire. Il devait apprendre qu'il avait en réalité dormi presque vingt années. Pendant son sommeil, il n'avait point vieilli, car on lui avait donné un nouveau corps, l'ancien étant sans vie. Il n'eût su dire, de manière que je le comprisse, comment ces membres avaient été forgés, autour de son âme, ou pouvant lui servant de réceptacle, pour mieux dire. Mais désormais il appartenait, par sa nature, au peuple des immortels du monde élémentaire, selon les mots qu'il utilisa. Il était leur frère, et en particulier le fils de l'aigle à visage humain qui l'avait longtemps guidé, pour ainsi dire son père adoptif, comme dans le temps des anciens Romains, mais de façon plus intime et plus vraie. Il avait été engendré une seconde fois, et l'esprit de son père était mêlé en lui, son corps nouveau en était comme émané. Il était donc un surhomme, dont l'action avait la valeur d'une multitude d'hommes.

(À suivre.)

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20/03/2018

Le salut de l'Arctique (52)

tribal_warrior_by_butteredbap-d6tgequ.jpg(Dans le dernier volet de ce fantastique récit de voyage en Amérique, je rapportais un récit que me fit Captain America sur la façon dont il était devenu un super-héros; il racontait que, durant la Seconde Guerre mondiale, lui et ses hommes avaient été pris dans un guet-apens sur les glaces de l'Arctique.)

Trois hommes avaient été tués, dans son camp; deux gémissaient, blessés. Il ne restait plus que lui d'indemne. Il entendit une voix. En mauvais anglais, on le sommait de se rendre. Il répondit par une rafale, prêt à mourir.

Il eut une autre vision. Les hommes du spectre au crâne sanglant avaient pris la place des Allemands, et tiraient sur lui pour eux. Pareils à des vers informes, ils rampaient sur le sol, et leur gueule noire, dans leur figure dénuée d'yeux, crachait des balles de feu. Au-dessus du sous-marin, l'homme au crâne de sang se tenait, énorme, et son corps se mêlait désormais avec sa cape faite d'ombre, et il semblait à John Stevens qu'elle crispait les ténèbres en son sein, les tendait jusqu'à les rendre minérales. La figure hideuse respirait la rage et le feu noir qui l'entourait était lui aussi plus épais, plus profond, plus serré. Devenait-il fou? Une épouvante le saisit. Il se sentait paralysé. Tous ses membres tremblaient. Une nappe d'ombre l'entourait, gagnait l'air autour de lui.

Il ferma les yeux, tenta de respirer profondément, et se recueillit. Ses pensées virevoltaient comme une nuée de mouches, et il ne parvenait plus à les maîtriser. Il respira encore profondément et songea à l'être qui l'avait guidé, et dont il ne percevait plus près de lui la présence. Il se concentra sur son image et parvint à la cristalliser dans son âme. Il lui sembla que l'obscurité autour de lui se détendait. Une lueur s'y fit. Il rouvrit les yeux et recommença à tirer, quoiqu'au hasard, pour éloigner ses ennemis.

Il se concentra à nouveau, et la figure de l'aigle aux yeux luisants se fit plus nette, emplissant son espace intérieur de ses ailes flamboyantes. Une chaleur vint en lui. Sensiblement, son cœur se dilata. Une fois encore, il releva les paupières. Les monstres se levaient et se dirigeaient vers lui, pour le cueillir, ou l'achever. Ils avaient quitté leur forme de vers, mais n'avaient pas repris leur apparence de soldats ordinaires: ils avaient celle des spectres de chevaliers teutoniques qu'il avait commencé par voir. Pareilles à des chevelures emportées par le vent, des flammes sombres, telles que celles de leur chef, montaient au-dessus de leur tête grimaçante. John comprit qu'il n'était certainement pas tiré d'affaire. Il regarda mieux leur visage, et vit leur bouche énorme, ornée de dents longues et pointues, comme s'ils étaient des sortes d'ours. Leurs yeux étaient noirs et se mêlaient à leur peau, difficiles à distinguer. Ils n'avaient pas de nez, bizarrement. Or, cette fois, il en était sûr, ce n'était pas une hallucination: il les voyait précisément et distinctement. Ils continuaient de marcher vers lui, assez lentement, mais sûrs d'eux, pareils au destin. John ne tirait plus: aucune balle qu'il avait tirée vers eux n'avait semblé les arrêter; toutes avaient paru les traverser en sifflant, et leurs manteaux seuls volaient à leur choc, à moins qu'ils ne le fissent d'eux-mêmes.

Soudain, quelque chose attira derrière lui son attention, comme un son léger, un tintement, ou un éclair silencieux. Il tourna la tête et, au bas de la saillie de glace dont lui et ses hommes étaient descendus avant de se faire cueillir par cet ennemi, il eut l'impression de voir une porte s'ouvrir. Un homme y apparut, semblant drake_by_photoshopismykung_fu-d71mf3t.pngcomme vêtu d'une étrange armure de cristal, mais aussi un masque de cette matière, et qui luisait aux lueurs du soleil, défiant en quelque sorte l'ombre s'étendant des monstres et de leur chef effroyable. Un vent se leva, doux et bruissant, et de la neige vola, soulevée.

Or, l'être lui fit signe, le regardant de ses yeux blancs, où courait à peine quelque feu doré. Il s'éleva légèrement dans les airs, comme s'il venait de dessous et montait d'invisibles marches, et réitéra son signe. Les monstres, le voyant, s'étaient arrêtés. Sans hésiter, John se précipita vers l'homme de glace. Aussitôt les monstres épaulèrent leurs étranges fusils et tirèrent sur lui. Deux balles entrèrent dans son corps par le dos. La douleur se fit vive et cruelle, lui mordant la poitrine de ses dents aiguës.

(À suivre.)

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12/03/2018

Le départ de l'elfe Ornuln (Perspectives pour la République, L)

alien_spaceship_in_the_mist_by_wonderis-d5kt23d.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Retour de Tornither le Brave, dans lequel je raconte que l'immortelle Ithälun, ma suprême protectrice, a prié les puissances solaires et Tornither de bien vouloir revenir, pour une raison inconnue. Et voici qu'un navire volant survint, et que des elfes en descendirent, hommes et femmes, conduits par Tornither vêtu d'une bure.

Passant à la suite du moine, ils s'inclinèrent tous, un à un, devant moi, qui étais plus gêné que jamais - et se dirigèrent vers Ornuln, qu'ils soulevèrent dans leurs bras, et posèrent sur un brancard que portaient deux elfes terminant la file. La femme en larmes, qui elle aussi s'était inclinée devant moi, avait la main posée sur le cœur d'Ornuln, et le regardait. Un manteau couvrait ses épaules et sa tête, et sous le capuchon avait les yeux à peine visibles; mais leur éclat était rehaussé par les larmes, et ils m'impressionnèrent, car ils étaient comme deux étoiles dans l'obscurité de la nuit. Qui était-elle? L'épouse d'Ornuln? Sa sœur? Dans son regard était davantage que ne rencontrait mon œil. Un monde de tristesse et d'étoiles tombantes s'y déployait, comme une terre inconnue, qui n'était pas d'en bas, mais d'en haut, mais dont chaque larme était un ange rejeté du ciel par le désespoir. Dans le néant cosmique ils faisaient comme des météores qui s'éteignaient dans les profondeurs, et la vision me stupéfia, et mon cœur se gonfla, et mes pensées se brouillèrent, et mes larmes jaillirent en torrents. Jamais je n'avais ressenti une telle peine, et je ne saurais la redire: elle dépassait tous les mots que je pourrais utiliser.

Murmurant un chant étrange, à la fois sourd et redondant, qui ajoutait de la lourdeur à la douleur couvant dans les poitrines, les elfes repassèrent devant moi, cette fois sans me regarder, et s'en retournèrent vers le navire des airs. Ils y entrèrent, et le moine mystérieux les suivit, disparaissant dans la carène après avoir salué d'un signe de tête Ithälun; mais lui ne me regarda jamais, comme s'il me reprochait ce deuil sinistre - ou bien comme si je n'existais aucunement. Sur eux la porte coulissante se referma, silencieusement et dans un souffle, et, dans un autre souffle à peine audible, le navire s'éleva dans les airs. De sa carène d'or, une étrange clarté bleue plut sur la terre, s'éparpillant en flocons, et la vision m'en bouleversa, tant elle était belle. Et j'eus soudain en horreur les machines des hommes, pâles copies de ces machines elfiques, et, tout en comprenant que, plus qu'on ne le savait, les premières étaient inspirées par les secondes (que les inventeurs voyaient dans des rêves qu'ils oubliaient ensuite), leur nature, si corrompue par les limites de la science humaine, me sembla honteuse, comme si les mortels, en les fabriquant selon leurs voies naïves, trahissaient les dons qui leur étaient faits. D'objets fluides comme la pensée, ruisselant de lumière et vivants par eux-mêmes, les hommes faisaient des choses mortes, lourdes, bassement matérielles; d'œuvres d'art servant aussi utilement les gens, ils faisaient des engins hideux qu'ils tâchaient de décorer; de formes changeantes, obéissant mystérieusement à la pensée, souples et subtiles, ils faisaient des outils figés dans le métal, bientôt gagnés par la rouille. Ne savaient-ils pas ce qu'était une machine du monde enchanté? Le sauraient-ils jamais? Au reste, en connaissais-je, moi-même, le secret?

Il me vint soudain le désir de relativiser cette supposée trahison. Je songeai que, hélas! les hommes faisaient ce qu'ils pouvaient, et qu'ils n'étaient pas les maîtres complets de leur destin. Peut-être même valait-il mieux créer ces copies erronées et déformées, que rester à ne rien faire en attendant de pouvoir en créer des reflets plus dignes. Je ne le savais pas, je ne pouvais en décider; je connaissais seulement ma faible capacité à m'intéresser aux machines - mais le plaisir que j'avais à m'en servir quand j'en avais besoin, inconséquent que j'étais!

Cette nef elfique était si pure, si légère, si aérienne, qu'on l'eût confondue avec un nuage, si elle avait vogué dans le ciel périssable. Un éclat si grand était en elle, toutefois, que l'on eût hésité, si le soleil couchant n'eût pas rendu ce nuage doré, à ne pas y voir une comète - si vive était sa beauté, noble son vol, fin le sillon d'or qu'elle laissait derrière elle dans l'air! Les mots me manquent, pour la peindre. Les corps célestes seuls étaient à sa mesure.

(À suivre.)

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08/03/2018

La défaite de Captain America (51)

submarine-uss-annapolis-breaking-through-the-ice-arctic-ocean.jpg(Dans le dernier épisode de ce curieux récit de voyage en Amérique, j'ai raconté comment Captain America avait d'abord été, selon ses propres dires, un soldat combattant les Allemands en Europe; je me suis arrêté au moment où, devant s'emparer, avec une section qu'il dirigeait, d'un sous-marin ennemi prisonnier des glaces de l'Arctique, il avait de fort mauvais pressentiments, et se sentait comme abandonné d'un ange dont il avait eu la vision, et lui avait permis d'accomplir mille exploits.)

Tout au contraire, le lieutenant John Stevens (puisque tel était son nom d'être humain), eut la vision d'un être hideux qui avait pour toute tête un crâne sanglant, aux orbites vides et scintillants parfois d'une lueur maligne, profonde et lointaine, comme si elle était derrière le crâne même, aussi étrange que cela paraisse. Autour de cette tête nue et rouge, d'étranges flammes noires semblaient brûler, éloigner toute clarté, et une terreur en vint à John.

Le costume de cet être effrayant était fait de mailles de fer serrées et noires, et, par dessus, était une tunique de cuir également noire, sans manches et arborant, au poitrail, une étrange sphère de cristal s'enfonçant dans son torse, et contenant une croix gammée enflammée tournant lentement sur elle-même, comme si elle fût douée de volonté propre, et que ses branches fussent les aiguilles d'une montre. C'était très étonnant, et donnait à cet être l'air d'une machine, quoiqu'il eût l'apparence générale d'un homme.

Une cape ténébreuse descendait de ses épaules, mais John avait l'impression qu'il s'agissait d'une fumée animée et durcie, et qu'un tourbillon l'habitait, qui menaçait d'entraîner tout homme dans son flux et le faire disparaître dans une noirceur sans fond.

L'être tenait une épée flamboyante, qui crépitait et lançait des éclairs. Il était grand, et son ombre dominait le sous-marin. Le protégeait-il? Ou tâchait-il, lui aussi, de s'en emparer? À cette question, posée à lui-même, John frémit.

À ses côtés se tenaient d'autres guerriers, plus petits, et comme le secondant. Ils étaient semblables à des ombres traversées de reflets de braise, mais John leur distingua aussi une armure, qui prenait le teint rouge 26935b8788b884a3cccce10323ebd766.jpgdu crâne de leur chef, par là où elles étaient tournées de son côté. Ils avaient même, à la main, des fusils que John n'avait jamais vus, et dont la forme lui parut très étrange. Il se demanda quel feu pouvait bien sortir de leurs fûts. Il eut soudain le sentiment que, par leur allure et leur accoutrement, ces hommes avaient quelque chose des chevaliers teutoniques, comme s'ils en étaient les spectres sortis de l'abîme.

Horrifié, il cligna des yeux, les ferma complètement, et, quand il les rouvrit, la vision avait disparu. Devant lui se trouvait simplement le sous-marin pris dans les glaces. Il l'observa à la jumelle, depuis une saillie derrière laquelle ses hommes et lui étaient tapis. Leurs uniformes couverts d'une combinaison blanche ne leur permettaient pas, en principe, d'être vus. John restait anxieux, sa vision lui paraissant de mauvais augure; mais il n'en parla pas, évidemment, et fit comme si tout était normal et que son incroyable bonne fortune devait se confirmer, une fois encore: il n'était pas question, devant ses hommes, de faiblir le moins du monde. Ils ne s'aperçurent de rien; seul son plus fidèle caporal, le jeune Teddy Turnes, perçut, à d'imperceptibles signes, que son chef n'était pas aussi sûr de lui que d'habitude. Mais il n'en fit pas cas, habitué qu'il était à lui vouer une confiance aveugle.

Cependant, dès qu'ils furent sortis, prudemment et lentement, de leur cachette, ils tombèrent dans un guet-apens. De tous côtés, quand ils furent bien avancés, ce qu'ils prirent pour des soldats allemands surgit et leur tira des rafales de mitraillettes. Ils tombèrent comme des mouches, et Teddy Turnes prit une balle dans l'aine juste devant John. Il mourut en le regardant, surpris et déçu. John, qui s'était couché et était miraculeusement resté indemne, en eut le cœur brisé. Des larmes montèrent à ses yeux. Mais il n'avait pas le temps de s'apitoyer. Pris de rage, il tira une salve sur ses assaillants, à droite, à gauche, et ceux-ci se couchèrent à leur tour.

(À suivre.)

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24/02/2018

La vraie nature de Captain America (50)

captain.jpg(Dans le dernier volet de cette curieuse relation de voyage en Amérique, j'affirme être sorti de mes souvenirs enfouis, ravivés par Captain America et, au sein même d'une réminiscence, par un Indien ojibwé.)

De cela, je me souvenais, alors que j'étais toujours devant Captain America. Je lui demandai, après lui avoir dit que je me souvenais de tout, je lui demandai s'il était vrai, comme je l'avais entendu, qu'il avait été homme, un homme mortel. Il me répondit: Oui. Et voici qu'il m'expliqua.

Il avait été soldat durant la Seconde Guerre mondiale, avait combattu les Allemands en Europe comme les comics l'ont raconté. Un jour, alors qu'il perdait courage face à l'ardeur des ennemis, il avait, durant quelques heures de sommeil, fait un rêve étrange. Un être lui était apparu qui, sans être exactement comme lui était à présent, avait une curieuse armure colorée, aux teintes de l'Amérique, et des ailes au dos. Il songea qu'il devait être l'ange de l'Amérique, mais son heaume à forme de tête d'aigle lui semblait plutôt inquiétante, et ses pieds étaient eux aussi bizarres, se terminant en serres, et il se demanda s'il n'était pas plutôt en face du diable. Mais il s'adressa à lui, et une clarté d'or le nimba, et, en se réveillant, quoiqu'il ne parvînt pas à se souvenir de ce qu'il lui avait dit, il se sentit plus de courage qu'il n'en avait jamais eu!

Par la suite, partout où il se rendait - dès que le combat, notamment, débutait -, il lui semblait être secondé, suivi ou précédé par cet être magique, et de la lumière brillait là où il devait se diriger pour échapper aux ennemis ou accomplir ses missions, et son fusil même avait, au bout de son canon, une lueur dorée qui paraissait, dès qu'il le pointait là où il le fallait. Comme s'il avait été reforgé par quelque dieu antique, il vibrait à présent dans ses mains comme doué de vie propre, luisait dans la nuit à l'approche de l'ennemi, et ne ratait plus jamais sa cible. Un jour même il vit, le long de son fût, des lettres dorées, qui s'effacèrent dès qu'il les eut lues, comme si son arme lui avait parlé; c'était d'autant plus étrange que, là encore, il ne se souvenait de rien de ce qu'il avait lu: seules les lettres brillantes lui étaient restées en mémoire. Il lui avait pourtant semblé recevoir un message ; mais quel était-il, il n'en savait plus rien.

Il ne s'en sentit pas moins béni, protégé. Et il accomplissait si bien ses missions qu'il reçut force décorations et grades, et qu'on le nomma chef de section spéciale. On s'étonnait qu'il parût toujours connaître le danger avant qu'il se manifestât, et toujours découvrir le point faible chez l'adversaire quand il le cherchait - toujours savoir par où il fallait l'attaquer pour le vaincre. On l'admirait, on le prenait pour un surhomme, un demi-dieu! Or, eagle.jpgtoujours planait, au-dessus de lui, il le sentait, l'être ailé qu'il avait vu en rêve! Il lui semblait entendre son cri, qui le prévenait, et sa voix, qui l'éclairait, mais c'était fugitif, comme un songe, et dès qu'il essayait de se concentrer sur ces messages, ils s'envolaient, disparaissaient.

Il fut d'autant plus surpris quand sa chance, un jour, tourna. Il avait reçu une mission des plus dangereuses. Il devait être déplacé vers le nord de l'Europe, et s'emparer d'un sous-marin ennemi bloqué dans les glaces de l'Arctique, en forçant la trappe et en faisant prisonnier l'équipage, s'il le pouvait sans pertes humaines.

Mais dès le début de cette mission, il sentit que quelque chose n'allait pas: son ami intime, l'être ailé, l'homme-aigle, l'ange, en un mot, qui lui servait de bouclier, n'était point à ses côtés; il ne le sentait pas proche, il le percevait absent, loin, inexistant, comme si les glaces du Grand Nord l'avaient repoussé, vaincu. Un sort lui avait-il été jeté, depuis le Pôle Nord? Existait-il des démons des glaces plus puissants que lui? Avait-il eu peur? S'était-il enfui?

(À suivre.)

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20/02/2018

Contes irlandais

DouglasHydepresident.jpgDepuis 1991, je possédais un recueil de Contes irlandais recueillis en gaélique par Douglas Hyde et traduits par Georges Dottin: on me l'avait offert. Mais je n'en avais lu que les premières pages, déçu. Je m'attendais à de la mythologie, et il s'agissait de contes sans doute nourris de mythologie antique, mais fantaisistes dans leur contenu. Comme je compte me rendre bientôt dans l'Île verte, j'ai décidé de le reprendre et de le lire en entier.

Douglas Hyde était un écrivain important, et un acteur majeur de la résurrection celtique: il a été le premier président de la république d'Irlande, et a écrit de la poésie. Georges Dottin était un Breton passionné de gaélique. Ces Contes irlandais ont d'abord été publiés en Bretagne, avant d'être réimprimés par Slatkine, et j'ai vu un trait commun à la littérature savoyarde, pas vraiment avantageux: si l'imparfait du subjonctif était bien utilisé, son orthographe, à la troisième personne du singulier, est erratique et confondue avec celle du passé simple.

La comparaison s'arrête là, car les contes savoyards sont bien plus mêlés de traditions chrétiennes - de merveilleux catholique. Soit que Hyde n'ait repris que les contes qui intégraient les fées, les elfes, les fantômes, les sorcières et les magiciens à l'exclusion des saints et des anges - donc les contes qui avaient conservé le souvenir du merveilleux païen -, soit que réellement les Irlandais n'en avaient que de ce genre et ne pratiquaient pas le merveilleux chrétien - ce qui m'étonne -, ce recueil emmène le lecteur dans des royaumes fabuleux, sur les Îles d'Or, dans les collines qui s'entrouvrent sur des royaumes cachés, sous l'eau où des palais d'ondines étincellent, dans des vallées perdues où des fées sont assiégées Riders-of-Sidhe-Celts-British-Museum-2015-Web.jpgpar des géants - et les mortels valeureux les libèrent et les épousent, comme de juste, sauf quand ils sont tués par leurs ennemis. Car les récits ne suivent pas une logique morale bien claire, et semblent composés au hasard, selon le plaisir des conteurs et des auditeurs.

Il y a des ressemblances avec la mythologie bretonne telle que la littérature médiévale l'a présentée en France, mais c'est plus fou, plus délirant, peut-être parce que les gens ne racontaient plus ces histoires que pour s'amuser, sans en saisir bien les implications mystérieuses anciennes. On a souvent le sentiment qu'ils parlent de personnages connus sans vraiment comprendre quelle était leur vraie nature, cherchant avant tout à distraire lors des soirées d'hiver, les fameuses veillées.

Cela ressemble, du coup, à des comic books: des figures mythologiques sont saisies dans des récits plaisants mais pas toujours1b9f5cf034a56d16340c9f9e736f9c5b.jpg bien suivis ni bien clairs.

Cela n'en reste pas moins agréable et poétique, et on apprend des choses, notamment que l'Irlande antique avait plusieurs rois, un par province, et que le héros Cuchulainn était réputé le plus grand de toute l'histoire d'Irlande.

Certains motifs sont fascinants, comme ces personnages qui sortent du mur par des portes impossibles à déceler, ou la réception des poètes antiques dans le monde des immortels, et leur retour fréquent parmi les mortels.

On découvre enfin, si on l'a lu avant, que W. B. Yeats a souvent repris ces contes pour les réarranger, les mêler, leur donner plus d'ampleur et de gravité. Parfois artificiellement, à vrai dire, car il ajoute des réflexions de son cru, que je ne pense pas propres aux anciennes mythologies: il ne peut pas se prévaloir d'en restituer la noblesse perdue. Elles sont surtout relatives aux liens sociaux, et tantôt idéalisent l'ancienne Irlande, tantôt dramatisent le sort des poètes. C'est assez courant, qu'on projette ses idées personnelles sur les mythologies, pensant par là les justifier par des récits fondateurs. Cela dit Yeats a beaucoup aidé à la rénovation du culte des fées, indispensable à l'appréhension de l'âme d'Irlande. Il l'a promu. Hyde aussi - plus sobrement.

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16/02/2018

Le retour de Tornither le Brave (Perspectives pour la République, XL)

Cosmic-woman.pngCe texte fait suite à celui appelé L'Élixir de l'Immortelle, dans lequel je raconte que, après avoir versé dans la bouche de mon elfe protecteur un étrange élixir doré, l'immortelle Ithälun s'est tournée vers le soleil couchant et s'est mise à parler dans un étrange langage dont je devais apprendre qu'il était l'origine de toutes les langues humaines.

Sur le moment, néanmoins, je ne compris absolument pas ce qu'elle disait, ni même si elle parlait, ou simplement chantait des sons dénués de sens; car cela m'en donnait l'impression, le langage qu'elle utilisait étant incroyablement mélodieux et rythmé, de telle sorte qu'en parlant elle semblait chanter, et que, dans mon cœur, tomba alors comme un ruissellement de lumière, un flot de clarté qui, curieusement, me sembla aussitôt remonter, couler dans les airs et défier la pesanteur terrestre - comme si cela était possible. J'eus aussi l'impression bizarre que les sons en étaient pareils à une langue humaine inversée, comme si, en les créant, elle remontait le temps! J'eus la vision d'une forme allant chercher, dans le passé, l'elfe Ornuln juste avant qu'il ne fût mortellement blessé, et laissant, à sa place, une forme vide, un double qui n'avait que l'apparence d'Ornuln, et qui n'était pas lui. Cette forme était splendide, lumineuse, et ressemblait à Ithälun sans être elle. Le temps avait tremblé sous mes yeux, et une ouverture s'était faite dans l'espace. Ce ne fut que fugitif.

Cette vision manqua pourtant de me briser le cœur. Elle fut bientôt recouverte d'une nappe d'étincelles qui jaillissaient en gerbes, à la façon d'une neige de lumière, et dont j'avais le sentiment qu'elle était mue selon sa volonté propre, ainsi que des poissons en banc. Et je tendis la main, croyant pouvoir les toucher, les saisir, mais tout disparut, et je n'avais la main que sur l'épaule d'Ithälun, que je retirai aussitôt.

Elle tourna la tête vers moi, et sa beauté me donna comme un coup au cœur. Je baissai les yeux. Puis, les relevant, je lui demandai, en tremblant, ce qu'elle avait fait. Elle ne me révéla pas tout: elle ne le pouvait pas, disait-elle. Je devais seulement savoir qu'elle avait prié les puissants êtres solaires, mais aussi demandé à Tornither de venir: car il l'entendrait, disait-elle, ainsi qu'un écho renvoyé par l'astre du jour. Cela me paraissait étrange. Et lorsqu'elle se tut, je n'osai rien dire. La splendeur de ses mots et des images qui m'en étaient venues faisait un tel contraste avec l'horreur de la langue, tout aussi obscure à vrai dire, et du visage, que j'avais toujours sous les yeux, de Borolg, que j'en étais bouleversé. Ithälun d'ailleurs avait tourné la tête vers le soleil, qui s'enfonçait derrière la montagne, en la baignant d'une brume de feu: elle semblait s'y fondre comme un quai submergé par la mer.

Puis, me regardant à nouveau, baissant pour ainsi dire ses yeux jusqu'à ma misérable personne, Ithälun dit: «Il va venir.» Je demandai: «Qui?» Elle répliqua: «Tornither. Tornither le Brave! Il va venir.» Comment le savait-elle? Je ne le saurais jamais. Mais elle était absolument sûre d'elle. Quel signe avait-elle distingué, qui m'avait échappé? Quel vol d'oiseaux, quel reflet des rayons du soleil sur le roc de la montagne, sur le cristal de la rivière, sur la neige de la fleur, sur les perles de la cascade qui tombait à ma droite? De nouveau je n'osai l'interroger, et quand j'y fis plus tard allusion, elle ne répondit rien, ne voulant le révéler.

Or, le même vaisseau brillant qui avait emporté Ithälun alors revint, et voici! le moine qui avait remplacé à mes yeux effrayés le géant de feu qui me tourmentait en descendit, s'appuyant sur son bâton, marchant sur une passerelle d'or. Des elfes le suivirent, que je ne connaissais pas, et dont le visage était sombre. Plusieurs étaient des femmes, de la même race, sans doute, qu'Ithälun, quoiqu'elles ne fussent pas armées, et que leur beauté, leur éclat fût moindre; l'une d'elles pleurait abondamment.

(À suivre.)

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