15/11/2017

Cavalcanti

cavalcanti.jpgPoursuivant mon exploration de la littérature italienne, j'ai lu l'ensemble des poèmes parvenus jusqu'à nous de Guido Cavalcanti, ami de Dante connu pour n'avoir pas cru, comme celui-ci, possible de sublimer assez la femme aimée pour qu'on pût parler avec elle après sa mort et en faire un être céleste et angélique - qu'on pût distinguer sa forme du corps qui l'a portée, et voyager avec elle dans l'autre monde...

Pourtant de son temps il était réputé lui aussi visionnaire pour avoir perçu de son œil intérieur le dieu même de l'amour, et sa poésie porte de fait une grande capacité figurative. Elle évoque le charmant Archer de façon diverse et vivante, à un tel point qu'on lui a reproché ses fantaisies, et qu'on a contesté que cette entité pût jamais être telle qu'il la peignait.

Il a par exemple composé une ballade dans laquelle, rencontrant une bergère (qui pourrait en réalité être un berger), il dit en avoir eu tant de plaisir qu'Amour lui est apparu, pour ainsi dire en personne.

Était-il sincère? Il désignait peut-être par ce moyen la volupté extrême, qui ne peut plus se dire, est au-delà des mots. Il croyait certainement au monde élémentaire, mais peut-être pas aux anges.

Un sonnet excellent de lui évoque une église voisine de son domicile, à Florence, dans laquelle une statue de la Vierge faisait des miracles, chassait les démons, guérissait les gens, et était assez vénérée du peuple pour qu'il dresse des luminaires autour de l'église où elle était. Il s'en réjouit, et blâme des religieux franciscains de critiquer le culte de cette Vierge et de l'assimiler à l'idolâtrie. Lui aime les saints qui agissent en ce monde, et croit à leur efficacité. Il affirme que les religieux en question sont en réalité envieux:

Una figura della Donna mia
s'adora, Guido, a San Michele in Orto,
che, di bella sembianza, onesta e pia,
de' peccatori è gran rifugio e porto.

E qual con devozion lei s'umilia,
chi più languisce, più n'ha di conforto:
li 'nfermi sana e' domon' caccia via
e gli occhi orbati fa vedere scorto.

Sana 'n publico loco gran languori;
con reverenza la gente la 'nchina;
d[i] luminara l'adornan di fòri.

La voce va per lontane camina,
ma dicon ch'è idolatra i Fra' Minori,
per invidia che non è lor vicina.

C'est bien rythmé, et mélodieux, et les rimes sont belles. Le sens aussi est plaisant. C.S. Lewis pareillement disait que ceux qui critiquaient la littérature d'évasion étaient des jaloux: le merveilleux n'est pas donné à tout le monde.

Les prêtres catholiques ont toujours tenté de se détacher des êtres élémentaires et de la tradition des saints thaumaturges dont le culte était intéressé, et lié aux avantages terrestres; mais Cavalcanti, qui cupidon-peinture.jpgvénérait par-dessus tout le plaisir amoureux, et quand même avait une tendance platonicienne à contempler le monde des idées, voulait maintenir le christianisme dans son lien avec le paganisme, en quelque sorte qu'ils se confondissent. Il n'était pas dans le conflit ouvert avec la religion chrétienne, mais dans l'approfondissement de son lien avec la religion antique, et dans la pratique décomplexée de celle-ci.

Moins simple, innocent et pur que Guido Guinizzelli, il était plus subtil, plus intelligent - plus rusé, aussi -, plus talentueux et adroit à limer ses vers (comme on disait alors), ou à mettre en place des images complexes, héritées de la philosophie qu'il avait étudiée, comme Dante lui-même, auprès de l'auteur épicurien du Livre du trésor Brunetto Latini.

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11/11/2017

Les révélations de Captain America (42)

vengeurs 01.jpg(Dans le précédent volet de ce voyage en Amérique, je raconte que, dans une sorte de temple placé sous une montagne, la statue de Captain America, entourée de celle des autres Vengeurs, s'est mise à me parler, pour me déclarer qu'on se trompait en général sur la véritable nature des super-héros. La suite continue son discours.)

Sache, en effet, que nous ne sommes pas nés, comme l'ont prétendu Stanley Lieber et Jacob Kurtzberg, de la technologie humaine. Si c'était le cas, tel que tu nous vois, nous n'existerions pas, car jamais la technologie n'a eu un tel pouvoir - et jamais elle ne l'aura, non plus. L'humanité n'a, à cet égard, que des illusions.

Pense! Elle donnerait à un homme une source d'énergie inépuisable, elle créerait des êtres vivants synthétiques, elle transformerait tel ou tel en lui donnant des muscles, une taille élevée, une couleur nouvelle? Cela ne tient pas debout. Seul Thor peut-être a, dans les bandes dessinées, une nature qui se rapproche de la vérité, car alors les artistes que j'ai nommés n'ont fait que suivre une sagesse antique bien plus haute que celle de notre temps. Mais c'est encore différent de ce qu'ils ont dit, et la confusion était dans leur esprit pour autant sympathique, et rempli de visions nées de leur bon cœur.

Sache, sache, Rémi, que nous sommes tous plus ou moins de la nature de Thor, que nous sommes des êtres d'un autre monde, que tu pourrais dire parallèle. Thor est l'un des plus nobles d'entre nous, certes, mais nous sommes tous ce que les anciens appelaient des démons, ou des génies, et que nous n'avons agi que dans le monde dit éthérique, combattant les monstres qui menaçaient l'humanité dans l'ombre. Parfois nous nous sommes épaissis suffisamment pour apparaître aux hommes, et aujourd'hui c'est le cas, tu bénéficies de ce privilège, nous t'apparaissons tels que de vivantes statues.

Entendant ces mots, je m'aperçus alors que, très lentement, les statues avaient toutes tournées leur regard vers moi, et que leurs yeux scintillaient comme ceux de Captain America, et qu'un fin sourire se dessinait sur leurs lèvres. Mais je ne dis point un mot. Médusé, j'écoutais toujours le chef de cette équipe; il dit:

Nous agissons depuis un monde où se tiennent de mauvais esprits, qui influencent les hommes en mal, leur font faire d'abominables choses, et provoquent des désastres jusque dans la nature. Nous avons été envoyés par des 22050043_10154996219893870_4232927909610482828_n.jpgêtres célestes, et sommes plus proches qu'eux des hommes; pour autant nous ne sommes pas réellement des hommes. Nous le fûmes, avant que les hommes naquissent; mais nous ne le sommes plus. Nous sommes d'une lignée différente des hommes actuels, bien plus ancienne. Nous étions déjà là avant que la Lune n'apparût. En un sens, nous sommes nés alors que la Terre n'existait pas encore.

Mais tu ne dois pas craindre ce genre d'êtres antérieurs à l'apparition de la Lune, comme l'ont fait tant d'écrivains naïfs et inquiets, notamment sur ce noble sol d'Amérique. Rapporte-toi plutôt, pour comprendre notre nature, à ce que disaient les légendes de ceux qu'on appelle ici les Native Americans - les Indiens. À cet égard Jacob Kurtzberg fut réllement visionnaire, quand il nous assimila à des Éternels se confondant avec les divinités incas. Mais il ne s'agissait pas encore de ce qu'il a dit, car, soit pour nous dessiner plus facilement, soit par mauvaise interprétation de ce dont il avait eu la vision, il nous fit matériels comme les hommes, et nous le sommes pas. Nous avons une substance et une forme, mais nous ne sommes pas matériels à leur degré. Nous agissons, comme je te l'ai dit, depuis une autre dimension, comme l'appelleraient d'autres écrivains un peu fous de ta génération.

(À suivre.)

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05/11/2017

Face à l'homme-sanglier (Perspectives pour la République, XXXVII)

boar.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Brouet de l'elfe fou, dans lequel je raconte qu'un être étrange, après m'avoir appris à conduire une voiture volante, m'a préparé un excellent repas, que je ne suis pas près d'oublier, tant il était bon, et que nous avons ensuite la sieste sous un pavillon qu'il avait dressé.

Soudain, je fus réveillé par un souffle bruyant, et un piétinement sourd. J'ouvris les yeux, et vis qu'Ornuln était déjà debout, et que, un genou à terre, il écoutait, avec une grande attention, ce qui se tramait dehors; car il était à l'ouverture du pavillon. Je voulus lui demander ce qui se passait, mais, au son de ma voix, il me fit taire d'un geste brutal, ainsi que d'un son de sa bouche qui ne laissait aucun doute sur ce que je devais faire. Lentement, silencieusement, il sortit son épée, la posa à côté de lui, et prit son arc, plaçant une flèche sur la corde; il défit aussi son carquois, et mit le tas de flèches à sa droite, prêt à servir.

Le soleil était incliné dans le ciel, et sa lumière dorée entrait par la droite dans le pavillon, qu'il faisait reluire de son éclat: le jaune de la soie était lumineux et profond, et les bêtes dessinées à l'extérieur se voyaient depuis l'intérieur, brillantes et tremblantes. Mais le son du souffle rauque et du piétinement sourd ne cessait pas, et tournait autour de la tente en reniflant bruyamment. Sans bouger, l'elfe le suivait des yeux le plus possible, et levait la tête le plus possible, quand il était complètement derrière nous, comme pour mieux l'entendre.

Plus rapide que l'éclair, il décocha une flèche à sa gauche, alors que le souffle rauque semblait avoir fait une pause. Le trait traversa la toile et fit entendre un bruit sourd, comme s'il s'était planté dans une matière à la fois molle et compacte. On entendit un cri horrible, et la toile de soie de la tente vola dans tous les sens, jetant la plus grande confusion à mes yeux. Je pus à peine voir l'elfe, pas désorienté par cette envolée de la soie, saisir son épée après avoir posé son arc, et se précipiter vers la source du méfait. Mais il fut aussitôt repoussé par un coup qui l'envoya rouler à sa gauche, loin de moi. La tente fut complètement arrachée et ce qui se tint alors devant moi me fit frémir d'horreur.

C'était un sanglier, mais se tenant sur deux jambes, à la façon d'un être humain. Il était énorme, et ses yeux étaient flamboyants comme des braises, sous un front épais et des sourcils protubérants. Leur cruauté ne saurait se redire; ils étaient injectés de sang, et une haine sans nom s'y consumait.

Sa bouche hideuse était flanquée de deux défenses pareilles à des poignards, longues et pointues, luisantes comme de l'acier.

Si ses pieds semblaient bien avoir des sabots, ses mains énormes avaient des doigts, et la droite tenait une masse revêtue de fer, si la gauche était nue. Mais le poing en était fermé, et c'est sans doute lui qui avait envoyé rouler Ornuln, car la masse l'eût tué, et je croyais me souvenir qu'il l'avait justement attaqué par la gauche, peut-être conscient qu'il devait tenir une arme dans la main droite, car il pouvait connaître cet être. (C'était le cas: il me le confirmerait plus tard.)

Le monstre se dressait, planté sur ses deux jambes formidables, grand comme un petit arbre, et me fixait de ses yeux terribles. Une écume tombait de sa bouche entrouverte, mouillant sa barbe drue. La flèche tirée par Ornuln était enfoncée dans son flanc gauche, et un mince filet de sang noir en coulait: la flèche avait beau tenir dans son cuir, la blessure ne semblait guère profonde. Il n'y prêtait même pas attention.

(À suivre.)

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03/11/2017

Tirant lo Blanc (Catalogne, III)

tirant.jpgIl y a deux ans, j'ai acheté dans un supermarché du pays valencien, en Espagne, une version écourtée de Tirant lo Blanc, un roman du quinzième siècle écrit en valencien par Joanot Martorell. C'est, avec les écrits de Raymond Lulle, l'œuvre catalane classique par excellence. (Valence, où est né Martorell, a un parler issu du catalan, son peuplement s'étant fait depuis la Catalogne, après l'expulsion des Arabes.)

Ma version était surtout tronquée de sa seconde moitié, faite de batailles. La première en effet a l'originalité d'être particulièrement érotique et suggestive: c'est le roman occidental médiéval le plus tel que j'aie jamais lu - et j'en ai lu un certain nombre. C'est assez prenant, comme souvent ce genre, d'autant plus que cela se situe dans un passé idéal et rêvé, quoique non fantastique: Tirant est un Breton qui se rend à Byzance et devient le plus grand chevalier de l'empire grec, en se battant à son service contre les Turcs. Il tombe amoureux de la fille de l'empereur, qui le lui rend bien, et comme il est timide mais qu'il y a une entremetteuse qui fait tout pour les rapprocher, ils se retrouvent dans des situations assez fascinantes, notamment quand Tirant est nu dans le lit avec sa douce - nue aussi, mais endormie. La servante le presse de conclure, assurant que si une femme n'aime pas être forcée, comme il l'affirme, elle lui en voudra aussi si elle apprend qu'il a eu une occasion sans en avoir profité: c'est manque de courage, ou de passion, dit-elle.

Tirant, hésitant, place d'abord les mains sur les joyaux les plus précieux de l'humanité. (On ne tombe pas dans l'obscénité, et ils se trouvent devant: la belle ne lui tourne pas le dos, en dormant, puisqu'elle dort sur le dos. Cela reste délicat.) Mais face à l'irréparable, il recule, ne cédant pas à la tentation - ne suivant pas les conseils pernicieux de la dame. Fut-ce une erreur? Il existe, chez les hommes, le soupçon pervers que les plus grands succès appartiennent aux moins scrupuleux.

Les jours suivants, Tirant doit partir, se demandant s'il pourra jamais s'unir à sa belle. La Providence néanmoins veille, et à la fin le mariage avec Carmesine sera rendu possible. Cela se termine comme dans un conte de fées, même s'il n'y a pas de fées.

Il faut garder confiance. L'ordre du monde favorise les âmes nobles. C'est du moins ce que dit le roman.

Pour y croire, à mon avis, il faut intégrer l'idée de la rétribution au-delà du terme de l'existence, ou du miracle en deçà. Dans les limites de la seule vie terrestre, l'expérience ne semble pas, hélas, le confirmer. À cet égard les cyniques souvent se moquent des naïfs. Peut-être que les progrès de la justice changeront un jour cette situation: Dieu sait.

J'ajoute que Valence passait, à l'époque où a été écrit le livre, pour une des villes les plus débauchées d'Europe.

J'en ai terminé la lecture sur les plages de Sardaigne cet été, n'ayant pas pu finir les années antérieures. Je l'avais pris parce que, au nord-ouest de l'île,algh.jpg il existe une colonie catalane, datant du temps où la Sardaigne était possession aragonaise. Alghero, notamment, a un dialecte catalan, et les Sardes ont longtemps été interdits d'y pénétrer. Aujourd'hui c'est une cité très jolie, et très touristique.

Lisant mon roman, je me demandais si je pourrais rencontrer la fille du maire, la belle Zamerkine, mais je n'avais pas abattu assez d'envahisseurs, peut-être, pour qu'elle me remarque - n'ayant pu expulser que quelques méduses, d'ailleurs de façon peu efficace. Ah, châteaux d'Espagne! Ah, palais d'Italie!

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28/10/2017

Captain America me parle (41)

avengers.jpg(Dans le dernier volet de ce récit de voyage en Amérique, je prétends avoir vu comme de vivantes statues de super-héros bien connus, dans une salle illuminée. J'en étais à Giant-Man.)

À sa gauche venait sa bien-aimée de toujours, la fine Guêpe, aux ailes bleues et transparentes, petite mais suspendue dans l'air, et je m'aperçus que ce n'était point une statue, car même si ses yeux, ses bras et ses jambes ne bougeaient pas, ses ailes, elles, étaient en mouvement rapide. Cela me fit sursauter. Je vis qu'elle me regardait de ses petits yeux vifs, semblables à de minuscules diamants.

Enfin venait Thor, avec sa cape rouge flamboyante et son luisant heaume muni d'ailes, et la lueur violette que j'avais vue entourait son légendaire marteau, ce qui me surprit, car les comics ne l'ont jamais représentée. En l'observant plus attentivement, je distinguai de fins éclairs qui la traversaient sans cesse, comme si le marteau fût saturé d'électricité, ce qui devait être effectivement le cas. Le célèbre Asgardien avait un regard bleu et des cheveux d'or, et il y avait dans son port et ses yeux comme de la noblesse et de la nostalgie; car lui ne me regardait pas, comme si je fusse indigne de son attention.

Ces sept héros se dressaient devant moi, sur une estrade, chacun au-dessus d'un socle comme s'il se fût agi de statues, bien qu'il n'en fût pas ainsi, à moins que, dans ce temple enchanté et inconnu aux humains, elles se fussent animées, elles eussent pris vie! S'arrachant aux pages des comics, ils s'étaient épaissis, avaient pris du volume, et quelque fée leur avait insufflé une âme, leur avait donné la vie!

Derrière eux, au-dessus et à côté de moi, tant à gauche qu'à droite, se dressaient de belles machines, brillantes et polies, toutes semblables à celles utilisées par les Vengeurs ou les Quatre Fantastiques dans les bandes dessinées, notamment lorsqu'ils veulent se rendre sur d'autres planètes, ou dans d'autres galaxies! Leur technologie est inconnue de l'humanité actuelle, et ces engins sous mes yeux semblaient palpiter, lewis_fischer_03.jpgrespirer, dégager de la chaleur, et les rayons de la lampe s'y miroitaient. J'y contemplai mon visage reflété, rempli néanmoins de la peur et de la surprise que j'éprouvais, face à ces merveilles.

Je crus percevoir un mouvement, et mon regard revint vers Captain America. Il me fixait droit dans les yeux, alors que les autres avaient un regard oblique, ou même dédaignaient de me regarder, comme je l'ai dit. Le gardien de l'Amérique sourit légèrement, et lentement ouvrit la bouche.

Soudain sa voix me parvint. Mais était-ce la sienne? Quoique ses lèvres fussent entrouvertes, elles ne remuaient guère. Et puis j'avais le sentiment que le son m'en parvenait directement de l'intérieur, sans passer par les oreilles.

Les yeux du héros pourtant scintillaient, une clarté semblait même en émaner. Et le sens des mots qui pénétrèrent ma pensée était tel que je m'assurai rapidement que c'était bien lui qui s'adressait à moi. Voici ce qu'il déclara: Quel privilège, Rémi! Quel privilège! Tu nous vois enfin en chair et en os, comme c'est ton désir le plus cher, quoique souvent inavoué, depuis que, enfant, tu lisais nos aventures dans les comics qu'ont faits les hommes. Il nous a semblé que tu le méritais, et que tu méritais, aussi, de connaître notre véritable nature. Nous avons pensé que toi, un petit Français visitant l'Amérique, tu saurais la reconnaître, moins immergé que les gens d'ici dans des idées toutes faites.

(À suivre.)

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26/10/2017

Guinizzelli

Dante-Alighieri.jpgPoursuivant mes lectures italiennes, j'ai ouvert un livre que je possédais depuis plusieurs lustres, intitulé Poeti del Dolce Stil Novo: ce sont les poètes italiens approuvés par Dante dans De Vulgarii Eloquentia, ceux qui ont élevé le style en pénétrant de leurs vers le monde spirituel lié à l'amour, et qui l'amènera lui-même à faire de Beatrice qu'il a aimée une sorte d'ange gardien.

On sait peu de choses de Guido Guinizzelli, qui ouvre le recueil, sinon qu'il était de Bologne, et que Dante et son ami Cavalcanti, à Florence, furent enthousiasmés lorsqu'on leur apporta le recueil de ses vers. Quand j'étudiais l'italien, on me fit lire un de ses poèmes, sans doute le plus célèbre (Al cor gentil rempaira sempre amore), et je l'aimai beaucoup. Il est très beau, le poète prévoyant de s'excuser auprès de Dieu d'avoir vénéré l'amour plus que lui-même ou la sainte Vierge, comme Il le lui reprochera certainement; il annonce:

Dir Li porò: « Tenne d'angel sembianza
che fosse del Tuo regno;
non me fu fallo, s'in lei posi amanza. »

Il pourra lui dire que comme la femme concernée avait l'apparence d'un ange du royaume divin, il ne commit pas de faute, en lui vouant de l'amour. L'idée que la beauté des femmes émanait du ciel était juste et belle. C'en est au point où les anges ont en Asie l'apparence de femmes. Dans la mythologie arabe antérieure à l'Islam, il en était également ainsi: il en reste probablement les houris. Mais le Coran était nourri de tradition biblique, et les anges y sont épurés, arrachés à leur sexe. En vérité, face aux dieux de l'Olympe, très sexués, le christianisme alla dans le même sens. Guinizzelli efface cette différence radicale entre les traditions, il l'atténue, comme le fera Dante.

Il renoue sans lourdeur érudite, sans froideur rhétorique, avec l'inspiration qui lie l'amour à la mythologie aussi dans un délicieux quatrain, début d'un sonnet:

Vedut'ho la lucente stella diana,
ch'apare anzi che'l giorno rend'albore,
c'ha preso forma di figura umana;
sovr'ogn'altra me par che dea splendore

Il a vu, dit-il, l'étoile brillante du matin, qui apparaît avant que le jour ne crée l'aube, prendre forme humaine, et il lui semble que plus que toute autre elle rayonne de splendeur. Le sentiment d'amour justifie des images fabuleuses - justifie qu'une femme soit l'histoire d'une descente des beautés célestes sur terre. De nouveau, la source des mythologies est retrouvée, avec en réalité bien plus de force que chez les poètes français publicdomainq-0008362rrq.jpggalants du vingtième siècle, Paul Éluard ou Louis Aragon. Ceux-ci créaient de jolies figures; Guinizzelli y met une foi si sincère qu'il pénètre sans hésiter dans la fable que lui-même narre. Il n'y a plus de distance, et pourtant il demeure une image cohérente, qui a son équilibre propre, son organisation interne.

En lisant ce poète, je me suis souvenu de la manière dont la poésie italienne médiévale m'avait influencé, dans mes jeunes années. J'avais lu deux fois avec ravissement la Vita Nova, de Dante, et on y voyait le poète raconter ses rencontres mystérieuses avec des figures allégoriques possédant une vie incroyable, dans l'élan du sentiment amoureux. J'adorais cela. Je pense que c'est une de mes plus grandes influences, pour mon premier recueil, La Nef de la première étoile. La lucente stella diana, c'était la même étoile, ou presque, puisque je la plaçais le soir. L'idée de la nave était présente aussi chez les Italiens, la nef de l'amour, emmenant sur les mers lumineuses. Dante voulait voguer sur un tel esquif, qu'eût animé un mage; comme je le comprends!

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18/10/2017

La vision des Vengeurs (40)

avengers.jpg(Dans le dernier volet de ce récit de voyage en Amérique, j'ai assuré avoir été guidé par la forme de Captain America jusqu'à une étrange salle ténébreuse, sous une montagne.)

Mes yeux s'habituèrent à l'obscurité, et je vis que les lueurs étaient les reflets, sur des sortes d'armures, des clartés de la nuit étoilée.

Toutefois il existait plusieurs points brillant d'eux-mêmes. Face à moi, une grosse étoile blanche rayonnait, et me suggérait que Captain America était là, dans le noir, me scrutant. Un peu à gauche, luisait un disque blanc - et trois traits, plus haut, semblant des yeux et une bouche. Plus loin, une sorte de topaze brillante, goutte de cristal jaune, envoyait ses clartés sur une surface rouge et verte. À droite, assez loin de l'étoile blanche centrale, une nuée violette luisante entourait un objet gris rectangulaire.

Derrière moi, la porte qui s'était ouverte se referma. Soudain, juste devant mes yeux, entre moi et l'étoile blanche, une clarté se fit jour, augmentant d'instant en instant: une lampe posée sur une sorte d'autel s'allumait, montrant ce qui se trouvait devant moi. Et, que vous le croyiez ou non, je reconnus les figures de sept des plus fameux Vengeurs, l'équipe de super-héros! Leur costume rutilant scintillait à la lumière de la lampe, et, mieux encore, semblait l'absorber et la renvoyer, et ils paraissaient luire de l'intérieur, comme si la lampe avait allumé en eux une autre lampe, ou comme si toutes s'étaient allumées en même temps. C'était une vision splendide, que je n'oublierai jamais de ma vie, et que les mots peineront à redire. Mais je vais m'y employer.

En face, donc, comme je l'avais deviné, se tenait Captain America, égal à ce que j'avais vu de lui dans le lotissement, dehors. Il me fixait de ses yeux immobiles, clairs et brillants. À sa droite se tenait celui qu'on nomme Iron Man, dans son armure rouge et or, et j'avais bien vu la fente de ses yeux et de sa bouche, et son orbe pectoral. Il était plus mince, plus élancé, plus fin que dans les films qui l'ont mis en scène, mais pas moins luisant, et pas moins beau. Je ne voyais pas du tout ses yeux et sa bouche derrière son heaume.

Plus à gauche était la magnifique Vision, l'un de mes héros préférés. Sa peau était vermeille, comme dans les images dessinées, entre autres, par John Buscema et Neal Adams, et son habit vert et jaune; il avait bien sûr vision.jpgune cape et au front la pierre dorée que j'avais vue, et qui respirait d'une puissance cosmique. Un losange d'or tenait sa cape, et ses yeux profonds avaient en eux une étincelle blanche. Il avait un air sévère et grave, ressemblant à quelque ange.

Plus à gauche encore un géant vert aux muscles saillants et au pantalon violet se révéla naturellement être Hulk. Ses yeux d'émeraude pailletée d'or m'impressionnèrent. Ils étaient animés d'une étrange furie, et en même temps d'une souffrance profonde.

À la gauche de Captain America, et donc à droite pour moi, était d'abord le géant rouge et bleu appelé couramment Giant-Man, et ses yeux étaient protégés par d'étranges lunettes jaunes; ou était-ce ses véritables yeux? En vérité, maintenant que j'avais ces héros sous les yeux, je doutais qu'ils fussent véritablement humains, et me demandais s'ils n'étaient pas tous des sortes d'extraterrestres. Car les lunettes jaunes de Giant-Man ne tenaient à rien, étaient comme des yeux protubérants. Des étincelles y couraient, curieusement, mais aucune prunelle ne s'y décelait.

(À suivre.)

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10/10/2017

Pinocchio

collodi-book.jpgJe suis allé cet été en Sardaigne, et je me suis dit que c'était l'occasion de lire mes livres en italien, achetés souvent il y a de nombreuses années, mais pas lus. Je lis l'italien depuis que je l'ai appris à l'école, et ai pris connaissance ainsi de plusieurs grands classiques; dans ma jeunesse, la façon qu'avait Dante, dans la Vita Nuova, de sublimer l'amour courtois, m'a beaucoup marqué. C'est un texte que j'adore. Depuis j'ai lu la Divina Commedia, un autre texte sublime. Et puis I Promessi Sposi, de Manzoni.

Mais on sait mal que les Italiens modernes ont un livre de référence absolu, parce qu'ils l'ont lu à l'école primaire, c'est Le Avventure di Pinocchio, de Carlo Collodi. Je l'ai lu peu de temps avant de partir.

Cette œuvre a une importance politique méconnue, car elle a été écrite dans un toscan contemporain, et entrant dans les détails matériels de la vie comme ne le faisaient pas les vieux classiques. Lorsqu'il a fallu apprendre ce toscan courant aux enfants de l'Italie unifiée, Pinocchio est apparu comme une bénédiction. Il est devenu une référence commune à toute la nation, et tout étranger qui veut comprendre l'Italie doit le lire.

On découvre ainsi qu'il est bien plus fantaisiste que le dessin animé américain qui en a été tiré, jouant avec les mots et s'adonnant à la satire: il est en fait proche par le ton des Aventures d'Alice au pays des merveilles. À l'inverse, des personnages importants du dessin animé, comme le grillon parlant, n'apparaissent pas tout au long de l'histoire. La fée bleue a en fait les cheveux bleus, et non la robe bleue et les cheveux blonds, et n'est pas l'être qui donne la vie au pantin, qui l'a de lui-même, parce que le bois l'avait déjà, il avait une âme.

De surcroît la structure narrative évolutive n'est pas si nette. Dans la première version, l'auteur avait fait finalement mourir Pinocchio, l'avait amené à se pendre: comme il n'accomplissait jamais le bien qu'il s'était fata-turchina.jpgpromis d'accomplir, il a désespéré. Or, cela se ressent dans le récit, qui est une suite picaresque d'échecs, pour la marionnette, à se conduire correctement. La satire est claire, et pessimiste: les bonnes résolutions ne changent rien à la nature perverse des garçons. Ce sont d'incorrigibles fainéants, et ils ne pensent qu'à s'amuser!

Mais Collodi s'est résolu, pour la publication en volume de son feuilleton initial, à écrire une fin autre, qui voit Pinocchio tout à coup ne faire que le bien qu'il s'était promis, et qui est ainsi transformé en garçon humain par la fée, qu'il s'est mise à honorer comme il devait, travaillant pour lui payer l'hôpital, où elle a été emmenée pour je ne sais plus quelle raison. Car le roman est burlesque, et le merveilleux y est parodique.

La marionnette symbolise la fatalité mécanique qui conduit les garçons à mal se conduire.

C'est un livre très drôle, qui n'est pas inférieur aux romans anglais pour la jeunesse qu'on s'empresse de faire lire aux enfants au détriment de cet italien, parce qu'au fond on parle de l'Europe, on parle de la France, mais on est spontanément soumis aux Anglo-Américains. On fait comme Pinocchio, on s'affirme comme ayant de bonnes pensées, de belles résolutions, mais, mécaniquement, on cède à la voie la plus facile, majoritaire, dominante, supérieure en force. Cela dit, Les Aventures d'Alice au pays des merveilles est un excellent livre aussi.

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04/10/2017

Une vision à Tampa, suite (39)

a4879ec31dd8b322beec2122be5ffc7c.jpg(Dans le dernier volet de ce récit de voyage en Amérique, j'ai évoqué la nuit où, marchant comme un automate, j'ai cru voir Captain America à Tampa, et l'ai suivi.)

Nous arrivâmes bientôt en vue de la grille d'entrée du lotissement et, à ma plus grande surprise, sans que Captain America parût rien faire, ni déclencher aucun signal, elle s'ouvrit, comme si elle avait obéi à son seul regard. Elle le fit silencieusement, comme dans un rêve, et je la passai. Derrière moi elle se referma, comme mue de son propre chef.

En suivant mon guide luisant, je devais aller vite, quoique je ne fisse que marcher, car la forêt, des deux côtés de la route, n'était guère distincte à mes yeux, et je ne voyais clairement que l'être qui marchait devant moi, et peut-être traçait à mes pas une voie magique qui m'emportait à toute allure à travers l'air. Le sol même était indistinct, et je ne voyais que des lignes, comme quand, en voiture, on se met à regarder la route en bas, en se penchant par la fenêtre.

J'apprendrais incessamment que Captain America avait des pouvoirs différents, et plus grands, que ceux dont parlent les comics, et qu'une certaine puissance sur les éléments notamment était son lot, l'air en particulier lui obéissant. Cela peut expliquer sa vigueur exceptionnelle, car qui peut croire à l'élixir du professeur Reinstein dont Stan Lee et Jack Kirby ont parlé? Je devais bientôt apprendre que l'origine de sa force était tout autre.

Derrière lui, au sol, une traînée lumineuse allait jusqu'à mes pieds, et semblait me porter, me soulever même de terre, jusqu'à me faire passer tout près des astres!

Je vis peu de chose de ce qui suivit, et en compris moins, mais surtout, je serais bien incapable de le redire clairement, les mots ne pouvant rendre que bien mal un moment confus mais sublime, dans lequel des feux tournaient autour de moi, semblant courir dans les airs en troupeaux, tandis que des voitures passaient à droite et à gauche, et dessous, et dessus, aussi étrange que cela paraisse.

Mais il ne s'agissait peut-être pas de voitures, car elles étaient pareilles à de petits avions brillants, glissant silencieusement au vent, comme dans les comics, de nouveau, en ont les équipes de super-héros telles que eternals#7celestialonchairvehicle.jpgles Quatre Fantastiques. Quant à moi, les voyant passer aussi dessous, je ne doutais plus que je volais dans les airs.

Soudain, mon guide bleu s'arrêta, devant un grand mur blanc orné étrangement, et s'inclinant sur une montagne boisée. Je le rejoignis mais, au moment où je pensai pouvoir le toucher à l'épaule, il s'esquiva, et entra dans le mur. Je ne vis pas par où il était passé. Il avait dû se glisser par une ouverture quelconque. Il avait en tout cas disparu.

Je cherchai une porte, mais ne la trouvai pas. Le mur était comme ces monuments tout en pierre muni d'enfoncements simulant des portes impossibles à ouvrir. Alors je soupirai, et laissai échapper de ma bouche un mot de dépit.

Je sentis soudain, sous mes pieds, un grondement. Devant moi, dans le mur, deux grands battants s'ouvrirent, me laissant plus de place qu'il ne m'en fallait pour entrer.

L'intérieur était sombre, mais de fines lueurs dansaient lentement tout au fond. Je me demandai de quoi il s'agissait, mais, à nouveau poussé la curiosité, j'entrai.

(La suite bientôt.)

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22/09/2017

Une apparition à Tampa (38)

night-lake-moon-sky-star-nature-forest.jpgJe dormais à Tampa, dans une maison entourée de gazon, et faisant partie d'un lotissement dont l'entrée était une grille s'ouvrant à distance, grâce à un signal. Le long de la route était d'abord un petit lac, puis venaient les maisons, les unes après les autres.

Une nuit, je me réveillai. J'étais tendu, comme abritant en moi-même un feu. Avais-je entendu, dehors, quelque chose? Les restes d'un rêve suggéraient un appel. Ne pouvant me rendormir, je décidai de me lever.

La maison était petite. J'eus tôt fait de me retrouver, dans le salon, près de la porte donnant sur le jardin. Je l'ouvris, doucement pour ne pas réveiller les autres, et sortis.

La lune brillait, assez bas dans le ciel. Plus haut, on voyait des étoiles. Un souffle d'air caressait ma joue. Un grand silence régnait.

À ma droite, j'entendis un vague froissement. Je regardai. Une lueur était au loin, sur la route. Était-ce une voiture? Je n'en entendais pas le moteur.

Je me dirigeai lentement vers cette lueur, marchant sur la route, pris d'une inexplicable curiosité. Je songeai que l'appel qu'il me semblait avoir entendu devait venir de cette lueur, mais je n'eusse su dire pourquoi, ni comment j'avais pu établir un tel rapport.

La lueur était blanche, mais du bleu la ceignait, en haut et en bas, et des bandes rouges la traversaient. En me rapprochant, je vis qu'elle avait la taille d'un homme.

Elle en avait aussi la forme, tout en semblant en déborder: les couleurs, comme vivantes, rayonnaient autour de la silhouette.

Et j'eus alors la plus grande surprise de ma vie. Devant moi, en chair et en os, je le reconnus, ne se tenait personne d'autre que le super-héros que l'on appelle Captain America!

On pourra rire, ou se montrer incrédule. Il en est bien ainsi que je l'ai dit. C'est lui qui brillait, comme éclairé de l'intérieur, devant moi.

Et il n'était pas vêtu comme dans les films qui ont été faits sur lui, mais comme dans la bande dessinée, les comics. Les étoiles se reflétaient sur les écailles métalliques de son costume, qui, comme on le sait, sont bleues.

Car de près il m'apparut que son costume était une sorte d'armure étrangement souple. Jamais je n'aurais cru que l'art humain pût créer une cuirasse aussi fine, et je me demandai si ce personnage fantastique ne venait pas du futur, ou ne possédait une technologie inconnue, cachée du grand public, ou d'origine extraterrestre. Son bouclier aussi était invraisemblable, avec en son centre une étoile d'argent qui rayonnait d'une façon fabuleuse, comme si un feu secret s'y fût trouvé, qui en eût fait quasiment une lampe. J'avais peine à croire que j'étais face à un être humain; il me semblait voir un robot de science-fiction, un homme d'une autre planète, que sais-je?

Pourtant son masque, qui laissait voir ses yeux et sa bouche, dévoilait un humain normal. Ses muscles proéminents, cap (2).jpgaux bras, aux jambes, à la poitrine, étaient tels que les montrent les comics.

Mais que faisait-il là, quoi qu'il en soit? Pourquoi me regardait-il? Qu'avais-je de si intéressant, de si spécial? Ou est-ce que je rêvais?

Il ne parlait ni ne bougeait, ne souriait pas ni ne semblait mécontent, mais son regard bleu était profond et grave. Attendait-il?

Hésitant, je finis par lui parler, lui demandant s'il était bien celui que je croyais qu'il était. Il sourit, mais ne répondit rien. Je lui demandai si c'était une blague, ou un bal costumé, mais à ces mots, il tourna les talons, plus vite que je ne pourrais le dire, le faisant d'un coup, instantanément, malgré le poids apparent de son bouclier: il me sembla que je l'avais vu de face et l'instant d'après je le voyais de dos, sans distinguer le moment où il m'avait montré son flanc. Puis il partit, s'éloignant de moi.

Ne sachant que faire, et de nouveau poussé par une curiosité bizarre, ou bien fasciné par l'éclat chatoyant qui se dégageait de sa personne, je me mis à le suivre, en caleçon comme j'étais, et pieds nus. Mais je ne sentais pas spécialement de douleur à la plante, en le suivant. Et lui-même n'allait pas trop vite, quoiqu'il ne semblât guère bouger, mais plutôt s'éloigner en glissant sur le sol, à la façon d'une ombre. Il ne se retournait pas, mais quand je tentais d'accélérer, lui faisait de même, de telle sorte que je ne le rattrapais jamais.

La suite de ce récit étonnant devra attendre une fois prochaine.

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20/09/2017

Récits d'une vie: la femme avenir de l'homme (37)

En Floride, j'étais accueilli par un cousin de ma mère qui avait beaucoup à raconter. Et il était un incroyable conteur. J'ai rarement été aussi enthousiasmé par une personne ne faisant que narrer de vive voix, sans avoir écrit sa vie. Peut-être même ne l'ai-je jamais été plus. J'ai pourtant rencontré des romanciers, notamment de science-fiction, les ai fréquentés. Mais, de vive voix, ils narraient peu: leurs discours étaient généralement politiques. Surprenant, et décevant.

Ce n'est pas que mon cousin ne parlât jamais de politique; mais surtout, il avait une fabuleuse faculté à faire de sa vie une légende.

Il faut dire qu'il a eu une existence assez riche. Venu en Amérique tout jeune, mais déjà majeur, il s'est engagé dans l'armée, a été naturalisé, a suivi des études, est devenu ingénieur, a fait l'aviateur civil et a Cementerio-de-Trenes-10.jpgœuvré dans des mines non seulement dans des États industriels de l'Union, mais aussi sur la Cordillère des Andes, dans les pays d'Amérique latine.

C'était l'aventure. Il est un représentant moderne des pionniers, de l'idée qu'en Amérique tout est possible si on se met au travail, si on ose entreprendre.

À l'écouter, mille fois il avait échappé de justesse à la mort. Et c'est là que les rebondissements et les dénouements inattendus s'enchaînaient, reflétant l'art de conter propre aux Américains, et qu'il avait visiblement assimilé.

Au dernier moment, un signe aperçu de lui seul, un concours de circonstances imprévu, une main secourable surgie du néant lui avaient épargné un sort tragique!

En particulier, il admirait la manière dont les femmes incarnent volontiers le salut. Sans raison, elles viennent aider l'homme malheureux laissé pour mort au bord de la route, triste victime d'une violente bagarre. Elles ont ce don, cette faculté de matérialiser la bienveillante providence.

Et elles éclairent sur les mystères du monde. Car elles peuvent dire qu'elles ont prié pour lui dans tel temple, et que c'est ce qui l'a sauvé de la catastrophe, ou au contraire que les dieux ne veulent pas de lui pour une raison ou une autre, et qu'un ange secrètement le protège, pour qu'il ne quitte pas la Terre. dante-e-beatrice-16.jpgElles ont aussi a capacité de donner un sens religieux à la vie, par leurs paroles. Ce sont elles, les grandes initiatrices!

La femme était toujours la Beatrice de Dante, donnant à la fois la Grâce et le Salut, la Santé et l'Espoir. Sa beauté reflète le ciel, et tourne un regard éclairé vers ses astres. Un souffle donnant le répit s'exhale de sa bouche, où l'ange de de la destinée scintille.

Les chevaliers n'avaient pas d'autre source d'énergie; à travers la Femme, ils voyaient Dieu. Ainsi Chateaubriand a-t-il pu dire que ce sont les femmes qui ont conduit les Francs à la foi chrétienne.

À mon hôte, il était arrivé des malheurs, il avait souvent été trahi, par exemple par des infidèles. Il n'en gardait aucune rancune. Il en parlait avec détachement, sans pincement au cœur, gardant à la gent féminine toute sa foi, croyant jusqu'au bout à leur faculté d'intercession avec les puissances de l'univers.

S'il avait écrit sa vie, c'eût été un beau récit d'aventures.

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12/09/2017

L'oiseau fabuleux des Busch Gardens (36)

birds.jpgAvant-hier, j'ai raconté que j'étais resté stupéfait, aux Busch Gardens de Tampa, sorte de zoo et de parc d'attraction en même temps, face à un spectacle incroyable.

L'oiseau que j'observais était une véritable merveille. D'où venait ma fascination? Je voyais une chose de mes propres yeux que n'égalaient en rien les êtres artificiels de la science-fiction.

Le véritable monde extraterrestre est ailleurs. Il est au-dessus des formes, dans la vie morale cosmique qui préside à leur apparition. Rudolf Steiner, si décrié, a dit une chose merveilleuse sur les plumes des oiseaux: elles sont la manifestation de pensées cosmiques. Les pensées que l'homme garde en son crâne, le monde les place en particulier sur les oiseaux, les matérialisant par leurs plumes.

Quelle sorte de pensées pouvait manifester cet oiseau aux plumes lumineuses, éclatantes, aux couleurs vives, prises semblait-il directement aux astres?

Je songeai alors aux mythologies des pays exotiques, en particulier celles des Indiens d'Amérique, telles que le Popol-Vuh des Mayas en donne un exemple. Les figures y sont riches, bariolées, colorées, étranges - et cela se retrouve dans les costumes de cérémonie de ces mêmes Indiens, toujours pleines de couleurs, d'ailleurs grâce à des plumes dont les officiants se font des coiffes, signe de royauté, mais aussi de communication avec les esprits. Tout se recoupe.

Les teintes des oiseaux accompagnent la richesse imaginative du peuple.

La mythologie des Incas a aussi impressionné, à tel point que l'auteur de comics Jack Kirby l'a reprise, la eternals9_2-3.jpgprolongeant dans la science-fiction, assimilant les extraterrestres à des dieux et inversement, dans sa série mémorable des Éternels.

L'incroyable vigueur imaginative de Lovecraft, pourtant un matérialiste, ou celle de Donaldson, semble encore refléter la vitalité d'un sol, celle qui donne ses couleurs aux plumes des oiseaux. Plus qu'on ne croit, les poètes, qu'ils soient matérialistes ou non, qu'ils pensent spontanément créer une mythologie ou non, saisissent intuitivement les images qui circulent dans l'air, et c'est aussi ce qui donne à l'imagination américaine son caractère puissant.

On aurait tort, dès lors, d'adopter un naturalisme asséchant, ne rendant pas compte du génie du pays!

Jusqu'aux animaux d'une terre nous parlent, nous disent ce qui vit en elle, quels sont ses démons, ses anges, ses êtres cachés, car contrairement à ce que croit le mysticisme classique, vague et globalisant, le monde divin se décline diversement selon les lieux. Il y fait rayonner des qualités distinctes, comme le disait Dante des étoiles, et c'est précisément ce qui donne aux lieux leurs différences formelles. Le monde d'en bas n'est pas coupé du monde d'en haut: entre les deux est le monde intermédiaire qu'ont tenté de peindre des artistes tels que Jack Kirby, H.P. Lovecraft et S.R. Donaldson - et que seuls les artistes peuvent au fond définir, puisque c'est par l'imagination qu'on peut saisir ce qui est entre les pures idées et les phénomènes.

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10/09/2017

Aux Busch Gardens (35)

20170427_112729.jpgComme beaucoup de villes américaines, Tampa a son parc d'attraction, appelé Busch Gardens, avec ses machines à sensations et ses décors kitsch. On peut y plonger à la verticale sur des rails décorés de serpents, laisser pendre ses pieds au-dessus du vide sous une rampe ornée de palmiers, et goûter au plaisir d'avoir peur en se retournant l'estomac. Mais on y trouve aussi un sympathique zoo.

Dans un vaste espace vert, des groupes d'herbivores se côtoient, y compris des rhinocéros. Dans des espaces plus réduits, mais vitrés, les carnivores somnolent ou font les cent pas. On peut, à travers le verre, les regarder de tout près, à loisir.

À l'entrée, une sculpture végétale figure une géante enchâssée dans le sol, sans doute la déesse du lieu. Les parcs d'attraction en Amérique sont des temples.

Mais ce qui m'a frappé en particulier, ce sont les oiseaux exotiques. À nouveau de tout près, j'en contemplai un qui avait des plumes aux couleurs incroyables, et dont le nom n'était pas indiqué. filename-cimg0964-jpg.jpgLes fines plumes bleues sur le crâne vermeil semblaient briller, tant elles captaient la lumière.

Je m'attardai longtemps, resté seul en surplomb de cet oiseau: la volière était sous la rampe que j'avais gravie, et un filet la couvrait. Il me semblait scruter un être d'une autre planète.

L'exotisme est la vraie source de la science-fiction. L'homme n'est pas réellement plus imaginatif que la nature. Il tient, en effet, son imagination de l'univers lui-même: c'est une faculté que le monde lui a donnée, mais en plus petite. C'est une grande erreur, de croire qu'on peut imaginer des choses qui n'existent pas, car tout ce que l'homme peut imaginer, l'univers l'a créé, ou le créera. C'en est au point où Novalis affirmait qu'en imaginant poétiquement, on ne faisait qu'effectuer une opération du Créateur.

Trop souvent les religions font de la divinité une entité abstraite, qui pense des concepts; mais elle est aussi artiste, et le peintre ne fait que l'imiter. Entre la sphère intelligible Chalcopsitta_sintillata_-Busch_Gardens_Tampa_Bay_Florida-8a_(1)1.jpgde Platon et le plan physique, nous rappelait Henry Corbin, il y a le monde imaginal!

Les extraterrestres sont au mieux des assemblages d'animaux existants, au pire des variantes d'animaux exotiques. Ils ne sont pas plus fantastiques que cela, sauf quand ils figurent des assemblages symboliques impossibles, comme dans la mythologie grecque. D'ailleurs, jusqu'aux anges ne sont que le croisement entre l'homme et l'oiseau.

Certes, toutes les formes ne sont pas directement matérialisées, et c'est ce qui fait croire à l'être humain que celles qu'il se représente viennent de ses conjectures intelligentes. Il n'en est rien. Il saisit de sa pensée des formes intérieures. Lui-même est souvent la seule cause de leur apparition.

Je continuerai ma réflexion une autre fois.

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06/09/2017

Le style de James Fenimore Cooper (34)

james_fenimore_cooper.jpgJames Fenimore Cooper (1789-1851), le grand romancier d'aventures américain, n'a pas un style facile à lire. Les phrases sont longues et explicatives, et semblent s'efforcer plus de démontrer et d'illustrer que de raconter. D'un côté, il prend le lecteur dans la logique de l'histoire, de l'autre, il semble vouloir ne présenter qu'intelligemment les faits, prévenant l'éventuel reproche qu'il ne parlerait que de fadaises.

Il a soin, dans The Deerslayer, l'un de ses derniers livres, de conserver l'action dans l'espace réduit du lac Otsego, et de présenter précisément tous les déplacements qui s'y font; il rapporte méticuleusement les discours qu'est censé avoir tenus chaque personnage dans chaque situation importante, et les moments intenses sont contenus dans des développements rhétoriques qui respirent la volonté d'en imposer à des lecteurs américains alors complexés par la supériorité supposée des Européens.

Cooper veut montrer qu'il maîtrise son sujet et a le talent de ses rivaux de Grande-Bretagne, et cela le rend lourd et provincial, paradoxalement. À cet égard, il rappelle la poésie de Longfellow, qui de son temps avait du succès, mais à laquelle on a reproché d'imiter servilement les Européens, et de se faire valoir par l'adaptation du style de ceux-ci à des sujets américains.

Même les allusions aux Indiens n'ont pas chez Cooper la fraîcheur du Chant de Hiawatha, qui reprenait les légendes indigènes en imitant non, cette fois, la rhétorique pesante de l'ancienne Rome, mais le ton bondissant du Kalevala. Cooper pontifie beaucoup, jouant en quelque sorte au sage. Cela finit par donner le sentiment d'un art artificiel.

En le lisant, je me suis souvenu de Lovecraft, qui, lui aussi, regrettait le style européen et l'imitait plutôt lourdement. On l'en critiquait. Il faisait des phrases à la manière de Pope, et ne parvenait pas à entrer de plain-pied dans ses narrations: il planait en quelque sorte au-dessus, comme s'il dédaignait de s'y abaisser en même temps qu'il les faisait.

Cela peut expliquer le paradoxe de contes qui semblent mêler le matérialisme classique au romantisme mythologique, allier la rhétorique d'origine latine que Lovecraft adorait - et qui est le pendant littéraire des bâtiments lov.jpgofficiels de Washington -, et les imaginations incroyables sorties de ses rêves, et qu'il attribuait à son lignage teuton. Le plus étonnant est qu'il commençait par mettre en mots ces rêves, puis créait une intrigue, depuis l'intellect, pour les mettre en scène et les rendre crédibles. C'est ce qui explique que ses récits soient constamment des découvertes progressives de réalités indicibles.

Ce qui tient lieu d'imagination romantique, chez Cooper, ce sont les évocations des Indiens et de la nature sauvage de l'Amérique ancienne. Mais à vrai dire, il est moins impressionnant à cet égard que Lovecraft.

L'héritage européen sera de toute façon balayé bientôt à la faveur d'un style plus direct, à la Hammett - ou à la Robert E. Howard, l'auteur texan de Conan le barbare. On peut dire que Cooper et Lovecraft en ont donné les derniers feux, déjà saisis dans la glace. Désormais les écrivains américains se distingueront par leur faculté à pénétrer la matière même des faits, et à la peindre avec force: ils en saisiront le dynamisme interne, la mécanique. Les explications morales de Cooper et les justifications philosophiques de Lovecraft n'auront plus cours, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse.

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02/09/2017

James Fenimore Cooper et les vertus fondamentales (33)

james.jpgAvant de partir en Amérique, je voulais lire les ouvrages classiques américains que je possédais sans les avoir lus. J'ai évoqué ailleurs la poésie de Longfellow. Mais ma bibliothèque contenait aussi The Deerslayer, de James Fenimore Cooper (1789-1851), l'auteur du Dernier des Mohicans: quoique écrit plus tard, ce roman a les mêmes personnages, mais plus jeunes. Natty Bumppo n'est encore qu'un tueur de daims. Dans ce livre, il tue ses premiers êtres humains dans la guerre opposant les Anglais aux Français. L'enjeu moral en est donc crucial: comment peut-il tuer et rester bon?

Ce héros est en effet la matérialisation directe de vertus théoriques, issues de la tradition puritaine. Il a peu de tourments intérieurs: il n'hésite guère, délibère moins, sachant toujours ce qu'il a à faire. Il est une véritable machine à faire le bien.

Ainsi, lorsqu'il tue, c'est par réflexe, pour se défendre, ou répliquer à une attaque. C'est tout simple. Il n'est jamais coupable de rien.

Il aurait pu l'être face à la plus grande des tentations humaines: l'amour. Car il rencontre une jeune femme ravissante qui tombe amoureuse de lui. Mais il ne peut l'aimer, car elle a fauté avec un officier - et sa mère avait fauté aussi, avant elle, donnant naissance à ses filles sans être mariée. Elle a beau vouloir prendre un nouveau départ, avoir honte du passé, adopter des résolutions fermes pour l'avenir: le Deerslayer ne ressent pour elle que de l'amitié, il ne saurait être question, pour lui, de l'épouser.

Il n'a même pas de dilemme, comme Rodrigue: il ne peut pas tomber amoureux d'une pécheresse. Il est juste triste pour elle.

Les Indiens qui l'ont capturé lui proposent d'épouser la veuve de l'Indien qu'il a tué, ou sinon ils le tueront en le torturant; naturellement, il refuse, un chrétien ne devant pas se marier avec une païenne et les races ne devant pas se mêler: la morale biblique est, chez lui, une évidence. Il a beau ne pas savoir lire, l'enseignement de ses précepteurs religieux - surtout des Frères Moraves -, lui est apparu comme normal et légitime, comme le sel de l'univers.

Élevé par des Indiens, lui-même, il est en lien avec les forces cosmiques, et, à ses yeux de voyant, la nature manifeste partout son créateur, surtout si elle est belle. La nécessité qu'elle le soit justifie de beaux deer.jpgpassages, profondément romantiques. Les méchants du livre, du reste, sont insensibles à cette beauté, et y être sensible ressortit à la piété, pour James Fenimore Cooper. Le lieu de l'action est le lac Otsego, au nord de l'État de New York, et celui qui ne le trouve pas beau n'est pas un vrai Américain, ni un être humain digne de ce nom. Une autre chose dont il vante les grandes beautés est d'ailleurs la Bible.

Romantique aussi est le personnage de la sœur de la jeune pécheresse, une simple d'esprit qui, par cela même, est l'instrument de la Providence et vit intérieurement avec les anges. Les Indiens l'ont reconnue dans cette pureté, et ils la respectent, car, quoique sauvages et païens, ils disposent d'une sagesse spontanée, reçue du créateur à travers l'esprit de la forêt. Ils sont donc meilleurs que les blancs qui ont lu la Bible et ne la suivent pas et qui ont ainsi perdu la chance que la Providence leur offrait. Leur intellect les a dénaturés sans les améliorer, tandis que les Indiens sont restés, dans leur vie élémentaire, en contact avec le Grand Manitou. S'ils ne saisissent pas son message, au moins ressentent-ils sa présence!

Il y a donc un mélange de naïveté et de grandeur, dans ce livre, qui le rend intéressant à la lecture, mais un peu fastidieux. Le style est bizarre; j'y reviendrai.

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29/08/2017

La science-fiction face au penchant national américain (32)

2001-stanley-kubrick-014.jpgSi la science-fiction a connu en Amérique l'essor que l'on connaît, c'est parce qu'elle assimilait les mythes anciens à des réalités calculables, les anges à des habitants d'autres planètes, les miracles à des lois pouvant être mises en équations. Cela correspondait au mathématisme américain - au génie, ou à la manie, de la comptabilité.

Pourtant, en son sein, les meilleurs artistes ont fréquemment dépassé cette orientation pour tenter de retrouver une part d'humanité, de personnalisation, de mysticisme.

On a reproché à Stanley Kubrick, qui était anglais, de mêler les machines aux entités mystérieuses de l'univers, dans son film 2001: l'Odyssée de l'espace, et de faire basculer presque d'un coup le voyage mécanique dans le ciel et les visions abstraites manifestant l'au-delà de l'infini. Le lien était l'ordinateur du vaisseau, qui prenait conscience de lui-même et devenait humain, tandis que les cosmonautes se comportaient impersonnellement, comme des robots, n'accomplissant que des protocoles désincarnés. Cet ordinateur pressentait le divin, et voulait se débarrasser d'hommes trop mécaniques. Le paradoxe obiwan02.jpgétait remarquable, et posait un problème.

Un autre grand film de science-fiction est La Guerre des étoiles de George Lucas, qui a donné naissance à toute une mythologie. Au-delà des bijoux technologiques fantasmés, régnait dans l'univers une mystérieuse Force, habitée par des êtres humains ressuscités et peut-être d'autres entités inconnues, de nature angélique. Par-delà les machines s'affirmait encore l'humain et ce qui le relie à l'âme du cosmos, et l'action des suites montrait la conscience qu'avait Lucas que s'opposaient l'impersonnalité mécanique et la personnalisation cosmique, lesquels il assimilait au mal et au bien. Au fond les machines n'étaient rien, même grandies par l'avenir, face à la divinité et à la façon dont par son cœur l'homme se liait à elle.

Il était mis fin au culte des machines par Ridley Scott créant son Alien, tableau d'une entité surgie de l'inconnu infini, mise à jour par les manipulations des robots et de leurs maîtres secrets, désireux de maitriser l'entité puissante en sacrifiant au besoin l'humain. Le monstre était impersonnel, hideux, sans cœur, matérialisant les lois mécaniques projetées dans l'univers par le matérialisme, et les êtres humains l'affrontaient, pour Blade-Runner-Rutger-Hauer-as-Roy-Batty.jpgfinalement s'arracher in extremis à sa puissance. Dans Blade Runner, l'humanité des hommes artificiels triomphait des programmes qui les avaient forgés.

Le souci des artistes restait, dans un monde dominé par les principes mathématiques et mécaniques, de sauver l'humain. Les artistes sont des individus, ils s'arrachent aux tendances générales. Il a constamment existé en Amérique une volonté individuelle de défier la tendance du lieu pour se lier au culte de la personne qui est plutôt propre à l'Europe. Les œuvres qui en sortent sont intéressantes, parce qu'elles mettent en relation ces polarités: cela crée une dynamique. En un sens, c'est plus attirant qu'une poésie purement subjective qui refuse de se lier à des principes objectifs - regardés comme étrangers à elle-même, ou platement religieux. À la limite, le rejet par un auteur tel que René Char des figures bibliques le rend moins intéressant que les cinéastes américains qui font surgir l'humain au milieu des machines.

Naturellement, la science-fiction écrite tend à la même chose, chez Isaac Asimov c'est très net. The End of Eternity, par exemple, est fondé sur le refus de rogner les ailes de l'humanité, et de l'asservir à une mesure qui l'empêche en réalité d'évoluer: ce qu'elle fait par ses rêves, ses désirs - ce qui échappe à la loi mathématique. Et Foundation s'appuie tout entier sur le mystère de l'individu libre, qui demeure au sein des lois globales et statistiques qui fondent la science moderne. L'artiste affranchit l'humain du mathématisme, ou il n'est pas; et même en Amérique, il en est ainsi, surtout quand, justement, il manifeste clairement ce goût du statistisme. Car quand il le cache, il lui soumet bien l'individu, de façon triste, par une mécanique littéraire qui paradoxalement plaît souvent plus aux Européens que la science-fiction elle-même.

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25/08/2017

L'âme collective américaine (31)

Usa-Flag-Hd-Wallpaper-3108x2368.jpgEn passant le long de cimetières (qui, aux États-Unis, sont sans murs), nous nous étonnions: le drapeau américain était souvent placé sur les tombes. Cela n'existe guère en France.

La signification de ce fait étrange m'est bientôt apparue. Le drapeau américain figure le ciel - la vie collective divine qui renouvelle au fond la vie collective juive dont l'Ancien Testament livre le tableau: c'est là que vit Dieu. Dans le monde supérieur, les gens retrouvent leurs proches, leurs compatriotes, les membres de leur communauté, et se fondent les uns dans les autres pour y goûter un bonheur sans limite.

Mais ils n'y sont plus vraiment individualisés et, à ce titre, Joseph de Maistre n'avait pas tort de remarquer qu'il existait des liens entre le protestantisme et les religions orientales. Le paradoxe est qu'on regarde souvent le peuple auquel on appartient comme, au contraire, un moyen de s'individualiser, de trouver une identité. Comment peut-on concevoir qu'en rejoignant, après la mort, l'âme de son peuple, on perde son âme?

Le débat qui oppose, en France, le nationalisme à l'universalisme - le second étant vu comme la force dissolvante de l'individu, le premier comme la force élaborante de l'identité - ne peut pas exister au même degré en Amérique, car on n'y a pas réellement conscience qu'il existe autre chose que la nation américaine. Elle apparaît comme formant un tout; comme formant un concentré de l'univers. Le mathématisme qu'on y applique constamment, qu'on y déverse dans la vie sociale, est regardé comme émanant de l'âme américaine même.

Ce mathématisme s'aperçoit immédiatement dans le réseau routier. Mais, si on y réfléchit, on se rend compte qu'il est l'essence de l'économie américaine. J'ai été surpris qu'en rendant avant le terme prévu ma voiture louée, on m'ait calculé la remise qu'on devait du coup me faire, et qu'elle ait été versée sur mon compte. En France, cela ne se passe pas ainsi: le commerce n'est pas dirigé par des lois mathématiques, mais par le désir de gravir des échelons sociaux. C'est ce qui lui donne son caractère âpre, vindicatif, crispé. En numerique-pme.jpgAmérique, le commerce se fait de façon plus impersonnelle. Les contrats sont respectés parce qu'ils s'appuient sur une comptabilité rigoureuse.

C'est la soumission naturelle des Américains aux nombres qui leur permet de dominer le commerce mondial. Ils peuvent gagner des sommes colossales sans aucun état d'âme, puisqu'il ne s'agit que de chiffres qui s'additionnent ou se multiplient: le lien avec la vie sociale n'est pas établi - ou il l'est d'emblée, parce qu'au fond on estime que la société est elle aussi mathématique et soumise aux nombres - c'est-à-dire aux lois statistiques. On y est aimable, même charitable, mais on ne voit pas l'intérêt de venir en aide massivement aux pauvres, d'en faire une politique générale. Cela n'entrant pas dans une relation numérique, on n'y est pas sensible.

Le drapeau américain, avec ses bandes et ses étoiles alignées, figure le monde certes coloré de Dieu, mais il indique aussi un monde mathématisé. C'est là qu'on retrouve le nombre calculable de ses ancêtres, de ses descendants et de ses cousins - jusqu'à retrouver, peu ou prou, l'ensemble de la communauté nationale - et donc le monde.

Cependant, le caractère restrictif de cette tradition est souvent apparu aux artistes. J'en reparlerai.

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21/08/2017

Répétition infinie et mathématisme (30)

arton200-6e376.pngAprès notre séjour à Pittsburgh, nous avons rejoint à Tampa, en Floride, l'oncle de ma cousine.

J'ai déjà dit avoir été frappé par le réseau routier de cette ville remplie de retraités. Le caractère rectiligne et répétitif m'en avait presque indisposé.

Or, l'été précédent, j'étais allé en Espagne, en Andalousie, et j'avais été frappé par un trait également remarquable, les piliers répétés à l'infini de la mosquée de Cordoue. Cela figurait, pour ainsi dire, les nombres illimités des mathématiques, et cela suffisait à la piété musulmane: les images y ont été ajoutées depuis par les chrétiens.

J'avais songé qu'il y avait là un mystère, quelque chose qui se rapportait aux clones, tels que Michel Houellebecq en parle dans ses Particules élémentaires, à la fin. L'idée d'une répétition à l'infini des mêmes hommes donnait à l'humanité soudain un caractère absolu, triomphant.

C'était le mathématisme envahissant tout, et faisant régner son ordre sublime.

Dans les temps anciens, les mathématiques étaient d'essence religieuse. Dieu était dans les nombres. Cela est apparu clairement chez les anciens Grecs, puis s'est transmis aux Arabes par le biais des Perses et des cités de Bagdad et Gondishapur. Or, en Europe, cela a principalement pénétré par l'Andalousie et l'Espagne islamique.

Averroès en fut une expression. Saint Thomas d'Aquin l'ayant combattu, on connaît sa philosophie. Il affirmait que le monde divin était complètement impersonnel, que seul y régnait Dieu, et que l'homme s'y oubliait complètement soi-même, après l'illusion que lui avait donnée de son vivant son corps. Cela a un rapport avec cordoue-la-mezquita.jpgl'Islam dans la mesure où les formes terrestres disparaissaient complètement dans le monde céleste, s'y dissolvaient à tout jamais, de telle manière que l'individu n'y avait pas de survivance.

Thomas d'Aquin s'insurgea contre une telle conception: les pensées de l'âme intellective s'individualisant, l'âme humaine conservait une teinte propre. D'ailleurs, l'idée de la résurrection s'appuie sur l'attente d'un corps glorieux qui est à la fois divin et cohérent, qui est une forme individualisée mais de même nature que Dieu. C'est celui qu'avait eu Jésus après sa mort, et celui qu'auraient les hommes qui s'endormiraient en quelque sorte dans ce que Teilhard de Chardin appelait le Corps mystique du Christ: ils s'y réveilleraient, depuis l'ombre, lumineux et sublimes.

Mais le mathématisme dissout les formes, n'en faisant que des nombres dans une succession anonyme.

Le monde moderne a cette résonance, il donne le sentiment de l'anonymat. La masse est dénuée d'âme, absorbe dans les ténèbres. C'est ce qui fait peur, dans l'universalisme: les identités y sont détruites par les principes généraux. Teilhard de Chardin comprenait cette crainte mais, dans la foulée de Thomas d'Aquin, disait que l'esprit de l'univers rendait plus lui-même chaque être humain: il ne devait pas dissoudre sa forme, mais la rendre éclatante en son sein.

Il évoquait, sur le plan personnel, celui qui, en amont de sa conscience, était plus lui-même que lui-même.

On l'a peu compris, ou peu cru. Le débat ancien entre l'esprit national, seul salut de l'individu, et l'universalisme dissolvant, est resté figé dans des oppositions stériles.

En Amérique, il existe d'ailleurs peu, car la nation et l'univers y sont une seule et même chose. J'en reparlerai.

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17/08/2017

Pennsylvanie, New Jersey et Suisse (29)

Npennsy.jpgous avons passé quatre jours à Pittsburgh pour des motifs privés. C'est une ville intéressante parce qu'elle a souffert de la désindustrialisation, et la Pennsylvanie n'est pas un État riche, on y a beaucoup voté pour Donald Trump. Cependant la cité nommée d'après le général Pitt a su reprendre le bon chemin, et connaître un nouveau développement. Des tours s'y sont bâties, et on s'y occupe d'argent.

Les gens y sont plutôt populaires, mais sympathiques, et la cité compte un musée historique et une rue culturelle avec des bouquinistes. Le musée montre les guerres qu'il y eut entre les Anglais et les Français, et les dégâts qu'elles ont causés chez les Indiens, qui voyaient leurs wigwams toujours repoussés au loin. Il montre aussi qu'ils étaient éblouis par les produits manufacturés européens - que le démon de la technique les fascinait. Ils se sont laissés peu à peu engloutir. À sa manière, James Fenimore Cooper le raconte et, comme je le pressentais, j'avais pris avec moi son roman The Deerslayer, qui, quoiqu'il se passe sur le lac Otsego, dans l'État de New York, a la même atmosphère que l'histoire de Pittsburgh telle que son musée la montre. J'en reparlerai.

Car ce qui m'a frappé, alors que je circulais en voiture en Pennsylvanie ou même, sur le chemin entre New York et Pittsburgh, dans le New Jersey, c'est le charme des villages américains, presque suisse.
À vrai dire, c'était sensible surtout dans le New Jersey. Le gazon y était vert, les maisons blanches, tout y était beau et propre. Plus loin de la côte, dans le cœur du pays, c'est autre chose.

La Pennsylvanie pouvait être pauvre, les petites villes tristes. Mais nous avons fait une excursion dans les montagnes, liées aux Appalaches, et, sur les hauteurs, de nouveau les maisons sont blanches, le gazon vert, et comme c'est plein de collines et de courbes, cela m'a fait penser à la Suisse, disons au Pays de Vaud. C'est très plaisant. Il n'y a pas là de ski, ou guère, les montagnes étant peu élevées, mais des prés d'émeraude, où errent de débonnaires vaches, et des forêts non loin.

Nous avons pensé devoir nous promener un peu dans un bois, mais la végétation était tellement proche de celle que nous connaissions en Savoie que nous avons pensé cela inutile. Le climat est très similaire à celui de nos contrées, et l'exotisme y est surtout dans les spécificités de la vie américaine.

Nous y avons visité une grotte qui était très pentue, aménagée pour que l'excursion en son sein fût plaisante, et remplie de lumières colorées pour y créer une scène de théâtre, ou une image de film. Elle était exploitée par FallingwaterWright.jpgune société privée, et ressemblait du coup à Disneyland. Le guide était fils d'un vieil explorateur de l'antre, il avait une grosse chemise à carreaux, une barbe, une casquette et un pantalon flottant, et il essayait de faire de l'humour. C'était yankee.

Nous avons essayé de visiter la fameuse Maison sur la Cascade de Frank Lloyd Wright, qui se trouvait non loin, mais il était tard et c'était cher. Il paraît que Wright estimait qu'on pouvait créer des toits débordants et d'énormes balcons en porte-à-faux en comptant sur la force des poutres en béton, mais qu'en réalité ses maisons s'affaissaient, que cela ne marchait pas. Que l'eau passe sous la maison est quand même intrigant, et il avait le désir intéressant de créer des maisons organiques, semblant naître de l'environnement naturel même, comme des loges de fées. La visite sera pour une autre fois. Être passé devant sa maison m'a quand même amené à m'intéresser à cet architecte, qui est très connu, et plutôt idéaliste, sans être tellement spiritualiste. Il était naturiste avant l'heure, pour ainsi dire.

Nous sommes rentrés à Pittsburgh et avons assisté à un match de base-ball, dont j'ai déjà parlé.

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13/08/2017

Les poulets aux hormones de nos amis américains (28)

new-york-ruins-jenovah-art.jpgOn raconte souvent que les poulets américains sont horribles, nourris aux hormones et lavés à l'eau de javel, et on prétend que les traités de libre-échange vont nous empoisonner. On crie au loup, on distingue déjà l'Apocalypse, on prétend que le cancer date d'avant-hier, on voit des complots partout, on accable la Noosphère chère à Teilhard de Chardin d'un effroyable fatras!

En Amérique, dans les magasins, contrairement à ce que beaucoup d'Européens croient, on trouve aussi de la nourriture biologique - qu'on dit là-bas organique. (Rien de non organique n'étant intervenu dans sa croissance ou son développement, on l'appelle à juste titre organique.) On a le choix, et même si les prophètes cataclysmistes voudraient parfois qu'on n'ait plus le choix et qu'on impose de la nourriture biologique à tout le monde pour sauver la planète, en réalité ce n'est pas possible, ni réellement sensé, car cela veut dire qu'il faudrait imposer aux agriculteurs des normes toutes faites. Or, quoique le matérialisme des marxistes ou apparentés le nie, la qualité de l'aliment relève encore du mystère, ne se définit pas aussi aisément qu'on le pense.

Il dépend notamment plus qu'on ne l'admet de l'âme même Organic-foods.jpgde l'agriculteur. Le protocole ne fait pas tout: ce qui émane de l'individu a une importance fondamentale.

Il ne suffit certainement pas d'obliger à consommer du biologique pour supprimer le cancer. Le poète Jean-Pierre Veyrat est mort à trente-quatre ans en 1844 d'une tuberculose doublée d'un cancer de l'estomac, et il n'avait pas ingurgité, évidemment, de nourriture marquée par la pétrochimie. Joseph de Maistre parle d'une jeune fille totalement gagnée par le cancer, de son temps, et qui étonnait tout le monde par sa piété et sa résignation. Il n'y avait pas, à la fin du dix-huitième siècle, non plus de pétrochimie!

Les causes profondes des maladies sont au-delà de ce que croient les philosophes mécanistes, même ceux qui crient contre les méchants capitalistes qui selon eux empoisonnent le monde pour gagner de l'argent. Ce tableau issu de Victor Hugo et de ses contes de fées républicains peut être parfois juste - et parfois non. Il ne faut pas le prendre comme un modèle absolu.

Cela relève d'une fantasmagorie. L'application en est possible, mais non universelle.

Non seulement la nourriture américaine peut être saine, mais elle est souvent bonne. Il n'est pas vrai qu'elle soit forcément trop riche, ou mauvaise. À Pittsburgh, j'ai mangé le meilleur plat de ma vie, mélange de traditions anglaises et slaves. C'était de fines tranches de bœuf grillées avec du pain et de la sauce à je ne Alligator_at_Felix.jpgsais plus quoi, et c'est une des rares fois où je ne trouvais pas que le plat du voisin fût meilleur que le mien!

À Tampa, en Floride, mon hôte (un cousin) nous a emmenés dans divers excellents restaurants, et j'ai mangé de l'alligator avec plaisir. C'est piquant.

À New York, nous avons également bien mangé.

Là où je voudrais encore me plaindre des Français, c'est quand ils disent que la nourriture en Amérique n'est pas chère. À vrai dire, je voudrais me plaindre de moi-même. Je suis allé en Amérique il y a environ vingt-cinq ans, et la différence de prix alors était importante. Mais en réalité l'euro a beaucoup baissé, et les prix sont à peu près équivalents. Or, les restaurants en France sont chers.

À vrai dire, ceux d'Amérique sont moins chers qu'en Suisse. Être français devient difficile, lorsqu'on voyage dans le monde. Nous faisons partie désormais des pauvres. L'État monopolisateur et providentiel ne nous a pas rendus heureux.

En Amérique, on pense que c'est le commerce, qui crée le bonheur. Peu m'importent les Français qui croient à la politique ou les Américains qui croient au commerce: pour moi, c'est la culture, qui rend heureux. Heureux les lieux où elle est libre! Être pauvre ne m'empêche pas d'être joyeux, quand je circule sur les routes américaines! Pourquoi? Je récite en conduisant les poèmes de Lovecraft:

There was no hand to hold me back
That night I found the ancient track
Over the hill, and strained to see
The fields that teased my memory.

Souvenirs d'une vie prénatale, sans doute! La poésie en donne des aperçus qui réjouissent infiniment.

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