20/07/2017

Teilhard de Chardin, chantre de l'Ultraphysique (22)

dali.jpgPierre Teilhard de Chardin était jésuite mais il plaçait le Christ non dans une métaphysique abstraite, mais au sommet et au bout de l'Évolution, dans une forme d'ultraphysique. L'idée heurtait au fond la sensibilité tant des matérialistes que des spiritualistes.

Il en voulait en particulier à ceux qu'il appelait les littéraires, et qui s'appuyaient sur des concepts planant dans le vague, postulés mais non vérifiés, prétendûment rationnels et en réalité fantasmés. Les chrétiens et les philosophes le rejetaient avec une égale force. Lui leur reprochait de détacher l'homme de l'univers, de le placer dans une bulle.

Il voyait l'esprit humain comme le reflet d'une force cosmique!

Il avait raison.

Mais quel lien, du coup, pourrait-il être établi entre sa pensée et la tradition américaine, où il ne s'est pas senti mal?

Je me souviens avoir lu un ouvrage de l'écrivain américain de science-fiction Dan Simmons appelé Hyperion, paru en 1991, et célèbre. Il y évoque la figure de Teilhard de Chardin, et affirme que, dans le futur, il aura été canonisé. Il le nomme saint Teilhard - faisant sans doute l'erreur d'avoir pris son patronyme pour son prénom, et confondant son titre de noblesse, qu'il tenait d'une lignée maternelle, avec son patronyme. Erreur commune, malgré la similarité du nom de Valéry Giscard d'Estaing, d'ailleurs lui aussi auvergnat.

Simmons est en réalité ironique, et si cela lui a permis d'avoir beaucoup de succès parce que cela l'a conduit à poser des problèmes d'ordre philosophique qui plaisent au public instruit, il n'a jamais eu, de mon point de vue, la force d'un Donaldson, auteur aussi de romans de science-fiction moins connus, rassemblés dans une Gap Series. C'est moins brillant, sur le plan intellectuel, mais c'est plus haletant et grandiose.

Cela dit Simmons crée des figures originales, étranges, profondes, il a du talent. Dans la nouvelle évoquant Teilhard, il fait accomplir, par des jésuites du futur, des missions de conversion de peuples extraterrestres, et hyp.jpgl'un d'eux est pris au piège de sa propre théologie, parce qu'il est crucifié et qu'on place sur lui un organisme en forme de croix qui le reconstruit au fur et à mesure qu'il le brûle, aussi bizarre que cela paraisse. Il vit un enfer perpétuel!

Cependant Simmons cite Teilhard comme étant celui qui a béni l'Évolution par la formule: en haut et en avant, et il le cite en français dans le texte, signe que la formule a fait mouche, et qu'on a saisi que l'Évolution avait pour Teilhard une valeur qualitative, et non de simple succession mécanique.

Depuis, du reste, comme une réaction malheureuse à sa pensée, on s'emploie à montrer que l'évolution effective n'est pas qualitative, et, s'appuyant sur la littérature, l'Existentialisme, le Théâtre de l'Absurde et toute cette sorte de fatras, on gémit sur la méchanceté humaine et sur la bonté des animaux, d'une manière assez ridicule et invraisemblable. C'est une sorte de jeu: il fallait montrer qu'on avait une pensée originale, parce que s'opposant à la tradition, notamment religieuse. On n'a d'ailleurs pas vu qu'on n'a fait que reprendre mécaniquement, ce faisant, la pensée des anciens païens, la pensée classique qui a donné naissance à la tragédie, chez les Grecs.

Simmons au fond se moque de Teilhard avec dans l'âme l'omnipotence du spectre de l'ancienne Grèce, qui ironisait sur les prétentions de l'être humain à évoluer vers l'infini. Mais c'est le signe typique qu'il a saisi que Teilhard était une figure incontournable: en vrai Américain, il dit les choses, cite le nom et la devise du jésuite auvergnat, ne cherche pas à les cacher. Or, en France, on joue sur la dissimulation, parce qu'on ne veut pas que naissent des débats, mais que les vérités énoncées semblent être des évidences: non, l'Évolution n'a pas de caractère qualitatif, et il est évident que les animaux sont déjà de vrais socialistes, que seuls les humains sont de méchants individualistes! Il n'y a qu'à voir la fidélité des chiens, et de quelle manière les gorilles apprennent gentiment à faire du vélo.

Je continuerai cette réflexion une fois prochaine.

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18/07/2017

Pierre Teilhard de Chardin en Amérique (21)

pierre-teilhard-chardin-grandes-etapes-64e91b7e-a109-4a42-b808-46439a487f06.jpegDans une vieille maison traînait un carton de livres. Mon père devait la vider, étant dans le bâtiment. Certains m'intéressaient, et il me les a donnés. J'en ai lu un sur Alain Robbe-Grillet, un autre de Pierre Albouy sur la mythologie dans la littérature française, mais il y en avait surtout un sur Pierre Teilhard de Chardin, de Claude Cuénot, publié en 1958, juste après la mort du célèbre jésuite.

Or, en lisant les pages sur le séjour américain de Teilhard, j'eus la sympathique surprise de voir évoqués les lieux que je venais de voir à New York. J'ai lu les pages concernées peu de temps être rentré de voyage.

Il faut savoir que l'auteur du Phénomène humain fut quasiment exilé, à la fin de sa vie, aux États-Unis: ses supérieurs lui avaient ordonné de s'y rendre - et ils lui interdisaient de rentrer à Paris, où ses conférences et ses écrits, qui circulaient sous le manteau, faisaient trop de vagues. Il en éprouvait un profond chagrin, mais tenait à rester fidèle à l'Église.

Il était du reste bien accueilli en Amérique, d'où lui étaient venus nombre de subsides pour l'aider dans ses projet de fouilles, tant en Chine qu'en Afrique du Sud.

Et il aimait New York, où il a logé dans un hôtel pour jésuites, que je n'ai pas remarqué. Il était souvent invité au Musée d'Histoire naturelle - que j'ai eu le plaisir de visiter -, pour converser avec ses administrateurs. Il ne sortait guère pour s'amuser, mais un jour, on l'emmena à Broadway, et, loin de s'offusquer de la manie américaine des images colorées, il les trouva charmantes et naïves, comme reflétant le dynamisme évolutif du peuple américain.

Il a aussi fait l'éloge du Christmas, avec Santa Claus, n'émettant que les réserves d'usage sur l'excès de commercialisation de la fête. Il a déclaré que l'esprit de merveilleux chri.jpgavec lequel à New York on fêtait Noël était meilleur et plus chaleureux que celui de France.

Il était sensible au merveilleux local. Inconsciemment, a-t-il considéré qu'il représentait au sentiment la vie morale de l'univers, qu'en France on ne voulait pas voir, notamment dans les milieux littéraires? Teilhard n'était pas passionné d'art, mais il l'aimait, et estimait qu'il reflétait la beauté cosmique, c'est à dire l'effet de l'amour universel du Christ.

Il est mort à New York, le jour de Pâques de l'année 1955, après avoir assisté à une messe dans la cathédrale Saint-Patrice - dont j'ai déjà parlé. Ensuite il s'est rendu chez des amis, puis a eu une attaque cardiaque.

Peu de temps après, son chef-d'œuvre, Le Phénomène humain, était publié à Paris. En effet, il lui était interdit de donner l'accord de cette publication de son vivant; mais cela n'allait pas au-delà.

Il souffrait d'être réduit au silence. Il demandait à ses amis de prier pour qu'il ne meure pas aigri... Un refus clair qu'il participe à Paris à un colloque à la Sorbonne n'a pas laissé de l'atteindre durement. Si en public il semblait jovial et enfantin, ses proches décelaient dans ses yeux une immense tristesse. Il en arrivait à douter que l'Église pût être le réceptacle des idées nouvelles, de la manière nouvelle dont le Christ se manifestait, selon lui!

J'en parlerai une autre fois.

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16/07/2017

Charles Duits à New York (20)

superJumbo.jpgQue le dégoût cosmique de Howard Philips Lovecraft pour New York ne fût pas dû essentiellement à son racisme, ainsi que l'a prétendu Michel Houellebecq, j'en veux pour preuve des images proches des siennes, par un auteur avec lequel on l'a souvent comparé pour la richesse de son inspiration et sa tendance à la mythologie: Charles Duits (1925-1991) - que je ne me lasse pas d'admirer.

Il a narré ses souvenirs de New York dans son livre André Breton a-t-il dit passe, où il raconte plus généralement sa rencontre avec André Breton, alors que celui-ci était réfugié dans la cité américaine. C'était en 1942, et Duits était aussi réfugié, son père étant juif. Il avait passé son enfance à Paris.

Sa mère était américaine et puritaine, de la même communauté que Lovecraft. Les points communs commencent là. Dans ses souvenirs de New York, Duits parle aussi d'une ville infernale, mais sans jamais faire allusion aux ethnies minoritaires, car il avait le racisme en horreur.

Il regardait la cité comme étant sans beauté, et le soleil lui apparaissait comme une grosse pêche à demi cachée par la grappe de raisins noirs que formait à l'horizon la pesante fumée des usines. La haine de Duits pour le modernisme le rapproche plus sûrement de Lovecraft qu'un racisme qu'il ne partageait pas, et sa tendance imaginative bondissait en lui comme une réaction aux interdits prononcés par sa mère. Elle prenait la forme du 19429756_313644299093446_5758650434255466686_n.jpgSurréalisme, plus que du Roman gothique qu'affectionnait le créateur du Mythe de Cthulhu; mais le résultat était proche.

Son rejet des machines, notamment de l'automobile, à la forme à ses yeux horrible, nous rappelle l'assimilation, par Lovecraft, du train souterrain de New York à un monstre innommable de l'Antarctique, dans At The Mountains of Madness.

Et des figures mythologiques peuvent surgir au fond d'une rue, quand, dans l'obscurité des venelles, l'ordure, aux cheveux phosphorescents, présentait son ventre, comme une vieille prostituée. Ici, ce n'est pas le spectacle d'hommes entassés dans des immeubles, qui suscite en l'écrivain une figure maléfique, mais simplement l'ordure en tas inanimés: il y reconnaît une créature abominable. Il la dote d'une âme, d'une personnalité. Or, New York, certes, n'est pas une ville propre. Tout entière vouée à son activité économique, elle en laisse volontiers les déchets traîner sans s'occuper de ce qu'ils deviennent. Cela s'est arrangé, depuis trente ou quarante ans, sous la férule de maires énergiques. bacch.jpgMais l'impression demeure d'un fouillis bouillonnant - d'un foisonnement où le chaos se mêle constamment à l'ordre.

Duits vise explicitement le démon du commerce, quand il blâme les couleurs nauséabondes des panneaux publicitaires. Il appelle cette profusion une Bacchante, personnifiant aussi l'ensemble lumineux des enseignes - et l'assimilant au paganisme déluré. L'esprit est bien le même que chez Lovecraft, encore.

Les visages grimaçants et hurlants ne sont pas, chez Duits, ceux des étrangers, mais ceux des locaux qui reconnaissent en lui un étranger: des groupes hilares le montrent du doigt, et la haine siffle sur lui ses injures. Il hait aussi l'instinct de groupe, mais, cette fois, il l'assimile à celui des Américains ordinaires, tel qu'il peut s'exercer contre un Français de cœur.

Cependant, il reconnaît que ses impressions étaient largement dues à son puritanisme spontané, celui de sa mère transmis en lui, bien qu'en théorie il le combattît pour se rattacher à la France. En un sens, il est plus lucide que Lovecraft.

Il est certes étrange que Pierre Teilhard de Chardin n'ait pas eu les mêmes sentiments, face à la trépidation de la vie de New York: ce catholique, peut-être accoutumé aux manifestations de l'art baroque, était, lui, plutôt charmé par les enseignes lumineuses de Broadway. C'est ce que nous verrons une fois prochaine.

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14/06/2017

Le style de Dashiell Hammett (12)

34384996z.jpgAyant acheté mon billet d'avion pour l'Amérique, je me dis que je devais regarder dans ma bibliothèque, y prendre mes romans américains que je n'avais toujours pas lus, et les lire.

L'un me fit particulièrement envie, nommé The Glass Key, de Dashiell Hammett, et datant de 1930. On me l'avait donné. J'avais le pressentiment d'une écriture typiquement américaine.

On a peu le temps de lire quand on visite, et je ne l'ai fini qu'après être rentré en France.

En un sens, il est exemplaire. Tout ce qu'on reconnaît comme étant spontanément américain s'y manifeste. Le style affecte de ne parler que des actions extérieures: aucune pensée de personnage n'est donnée, ni aucun sentiment. On doit les déduire de ce qu'ils font. C'est le paroxysme de ce qu'en rhétorique on nomme le point de vue externe.

D'un point de vue technique, cela permet d'enchaîner les actions avec une force implacable, et de créer un tableau dramatique s'imposant absolument. On retrouve, dans un monde moderne, la crudité antique, y compris dans les passages violents: les coups de poing, les meurtres sont peints avec la puissance habituelle du cinéma américain, issu de cette littérature, et qui en a bénéficié. La vigueur avec laquelle les actions se succèdent impressionne et est pour beaucoup dans le succès de l'industrie hollywoodienne. Elle est d'ailleurs parfaitement adaptée à cet art de l'image, puisqu'une image ne montre pas directement, en principe, le monde de l'âme, mais seulement ses effets extérieurs. Le comic book a aussi bénéficié de cet état d'esprit. Le cinéma français à cet égard erre en restant trop littéraire: l'image, immobile, sans vie, est censée communiquer des sentiments et des pensées; mais elle ne le fait pas. C'est la principale raison pour laquelle il a besoin de subventions: accuser d'agressivité les marchands américains est un peu facile.

Les mots ont la faculté de nommer directement les sentiments: la honte, la peur, la joie désignent d'abord des expériences intérieures. Les matérialistes peuvent bien le nier, ou rappeler de façon obsessionnelle que ces sentiments se manifestent sur le visage, ou même qu'ils seraient les effets de mécanismes corporels, la réalité est que le langage nomme directement des faits de l'âme, et que vouloir supprimer ces mots de la Theglasskey1942.jpglangue, ou les réduire à des faits physiques, est une des principales sources de la décadence de l'enseignement du français, de la déréliction de la pédagogie en France.

Mais c'est aussi la source de la confusion entre la littérature et le cinéma, qui n'est pas appréhendé dans sa spécificité.

On pourrait reprocher, donc, à Hammett d'avoir supprimé de son vocabulaire les mots désignant les faits de l'âme. On pourrait le reprocher à l'Amérique en général. C'est un signe de matérialisme spontané. Mais critiquer ne sert à rien. Car d'un autre côté, comme je l'ai dit, la force d'un récit présentant seulement des faits physiques est indéniable. Et qu'on ne retrouve pas la même force dans les romans français - qui intègrent les pensées, les sentiments et les désirs des personnages - pose un problème d'ordre esthétique mais aussi sociologique. D'où vient qu'on plonge désormais dans le monde de l'âme de façon aussi volatile? Cela ne pousse-t-il pas à s'américaniser toujours davantage – ou, dans certains cas, à rejeter l'américanisme de façon maniaque, et à plonger dans ce mysticisme vague jusqu'à s'enfermer dans les religions périmées? En un certain sens, Hammett est représentatif d'un défi majeur posé à la culture française - et plus généralement européenne.

Cependant, il ne pourra être relevé que si on commence par s'imprégner totalement de la méthode de Hammett, à en prendre la mesure complète, et à en tirer le bien qui peut en être tiré. Car son roman est bon, il a de la puissance, mais aussi de la suggestivité. Je montrerai pourquoi une prochaine fois.

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19/05/2017

Animaux dans la ville: l'Amérique naturelle (6)

squirrelweek008.jpgNous connaissons tous les images d'écureuils parcourant les cités américaines et s'approchant des hommes sans crainte. L'Européen s'en étonne: les animaux sauvages dans son continent se cachent. D'où vient une telle différence?

Naturellement, plus la ville est bétonnée, moins les animaux se font voir: les écureuils à Manhattan se montrent surtout à Central Park, et nous avons cru distinguer, dans celui-ci, des ratons laveurs sur un arbre. Mais c'était peut-être des chats, car un cousin d'origine new-yorkaise a émis des doutes; un autre, moins lié à New York, l'a pensé néanmoins possible.

À Washington l'État fédéral a voulu laisser tellement de verdure entre ses bâtiments officiels que les écureuils sont innombrables, et qu'ils prennent, comme les oiseaux, des couleurs: car, généralement, en Amérique, ils sont gris.

Dans les temps anciens, les animaux blancs étaient sacrés, magiques: ils étaient des messagers d'en haut. Il était impossible aux chasseurs de les tuer. Toutes leurs flèches et leurs balles demeuraient vaines! On voit des traces de cette tradition dans le célèbre lapin blanc d'Alice au pays des merveilles. Or, à Washington, dans la pelouse, nous avons vu un écureuil blanc. Il annonçait, peut-être, la présence du dieu de l'Amérique, de son ange! Ou la protection des touristes que nous étions. L'approbation du génie américain, quant à notre présence en ces lieux! Ou bien il annonçait un danger, comme la Vouivre du capitaine Lacuson. Dieu sait.

Est-ce que le temps que nous avons passé à l'admirer nous a sauvés d'un péril à venir? La Providence a de ces mystères.

À Tampa, les espaces verts et les mares sont disposés de manière à accueillir les oiseaux les plus bigarrés, les poissons les plus rares, et il en va ainsi que même les alligators se glissent parfois dans la cité. Celle-ci, constellée de végétation, n'est pas très urbanisée, et il ne faut pas craindre les alligators, qui sont assez petits.

Au bout d'un boardwalk, passerelle en bois montée sur pilotis et passant au-dessus de marshes - de marécages -, la rivière nous a montré une de ces bêtes: regardant d'un œil sournois la rive, et nous apercevant de loin, il a plongé à notre hauteur.

Son regard perçant et inquiétant jetait comme un feu sombre. Certes, il ne s'agit que d'un animal. Mais, sous nos yeux, il se glissait au fond de l'eau verte comme une ombre faite des fautes humaines... Victor Hugo assurait que les animaux hideux abritaient l'âme des criminels...

Au restaurant, on peut en manger. Je l'ai fait. C'est un peu piquant. La chair de l'alligator est agressive.

Je dirai plus. Malgré le confinement des Indiens, les Américains sont nostalgiques d'eux. James Fenimore Cooper insiste sur la fusion de leur âme avec celle de la nature. Cela leur donnait une ardeur aveugle, une tendance à la ruse, à la vengeance, aux instincts âpres. Mais cela leur donnait aussi des qualités spontanées, inexistantes chez les visages-pâles dénaturés.

Certes, ils n'avaient pas lu la Bible, et ne connaissaient pas les vertus supérieures, communiquées par Dieu. Mais ils conservaient le lien profond avec le Manitou. Or, dans Le Dernier des Mohicans, Cooper fait d'un blanc - Scene-from-the-last-of-the-mohicans-cora-kneeling-at-the-feet-of-tanemund-1827.jpgNathaniel Bumppo - l'héritier des Indiens les plus nobles de l'Amérique: il a gardé d'eux le lien avec le divin créateur de la nature, et en même temps il l'a couronné par la sagesse chrétienne - quoiqu'il ne sache pas lire. On le méconnaît, mais c'est l'idéal américain. La nature américaine renvoie à son créateur, et la Bible en projette l'image dans l'intelligence, donnant le sens moral céleste qui plane comme une nuée au-dessus des forêts.

Cependant, si les animaux sauvages restent libres, en Amérique, peut-être est-ce plus simplement parce que leur comportement, en Europe, vient du Moyen-Âge qui les a chassés en masse, et diabolisés. La haine humaine a pu se transmettre dans le psychisme des espèces. En Amérique, le Moyen Âge était amérindien, et les dispositions européennes ont eu d'autant moins le temps de s'imposer qu'elles ont été filtrées par le romantisme de Cooper. Les animaux n'étant pas chassés systématiquement, ils gardent encore foi en leur survie parmi les humains, ils n'en ont pas peur. Ils les fréquentent donc, et ne fuient pas à leur approche. Cela donne aux villes américaines beaucoup de charme.

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15/05/2017

Géométrie américaine, jardins anglais (5)

wash.jpgWashington a une aristocratie qui vit aux alentours, et a qui a de superbes demeures. Venant de Pittsburgh et cherchant l'aéroport pour rendre ma voiture louée, j'erre, alors qu'il pleut et fait froid, dans une forêt constellée de belles et grandes maisons, que ceignent des pelouses aux mille fourrés fleuris. Tout le souvenir de l'Angleterre semble ici vivace.

Mais l'Amérique, c'est d'abord la géométrie imposée à la Terre. À Tampa, en Floride, je parcours sans fin d'immenses routes, à trois ou quatre voies, traversant le district d'ouest en est, du nord au sud. Aux croisements, sur le bord, tout se répète à l'infini: les mêmes petites boutiques, les mêmes centres commerciaux, les mêmes jets d'eau, les mêmes lotissements élégants.

Une nuit, je fais un rêve: mon cousin (qui me véhicule) parcourt ces routes et inlassablement se gare dans un parking identique au précédent. C'est un cauchemar. Un dieu fait tourner en rond les hommes, les ramène inlassablement à leur point de départ, les empêchant d'avancer.

Je le raconte, on rit. On me dit qu'autrefois le lieu était fait de villages, et que le développement les a englobés dans ce prodigieux quadrillage.

Il reste de jolies vieilles maisons, d'un style différent de celui des États du nord-plus profondément anglais. À Tampa, elles n'ont qu'un étage, en général, l'humidité empêchant les fondations profondes. Quelques belles propriétés en ont deux, mais sont surélevées.

On croit peu, on dit peu que les États-Unis restent une expansion, une excroissance de l'Angleterre. Le culte du gazon, même à Tampa, est partout présent. On l'achète en plaques.

En Angleterre, où je suis allé quand j'étais jeune, j'ai vu préparer un mariage de la façon suivante: on se rend dans un endroit gazonné, on découpe des plaques, on les ôte, on va les mettre là où on se marie. Les gazons des jardins américains se préparent de la même façon.

À Tampa, on a dû trouver une herbe spéciale, plus résistante, pour affronter la chaleur. Les brins sont épais. Tout se perd. Le mode de vie anglais devient difficile à faire persister en Floride.

Il n'en est pas ainsi dans le New Jersey, ni en Pennyslvanie, dont les paysages humides sont comparables à ceux de l'Europe du nord. Je me suis promené dans les montagnes de Pennsylvanie, mais pas longtemps, car la végétation était semblable à celle que je connaissais - si les montagnes étaient moins hautes. Et le long de la route, parfois, des bourgs sans tours - avec des maisons à l'anglaise, ou à l'allemande.

La Pennsylvanie fut disputée à la France, et colonisée d'Européens du nord, d'Allemands, de Polonais, de Suédois. À Pittsburgh, on présente encore les combats contre les Français et les relations avec les Indiens. AbductDBooneDghtrWimar1853.jpgOn est proche de l'univers de James Fenimore Cooper. Or, celui-ci explique de la façon suivante l'origine du mot Yankees: les Indiens ne parvenaient pas à prononcer English, et disaient Yengeese. En effet, dit Cooper, dans l'État de New York, on ne prononce pas Inglish, mais English: précision importante pour les francophones. Les Yankees sont donc les Anglais tels qu'ils se voient à travers le langage des Indiens, à travers l'esprit des Indiens, qu'apparemment ils ont épousé.

En Floride, ce ne sont pas des Yankees. Les Yankees sont au nord-est. L'esprit anglais se dissout quand on s'éloigne. Mais il reste modélisant: les pelouses en témoignent. La Floride fut d'abord colonisée par les Espagnols. Tampa est un nom indien appréhendé par un officier espagnol. Mais l'esprit géométrique vient bien des Anglais, il émane bien de New York. L'Amérique n'est pas un pays d'indigènes. Cela reste une colonie.

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07/05/2017

L'attaque des serpents de feu (Perspectives pour la République, XXVIII)

fire_snake_by_dhaeur-d7hh2gk.jpgCe texte fait suite à celui appelé Une Mystérieuse flamme, dans lequel je rapporte qu'après avoir écouté la belle Ithälun, je vis une flamme dans le ciel et la guerrière immortelle devenir éclatante de lumière sous l'œil de Vesper, puis sortir son épée et faire face à trois serpents de feu qui volaient en spirale vers nous.

«Attention!» s'écria Ithälun. L'un des trois serpents s'était élancé vers moi, prêt à me saisir à la tête. Je ne bougeais pas, stupéfait, horrifié par sa tête grimaçante et ses yeux vitreux, pleins d'une malignité farouche, d'une haine que je n'eusse su peindre.

Ithälun bondit et, abattant son épée au moment où la bête allait me saisir, la coupa en deux. Les morceaux jumeaux tombèrent, mais, avec horreur, je les vis reprendre vie, retrouver de l'allant, et se diriger de nouveau vers nous, toujours volant!

Le plus terrifiant, néanmoins, était que, pendant qu'Ithälun me sauvait, elle baissait sa garde et se laissait saisir par le second serpent, tandis que le troisième se précipitait vers sa tête. Étions-nous perdus? Le corps de la belle Amazone était entouré d'anneaux vermeils pareils à des langues de rubis, et elle semblait immobilisée, incapable d'agir.

Je la sous-estimais. Elle prit son élan, puis sauta dans les airs, emportant avec elle le serpent qui la tenait, et évitant l'autre de justesse: il effleura sa chevelure, mais ne put la saisir. Il buta, au buste de l'immortelle, sur son congénère, et, bien que le choc eût repoussé celle-ci en arrière, elle n'en fut guère incommodée, car, après avoir effectué un saut périlleux qui la dissimula derrière sa grande cape rouge en soie, elle retomba souplement et légèrement, ne faisant pas s'abaisser la voiture volante plus que si elle avait été quelque oiseau, et, de sa main gauche qu'armait un poignard, frappa le monstre qui l'entourait.

En effet, plus vite que mon œil n'avait pu le suivre, pendant qu'elle effectuait son saut en arrière avait-elle sorti cette arme de sa ceinture à l'agrafe d'or. À peine un éclair fut visible dans sa main, mais, dans le mouvement rapide qui avait été le sien, je n'avais su reconnaître l'arme qu'elle avait sortie.

Le serpent, comme foudroyé, fut traversé d'un soubresaut; une lumière intense se plaça en lui comme issue de la lame, et il tomba en cendres, se dissolvant en un crissement dans lequel je crus distinguer un cri étouffé de dépit, ce qui me remplit d'épouvante. Car il était d'une voix horrible, pleine d'une méchanceté infinie, qui me rappela aussitôt la lueur effrayante que j'avais distinguée dans les yeux de ces bêtes. Une sourde menace y résonnait, et j'admirai Ithälun de sembler n'y être pas sensible.

En avait-elle le temps? Si elle s'était mue à la vitesse de l'éclair, les serpents aussi étaient rapides, et les deux morceaux du premier, qu'elle avait coupé, s'emparaient dans le même temps de moi, l'un m'entourant le bras gauche, l'autre la cuisse droite. Je ressentis alors une douleur comme je n'en avais jamais connu. Leurs anneaux me consumaient, et je ne comprenais pas comment Ithälun avait fait pour supporter leur morsure, et agir avec tant de sang-froid, comme je lui en avais vu. J'étais abasourdi et terrifié, épouvanté par cette souffrance. Ithälun me cria un mot que je ne compris pas, et me lança son stylet étincelant. Dans la vapeur rougeoyante qui à demi m'aveuglait, je tentai de soulever le bras droit et de l'attraper au vol, mais je le manquai, et son manche ne frappa que l'extérieur de ma paume; l'arme tomba derrière moi, dans le véhicule.

À nouveau l'immortelle jura, et se tourna vers le troisième serpent, qui l'attaquait à nouveau, après avoir tourbillonné dans les airs: son vol était si vif qu'il paraissait bien de flamme, et que des étincelles jaillissaient de ses anneaux brillants. Elle le combattit, d'une manière que je ne pus voir; car quant à moi, je m'étais effondré, prostré au fond de la voiture, souffrant mille morts, payant mes péchés. Et je songeai à ce qu'avait dit la belle, que les peines étaient envoyées par les dieux pour purifier l'être humain, mais je ne le comprenais pas, et cette douleur me semblait incompréhensible et absurde, injuste et absolue!

(À suivre.)

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03/05/2017

Stéréotypes américains (lois et coutumes)

penn.jpgJe suis allé deux semaines aux États-Unis au mois d'avril, désirant rendre visite à des cousins qui s'y trouvent, descendants d'une grand-tante qui s'y est installée, et découvrir ce pays mythique, à la culture outrageusement dominante. J'y ai été plaisamment surpris par des réalités opposées à ce qu'on m'avait dit.

Un grand lieu commun, à propos de l'Amérique, est qu'on y roule lentement sur des autoroutes qui n'en finissent pas. Il est vrai que tout y est quadrillé, et que les rues et routes sont droites et se croisent perpendiculairement, de sorte qu'on va toujours soit vers le nord, soit vers le sud, soit vers l'est, soit vers l'ouest. Ces repères sont du reste indispensables pour savoir où l'on va, car les pôles urbains qui orientent les trajets, tels qu'on les trouve en Europe, n'existent pas. Les directions Paris, Milan, Zurich, Genève, Berlin n'ont pas leur équivalent clair dans ce pays plus éclaté. Comme le disait Sartre de New York, les voies américaines s'enfoncent vers l'infini, vers un néant qui ne se définit que par les axes cardinaux. Le lien avec la nature cosmique est plus profond. Mais, à vrai dire, la langue anglaise est profondément marquée, dans ses compléments de lieu, à ces axes cardinaux, plus que la française-comme si elle était plus écologique d'emblée!

Néanmoins, prétendre que les Américains roulent lentement sur ces voies droites est un gros mensonge. Ils roulent en fait aussi vite qu'en France, et plus vite qu'en Suisse. On m'a dit que dans les régions désertiques, et au Texas, la vitesse atteint des sommets inégalés.

Le code de la route le masque, car les règles et vitesses indiquées sont comparables à celles de la Suisse: elles sont mesurées. Mais personne ne les respecte. Au début, j'ai voulu m'y soumettre, mais les camions me dépassaient tous. Mes cousins américains m'ont expliqué qu'il n'y avait pas, quasiment, de machines de surveillance-flashant les gens, comme on dit: seuls quelques carrefours en possèdent dans certaines villes. penny.jpgLa vitesse excessive donne lieu à des contraventions en général de la façon suivante: un policier le long de la route trouve que vous allez trop vite, et il se lance à votre poursuite. Mais comment juge-t-il? Si la contravention répond peut-être à une limitation officielle, le policier juge en fonction de ce que font les gens en général: il ne faut pas rouler plus vite que les autres d'une manière sensible. C'en est au point où, au Texas, comme tout le monde roule très vite, personne n'est arrêté.

Ainsi la loi est théorique, et sert surtout à remplir les papiers. La police sinon se fie à un jugement répondant aux coutumes. Si le système américain se pose comme héritant des anciens Romains, un peu comme en Angleterre l'important est ce que font concrètement les gens, leurs habitudes-lesquelles sont collectives.

C'est ce qui s'oppose le plus radicalement à la France, où l'État refuse de rien concéder aux coutumes, globales ou locales, et cherche à soumettre tout le monde à ses directives également inspirées par l'ancienne Rome.

Cela entraine-t-il des problèmes? En France, oui. En Amérique, non. Tout le monde conduit correctement et de la même manière: l'esprit de corps est puissant, même si le Texas choque par ses excès. On n'essaie pas d'imposer des coutumes qui n'existeraient pas. La liberté est un principe obligatoire: la police doit s'y soumettre; le gouvernement aussi. Donald Trump lui-même se soumet aux juges qui la garantissent.

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07/11/2016

Les clones immortels de Michel Houellebecq

clone-factory-jim-painter.jpgDans un récent article, j'ai évoqué Les Particules élémentaires (1998) de Michel Houellebecq, et sa fin mystique, marquée selon moi par l'averroïsme. Je voudrais continuer cette réflexion.

J'ai dit que notre auteur dissolvait l'individu dans un vide lumineux, dans les derniers moments de ce roman et du reste des autres qu'il a écrits. Il aime ce genre de fins. Mais dans ces Particules élémentaires, il ajoute un épilogue qui annonce La Possibilité d'une île (2005): une essence stable sera un jour trouvée au code génétique, et on pourra créer des clones immortels, heureux - malgré les protestations des religions.

Je suis allé en Andalousie, patrie d'Averroès, et j'ai été frappé par ce qui reste de l'Espagne musulmane: le principe de répétition m'a paru saisissant. La mosquée de Cordoue répète à l'infini ses arcs, ses colonnes, et la nudité accentue le sentiment de répliques à jamais identiques, dans un univers sans limites. L'Alhambra de Grenade fait le même effet, notamment parce que les figures y étant proscrites, les variations ne sont guère possibles: l'individualisation y est moindre que dans le christianisme.

J'ai lu, il y a plusieurs années, un livre issu de l'Espagne musulmane, appelé Le Livre de l'échelle de Mahomet, traduit en latin en Espagne même. De la même manière, le voyage du prophète dans l'autre monde (puisque c'est de cela qu'il s'agit) était rythmé par une sorte de mathématisme - même si, naturellement, le paradis et l'enfer apparaissent comme deux lieux différents: la formulation de chaque chapitre se ressemblait, et la lecture en était grandement facilitée. Quand on compare avec Dante, qui s'est manifestement inspiré de cet ouvrage, on constate à la fois que le merveilleux y a perdu, car le texte islamique est rempli d'évocations de millions d'anges, et que l'humain y est plus présent dans son individualité, puisque le poète italien raconte l'histoire des particuliers qu'il rencontre dans l'autre monde, telle qu'elle s'est déroulée dans le nôtre.

Mais Houellebecq, avec ses clones immortels, m'a fait penser à la mosquée de Cordoue, je dois l'avouer: il suffisait d'y ajouter le pragmatisme romain, origine du matérialisme moderne. Qu'il refusât d'appeler matière interieur_mosquee_cordoue.jpgla matière et voulût l'appeler esprit n'y changeait rien: il y avait, dans l'arabisme antique, nourri d'Aristote, des velléités technico-magiques qui ont été écartées par l'Islam - nourri, lui, de christianisme, qu'on le veuille ou non, et donc de mysticisme moral.

Pour moi, ces clones immortels ne seraient pas mauvais s'ils existaient, mais je les prends pour des illusions. Houellebecq a raison de dire que les religions s'opposeront en vain à la manipulation génétique, comme elles se sont opposées en vain à l'application des principes du matérialisme historique. Mais, comme le disait Tolkien de la technologie en général, les résultats seront loin de ce qui aura été rêvé. C'est vers d'autres voies, à mes yeux, que la science doit aller. Le matériel ne s'imprègne pas par un jeu de langage des qualités du spirituel, comme dans la science-fiction. La source des différentes formes physiques n'est pas forcément physique elle-même. La connaissance peut, comme chez Goethe, pénétrer le psychisme en soi. Teilhard de Chardin espérait que la science s'orienterait dans ce sens, même s'il ne s'y osait pas.

L'artiste n'est pas forcément le seul être conscient à donner forme à la matière. En le faisant, il ne crée pas forcément un mensonge qui l'arrange (par exemple en attribuant à des objets physiques une qualité divine). Il peut aussi, comme le disait Novalis, user d'une imagination créatrice se confondant avec celle de l'esprit du monde.

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05/08/2016

Jean-Paul II à Jerez

catedral-de-jerez-de.jpgJerez de la Frontera est une ville d'Andalousie de la province de Cadix, en Espagne, et elle possède une cathédrale dans laquelle une chapelle est consacrée à Jean-Paul II. Cela m'a surpris, car, en France, le catholicisme est essentiellement une cristallisation du vieux temps: la créativité y est invisible. En Espagne, on continue à développer la religion, et à créer des figures vénérables. Des artistes du vingtième siècle ont imité l'art classique pour bâtir des retables à l'ancienne, et on honore notamment les saints prêtres martyrs de la guerre civile (qui donnent sans doute un autre visage, plus nuancé pour ainsi dire, à celle-ci et au camp républicain que celui qu'on donne en général en France).

Mais le plus étonnant est que, à l'extérieur de la cathédrale de Jerez, sur la place publique, on trouve aussi une statue de Jean-Paul II. Or, en France, c'est interdit. On autorise la statue et donc la vénération imprégnée d'esprit sacré de Jules Ferry, mais pas celle de Charles-Joseph Wojtyla.

À vrai dire, je ne suis pas, moi-même, ravi en extase face à la figure de ce noble pape, et je veux bien reconnaître que le catholicisme a une tendance fâcheuse à vénérer ses clercs, c'est à dire à se vénérer lui-même. S'il parvenait à canoniser de simples particuliers, il se montrerait plus créatif. L'Église pourrait par exemple béatifier des écrivains laïques qui ont chanté sa gloire et celle de ses Pères, tels Joseph de Maistre et Jean-Pierre Veyrat. Mais voyager en Espagne et en particulier en Andalousie n'en montre pas moins une façon d'aborder la religion totalement différente des pays du nord. En Espagne, notamment du sud, la tradition est sacralisée, et continue de vivre, quoique sans doute de façon moins glorieuse qu'autrefois. La situation est la même qu'en Asie.

Quand j'entends dire, par certains, que l'art baroque leur déplaît, je me demande ce qu'ils peuvent intégrer de la culture de l'Espagne ou de l'Allemagne catholique, ce qu'il leur reste pour apprécier une large partie de l'Europe, dont au fond la Savoie fait partie. Car elle aussi a cultivé l'art baroque.

Je ne sais pas si une Savoie non soumise au régime français ferait comme l'Espagne méridionale, - ou comme la Catalogne, qui a essayé de concilier, avec Gaudí et Verdaguer, la modernité et la tradition, le romantisme et le catholicisme, - ou simplement comme la France, qui a essayé de créer une modernité non catholique. La troisième possibilité est douteuse. Car, à cet égard, durant le vingtième siècle, après son annexion, la Savoie n'a fait qu'imiter platement la France, et on ne peut pas dire qu'elle ait été à la pointe par exemple du mouvement surréaliste.

Néanmoins, après l'effervescence issue de l'instauration de la République, en 1870, th.jpgla France semble aujourd'hui à bout de souffle. Elle ne cesse de ressortir les mêmes concepts, les mêmes icônes, bloquée en quelque sorte sur Jules Ferry. Je me dis qu'au moins Jean-Paul II est une figure plus récente, c'est à dire plus moderne.

Est-ce que le régime de la laïcité interdirait aussi d'ériger une statue de Pierre Teilhard de Chardin, sur la place publique? Le doute qu'on peut en avoir a un côté tragique, car il est pour moi le grand homme dont le souvenir peut redonner à la France contemporaine un souffle nouveau, des perspectives encore inexplorées, et fructueuses. Il est celui qui a donné sens à l'humanisme progressiste hors du matérialisme historique, qui est désormais périmé, et il est donc celui par qui les valeurs européennes peuvent retrouver une vie.

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29/10/2015

Le masque du super-héros

hommes-panthères_0.pngOn aurait tort de croire que le masque du super-héros n'a qu'une valeur fonctionnelle, destinée à cacher l'identité secrète. Les gendarmes d'élite aussi se dissimulent le visage, et pareillement les indépendantistes armés. Mais le super-héros a une essence spirituelle qui lui est propre. Et pour saisir sa nature et celle de son masque, il faut scruter les cultures où l'utilitaire se mêle encore intimement au spirituel.

Pensons au Cameroun traditionnel et à sa tradition des hommes-léopards. Cette confrérie est constituée de guerriers d'élite servant de garde rapprochée au sultan des Bamoun. Celui-ci en est officiellement le grand-maître. Mais il a le visage découvert: à lui, cela est permis. Il faut dire que malgré son aura spirituelle, il conserve un rôle d'abord politique.

Les hommes-léopards, de leur côté, forment une société secrète, et le masque qu'ils portent dissimule bien leur identité, mais on se doute que sa forme n'est pas choisie au hasard: il s'agit de s'approprier la force du léopard, au cours d'une initiation où par le masque même on se met en relation avec l'esprit de l'animal. C'est à dire non la conscience d'un léopard en particulier, mais l'esprit de toute l'espèce.

Par la suite on peut être confondu avec un léopard, car la vision spirituelle peut s'imposer à la vision matérielle. La matière n'est pas, dans cette perspective, perçue comme ayant des propriétés constantes, ou comme soumise à la loi de conservation dont parlent les savants: simple voile, simple illusion, elle s'efface constamment devant l'esprit.

À Dieu ne plaise qu'on prétende conformer cette conception avec la loi de conservation de la matière et de l'énergie en inventant que si la matière est dissoute c'est parce qu'elle s'est réduite à de l'énergie phénoménale, à des particules invisibles à l'œil nu: non. La matière ne s'est pas tant dissoute que transformée, et l'énergie est, ici, purement spirituelle.

On sait que les masques des cérémonies africaines et autres sont destinés à s'accaparer la force des esprits que ces masques représentent. Il est pour moi inutile de me référer une fois nouvelle aux cérémonies amérindiennes qui faisaient porter des masques de démons ou d'animaux aux rois et prêtres présidant aux sacrifices, bien que je reste convaincu qu'elles aient influencé les auteurs de comics. Car je crois certain que le plus grand d'entre eux, Jack Kirby, s'est directement inspiré de la splash-blackpanther1-8.jpgtradition des hommes-léopards en créant le super-héros Black Panther, qui, dans l'ordre humain, est un roi de tribu africaine, et, dans l'ordre héroïque, porte un costume symbolisant et représentant une panthère noire. Il en a toute la force.

La cause n'en est pas, comme souvent, la technologie, mais des rituels et des herbes émanés d'une tradition mystérieuse, conformément à l'occultisme africain. Sans doute, le roi T'Challa dispose de machines  futuristes; mais il les a achetées aux Occidentaux, quand elles s'avéraient utiles à son peuple. Son pouvoir, il ne le tient que d'une technique spirituelle, des forces cachées de la nature.

On pourra me dire: mais à l'origine, le masque du super-héros était un simple loup. Oui: un loup. Le masque, même réduit à sa plus simple expression, se référait à l'esprit du loup. Il faisait de celui qui le portait potentiellement un loup-garou, un homme ayant acquis la force occulte d'un loup. Il n'en a jamais été autrement, depuis l'aube de l'époque romantique et du thème du héros justicier qui en secret combattait les forces despotiques instituées. Certes, que le loup ait été vu souvent comme démoniaque manifeste que le super-héros a un lien avec le paganisme. Il s'oppose au rationalisme chrétien. Pas nécessairement au Christ en tant que dieu de toute justice au-delà des institutions, naturellement. C'est en cela qu'il est romantique: il incarne la liberté, l'égalité, la fraternité, par delà le pouvoir en place.

Le costume du super-héros est totémique et symbolique, et concentre sur lui les forces spirituelles divines que la providence a voulu par lui placer sur terre. De là sa beauté, ou la nécessité qu'il soit beau. Jack Kirby l'a perçu pleinement le premier, et c'est en cela qu'il fut une figure majeure.

Si l'identité du super-héros est cachée, ce n'est, au fond, pas tant par nécessité pratique que parce qu'elle s'efface derrière un esprit céleste, un dieu, qui, de fait, la cache.

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15/10/2015

Des chefferies à l'État global, le fédéralisme

Jacobs_ladder.jpgPlusieurs Camerounais distingués ont réagi à mes articles sur l'Afrique, qui m'avaient été inspirés par une intervention de mon ami Jean-Martin Tchaptchet. Celui-ci est d'origine camerounaise, et comme le Cameroun est le seul pays d'Afrique où j'aie séjourné, c'est celui que j'aime le mieux citer.

Politiquement, mes solutions tendaient au fédéralisme. Car si je dis qu'entre les grandes vues inspirées par le rationalisme occidental et la conception traditionnelle fondée sur les chefferies, il faut trouver un espace imaginal qui comble le gouffre; si je dis qu'entre le dieu abstrait des Européens et les génies des lieux de l'Afrique, il faut élaborer un monde hiérarchisé d'anges qui fassent la navette pour ainsi dire entre les deux (comme dans le rêve que fit Jacob de l'échelle des anges), sur le plan pratique, cela revient à donner une forme de primauté à l'élément régional, intermédiaire.

Ce n'est pas que je cherche à créer un féodalisme dans lequel les petites contrées s'affronteraient alors qu'elles parlent la même langue, car le système des chefferies est bien fondé sur ce culte excessif du génie local. La primauté que je réclame pour l'élément intermédiaire n'est pas liée à une conception absolue, dans laquelle j'estimerais que l'ange de mon village vaut mieux que celui de la France, ou que l'esprit protecteur de Bangangté (où Jean-Martin Tchaptchet est né) est supérieur à celui du Cameroun tout entier: car ce serait une position indépendantiste de désunion, et cela va à l'encontre du fédéralisme. Mais au sein des pays centralisés, il y a un déséquilibre au profit des grands ensembles, et la réaction ne se fait qu'à un niveau extrêmement local; il faut donc accorder, au moins pour un temps, une primauté à l'élément intermédiaire, régional, afin de rééquilibrer les choses.

Mes amis camerounais m'ont dit que leur pays était calqué, dans son organisation administrative, sur celui de la France: il est très centralisé.m-_Users_davidcadasse_Desktop_SEB___CAM_BLOG_04_CAM_LITTORAL_CAM_LT_DOUALA_0033.jpg Les gens de Douala - les Sawa - se plaignent de la suprématie de Yaoundé. Ils ont le sentiment de n'être pas respectés dans leur spécificité. L'État central se sert du français pour imposer sa volonté à tout le monde, et les langues locales ne sont pas soutenues, et n'ont pas l'occasion d'évoluer pour englober de nouveaux concepts, juridiques ou scientifiques. Une position que la France a connue, et connaît encore.

Jean-Martin Tchaptchet me disait néanmoins que son souci, à lui, était le fédéralisme africain: l'union des pays africains dans un seul grand ensemble. Alors c'est le Cameroun qui devenait non plus un absolu, mais une région. Mais le lien avec la France et sa place dans l'Union européenne apparaît immédiatement. Car elle veut continuer à être un absolu: si elle est un absolu face à ses régions - face au Berry, au Limousin, au Languedoc, au Pays basque -, comment peut-elle ne pas l'être face à des ensembles plus grands, l'Union européenne ou l'Alliance atlantique? Il y a à Paris un verrouillage du débat pour que la France ne cesse pas d'apparaître comme un absolu. Et donc, dans les faits, une opposition frontale entre le local et les grands ensembles qui ne se résout pas. Car la seule manière de le résoudre est déjà de relativiser l'ensemble national, en montrant qu'il se subdivise en régions égales entre elles; et dès lors, tout naturellement, l'ensemble national peut lui-même apparaître comme une partie d'un ensemble plus grand. C'est le sel de l'humanisme: car celui-ci ne doit pas être fondé sur une tradition nationale qui se pose comme universelle, mais sur l'humanité réelle!

Le fédéralisme continental - africain ou européen - passe nécessairement par le fédéralisme national. Aucune conception ne peut admettre que ce qui se fait en grand ne se fasse pas en petit, et inversement. L'organisation du monde ne peut pas être différente selon l'échelle: quelle que soit sa taille, un homme a toujours une forme humaine. Le monde multipolaire rêvé par Jacques Chirac se traduit nécessairement par l'instauration de républiques multipolaires.

Le fédéralisme européen ou africain passe par le régionalisme. C'est ce qu'avait compris Denis de Rougemont.

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13/09/2015

Entre panthéisme et christianisme: Teilhard de Chardin

gal-1219169.jpgDans deux précédents articles, j'ai évoqué l'intervention de mon ami Jean-Martin Tchaptchet lors d'un symposium en mai à Cotonou. Il s'agissait de trouver le moyen de concilier le culte des génies des lieux et les grandes vues abstraites occidentales, fondées sur la conception de Dieu qui s'est développée à Rome dans l'antiquité. Et je disais que je parlerais de Teilhard de Chardin.

Car il affirmait qu'il avait dépassé le débat entre les romantiques et les catholiques en étant à la fois panthéiste et chrétien. Comment cela?

Pour lui, le monde avait une âme, et cette âme était le Christ; mais tous les éléments existants avaient une intériorité à laquelle cette âme cosmique parlait, et c'est ainsi qu'il fallait expliquer l'évolution. En effet, ce psychisme universel n'était pas une simple idée placée dans l'intellect humain, mais une réalité polarisant l'ensemble des éléments sensibles. Même l'atome était doué d'un début de psychisme, disait-il. Sa polarité négative ou positive en était l'expression, et manifestait son rapport intime avec le centre mystique du cosmos.

L'esprit n'était pas dans tel ou tel élément, poursuivait-il, mais dans la force même qui l'avait fait apparaître, élaboré. Ce qui maintenait entre eux les atomes pour former un corps n'était rien d'autre que la force psychique de l'univers particularisée. Et plus l'évolution avançait, plus les corps englobaient Point_Omega_01..jpgle rayonnement spirituel proche du centre mystique cosmique. L'homme y parvenait mieux qu'aucun autre être.

Il s'agit donc, si on veut concilier l'animisme et le christianisme, d'avoir une vision claire de ce tissu psychique de l'univers auquel croyait Teilhard, et qu'il regardait comme polarisé, centré - et, donc, hiérarchisé.

Or, de mon point de vue, cela se montre convenablement si on n'en reste pas aux extrêmes: lorsque Teilhard parlait de l'univers centré vers le point Oméga d'un côté, et du psychisme de l'atome de l'autre, il créait une théorie: il formait une hypothèse, de son propre aveu. La vraie difficulté est de remplir l'abîme qui se trouve entre les deux.

Là est le rôle des poètes: des esprits élémentaires aux anges, des anges à Dieu - eux seuls peuvent, selon leurs capacités, remplir les cases vides.

L'un de ceux qui l'ont le mieux fait est indéniablement Goethe. Dans Faust, il évoque les êtres élémentaires, les divinités terrestres, les saints célestes, les anges, le diable, Dieu. Il fait le tour de la création. Il est vrai qu'il eut du mal à évoquer le Christ, quoique ce fût son dessein: Faust est finalement emmené au Ciel par la sainte Vierge. Mais la poésie romantique par excellence s'efforça de créer ces Melusinediscovered.jpgponts, en particulier celle de l'Allemagne. Elle doit servir de modèle.

D'ailleurs, elle a été approuvée par les Surréalistes, notamment André Breton. Et certes, celui-ci rejetait le christianisme; mais il a chanté Mélusine, les divinités terrestres, et a évoqué les Grands Transparents. Il a montré comment l'esprit féminin pouvait s'opposer à la fois au matérialisme analytique et à la métaphysique abstraite d'un dieu inaccessible à la poésie; et Charles Duits l'a suivi. Robert Desnos, pareillement, créa des figures de femmes célestes, somptueuses et pleines d'éclairs.

Goethe les avait précédés, en invoquant l'éternel féminin.

Tant qu'on en restera au rationalisme, il restera impossible de concilier les esprits des rivières du peuple Sawa, au Cameroun, et le dieu abstrait des Occidentaux.

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03/09/2015

De l'animisme au christianisme: complément de réflexion

musee-national-yaounde-cameroun-jewanda.jpgAvant-hier, j'ai évoqué l'intervention de mon ami Jean-Martin Tchaptchet au symposium de Cotonou, au Bénin, sur le dialogue interreligieux et culturel en Afrique; elle montrait que les trois piliers de l'Afrique, l'Islam, le christianisme et l'animisme, pouvaient vivre ensemble et s'enrichir mutuellement. Et je disais que, étant allé au Cameroun et ayant lu des livres sur ses traditions, la difficulté m'était apparue, de concilier les vues globales, d'inspiration rationaliste et occidentale, et les génies des lieux, le sentiment des sols particuliers, tel qu'il s'était déployé en Afrique lorsque s'étaient créées les différentes chefferies.

J'aimerais évoquer un trait qui m'a été raconté au musée national du Cameroun, à Yaoundé, par le conservateur. Il laissait entendre que le Cameroun n'avait pas reçu une existence claire pour tous les Camerounais: ses institutions, héritées de l'empire colonial allemand, puis français, ne parlaient pas toujours beaucoup aux citoyens. Le président, Paul Biya, pour se rendre présent à tous, avait donc entrepris de rencontrer les différentes tribus, et d'y subir à chaque fois l'initiation spécifique. Par exemple, dans une certaine communauté, il avait dû plonger dans l'eau de la rivière - comme dans les vieux baptêmes chrétiens -, et en ressortir sec - comme dans le principe de l'ordalie. Il n'avait pas pénétré l'eau physique, mais l'eau spirituelle - l'éther de l'eau -, et forcément rencontré ses habitants, divinités terrestres que connaissaient aussi les anciens Grecs et Romains: on peut lire chez Ovide de 8_6i8rq.jpgquelle façon les dieux des fleuves et des rivières sont importants. Paul Biya est président du Cameroun depuis des décennies. Certains l'accusent de trop s'appuyer sur les tribus locales, et de ne pas assez faire prévaloir l'État global; mais il faut regarder aussi de près ce qui touche les Camerounais de l'intérieur.

Est-ce qu'en France on ne fait pas prévaloir le prestige de Paris pour imposer ses coutumes et en faire des lois globales, tout en prétextant leur universalité? Illusion qui fait souvent de Paris une ville universelle, alors qu'elle a son génie propre, son histoire spécifique, et qu'elle se saisit dans un temps et un lieu donnés. Paris n'est pas en Savoie, et Paris n'existait pas - ou quasiment pas - sous l'empereur Auguste: son importance est née sous les rois francs, qui en ont fait une ville puissante. Or les Francs ne sont pas forcément le modèle de l'humanité entière. Et il n'est pas réel que les lois soient votées équitablement par l'ensemble des Français: Paris y a un poids coutumier. Marianne, divinité parisienne, est exportée ailleurs. La république en France a aussi ce sens. Le bleu du drapeau est pour Paris.

La différence avec le Cameroun, et sans doute d'autres pays d'Afrique, apparaît immédiatement: les capitales n'y rayonnent pas forcément, n'y imposent pas leur prestige, leur autorité. On ne peut donc pas donner de leçon de démocratie; l'esprit universaliste, en France, est bien moins répandu qu'on le prétend. Depuis que la France est devenue un pays de second rang, on a vu beaucoup de vieux universalistes devenir nationalistes – quoiqu'ils disent pour s'en défendre: leur nationalisme s'appuyant sur la belle tradition républicaine de Paris, il n'a rien à voir selon eux avec les autres nationalismes!

Mais qui dit que les traditions locales sont forcément laides? Cela ne les rend pas universelles pour autant.

L'Afrique ne peut donc pas imiter la France. Il faut trouver de nouveaux modèles, de nouvelles formes. Et, parmi les écrivains français, quelqu'un qui peut à cet égard être médité, c'est Teilhard de Chardin. Car il voulait concilier le panthéisme et le christianisme, l'esprit global et l'esprit des éléments. J'y reviendrai, à l'occasion; et je montrerai comment les idées de Teilhard de Chardin amènent à concevoir le modèle fédéraliste, lorsqu'il s'agit d'organisation politique.

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01/09/2015

Les trois piliers de l'Afrique selon Jean-Martin Tchaptchet

jean.jpgÀ Cotonou, au Bénin, les 27 et 28 mai 2015, eut lieu un symposium sur le dialogue interreligieux et culturel en Afrique. Mon ami Jean-Martin Tchaptchet y participait. Son intervention s'appuyait sur le père de l'indépendance ghanéenne, Nkwame Krumah, qui pensait que l'Afrique a trois piliers naturels: l'animisme, le christianisme et l'Islam, et qu'ils peuvent vivre ensemble en harmonie.

Je suis allé au Cameroun et ai lu plusieurs ouvrages sur son histoire et ses traditions. Il m'a paru difficile d'établir un lien précis entre l'apport européen, d'inspiration chrétienne et rationaliste, et la tradition animiste. Cela se traduisait politiquement, puisque l'Occident a créé les États africains, délimité leurs frontières, tandis que le peuple africain s'était de lui-même organisé en différentes chefferies aux territoires modestes. Berlin, Paris, Londres avaient imposé de l'extérieur des formes globales, abstraites, et l'Afrique avait créé des formes locales, liées au sol, au terrain. En quelque sorte, le dieu théorique qui est partout s'opposait aux génies des lieux.

Or, de tous les livres que j'ai lus, celui qui l'exprime le mieux a précisément été écrit par Jean-Martin Tchapchet: c'est celui appelé La Marseillaise de mon enfance.

Cet émouvant récit montre de quelle façon, chez le jeune Jean-Martin, la culture du village s'opposait à celle qu'apportait le lycée français de Yaoundé. Dans la première, régnaient rites d'initiation et merveilleux: le roi de Bangangté rendait invisible l'attaquant de l'équipe de football locale pour lui bangangte.jpgpermettre de marquer des buts contre les équipes voisines. Au lycée français, Jean-Martin apprenait un tas de choses qui pour lui ne correspondaient à rien, issues de programmes élaborés à Paris: c'était les fraises, la neige, toutes choses que Jean-Martin n'avait jamais vues. Il s'en est sorti en apprenant par cœur tout ce qu'on lui enseignait, sans chercher à comprendre; il a compris plus tard. On peut apprendre sans comprendre; c'est même indispensable, à un certain âge. Par la suite, on crée des liens entre les différents éléments de sa mémoire, et la lumière se fait. Le préjugé qui dit le contraire méconnaît un aspect fondamental de l'âme humaine.

Pour autant, il ne faut pas dérouter les élèves par un monde qu'ils ne connaissent pas: beaucoup réagissent mal, et développent un sentiment de rejet.

Mais quel lien Jean-Martin pouvait faire entre les deux cultures? Il n'en trouvait pas.

À vrai dire, le problème s'est déjà posé dans l'antiquité. Le poète chrétien Prudence (348-405) reprochait aux païens de croire au génie de Rome; il les accusait de mettre des divinités partout, d'accorder un destin même aux poutres!

Cependant, il avait, pour le soutenir, deux solides cannes. D'abord, son Christ s'appuyait sur un homme qui avait vécu quelques siècles auparavant dans l'Empire romain: il restait relativement concret; ce genii_8.jpgn'était pas encore le dieu abstrait du rationalisme - entité qui n'est plus même une personne, tant elle est intellectualisée. Ensuite, Prudence disait que même si le génie de Rome existait, il s'était rallié au Christ, et était heureux que Rome fût devenue chrétienne! Et c'est là que le génie du christianisme ancien apparaît.

Car au Moyen Âge, les génies des lieux sanctifiés furent assimilés aux anges: désormais, ils servaient le Christ. Les saints à leur tour furent désignés pour protéger les communautés paroissiales. Cela a certainement favorisé le féodalime et explique l'organisation du Saint-Empire romain germanique; mais c'est de là, aussi, qu'est issu le fédéralisme. Les communautés extérieures à l'ancien empire de Rome développèrent sourdement l'idée que leur génie était égal ou équivalent à celui de celle-ci. Et un ensemble cohérent s'est fait jour.

Il est donc possible de lier le génie des lieux à l'organisation globale: d'en faire un tout harmonieux. Il faut que l'ensemble parle, et que la cohérence entre l'être de l'ensemble et l'être des parties apparaisse. Mais il faut à mon sens que l'imagination peuple le fossé qui est entre les deux, par des figures en quelque sorte intermédiaires.

Jean-Martin Tchaptchet est poète: et qui mieux qu'un poète peut créer ce genre de figures? Cela peut être sa mission.

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10/08/2015

Gil Blas de Santillane et la Chartreuse de Parme

histoire-de-gil-blas-de-santillane-89569.jpgPendant mes vacances en Espagne, j'ai lu un roman classique qui s'y déroule: Gil Blas de Santillane, de Lesage. Comme il s'agit d'un des premiers romans d'aventures de la littérature française, j'avais envie de le lire, et comme il imite nombre d'œuvres espagnoles classiques et reprend des épisodes de l'histoire d'Espagne, l'occasion était à saisir.

En général, au dix-huitième siècle, l'imagination est sobre et tout est dans le style. C'est ici le cas. Cela se veut réaliste, en ce que le héros connaît constamment les aléas de la fortune: dès qu'il réussit dans un emploi, il est mis à la porte, mais la chance lui permet d'en retrouver un autre. C'est un réalisme à la mode classique: il ne faut pas croire que le sort l'accable parce qu'il ne réussit pas durablement; il faut le concevoir dans un sens inverse: il a toujours la chance de retrouver un emploi digne de lui. Il n'a pour cela rien à faire: la providence y pourvoit. Le monde lui est favorable.

D'ailleurs, plus l'action avance, plus ses emplois sont glorieux, et durables. Heureux homme! Ses femmes sont dans le même cas. Il finira noble, quoique parti de peu. Une image ravissante qui sans doute a beaucoup marqué les promoteurs de l'ascension sociale à la fin du dix-neuvième siècle: la confiance en un État bon devait être récompensée, et permettre d'atteindre le bonheur terrestre - le seul au fond qu'on puisse connaître avec assurance. Les images du dix-huitième siècle imprégnaient certainement les esprits progressistes à l'origine de la Troisième République.

Il en est né un néoclassicisme romanesque que le surréalisme n'a pas pu empêcher - héritier de Lesage et de ses contemporains. Même la science-fiction prétendait placer dans une conjoncture réaliste des fantasmagories au sein desquelles des héros, malgré quelques avanies et obstacles, allaient de bonheur en bonheur jusqu'à la parousie finale. La technologie y aidait, plus que la Providence et l'État; mais en général, en France, on la concevait comme émanant de l'État-Providence. Il a le monopole des dons faits à la Science: l'enjeu en est pour ainsi dire national.

Ce qui m'a amusé est également l'influence manifeste de Gil Blas sur Stendhal écrivant La Chartreuse st.jpgde Parme: car on y suit les aventures d'un premier ministre du Roi qui se sert avec cynisme et joyeusement de sa position pour s'enrichir, et le comte Mosca, chez Stendhal, tient le même rôle à Modène. L'écrivain dauphinois entendait défier la morale, comme Lesage ne l'avait pas lui-même fait, puisque Gil Blas, aidant ce ministre, finit en prison. Comme Fabrice del Dongo, dira-t-on. Mais ensuite Gil Blas sert son successeur, qui l'a fait sortir de sa tour, et cette fois vertueusement. Le héros de Stendhal préféra, de son côté, se retirer des affaires et mourir rapidement.

J'ai songé que Stendhal n'était pas aussi inventif que je l'avais cru dans ma jeunesse, et qu'il avait juste développé un aspect cynique présent dans un roman antérieur. Peut-être tout de même tient-il plus du romantisme, son roman contenant une espèce de gothisme qui n'était pas présente chez Lesage. On sait qu'il a écrit La Chartreuse de Parme en un peu plus d'un mois: il était inspiré. Il avait ruminé ses souvenirs de lecture, et ils ressortaient sous une forme nouvelle. Gil Blas de Santillane a quelque chose de fondateur, pour le roman français.

Quant à l'Espagne, elle est présente comme l'Italie de Stendhal, à la manière d'un pays où le fantasme peut se réaliser. C'est la base du roman d'aventures, que les Anglais préféreront placer dans des pays plus lointains et moins classiques.

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27/07/2015

Baroque en Espagne: saint François Borgia

St-Francis-Borgia.jpgJe suis allé en Espagne dans la Communuté valencienne, l'ancien royaume de Valence, et il faisait beau et chaud, mais ce qui m'a frappé est l'omniprésence des Jésuites. Je logeais près de Gandía, et c'est le pays des Borgia. Le plus vénéré de tous est le jésuite François, devenu le patron de la ville. Né en 1510, il était duc de Gandie, et proche de Charles-Quint. Il fit bientôt la rencontre de Pierre Favre, et à la mort de sa femme devint jésuite.

Le palais ducal de Gandía lui est consacré, et on y voit, dans une chapelle néogothique, Pierre Favre, représenté parmi d'autres figures qui ont compté pour le saint espagnol (j'en parle parce qu'il était savoyard, originaire du Villaret, près de Thônes.)

Le plus étonnant est peut-être la statue typique de saint François Borgia: on le voit, vêtu de noir, tenant dans sa main un crâne d'homme, et le contemplant. C'est Hamlet. Il médite sur la mort. Cela n'a à ma connaissance que peu à voir avec les statues de saints médiévaux; et le baroque savoyard, plus classique, plus fidèle aux temps anciens, n'a pas ce genre d'images. À ses pieds est un globe terrestre, et de nouveau cette idée d'universalité physique est assez moderne. Le baroque espagnol m'a fait l'effet de vouloir intégrer à la religion catholique la sensibilité de la Renaissance, au lieu qu'en Savoie on a simplement voulu maintenir et poursuivre la tradition médiévale. Cela m'a donné envie de m'intéresser au Siècle d'Or, et aux grands dramaturges d'Espagne, Lope de Vega, Calderon de la Barca; car j'avoue n'avoir lu, de cette époque, que le Convive de Pierre, de Tirso de Molina. La pensée m'en a paru médiévale, mais l'exécution marquée par la redécouverte d'Aristote, et propre à la Renaissance. C'était très intéressant, car il apparaissait un paradoxe, voire une contradiction, entre un Don Juan pécheur, issu des vieux mystères, virgen.jpget un Don Juan héros, issu de la tragédie (j'en ai parlé dans l'article Trahison du Dictionnaire de Don Juan, édité par Pierre Brunel). De même, saint François Borgia serait un mélange de saint médiéval et de Hamlet.

J'ai cherché dans la ville une statuette représentant ce noble personnage, mais je n'ai rien trouvé: l'investissement eût été trop grand, le profit trop petit. J'ai ramené de mon voyage une figure de la sainte Vierge protectrice de Valence, munie d'une longue robe en cône, et toute dorée, couronnée de gloire; dans ses bras, l'enfant royal, à ses pieds, deux enfants dans les langes. Pour celle-ci, on la trouve facilement dans les boutiques de la capitale régionale.

Dans les églises, la robe de la Vierge était constamment renouvelée, toujours neuve, et souvent ses yeux brillaient. J'aime cette ardeur dévote; car les statues dans les églises françaises sont souvent vieilles, et ne servent que de patrimoine, ne sont que l'occasion dob_bac6ae_san-cristobal-copie-ecran.png.jpg'une forme de chauvinisme. La tradition en est regardée avec sympathie, mais elle s'étiole.

On crie au loup, en France, quand une statue religieuse est érigée sur la place publique, mais près de Gandía, à l'entrée du charmant village d'Oliva, une statue de saint Christophe portant le Christ enfant a été placée dans une sorte de monument partiellement en verre, à des temps très récents. Une commune ne peut-elle pas décider souverainement de présenter au public ses figures de prédilection? À l'entrée du vieux bourg, un portail ancien contient la statue de saint Vincent, et même un autel: les saints protecteurs des cités ne sont pas un vain mot.

La ferveur fut d'autant plus grande, dans le royaume de Valence, qu'il fut colonisé par des Catalans et des Aragonais après la Reconquête et le bannissement des musulmans. J'en reparlerai, à l'occasion.

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09/07/2015

Démocratie et nations (Union européenne, Grèce)

jean-pierre-chevnement-annonce-son-ralliement-franois-hollande-big.JPGL'autre soir, à la Télévision, j'ai assisté au morceau d'un débat entre Jean-Pierre Chèvenement, souverainiste social, et François de Rugy, écologiste notoire, et ils m'ont paru aborder un thème central, à propos de la crise grecque. Le premier disait que, quoi qu'on veuille, la démocratie était spontanément assimilée à la nation; et le second rappelait que la démocratie pouvait dépasser les frontières anciennes, et devenir européenne.

On dit que la Grèce a fait un choix démocratique, et cela n'est pas faux; mais la Commission européenne est désignée par le Parlement européen, qui lui-même est élu par les citoyens européens. La procédure est la même que celle qui permet de créer un gouvernement.

Pourtant, beaucoup de gens ressentent cette Commission comme étrangère, abstraite. En particulier, dans les pays du sud, à forte tendance étatique et sociale, on se reconnaît peu dans une oligarchie émanant des partis conservateurs et libéraux, pourtant majoritaires en Europe. Car ce sont les pays du nord et de l'est qui tendent à gouverner, et à être sur cette ligne libérale. Et les pays du sud ne veulent pas se soumettre.

Il en est notamment qui, fiers de leurs origines antiques, pensent avoir été et pouvoir être encore des modèles.

Mais l'Allemagne, le pays le plus peuplé d'Europe, est prépondérante dans l'Union, et la plupart des pays de l'est et du nord la suivent; quant aux pays du sud, ils le font à contrecœur.

D'un point de vue juridique, peu importe ce que dit Jean-Pierre Chevènement: peu importe que la Savoie ou la Corse se sente ou non appartenir à la France; si celle-ci prend une décision, celles-là y sont soumises.

C'est là qu'existe une certaine hypocrisie: les nations aussi peuvent être artificielles et ne pas correspondre à un ressenti profond. À l'inverse, le sentiment européen existe, même si Jean-Pierre Chevènement ne veut pas l'admettre - peut-être par détestation des Allemands.

De quoi ce sentiment est-il fait? Qu'est-ce qui est spécifiquement européen?

Cela apparaît clairement à tout esprit non prévenu: le Romantisme. L'idée que l'individu est libre face au monde, qu'il peut directement explorer les mystères du cosmos, et qu'il peut créer avec un capital. Il HYMNEUROPEEN.jpgn'en a pas moins une responsabilité: il doit aimer son prochain, car les hommes sont égaux. Or, le Romantisme est né en Allemagne, et sa naissance se confond avec le classicisme allemand: Goethe et Schiller. Il était parfaitement justifié de prendre comme hymne, pour l'Union européenne, l'Ode à la Joie de Schiller mise en musique par Beethoven.

Beaucoup de pays ont refusé cet héritage; ils ont continué à être classiques, à se réclamer de l'antiquité. La Grèce a vécu sur sa légende, sur ce qu'elle représentait symboliquement: le tourisme y a eu cette source. Pourtant, elle aussi est liée au Romantisme: son État est né de l'action des puissances occidentales au sein de l'Empire ottoman. Dominée culturellement par le christianisme orthodoxe, elle est issue de l'Empire byzantin, qui avait pour capitale Constantinople, et non Athènes.

Je suis allé à Athènes. Une ville essentiellement récente, aux bâtiments peu anciens, et déjà en déliquescence. Elle concentre pourtant le quart de la population grecque. Alors que la Grèce antique était morcelée, la Grèce moderne est concentrée autour de sa capitale, semblant répéter en plus petit l'empire de Constantinople. L'État-Providence peut-être y rappelle le culte de l'empereur d'Orient.

Rousseau a dit que toute portion d'une communauté pouvait s'en détacher et rompre le contrat global. Oui, c'est cela aussi la démocratie: d'anciens peuples ont le droit de prendre leur indépendance de l'Union européenne.

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25/10/2014

La mystérieuse maison de Centcelles

nau_general_carousel.jpgPrès de la petite cité de Constantí, dans la province de Tarragone, en Catalogne espagnole, s’élèvent les ruines d’une villa romaine du quatrième siècle que j’ai visitées l’été dernier. Elle est remarquable car, dans un bâtiment à part qui a servi de mausolée, elle contient une coupole incrustée de mosaïques qui représentent quatre scènes de la Bible: Daniel et les lions, la résurrection de Lazare, l’arche de Noé, le bon Berger - parmi des images de chasse et les allégories des quatre saisons. Or, les représentations de l’Ancien Testament sont rares: on s’est généralement focalisé sur le Nouveau.
 
On pense que l’empereur du quatrième siècle Constant Ier, fils de Constantin, aurait là son sépulcre. Tué à Elne, en Catalogne française, il eût été enseveli dans ce lieu, qui eût pris son nom. Or, à cette époque, l’orthodoxie religieuse n’était pas claire: les empereurs qui défendaient le christianisme nEmperor_Constans_Louvre_Ma1021.jpg’étaient pas baptisés à leur naissance, mais simplement au seuil de la mort. Tel fut le cas de Constantin, le fameux inventeur du catholicisme impérial, mais aussi de Constance II, frère de Constant qui eut lui-même le titre d’empereur; Constant sans doute ne le fut jamais, puisqu’il périt assassiné.
 
Il défendait toutefois l’orthodoxie catholique, face à son frère, qui défendait l’arianisme. Mais jusqu’à quel point? Car il était homosexuel, et restait fidèle à la tradition romaine qui n’interdisait que le rapport passif, d’un homme à un autre: un homme libre ne pouvait être assujetti à cela; et il édicta une loi en ce sens. (On retrouve ce trait dans la légende égyptienne d’Horus que s’apprêtait à violer Seth son oncle et qui pour se sauver dut saisir l’organe de celui-ci dans la main.)
 
Un empereur chrétien mais qui doit encore beaucoup aux valeurs anciennes pouvait naturellement ne pas distinguer très clairement le Nouveau et l’Ancien Testament; bien au contraire, l’Ancien, avec ses faits héroïques, ses livres de chronique nationale, pouvait le séduire davantage ou à près autant que l’histoire de Jésus de Nazareth et les lettres et visions des apôtres. Est-ce que quelques siècles plus tard Charlemagne ne se verra pas plus comme un successeur de David que comme un successeur d’Auguste? On méconnaît le catholicisme romain si on ne sait pas qu’il a existé, dans l’esprit de la noblesse latine, l’idée que Rome réalisait sur terre la cité sainte: qu’elle était le prolongement et la transfiguration de Jérusalem. Certains pères de l’Église se sont érigés contre un tel principe, en particulier saint Augustin, qui, marqué par son origine africaine, ou alors plus imprégné de la divinité pure que les autres, ne voulait pas vouer de culte à Rome; mais il était réellement présent, ainsi que je l’ai découvert en lisant Prudence, le poète. Les empereurs avaient tout intérêt à le répandre!
 
Après la chute de l’Empire romain, il devint possible de se centrer davantage sur Jésus-Christ: dans l’art, le Nouveau Testament devait l’emporter sur l’Ancien. Mais la demeure de Centcelles témoigne d’une époque ambiguë, d’une sensibilité nouvelle devant beaucoup encore à l’ancienne, correspondant à la conversion théorique des empereurs.

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07/10/2014

Statuettes de saints et d’anges: Barcelone, Paris

statue-st-georges-sgeo.JPGL’été dernier, je suis allé en Catalogne espagnole, et j’ai pu une fois de plus être surpris par une différence considérable existant entre la France d’un côté, l’Espagne et l’Italie de l’autre: car j’avais déjà remarqué le fait durant un voyage en Toscane, deux ans auparavant: c’est que dans les pays catholiques normaux on vend beaucoup de statuettes de saints et d’anges, comme en Thaïlande on vend des statuettes du Bouddha ou d’autres déités. Apparemment, la France l’interdit!
 
Pourtant, ces statuettes, j’avoue les aimer infiniment. Elles sont le moyen portatif de donner un contour aux sentiments mystiques, de les fixer, et d’en appréhender les nuances. Car ces images sculptées n’expriment pas toutes exactement la même chose!
 
Évidemment, on dira qu’elles constituent surtout une superstition, renvoyant au besoin de merveilleux qu’a le peuple; mais la question en réalité n’est pas là: parler de cette façon, c’est être dans l’abstrait. L’homme a des organes sensoriels, et il s’en sert; il n’a pas pour cela besoin de le vouloir consciemment. Il a le sens de la vue, et celui des volumes. Or, la religion cherche à répondre à un besoin: établir un pont entre le monde normal et la divinité. Au sein de l’art de la sculpture, cela a consisté à donner au minéral une forme évoquant la transcendance; si on l’interdisait, ce qui lie l’humain aux volumes resterait à jamais condamné au prosaïsme.
 
Il en est tellement ainsi que, aux États-Unis, où le protestantisme domine, on a vu apparaître, peu à peu, des statuettes nées de la science-fiction et de l’univers des super-héros; or elles ont, par delà les aFigurine-Captain-America.jpgpparences, le même but de relier le monde ordinaire à celui des dieux. Les figures en sont nouvelles, émanées de la culture populaire, mais il est évident, à l’œil non prévenu, que le sentiment qui les a fait naître est proche de celui qui, dans les pays catholiques, a fait naître les statuettes de saints et d’anges.
 
Je comprends qu’à Paris, où a triomphé le rationalisme, on ne vende pas trop ce genre d’objets. Mais je suis persuadé que si Paris n’avait pas utilisé l’éducation centralisée pour répandre sa culture propre, ils se vendraient couramment en Savoie, en Bretagne, en Corse: on y trouverait les mêmes statuettes qu’en Italie ou en Espagne. On y avait, autrefois, la même sensibilité, tendant au baroque! 
 
D’ailleurs, en Savoie, les statues de François de Sales, qui sont légion, l’attestent: car son rayonnement fut tel qu’il remplaça bien d’anciens saints thaumaturges. On l’invoquait pour sauver des périls, comme en Amérique on invoque Spider-Man!
 
Au reste, en France aussi, et notamment à Paris, se développe l’amour des statuettes de héros de cinéma et de bande dessinée - remplaçant, pour le meilleur et pour le pire, celles du catholicisme: Superman pour Jésus, Captain America pour l’archange saint Michel, Princess Leia pour la sainte Vierge! On chasse la superstition par la porte, elle revient par la fenêtre. Le peuple a besoin de merveilleux, et il est tyrannique, par conséquent, de vouloir le supprimer. Cela ne marche d’ailleurs pas. En Chine, m’a-t-on raconté, des médailles représentant Mao sont censées porter bonheur: il est devenu à son tour une divinité. En France, peut-être, on aura bientôt des statuettes du général de Gaulle, dans son salon!

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