Savoyard de la Tribune

  • Nadine Jasmin et le merveilleux

    00000000000.jpgNadine Jasmin est l'auteur d'un article important sur les contes de fées de Mme d'Aulnoy (dont j'ai parlé récemment); elle l'a appelé Naissance du conte féminin, et placé en introduction d'un volume de contes de l'autrice célèbre, aux éditions Champion. On y trouve beaucoup de choses intéressantes, détaillées et justes, mais, comme c'est souvent le cas avec les écrivains académiques, j'ai trouvé que la question du merveilleux y était insuffisamment approfondie.

    Elle est bien traitée, certes, lorsqu'il s'agit de dire que Mme d'Aulnoy utilise ce merveilleux comme décor, ornement, joliesse relativement inutile pour le déroulement du récit. Nadine Jasmin recense les sources, antiques ou médiévales, de l'écrivaine, et montre qu'elle multiplie les monstres et les êtres enchantés, les objets magiques et les animaux fabuleux sans que ses trames le nécessitent vraiment. Un héros par exemple combat trois ou trente monstres à la fois, alors qu'un ou deux suffisaient. Trait non classique, qui fait généralement rejeter Mme d'Aulnoy, encore aujourd'hui, de la critique traditionnelle.

    Mais dans son foisonnement la célèbre conteuse se donne aussi la liberté d'être réellement mythologique – et cela ne plaît pas davantage. Cela plaît si peu, je pense, qu'on le minimise, ou qu'on n'en parle pas. Nadine Jasmin rappelle que les fées apparaissent efficacement dans les récits lors des dénouements. Elles aident à résoudre les problèmes dans le sens que la vertu mérite. Mais pas seulement. Dans le conte de Belle Belle une fée intervient pour donner à une jeune fille vertueuse des moyens qui s'avéreront prodigieux, grâce auxquels elle accomplira des miracles y compris à son profit, et qui ont été refusés à ses sœurs qui, vertueuses, ne l'étaient pas. Or, quoi qu'on dise, ce type d'interventions manifeste une conception du monde dont je suis étonné que Nadine Jasmin ne parle pas.

    Elle évoque à juste titre la présence large du féminin, de la sensibilité féminine dans ces contes, le plaisir qu'ils ont à glorifier des femmes, à créer des héroïnes, justement comme Belle Belle. J'aime cela, car c'est inhabituel, et Nadine Jasmin rappelle que cela 000000000000000.jpgva de pair avec un sensualisme qui dans les faits crée un effet de réalité important, plus que le rapport, typiquement masculin, à une nature physique plus extérieure, qui, touchant moins, saisissant moins, insère plus difficilement dans l'univers du récit: la conviction en est alors plus défaillante.

    Cependant il y a aussi le rapport avec l'Esprit, chez les écrivains, qu'ils soient hommes ou femmes. Et si on ne peut pas dire que Mme d'Aulnoy soit particulièrement chrétienne, elle n'en croit pas moins aux forces de la Providence qu'incarnent ses fées, récompensant les amants fidèles et courageux, les âmes pures et charitables. De quelle façon les fées matérialisent-elles cette Providence?

    On peut dire, comme le fait la mythologie asiatique, que les anges prennent le visage de femmes quand ils pénètrent l'atmosphère terrestre; cela ne résout pas le problème du miracle. Cependant, la volonté d'un ange modifie bien les choses, en agissant sur les éléments. Que les phénomènes dépendent mécaniquement des éléments et semblent par conséquent arriver par hasard n'y change rien.

    Et si une transformation physique en temps terrestre n'est pas possible, le temps raccourci peut montrer en une fois plusieurs vies, par exemple. Quand la représentation d'une loi spirituelle laisse de côté les détails de ses réalisations physiques pour ne se concentrer que sur ce qui la manifeste, on se croit aisément face à du fantastique; mais ce n'est pas nécessairement le cas. J'y reviendrai, à l'occasion.

    Toujours est-il qu'on parle trop peu, dans la critique universitaire, de ces problèmes, résolus trop aisément par l'ordinaire symbolisme. Dans les faits, c'est plus complexe.

  • Voltaire, Jésus et la Tradition

    000000000000000.jpgIl semble souvent que se réclamer de Jésus-Christ soit être fidèle à la Tradition; mais lui-même contestait que la Tradition fût sainte. Il reprochait aux Pharisiens (ou hommes religieux de son temps et du lieu où il vivait) de se réclamer de cette Tradition même quand en réalité elle contredisait les commandements divins.

    Il en a donné la possibilité: il a montré que cela pouvait arriver. Une tradition même très ancienne, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, peut aller contre la volonté de Dieu!

    C'est, somme toute, de cet esprit christique de lien direct avec la divinité présente et vivante, au-delà de ce qu'indique l'impulsion venue du passé – c'est de cet esprit qu'est venu l'humanisme occidental, le sens de soi, la liberté de jugement, et jusqu'à la philosophie des Lumières. C'en est au point où Chateaubriand affirmait que Liberté, Égalité et Fraternité étaient la réalisation politique du christianisme. Plus tard, Rudolf Steiner aura la même idée. (Et de fait, la devise émane de Fénelon, qui était christique en ce qu'il pouvait contester l'action du roi de droit divin au nom d'une justice supérieure, émanée de la divinité.)

    En tout cas lorsque Voltaire, dans Zadig, condamnait les traditions les plus sacrées en les assimilant à de vieux abus, il participait du même esprit. J'ai déjà montré le lien probable entre Voltaire et François de Sales: il vivait dans le diocèse qu'avait 00000000000.jpgdirigé le saint savoyard, et la pensée de celui-ci imprégnait le clergé local, que Voltaire fréquentait. Il était un proche du curé de Ferney, son fief. Et le fait est que François de Sales valorisait le lien intime et privé avec la divinité, quoique sous la direction spirituelle des prêtres, et ne mettait pas trop en avant la tradition dogmatique et théorique. C'est ce qui dut plaire, aussi, à Rousseau, chez les prêtres savoyards qu'il fréquenta à Cluses et Turin et qu'il peignit en les unifiant sous la figure du célèbre Vicaire, dans son Émile. Au fond, ce lien avec le Christ, expression vivante de la divinité, est le véritable christianisme, et le courant qui le mêle à la Tradition en prétendant que les vérités chrétiennes n'émanent pas tant de Yahvé parlant à Moïse et de Jésus-Christ parlant à ses disciples que d'une révélation primordiale, n'est pas particulièrement chrétien – il faut l'avouer. Du reste, René Guénon, qui allait dans ce sens, s'est finalement converti à l'Islam, effectivement plus traditionaliste.

    Au vingtième siècle, Pierre Teilhard de Chardin à son tour a tenté d'établir un lien entre les forces cosmiques et le Christ, et de saisir Son action non à l'origine du monde, mais dans son devenir. Et de Le voir non dans une tradition consacrée – marquée par 000000000000.jpgle classicisme –, mais dans les phénomènes mêmes, et leur mystère. Et surtout Rudolf Steiner proposa de donner le moyen de sonder Dieu sans se référer nécessairement à la Tradition, assurant qu'une tradition pouvait aller contre la volonté divine – au moins parce que, comme le disait saint Augustin, celle-ci pouvait changer de visage avec le temps. De telle sorte que la tradition est utile, et peut faire l'objet d'une connaissance, mais ne saurait servir de base fondamentale et indiscutable à la pensée ou à l'action. Elle sert de rampe, de garde-fou, peut-être; mais, comme le disaient les Romantiques, seul l'éclair venu des cieux, mystérieux et subtil, sans limites et éternel, est véritablement fiable. C'est aux prophètes et aux poètes de le saisir et de le décrire – ne serait-ce qu'allusivement. Comme le disait Victor Hugo, aucun gardien de la Tradition ne peut les empêcher de plonger l'œil dans la lumière, et d'en revenir avec des fragments de couleurs faisant sens. C'est dans la prospective imaginative, quoique sous le dais de l'inspiration, que l'humanité peut saisir son destin, et sa spécificité.

  • Le thème et le prédicat: une question grammaticale.

    0000000000.jpgLa grammaire classique part du principe qu'une langue est faite d'un thème et d'un prédicat: ce dont on parle, ce qu'on en dit. Le thème est grammaticalement ce qu'on appelle le sujet, et le groupe verbal est le prédicat. Le principe admis est qu'on commence par parler du thème et qu'ensuite on parle du prédicat, et que cela explique l'ordre des mots. On se souvient en effet qu'en latin celui-ci était libre, et généralement différent de celui du français ou de l'anglais, parce que le sujet était signalé par sa terminaison: le sujet d'un verbe avait une terminaison spécifique. L'objet aussi. On entendait à la fin du mot quelle fonction il avait dans la phrase.

    L'idée admise, pour parler plus clairement, est que si on place le sujet, ou au moins le thème, avant le verbe, c'est qu'il est structurellement plus important. Ce dont on parle est plus important que ce qu'on en dit. On en parle donc pour commencer.

    Mais j'ai des doutes. Vraiment, est-ce que dans une phrase le sujet est la chose la plus importante? Souvent en latin le verbe était laissé pour la fin, parce que l'action au contraire était ressentie comme le plus important, et non celui qui la commettait; parce que l'état était considéré comme le plus important, et non celui à qui on l'attribuait. On plaçait le plus important à la fin. Et le début n'était pas forcément fait du sujet: loin de là. Donc le thème était l'action, le verbe, et non le sujet. Ce dont on parlait, c'était de l'action, et le prédicat au contraire était fait du reste. Que disait-on de l'action? Qu'elle avait été faite par Jules César, que les Gaulois l'avaient subie, et l'avaient subie longtemps et durement, ce genre de choses. Le lien établi par la tradition grammaticale entre le thème et le sujet peut apparaître comme arbitraire.

    La preuve en est que la proposition la plus courte est seulement faite d'un verbe: c'est le cas dans l'impératif. On dit: Sors! Nul besoin d'un sujet exprimé, la phrase est complète.

    On pourra objecter qu'il est sous-entendu, la situation d'énonciation le rendant inutile. Certes, mais en latin le pronom personnel n'était presque jamais exprimé: la terminaison du verbe, audible, suffisant à indiquer la personne, le sujet était peu 0000000.jpgexprimé. Ce n'était pas l'exception, mais la règle. On ne peut pas croire que le latin était continuellement elliptique et que le français l'a explicité. Il ne peut pas en être ainsi. La réalité est simplement que la langue est fondée sur le verbe, et non sur le nom sujet, et que le thème du langage n'est pas représenté par la personne ou la chose qui fait une action ou dispose d'un état, mais bien par l'action et l'état eux-mêmes.

    La grammaire officielle dit autre chose: pour elle, je l'ai dit, le thème se confond avec le sujet. D'où cela vient-il?

    De deux choses. Une est pratique, l'autre est philosophique.

    D'abord, les terminaisons verbales ne s'entendant plus – ne s'écrivant plus, même, en anglais –, il a bien fallu les remplacer par des pronoms au fond de même valeur: précisant à l'oreille la personne et le nombre du verbe, ils ne se comportent qu'en préfixes, mais créent l'illusion que le sujet est toujours mentionné.

    Ensuite, le matérialisme spontané peut isoler aisément, dans l'esprit, une chose, et même une chose animée comme est l'homme; mais une action se faisant dans le temps, dans le devenir – une action s'apparentant en fait à un souffle, une force invisible qui passe –, il est angoissant, pour ce même matérialisme, de le placer comme thème fondamental du langage. L'action, pour le matérialisme, est rendue visible par la matière qui bouge, voire a des états successifs (car même le mouvement, au fond, a quelque chose de magique qui échappe à la pensée matérialiste), ou n'est pas. Donc on aura tendance à croire que le point de départ physique de l'action – le sujet – est plus important que l'action même. Mais à mes yeux il n'en est pas ainsi. Le langage n'est pas une liste de choses qui déclenchent des états évolutifs, ou même successifs, mais bien un réseau d'actions, de verbes – de souffles –, dans lequel les choses n'apparaissent que comme de brefs songes. Oui, j'oserai dire que le thème, c'est le verbe, et que les sujets ne sont que des prédicats. Les pronoms sujets ne sont là que comme préfixes, les verbes ne peuvent en aucun cas être leurs suffixes. Et leur détachement en français est illusoire, n'est dû qu'à un conservatisme formel. Les noms mêmes servant de sujets leur sont subordonnés, cela ne va en aucun cas dans le sens inverse. L'ordre des mots à cet égard ne doit pas faire illusion.

  • CXXXIV: le gnome possédé de Fantômas

    00000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série fantasque, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il venait de vaincre le robot bleu de Fantômas, et d'en arracher l'âme sous la forme d'un gnome noir et déchu.

    Le Génie d'or retourna au bord de la Seine, tenant toujours sous son bras gauche le gnome maudit, et le livra à ses amis les Nains. Il avait bien vu, en effet, qu'il était de leur race, quoiqu'il fût passé à l'Ennemi; et il songeait qu'Alastor, leur roi, saurait bien le juger, et lui donner le châtiment qu'il méritait.

    Alastor le reçut, en révélant son nom: il s'appelait Docmül – et il lui fit des reproches, lui rappelant l'infamie de Fantômas, et sa propre trahison lorsqu'il s'était rallié à lui. Et Docmül ne dit rien mais, encore tout entier imprégné des promesses folles du monstre et de la vision de ses énormes pouvoirs, il soutenait, de son regard de feu, le regard étincelant d'Alastor – et celui-ci s'en effraya, car il le constata possédé en profondeur par l'esprit du Démon. À travers lui, il voyait non seulement Fantômas, mais d'autres êtres plus obscurs, plus immondes, et auxquels il n'avait aucunement envie de songer, encore moins de prononcer leurs noms. Nous ne les redirons pas non plus ici, mais il faut savoir que leur ancienneté était grande, et que l'être humain même n'était qu'un songe, lorsqu'ils apparurent dans le monde, déjà formés et rassemblés en cités. Cependant parler d'eux est périlleux, il ne le faut pas.

    Or Alastor fit emmener Docmül le Traître dans l'une de ses geôles, en attendant qu'il fût jugé. Et le Génie d'or partit, car il devait désormais s'en prendre au robot violet, qui s'affairait à dévaster le quartier béni de la Bastille.

    En particulier, il accablait de coups la Colonne de Juillet, afin qu'elle s'écroulât, et que le symbole qu'elle portait fût anéanti – et ne portât plus, à son tour les cœurs des Parisiens: car, on s'en souvient, cette colonne porte le génie dit de la liberté, qui est une des nombreuses formes de Solcum même.

    En effet, le sculpteur qui avait créé cette forme, Auguste Dumont, l'avait établie selon les directives du roi Louis-Philippe, mais plus particulièrement selon les indications d'un conseiller privé de celui-ci, aujourd'hui complètement oublié – et peu connu du 0000000000.jpgreste de son temps même, appelé Justin Sagaus. On sait peu de chose, de cet homme, mais il donna tant d'indications à Auguste Dumont – l'assistant tout au long de son œuvre, parfois faisant lui-même des retouches –, que le sculpteur développa l'idée saugrenue que ce Justin Sagaus avait vu, lui, directement, ce génie de la liberté, et qu'il indiquait ce qu'il en était d'après sa propre mémoire.

    Un jour, il lui fit part de ce soupçon, et Justin Sagaus sourit énigmatiquement, sans rien répondre. Mais plus tard il lui avoua qu'il l'avait effectivement vu, dans le ciel, lors d'un rêve qui l'avait vu s'élever dans les airs, et marcher sur les nuages. Là se tenait, debout, le génie de la liberté. Il était bien vivant, il parlait et bougeait, quoiqu'il fût doré comme le soleil.

    Et il lui avait donné une étoile – et, à son réveil, qui avait suivi immédiatement ce moment, dans sa paume il vit, curieusement, une médaille en or représentant une étoile, qui était suspendue à un délicat collier. Il le montra le lendemain à sa maîtresse: peut-être l'avait-elle oublié là; mais elle ne le reconnut pas, et lui fit même une scène, le soupçonnant d'accueillir d'autres femmes dans son lit. Ce qui n'était pas. Il le montra aussi à sa domestique, qui ne le reconnut pas non plus. Il le mit dans un tiroir, et l'oublia jusqu'à ce que, un soir de pleine lune, il le vît luire: la lumière, passant par les interstices du bois, le réveilla. Et de nouveau, dans sa chambre même, le génie de la liberté, ou l'être qui en tenait lieu, lui apparut.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étonnante histoire.

  • Maupassant et l'héroïsme normand

    0000000000000.jpgL'an passé, j'ai donné des nouvelles de Guy de Maupassant à lire à mes élèves, et j'ai été frappé par sa capacité à montrer l'héroïsme chez les gens les plus socialement abjects, et dans les situations les plus misérables. Il s'agissait essentiellement de nouvelles relatives à l'occupation prussienne de 1870, et il y avait par exemple une prostituée juive très patriote qui a tué un Allemand odieux, méprisant souverainement la France et les Françaises, s'est enfuie, et a finalement trouvé à se marier dans une bonne famille, grâce à cet acte héroïque. Deux pêcheurs parisiens ordinaires sont pris par les Allemands alors qu'ils se rendent bêtement à la pêche et refusent de leur donner les laissez-passer que les militaires français leur ont confiés justement à cet effet; ils sont fusillés, et n'en sont ni effrayés ni désespérés. Et ainsi de suite.

    Maupassant avait le chic, comme on dit, pour montrer le miracle des belles actions au sein du réalisme le plus banal, et je pense qu'il l'avait davantage que Zola, l'autre grand naturaliste du temps, car celui-ci croyait moins visiblement aux belles actions, à la lumière morale dans le monde; et lorsqu'il la mettait tout de même en scène, elle s'insérait moins bien dans son réalisme – semblait s'imposer davantage de l'extérieur, avec moins de naturel, comme s'il ne croyait pas sincèrement à une vie morale réelle, cachée dans les choses.

    Au fond Maupassant était plus ésotériste. Il tenait de son maître Flaubert la secrète conviction qu'au fond du réel quelque chose de miraculeux pouvait se passer. Flaubert pensait que dans la réalité la plus ordinaire le sang du Christ avait coulé, y diffusant l'Esprit: il l'a dit, dans une lettre. Il a protégé et soutenu son compatriote (normand) Maupassant, mais a contesté la validité des principes théoriques de Zola, s'il n'a pas contesté la valeur de ses romans. À son tour Victor Hugo a marqué sa détestation de Zola, puisque, pour lui, le réel n'était que le voile cachant des forces morales activement en présence, dans la foulée du Romantisme; et il est clair que l'influence de Hugo sur Maupassant fut grande. C'est de lui, peut-être, qu'il tenait sa légère tendance à l'ésotérisme, son goût pour les manifestations de l'Esprit dans 0000000000.pngles choses, ainsi que le montre Le Horla, chef-d'œuvre d'équilibre entre la nécessité du réel et la suggestion du spirituel – même si, sur le même sujet, un Lovecraft a fait encore mieux.

    De fait, ma curiosité naturelle tendrait volontiers à demander à Maupassant, si elle le pouvait, d'où vient cette aspiration patriotique chez des âmes apparemment vulgaires, que rien ne prédisposait à elle; d'où vient ce miracle? À quelle profondeur trouve-t-on sa source, dans l'inconscient humain?

    Dans Le Horla, il explore les possibles causes du double intime, évoquant un être extraterrestre; mais cet être est une sorte de vampire. La source du patriotisme, quelle est-elle? Peut-on croire, avec Marx, que la phase du prolétariat avec les lois physiques lui donne des vertus sans pareilles? Cicéron disait que le sens du sacrifice à la communauté venait des étoiles, où vivaient les dieux. Maupassant tend à dire qu'il y vit surtout des vampires intimes, prêts à envahir la Terre. L'origine des sentiments purs reste ainsi un mystère. Cela peut réjouir les agnostiques, qui préfèrent laisser les marxistes croire que le peuple est spontanément en phase avec les vertus universelles. Mais cela me paraît arbitraire et ne satisfait en rien ma curiosité. Je continue à être attiré par l'idée de Cicéron, de préférence à Marx. Ou à celle de Flaubert, parlant du sang du Christ qui a imprégné la Terre lors de la Crucifixion. Mais il y a alors un rapport avec Cicéron par Pierre Teilhard de Chardin, qui faisait du Christ un centre cosmique. Et je ne crois pas qu'on puisse lui en vouloir d'avoir donné une explication vraisemblable au mystère du sentiment patriotique, du sens du sacrifice de soi. Cela satisfait au contraire une curiosité bien légitime. 

  • Homéopathie en France: le peuple est-il propriétaire de la Sécurité sociale?

    000000000.jpgJ'ai été surpris, au cours de débats sur Twitter, de constater que pour une frange importante de fonctionnaires se réclamant de la Science, la question de l'homéopathie remboursée ou non ne dépendait nullement de la volonté populaire – seulement de considérations qui, ressortissant à la seule science empirique, étaient pourtant perçues comme absolument fiables, comme contraignantes même pour le Peuple. L'exemple suisse, en effet, m'avait fait émettre l'idée que, quoique pensent les gens intelligents – les spécialistes, les illuminés de la Science parfaite –, en dernière instance le peuple seul décide. Et la raison en est que le système de remboursement repose simplement sur son argent, et donc sur ses choix. Est-il possible de considérer comme normal que cet argent soit confisqué par une frange de gens persuadée d'avoir raison? Je ne pense pas.

    Au reste, le débat est fait pour cela: pour préparer une décision libre. Pas pour en supprimer l'occasion. Les scientifiques rationalistes, voire matérialistes, si sûrs d'eux, ont une force de conviction qui devrait l'emporter auprès d'un peuple normalement éclairé. Mais il faut bien accepter la contradiction, les logiques plus subtiles, plus complexes. Et au bout du compte le seul peuple cotisant décide.

    Dans le communisme, évidemment, le matérialisme historique fait que les élites du Parti savent ce qui est bon pour le peuple quoi qu'il veuille. Mais cela n'a aucune valeur légale, en République. Il s'agit seulement de despotisme.

    On sait que la Sécurité sociale a été créée par des communistes sous l'aval de De Gaulle: Maurice Thorez, notamment. Pour autant, elle reste soumise à la logique démocratique000000000.jpg qui veut que le peuple peut décider de ce qu'elle rembourse et, si à cause de son enracinement dans le matérialisme historique elle ne peut absolument pas rembourser des médecines reposant sur des logiques spiritualistes, le peuple peut décider de sa suppression pure et simple: elle n'est pas sacrée.

    Il y en a, peut-être, qui diront qu'elle ressortit à la tradition nationale. Mais, comme le disait Jésus aux Pharisiens, la tradition, même ancestrale, peut s'opposer à ce qui est juste.

    Il est du reste curieux qu'on veuille absolument sauver de la misère et de la maladie un peuple qu'on trouve stupide au point de ne pas vouloir lui laisser le choix de décider si l'homéopathie sera remboursée ou non par son propre argent, et il y a le soupçon, ici, que ce peuple serve surtout à la gloire des administrateurs en général et de la Sécurité sociale en particulier. Machiavel disait que le Prince, pour gouverner, devait se faire passer pour bon, donc proposer de soigner les gens. Mais il n'y a pas forcément besoin, n'est-ce pas, de tenir compte de ce que les gens pensent bon pour eux: il suffit d'avoir l'intention de les soigner selon des principes décrétés supérieurs, et de le faire savoir.

    Comme le disait Jean-Luc Mélenchon de la Catalogne, la Nation n'est pas un carcan. Il le disait peut-être parce que les Catalans sont républicains et l'Espagne 0000000000.jpgun royaume. Il n'a pas forcément une logique plus profonde. Mais il n'en a pas moins raison, la Nation n'est pas un carcan, et la Sécurité sociale ne peut pas être un État dans l'État – ni l'État se passer de l'assentiment du peuple, relativement à ce qui le regarde, à ce qu'il paie. Sinon, le plus simple est de privatiser, pour que le peuple puisse décider – cette fois, réellement. C'est peut-être parce que, en Suisse, le système est partiellement privé que le peuple a pu décider du remboursement par l'État des médecines alternatives. Le culte du système public n'est pas forcément favorable aux libertés publiques.

  • Madame d'Aulnoy et les Sept Doués, ou l'origine du super-héros

    000000000.jpgJ'ai déjà dit que j'avais lu les contes de Mme d'Aulnoy avec beaucoup d'intérêt, prenant de plus en plus goût pour eux au fur et à mesure de leur lecture. Le dernier du recueil qui m'est échu s'appelle Belle Belle et contient un motif bien connu, mais pas toujours clair dans son origine ni dans ses manifestations: celle des hommes extraordinaires, disposant de dons fabuleux, propres à aider le héros à surmonter ses épreuves. Autant que ma mémoire fonctionne, il me semble qu'on le trouve dans les aventures du baron de Münchhausen. Avant elles, Mme d'Aulnoy a fait de même dans ce conte Belle Belle, de la manière qui suit.

    L'héroïne est la jeune fille d'un seigneur frontalier désargenté auquel le roi demande de lui fournir un fils pour son armée, ou de l'argent. La plus jeune de ses trois filles, puisqu'il n'a pas de fils, s'offre à se déguiser en homme et, sur son chemin vers le palais, elle rencontre une fée qui lui offre un cheval merveilleux, lequel lui indique sept doués, qui pourront l'aider dans ses épreuves. L'un a une force immense, pouvant porter des masses incroyables; l'autre va plus vite que n'importe qui au monde, à la course; le troisième ne rate jamais sa cible quand il tire; le quatrième a une ouïe démesurée; le cinquième a un souffle qui emporte tout; le sixième peut boire toute l'eau du monde, et le septième manger tout ce qu'on peut trouver à manger, où que ce soit. Grâce à eux, Belle Belle, qui a pris à la cour du roi le nom de Chevalier Fortuné, va pouvoir vaincre un dragon qui menace le royaume puis récupérer les biens du roi volés par l'empereur Matapa, qui est voisin.

    Mme d'Aulnoy les appelle, donc, les Sept Doués, selon le principe ancien qui assimilait les pouvoirs extraordinaires à des dons du ciel. Mais ils ne sont pas sans rappeler des équipes de super-héros telles que les X-Men – auxquels Jack Kirby, leur créateur, attribuait ce type de pouvoirs, mis au service d'un télépathe cloué sur une chaise roulante. De même, les Sept Doués remédient 000000000000.jpgà la relative faiblesse de la femme armée. Et son cheval qui lui parle et sait tout lui tient lieu de force télépathique. Mais il lui a été donné par une fée, une sorte de déesse païenne gauloise, tandis que Jack Kirby suggérait que les dons de ses héros venaient de l'âge atomique – d'irradiations secrètes.

    On y croyait, dans un sens déjà transhumaniste. On croyait que l'énergie atomique pouvait sanctifier les êtres humains, les décupler, les augmenter, et leur donner ce que les dieux autrefois donnaient aux héros – les épées magiques, les chevaux parlants, les sublimes grâces qui les distinguaient des autres hommes. On ne voyait pas, je pense, que cela les rendrait plutôt malades, et qu'il y avait une différence entre les dons que pouvait faire le diable à Faust, par exemple, et ceux que pouvait faire une bonne fée, ou un ange. On était dans la logique amorale de l'ancienne mythologie, du reste dégénérée.

    Chez Mme d'Aulnoy, le royaume de féerie se sépare encore en bons et mauvais génies. Il y a les bonnes fées, qui font figure d'anges terrestres, et les enchanteurs méchants, qui font figure de démons vivant aussi à la surface. Sur Terre des échos des anges et des démons existent, dans un monde spirituel terrestre, juste derrière les apparences; c'est là que se situe le conte de fées. Tolkien le savait parfaitement, même s'il n'aimait pas forcément Mme d'Aulnoy: la tradition en venait du Moyen Âge, dont il était spécialiste.

    La fin de Belle Belle voit arriver la fée sur un char tiré par des moutons constellés de pierreries, et avec elle sont le père et les sœurs de Belle Belle; le cheval merveilleux, qui avait disparu quelques jours, les précède, et tout se fond dans la joie, la lumière, la richesse, la beauté, comme si le monde physique pouvait s'angéliser à l'extrême. C'est le rôle des contes de fées, de l'imprégner de forces morales qui le transfigurent. En principe, les histoires de super-héros n'ont pas d'autre légitimité; si elles cherchent à justifier le transhumanisme, elles sont absurdes.

  • La révélation du génie (Perspectives, XCV)

    0000000000.pngCe texte fait suite à celui appelé Le Conseil des hauts anges, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel le Fin, j'ai entendu des anges planétaires me demander si j'avais pris la mesure pleine de ma mission, et que je n'en avais fait, en réponse, que balbutier.

    Soloñ me regarda d'un air sévère, et me demanda si j'avais pris effectivement la mesure de l'Homme Divisé! Alors une foule d'images inonda ma mémoire. Je reconnus tous les détails de la vie de Rémi Mogenet, dans son monde illusoire – je partageai avec lui tous les souvenirs qu'il conservait, de la vie trompeuse qu'il menait, de l'espace physique qu'il tenait pour vrai!

    Et je connus le mystère de l'Homme Divisé – et voici que je fus bouleversé, et je compris ce qu'il adviendrait, s'il n'était pas résolu, si le nœud de l'intrigue n'était point dénoué – et ce qu'il adviendrait, s'il l'était, et je tombai à genoux, bouleversé et meurtri, car je saisis enfin la mesure de ce mystère, relativement à la destinée des Génies, au peuple auquel j'appartenais. Et en abondance mes larmes coulèrent de mes yeux, et je me remplis d'amertume, et le désespoir ne fut pas loin, et l'incompréhension fut profonde.

    Quel Dieu avait pu créer ce monde? me demandai-je.

    Mais il ne servait à rien de se plaindre. Car, avec toutes ces révélations, celle de ce que je devais faire fut soudain la plus claire de toutes!

    Et pourtant la douleur, oui la peine subsistait, et c'est le plus dur, de devoir agir alors qu'on sait que même en n'accomplissant que ce qu'on doit faire, aucune issue ne pourra être heureuse.

    Je me relevai la tête basse, et murmurai – cette fois distinctement: «Oui. Oui. Oui, j'ai compris.» Et lentement, les joues ruisselantes de pleurs, je plaçai mes yeux sur mes cinq interlocuteurs – les trois êtres ailés, et Ithälun et Solcüm. Et ils me regardaient bienveillants, mais de la tristesse et une immense compassion étaient dans leurs yeux, surtout pour les trois premiers; car les deux autres, puisqu'ils étaient de ma race, partageaient mes soucis – et un feu sombre était dans leur regard, au-delà de sa clarté apparente. Pour les anges – ou les êtres qu'on appelle communément tels, et que mon peuple appelle Dormïns –, ils souffraient moins, leur destin n'étant pas lié à la Terre comme est le nôtre.

    «Oui, j'ai compris», renchéris-je, «j'ai compris, et ferai ce que je dois, sans faute. Je le jure, et l'assure.» Mais ayant dit ces mots, je me détournai, et partis, sans dire adieu.

    Je me dirigeai vers le capitaine des chevaux, qui était sous les ordres privés d'Ithälun, et lui demandai si on avait prévu pour moi une monture. Et il m'en donna une, me tendant les rênes sans rien dire. Il se nommait Astacön, et était gris pommelé. Sa robe était belle, mais je la regardai à peine.

    Me hissant sur sa souple encolure, je m'en fus.

    Je traversai d'abord une forêt. Les arbres penchèrent vers moi des branches menaçantes. Des ombres glissèrent à leur long, et à leurs extrémités s'épaissirent. Elles devinrent des hommes qui brandissaient des lances, nus dans leurs corps noirs. Je tirai mon épée, et la grâce d'Ithälun, qui l'avait bénie, jeta un éclair. Sans parler, sans rien dire, implacablement, je découpai vif comme la foudre les huit ombres ainsi condensées, et elles s'enfuirent en hurlant.

    Je fus dans des montagnes. Des rochers devant moi se dressèrent: d'abord je pensai que la pente progressivement me les montrait, puis m'aperçus qu'ils se mouvaient, et prenaient la forme d'hommes monstrueux, pareils à de grands singes, qui tenaient des gourdins. Rapide comme l'éclair, je tirai mon épée, bénie par Ithälun, et elle jeta un éclair; et avant qu'ils eussent pu faire un geste je les rompis et les détruisis – les effritai, les éboulai –, et ils s'enfuirent en grondant, lorsqu'ils le purent.

    (À suivre.)

  • Les contes de fées de madame d'Aulnoy

    00000000000000.jpgDepuis ma jeunesse estudiantine, j'étais curieux des contes de fées de Mme d'Aulnoy (1651-1705). Les programmateurs de l'Agrégation de Lettres ayant eu l'idée inattendue d'en imposer une sélection cette année, j'ai eu l'occasion de les découvrir.

    Je me crois plus ou moins spécialiste du merveilleux, même quand il n'est inséré qu'accessoirement dans la grande littérature. Assez abondant chez Fénelon et La Fontaine, il l'est davantage encore chez Mme d'Aulnoy, il l'est autant que chez les auteurs modernes de fantasy qui en contiennent le plus. Les programmateurs du concours démontrent ainsi qu'en France, le merveilleux a été aussi abondant qu'ailleurs, et qu'eux-mêmes ne lui sont pas hostiles: pas du tout.

    Bariolé et chargé, celui de Mme d'Aulnoy me rappelle celui de Sophie Audouin-Mamikonian, l'équivalent français de J. K. Rowling dont je lisais la série Tara à ma fille, quand elle était petite. J'ai bien dû lire des auteurs de fantasy équivalents, quand j'étais petit moi-même. Mais il y avait généralement chez eux une cruauté, une noirceur philosophique que Mme d'Aulnoy n'affiche pas particulièrement. Et quand la philosophie était plus chrétienne, comme chez Tolkien, le merveilleux était pris plus au sérieux, plus profondément lié à la religion.

    Car Mme d'Aulnoy s'appuie sur le merveilleux gaulois, tel qu'il était déployé dans la littérature médiévale, mais avec tout le plaisir du jeu qu'on observe chez les auteurs les plus récents – je dirais postérieurs à Tolkien: dans sa lignée, mais plus légers.

    Souvent son merveilleux est ornemental et sert à décorer plaisamment des contes moraux, satiriques ou galants. À la rigueur, certains d'entre eux pourraient s'en passer.

    Mais quand il devient central dans l'évolution narrative – quand, par exemple, la transformation d'êtres laids en êtres beaux par 00000000000.jpgles fées est absolument nécessaire à l'histoire d'amour –, un phénomène curieux se produit, qui m'a fasciné – notamment dans le récit du Rameau d'or. Car l'amour parfait semble s'accomplir dans un monde parallèle, rêvé, où les âmes prennent une forme idéale, et se rencontrent. L'aspect curieux de la chose est qu'en rien l'individu ne reste seul, au sein de ce beau songe: grâce aux fées, on peut y vivre à deux.

    Mais on n'y vit qu'à deux. Les parents sont laissés dans le monde ordinaire, où les amants sont crus morts, puisque disparus dans un autre. Le reste de l'humanité s'est envolé, pour le couple béni.

    C'est beau, et en même temps il y a quelque chose d'illusoire et de triste, dans cette idée. Cela me rappelle Pierre Teilhard de Chardin disant que le couple était une étape nécessaire à l'appréhension du Christ, esprit de l'humanité entière – et même, ultérieurement, du Père, esprit de tout l'univers créé. Il n'était pas une fin en soi, comme il peut l'être dans le paganisme, ou l'hédonisme. Cependant, le pouvoir de la fée ne s'étend pas plus loin.

    Et sous ce rapport ce conte assez beau et émouvant, mais inquiétant, fait songer à Lord Dunsany (1878-1957) et à sa Fille du roi des Elfes (1924). On se souvient qu'il se termine par l'intégration par Jupiter de deux amants dans un grand globe de lumière hors du monde. Cet Irlandais optimiste, amateur de merveilleux, de nature et de traditions celtiques est peut-être l'auteur qui se rapproche le plus de madame d'Aulnoy. C'est un compliment, pour les deux.

  • Biodynamie et goûts personnels

    0000000000.jpgUne étude du sociologue Jean Foyer, appelée Syncrétisme des savoirs dans la viticulture biodynamique et publiée en 2018 dans la Revue d'anthropologie des connaissances, met en avant le sentiment des agriculteurs qui pratiquent la biodynamie: ils ne comprennent généralement pas la logique de Rudolf Steiner qu'ils appliquent, mais les effets leur en plaisent. Ils constatent que leurs vignes se portent mieux, qu'elles sont plus en forme, plus rutilantes, et eux-mêmes se sentent mieux parmi elles. Donc ils la pratiquent, même si l'ésotérisme des conceptions anthroposophiques leur échappe.

    Cela montre, déjà, qu'il n'est pas vrai, comme le disent certains, que la biodynamie dépend humainement de la Société anthroposophique: la pratique qui veut – et même le label Demeter, donné effectivement sous contrôle de la Société anthroposophique, n'est pas obligatoire. On peut pratiquer la biodynamie pour son bien-être, à la rigueur sans le dire, sans le mettre en avant. La vérité est qu'il déplaît à certains qu'une méthode enseignée par Rudolf Steiner puisse avoir de bons effets, ils voudraient pouvoir tout nier.

    Cela montre, ensuite, que pour les agriculteurs qui ont le sentiment évoqué au-dessus, la biodynamie est psychologiquement bénéfique. Même s'il était vrai, comme l'affirment les détracteurs, que la biodynamie n'a pas d'effet avéré sur les plantes, il n'en resterait pas moins authentique qu'elle motive et stimule les praticiens, les rend heureux, et donc leur donne envie de travailler – et leur permet de le faire. Car les hommes ne sont pas des robots, il leur faut motivation et stimulation. En mettant de la poésie dans la pratique, elle rend celle-ci agréable et aimable – à peu près comme la poésie de Virgile donne envie de cultiver son jardin, lorsque, dans les Géorgiques, il chante, en la mêlant de mythologie, la pratique agricole. On pourra au moins reconnaître à Steiner le talent d'un Virgile. Or, quoi qu'on dise, ces Géorgiques ont motivé des générations d'agriculteurs, ont stimulé l'agriculture occidentale durant des siècles; par elles, la civilisation a survécu, a vécu, a bien vécu!

    Mais il y a plus. Il y a que contester la validité scientifique du sentiment des agriculteurs concernés n'a aucune valeur légale, morale ou républicaine, car, en droit, les agriculteurs sont absolument libres de faire ce qu'ils veulent chez eux, et leur contester ce droit de pratiquer la biodynamie en les harcelant et en les accablant d'études orientées relève simplement du despotisme, 000000000.jpgressortit à l'abus des fonctionnaires qui cherchent à imposer leurs vues aux entrepreneurs – à faire de leur capital une propriété d'État, en un mot à les exproprier de facto. On n'a pas le courage de faire comme l'Union soviétique, du coup on harcèle jusqu'à ce que les entreprises privées exécutent les vues de l'État. Mais en un sens c'est pire, puisque cela échappe au droit et justifie l'abus par la Science – une forme de religion qui, loin d'être laïque, rend l'État tout sauf neutre.

    La liberté exige que les agriculteurs soient mis au courant de l'efficacité réputée scientifique de leurs pratiques lorsqu'ils le demandent eux-mêmes. La liberté, et le respect de l'individu. Sinon, à vrai dire, ils n'ont pas de comptes à rendre. Ils sont maîtres chez eux. Cette façon d'essayer de contrôler leurs pratiques et leurs pensées par des voies détournées est-elle digne d'une démocratie?

    L'agriculture biodynamique fait du bien aux agriculteurs qui la pratiquent, et ce n'est pas à l'Université, au ministère de l'Agriculture ou à d'autres fonctionnaires engagés dans des missions interministérielles de combattre ce bien ressenti; l'État est là pour l'être humain, non le contraire.

  • Jean-Paul Sartre et la satire comme principe constitutif de l'univers

    0000000000.jpgÀ l'agrégation de Lettres, cette année, il y a un recueil de nouvelles de Jean-Paul Sartre que je n'avais jamais lues, rassemblées sous le titre Le Mur (1939).

    Les Mots (1964) éclipsent le reste de son œuvre lorsqu'il s'agit d'avoir un regard satirique sur la vie, et La Nausée (1938), lorsqu'il s'agit de l'expérience du néant. Ces nouvelles, écrites peu de temps après le second titre, sont intéressantes et agréables à lire, parfois amusantes, elles ont une portée satirique claire, elles émanent de la tradition qui a commencé avec Horace, et qui a triomphé en France et dans ce que Stephen R. Donaldson appelle le mainstream – nihiliste et moqueur, affectant l'intelligence suprême de ne croire à aucune illusion émanée des sens ou des traditions religieuse, de ne rien concéder à ce que Sartre appelait la pensée magique.

    Il est remarquable que Sartre, à cet égard, apparaissent comme une figure fondatrice non pas seulement pour les Français, mais pour tout l'Occident.

    La nouvelle la plus parlante et la plus marquante est celle dont, avant de la lire cet été, j'avais déjà entendu parler, L'Enfance d'un chef. Un certain Lucien Fleurier fait l'expérience, enfant, du néant, et joue ensuite à être un bon fils qui aime sa maman, puis un bon élève qui écoute ses professeurs – et l'adolescence le voit attiré par une figure surréaliste appelée Achille Bergère, évoquant André Breton. C'est l'occasion pour Sartre de se moquer du Surréalisme, qui dominait alors la vie culturelle. Le but d'Achille Bergère, artiste fantasque, est essentiellement d'attirer Lucien dans son lit, et toutes ses manières d'émancipateur d'âmes mènent à cela. Il parviendra à son but, avec la bénédiction des parents de Lucien, petits entrepreneurs provinciaux naïfs, et flattés de l'intérêt que Bergère porte à leur fils.

    Mais Lucien n'a pas ressenti grand-chose, durant sa nuit d'amour avec lui, et il a très peur qu'on l'assimile à une tapette. Il plante là notre artiste, reste terrifié à l'idée de le croiser dans Paris, et se met à fréquenter des phalangistes de l'Action française, parmi 0000000000000000.jpglesquels il commence à exceller par la rigueur de son antisémitisme, ainsi que par sa cruauté et son absence totale d'empathie, d'amour à l'égard de son prochain – surtout juif.

    Il parvient à séduire, grâce à son autorité dans ce cercle criminel qui bat à mort des passants innocents, une jeune fille délurée qui jure être plutôt de gauche mais qu'assurément l'aura de Lucien fascine par-delà les idées. Il ne l'aime pas, mais en jouit à satiété, content de lui-même.

    Finalement il devient un phalangiste de haut rang, et prévoit déjà de reprendre glorieusement l'entreprise de son père – songeant à sa probable mort prochaine – et être le chef d'une troupe d'ouvriers soumis et respectueux.

    À un premier niveau, la satire est évidente: la bourgeoisie française est visée, et Sartre amuse à ses dépends. Pas seulement la bourgeoisie dite de droite, mais aussi l'avant-garde et les artistes, qui cherchent juste à enfumer leurs candides disciples.

    À un niveau plus profond, Sartre veut montrer que les chefs d'entreprise, ou capitalistes, sont illégitimes et s'imposent par le mal, la cruauté, le racisme, le mépris, l'inhumanité.

    Et à un niveau ultime, il s'agit aussi de montrer de quelle manière l'expérience du néant amène l'être humain à s'inventer des mondes, à se créer des figures du bien et du mal qui émanent en fait de son égoïsme et de son besoin d'exister, de s'attribuer une pensée, de l'esprit!

    Je n'ai pas trouvé que c'était toujours de bon goût, mais il est constant que, parallèlement aux courants qui exaltaient les artistes et les adeptes, il y a eu des satiristes qui ramenaient aux réalités. C'est nécessaire, pour éviter l'illusion, ou simplement l'excès. Horace a bien fini par la satire philosophique, après avoir composé de juvéniles Odes. Et il y dénonce les poètes exaltés. Pas forcément les guerriers fanatiques, néanmoins.

    Mais de là à en faire une philosophie... On n'invente pas tout, dans la pensée magique. Souvent on trouve, aussi, le sens secret des choses! Le capital, par exemple, sert à créer, à puiser dans ses idées diffuses ce qu'on peut ajouter à la vie. Il ne consiste pas seulement à asservir les ouvriers!

  • CXXXIII: la bataille de l'avenue Kléber

    000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série ubuesque, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il venait d'apparaître dans le ciel de la rue Kléber, que dévastait le grand robot bleu de Fantômas, le Sorcier.

    Et voici, un feu vert, rayonnant et fin, sortit du bout gemmé de son bâton enchanté, et toucha le monstre ferreux dans son dos; et il le traversa, et les hommes virent ressortir ce feu de l'autre côté, juste sous la poitrine. Le monstre s'arrêta, et tourna la tête comme une toupie, sans que le reste du corps eût bougé en rien. Il vit le Génie d'or, de ses yeux lisses où se trouvait, dans un ovale noir, une cruelle étincelle, sans doute sa prunelle.

    Et voici, ces yeux s'embrasèrent, et un rayon blanc en sortit – dont le Génie d'or bloqua le flux de son sceptre, visiblement doté du pouvoir de créer sur lui un champ de force. En tout cas le rayon blanc ne dépassait pas ce bâton brandi, mais s'écartait à droite et à gauche, en perdant sa vigueur. 

    Quand le monstre arrêta son tir – qui, continu, chauffait dangereusement les orbites de ses yeux rutilants, voire sa tête entière –, le Génie d'or envoya à son tour un rayon vert, dont la violence arracha un morceau de visage au robot. Derrière, apparut le mécanisme qui l'animait. Parmi les fils électriques, les pièces métalliques et les joints en plastique, on voyait, assis sur une chaise de fer, le gnome habituel, maniant des leviers et appuyant sur des boutons, reflétant sur son visage des voyants, nimbé de sons 00000000.jpgcrachotants et jurant, et laissant enflammer ses yeux, et battant les bras, et sautant sur sa chaise en furie.

    Il s'inquiétait, soudainement, de cette force incomparable qui s'opposait à ce qu'il avait aussi pris pour une force incomparable – et qui lui apparaissait comme de la faiblesse, à lui, terrifié désormais! Il craignait durement le sort qu'allait lui faire subir le Génie d'or, dont il savait qu'il avait déjà vaincu deux puissants robots de Fantômas, son maître.

    Or le génie de Paris à toute allure se dirigea vers lui, volant dans les airs à sa façon habituelle – il entra dans la grosse tête ouverte, se saisit de lui sans attendre, l'emporta.

    Cette fois il ne se laissa pas prendre: il le maintint sous son bras puissant, l'empêchant de se changer en quelque bête que ce fût, le maintenant dans sa forme aussi par une conjuration qu'il murmura, et qui apparut comme une dangereuse menace au gnome. Effrayé celui-ci se tint coi, pareil à tel petit chat dans les bras d'un homme: il voyait qu'il n'y avait rien à faire. Derrière eux, au sol, le robot, la tête brisée baissée, s'était mis à genoux; il ne bougeait plus. Toutes ses lumières étaient éteintes; seuls quelques fils électriques rompus enfantaient à leurs extrémités de silencieuses étincelles.

    Avec précaution les policiers puis les badauds s'approchèrent de l'être, tâtant ses membres, les frappant et faisant résonner le métal, curieusement vide. Ils l'avaient cru vivant, et étaient étonnés que ce ne fût qu'une machine, que l'illusion seule avait animée! D'un autre côté ils étaient soulagés. La mort ne les guettait plus, le monstre était vaincu: et l'ombre fatale s'éloignait, déçue de n'avoir pas pu faire plus de ravage.

    Mais il est temps, chers, aimables, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode; pour savoir ce que le Génie d'or fit du gnome maudit qui commandait au robot bleu, il faudra attendre, guetter et lire le prochain.

  • La notion de dérive sectaire

    00000000000.pngLes officines gouvernementales françaises ont défini un principe assez connu dans l'espace francophone appelé dérive sectaire, et sa manifestation juridique est curieuse. Car elle ne se traduit aucunement en droit, elle n'a aucun reflet dans les lois. Il s'agit simplement d'un dispositif administratif autorisant les fonctionnaires à agir selon le sentiment qu'ils ont d'une dérive sectaire.

    De fait, il ne peut s'agir de rien d'autre que d'un sentiment, puisque la notion a une résonance clairement morale, et la raison pour laquelle elle ne se traduit pas dans les lois est évidente: le principe de liberté de conscience ne le permettrait pas.

    Mais il est curieux que l'administration, qui s'appuie sur des lois en théorie si justes, cherche au fond à les contourner en agissant directement au nom de principes supérieurs, si sacrés que personne n'ose les contester: oui, à tout le peuple, la dérive sectaire apparaît comme une chose horrible, devant être combattue, même si l'appréciation en est floue, même si les principes fondamentaux de la République ne permettent pas qu'elle se traduise dans les lois.

    Il s'agit à mon sens d'une survivance de la croyance au diable qui, reproduite dans le système philosophique officiel, rationaliste et scientiste, devient une croyance à l'idéologie régressive, réactionnaire et superstitieuse. Comme disait un prêtre catholique, en 000000000.jpgAfrique on lutte contre la sorcellerie, en Europe on lutte contre les superstitions. Mais il s'agit du même réflexe; et il n'est pas vrai qu'on en ait changé parce que, dans les esprits, l'autorité morale et spirituelle est passée des docteurs de l'Église – saint Thomas d'Aquin, saint François de Sales, sainte Catherine de Sienne – à la philosophie des Lumières – Voltaire et son équipe.

    Un certain universitaire appelé James A. Beckford a publié, en 2004, un article dans un volume appelé Regulating Religion. Case Studies Around the World; il se nomme 'Laïcité', 'Dystopia', and the Reaction to New Religious Movements in France. Il rappelle que la république française n'est pas réellement neutre, mais cherche, par ses institutions culturelles – ou même son action répressive – à favoriser voire à imposer un certain courant rationaliste, scientiste et positiviste que tout le monde identifie parfaitement comme étant une culture laïque, républicaine, humaniste, et tout le reste habituel.

    Cela se recoupe avec mes propres recherches sur l'origine de l'Italie laïque – et les lettres privées du franc-maçon savoyard Albert Blanc (1835-1904), qui déclarait qu'il n'y aurait pas de liberté, au sein de la Nation, pour l'Église catholique, mais que la religion rationaliste la remplacerait par l'intermédiaire des universités et autres institutions culturelles subventionnées d'État.

    Je ne crois pas, à vrai dire, à un tel système, mis à mal simplement par l'influence américaine: le peuple ne comprend plus la logique française, reposant sur la certitude non prouvée que le rationalisme rend libre, et qu'il peut donc être obligatoire sans enfreindre le premier principe de toute république normalement constituée – la liberté. Ce qui est libre est d'abord le choix religieux. Et même si la neutralité du gouvernement américain a aussi ses limites, celles-ci n'en apparaissent pas moins comme meilleures que celles de la France, parce que plus larges.

    Si réellement le rationalisme doit sauver le monde et rendre libre l'humanité, le citoyen instruit comprend mal pourquoi il ne peut pas être librement choisi, déjà. Quel être humain normal ne choisit pas la liberté, lorsqu'elle se présente à lui? C'est aussi une question de confiance, et quel gouvernement apparaît comme légitime si, élu, il n'a aucune confiance dans les choix personnels de ceux qui votent? La logique n'en est pas claire et la cohérence américaine apparaissant comme plus grande, le peuple est simplement attiré par elle, inexorablement.

    En Savoie, on trouve la logique suisse également très cohérente, mais à Paris, on y résiste sans doute avec plus de succès qu'à la logique américaine. Le rapport de force n'est pas le même: évidemment.

  • Templiers et cathares: quels liens ont-ils?

    0000000000.jpg

    Il est étonnant que, lorsqu'il s'agit du pays dit cathare, en Occitanie, on évoque également les templiers (notamment pour Rennes-le-Château), comme s'il y avait un lien fort entre les deux, alors qu'on peut lire, dans La Chanson de la croisade albigeoise, que ce sont les Français, Simon de Montfort puis le futur roi Louis VIII, qui sont accompagnés des Templiers. Les Templiers font partie des croisés, et non de ceux que les Français persécutent. Les templiers ont combattu les cathares et les seigneurs languedociens leurs alliés. La confusion vient d'une perspective historique trop globale. Comme, après avoir anéanti les cathares, les rois de France ont anéanti les templiers, on se dit que les deux groupes étaient objectivement liés. C'est corroboré par Harvey Spenser Lewis, le fondateur de l'AMORC, qui, les embrassant dans une même sphère chatoyante, assure que les cathares et les templiers conservaient en secret l'héritage de l'initiation antique.

    Mais il n'en est pas ainsi. En tout cas du point de vue de la succession historique. Car, d'un point de vue mystique, il y avait peut-être des points communs. La tendance à vénérer une image très solaire de Jésus-Christ, à rejeter des objets du culte trop terrestres – et donc à s'opposer jusqu'à un certain point au catholicisme officiel – a pu se retrouver dans les deux cas. Un autre trait pouvait les lier: l'influence orientale. Les cathares, dit-on, venaient des Bogomiles, en Bulgarie – de chrétiens peut-être marqués par le bouddhisme: on le connaissait, en Orient. Et les templiers, pense-t-on, ont reçu de l'Orient une influence déterminante, dont certains pensent qu'elle les a amenés à négliger le Jésus historique, pour ne vénérer qu'une image très 0000000000.jpgmystique et pure du Christ – mêlée à Dieu, perdue dans sa lumière sublime; ce qui rejoint l'arianisme.

    Car, au-delà des Bogomiles, l'arianisme a certainement favorisé, aussi, le catharisme. Cette hérésie, répandue chez les Wisigoths était réputée proche en plusieurs points de l'Islam par Henry Corbin. Elle faisait du Fils un simple reflet terrestre du Père, resté supérieur. Cela portait au mysticisme, et en même temps à négliger le monde, à ne pas croire en ses métamorphoses. On attendait surtout d'en sortir pour rejoindre Dieu. À l'inverse, le roi de France voulait qu'on pût dire qu'il instituait des règles justes pour créer une cité idéale dont il fût le chef. Ces mysticismes échevelés donc le gênaient.

    Comme les templiers n'étaient pas reconnus spécialement hérétiques, c'est une rivalité directe avec le roi de France avide de leur or qui les a perdus. Mais c'est aussi parce que le catharisme amenait le Languedoc à ne plus payer ses impôts que le roi de France y est intervenu. L'ordre matériel devait s'imposer.

    En tout cas, au treizième siècle, les templiers servaient encore d'auxiliaires fidèles au Roi, ce n'est qu'au siècle suivant qu'ils seront anéantis par Philippe-le-Bel. Donc les templiers ont combattu les cathares, et il est absurde de les lier historiquement.

  • Des premiers hommes peints comme silhouettes (Pline l'Ancien)

    000000000.jpgJ'ai commencé à lire le livre sur la peinture de Pline l'Ancien, avant de devoir, pour les besoins de l'agrégation de littérature, reprendre L'Âne d'or d'Apulée: car j'ai déjà dit que je lisais du latin tous les jours, mais le programme prime. Or, Pline dit une chose singulière, qui ouvre à un abîme de réflexions. Il affirme qu'à l'origine, les personnages peints n'étaient que des formes grises, des ombres, des silhouettes, à côté desquelles on plaçait des noms.

    La rêverie va alors dans deux directions. D'une part, elle se lie à la pensée que la peinture est un art à deux dimensions. À cause de cela, Rudolf Steiner disait que l'invention de la perspective, dont le rationalisme progressiste est si fier, est une marque du matérialisme moderne – et qu'elle entretient, crée une illusion, relève d'emblée du trompe-l'œil! Elle essaye de faire de la peinture un art à trois dimensions, ce qu'elle n'est pas. Or, que reste-t-il des choses que l'on représente, quand il n'y a plus que deux dimensions? Des contours. Impossible, lorsque la technique est première, de dessiner autre chose – puisque le corps, dans son avancée en trois dimensions, ses volumes, ne peut être rendu sans mensonge.

    Pline parlait de la peinture grecque. Nous savons que l'égyptienne, parce qu'elle aussi n'était qu'à deux dimensions, ne peignait que des profils. Un œil suffit à imaginer l'autre. Un profil plat, c'est ce que sont les êtres peints. De profil, le volume en tant qu'il s'avance vers le peintre n'a pas d'importance: le contour indique la forme pleinement.

    Mieux encore, Blaise Cendrars a édité des contes africains dans lesquels les êtres spirituels, lorsqu'ils apparaissaient aux hommes – lorsqu'ils évoluaient sur Terre –, sortes de démons, d'elfes, de fées, étaient plats – n'étaient, justement, que des profils 0000000000000.jpgplats! Ils n'avaient pas d'épaisseur. Et cela rappelle une autre affirmation de Rudolf Steiner, selon laquelle, j'en ai déjà parlé, le monde spirituel n'a rien à voir avec une éventuelle quatrième dimension, qui ne fait qu'ajouter de la matière au monde, mais tout avec un monde en deux dimensions: le premier stade du monde spirituel est un monde qui n'a que deux dimensions, qui a des formes, mais pas d'épaisseur.

    C'est le monde éthérique – celui qui conserve les souvenirs évanescents, circulant pour ainsi dire dans l'air. Là sont les restes des héros, en tant qu'ils ne sont pas physiques – il reste d'eux leurs formes, qui sont grandioses, belles, pour ainsi dire étoilées, parce que, dans leur forme, on distingue déjà le divin qui s'est déposé en eux de leur vivant. L'éthérique, en effet, est accessible aisément au divin.

    Donc on peignait d'abord de belles formes, des silhouettes pures, dans lesquelles l'initié reconnaissait, au-delà du nom d'un mortel dont l'on avait gardé la mémoire, le flux divin, posé, descendu dans les silhouettes – les habitant, les imprégnant, les épanouissant, leur faisant pour ainsi dire une aura, leur assurant une gloire.

    L'écrivain Jean de Pingon a raconté, dans son roman Le Peintre et l'alchimiste, une vision d'êtres spirituels, ou d'extraterrestres, dans une montagne de Savoie: simples formes noires aux traits indistincts, ils étaient entourés de halos verts. Belle vision.

    La peinture a commencé ainsi, en représentant le monde à deux dimensions qui gardait le souvenir des formes héroïques. Ensuite elle a prétendu représenter le monde à trois dimensions, et a développé la perspective, pour donner l'illusion du volume. Peut-être qu'un jour prochain elle représentera à nouveau ce monde à deux dimensions héroïque des premiers temps. L'impressionnisme, je pense, y tend. On le ressent. La perspective n'y a plus la même importance. Comme dans les romans de Proust, le flux spirituel, ou éternel, y emporte les figures dans un ballet sublime, transpose le monde extérieur dans le songe, sans lui faire perdre rien de sa substance intime. Ainsi, l'Esprit apparaît mieux.

  • Le conseil des hauts anges (Perspectives, XCIV)

    000000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Douce Mort d'Isniëcsil, dans lequel je rapporte que, sous la forme de Radûmel le Fin, j'ai rencontré des hommes ailés appelés Dormïns après avoir salué une dernière fois mon cheval ailé appelé Isniëcsil. Au moment où j'arrivai auprès d'eux, ils se turent, et tournèrent vers moi leurs yeux.

    Ils m'attendaient donc. Je m'approchai, et vins jusqu'à eux. Les deux Dormïns, appelés Soloñ et Timalt, étaient grands, et, dans leurs armures dorées, resplendissaient. Leurs yeux lumineux contenaient des couleurs changeantes et, malgré ma propre origine céleste de génie habitant sur Terre, j'avais peine à soutenir leur regard. Leurs cheveux semblaient contenir des lueurs, dans l'étrange nébuleuse étoilée qu'ils figuraient à leurs fronts; tous deux étaient blonds.

    Des pierres précieuses ornaient leurs armures, jetant des feux; et j'avais curieusement l'impression qu'ils avaient pris des morceaux de la voûte cosmique, et s'en étaient revêtus. Ils respiraient la force, et une inéluctabilité était sur eux. Leur taille élevée ne l'expliquait pas entièrement, ni leurs muscles, ni leur généreuse poitrine d'hommes puissants. D'ailleurs je vis avec eux une femme, qui était plus petite, quoique tout de même élancée, et dont les membres étaient plus fins; elle se nommait Asëtïn, et l'on ne pouvait constater en elle la même force, si on se fiait à l'épaisseur de ses membres; mais elle avait sur elle le même air inéluctable que ses deux compagnons. Et sa beauté était grande, et faisait pièce à celle d'Ithälun. Mais son rayonnement était plus pur, et plus impressionnant. Je me songeai face à des dieux, ou du moins face à de hauts anges.

    Or, parvenu à leur hauteur, je m'inclinai, les saluant, et leur demandai leur nom; je ne pus faire que je ne leur donnasse pas le mien pour commencer, cependant. Ils savaient qui j'étais; et de leur voix douce, semblant venir de bien plus loin que leur forme sensible, ils me donnèrent les leurs, sans me dire ce qu'ils signifiaient. Ils ne livrèrent pas ceux de leurs parents, mais me dirent le lieu de leur naissance: et Soloñ me dit qu'il venait de Solatil, qui est le nom qu'en sa langue on donne à l'étoile de Vénus, et Timalt me dit qu'il venait aussi de l'étoile de Vénus, mais Asëtïn me révéla qu'elle venait de Müstön, qui est en sa langue l'étoile de Mars. Ils étaient venus ensemble, unis par un même dessein. Puis tous les trois me regardèrent, s'arrêtant de parler, et même de bouger; et je n'entendis plus rien, et je crus que le temps s'était arrêté.

    J'eus d'étranges visions. Des formes lumineuses tournaient autour de moi dans un espace clos et noir. Mais je ne saurais rien en redire, tant cela fut fugace et imprécis. J'eus cependant l'impression de recevoir un message, mais aussi que les yeux éclatants des trois anges, braqués sur moi, me perçaient de part en part, et voyaient plus loin, dans mon cœur, que je n'eusse pu jamais voir. Je me sentais percé à jour, mes secrets entièrement dévoilés.

    Puis j'entendis un vent souffler, et le silence, donc, se briser. Et Timalt me dit – et ses yeux s'allumèrent encore davantage: «Or donc, Radûmel le Fin, tu prêtes ton corps de songe éveillé à un mortel, pour qu'il accomplisse sa mission. Comme c'est beau et noble! Je t'envie! Car ainsi tu seras rédimé, et ramené en des royaumes plus hauts. Mais sais-tu bien quelle est cette mission, et as-tu saisi en quoi il s'agissait pour toi d'un véritable sacrifice?»

    Je restai coi, ne comprenant pas bien, en réalité, ce qu'il me disait. Asëtïn rit. Je fus parcouru d'un frisson. Je tentai de dire quelques mots, mais ils ne sortirent pas de ma bouche de manière audible. Ils ne furent que des souffles murmurés, des sons épars dénués de sens.

    (À suivre.)

  • Projet national et biodynamie: ou l'incertitude du non mesurable

    J000000000000.jpgules Michelet (1798-1874) assimilait la Nation à Dieu: il y voyait des forces de création fondamentales – surtout lorsqu'il s'agissait de Paris, de son peuple. Il pensait à la Révolution, pour lui manifestation des ultimes forces de création cosmiques!

    Rudolf Steiner (1861-1925) ne l'aimait guère, et, lorsqu'il a créé la biodynamie, il songeait d'emblée que l'économie devait échapper au contrôle de l'État – et ne dépendre que de l'individu créateur, reflet en lui-même de la divinité, doté de la libre capacité d'accueillir le Saint-Esprit. Cela n'était pas réservé à la Nation! Comme Joseph de Maistre (1753-1821), il ne croyait pas tellement en celle-ci, en laquelle les dirigeants pouvaient bien mettre ce qu'ils voulaient.

    Or, ces dirigeants peuvent, par le calcul rationnel, contrôler la production agricole dans sa quantité – ou du moins, leur but est justement ce contrôle quantitatif, c'est à dire sortir la production nationale des aléas du climat, arracher la production au cycle des saisons, à ce qui vient du ciel – à ce qu'ils ne contrôlent pas. Ils ne veulent pas dépendre de ce qu'on pourrait appeler le hasard des nuages et du soleil qui brille, et qui est aussi la Providence. Ils veulent être la Providence. Ils veulent que l'État soit considéré plus ou moins comme un Dieu.

    Si jamais quelqu'un peut agir dans l'agriculture à partir de ces forces naturelles venues du ciel, cela les inquiète, non pas seulement comme une illusion répandue dans le peuple, mais aussi comme une forme de concurrence. Le projet national n'est pas de pactiser avec les forces célestes; de s'arranger avec elles. Non: cela serait – est – vu comme une complicité avec l'Église catholique! Le projet national est de saisir les forces de création et de production, de les arracher à la Nature, et de rendre l'État seul maître du Temps.

    La biodynamie est donc perçue comme un retour dangereux en arrière, puisqu'elle rétablit la qualité dans son lien avec les forces célestes; et si la qualité ne peut être maîtrisée totalement, au moins qu'aucun arrangement avec ces forces ne soit possible, qu'on la laisse dans l'obscur, et qu'on laisse à la Nation seule le soin de régler ce qui peut être réglé, à partir des seules forces physiques!

    Il y a là un souvenir (en France au moins) de l'impulsion napoléonienne, émanée des profondeurs terrestres et, sur le modèle prométhéen, donnant à la Nation le pouvoir démiurgique de créer les conditions d'un avenir éternel et sublime. Il y a quelques 0000000000000.jpgannées, Jacques Attali a annoncé que l'énergie nucléaire pourrait rallumer le soleil, quand il en viendrait à s'éteindre; le projet national doit donc l'intégrer. Mais la biodynamie peut bien avoir des fondements; il ne faut pas qu'elle interfère dans ce projet, le seul juste, le seul bon, le seul vrai – puisqu'elle replace l'humanité dans les mains des anges, des dieux, et que le projet national implique que Dieu soit cristallisé dans l'État, y soit capté, y soit assujetti!

    Mais une telle vision manque au fond de pragmatisme. Elle est nourrie d'illusions postromantiques et napoléonistes. La vie n'est pas ainsi. Les forces qui meuvent les choses n'ont pas un socle aussi aisément contrôlable. Les hommes, aussi initiés soient-ils, ne sont pas des dieux – juste des enfants, au regard de l'univers. L'avenir devra encore rendre hommage aux forces cosmiques – à ce qui se meut au-delà des nations, et au fond les soumet. Il devra encore s'arranger avec elles, et les traiter avec respect. La biodynamie est réellement une agriculture d'avenir, même si elle n'est pas soumise à la Nation, parce qu'elle est soumise à ce qui dirige réellement l'univers, et à laquelle la nation réelle est elle aussi soumise.

    Lorsqu'il parlait du Christ évoluteur, j'en suis sûr, Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) prédisait la biodynamie!

  • Autonomie, liberté et biodynamie

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    J'ai été surpris, quand je me suis mêlé, sur Twittter, à des controverses relatives à la biodynamie – j'ai été surpris de constater que, pour une grande partie des ennemis de la biodynamie, les méthodes agricoles devaient être dirigées depuis l'extérieur, depuis l'État. Les détracteurs de la biodynamie n'étaient généralement pas des agriculteurs mais des fonctionnaires, qui parlaient tout à fait comme si les agriculteurs n'étaient que les exécutants de directives venues d'en haut. Si on le leur avait demandé à froid, ils auraient sans doute admis que l'agriculteur était un homme libre, mais dans la polémique relative à la biodynamie, ils parlaient réellement comme s'il n'était qu'un employé de la République – un domestique de la Nation!

    À leurs yeux teintés du rouge de Karl Marx et de Maximilien Robespierre, les enjeux de l'agriculture étaient avant tout nationaux: il s'agissait de nourrir le Peuple. Généralement anonymes et ne se réclamant officiellement de rien, mais agissant tout de même avec autorité et avec la certitude d'une légitimité, je n'ai pu établir qu'une seule filiation spirituelle, parmi ces détracteurs: attaquant plus personnellement Rudolf Steiner que les autres, auteur d'une vidéo sur Youtube contre moi et la croyance aux esprits élémentaires, son représentant avouait, assez honnêtement, son admiration pour René Guénon, franc-maçon traditionaliste converti à l'Islam et croyant que le monde spirituel ne pouvait être connu qu'à travers des symboles consacrés; il en voulait à Steiner d'avoir estimé qu'on pouvait le connaître directement, par des forces intérieures couronnées de grâce divine. Au reste, Guénon n'était pas nationaliste, et il n'est pas sûr qu'il aurait lui aussi pensé que les agriculteurs devaient être principalement au service de l'État: il ne faisait pas de politique.

    Une autre sorte de détracteurs de la biodynamie était constituée par des agriculteurs qui ne croyaient pas à ces vertus, et la discussion était eux était également audible, au fond plutôt sympathique. Mais la sorte la plus nombreuse était faite de représentants officieux du gouvernement, désireux de maintenir l'agriculture sous la coupe de l'État. Et comme le régime français n'est tout de même pas communiste et laisse officiellement libres les entreprises agricoles, la discussion était alors difficile, puisque la question de cette liberté était éludée au profit de considérations prétendument objectives sur l'efficacité pratique de la biodynamie – justement ce qui fait souci à ceux qui pensent que l'agriculture est d'abord là pour fournir la Nation en alimentation bon marché. La qualité même est définie par eux selon des critères tout extérieurs, totalement indépendants des goûts et choix personnels des producteurs et des consommateurs – calculés selon ce dont le citoyen de la République a scientifiquement besoin, quoi qu'il veuille, ressente ou pense. Et peu importe que les lois laissent libres les producteurs et les 00000000000.jpgconsommateurs: il y a une partie des gens qui pensent qu'il faut quand même diriger les choses à cet égard.

    Si la biodynamie est légale, elle gêne les objectifs nationaux, les programmes quinquennaux, elle fait échapper la production et la consommation alimentaires à l'État.

    Mais j'aime l'esprit des lois, inspiré par l'ange de la Liberté, comme auraient dit Victor Hugo et André Breton. Au fond, la biodynamie est romantique, et lie la science à l'art, met de la poésie dans la vie. La république qui protège cette liberté s'imprègne de ses forces célestes: car la liberté vient bien des étoiles. Et elle y trouve, mystérieusement, sa légitimité. C'est aussi le sentiment des individus qui fait vivre la République; et il faut savoir faire confiance au monde: les oiseaux trouvent de quoi se vêtir et se nourrir, et comment? Par la grâce, la même grâce qui a inspiré Steiner quand il a conçu la biodynamie, et qui touche les agriculteurs, quand ils sont motivés à la pratiquer.

  • Paysans et instruction (Savoie et biodynamie)

    00000000000.jpgJ'ai évoqué, dans un précédent article, le sentiment de l'archevêque de Chambéry Alexis Billiet (1783-1873) sur la nécessité d'instruire les paysans, dans la Savoie de son temps – et c'est très intéressant, car cela parle, peut parler encore à notre époque, relativement au choix libre d'effectuer la biodynamie notamment.

    Billiet dirigeait l'éducation en Savoie, car elle était alors prérogative de l'Église; et il a écrit un mémoire sur l'état de la chose, qui porte à une méditation profonde.

    Il disait que l'instruction était indispensable aux masses laborieuses, parce que, sans instruction, on ne pouvait être bon chrétien: il fallait savoir lire et écrire si on voulait saisir les prières et les passages de l'Évangile commentés en chaire. Il y fallait certaines facultés intellectuelles, et il n'était pas question de laisser les fidèles dans la bêtise, une piété sans discernement.

    Mais Billiet admettait, aussi, que l'instruction était nécessaire à l'autonomie: les paysans devaient pouvoir être libres face à l'administration, et pour cela encore il fallait savoir lire, écrire, compter. Il y voyait un avantage objectif qui relevait de l'humanisme, et sans doute ses propres origines paysannes ont pu l'aider à orienter son esprit en ce sens. Il avait bénéficié, déjà, de l'instruction primaire financée par les communes sur ordre du roi de Sardaigne. D'autres avaient été dans ce cas avant lui – tel saint Pierre Favre, au seizième siècle: on se souvient que, natif des environs de Thônes, puis devenu compagnon de chambrée, à la Sorbonne, de saint Ignace de Loyola et de saint François Xavier, il fut le premier prêtre jésuite de l'histoire.

    Il y avait, toutefois, encore un sens chrétien à cette volonté d'affranchir les paysans: il ne s'agissait pas les délivrer de l'Église mais de la noblesse (dont, je le rappelle, il n'était pas, lui-même). Et il ne s'agissait pas de les délivrer de la noblesse dans un esprit révolutionnaire mais parce que, disait-il, certains nobles ne cherchaient pas à faire des paysans de bons chrétiens: pour améliorer les rendements, pour accroître les profits, ils les laissaient dans l'ignorance – espérant, ainsi, les maintenir dans la servitude! Libérer les paysans des nobles, les rendre autonomes, c'était donc les faire vraiment chrétiens, et les prêtres devaient les soutenir dans cette émancipation.

    Elle était surtout effective dans les montagnes – disait notre homme, qui venait de Tarentaise: les paysans des plaines (ce qu'on nomme, en Savoie, l'avant-pays) étaient plus asservis, leur instruction moins bonne. L'histoire de Samoëns, que je connais bien, le confirme: la cité faucignerande a donné naissance à nombre d'écrivains distingués et d'entrepreneurs actifs, de Hyacinthe-000000000.jpgSigismond Gerdil à Marie-Louise Cognac-Jaÿ.

    Billiet condamnait néanmoins l'instruction secondaire, qui endoctrinait dans un sens matérialiste et athée – et détournait les paysans de la religion, pervertissant l'instruction de ses vrais buts!

    Et je vois dans tout cela un rapport avec la biodynamie, qui n'est pas enseignée dans les universités, mais nécessite une instruction; qui n'est pas recommandée par les classes dirigeantes (dans les chambres d'agriculture), mais s'articule bien avec une dévotion intelligente et nourrie de christianisme – et qui, enfin, rend libres les paysans en leur laissant fixer des prix décents, au lieu de les asservir aux objectifs industriels du gouvernement, qui veut baisser les prix de l'alimentation afin de soutenir la consommation de biens technologiques. J'y reviendrai.

  • CXXXII: l'apparition de la bulle protectrice

    000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série dantesque, nous avons laissé le robot bleu de Fantômas alors qu'il dévastait l'avenue Kléber, où il venait d'entrer.

    De nouveau les forces de l'ordre commencèrent à reculer et fuir, malgré les ordres vociférés des supérieurs, et on entrevit qu'il faudrait bientôt évacuer le président de la république et ses ministres pour les mettre hors de danger et ne pas laisser le pays sans direction. Déjà la garde républicaine s'affairait. Et ceux qui ne s'occupaient pas de protéger le Gouvernement s'employèrent à ralentir dans sa marche la bête de métal, sans rien faire de mieux que les précédents.

    C'est alors que, dans les airs, le Génie d'or apparut!

    Il fut vu de la façon suivante, par les policiers et les témoins restés sur les lieux: une boule de lumière aux reflets verts entourait une ombre aux reflets dorés et traversée d'éclairs bleus, et on ne reconnaissait que difficilement un homme, au sein de cette sphère flamboyante.

    On la voyait cependant avancer, dans les airs au-dessus de Paris – et sa beauté étonna, stupéfia, émerveilla, et la lenteur aussi de son vol, comme si elle pouvait s'appuyer sur l'air sans utiliser la vitesse, et sans qu'aucun bruit vînt d'elle. De fait, un grand silence se fit, quand cette boule apparut, comme si le temps s'était arrêté.

    Et bientôt on put voir, dans cette boule lumineuse, le Génie d'or tel qu'il était d'ordinaire – sorte de chevalier futuriste, casqué, constellé de voyants qui luisaient et qui étaient peut-être des pierres précieuses, et semblant suspendu à un bâton doré et étincelant qu'il tenait d'une main au-dessus de lui et qui semblait le tirer et le maintenir au-dessus du sol. Le bâton seul semblait 0000000.jpgparfaitement rempli de force divine, et brillant de l'éclat des astres. Épée, fusil, canne, on ne savait de quoi il s'agissait; mais cet objet rayonnait de puissance.

    Et là où auraient dû se trouver les yeux de cet être se trouvaient deux vives lueurs bleues, arrachées à son heaume noir.

    Or, ce qu'on avait d'abord pris pour une ombre informe et fluctuante fut bientôt reconnue comme une cape noire à l'extérieur, dorée à l'intérieur, comme si la lumière qui le ceignait et le suivait était effectivement entourée d'une sorte de couche de ténèbres – d'une brume noire repoussant curieusement l'air ordinaire, imprégné de lumière et de jour. Car la clarté qui émanait de l'intérieur de la cape avait assurément une autre origine et rappelait, comme la canne volante, l'éclat des étoiles, tel qu'il luit la nuit. Étrange phénomène, impossible à décrire autrement, sans tomber dans la fausseté.

    Et cet être étrange avança, et ceux qui le virent, notamment les policiers et les soldats, se demandèrent s'il s'agissait d'un fantôme, d'un extraterrestre, d'un dispositif technologique inconnu ou d'une apparition, mais il s'agissait simplement du Génie d'or, du gardien secret de Paris, de l'ange de la lune préposé à la garde de Paris qui avait pris forme humaine grâce aux projections psychiques de Jean Levau, son alter ego. Il s'y mêlait, en effet, des atomes de matière, qui avaient fini par lui donner un corps, bien que ce corps restât essentiellement éthérique, et ne fût qu'à demi épaissi dans le monde physique!

    Sa puissance n'en était pas moins grande.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.