Savoyard de la Tribune

  • Culte des animaux chez les vieux Égyptiens

    000000000.jpgLes anciens Égyptiens vénéraient les animaux, ils les pensaient les réceptacles possibles d'esprits célestes. Les Hébreux ont dénoncé cette idée, estimant qu'elle venait d'affections grossies, illusoires, sur lesquelles on plaquait des concepts religieux factices. On aimait son chien, donc on le voulait divin. Mais Dieu était au-delà.

    Ils ne rejetaient pas autant les images qu'on l'imagine: le temple de Salomon avaient deux anges qui se faisaient face. Mais il ne s'agissait pas d'êtres qu'on aimait personnellement, il était clair qu'il s'agissait de figures cosmiques, d'abstractions sublimes, et il n'existait pas chez eux de ressemblance avec des proches. Les ailes mêmes ne renvoyaient évidemment à aucun animal domestique, mais à la faculté de l'âme de s'élever de la terre. C'était absolument clair pour tous.

    Pourtant, Rudolf Steiner disait qu'un animal domestique tendait à s'humaniser par le biais de son maître: il l'imitait, prenait une part de son psychisme spontané. Le dicton le confirme: tel maître, tel chien. De fait, aucun animal n'absorbe mieux le psychisme humain, n'est davantage transformé par lui que le chien. C'en est au point où le lien entre le chien et son ancêtre loup est devenu dans bien des cas invisible, et où certains en ont douté. La science l'a pourtant confirmé. Mais un autre fait atteste la faculté remarquable du chien d'absorber le psychisme humain, et de subir ses effets, ou du moins ceux de ses actions: ce sont bien sûr les formes extraordinairement diverses des chiens, sans doute sous l'influence des personnalités diverses de leurs maîtres. Car le milieu naturel à lui seul ne change aucunement la forme du loup jusqu'à ce point. On ne mesure pas l'effet sur l'environnement, sur les animaux et les 00000000000000.jpgplantes, non pas seulement de l'action physique humaine, mais même de son psychisme, d'une façon plus directe.

    Dès lors, le culte des anciens Égyptiens pour les animaux s'éclaire: ils prennent une part de l'âme de l'être humain qui les fréquente. On se mire en eux, et donc on les aime. Mais un culte évidemment ne se justifie pas par une affection personnelle. Et c'est là que le mystère peut s'approfondir: si le chien par exemple devient en partie, dans son âme, une image de son maître, il se comporte donc en double. Or, il y a un rapport avec l'ange gardien, qui est un double invisible. Donc il est susceptible de s'exprimer à travers l'animal domestique.

    Il ne se confond pas avec lui, bien sûr: un animal n'est pas un ange, ni un elfe, ni aucun être spirituel. Mais de même que les images de soi miroitées dans l'eau ont souvent semblé s'animer pour communiquer un message suprasensible, de même, l'animal domestique peut attacher à lui le message de l'ange. Par éclairs, par bribes, par morceaux.

    Cependant, pour éviter de vouer un culte à une copie de soi-même qui se cache (culte qui revient en fait à se diviniser soi), il faut bien sûr éviter de confondre l'affection qu'on éprouve pour sa brave bête, et la dévotion qu'on doit à l'ange, en tant qu'esprit dénué de corps. Cela rappelle qu'aucune affection ne doit se déployer sans que la raison s'en mêle, et ne crée le discernement nécessaire au sein de la tentation. En ce sens, même si la position des Hébreux était raide, elle restait salutaire.

  • Pierre Plantard et les rois fainéants

    0000000000000.jpgJ'ai déjà indiqué que les histoires inventées par Pierre Plantard (1920-2000) sur ses glorieux ancêtres ont été portées à ma connaissance, il y a de nombreuses années à Genève, par le poète local Charles P. Marie, qui avait lu à cet effet le livre de Henry Lincoln, portant sur ce sujet. Pour ce livre, il s'était pris de passion, et il me l'avait ensuite prêté. Il rêvait, lui aussi, d'une noble ascendance, et il me montrait les arbres généalogiques qui le faisaient descendre de Mithridate.

    Mais il est curieux que Plantard ait inventé qu'il descendait des rois mérovingiens, vu qu'ils passaient pour fainéants. Contre les invasions sarrasines, notamment, ils ne faisaient rien, et leur maire du palais Pépin le Bref a simplement dû mettre leur dernier représentant dans un monastère pour pouvoir agir librement et reconquérir la Gaule du sud – avec en son sein la partie du Languedoc où Plantard prétendait qu'existait un profond mystère mérovingien: Rennes-le-Château et ses environs.

    On ne voit donc pas la logique: les mérovingiens refusent de libérer Rennes-le-Château des Sarrasins, et pourtant, affirme Plantard, ils s'y seraient réfugiés et y auraient laissé un héritier dont lui-même descendrait. Mais quand? Si c'est avant que Rennes-le-Château ait été repris par Pépin le Bref, c'est que les mérovingiens étaient les alliés des Sarrasins, de telle sorte que 000000000.jpgles destituer était plutôt normal. Si c'est après l'intervention de Pépin, on ne sait pas pourquoi celui-ci a été empêché d'y aller les chercher et de les enfermer dans un monastère pour les empêcher de se reproduire, comme l'histoire dit qu'il a fait avec les mérovingiens restés dans la Gaule du nord.

    La ruse de Pierre Plantard est d'avoir inventé que cette lignée mérovingienne réfugiée à Rennes-le-Château date en fait de l'époque de Clovis. Mais même en ce cas elle n'avait aucune légitimité à régner, puisque, deux siècles plus tard, le roi légitime a été placé dans un monastère par Pépin. Si elle était si légitime, pourquoi n'est-elle pas allée le libérer? Ou alors, pourquoi, vivant à Rennes-le-Château, n'a-t-elle pas résisté aux Sarrasins? Ou si elle l'a fait et qu'elle a échoué, pourquoi prétendre qu'elle a subsisté?

    Comme on dit, un droit non réclamé tombe en désuétude.

    Au reste, cette lignée mérovingienne en Languedoc est-elle vraisemblable? À l'époque de Clovis, Rennes-le-Château était dans le royaume des Wisigoths, qui étaient ariens. Or, les mérovingiens étaient absolument catholiques, et tenaient leur légitimité de 0000000000.jpgleur proximité avec Rome  – et ils combattaient les Wisigoths à ce titre. Quels mérovingiens auraient pu se réfugier chez eux? C'est peu crédible.

    Mais quelle gloire de toute façon tirer d'une ascendance en ces rois dit fainéants? Inconsciemment, Pierre Plantard voulait-il par là signifier qu'il ne travaillait lui-même pas beaucoup? On raconte qu'il vaguait, oisif, à Rennes-les-Bains pour prendre quelques eaux sans ordonnance médicale, et que c'est là qu'il a commencé à raconter ses histoires. Cherchant de quoi s'occuper après les traitements du matin, il visitait Rennes-le-Château et Bugarach et, encore tout enivré par l'eau chaude qui avait dilaté son âme, il rêvait sur ce qu'il voyait, stimulé sans doute par les réalisations remarquables de l'abbé Saunière dans le village antique de Guillaume de Gellone – un pair de France carolingien, non mérovingien, installé à Rennes-le-Château après les victoires de Pépin et de ses descendants.

    Rudolf Steiner dit que le corps éthérique, porteur des images intérieures et lié à l'eau corporelle, peut, dans l'eau et ses vapeurs, se détacher du corps physique. On voit alors à l'extérieur de soi ses propres rêves, qui en prennent un air objectif. Il est de tradition que les villes thermales favorisent la rêverie plus ou moins inspirée: Aix-les-Bains, par exemple, a soutenu les élans poétiques de Lamartine. Ce grand poète voyait, au-dessus du lac du Bourget, la figure immense de la femme défunte qu'il avait tant aimée!

    Pierre Plantard aurait dû faire des alexandrins, peut-être. Il aurait pu bâtir de belles épopées.

  • De la mystérieuse origine de l'Homme-Corbeau, bouquiniste ordinaire à Limoux (20)

    000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, alias Roger Maziès, alors qu'il venait d'entendre Captain Europa lui demander s'il était vrai que, sous son identité ordinaire, il était handicapé et bouquiniste à Limoux.

    L'Homme-Corbeau soupira, et dit: Oui, cela est parfaitement vrai, chers amis nouveaux. Et il est parfaitement vrai, aussi, que sous cette identité je me nomme Roger Maziès.

    L'Homme-Corbeau, ou Roger Maziès, pressé de dire la vérité, raconta ainsi qu'il avait perdu l'usage de ses jambes dans un accident de voiture, alors qu'il passait dans la forêt de Chalabre, roulant trop vite sur quelque obscure route déserte. Soudain un chevreuil avait surgi, il avait tâché de l'éviter, et était sorti de la route.

    Il fit plusieurs tonneaux dans la pente, qui n'était point raide cependant. Mais des souches d'arbres coupés défoncèrent allègrement sa voiture, et il en fut mortellement blessé. Pire encore, à demi inconscient, il ne put appeler aucun secours, son téléphone étant de toute façon gravement endommagé. Bloqué dans la carcasse de la voiture, il n'eut d'éclairs de conscience que pour comprendre qu'il n'avait aucune chance de s'en sortir.

    Comme c'était le soir, la nuit tomba bien vite, et, abandonné de tous, il sentait sa vie le quitter, voyait son sang couler de ses plaies, et le froid vint, ainsi, alors que son corps même perdait sa chaleur.

    Il attendait donc la mort, pleurant et souffrant, pensant à ce qu'il avait fait de bien et à ce qu'il avait fait de mal, et se demandant quelles peines l'attendaient au-delà de sa vie, quand, soudain, une clarté, dans la forêt, attira son attention. Elle 000000000000.jpgbougeait, et, de la brume de lumière qu'elle constituait, il vit bientôt se détacher, gracieuse, une femme belle comme il n'en avait jamais vu. Il pensa qu'il rêvait, mais elle s'approcha, glissant sur le sol comme si elle marchait sur l'air, et devint toujours plus précise, à sa vue étonnée.

    Et voici! tout près de lui elle murmura une phrase dans une langue inconnue, s'agenouilla, passa la main par la fenêtre brisée de la voiture, et le toucha. Une lumière se fit en Roger Maziès, une chaleur même en ses membres, et, chose étonnante, l'instant d'après il était debout près d'elle, dans son costume rutilant d'Homme-Corbeau, tel qu'on le connaît.

    Mais il est temps, chers amis lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite et à la fin de cette merveilleuse histoire.

  • Jaufré Rudel et ses rêves d'amour lointain

    0000000.jpgDepuis trente ans, je possédais le petit recueil de Chansons de Jaufré Rudel, publié en 1915 chez Honoré Champion, car il y a trente ans, j'habitais à Montpellier, j'étais étudiant, et j'avais pour ambition de lire toute la poésie médiévale occitane disponible, dans l'espoir non seulement de saisir l'essence de l'art d'écrire, mais aussi d'apprendre à lire toutes les langues romanes existantes.

    Finalement, je ne l'ai lu que le mois dernier.

    Jaufré Rudel était un troubadour du douzième siècle, de la lignée régnante de Blaye, en région bordelaise. Une de ses chansons, d'une grande beauté, l'a rendu particulièrement connu: appelée L'Amour de loin, elle contient une espèce de refrain évoquant justement l'amour de loin, et des images projetées dans l'âme de l'idée d'un amour à distance – forcément rêvé, forcément idéal.

    D'une manière générale, Jaufré Rudel est d'une grande délicatesse et d'un grand idéalisme, car il préfère clairement l'amour qu'il imagine à ceux qu'il vit, et qui lui ont laissé une certaine amertume au cœur. Il évoque un jour où à sa grande honte il a été surpris et moqué dans un lit où vainement il s'était glissé nu. Il proclame donc son affection pour l'amour rêvé – et une de ses chansons dit franchement qu'il veut vivre l'amour au pays des songes, la nuit.

    Cela peut confiner au mysticisme: une déception amoureuse l'a tiré, apparemment, vers un pèlerinage vers Bethléem. Il exprime le désir de s'y rendre, et il nomme Jésus-Christ comme sa visée, son but, l'objet réel de son amour fidèle.

    Selon la tradition, il s'est effectivement rendu en Orient, à la recherche d'une princesse dont il avait entendu mille belles choses, et tombé malade il est mort dans l'auberge où il résidait. Mais juste avant qu'il ne passe de vie à trépas, la dame de 000000000000.jpgses pensées, ayant entendu parler de son amour intense, est venue le voir et l'embrasser. Et elle-même est morte de chagrin, peu de temps après.

    Cependant, selon les savants, tout cela est inventé.

    Citons une belle strophe:

    Dieus que fetz tot quant ve ni vai
    E formet sest'amor de lonh
    Mi dou poder, que cor ieu n'ai,
    Qu'ieu veya sest'amor de lonh,
    Verayamen, en tals aizis,
    Si que la cambra e˙l jardis
    Mi resembles tos temps palatz!

    (Que Dieu qui fit tout ce qui va ou vient
    Et forma cet amour de loin
    Me donne le pouvoir, car je le désire,
    De voir cet amour de loin,
    Réellement, en de telles demeures
    Que la chambre et le jardin
    Me semblent constamment un palais!)

    L'amour de loin laisse espérer un monde merveilleux, sublimé, mais on ne sait pas, ici, si le poète espère voir de loin, ou atteindre les lointains de tout son corps – en tout cas cela sera beau. Quelques siècles plus tard, Jean Racine (qui vécut aussi dans l'aire occitane) dira que la distance dans l'espace permet la même idéalisation et la même purification du réel que la distance dans le temps – il voulait parler, à propos de Bajazet, de l'Empire ottoman, objet des désirs, butée des fantasmes. L'exotisme donne corps aux anges, en quelque sorte.

  • Du règne déchu de Chaugnar Faugn (19)

    0000.jpgDans le dernier épisode de cette finissante série, nous avons laissé notre récit alors que la nymphe céleste Inimön venait d'annoncer qu'elle devait protéger le pays d'un certain Chaugnar Faugn, mystérieux mentor de Sinislën.

    Qui est ce Chaugnar Faugn? osa demander l'Homme-Corbeau. Car c'est la première fois que j'en entends parler.

    - Ne prononce pas trop haut son nom, intervint Captain Europa; et Inimön fut peut-être imprudente de le dire devant toi: vois, comme à l'entendre, Sinislën s'est éveillée, ouvrant grands ses yeux flamboyants, semblant retrouver de la vigueur, une force qu'elle semblait avoir perdue. De l'abîme monte un flux qui la secoue.

    Car il s'agit d'un être terrible, auquel dès l'aube des temps les Pyrénées servirent de prison: même, elles furent par les dieux bâties dans ce dessein. Mais continuellement il s'efforce de se libérer, susurrant des mensonges aux oreilles endormies des hommes – ainsi que des fées, comme Sinislën le montre. Il leur demande des sacrifices pour se renforcer et briser ses chaînes – et se cherche des disciples toujours plus puissants, et toujours plus nombreux. Et s'il fut remis au fond de l'abîme jadis par le bon saint Sernin, fameux évêque de Toulouse, il s'est depuis remis de cette chute. Et voici! de 000000000000 (2).jpgnouveau il gravit la paroi de sa geôle, grimpant vers la surface, y pointant même le bout de sa trompe par d'obscures grottes effrayantes.

    Par bonheur, Inimön, qui est douce mais peut être aussi une vaillante guerrière, veille, et referme continuellement les trous par lesquels passe sa trompe – et combat les suppôts de cet être immonde, notamment lorsqu'ils prennent rang parmi les Gnomes. Car la magie les rend alors énormes et forts, et c'est ce qui est arrivé, en vérité, à Bug et Arach.

    - Je comprends, fit l'Homme-Corbeau. Et ne veux point en savoir plus. Sachez seulement, belle Inimön, que je serai toujours là pour vous aider, s'il le faut, contre ce Chaugnar Faugn ou ses suppôts.

    - Je le sais, fit Inimön de sa voix douce et mélodieuse. Oui, je le sais bien, Homme-Corbeau – ou devrais-je dire: Roger Maziès?

    - Tu connais mon nom de simple mortel! s'exclama l'Homme-Corbeau. Mais comment?

    À cette question, Inimön ne fit que sourire. Mais Captain Europa prit la parole, et demanda: À ce propos, Homme-Corbeau, j'ai entendu, quoique de loin, Sinislën, quand elle s'est adressée à toi. Est-il vrai que, comme elle l'a dit, sous ton identité de simple mortel tu es handicapé et exerces le métier de bouquiniste à Limoux? Comment cela est-il possible? Dis-le nous, s'il te plaît, car cela, même Inimön l'ignore, je crois.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser le récit de l'Homme-Corbeau au prochain.

  • Réédition du Comte Vert de Savoie d'Antoine Jacquemoud

    Le Comte Vert de Savoie, poème héroïque en douze chants.jpgLe document nécessaire à la prochaine réédition, avec préface et notes, du Comte Vert de Savoie, poème héroïque d'Antoine Jacquemoud, est enfin prêt: il paraîtra bientôt chez Le Tour Livres. Une souscription préalable est lancée, à un prix avantageux!

    Ce poème en alexandrins et en douze chants a remporté le prix de poésie de l'Académie de Savoie de 1838. Il témoigne d'une époque qui voulait restaurer le lustre de la Maison de Savoie, voire l'auréoler de gloire.

    Composé sur le modèle formel antique, il est cependant plus fait d'épisodes marquants de la vie d'Amédée VI que d'une intrigue distincte. Il est surtout une illustration lyrique de la gloire du Comte Vert et, à travers lui, de la Savoie et de sa dynastie régnante, voire de l'Église catholique. Et tout un chant est consacré au roi d'alors, Charles-Albert de Savoie.

    Jacquemoud est entré avec enthousiasme dans la logique de l'Académie de Savoie – logique romantique, de restauration de la mythologie médiévale et de la glorification du Volksgeist, le génie du peuple, puisque, à cette époque, les Savoisiens figuraient une nation distincte, dont on essayait de saisir l'âme.

    À travers ce poème et son personnage principal, c'est ce que fait Jacquemoud: pour lui, Amédée VI incarne le génie national. Il assure, du reste, que Dieu visite chaque soir les montagnes de Savoie, et que de la plaine ne vient rien de bien, seulement une corruption manifeste.

    Pour illustrer sa pensée mystique, il a entouré le Comte Vert d'anges, en particulier un de rang très élevé qui tout au long de sa vie le protège. Mais la nature alpine a aussi ses esprits élémentaires appelés anges, déclenchant en effet les tempêtes selon les commandements de Dieu. Le poème est rempli d'une mythologie christianisée assez belle. Même ses victoires accueillent Amédée VI en chantant, à sa mort. Et son épée bien sûr le regrette. On est quasiment dans la fantasy.

    Jacquemoud était très imaginatif: c'était sa qualité principale. Il était intelligent, aussi, et il a rédigé une abondante introduction tentant de justifier, en 1844, le genre épique. Le merveilleux doit être chrétien, le sujet humain, et tout de même l'épopée est encore possible en Savoie, dit-il, parce qu'on y a conservé les antiques vertus, dont est fait l'héroïsme. 

    Il passe en revue les tentatives d'épopées en langue française ou italienne depuis la Renaissance, et donne son avis sur ce qui peut permettre à ce genre de réussir à son époque. C'est passionnant.

    Certains ont trouvé son style amphigourique: il brillait plus, peut-être, par sa riche imagination. Moi, je l'ai toujours aimé – surpris, quand, pour la première fois, je l'ai découvert après l'avoir acheté chez un bouquiniste annécien: Bon de souscription Le Comte Vert de Savoie.jpgje ne m'attendais pas à des qualités si hautes.

    Jacquemoud a fait de la poésie dans sa jeunesse; ensuite, il a fait de la politique. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, s'il rendait bien hommage aux princes de Savoie, s'il avait conservé le romantisme dynastique des poètes de son temps, il était plutôt progressiste et libéral, et favorable au rattachement à la France. C'est lui qui a créé la chanson dans laquelle l'Isère coule vers le pays du cœur.

    Un épisode se passe en Suisse, à Sion: Amédée VI a défendu son évêque contre une fronde populaire menée par les nobles. Il est assez beau. Le reste se passe en France, en Savoie, en Italie et dans l'Empire byzantin, où Amédée VI a beaucoup guerroyé.

    Je vous recommande vivement de vous procurer au plus vite ce magnifique ouvrage, dès qu'il sera paru, ou d'y souscrire, immédiatement. Les illustrations de ce billet présentent le texte et les conditions de souscription. Si vous cliquez dessus, la taille s'en augmente. Il est possible de recopier à la main le bon de souscription, ou d'obtenir les coordonnées bancaires appropriées pour son achat à distance.

    Antoine Jacquemoud
    Le Comte Vert de Savoie
    Le Tour Livres
    302 pages
    17 € (13 € en souscription, franco de port)

  • Julien l'Apostat et l'agnosticisme parisien

    0000000.jpgJ'ai évoqué récemment la république de droit divin telle que la concevait pour Rome Cicéron, et montré que la république américaine rappelait à cet égard davantage la république romaine que ne le faisait la française. Les Anglais, pour ainsi dire, ont constaté qu'il existait une continuité entre les dieux de Rome et le dieu de la Bible, et ont accepté le principe que les conceptions de Cicéron s'appuient sur la Bible lorsqu'ils ont créé une république sur le continent américain. 

    Cela au fond n'a rien que de très logique, car Cicéron avait raison, de dire qu'une valeur éthique prenait racine dans ce qu'on concevait d'un univers contenant des dieux, des forces morales vivantes et agissantes à travers le cosmos. Si on ne croit pas qu'une valeur morale a son pendant dans l'univers, on ne peut pas croire qu'elle s'imposera jamais, même avec le concours de beaucoup de gens, même avec le concours de la nation entière. La nation n'est pas un démiurge: elle ne change pas les lois naturelles.

    Et la culture américaine s'appuie bien sur l'ancienne république de Rome: à Washington, c'est le style romain qui est de mise dans l'architecture officielle, et le culte des lois et leur enracinement dans le sentiment de la divinité, tel que les textes traditionnels le définissent, est bien en rapport avec ce qu'énonce Cicéron.

    Et pourtant, nous le savons, les Français sont persuadés d'être dans la vraie tradition républicaine lorsqu'ils rejettent la référence à la Bible, dont ils peuvent toujours dire que les Romains ne l'avaient pas. Mais ils avaient la référence à leurs propres dieux, et l'histoire officielle a beau faire croire qu'elle n'était pas sincère, la lecture des anciens textes dit le contraire, ce que ne peuvent nullement ignorer les Américains, qui au fond les étudient plus sérieusement que les Français. Ceux-ci les interprètent pour trouver des arguments allant dans leur sens, plutôt.

    La conscience morale regarde au fond de l'âme et pour Cicéron elle trouvait les dieux, et donc le fondement des lois, et pour les Américains, la Bible rend assez bien aussi ce qu'on peut trouver au fond de soi au cours de ses quêtes intimes.

    Mais si les Français ne se réclament pas réellement de la république de droit divin de l'ancienne Rome, de Cicéron, de Lucain, de quoi se réclament-ils?

    Il y a eu des sénateurs agnostiques, à la fin de l'histoire impériale romaine. L'un de ses représentants les plus en vue est le philosophe Symmaque, qui a lutté contre les chrétiens en réclamant de l'empereur non pas qu'il cesse de subventionner l'Église catholique, qui n'était pas subventionnée, mais pour ne pas qu'il cesse de subventionner les cultes traditionnels romains. Mais ce n'est même pas forcément qu'il était sincère, car son argument était que personne ne savait de quoi réellement étaient faits 000000000000.jpgles dieux, de telle sorte qu'il fallait s'en tenir à la tradition. Ce à quoi les chrétiens, notamment saint Ambroise, ont répondu qu'eux pensaient savoir de quoi était faite la divinité! Ils n'avaient donc pas besoin de cette tradition.

    Ce traditionalisme se retrouve chez une partie des initiés aux mystères de la France éternelle, y compris républicains.

    Mais ce manque de ferveur dans le culte des dieux, ce manque de sincérité peut être symbolisé par un empereur qui a tenté, en vain, de ressusciter les anciens cultes, c'est Julien l'Apostat. Il s'appuyait sur les anciennes traditions sans qu'on puisse dire qu'il ait particulièrement rencontré, au cours de ses voyages initiatiques, Jupiter et les autres. D'ailleurs, comme le disait le poète Prudence, peut-être que s'il les avait rencontrés, ils lui auraient conseillé de se convertir au christianisme! 

    Faute d'avoir fait une telle rencontre, cependant, il s'est surtout occupé à médire de ce christianisme, dont il était jaloux.

    Or Julien l'Apostat a créé à Paris un palais: il était dans le Quartier Latin. Peut-être que l'agnosticisme à la française, par-delà Symmaque, vient tout entier de lui. De son ombre, pour ainsi dire. Planant sur Paris. on y suit clairement sa voie.

  • Du renouvellement des fées (18)

    0000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série spéciale, nous avons laissé le protecteur secret de la haute vallée de l'Aude – j'ai nommé monseigneur l'Homme-Corbeau – alors qu'il venait de rendre au Père Noël libéré son célèbre attelage au bord du lac de Bugarach.

    Puis, après avoir regardé le bienfaiteur des enfants s'élancer vers les étoiles et disparaître dans les lointains de la nuit avancée, il soupira, conservant à l'œil le dernier point brillant qu'il en avait vu au loin, à l'oreille le dernier tintement de clochette qu'il en avait entendu même au-delà, et d'un coup déploya ses ailes grandes et noires. Un vent se leva, et des vagues se créèrent, sur le lac. Mais quand il eut bondi et commencé à battre l'air de ses ailes à la force incroyable, ce fut une bourrasque, qui en vint, et une vague plus haute s'incurva et retomba bruyamment sur la rive en face, l'inondant en brisant quelques branches au passage. (Les malheureuses, détachées de l'arbre nourricier, en furent plus tard réduites à nourrir de chaleur quelque poêle humain.)

    Poursuivant son vol fracassant dans le ciel qui commençait à s'éclaircir, l'Homme-Corbeau retourna bien vite au Canigou, où l'attendait le protecteur de la sainte Europe. Entrant dans la salle du trône, il eut la surprise de voir, avec lui, non pas Sinislën – qui, quoiqu'elle fût là, était ceinte de liens de lumière colorée, faisant des cercles contraignants autour de son corps –, mais une autre dame, aux traits très doux, aux yeux chatoyants – et qui lui rappela les images que l'on crée habituellement de Marie-Madeleine, la sainte amie de Jésus-Christ. Il lui demanda, ému et tremblant, si elle était elle, et l'entendant elle rit d'un rire frais, cristallin. Captain Europa à son tour sourit. Et de sa voix mélodieuse et pure la femme répondit qu'il n'en était rien, que l'Homme-Corbeau la confondait avec sa maîtresse, femme divine trônant au ciel aux côtés d'un être plus divin encore et de leurs deux plus proches amis, un homme et une femme qu'on ne saurait nommer, mais 000000000000.jpgque tous les gens avisés connaissent. Or cette maîtresse l'avait-elle à cette heure envoyée, qu'il le sût! pour la représenter sur Terre – puisqu'elle-même vivait, comme de juste, parmi les étoiles; et c'est pourquoi, sans doute, elle avait pris à ses yeux ses traits.

    Qu'il sût, également, qu'on la nommait communément Inimön la Douce, et qu'à la demande de Captain Europa elle serait dorénavant la nouvelle fée du Canigou, puisqu'elle était soumise aux justes anges du ciel. Sinislën en effet était déchue à jamais de son rang, et elle serait emmenée dans les astres pour y être jugée, malheur à elle, et y entendre la sentence et les peines rédemptrices qui lui seraient certainement infligées.

    Inimön rappela à l'Homme-Corbeau, toutefois, que son nom ne devrait jamais faire l'objet de prières particulières, car elle devait de toute façon veiller avec attention sur les hommes – notamment pour les préserver de la menace du terrible Chaugnar Faugn, le véritable mentor secret de Sinislën (quoiqu'elle ne l'eût jamais nommé, et se prétendît, évidemment, la fidèle servante de la Mère divine).

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser la suite de cette histoire à une fois prochaine.

  • L'ange comme titre, le spirituel comme chose

    00000000.jpgIl m'est souvent arrivé, ne serait-ce que comme professeur, de lire des récits parlant de fées, et faisant agir celles-ci exactement comme des humains ordinaires. Et si je comprends que, éventuellement, on veuille humaniser des esprits sans corps, comme sont censées être les fées, je n'en reste pas moins perplexe devant un titre, un nom qui n'implique rien, n'engage à rien, comme s'il s'agissait d'un ornement, d'une décoration, à la façon d'une légion d'honneur.

    Et je pense que, pour Jésus-Christ, cela arrive souvent. Loin de concevoir le titre de Christ comme se rapportant à un dieu s'incarnant, à une entité cosmique entrant dans le corps d'un homme, il arrive fréquemment qu'on le voie comme un grade accordé au cours d'un quelconque rituel, un honneur rendu à quelque maître ascensionné – comme on dit communément.

    La manie de ramener la hiérarchie spirituelle à ce genre de titres s'est constatée déjà chez René Guénon, qui prétendait que l'expression renvoyait essentiellement à des degrés initiatiques. Somme toute simple métaphore, jusqu'au titre d'ange peut n'être qu'une façon d'imposer, y compris à soi-même, une affection personnelle, en lui donnant une sorte de légitimité, en le consacrant.

    Mais, comme André Breton, je crois à la substance spirituelle de l'image – non au sens où une affection personnelle puisse être ennoblie ou consacrée par de jolis mots, mais au sens où un esprit effectif affleure du réel physique, voire le dédouble. Il ne s'agit pas d'embellir le monde, mais de révéler ce qui spirituellement s'y trouve. Que cela embellisse le monde au sens d'un Baudelaire, qui voyait le beau esthétique même dans la laideur terrestre, n'empêche pas que le sens objectif des choses n'en soit en rien changé. Comme le disait à peu près Lovecraft, l'imagination prolonge le réel jusque dans le sens du mauvais, et cela donne une joie qui est au-delà de l'image créée. On n'enjolive rien, on révèle ce à quoi aspire l'âme: le sens caché des choses – vers le bien, comme vers le mal. La vérité est belle, disait Platon.

    Ce n'est pas dans ce qu'on préfère personnellement qu'est le divin, ou l'Esprit. Cela peut être le contraire. Et si le merveilleux consiste à tisser des illusions pour cacher le mal, et pour satisfaire un égoïsme émotionnel voulant se persuader qu'il est habité de bons esprits quoi qu'il fasse, on doit lui préférer, somme toute, le réalisme. La comédie, ou la satire, était du reste 0000000.pngpensée comme devant se moquer de telles projections – voilant le réel au lieu de le dévoiler.

    Les cérémonies initiatiques qui fardent les choses jusqu'à les rendre méconnaissables rappellent celle à laquelle participa l'excellent M. Jourdain, quand il eut le bonheur de devenir Grand Mamamouchi. Il rêvait d'un rituel qui le rendrait noble – et, à ce titre, fils des anges. La pièce de Molière se termine tragiquement, pour lui, puisqu'il reste dans son illusion, sa folie. Les forces bonnes qui animent le monde, au contraire – les anges qu'on ne voit pas et dont nul n'est propriétaire –, créent dans cette pièce les couples légitimes, les justes mariages. Ils ne se montrent pas, ne parlent qu'aux cœurs. Aucune magie ne les a inventés sur Terre, ne les a bloqués dans un mot précis, un rituel spécifique. Ils restent libres, et agissent dans la Nature, ou l'Évolution.

  • Le merveilleux de Jaufré, roman occitan

    0000.jpgJ'ai lu récemment Jaufré, long récit de presque onze mille vers écrit en occitan au début du treizième siècle, et ce qui y est étonnant, c'est le naturel avec lequel le merveilleux s'y met en place, rappelant quasiment Harry Potter. Le chevalier éponyme y combat des géants avec une précision d'action inouïe, des enchaînements de coups méticuleusement décrits, avec aussi les esquives et les feintes – d'une façon assez peu répandue à cette époque, dans la littérature. Le fantastique est de même.

    À un certain moment, un oiseau immense saisit le roi Arthur dans ses pattes et l'emmène dans les hauteurs, le lâche puis le rattrape, comme dans un film hollywoodien. Ce qui est plus étonnant encore, mais cette fois dans le mauvais sens, c'est que cet épisode est expliqué d'une façon très prosaïque: l'enchanteur en titre de la cour d'Arthur s'est amusé à faire peur aux chevaliers et dames de Cardeuil. Cependant sa transformation en oiseau, et d'oiseau en homme est remarquablement présentée, de façon souple et sans heurt; on en admire l'art.

    De même, encore, des chevaliers précédés d'une fée, leur dame, surgissent à la fin d'une fontaine, et tendent une tente immense à une allure inouïe, les dévoilant de véritables elfes, tels par exemple que Tolkien les a dépeints.

    Il y a aussi de la sorcellerie: d'affreux lépreux se nourrissent de sang d'enfants pour améliorer leur sort, et Jaufré est bien sûr obliger de les affronter, voire de les tuer. Mais ce fantastique satanique, typiquement chrétien, est pensé avec une clarté singulière, dont on croit trop l'époque médiévale incapable.

    Un être affronté par Jaufré est explicitement appelé démon, et disparaît et apparaît à volonté.

    Cela prouve que les idées qui courent selon lesquelles les gens du Moyen Âge ne savaient pas faire la différence entre êtres magiques et êtres prosaïques, entre esprits manifestés et hommes incarnés, sont plutôt fausses, on était à cet égard très avisé.

    Le moins beau de notre roman médiéval n'est pas la manière dont le mariage qui fait l'objet d'une grande partie de la trame s'agence. Jaufré et Brunissen se désirent ardemment, mais la seconde refuse d'en rien montrer, et le premier ne se doute absolument pas que son sentiment est partagé. Cependant un ami commun, Mélian, que Jaufré a sauvé d'un sort atroce, s'en aperçoit, et arrange le mariage, que Brunissen feint de n'accepter qu'à contre-cœur, mais à condition qu'il soit approuvé par Arthur. Ce qu'il sera, bien sûr. Par avance, on retrouve, en plus paisible, la trame du Cid de Corneille – pièce dans laquelle, on 0000000.jpgs'en souvient, le roi Fernand organise le mariage de Rodrigue et Chimène, parce que le premier a sauvé Séville des Mores, et malgré le désir affiché de la seconde de ne pas l'épouser. Mais Fernand parvient incidemment, en la piégeant, à lui faire avouer son amour pour le Cid: il lui fait croire qu'il est mort. Il les marie donc. Jaufré ayant probablement été composé en Catalogne, il est remarquable que les deux histoires viennent d'Espagne: l'amour y est consacré par le Roi – puis par une cérémonie religieuse, toute chrétienne.

    Cependant la nuit de noces ne s'effectue que dans le château des jeunes mariés. Et le matin Mélian plaisante Jaufré sur sa nuit. On en rit, et le récit s'arrête. Tout y est idéal, beau, parfait, et même le merveilleux facile est là pour montrer cet idéal cristallisé, cette perfection perdue, rappelant l'âge d'or: alors, n'est-ce pas, les hommes fréquentaient les enchanteurs et les fées, et l'amour se prolongeait toujours en mariage! 

    Ce n'est pas un merveilleux dont le sens symbolique soit bien clair, n'en déplaise aux mânes de René Guénon: il n'est souvent là que pour le jeu. De nouveau comme dans Harry Potter, il est fait pour le plaisir, sans implication morale toujours marquée. Il peut en avoir une, quand la fée de Gibel remercie Jaufré de l'avoir sauvée d'un monstre: grâce à cela, le chevalier devient le protégé du monde élémentaire, qu'elle gouverne; mais cela peut n'avoir été mis que pour la joie du merveilleux. Art du fantastique qui manifeste beaucoup de science; mais peut-être aussi de la décadence.

  • Le combat de Capitaine Europe (17)

    eternals-makkari-header.jpgDans le dernier épisode de cette histoire fascinante, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait d'être rejoint par Captain Europa dans sa lutte contre celle qui avait enlevé le Père Noël, Dame Sinislën, maîtresse du Canigou. Ils venaient de se déclarer que seul le combat pouvait les départager.

    Alors, sans ajouter un mot, Sinislën leva les bras, laissant pendre ses larges manches, et des nuées de serpents volants, tout flamboyants, et tout pareils à de vivantes braises, s'en échappèrent, et se jetèrent sur l'Homme-Corbeau – tandis que les araignées s'élançaient sur le nouvel arrivant, qui toutefois n'avait point lâché son bras. Aussi lança-t-elle sa main gauche sur ses yeux – lesquels aussitôt jetèrent un feu bleu, dont la main en question fut repoussée et blessée, brûlée et consumée. Puis Captain birdman 001 copy - Copy.jpgEuropa renversa à terre Dame Sinislën, qui en hurla et vomit mille injures, l'accusant de mille vices de mâle abject et d'homme corrompu. Des mains de Captain Europa sortirent alors des nuées d'étoiles rangées en faisceaux, qui percutèrent bruyamment les araignées attaquantes – et les anéantirent et les détruisirent, soit d'emblée grâce à l'impact, soit juste après en se collant à elles ou en pénétrant leurs circuits et systèmes. Car ces étincelles en groupes les disloquèrent, les déchirèrent, les rompirent – et elles hurlèrent, crissèrent, s'enfuirent, moururent.

    Cependant, l'Homme-Corbeau s'employait aussi à bien faire, et sa rapidité anéantit de même les treize serpents lancés par les manches de Sinislën – soit à la main, soit par le rayon blanc de son opale frontale, soit par les feux de ses doigts gantés. Et finalement, il n'y eut plus aucun adversaire pour les deux vaillants alliés.

    Ils relevèrent alors Sinislën, que Captain Europa avait maintenue à terre du poids de son pied massif, et la contraignirent à les mener dans la geôle triste où elle 0000.jpgmaintenait prisonnier le Père Noël. Elle les y mena, et fit ouvrir la porte de sa prison.

    Le pauvre était mal en point, rongé par les punaises de son lit sans luxe, mais Captain Europa posa la main sur son épaule, lui marquant sa confiance et son amour, et saint Nicolas en fut tout revigoré, et son regard reprit tout son éclat.

    Jusqu'à son corps redevint plus épais, comme si Captain Europa lui eût transmis le feu des astres, et la force des choses qui meuvent le monde en profondeur, et lui rendent la vie.

    L'Homme-Corbeau se chargea de ramener le Père Noël à son attelage, au bord du lac de Bugarach, afin qu'il continue au plus vite sa mission, et il fut remercié une seconde fois depuis le début de sa vie par le saint patron des petits enfants, qui cependant exprima le regret de ne pouvoir le remercier mieux, puisqu'il manquait de temps. Mais l'Homme-Corbeau l'en excusa volontiers, affirmant qu'il n'avait point agi pour être remercié, mais par pur amour du bien.

    Mais il est temps, chers, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • Un triste destin audois

    000000000.jpgOn m'a un jour raconté dans la haute vallée de l'Aude une triste histoire vraie, dont l'auteur du récit avait été témoin, voire acteur. Il animait avec des amis un cercle mystique, si on peut dire, ou spirituel, et un informaticien parisien qui passait ses étés à Bugarach les a rencontrés, ravi. Il était passionné de kabbale et de spiritualité, et rêvait d'une autre vie, plus imprégnée de lumière céleste. Il a donc décidé de quitter son emploi et son appartement de Paris, et de vivre dans le département de l'Aude avec son pécule accumulé. Il s'est installé dans un village près de Limoux, dans une grande maison où était déjà l'auteur de mon récit. Il avait amené une grande partie de ses livres, car il en avait beaucoup.

    Mais un jour, le propriétaire du logement où tous étaient réunis a décidé d'élever les loyers, et l'essentiel du groupe est parti, laissant derrière lui, je ne sais pourquoi, le récent arrivé: peut-être est-ce lui qui a refusé de partir. Il ne se sentait pas forcément à l'aise avec les autres, ayant toujours vécu une vie rêveuse et solitaire.

    Ou était-ce parce qu'il les trouvait trop mystiques? Ou bien au contraire trop prosaïques? 

    Quelque temps plus tard, hélas, il a disparu. Il s'était passionné pour une femme partie vivre en Sibérie avec les bêtes, était comme tombé amoureux d'elle, et s'imaginait vivre en communion avec elle à distance. Elle avait pourtant eu un enfant avec un journaliste qui était venu l'interviewer et s'était installé dans son tipi, ou sa grotte, ou sa cabane, je ne sais pas très bien.

    Si la communion avec les bêtes était parfaite, était-ce un terrier? À la façon des Hobbits? Bref.

    Notre homme croyait vivre une histoire d'amour par-delà les frontières avec cette Sibérienne d'occasion (elle était venue de la Russie ordinaire, je pense), et voici que, impressionné par des contes plus ou moins véridiques la concernant, il se met à courir en chemise la nuit sur les chemins forestiers en plein hiver – comme il croyait qu'elle faisait, soit parce qu'il avait mal lu, soit parce qu'elle inventait. Car, dans leurs récits, les mystiques exaltés qui vivent avec les bêtes exagèrent facilement.

    Il y avait un film triste de Sean Penn qui rappelle le même drame, appelé Into the Wild, tiré d'une histoire vraie. Horriblement, le pauvre vagabond rêveur qui croyait pouvoir vivre seul en Alaska en regardant dans un gros livre les plantes comestibles, 000000.jpgdessinées ou prises en photo, dans le but de les cueillir de sa main alerte au cœur de la nature généreuse – ce malheureux jeune homme a été retrouvé mort, et on pense que c'est parce qu'il a confondu des plantes similaires, et mangé une qui empoisonnait – en tout cas c'est ce que le film montre.

    Notre pauvre Parisien a dû s'égarer, car il n'est jamais retourné chez lui. Prévenue, la police l'a longtemps cherché, en vain. Puis, ses restes par hasard ont été retrouvés. Les bêtes de la forêt les avaient déjà bien abîmés.

    On n'a pas pu savoir ce qui s'était passé. Ses livres ont été dispersés, recueillis par les uns ou les autres, ou donnés à Emmaüs. On ne lui connaissait peut-être pas d'héritiers. Ou bien les livres ne les intéressaient pas. Je n'en sais pas plus.

  • Renouveaux mystiques, illusions des affects

    0000000000000000000.jpgLes anciens Juifs ont vivement critiqué l'habitude égyptienne, ou plus généralement idolâtre, de vénérer, à travers des images, les proches, de faire d'eux des dieux. Ils voulaient qu'on n'adore et ne vénère que Yahvé, entité cosmique pensante se reflétant dans les profondeurs de soi, par-delà les attachements terrestres. Ce n'est pas, bien sûr, qu'ils aient réprouvé l'amour filial, mais que Dieu devait rester à leurs yeux un concept absolument objectif, indépendant des destinées et affections personnelles.

    Mais l'époque moderne tend à ressusciter l'ancienne Égypte. Et ce qui le suggère est le succès, à sa sortie, du roman de Robert Heinlein Stranger in a Strange Land (1961). Les hippies, en particulier, l'ont adoré. Car que raconte-t-il?

    Il dit qu'un être humain élevé par des Martiens et mis par eux en relation constante avec les Old Ones – les ancêtres désincarnés –, avait non seulement des pouvoirs démesurés, mais aussi une vraie connaissance du monde spirituel. Or, cela l'amenait à rejeter tout esprit de possession personnelle, et donc à pratiquer l'amour libre, et à considérer que chaque être pour lequel il avait de l'affection était un dieu. Tout sentiment de sa part pouvant se relier aux forces cosmiques divines, il pouvait appeler Dieu tout ce qui en lui suscitait de l'intérêt. Il vivait dans un beau monde. Naturellement, à la fin du livre, il était martyrisé par les représentants des religions traditionnelles. Et comme les hippies liaient celles-ci à la bourgeoisie et au capitalisme, on a vu apparaître l'idée que tout serait divin sans l'intrusion dans le monde des riches capitalistes, de ceux qui ont une propriété et un capital privés – que la terre appartenait à tout le monde, et qu'en la libérant du Capital on lui rendrait sa fertilité paradisiaque initiale – pour ainsi dire sa fertilité martienne! Et c'est ainsi que beaucoup de ces hippies se sont 000000.jpginstallés n'importe où pour  poursuivre leur rêve de transformation du monde, sans se soucier des titres de propriété ni de rien. Sauf, bien sûr, qu'une fois installés, ils se sentaient à leur tour propriétaires, et s'étonnaient qu'on leur demande des comptes.

    On peut, certes, vivre dans la fiction que tout est à tout le monde, que la terre qu'on occupe est sacrée, et qu'on est entouré d'êtres sublimes – comme le faisaient les anciens Égyptiens. Parce qu'on se pense délivré de tout égoïsme, on dit que tout ce qu'on aime est divin, et que cela n'a rien à voir avec l'égoïsme spontané, que c'est aussi objectif que le message de Michael Smith, le Terrien jadis élevé sur Mars, qui avait établi un lien entre ses affections personnelles et les entités cosmiques. C'est toute une philosophie mystique, assez répandue en Occident.

  • La providence de Capitaine Europe (16)

    00000000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série incroyable, chers lecteurs, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, libérateur du Père Noël, alors qu'il s'apprêtait à avoir le sein percé par Dame Sinislën, tutelle du Canigou – et son cœur arraché, palpitant.

    L'Homme-Corbeau, alors qu'elle parlait, murmurait, en ouvrant faiblement les yeux, mais sans la regarder. Une lumière tombait de ces yeux sur le sol, projetant une couleur rouge.

    La dame du Canigou leva le bras, s'apprêtant à plonger son couteau dans le corps de son ancien ami, mais c'est alors qu'une main gantée saisit son poignet immobilisé. Elle se tourna vers l'homme à qui appartenait cette main, et qu'elle n'avait jamais vu: il venait juste de se matérialiser là, sur le pavé de son château haut perché.

    Surprise, elle le regarda, et vit un costume bleu sur lequel couraient des étoiles jaunes, lentes, douces, luisantes. Son visage était caché par un masque, et une lumière auréolait son front, dans laquelle on voyait des points colorés briller de façon singulière. Un jaillissement d'ailes transparentes était à ses épaules – mais davantage comme une flamme légère, intermittente et mouvante, que comme de véritables plumes physiques fixées à de quelconques omoplates. Tout son corps scintillait d'énergie, et ses yeux bleus ne montraient pas de prunelle, mais luisaient de façon uniforme à la fleur de son masque, d'un bleu plus foncé. Curieusement, au lieu d'être simplement cousues sur son costume, les étoiles y bougeaient, comme si un petit ciel s'y était concentré. Et ce costume d'ailleurs n'était pas de simple tissu, mais chatoyait comme s'il fût d'un métal inconnu, naturellement bleu.

    Toi! s'écria dame Sinislën. Qui es-tu? Comment oses-tu? Et comment as-tu pu?

    - Je suis Captain Europa, répondit l'homme inconnu. Je suis le protecteur de l'Europe éternelle, et le Canigou est aussi sous ma garde. Le sont encore le Razès, le Quercorb et toute l'Occitanie – avec en leur sein le mont Bugarach et le secret des deux Rennes. Et tu ne dois pas faire ce que tu t'apprêtais à faire, car c'est mal, et ceux qui m'ont donné les pouvoirs qui sont les miens ne le permettront pas.

    Sa voix avait un léger accent, comme s'il ne fût point français de naissance, mais elle n'en avait pas moins une mâle autorité, en 0000000000.jpgmême temps qu'une curieuse qualité mélodique.

    - L'Europe? demanda Sinislën. Quelle est cette plaisanterie? Ce n'est rien, que cette Europe, il n'y a là aucune identité, aucun génie, et les dieux se moquent d'elle, pour eux elle n'existe pas!

    - Détrompe-toi, répondit Captain Europa. Elle existe bien, et son ange aux cieux m'a commandé de te le dire, et de t'annoncer qu'en accord avec les dieux il avait décidé de te retirer la garde du Canigou, que tu as trop déshonoré, et de le confier à une autre.

    - Non, tu ne le feras pas! répondit, tremblante de colère, Dame Sinislën. Je t'en empêcherai.

    - Tu ne le peux, dit l'Homme-Corbeau, qui s'était levé et dirigé vers les deux êtres. Crains la puissance de Captain Europa conjuguée à la mienne.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser cet épisode, et de renvoyer au prochain, quant au combat de Captain Europa et de l'Homme-Corbeau contre Dame Sinislën et ses alliés angoissants.

  • Cicéron et la république de droit divin

    00000.jpgJ'ai lu le livre III des Fins de Cicéron, publié à part aux Belles-Lettres sous le titre Le Bien et le Mal, après l'avoir acheté à Lyon au cours d'une visite rendue à ma fille, il y a déjà deux ans. L'essence de la morale et même de la spiritualité romaines s'y trouve, inspirée par les Stoïciens, sous une forme dialoguée imitée de Platon, et bien sûr, comme toujours quand on lit la philosophie romaine, on découvre que ce qu'on attribue communément (notamment en France) au christianisme émane en fait de l'ancienne Rome.

    Ce qui m'a frappé est la fin car le début, très théorique, essaie, dans la bouche de vieux Romains initiés, de traduire en mots latins les concepts philosophiques grecs, et ce n'est pas très facile à suivre. Cicéron dit en effet qu'il faut conformer son comportement à la Nature, mais il entend par là bien autre chose que nous, quand nous disons une telle chose. Nous prenons volontiers exemple, à partir de cet adage, sur le comportement des animaux et, lorsqu'on a un reste de moralité, on invente que les bêtes se comportent bien, pour éviter d'avoir à imiter leurs cruautés. Or pour Cicéron il s'agit de bien autre chose, pour la bonne et simple raison qu'il place les dieux dans la Nature. Car par ce mot il entend l'univers entier, le cosmos.

    Et il dit une chose à la fois belle et singulière, que ce que nous attendons des dieux – de l'amour, de l'indulgence, des services rendus –, nous l'attendrons forcément, dans la cité, des autres, et l'exigerons forcément de nous-mêmes, à notre tour. L'élan moral humain a son fondement dans l'imagination des dieux, foncièrement morale.

    Cela fait allusion à d'autres textes de Cicéron dans lesquels il affirme que les étoiles se comportent dans le ciel selon un mode de mesure, de paix, de sérénité, d'équilibre – que nous imitons sur terre, dans la cité, notamment lorsque nous instituons une justice. La justice est l'expression des dieux que nous concevons, parce que nous les concevons vivant dans le ciel, parmi les étoiles, parce que nous concevons les étoiles comme leur émanation première sur le plan physique. En somme, Cicéron parle d'une république de droit divin.

    Et c'était la pensée romaine. Pour Cicéron, la communauté étant à l'image de l'ensemble, étant davantage le reflet de l'univers que l'individu, elle est davantage que lui habitée par les dieux. Il faut donc être prêt à se sacrifier à elle, car elle continue, immortelle, au-delà de soi, et c'est en elle que l'on vit, au-delà de sa mort.

    Celui qui voudrait nier que la république romaine était de droit divin doit lire les récits sur sa fondation, dans laquelle les dieux interviennent effectivement, à travers les oracles. Il n'est pas vrai que la république implique l'absence de divinité au fondement 000000000000.jpgde ses lois. En fait, à Rome, c'était le contraire, on estimait que les dieux étaient davantage derrière la république que derrière les royautés arbitraires.

    C'est pourquoi cette république avait ses héros, et ses épopées, souvent magnifiques, comme celle de Lucain, rendant hommage à Pompée transfiguré après sa mort. (Il vivait sur l'orbe lunaire, dans une lumière dorée, donc parmi les dieux.)

    On critique, en France, les allusions de la république américaine à Dieu, mais c'est finalement conforme à l'esprit républicain originel. C'est la république française, qui ne l'est pas. Et pourquoi? Parce que les Français ne parviennent pas à concevoir le divin autrement qu'à travers un monarque. Ils ont ce côté césarien, transmis par la vénération des Gaulois pour Auguste. Même De Gaulle, quand il a rétabli un semblant de sacralité, s'est référé au catholicisme et à la figure césarienne. Il semble impossible, curieusement, d'en sortir. Marivaux avait beau dire que les dieux voulaient que les hommes et les femmes participent de façon égale à la création des lois, on continue à considérer que les femmes ne seront les égales des hommes que si on renie les dieux. Curieuse manie, plutôt néfaste.

  • Un guide du Razès très insolite

    000000.jpgMon ami Philippe Marlin, chef des éditions de l'Œil du Sphinx, m'a donné un livre qu'il a récemment réédité, le Guide du Razès insolite, de Stéphanie Buttegeg, qui est guide professionnelle dans la haute vallée de l'Aude. 

    De fait, le Razès est une ancienne seigneurie de cette région, sise dans le département français de l'Aude, mais qui, après la dissolution de l'Empire romain, fut intégrée à la Gothie, le royaume des Wisigoths dirigé depuis Toulouse puis depuis Barcelone; puis aux royaumes arabes qui avaient absorbé cette Gothie; puis à l'empire carolingien; puis au comté de Toulouse et au royaume d'Aragon, alternativement ou en imbrication. Cependant ce livre ne parle pas tellement de cela, faisant remonter l'histoire au mieux aux carolingiens, plus souvent à la Croisade contre les Albigeois, comme on disait autrefois – aujourd'hui plutôt les Cathares, cela fait davantage rêver.

    J'ai toujours aimé les livres consacrés aux mystères régionaux, surtout la part qu'ils contiennent de légendes enchantées, les interventions de saints du ciel, d'anges, d'ogres, de démons, de fées. Mais le livre de Stéphanie Buttegeg n'en parle pas beaucoup. Il y a une allusion aux lutins Bug et Arach qui ont reçu des pouvoirs de Jupiter pour protéger la vallée de la Sals; aux anges déchus dont les cornes auraient laissé leurs empreintes sur des rochers de Rennes-les-Bains; aux fées lavandières, et c'est tout.

    Stéphanie Buttegeg consacre beaucoup de pages aux rochers de Rennes-les-Bains, sans doute parce qu'un écrivain local, Henri Boudet (1837-1915), en a lui-même parlé, affirmant, de façon hallucinatoire, qu'ils ont été taillés et amenés là par l'Homme. Et c'est vrai, Rennes-les-Bains contient de si belles pierres, ayant de si belles formes, qu'il est difficile de croire à 00000.jpgune origine naturelle. On songe à de la sculpture. Mais souvent la nature est artiste. Un poète mystique et surréaliste à la fois, Malcolm de Chazal, a eu presque cent ans plus tard le même genre de visions pour les rochers de l'Île Maurice. Il en était plus conscient que Boudet, qui pensait faire de l'Histoire. 

    Cela dit, parfois, il découvrait peut-être de vrais menhirs, ou de vraies mines de fer, car il y en avait autrefois, dans la vallée de la Sals. On exploitait aussi le sel de l'eau. Donc il y avait beaucoup de cabanes d'ouvriers, que Boudet fait souvent remonter aux Gaulois. Poésie, poésie!

    L'autre grand écrivain local est le cathariste Déodat Roché (1877-1978), qui, lui, a imaginé des temples gnostiques dans de belles grottes. La beauté des formes naturelles manifeste les esprits des éléments, crée une impression de mystère, et les historiens fantaisistes, au lieu d'être simplement poètes, font des romans sur des temples celtiques, des églises templières, des présences maçonniques fantasmées, des restes miraculeux de communautés antiques!

    L'impression d'ensemble est que cette région était surtout imprégnée d'un catholicisme populaire, souvent naïf, et que les bizarreries locales sont issues de la simplicité d'interprétation des locaux, ou de leurs goûts personnels. Loin des grands centres, au fond plutôt délaissés, les gens du coin laissaient libre cours à leur fantaisie, sans lien avec la théologie ou la science officielles, ni rien de ce qui imprégnait les cités importantes. Les seigneurs, issus des croisades ou des guerres de religion, connaissaient mal la région, ne lui étaient pas attachés, la quittaient facilement, et le peuple, laissé à lui-même, procédait comme il pouvait, lorsqu'il édifiait des églises ou s'organisait en cités. C'est peut-être ce qui a rendu la région anticléricale et socialiste.

    Mais il y a aussi une nature vive, qui a sans doute stimulé l'imagination – de très jolis endroits déjà pyrénéens, de vastes espaces lumineux, des rochers pittoresques, des sources chaudes et des mines profondes, de quoi de toute façon faire rêver!

    Guide du Razès insolite
    Stéphanie Buttegeg
    Éditions de l'Œil du Sphinx, 2015
    420 pages
    18 €.

  • L'Homme-Corbeau vaincu (15)

    00000000.jpgDans le dernier épisode de cette minisérie de Noël s'éternisant, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors que, transformé en une nuée de corbeaux, il essayait de lutter contre des araignées-machines que la dame du Canigou, déesse insigne, avait lancées contre lui.

    Soudain, un éclair jaillit, et les corbeaux disparurent.

    À terre, l'Homme-Corbeau gisait, blessé, étendu, se tenant sur un coude, mais affaibli, l'œil fermé, quoiqu'il respirât trop bruyamment pour être inconscient, et qu'il ne faisait, visiblement, que reprendre son souffle.

    Une araignée seulement était détruite en totalité. À deux il manquait plusieurs pattes, et elles bougeaient en se traînant, et en crissant. Les trois autres n'avaient que des blessures superficielles, et pouvaient se mouvoir comme à l'accoutumée. Lentement, Sinislën s'approcha, pour donner à l'Homme-Corbeau, elle-même, le coup de grâce!

    Et elle dit: Vois-tu, Homme-Corbeau, tu n'aurais jamais dû sortir de ta boutique, tu n'aurais jamais dû prendre cette apparence de super-héros – croire que tu étais devenu une sorte d'ange terrestre, et que l'idée de ta transfiguration fût rien de plus qu'un fantasme vide. Je ne sais, en vérité, comment, de bouquiniste handicapé de Limoux, vendant tristement de vieux livres en face de l'église paroissiale (la tristement nommée Saint-Martin – car je hais ce saint, ce visionnaire insensé, ce voyant de Jésus-Christ, vil partageur de manteaux vides), je ne sais comment, te dressant de ton fauteuil roulant, tu as pu acquérir ces membres 0000.jpgpuissants que tu as, et ces nombreux pouvoirs. Je ne sais comment, non plus, tu peux mener cette vie ordinaire de boutiquier chétif et malingre, le jour, et, la nuit, te transformer en apparence de demi-dieu – quel sorcier t'a donné des membres de métal qu'anime l'électricité, ou quelle ruse t'a donné cette identité mensongère. Mais je sais que, moi aussi (et je voulais te le montrer), je peux te donner le change, te faire croire à ma bonté et à ma faiblesse – et créer des machines vivantes, prélude à une nouvelle race qui bientôt envahira le monde, mais en restant à mon service. Et je sais, aussi, que tu vas maintenant mourir, alors même que si tu t'étais soumis à moi, tu aurais pu vivre – et même dignement, et même glorieusement, car tu aurais été le serviteur de la plus puissante dame de l'univers, celle par qui transite le féminin sacré! Comme tel on t'aurait honoré, et maintenant tu ne seras plus qu'un tas de poussière – car tu n'es qu'un infâme!

    Et ayant dit ces mots elle sortit un couteau brillant de sa parure sombre.

    Les yeux écarquillés, et flamboyants, elle s'approcha, pour plonger cette lame avide dans le sein de l'Homme-Corbeau, et en arracher son cœur palpitant.

    Mais il est temps, lecteurs dignes, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite effrayante de cette étrange aventure.

  • Hautes et basses fréquences dans la réalisation mystique

    000000000.jpgIl existe de curieuses théories spiritualistes, assez différentes de ce dont je me suis nourri. Il est dit, dans certains milieux, que les âmes pures et nobles vibreraient selon de hautes fréquences, contrairement aux âmes viles, qui vibreraient sur des basses fréquences

    Cela me paraît plutôt matérialiste: je ne pense pas que les âmes vibrent, en fait, plutôt le corps vibre lorsque l'âme est éveillée. La vie de l'âme n'est pas, en soi, la vie du corps, et il n'est pas légitime, à mes yeux, de la ramener à des fréquences ondulatoires – au fond de nature physique. Au reste, Rudolf Steiner dénonçait, déjà, ce genre de confusion.

    Le plus singulier, si on veut vraiment regarder les choses sous cet angle (qui peut pour ainsi dire servir de métaphore), est que l'homme équilibré a forcément une fréquence moyenne, normale, et pas du tout une haute ni bien sûr une basse fréquence. Pourquoi rechercher de hautes fréquences – qui sont évidemment des effets de l'exaltation, de la passion – sans harmonie avec les fréquences modestes de la nature environnante, terrestre – végétale et minérale notamment? Et surtout, quel lien avec les dieux, dans ces hautes fréquences? Les dieux ne sont-ils pas aussi dans l'harmonie, dans la normalité, l'équilibre? En tout cas, n'est-ce pas le sens de l'Incarnation de Jésus-Christ, que Dieu s'est en lui placé dans une fréquence moyenne, normale, équilibrée, humaine?

    Médiocrité dorée, disait le grand poète Horace! Il l'entendait dans un bon sens. Les vrais dieux sont dans la paix de l'âme. Lorsque l'âme est excessivement enflammée, elle s'enroule sur elle-même, se referme sur son propre brasier, se coupe de la divinité réelle. C'est pourquoi très souvent les mystiques ne recherchent pas les êtres du monde spirituel, plutôt les guides passionnés, mais incarnés. Ils ne s'efforcent pas tant de dialoguer avec les anges que de rencontrer les êtres humains qui leur donnent l'impression d'être des anges, parce qu'ils ont un corps électromagnétique – plutôt qu'une âme – vibrant sur de hautes 0000.jpgfréquences. Et ce qui les fait rêver n'est pas tant ces anges que les maîtres ascensionnés – dont parlaient René Guénon et Gustav Meyrink, deux écrivains également assez mystiques.

    Et que je ne déteste pas, mais ils réduisaient trop les êtres spirituels à ces hommes dits ascensionnés. Or, je crois que les plus nobles anges ne se placent pas dans les âmes qui ont monté, mais dans celles qui, comme le disait Horace, ont entretenu en elles l'harmonie, la paix, la sérénité, l'équilibre – et qui sont parfaitement humaines, en cela, comme Jésus-Christ l'était.

    Ces âmes sont entre le Ciel et la Terre, vivent pleinement leur vie terrestre, avec toutes les valeurs morales qu'elle implique, et en même temps élèvent le regard vers le Ciel, les Anges – sans chercher à se confondre avec eux, ou même à les supplanter. L'amour d'un merveilleux qui cristallise les anges n'est pas celui du fantastique qui grandit la stature humaine sans raison valable. La sagesse chrétienne le rappelle, même si c'est parfois avec raideur.

  • Confinement et sociabilité

    0000.jpegUn argument pour s'en prendre à la fermeture des restaurants et cafés pendant la pandémie est que les Français seraient un peuple particulièrement sociable, ayant besoin de vivre en groupe pour s'épanouir spirituellement et émotionnellement. Il faudrait donc en tenir compte. Et limiter les interdictions, car sinon les Français vont avoir de graves problèmes mentaux.

    Mais j'avoue ne m'être jamais senti français de cette façon, quoique je sois né à Paris et pense en bien parler la langue, et cela me rappelle ce qu'énonçait Voltaire: un vieil abus passe souvent pour une tradition sacrée! Le problème n'est pas seulement le trait de caractère national, mais aussi ce qui est juste pour l'être humain en général. Or, il est clairement défectueux, celui qui ne parvient pas à trouver en lui-même, dans la solitude, les moyens de s'épanouir, de s'équilibrer, de rester sain d'esprit, et qui a besoin, pour cela, de l'engourdissement sensoriel des groupes.

    Il est beau bien sûr de partager une expérience intime, mais l'illusion collective appelée réalité ne peut pas remplacer la connaissance de soi.

    Car c'est aussi dans la solitude, en se scrutant dans les profondeurs, qu'on décèle la véritable organisation du monde, subtile et secrète. Et lorsqu'on l'aperçoit, lorsqu'on la distingue, on sort également de la folie qui guette – on trouve une stabilité intérieure, une solidité de représentation, et même un épanouissement affectif.

    Aimer s'étourdir de fausses idées généreuses en s'unissant affectivement dans les restaurants peut amener à ne croire individuellement en rien – à ne pas croire que le monde soit en lui-même de forces morales objectives. De fait, à Paris, on tend volontiers à l'athéisme. 

    Le confinement renvoyant à soi peut aussi être une épreuve salutaire – le moyen de trouver, dans son organisation propre, le reflet de celle du monde, et donc de saisir les forces qui existent objectivement au nord du cœur, comme disait René Char: pas le pôle qui attire le cœur au hasard parce que la société, la nation prend un pli arbitraire – mais celui qui réellement existe près du 0000.jpgcœur, et le tire vers un nord réel, objectif – étoile polaire que les mystiques chrétiens n'assimilaient pas par hasard à la sainte Vierge.

    Elle était l'étoile de la mer qui guide les marins durant leurs longues journées, et elle n'était pas un être illusoire, mais réel – que le nombre y crût ou non n'y changeait rien. On la trouvait au fond de soi, où l'intelligence la reconnaissait pour être la reine des anges – et si la profondeur manquait, on reconnaissait au moins l'un des saints de son peuple béni, parce que les profondeurs de l'âme reflétaient le ciel comme un miroir, et que regarder en soi était dévoiler les êtres célestes dans leur cité sainte.

    Paradoxalement, c'est à partir de cette vie individuelle pleinement assumée que l'on pouvait fonder des sociétés saines, non mues par l'égoïsme partagé, mais par l'amour et le sens de ce qui est juste, de ce qu'il faut faire ensemble. Cela débouche sur des rituels collectifs, ou du moins des projets communs, plus que sur des fêtes. 

    Donc, le confinement, si réellement il est obligatoire, gêne la tradition, mais il est une chance pour l'humain, pris individuellement ou même comme membre d'une communauté. Il peut lui permettre de se refonder lui-même, et par là de refonder ses organisations collectives. C'est pourquoi David Lynch, grand homme d'aujourd'hui, a indiqué que la pandémie avait certainement une valeur providentielle.

  • Le combat des araignées (14)

    000000000.jpgDans le dernier épisode de cette obscure série, nous avons laissé le gardien secret du Razès, futur libérateur du Père Noël capturé, alors qu'il assistait à la matérialisation, sous ses yeux, d'étranges araignées-robots, sorties d'une porte faite d'ombre.

    Soudain l'Homme-Corbeau vit apparaître, derrière la dernière araignée de la file, Sinislën même, dans l'encadrement de la porte d'ombre. Elle arborait son visage le plus froid et le plus cruel, et sa pâleur faisait quasiment d'elle le génie de la mort. Ses yeux étaient rouges comme la braise, et elle portait une armure sombre, brillant à peine à la clarté des étoiles sous son manteau pourpre. Elle parla, et voici! sa voix glacée était comme des mots de pierre, d'où ne sourdaient que des haines. Et elle dit: Jamais tu n'aurais dû venir ici, Homme-Corbeau, jamais tu n'aurais dû revenir! Dommage pour toi. Maintenant tu vas périr. Les araignées de Sultûl vont te dévorer, et te plonger dans le monde des morts. Tel est apparemment ton destin. J'aurais aimé qu'il en fût autrement, et que notre amitié pût évoluer autrement, mais personne ne pouvait l'empêcher, pas même les Dieux. Adieu, Homme-Corbeau. Heureuse de t'avoir connu. Mais il faut à présent que tu disparaisses.

    Et d'un geste de Sinislën les araignées se mirent en marche, d'un seul mouvement. L'Homme-Corbeau se mit en garde, se concentra, et un rayon blanc jaillit de son opale frontale, puissant et continu. Hélas les araignées n'en furent aucunement détruites. À peine ralentirent-elles un instant. L'Homme-Corbeau crut les entendre rire, mais peut-être était-ce le rire abominable de Sinislën. Il recula.

    Et il disparut. Son corps se fragmenta en une nuée de flocons, qui bientôt fut agitée et écartée, pendant que des corbeaux semblaient surgir, en nombre, de l'obscurité qu'elle contenait. Et ce nombre s'attaqua aux six araignées de métal sorties de l'ombre, et de leurs becs et serres les piquèrent, les blessèrent, et 0000.jpgdu sang huileux, jaune sale, coula de leurs plaies et pattes brisées.

    Mais des oiseaux morts également jonchèrent la place, et leur sang rouge coulait aussi, et l'on entendait, venant d'on ne sait où, un gémissement, dans l'air. Sinislën regardait la bataille sans rien dire, les yeux flamboyants, attendant l'issue. Et parfois un serpent jaillissait de sa main pour saisir un corbeau imprudent passé près d'elle: ou était-ce un tentacule fin, détendu de sa main infâme? Car la queue restait accrochée à ce qu'elle portait sous la manche. Et le corbeau saisi était instantanément emporté, et avalé dans l'obscurité de cette manche, et alors le gémissement reprenait.

    Mais il est temps, lecteurs dignes, de laisser ce récit de cauchemar, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.