Savoyard de la Tribune

  • Le visage de Captain France

    124838107_2063034247164416_1172931686214681188_n.jpgSur un autre blog, dépendant aussi de Tamedia, j'ai élaboré le mythe de Captain France, protecteur de l'éternel Hexagone, en le prétendant né de l'union secrète entre Charles de Gaulle et la bonne fée de la France, advenue dans un monde parallèle, une dimension autre. Ils se sont aimés, comme des amants. Et dix lunes plus tard, un demi-dieu en est né, qui ensuite est intervenu dans les affaires humaines, pour lutter notamment contre le démon du coronavirus. Il l'a vaincu, mais temporairement seulement.

    Certains ont dit que cette histoire était sans âme, n'était pas née des profondeurs du cœur; je n'en crois rien. Une muse, croyez-le bien, était sur moi, quand j'ai enchaîné ces récits étranges. Si elle me parlait, cela passait bien par le cœur. Les anges sont une réalité, et ils protègent réellement les cités; et entre les anges et les hommes souvent des formes se cristallisent, qui ne protègent plus en théorie, mais dans la vie même de la Terre, dans l'espace physique.

    Les unions entre les mortels valeureux ou vertueux et les esprits féminins des choses sont aussi des réalités, comme le rappelle l'amour qui eut lieu entre Ulysse et Calypso, et entre toutes les dévotes et la personne divine du Christ, appelée par elles leur époux.

    Naturellement, ce sont des réalités invisibles, qu'on ne perçoit qu'en passant par son âme. Il ne s'agit pas de réalités visibles sur lesquelles on verse un sentiment assez ardent pour leur donner un visage magique qu'on sort en fait de soi-même. Il s'agit d'autre chose.

    Et le devinerez-vous? la figure a assez bien marché pour qu'un abonné de la page Facebook Captain Savoy donne à ce Captain France un visage visible, crée son image visuelle. C'est celle qui est en tête de ce billet. L'amour de la France a peut-être trouvé une voie d'expression, une voie d'arrachement au rejet du patriotisme des classes intellectuelles modernes.

    D'où vient-il? Sans doute de ce qu'il reposait sur l'illusion d'un roi, ou d'un homme incarnant sur Terre l'esprit collectif, national. Les présidents essaient d'entretenir à leur profit cette illusion, et tout le monde s'en plaint, 00000.jpgpersonne ne croit que cela soit crédible. Non pas tellement, comme le pensent la plupart des gens, que les présidents effectifs ne soient pas dignes d'un tel honneur, et qu'on pourrait trouver le divin représentant du peuple ailleurs; mais qu'au fond aucun mortel ne peut remplir convenablement cet office. Il faut passer par une forme plus pure, celle du super-héros, il faut passer par la fiction, par des êtres intermédiaires entre des anges et des hommes parce que dans leur corps même ils sont pareils aux elfes, vivant dans l'astral plus que dans le terrestre. Et c'est ce que j'ai fait avec Captain France et le démon du coronavirus.

    D'autres internautes ont salué cette invention, et se sont écriés enfin librement, sans plus de complexes: Vive la France! Il n'y a pas même, dans cette figure que j'ai créée, l'alibi de la République, comme pour le Garde républicain créé par d'autres. Non: c'est juste la France, le pays des Francs!

    Une nouvelle ère a-t-elle commencé?

  • Le mystère du roman de Jaufre

    00000.jpgIl existe un grand roman arthurien en occitan du douzième siècle appelé Jaufre, et l'arrière-fond en est très intéressant, car, en principe, il a été créé pour le roi d'Aragon, et son occitan émane soit d'un Catalan, soit d'un Languedocien du sud, c'est à dire des terres qui dépendaient du roi d'Aragon.

    Il n'est pas mystérieux et noble comme les romans de Chrétien de Troyes, car plus loin de l'esprit breton, de la mythologie celtique. Son fantastique est abondant, mais n'est repris que de loin des anciens Celtes, et l'esprit chrétien y domine: le héros y affronte des sorciers, et les signes du christianisme suffisent souvent à les vaincre, comme plus tard dans Dracula. Cela a du reste une force propre.

    La tradition bretonne y est plutôt artificielle, et un commentateur a judicieusement énoncé que ce roman faisait pressentir l'Orlando Furioso de l'Arioste, rempli d'un merveilleux inspiré de celui des anciens Bretons, mais purement allégorique, et assez peu ressenti de l'intérieur. La comparaison est d'autant plus appropriée qu'Ariosto a prétendu retracer l'histoire des fondateurs de la maison régnante de Ferrare, pour laquelle il composait son poème, et que Jaufre est le fondateur supposé, légendaire, de la maison d'Aragon.

    Son nom est d'origine germanique, et cela jure avec les récits plus directement issus des Bretons, dans lesquels, comme de juste, on ne trouve que des noms d'origine celtique, ou presque.

    D'autres traits troublants manifestent une illustration recherchée de l'esprit d'Aragon. Le grand ennemi de Jaufre, dans toute la première partie du poème, est un certain méchant chevalier appelé Taulat. Il fait gravir une montagne, pour le pur plaisir de nuire, à un noble chevalier qu'il fouette pendant ce temps, et recommence dès que celui-ci a guéri de ses plaies. Or, dans l'ancien comté de Foix, juste en face du fameux pic de Montségur, est 0000.jpgune montagne assez arrondie précisément appelée Taulat. Il faut savoir que les rois d'Aragon considéraient les comtes de Foix comme leurs vassaux – partageant cette prétention avec les comtes de Toulouse, ce qui occasionnait des conflits. On ne sait si le rapport existe ou si c'est une coïncidence – et on ne sait, au cas où le rapport existe, si la montagne a été nommée d'après l'histoire du roman ou si le poète a utilisé un nom préexistant. C'est assez mystérieux. Mais il est certain que Taulat ne sonne pas non plus breton.

    Ce roman de Jaufre, agréable et plutôt long, est une probable tentative des rois d'Aragon de se créer une mythologie, et il est significatif qu'il soit en occitan plutôt qu'en catalan, qui ne fut utilisé dans la littérature qu'à partir du siècle suivant. À l'origine, l'Occitanie et la Catalogne étaient profondément liées, et les montagnes ne les séparaient pas. Cela explique que, plus tard, le roi d'Aragon soit venu au secours de l'Occitanie contre la France.

    Ce roman manifeste aussi l'esprit des Pyrénées, tendu vers la création de mythologies originales, comme si la fée du massif parlait encore aux hommes – aux rois, aux poètes, aux prêtres, à tous ceux qui avaient pour l'entendre une oreille suffisamment attentive!

  • CLXXVI: la défaite du robot vert

    000000.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé notre héros, le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il venait d'apparaître clairement, pour la première fois, à une troupe de Parisiens amassés sur les ponts et les berges de la Seine.

    Et quand cet être parut, il importait peu de connaître réellement sa nature – s'il était un surhomme du futur qui, par des moyens techniques inconnus, avait remonté le temps et maintenant volait dans les airs comme s'ils étaient pour lui de l'eau; s'il était quelque ange revêtu d'une combinaison, pour mieux se rendre visible aux simples mortels; ou s'il était un de ces génies antiques, gardiens des cités, ayant pris l'apparence d'un héros de bande dessinée. Tout ce qui importait, c'est qu'en le voyant parcourir le ciel parisien, et laisser derrière lui une traîne d'étincelles dans un flux vert, on retrouvait l'espoir, l'enthousiasme, l'amour pour l'humanité et le monde – et que Paris, enfin, renouait avec sa propre âme!

    Mais pour le Génie d'or, la tâche était loin d'être achevée – les sacrifices loin d'être tous accomplis. Et son élan le porta, en effet, vers le robot vert de Fantômas, mais le maintenant dans l'air avec prudence, afin d'éviter, cette fois, la mauvaise surprise d'un coup inopiné. Sa course étant plus lente, lorsque les antennes du robot lui signalèrent sa présence et l'amenèrent à allonger la main pour le frapper comme il avait fait précédemment, le Génie d'or effectua soudain un cercle rapide pour l'éviter, puis s'élança vers le crâne lisse et poli de la machine humanoïde, pour, dans sa rage, le briser d'un seul coup de son puissant bâton cosmique.

    Une gerbe d'étincelles jaillit de la faille ainsi créée, puis une fumée noire cracha ses volutes, et, après avoir tremblé et titubé, d'un seul coup le robot s'écroula. De nouveau de la tête défoncée surgit un hideux gnome, mais cette fois le Génie d'or – Solcum le Preux – était prêt. S'abaissant jusqu'au sol il plaça ses pieds devant lui, et, se mettant en garde, attendit de voir si ce petit être mou disposait d'importants pouvoirs.

    Or, sous ses yeux, le nain se transforma en un serpent extrêmement vif, dont les yeux brillants étaient rouges. Avant qu'il n'eût eu le temps de réagir, le monstre enroula ses anneaux sur sa cuisse, monta le long de son corps, puis, de sa bouche effilée qui avait pris la forme d'un bec, il asséna un violent coup au ventre protégé de Don 00000.jpgSolcum. Deux de ses mailles sautèrent, et un trou se fit dans la peau du Génie. Il jura, et une eau de lumière surgit, s'écoulant de la plaie. Car, nous l'avons déjà vu, de telle sorte était son sang.

    Le chevalier de la Lune prit le serpent dans la main gauche, et pressa sa gueule de ses doigts puissants; il lui ordonna aussitôt de reprendre sa forme de nain, et de se soumettre à lui. Mais le serpent ne fit que siffler, et cracher un venin qui, au contact de la cuirasse dorée du Génie, fuma et dégagea une nauséabonde odeur. De nouveau l'armure du Génie fut abîmée, et du sang clair apparut, dans un tremblement du corps; car il l'avait touché à la poitrine. Pris de colère le Génie pressa la main davantage, et la tête du monstre fut écrasée dans sa paume. Inerte, le serpent s'affaissa, et tomba sans vie quand le Génie la rouvrit.

    Alors il plaça, contre ses deux plaies, où un filet de lumière liquide continuait à fuir, son joyau vert, et une fumée en jaillit, mais il ne cria pas. Et quand il le retira, les plaies étaient closes; le liquide ne coulait plus.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la lutte que le Génie d'or mena contre le robot bleu.

  • Chants et conjurations: un nouveau recueil de poésie

    0000.jpgJ'ai la joie de vous annoncer la parution de mon nouveau recueil de poésie: Chants et Conjurations. Il est paru aux éditions de l'Œil du Sphinx, tenues par mon ami Philippe Marlin, passionné de Jacques Bergier, de H. P. Lovecraft et des mystères de Rennes-le-Château.

    Mieux encore, il est préfacé par l'excellent Jean-Noël Cuénod, poète et ancien journaliste à la Tribune de Genève, un homme dont j'aime les textes, et dont j'avoue que j'adore la préface, totalement dans ma ligne. Ce n'est pas un hasard si ses termes mêmes se recoupent avec le texte de quatrième de couverture: on y retrouve l'Imaginal cher à Henry Corbin, car ma démarche est celle-ci: porter par les rythmes traditionnels les images puisées au fond de soi, afin qu'elles s'objectivent et deviennent mythologie.

    Je suis fier de ce recueil, heureux d'avoir collaboré avec des personnes que j'estime excellentes, qui ont des références culturelles que je chéris: Corbin, Bergier, Lovecraft, donc.

    Le recueil est assez abondant et, malgré une domination du vers classique, d'un style assez varié, avec le genre hugolien du discours cosmique mêlé d'images grandioses, le genre épique de La Légende des siècles également hugolien, des vers plus lyriques, des contes à la manière médiévale, des sonnets, des poèmes inspirés par l'Oulipo, d'autres par le Surréalisme, des ballades à la mode de Villon et Charles d'Orléans, des poèmes en vers libres plus évanescents et plus modernes, des chants de la nature à la façon de Lamartine, il y a un peu de tout.

    Beaucoup de ces poèmes ont été composés à l'occasion des réunions des Poètes de la Cité, que j'ai longtemps présidées, 00000.jpgfixant des thèmes ou des formes, et m'astreignant à les suivre et à les exécuter. Vous le savez, les Poètes de la Cité sont une association genevoise, et donc c'est un recueil profondément genevois. C'est pourquoi la préface de Jean-Noël Cuénod, l'un des écrivains genevois que j'aime le plus, me fait infiniment plaisir.

    Pour autant, l'éditeur est plutôt parisien et amateur de littérature fantastique, de la poésie de Lovecraft ou de Clark Ashton Smith, et c'est aussi toute ma culture d'origine, car je suis né à Paris et ai commencé à lire des livres issus de cette ligne, elle a formé mon style, et peut-être mes idées. J'ai composé des vers inspiré par ceux de Tolkien, de Lovecraft, de Robert E. Howard, de Smith, et accessoirement ceux des poètes classiques français, et je suis heureux de ce nouveau livre et de sa forme: elle correspond à ma sensibilité profonde.

    On peut en écouter lire un poème accompagné de musique dans un document visuel créé à l'occasion de sa parution, et le commander directement sur Amazon, au prix modeste de 10 €, pour 167 pages. La couverture, excellente et très moderne, est de Marie Maître.

    (On me signale que depuis la Suisse il est impossible de l'acheter sur Amazon. J'invite ceux qui voudraient se le procurer à m'écrire, je peux le leur envoyer en échange d'un virement.)

  • La vision de l'abbé Saunière et Marie-Madeleine à Rennes-le-Château

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    On raconte* que Bérenger Saunière, le distingué curé de Rennes-le-Château, a vu un jour en vision Marie Madeleine dans une grotte proche – laquelle on peut distinguer depuis l'espèce de promenade fortifiée, ou belvédère, qu'il a bâti au sommet de la colline. Comme pour un château, il y a mis des tours, dont l'une s'appelle justement Magdala.

    On a là une magnifique vue sur un grand plateau entouré de montagnes, et l'impression de l'infini est vive – et cette sorte d'immense cirque, de toute beauté, semble habitée par un esprit dont le corps serait de lumière, et remplirait le lieu de sa splendeur vive. On imagine, à la place de jambes, une robe de clarté recouvrant et bénissant tout – et des mains aux nombreux doigts s'étendant jusqu'à Rennes-le-Château, la touchant, la caressant.

    Et c'est sans doute ce qui a fait naître cette vision de Marie-Madeleine – dont, pour l'abbé, cet être avait le visage tout simplement parce que son église lui était dédiée.

    Ce qui ne prouve pas qu'elle y soit jamais venue. Il n'y a nul besoin, pour dédier une église à un saint, que celui-ci s'y soit rendu. Bien au contraire, les historiens ont tendu à établir que beaucoup de saints n'ont fait que donner un visage nouveau à une divinité antérieure, plus humain, plus prosaïque, plus clair – et en même temps plus moral: je ne le dis pas pour blâmer. Car après tout le saint et la divinité qu'il a remplacée peuvent habiter ensemble, dans la même étoile, sous la coupe du même ange.

    Cependant, dans le cas de l'abbé Saunière, les choses sont simples, car les histoires paysannes parlent, pour la même grotte où il a eu sa vision, de fées malicieuses, appelées localement mitounes. Frédéric Mistral justement affirme que les fées vivent sous terre, et qu'on accède à leur règne par des failles dans la roche. Au fond, elles cristallisent la belle lumière des lieux jusqu'à lui donner forme. La Terre les emprisonne, et c'est le sens du mythe.

    Et il est très probable qu'on ait confondu ces fées anciennes et Marie-Madeleine – ou, pour mieux dire, qu'on ait assimilé les premières à la seconde. Car le contraire n'est pas vraisemblable: Marie-Madeleine n'a pas pu être 0000.jpgprise pour une fée, car on attribue localement aux fées de mauvais tours, et quelle sainte en a jamais fait? La croyance aux fées, plus ancienne que la vision de Béranger Saunière, est au fond plus fiable.

    Les mauvais tours des fées correspondent encore à ce qu'énonce Mistral, qui affirme que ces radieuses créatures sont devenues nuisibles après être tombées amoureuses de mortels, et que Dieu les a remplacées par ses anges pour cette raison.

    Cela a ici du sens: la fée de la grotte a été remplacée par Marie-Madeleine, et l'ancien lieu de culte a changé, il se fait maintenant dans l'église, au vu et au su de tous, protégé par le seigneur du château. Le christianisme a eu cet effet. Il maintient à distance les fées devenues méchantes – ou les contraint à se faire douces, dans la lumière de l'église! Marie-Madeleine, depuis le ciel, a dompté les fées locales: c'est ce qu'on peut dire. Elles ont ainsi pris son visage, et c'est pourquoi Saunière les a prises pour elle.

    *Certains le disent, mais il semble qu'ils l'aient inventé, et que Bérenger Saunière n'ait jamais eu une prétention pareille. C'est ce que m'annoncent des lecteurs de ce modeste blog. De fait, en cherchant ici ou là, il semble que la personne ayant eu cette vision serait plutôt une dame appelée Elizabeth van Buren, laquelle en a eu beaucoup sur Rennes-le-Château et Bugarach. Mais on peut comprendre qu'elle a eu aussi la vision de Saunière ayant la vision de Marie-Madeleine dans la grotte dite du Fournet, rebaptisée de la Madeleine par les adeptes de la dame en question, si j'ai bien compris la chose, si j'ai bien suivi le fil. Au reste, cela ne change rien au fond de mon propos. La vision de Marie-Madeleine a dans tous les cas été inspirée par les Mitounes. Et peut-être même celle de Bérenger Saunière ayant la vision de Marie-Madeleine! Elle aussi est inspirée par la vision d'une mitoune mâle adorant une mitoune femelle – et peut-être lui chantant des chants d'amour courtois. Car le modèle troubadouresque semble aussi venir des Mitounes – quoique pas forcément, pour le coup, celles de Rennes-le-Château.

  • Almanach des pays de Savoie 2021: Julien Gracq, Eugène Labiche et Antoine Jacquemoud (et annonce sur le Comte Vert)

    00000.jpgL'Almanach des Pays de Savoie 2021 des éditions Arthéma contient cette année trois articles que j'ai écrits: un sur les impressions de Julien Gracq relatives aux rives françaises du Léman, un sur la pièce d'Eugène Labiche sur Chamonix et le mont-Blanc, et un sur l'épopée du Comte Vert de Savoie, un poème héroïque de 1844 d'un certain Savoyard appelé Antoine Jacquemoud, qui s'est ensuite tourné vers l'action politique: il était tout jeune. J'aime son poème en douze chants et en alexandrins, car même si le style n'est pas excessivement élégant, il crée des images flamboyantes et fabuleuses, illustrant d'une très belle manière la mythologie dynastique et catholique de l'ancienne Savoie. C'est à un point que je souhaite depuis de nombreuses années le rééditer.

    Mais qui lit encore des épopées en vers alexandrins? Même La Fin de Satan de Victor Hugo et La Chute d'un ange de Lamartine ne sont lues que par quelques érudits passionnés. Dont je suis, je pense. Et sans doute Le Comte Vert de Savoie est plus classique, moins échevelé, moins cosmique.

    Mais à cause de cela il est souvent plus parlant, plus chatoyant, plus riche en symboles charmants. Il peuple la Savoie d'anges dirigeant les tempêtes, de Dieu visitant les montagnes, d'archanges parlant aux comtes, d'armes étincelantes et douées de pensée, de héros.

    J'ai fait donc de nombreuses recherches infructueuses d'éditeurs, ceux même que l'idée intéressait se sont à la fin défaussés. Or, je peux annoncer que je vais peu à peu reprendre l'entreprise Le Tour Livres, qui fabrique des livres 00000.jpgsans avoir le statut de maison d'édition: mon père l'a créée, avec parfois mon soutien, je veux dire en heures de travail, pas toujours, bien sûr, parfaitement efficaces: j'ai fait des erreurs. Mais à présent, mon père, voulant goûter à la contemplation de la vie et des montagnes entre lesquelles il habite, veut me laisser, étape par étape, son entreprise, et je m'efforce de la prendre en main. Deux titres sont en préparation, dont cette réédition du Comte Vert de Savoie. Avec une préface et des notes de ma main, 0000000.jpgsur le modèle critique des universités.

    Je lancerai une souscription, la répercutant ici même, et j'espère qu'elle motivera des lecteurs. La société d'aujourd'hui a besoin de repères, et, sans vouloir retourner à la tradition catholique et savoisienne forcément, le modèle qu'elle proposait peut aider à en bâtir un nouveau qui soit solide et ferme. Car il l'était, solide et ferme.

    Bien sûr, il ne faut pas se river à la tradition: il faut voir ce qui en elle doit évoluer, selon le mot de Voltaire disant qu'un vieil abus est toujours sacré: oui, les traditions sont souvent des erreurs entrées dans les habitudes. Mais dans le duché de Savoie, la mythologie, créée à l'origine par tâtonnements plus ou moins inspirés, était parvenue à une forme stable et harmonieuse, unitaire et cohérente, et, sans la regarder pour autant comme un horizon indépassable, elle peut porter encore, servir de socle. En un sens, sa stabilité intrinsèque n'empêchant pas le merveilleux doit interroger sur les limites d'une culture moderne qui soit est dans le délire surréaliste vide, soit dans le rationalisme creux parce que dénué de perspectives spirituelles authentiques. Le Comte Vert est un héros, 0000000.jpget la culture a besoin de héros. Charles de Gaulle ne suffit pas; il en faut d'autres, et, surtout, il faut qu'ils soient liés aux anges, aux esprits cosmiques. En un sens, le Comte Vert était en son temps un super-héros, et il faut retrouver la voie du vrai héros, lié aux forces cosmiques!

    J'inviterai donc sous peu tout le monde à souscrire, et la publication d'un article sur Jacquemoud et son épopée dans l'Almanach cité est le point de départ du projet, que j'appellerai Souscription Comte Vert.

  • Le combat des Titans (Perspectives, LXXXIX)

    00.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Délivrance de Radûmel, dans lequel je rapporte que sous les traits de mon double elfique, Radûmel le Fin, j'ai vu un géant tué devenir un dragon vivant.

    Sous cette forme de serpent avait-il traversé les espaces stellaires – avait-il nagé dans la mer infinie dont les vagues charrient des astres! Et maintenant, privé de son corps humain (quoique sa tête le rappelât toujours), qu'allait-il faire? S'enfuir? Disparaître dans le ciel noir? Se fondre dans des nuées lointaines?

    Or voici qu'il m'attaqua de nouveau, à ma plus grande surprise: il n'était pas aussi vaincu que je le croyais. Car je le vis ouvrir sa gueule énorme et du feu commencer à y germer: à coup sûr il comptait bien, jetant une flamme sur moi, me consumer!

    Et certainement je serais mort et aurais été réduit en cendres, si Isniëcsil, se transformant à son tour, n'avait débordé instantanément de son corps propre, et n'était devenu, lui, une flamme blanche à forme de cheval – et aux yeux, là aussi, terriblement humains, dans leur éblouissante lumière.

    Et je compris alors que ces deux êtres se connaissaient, en ce qu'ils étaient, secrètement, d'un rang égal; qu'ils s'étaient rencontrés parmi les étoiles (dont ils étaient issus), et qu'Isniëcsil avait été envoyé sur Terre justement pour remédier à la présence en son sein de Taclamïn.

    Car un combat cosmique eut lieu alors, et le toit du château de Taclamïn disparut pulvérisé, et les deux combattants s'élevèrent dans les airs – bientôt rejoints par les dragons de Taclamïn et de Tocúl le Borgne, lequel montait l'un d'eux.

    Je compris, encore, que ces dragons avaient été tirés de la nature même de Taclamïn, qu'ils étaient en quelque sorte ses rejetons. De sa propre obscurité maladive étaient-ils sortis, lorsqu'il les avait réveillés dans les profondeurs de sa tour – lorsqu'il avait ouvert une porte les libérant de leur vieille geôle. Car il avait, voici! plongé les mains dans le corps d'un géant et pris les dragons tout jeunes, qui étaient nés de lui, puis les avait élevés. Et en vérité il en avait auparavant posé le germe, et le géant mort n'avait fait que leur donner corps.

    Et je ne sais si vous pouvez comprendre ce que je dis, mais l'action de Taclamïn alors se dédoubla, et c'est à la fois de sa tour et de lui-même, qu'il fit naître ces monstres. Ainsi en est-il souvent, au pays des génies: l'intérieur et l'extérieur se croisent, s'inversent et se mêlent – bientôt se brouillant ils ne font plus qu'un, et ce qu'on dit de ceci peut aussi se dire de cela.

    Pour cette raison beaucoup n'y voient que liens confus que seul le chaos dirige, établissant des rapports entre tout et n'importe quoi: le discernement supérieur nécessaire au regard jeté dans ce monde ne leur est point disponible.

    Et il se trouve que les mots peinent à exprimer ces choses, car ils sont ceux de mortels qui les lient essentiellement à ce qui se trame, à ce qui se joue à l'extérieur d'eux-mêmes – dans le monde illusoire qui leur apparaît comme vrai –, et je ne peux m'exprimer qu'approximativement, pour peindre un monde qui au contraire (nouvelle inversion inattendue) est d'autant plus vrai qu'il semble fictif.

    (À suivre.)

  • Pic de La Mirandole et ses Conclusions

    00000.jpgGrand amateur de kabbale, mon ami Pierre-Jean Canquouët m'a, outre donné plusieurs livres de Maurice Magre, prêté les 900 Conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques de Jean Pic de La Mirandole, philosophe italien du quinzième siècle. Elles ont été publiées aux éditions Allia en version bilingue, et comme je lis du latin tous les jours, je me suis dit que ce serait pour moi une excellente lecture. N'ai-je pas déjà lu Spinoza, autre philosophe plutôt moderne écrivant en latin? C'est aussi un enjeu du latin, de pouvoir lire des écrivains de la Renaissance, souvent intéressants.

    Le point commun entre Pic et Spinoza est d'ailleurs clair: leur latin philosophique est assez abstrait – il se ressent de la Scolastique, et je ne l'ai pas toujours compris. Mais il sert chez l'Italien à désigner des mystères que j'ai souvent reconnus – et approuvés.

    Souvent aussi, ai-je eu l'impression, il essaie de convaincre, dans sa juvénile naïveté, que, par son intelligence, il a pu résoudre les problèmes les plus ardus, et damer le pion à des kabbalistes émérites. Il est mort en effet à trente ans, et ses Conclusions ont été présentées aux théologiens de Rome alors qu'il était tout jeune. Il a d'ailleurs été condamné, et pourchassé.

    Outre qu'il puise dans le Zohar ses pensées, sa prétention à percer les énigmes les plus obscures par son brillant intellect a pu susciter ce rejet. Au lieu de laisser vivre les symboles, il assure plus d'une fois en avoir saisi le sens, ce qui était contraire à la tradition catholique, qui ne voulait pas que l'intellect les pénètre.

    J'ai noté les plus nobles aphorismes à ma portée, et j'en citerai quelques-uns, afin de donner de l'ensemble une idée. On trouve par exemple: Triplex proportio, Arithmetica, Geometrica et Harmonica, tres nobis Themidos filias indicat, iudicii, iustitiae, pacisque existentes symbola (la triple proportion arithmétique, géométrique et harmonique nous indique les trois filles de Thémis, symboles existants du jugement, de la justice et de la paix). Cela rappelle évidemment Cicéron et Boèce assurant que l'harmonie des étoiles, et leur nombre et leurs rapports, ont inspiré aux hommes leurs lois.

    On trouve également: Animae partiales non immediate, ut dicunt Ægyptii, sed mediantibus totalibus animis daemoniacis ab intellectuali splendore illuminantur (les âmes partielles sont illuminées par la splendeur 00000000.jpgintellectuelle non de façon directe, comme le disent les Égyptiens, mais par l'intermédiaire de la totalité des âmes démoniaques). C'est une idée profonde, paradoxale et effrayante, mais qui rappelle l'idée de H. P. Blavatsky que Dieu n'est rien d'autre que le concert harmonieux des anges hiérarchisés, et que rien ne vient de lui à l'homme, sinon par l'intermédiaire d'eux.

    On trouve encore: Quicquid est a Luna supra, purum est lumen, et illud est substantia orbium mundanorum (tout ce qui est au-dessus de la Lune est pure lumière, et ceci est la substance des orbes planétaires). On pensait, sans doute avec raison, que le ciel était hiérarchisé, et qu'au-dessus du cercle lunaire vivaient les anges dans une lumière qui pour eux était substance: C. S. Lewis dit à peu près la même chose, dans sa célèbre trilogie planétaire.

    Et puis: Vbicumque uita, ibi anima, ubicumque anima, ibi mens (partout où il y a de la vie, il y a de l'âme, partout où il y a de l'âme, il y a de l'esprit). La continuité entre la vie, l'âme et l'esprit est clairement indiquée par Pic de La Mirandole, contre le sentiment matérialiste qui fait de la vie une qualité de la matière. Mais de même que les elfes chez Tolkien sont plus apparentés aux anges qu'aux hommes (il le dit lui-même), de même, la vie est ouverte sur le monde de l'âme et de l'esprit – et finalement la matière est morte, en soi.

    Pic était donc un grand occultiste, et tirait ses connaissances de ses lectures abondantes, de la philosophie néoplatonicienne, de la théologie catholique, de la tradition juive ou musulmane. Il cite même un Isaac de Narbonne, et cela m'a intrigué, car j'habite près de la ville dont ce philosophe juif était originaire (ou où il habitait). L'Occitanie, comme l'Espagne médiévale, participait de cet esprit aristotélicien qui faisait prévaloir la philosophie, dans le monde arabe. Les troubadours et les cathares sont certainement liés à cela, comme je l'ai déjà suggéré, et le redirai à l'occasion.

  • Guillaume de Gellone et l'Occitanie

    000000.jpgBérenger Saunière a un jour prétendu avoir découvert, au cours de ses fouilles à Rennes-le-Château, une moulure datant des Wisigoths, et les historiens spécialistes ont ensuite dit qu'elle était carolingienne – qu'elle datait de Charlemagne ou de son fils Louis. Et le fait est que les plus anciens documents relatifs à Rennes-le-Château ne mentionnent comme seigneur que Guillaume de Gellone, le célèbre pair de Charlemagne appelé plus communément Guillaume d'Orange, et qu'ont chanté de magnifiques chansons de geste en français.

    Il était un conquérant, surtout actif, selon la tradition, sous le paresseux Louis, et repoussait les Sarrasins à Nîmes, Orange, Arles, partout en Provence et en Occitanie. Ses chansons de geste ne contiennent pas énormément de merveilleux, moins que le cycle de Roland, mais ses ennemis sont souvent des sortes de sorciers qu'il renverse, et il combat volontiers des monstres de la mythologie grecque: en plus légal et officiel, il a un rapport avec Conan le barbare ou Salomon Kane, les héros de Robert E. Howard.

    Il y a là une belle mythologie, qu'il faut intégrer et cultiver, même si elle ne crée pas de spécificité occitanienne face à la France – puisque, au contraire, elle unit Paris à l'Occitanie en légitimant les rois francs jusqu'aux Pyrénées. C'est peut-être animés par ces poèmes narratifs que les Français se sont croisés contre les cathares et les vaudois, et sont venus en Occitanie. Simon de Montfort a pu se prendre pour Guillaume d'Orange.

    Mais on sait que Frédéric Mistral, tout en cultivant le souvenir des divinités païennes, n'a pas désavoué la mythologie catholique, et a rendu hommage à Guillaume d'Orange en le mêlant intimement au Drac, divinité du Rhône: il les a délibérément confondus, réalisant un syncrétisme.

    On peut avoir le sentiment que c'est une démarche typiquement provençale, et que le Languedoc est resté hostile au catholicisme, au moins dans la sphère littéraire. Sur ce point Magre s'opposait certainement à Mistral.

    Le problème est de savoir ce qu'on proposera à la place de la geste de Guillaume. S'il n'y a rien de précis, si notamment on ne parvient pas à incarner des vertus locales dans un héros – si ces vertus se dissolvent dans la 000000.jpgmultitude des personnages et des références, ou bien sont déplacées vers des figures dont le lien avec la région n'est pas clair, on risque l'émiettement et la place unitaire restera occupée par Guillaume de Gellone.

    Naturellement, dira-t-on, la littérature médiévale était plus ou moins dans l'interdiction de composer une épopée en l'honneur d'Alaric, le roi arien des Wisigoths. S'il y en a eu une, écrite éventuellement à Toulouse, il n'en est rien resté. C'était pourtant l'habitude des rois germaniques d'avoir des bardes, en allemand ou en latin, chantant leurs exploits. Charlemagne et son fils Louis en ont eu, justement en latin – c'est ainsi qu'on les connaît encore. Même Clovis et Gontran ont eu Grégoire de Tours. Alaric, on ne sait pas. L'évêque de Clermont-Ferrand Sidoine Apollinaire a un peu parlé de lui, mais ce n'est pas à la mesure de ce qu'a fait son ami Grégoire.

    On est parfois obligé d'accepter la destinée, et de s'appuyer sur ce qui existe.

  • Le serpent intérieur selon René Guénon

    000000.jpgJ'ai marqué ne pas être convaincu, philosophiquement, par René Guénon, mais il faut reconnaître que sa prose constellée de symboles a un éclat singulier. C'est justement dû à la force propre aux symboles – qui demeure souvent par-delà les siècles, même lorsqu'on ne les comprend pas pleinement, et qu'on les ramène à des concepts abstraits, ou bien à des jalons de la vie terrestre.

    En réalité, comme le disait Rudolf Steiner, ils sont la manifestation imaginative d'une vie spirituelle qui est en amont du monde physique, et leur éclat en vient. C'est du lien tissé avec les astres vivants, pour ainsi dire, que les symboles tirent leur puissance – et la poésie qui s'appuie sur eux, leur beauté. À cet égard, Guénon est une sorte de poète symboliste dans la lignée de Mallarmé – et me rappelle, plus encore, feu mon ami Robert Marteau, qui se délectait du rayonnement propre aux vieux symboles religieux, et en tirait de très beaux textes. Car lui aussi se réclamait de la Tradition.

    Mais Guénon ne croyait pas en un monde spirituel accessible à l'entendement – il pensait qu'une divinité insaisissable avait inspiré les symboles aux hommes, et que, par conséquent, il n'y avait pas d'anges. Il n'y avait pas non plus de vies successives, et il prétendait, contre toute apparence, que les vrais Hindous ne croyaient ni aux vies successives, ni aux esprits sans corps des différentes sphères célestes. Il fait penser aux Sadducéens qui, s'appuyant sur la Bible, disaient qu'il n'y avait ni anges, ni résurrection. Les rabbins, essentiellement pharisiens, les qualifiaient d'hérétiques.

    Mais l'intellectualisme en un sens donne raison à Guénon, et il partageait ce trait avec la philosophie occidentale – que pourtant il disait rejeter.

    Cela avait peu de sens. Même l'Islam, auquel il s'était converti, contient une angélologie élaborée, liée aux planètes – ce qui est à prendre au sens littéral, et pas comme symboles de l'initiation. Du reste l'initiation consiste à s'unir aux anges hiérarchisés, par le biais des symboles qui en émanent, et pas autre chose.

    Cependant, en soi, les symboles évoqués par Guénon sont souvent magnifiques, et c'est en particulier le cas du serpent lové dans le bas du corps humain, et qui, pouvant se dresser dans la colonne vertébrale, permet 000000000000000000.jpgjustement l'initiation: l'inconscient alors s'éclaire, et on s'unit à son propre esprit secret, qui est au fond le Double. C'est aussi, au-delà, l'Ange. En Asie, pour cette raison, on s'unit, à l'âge de quatorze ans, à un esprit à forme de serpent qui est comme un guide, au sein des rituels initiatiques.

    En principe, il est lié à la Lune; et à ce qu'en Inde on appelle la kundalini. Quatorze ans est l'éveil, n'est-ce pas, de la vie sexuelle. Une grande chose, parce que d'un grand enjeu – puisqu'elle est si difficile à maîtriser. Mais on en tire aussi un éveil, dit le symbole évoqué par Guénon.

    Le Talmud affirme qu'à la mort, l'ange gardien arrache l'âme du corps, et que cela fait très mal. Or, elle est située dans la colonne vertébrale, est-il précisé.

    Mais je suppose que si le serpent s'est dressé jusqu'à l'occiput, comme on voit dans les représentations des initiés d'Asie, cela fait beaucoup moins mal, puisque la chose s'est déjà faite durant la vie. Le plus douloureux, est quand il faut aller le chercher dans les profondeurs – où, comme aurait dit Freud, on l'a refoulé.

    En montant vers la tête, cet être prend un visage humain. Il se manifeste tel qu'il est réellement. Dans l'évolution individuelle, en Asie, cela n'arrive pas avant vingt-et-un ans. Alors, l'ange prend l'allure d'une femme – d'une fée. De fait, même chez les Arabes, avant la conversion à l'Islam, les anges étaient des femmes, des houris. C'est lié probablement à l'amour courtois de l'Occitanie médiévale. Mais cela devra donner lieu à un autre article.

  • CLXXV: la victoire sur le baron d'Abîme

    000000.jpgDans le dernier épisode de cette geste suffocante, nous avons laissé le génie doré de Paris alors qu'il assistait au réveil d'une sourde menace des profondeurs qui s'attaquait, par violentes vagues, aux maisons de Paris, notamment celles des bords de la rivière de Seine. Nous disions que celle-ci d'ordinaire transportait des éclats lumineux qui rendaient vie à la pierre parisienne.

    Cette nuit-là, toutefois, on eût dit que les fées de la Seine avaient été chassées de ses ondes, et que les avaient remplacées d'horribles monstres qui débordaient d'un noir venin, et détruisaient prématurément la ville.

    Sous les coups de boutoir des flots en furie déjà les quais se morcelaient, avalés par la rivière avide, et des humains parmi eux tombaient dans la bouche tourbillonnante d'une entité dont il semblait que les algues douées d'âme n'étaient que les filaments durcis d'une infecte salive.

    Car la Seine entière était devenue démoniaque – et aux Parisiens sa colère semblait venger ses longues humiliations, et les souillures innombrables dont l'avaient polluée les hommes. Et voici qu'elle se révoltait, et que dans sa rage elle se livrait à un esprit de l'abîme – fils de Mardon, et oncle de Fantômas l'Atroce.

    Le Génie d'or à coup sûr devait dompter cette créature – d'abord en assaillant collectivement les monstres d'algues qui, lui livrant passage, lui servaient de hérauts. Car ils ne s'agitaient pas autrement que selon sa volonté noire – avides de sang et de mort, ils étaient seulement ses soldats innombrables. Dans l'ombre de sa gueule oblongue se cristallisaient-ils, et pour refermer la porte du néant dont il tâchait de sortir, le Génie d'or devait d'abord les massacrer.

    Sans tarder il s'y employa, les accablant de ses traits de feu adombrés de vert, les transperçant et les tranchant, les consumant et les morcelant, tout rempli qu'il était de la force de Vénus – dont l'étoile était apparue dans le ciel et brillait, pâle et belle, au-dessus des flots agités de la Seine; et même elle s'y reflétait, y semant des flocons mauves.

    Mais dans le bâton cosmique du Génie d'or les rayons de lumière étaient teintés de vert – et une terreur d'émeraude s'abattit ainsi sur les monstres d'algues, qui furent en peu de temps anéantis.

    L'entité alors se retira. Elle sentait la puissance du Génie d'or – et la présence, derrière lui, d'une haute dame stellaire qui lui faisait peur, la tenait en respect – et qu'elle reconnaissait, dans le même temps. Elle savait qu'elle pouvait la meurtrir profondément, et que la vivante destinée des cieux la soutenait!

    Sagement elle retourna dans les profondeurs du fleuve, dont les flots se calmèrent. Ils cessèrent d'avaler les façades qui bordaient la rivière, et la nuée de furies qui entourait l'entité rentra avec elle dans sa grotte inconnue, 0000000.jpgpour ne plus reparaître.

    Le Génie d'or put alors sortir de l'eau, et dans la gerbe d'écume, retenu par la force du flot, il ne put aller aussi vite que d'habitude. Cela eut pour effet de le laisser voir, tiré par sa gemme étincelante qui lui faisait comme une étoile au-dessus de la tête – de le laisser voir, dis-je, par plusieurs Parisiens, qui s'étonnèrent de cette forme d'homme à la cuirasse dorée, au heaume noir et que ceignait une ombre verte que traversaient les rayons bleus de ses yeux étincelants. Ils crièrent au miracle, ne surent ce qu'ils voyaient, ni quoi en dire, et la rumeur en peu de temps traversa Paris.

    Mais dans l'immédiat, comme plusieurs curieux, insouciants du danger, s'étaient amassés le long des berges et sur les ponts proches, une clameur se fit entendre, car le peuple spontanément reconnaissait en lui un sauveur, le protecteur céleste, l'ange de Paris, et l'être que tous attendaient depuis des décennies – parce qu'on avait proclamé que les protecteurs occultes n'existaient pas, mais qu'au lieu d'en éteindre le désir, cela l'avait sourdement embrasé.

    Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour laisser place au prochain. Alors, le robot vert enfin sera vaincu!

  • Carcassonne, ville et cité

    00000.jpgOn vante la Cité de Carcassonne, restaurée par Viollet-le-Duc et visitée par des millions de touristes, mais elle est en dehors de la ville normale, moderne et ordinaire de Carcassonne, laquelle il m'est venu l'idée de visiter aussi, avec ma fille, quand elle est venue me voir en Pays cathare. J'ai été surpris, je l'avoue, par son caractère sinistre. Que ses habitants me pardonnent, s'ils l'aiment, mais c'était samedi et il y avait très peu de monde dans les rues – et il n'y avait guère, se croisant, que deux rues relativement occupées par des magasins ouverts. De surcroît, dans ces deux rues, beaucoup de gens visiblement au chômage, ayant un air d'errance et de désarroi au visage, que Dieu les aide!

    La ville sinon était sombre et déserte et s'effritait visiblement, les façades défraîchies s'apprêtant à tomber en ruines sous le poids des touffes d'herbe s'amassant sur les corniches, ou simplement du vent. De vieux hôtels particuliers, jadis somptueux, n'étaient plus, abandonnés, que l'ombre d'eux-mêmes. Le crépis morcelé laissait en mille endroits à nu les murailles.

    La municipalité ne manque pas d'argent, car la seule partie neuve et élégante de la ville est faite des places et des jardins publics. Mais le fait est que les habitants s'en sont allés, et que la ville est sur la voie d'un de ces irrémédiables déclins qui étonnent le touriste amateur de la vieille Grèce ou de la vieille Rome, quand il passe entre leurs ruines.

    Je n'en connais pas la raison, n'ayant pas étudié l'histoire récente du lieu. Les cités proches de la maison que j'ai achetée dans le même département ont aussi été désertées par leurs habitants, parce que les usines qui y 0000000.jpgétaient ont fermé. Je suppose qu'une raison proche a éteint l'activité carcassonnaise. Consacrées au textile, on a pu leur imposer, plus ou moins tactiquement, des normes environnementales qui les ont achevées. On destinait le département au tourisme, et les usines gênaient. Qu'elles aillent polluer en Chine, s'est-on peut-être dit.

    Mais le tourisme reste modeste, dans l'Aude, sauf sans doute à Narbonne, devenue la plus grosse ville du département, et qui a plutôt belle allure. 

    J'ai entendu dire que près de Limoux, à Alet, une eau suffisamment riche pour être vendue était déversée dans la rivière parce que des associations empêchaient, par toute sorte de procédures, une entreprise de la mettre en bouteille. Je suppose qu'elles pensent que l'eau est à tout le monde – mais à tout le monde aussi, l'argent donné par l'État pour les tribunaux, la police, les écoles, et que d'autres lui fournissent en mettant bien l'eau en bouteille, par exemple à Évian. Car la Haute-Savoie paie plus d'impôts, en volume, qu'elle ne reçoit d'argent en retour, mais l'Aude est dans le cas contraire. Et à mon avis, s'il ne faut pas chercher à s'enrichir, il faut au moins chercher l'équilibre.

  • René Guénon, roi du monde

    000000000000.jpgComme mes détracteurs guénoniens m'accusaient de critiquer Guénon sans l'avoir bien lu, j'ai acheté Le Roi du monde (1927), car un ami me l'avait présenté comme une sorte de roman fantastique. Et de fait, comme H. P. Lovecraft et Robert E. Howard, il reprend l'histoire du monde occulte habituelle, telle que les théosophes l'ont présentée – avec un éveil de l'humanité à la conscience commençant dans une cité polaire que Guénon appelle Thulé, puis se poursuivant dans l'Atlantide, enfin perdurant dans les civilisations historiques que nous connaissons tous. À la rigueur, cela peut n'être que de l'histoire parallèle, mais Guénon assure qu'à l'origine de la civilisation humaine il y a eu une Révélation, et que, depuis, la Tradition ne cesse d'en dégénérer. Toutefois, il existe un lieu secret, caché, sans doute souterrain, appelé l'Agarttha, qui aurait conservé la Tradition dans sa pureté originelle.

    Pour prouver l'existence de cette révélation première, il s'emploie à tisser des liens de symboles entre différentes traditions toutes plus ou moins dégénérées, mais gardant toutes aussi (surtout en Orient) des traces de la lumière éblouissante de la civilisation polaire et axiale de l'aube humaine. Cette nuée de figures crée comme un chapelet de pierreries posé sur l'histoire des traditions initiatiques et religieuses: c'est plutôt joli.

    Mais souvent, tout de même, il en fait trop, voit des rapports entre mille choses disparates, et effectue des rapprochements rappelant celui qu'on a établi entre les marabouts et les bouts de ficelle, et entre les seconds et les selles de cheval. Le foisonnement peut friser le ridicule, surtout quand il donne des explications qui ont l'air très sérieuses, mais qui soit relèvent de la plate évidence, soit résonnent du vocabulaire mystérieux dont certains affectent de nimber leurs sentiments personnels. René Guénon donne l'impression de poser – de jouer au grand initié.

    Et de fait, ce dont il raconte l'histoire, c'est une sorte de franc-maçonnerie universelle, et on a un peu de mal à en voir l'intérêt pour l'humanité entière. Mais le plus étonnant est son présupposé d'une révélation primordiale – dont on ne voit pas qui a bien pu la produire, puisqu'il assure que la hiérarchie des anges n'est qu'un symbole des degrés initiatiques dans les sociétés humaines. Ce miracle suprême et fondamental est-il advenu par hasard, ou un dieu présidait-il à sa réalisation? On n'en sait rien. Mais que ce soit un miracle, on n'en saurait douter, car c'est mal connu, mais pour l'Église catholique, il n'y a pas de plus haut miracle que celui des révélations mystiques!

    Ce qui est ennuyeux est qu'il critique H. P. Blavatsky, qui, elle, a expliqué en détail l'action des anges dans l'histoire humaine, et de quelle manière la connaissance était passée d'eux aux hommes. Guénon l'accuse 000000.jpgd'affabuler, mais elle au moins essaie d'expliquer, tandis que lui reste dans le vague d'un miracle supposé. Or, c'est ce vague, beaucoup pratiqué par l'Église catholique, qui a poussé les historiens à préférer la solide conception d'une connaissance au contraire bâtie progressivement, et s'améliorant toujours.

    De fait, si on veut prouver qu'il y a eu une révélation primordiale, la première obligation est d'expliquer ce prodige, et pas de critiquer ceux qui l'ont fait.

    Mais je suppose que ce refus de s'expliquer, en un sens peu scientifique, satisfait les esprits portés au mysticisme qui ne veulent pas de la science moderne – et ne veulent pas pénétrer, de leur intelligence, les mystères divins. Ils préfèrent apparemment en rester à une sorte de fiction pratique, un monde autonome et désuet fait de traditions théoriques et de symboles abstraits. Pierre Teilhard de Chardin les dénonçait, en recommandant de saisir, dans les données de la science, où Dieu pouvait agir, et non de se réfugier dans de confuses traditions.

    Cela crée en moi l'image d'initiés rassemblés dans une chambre privée du château de Versailles. C'est typiquement français. Cela explique sans doute le succès de Guénon à Paris.

  • L'héritage cathare

    000000.jpgMon goût pour le merveilleux ne trouve pas toujours à se combler dans les récits qu'on fait des cathares, car ils sont majoritairement historiques, et ajoutent peu de miracles aux faits objectifs. Comme leur persécution date du treizième siècle, et qu'on ne créait alors plus de merveilleux comme dans les époques antérieures, il n'est pas courant d'en trouver en ce qui les concerne. On raconte l'histoire de Charlemagne en y mêlant des anges, l'histoire d'Arthur en y mêlant des fées, mais l'histoire des cathares n'est ordinairement mêlée ni des uns ni des autres.

    Ce n'est pas même les idées de Déodat Roché sur ce que concevaient les cathares qui le changent, d'une part parce que des pensées privées ne font pas le merveilleux, d'autre part parce qu'il leur attribuait les concepts anthroposophiques de Rudolf Steiner, sans qu'on sache si réellement les cathares les partageaient. Car la certitude qu'il avait qu'il en était bien ainsi peut simplement venir de son amour pour les uns et les autres, un amour enthousiaste lui faisant croire à une similarité de conceptions.

    Maurice Magre, j'en ai parlé, imagine que les cathares possédaient le Graal, qu'il décrit comme une coupe d'émeraude contenant le sang séché du Christ, dont il émane un grand rayonnement spirituel, permettant à la fois la vie longue, les guérisons rapides et la propension au bien. C'est beau, et intéressant, et en réalité c'est le premier récit relatif aux cathares que j'aie lu qui contienne du merveilleux.

    J'ai vu qu'il était l'auteur, également, de la légende d'Esclarmonde de Foix ressuscitant sous la forme d'une colombe dans le bûcher de Montségur.

    Et on me dit que des légendes populaires sur les cathares contiennent à leur tour du merveilleux. On me parle notamment du seigneur Garneau d'Espéraza, tué dans l'attaque des croisés contre son château. Son ombre lumineuse est restée pour protéger sa cité.

    Il faut néanmoins remarquer que beaucoup de seigneurs attaqués par les croisés n'étaient pas cathares pour autant, et que les seigneurs étaient d'une façon générale présumés protecteurs de leur cité après leur mort. On le disait aussi des princes de Savoie. Surtout quand le peuple gardait d'eux un bon souvenir. C'était le modèle d'Auguste, également divinisé après sa mort, et devenu protecteur éternel de Rome.

    Il n'y a pas même besoin d'être grand prince. Une légende savoyarde évoque en ce sens le comte de Langin, dans le Chablais: après qu'il eut chassé un sanglier monstrueux et diabolique de la forêt des Voirons et fondé le sanctuaire de Notre-Dame au sommet de la montagne, il revint protéger les Savoyards contre les Bernois, deux siècles plus tard. Son ombre lumineuse est apparue dans le ciel suivie de guerriers angéliques! Le rapport avec la religion existe, pas aussi direct qu'on pourrait croire.

    J'attends de découvrir d'autres légendes intéressantes, notamment chez Magre. Mais j'avoue déjà lier les splendeurs de Foix à ses cathares. On se souvient que ses comtes sont devenus rois de Navarre, et que parmi eux 000000.jpgil y eut un certain Gaston Phébus – porteur d'un nom significatif, puisque les cathares étaient réputés adorateurs cachés du Soleil invaincu. Ce Gaston Phébus est l'auteur élégant d'un traité de chasse raffiné, et sa cour, paraît-il, resplendissait de beauté et de grâce. Je veux bien gager que cette gloire du comté de Foix vient de l'éclat cathare, qu'il a matérialisé dans ses limites. Mais en vérité je pense aussi que la lumière en vient des Pyrénées, de la déesse des montagnes que Magre appelle Ilixone – et qui a donné, paraît-il, son nom à Luchon. L'un ne contredit pas forcément l'autre: le catharisme a pu être un prétexte, ou l'occasion d'insérer la lumière d'Ilixone et de l'esprit des Pyrénées dans la pratique religieuse chrétienne. La colère du Pape et des Français peut s'expliquer ainsi – ils étaient jaloux. Ce qui était propre aux Pyrénées n'était pas propre à toute la chrétienté, logiquement, et en même temps était splendide.

    De fait on contemple les montagnes qui montent en escalier depuis Foix vers Andorre, et on sent que là est une porte divine, magique – qu'encerclent les nuées du domaine auguste de la Déesse. C'est incontestable. Et Foix en bénéficie certainement. Des rayons en viennent – sortant de ces nuées, et s'y cristallisant, suscitant l'admiration des touristes.

  • La délivrance de Radûmel

    000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé Le Surgissement d'Isniëcsil, dans lequel je rapporte que sous les traits de mon double elfique Radûmel le Fin, je suis parvenu à invoquer mon cheval ailé Isniëcsil, et qu'ayant surgi, il a conduit Taclamïn le Fort à chercher à me tuer.

    Isniëcsil tenta de lui donner un coup d'aile, mais Taclamïn était d'une agilité incroyable, au vu de sa haute taille – car il mesurait presque quatre mètres de haut, vous le croirez si vous voulez. Il évita, je ne sais trop comment, l'aile du cheval magique pourtant plus rapide que l'éclair, puis le bouscula de son épaule puissante. Le cheval fit un pas de côté, et je fus découvert.

    Taclamïn leva son épée pour me trancher en deux de haut en bas – mais il n'eut pas le temps de l'abaisser, car Isniëcsil lui donna un coup de sabot dont jaillirent mille étincelles dès qu'il toucha son bouclier de bronze. Et Taclamïn fut repoussé.

    L'instant d'après, Isniëcsil abaissa ses dents jusqu'à mes liens et, je ne sais trop comment (à nouveau), il les rompit d'un seul coup. Comme, orgueilleux et sûr de lui, Taclamïn avait laissé à mon côté ma bonne épée Ilëtral, je la sortis de son fourreau qu'ornaient des pierres précieuses, et elle jeta un éclair, et je me fendis pour toucher d'estoc le ventre du géant royal.

    Malgré ses vertus reconnues, son fil pur et sa pointe parfaite, elle n'entama pas l'étonnante cotte de mailles de Taclamïn, et celui-ci eut tôt fait de se remettre, et de lever encore son épée pour me punir de ma témérité.

    Mais de nouveau Isniëcsil intervint et, cette fois, toucha le monstre de son aile virevoltante, et dans une gerbe de feu projeta son ennemi vers son propre trône, au sommet de son dais. Il renversa ce trône puis tomba sur sa mère, qu'il comprima de sa masse formidable. Elle hurla, effrayée et enragée à la fois.

    Tout le monde dans la salle était stupéfait. J'en profitai pour bondir sur Taclamïn et, lui délaçant le heaume, plaçai la pointe de mon épée à son cou, lui intimant l'ordre de se soumettre et de jurer sa foi au nom d'Alar, de Dordïn et de tous les Très Hauts; et de se considérer désormais comme mon vassal, et par là celui d'Ithälun ma Sainte Dame, princesse de la Lune et épouse de Solcum le Génie d'or.

    Ses yeux de braise s'allumèrent, jetant comme une flamme, et entre ses dents serrées il murmura une insulte. Je lui enfonçai l'épée dans le cou, et un sang bouillonnant jaillit.

    Mais Taclamïn n'était pas mort, car ce corps n'était pour lui qu'une enveloppe. À la façon d'une machine, ses yeux s'éteignirent, mais un souffle enflammé s'éleva brusquement de l'arrière de son crâne, et prit dans l'air la forme que je lui avais vue, quand il s'était adressé à moi auparavant.

    Le bas de son corps, toutefois, m'apparut comme celui d'un serpent: sous sa grosse tête, un long corps s'étirait noir, touchant le sol de sa pointe mais semblant flotter dans l'air. Sa nature, à lui aussi, tenait du dragon, et je compris soudain qu'un lien plus profond que je ne l'avais cru l'unissait à ses montures aux ailes de peau. Il était en vérité un dragon à visage d'homme, et n'arborait un corps entièrement humain que pour donner le change, et faire croire à sa normalité. Il était véritablement un monstre, et son âme était faite de ténèbres, et quiconque l'eût vu sous son authentique apparence eût refusé de le prendre pour un roi et de lui prêter hommage – si du moins il n'eût pas été de sa propre espèce, maudite et menteuse, dissimulée et minable.

    (À suivre.)

  • La chanson de la légende de sainte Foi d'Agen

    000000.jpgInstallé en Occitanie, j'ai résolu de lire tous les livres en occitan que j'ai achetés il y a trente ans quand j'habitais Montpellier, et je possédais, justement, l'édition savante du plus ancien texte occitan qu'on ait conservé: La Chanson de sainte Foi d'Agen, d'un auteur inconnu, et datant du onzième siècle. On pense qu'il fut écrit dans les environs de Narbonne, car la langue correspond.

    Il s'agit du récit en vers de la légende de la dame nommée dans le titre: comme dans les chansons de geste, les vers sont rangés en laisses inégales assonantiques, ce qui était généralement, même dans la France du nord, la plus ancienne forme des poèmes narratifs évoquant la vie des saints. Ceux-ci sont antérieurs aux chansons de geste, qui en sont une version guerrière et carolingienne.

    Ces chansons hagiographiques sont clairement des adaptations romanes (en langue vulgaire) des poèmes en latin de Prudence, composés au cinquième siècle, et que louera encore Jacques de Voragine dans sa Légende dorée, au treizième. Les chansons de geste, de même, seront essentiellement les adaptations romanes des poèmes latins faits à la gloire de Louis le Pieux et de son père Charlemagne. Ceux-ci étaient surtout composés par des Germains, des Francs. Mais Prudence était espagnol et son inspiration est plus classique et plus biblique – et il en va de même de cette Chanson de sainte Foi d'Agen.

    À la mort de la sainte, martyrisée sous Dioclétien, un ange apparaît, et souffle le feu qui la consumait: on l'avait mise nue sur une grille. Il lui a même apporté un drap doré, annonciateur de sa glorieuse résurrection. De façon surprenante, cela n'empêche pas les soldats de lui couper la tête. Mais son sang est d'un rouge pur, et son corps reste incorruptible. Je me disais, en lisant cela, que cette pure mythologie chrétienne a manqué à Joseph Delteil lorsqu'il a décrit la mort de Jeanne d'Arc, chez lui plus réaliste. 0000.jpgSans doute il a été plus inventif dans son langage, lorsqu'il a rapporté les visions supposées de l'héroïne; mais il a moins objectivé le mythe, ou le symbole, ou le fantasme religieux – en a moins fait une mythologie.

    Car ensuite, l'auteur de la Chanson évoque les horribles chefs romains qui ont attaqué des chrétiens, mettant dans leur armée les Amazones, les Pygmées et les Satyres, et les présentant comme brûlés en enfer par des dragons en compagnie de Pharaon, dès leur mort lamentable survenue. Il affirme même que Dieu a détruit leurs lignées, en guise de châtiment – alors même qu'ils voulaient justement s'immortaliser par elles: il n'en reste plus rien, dit-il! Châtiment étrange, à la fois mystique et historique, et c'est assez beau, car cela rejoint l'Apocalypse. Cela rappelle Robert E. Howard, qui mêlait le mythe et l'histoire en rationalisant le premier et en repoussant les limites de la seconde – et c'est l'essence de l'art chrétien, plus appréciable qu'on ne le dit généralement.

    L'auteur n'est du reste pas aussi naïf qu'on pourrait croire, puisqu'il admet que l'ange a été une vision de saint Caprais, premier évêque d'Agen selon la légende; mais pour lui cette vision était une réalité. Même si la doctrine du poème peut paraître simpliste à certains, sa représentation en récit et en symboles ne manque pas de grandiose.

    Aujourd'hui, dit l'auteur, sainte Foi protège Agen, et le peuple, ayant abandonné le culte des dieux romains, la vénère elle avec raison. Ses restes guérissent, sauvent, bénissent. Louée soit-elle.

  • Carcassonne et ses légendes fondatrices

    Dame_carcas.jpgAu treizième siècle, à l'époque des croisades contre les Albigeois, les Languedociens se pensaient différents des Français, et cela venait de leur langue, mais aussi, sans doute, du royaume wisigoth. Je ne crois pas que cela venait des Arabes venus jusqu'à Poitiers, mais il y avait un lien profond entre les royaumes arabes et les Wisigoths, pour deux raisons.

    D'abord, parce que les Arabes avaient vaincu les Wisigoths, et donc se pensaient leurs successeurs légitimes. Ensuite, parce que l'arianisme des Wisigoths les éloignait des Francs et les rapprochait des musulmans, comme cela a été dit par Henry Corbin. L'influence franque – et, sans doute, la tendance proprement chrétienne demeurée dans l'arianisme – a suscité la Reconquête espagnole – même lorsqu'elle a pu être le fait de Wisigoths de souche.

    Il est donc très intéressant que dans les traditions locales, Carcassonne doive son nom à une Sarrasine appelée Dame Carcas – qui, après la mort de son mari calife, aurait longtemps résisté aux Francs, avant de se rendre.

    Était-elle réellement arabe? Les Francs n'appelaient pas Sarrasins forcément ce que nous appellerions tel, et leurs préoccupations ethniques étaient plus limitées que nous ne parvenons à le concevoir: pour eux, les peuples étaient subordonnés à la religion; et ils se distinguaient surtout des Wisigoths ariens par le catholicisme romain. De même, ils pouvaient aisément confondre les musulmans wisigoths ou arabes, ou les musulmans et les ariens: les noms qu'ils leur donnaient émanaient de courants majoritaires, à peu près comme quand ils ont appelé les Germains des Allemands, parce qu'ils combattaient surtout les Alamans, parmi les Germains. D'un point de vue historique, eux-mêmes étaient des Germains vivant en Gaule.

    Dame Carcas est réputée avoir donné une âme à Carcassonne en tenant en respect Charlemagne: c'est là l'extraordinaire de la chose. Ce génie féminin, de nature au fond élémentaire, rappelle les fées qui protégeaient les châteaux anciens, avant qu'ils ne fussent pris par des princes modernes.

    Car finalement Carcas a épousé un comte carolingien, et s'est convertie au christianisme – miracle de l'amour qui, lui, rappelle le mariage de la princesse sarrasine d'Orange avec le pair Guillaume de Gellone dans La Prise d'Orange, chanson de geste qui le raconte. La Sarrasine était constamment aussi la sorcière, ou la femme orientale issue d'une civilisation plus haute, plus raffinée, mais ne connaissant pas Dieu au sens vrai.

    Elle place Carcassonne peut-être dans la lumière de Vénus, puisque la cité, selon une autre légende, aurait été fondée par le fils de cette déesse, le Troyen Énée.

    Mais il restait encore à se lier à Jésus-Christ, et quand Charlemagne, admiratif de la résistance de Carcas, s'en est allé, la dame d'elle-même s'est rendue, et ralliée à lui. Elle l'a fait librement, sous le possible coup d'une illumination!

    Et il y a là, dans cette dame à la fois hérétique et indomptable, tout ce qui vivra après dans l'âme des cathares et des troubadours.

    Il y a peut-être aussi ce qui vivait, comme force élémentaire, dans l'Aude même, comme rivière fondatrice. Le nom du département, pour le coup, aurait un vrai sens.

    L'Aragon, au départ, n'était qu'une rivière; ensuite c'est devenu un royaume.

    Le destin de l'Aude? On ne sait.

    (Comme l'indique le premier commentaire ci-dessous, la première image de cet article vient de Wikipedia et est libre de droits; la seconde a été supprimée, faute d'une autorisation des héritiers de son créateur.  Elle représentait un élément de festival local, une figure géante en pâte à papier.)

  • Le temple caché de Rennes-le-Château

    00000.jpgOn a cherché, paraît-il, dans la colline de Rennes-le-Château, sous l'église, les restes d'un temple enfoui, dédié au Soleil invaincu. On n'a rien trouvé. On a dit aussi que le Graal y était, comme Maurice Magre l'a fait pour Montségur.

    Il y a ici deux choses, que je crois qu'il faut bien distinguer. Contrairement à ce que croient peut-être certains, les temples cachés sous les églises sont en réalité très communs, très ordinaires, on peut en visiter, et les Genevois le savent parfaitement, puisque sous la cathédrale Saint-Pierre de leur ville, des fouilles ont été faites, qui ont permis d'établir l'existence, antérieure à l'église, d'un temple païen datant des Allobroges – les fameux Celtes du lieu.

    Cela n'a rien de fantastique, on peut même voir les restes du dieu vénéré: on a découvert le squelette d'un homme, dont ce temple était en fait le tombeau. Adéquatement, les archéologues ont appelé cet homme un 000000000000000000000000000000000.jpghéros: il était probablement assimilé au fils ou à l'incarnation d'un dieu, ou en tout cas était monté au ciel après sa mort, à la façon d'Hercule ou d'Énée.

    On a construit la maquette du petit temple, et on peut y comprendre aisément comment on y procédait aux sacrifices et aux fumigations – dans lesquelles le visage du héros apparaissait, et guérissait ou guidait les vivants, comme le font tous les dieux.

    Vraiment, quoi d'étonnant à cela? Il ne faut pas à cet égard manquer de science historique. Car tout le monde peut visiter ces fondations de la cathédrale genevoise, et voir de ses propres yeux tout ce que je viens de raconter.

    Ce qui est ici étonnant, c'est la simplicité de la chose: son évidence. Les temples antiques étaient des tombeaux érigés pour des hommes qui avaient incarné des dieux, et qui après leur mort créaient un lien entre le ciel et la 0000000000.jpgterre. Peut-être même ce héros allobroge avait-il incarné une entité solaire, de telle sorte que le temple genevois était voué au soleil – pourquoi pas? Saint Pierre, qui l'a remplacé, était bien solaire aussi – en tout cas il tenait en main les clefs d'or du ciel.

    On m'a dit, également, que le temple caché de Rennes-le-Château s'étirait en souterrains mystérieux. Mais là encore, rien de sensationnel: la colline de Chartres, en Beauce, en est remplie, juste sous la célèbre cathédrale – dont l'importance est attestée, puisque Chartres est issue de la tribu des Carnutes, dont la forêt abritait la réunion annuelle des druides gaulois. Ils se rassemblaient probablement où se tient aujourd'hui la cathédrale – peut-être logeaient dans les souterrains retrouvés, où leurs mystères en ce cas se déroulaient. Je ne sais pas si on peut les visiter, car je n'y suis pas allé, j'ai seulement lu cela dans un livre.

    Quant au Graal, il ne faut pas s'y tromper: ce qu'on peut comprendre de ce qu'il est ne se ramène à rien de prosaïque, ni de physique. Richard Wagner, en le plaçant à Montserrat, en Catalogne, le disait sis dans une dimension parallèle, dans laquelle le temps se fait espace. C'est le monde astral. Il est lié à un lieu, mais en un autre sens n'a pas d'étendue propre, est utopique. On ne peut pas le toucher avec les mains. Il brille dans le cœur de l'homme, et se cristallise ici ou là dans le rayonnement stellaire. Il n'est pas ce que certains ont dit. Il n'a rien de matériel, ni de charnel. Il est autre chose.

    Peut-être est-il dans l'inventivité du décor de l'église de Rennes-le-Château – et, en ce sens, dans les profondeurs de l'âme de l'abbé Saunière, ou de la colline où il vivait. Mais je ne crois pas qu'on puisse le trouver en creusant. La commune de Rennes-le-Château n'a pas eu tort d'interdire en son sein les fouilles sauvages, comme elle l'a fait.

  • CLXXIV: la victoire sur les choses d'algues (de l'immortel génie de Paris)

    00000000.jpgDans le dernier épisode de cette étonnante série, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors que sous ses yeux des monstres de la Seine s'employaient à saisir de leurs tentacules des êtres humains se tenant debout sur ses rives.

    Cela eut pour effet d'inquiéter et de troubler le Génie d'or, dont la mission première était de protéger les Parisiens, et qui sentait que par sa bataille contre les monstres d'algues au contraire il les mettait en péril. Et peut-être était-ce le dessein de ces monstres, mais ils avaient aussi une faim spontanée de chair humaine; et cela se dédoublait en eux, car il n'y a là rien qui s'oppose.

    Quand, dans un amas de bulles bouillonnantes et de cris étouffés par les ondes, le Génie d'or vit un homme attrapé à la surface puis tiré sous l'eau, il s'élança vers le tentacule filandreux qui l'enserrait, et (ayant fixé son bâton à sa ceinture) de ses propres mains il le déchira. Exerçant de sa puissante poigne deux poussées contraires, il tourna le bras étiré du monstre en deux sens à la fois, et la peau finit par s'en rompre, et la chair aussi. Une volute de sang noir se déversa dans l'eau déjà sombre, la rendant plus obscure encore qu'elle n'était.

    Si le Génie d'or n'avait pas utilisé son bâton, qu'on le sache, c'était pour ne pas blesser l'homme mortel, autour duquel le tentacule s'était trois fois enroulé. Mais dès que ce lien eut été rompu, et que l'homme eut pu regagner la surface et recommencer à respirer, le Génie d'or put de son côté reprendre son sceptre gemmé, et l'allumer pour écarter l'obscurité de devant ses yeux.

    Heureux fut-il, car la souffrance issue de cette rupture de tentacule fit vibrer et frémir non seulement le monstre qui le possédait, mais l'ensemble de sa communauté, unie par un étrange courant nerveux qui ne laissait guère aux monstres pris individuellement d'initiative propre. Tous donc se débattirent et rugirent, se secouèrent dans leurs liens et firent trembler le lit du fleuve et tout le sol de Paris avec lui, par des ondes de choc d'une portée formidable. On entendit un sourd grondement monter des profondeurs – comme si une menace enfouie se réveillait, effroyable et sinistre.

    Et voici! de hautes vagues bondirent dans l'air, se jetant sur les façades des maisons, en détruisant quatre – et les faisant s'écrouler dans le flot débordant. Et des hommes et des femmes furent emportés – et, je le dirai, plusieurs 00000000.jpgse noyèrent, hélas!

    Paris avait peur, et le peuple se mit à fuir les bords de Seine – où pourtant si souvent il avait cherché fraîcheur et bonheur, douceur et paix. Car les flots ondoyants reflétaient paresseusement et délicatement les rayons du soleil, et emmenaient avec eux le souffle du plateau de Langres, parfumé et pur. Si Paris la vieille contenait encore des étincelles de vie, elle le devait, pensait-on, à ces ondes onctueuses, qui les faisaient pénétrer mystérieusement la pierre des quais. Là elles engendraient une lumière obscure, inconnue et merveilleuse, dont il semblait que la pierre rajeunissait et retrouvait sa nature antique, mêlée à la plante et à la terre, leur servant de nourriture et de ferment. Ainsi empêchaient-elles sa mort prématurée, son effritement attristant. Se maintenant solide par ce miracle, elle se peuplait dans ses creux de gnomes encore joyeux, qui l'entretenaient et la polissaient, la rendant toujours plus semblable au cristal le plus pur. Et Paris trouvait là son socle, et son immortalité relative.

    Mais il est temps, nobles lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour la suite de cette étrange aventure du génie matérialisé de Paris.

  • Le trésor des Albigeois selon Maurice Magre

    0000.gifMon ami Pierre-Jean Canquouët, qui adore les livres et les mystères et habite tout près de chez moi, me prête des ouvrages passionnants, notamment relatifs à l'Occitanie, où je vis, et il est un grand connaisseur d'un auteur toulousain que je voulais découvrir, Maurice Magre (1877-1941). Il est l'un de ceux en effet qui ont créé la mythologie cathare – la légende des cathares protecteurs du pays, ou soleils brillant sur la région. Il l'a fait en particulier avec le roman Le Trésor des Albigeois, dont Pierre-Jean m'a offert un exemplaire. Et je l'ai lu.

    Il semble qu'entre 1920 et 1940 il y ait eu une littérature occitanienne avide de merveilleux, et j'ai déjà parlé en ce sens de Luc Alberny, de Carcassonne, et de Joseph Delteil, de Limoux. Magre, dans le roman précité, présente les légendes traditionnelles de l'ancien comté de Toulouse avec le sentiment du patriote, l'intrigue semblant surtout un prétexte: le narrateur, Michel de Bramevaque, suit une sorte d'initiation qui l'amène à la vérité éternelle du pays toulousain, mais l'enjeu pour sa vie n'en est pas clair, et le récit participe du picaresque.

    C'est d'autant plus le cas que Magre est amer et satirique. En Savoie, cinquante ans auparavant, Jacques Replat emmenait aussi dans la mythologie locale à la faveur d'excursions initiatiques; mais il était rempli d'un chaleureux humour, qui ne se permettait pas la haine des institutions consacrées – s'il s'autorisait une mise à distance. Replat aimait les fées, mais cela ne l'amenait pas à haïr l'Église catholique. Peut-être parce qu'en Savoie elle ne les pourchassait que mollement, et que les croisades et l'inquisition n'y ont pas été vivaces comme en Occitanie: il y avait donc moins lieu de se révolter, ou de se rebeller.

    Il faut reconnaître que la réaction de Magre va jusqu'à l'impiété, puisqu'il affirme que les dieux se soucient peu des humains. En cela, il rappelle les auteurs fantastiques américains de son temps (Lovecraft, Smith, Howard), qui adoraient le merveilleux mais ne croyaient pas du tout en un Dieu plein d'amour. Certains passages (relatifs notamment au lac qui s'étendrait sous la basilique Saint-Sernin de Toulouse) font vraiment penser à Lovecraft: avec son entité abyssale, esprit vivant de Toulouse, qui plonge ses racines jusqu'au centre du monde, Magre peint un authentique Grand Ancien!

    Toutefois, c'est un autre contemporain impressionnant que surtout il rappelle, Gustav Meyrink: il y a chez les deux auteurs une fascination pour l'occulte qui les fait aller dans plusieurs sens à la fois, dans une 0000000000.jpgrevue des secrets légendaires qui ressortit à l'étourdissement – et, il faut bien le dire, une philosophie fondamentale qui, manquant de squelette, fait pencher vers l'amertume, le doute, le nihilisme, le désespoir.

    Magre crée des figures fantastiques incroyables, vives et frappantes, mais il ne s'attarde pas sur elles, préférant passer de l'une à l'autre, et relativisant d'ailleurs leur importance. Le Saint-Graal, en tant que tel, n'est qu'un vain talisman, affirme-t-il après l'avoir décrit d'une manière fascinante, avec son pouvoir de rayonnement salvateur sur les corps et les âmes: car il en fait un objet, une coupe d'émeraude contenant le sang du Christ, conformément à la tradition médiévale. Il dit qu'il était dans la montagne de Montségur quand les cathares y vivaient, avant d'être sauvé des croisés par quatre initiés qui l'ont caché. Mais finalement, Magre parle de cette puissance du Graal comme étant le propre des âmes saintes, rayonnantes après leur mort, et donnant au pays sa bénédiction, sa beauté, sa pureté. C'est beau.

    Est belle aussi l'évocation d'une déesse mystérieuse personnifiant l'élan de l'âme vers l'Esprit-Saint, et vivant dans les Pyrénées. Elle se nomme Ilixone, et j'adorerais mieux la connaître. Cette Diane d'Occitanie s'annonce comme éblouissante. Tout un monde d'elfes la suit en cortège, je pense.

    C'est un bien beau livre, en somme, que celui de Maurice Magre.