Savoyard de la Tribune

  • CXCII: la réplique à l'Intermonde

    000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette effrayante histoire, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il faisait face à un monstre qu'il avait repoussé, mais qui tenait toujours son bras par l'un de ses tentacules noirs.

    Don Solcum Malodorn saisit le tentacule de la main gauche, mais il eut tôt fait de s'apercevoir que, tendu à l'extrême, et dur comme rien au monde ne l'est, il ne pouvait être ôté de son bras, même sous le poids de sa propre force prodigieuse: sa seule main gantée n'y suffisait pas. Aussi lâcha-t-il son sceptre et, le recevant avec le pied, le fit voler jusqu'à sa main gauche. Actionnant un mystérieux mécanisme (qui peut-être n'était que sa pensée transmise à l'esprit du bâton), il fit jaillir un feu vert d'énergie dense vers le monstre afin de le maintenir à distance – bien qu'il eût déjà jugé que cela ne suffirait pas non seulement à le vaincre, mais même à lui faire lâcher prise: il ne le faisait que pour le déséquilibrer, et l'éloigner brièvement, le temps de faire étinceler son bâton enchanté de sa force stellaire, et de l'abattre de toute la vigueur de son bras libre sur le tentacule oppresseur.

    Celui-ci alors ploya, et on entendit un soupir douloureux dans la gorge du monstre. Mais il ne rompit pas. Le Génie d'or réitéra son acte – et même plusieurs fois, et un éclair jaillissait à chaque coup de son bâton cosmique, dépositaire sur Terre de la puissance stellaire! 

    Et pourtant le bras du monstre restait ferme sur lui, et ne lâchait pas prise. Tout au contraire resserrant son étreinte, il pressait le bras du Génie d'or à un tel point que le double de Jean Levau le sentait se meurtrir, et l'os, que baignait son corps astral, tendu à l'extrême était sur le point de se briser. Il y avait pourtant mis, lorsqu'il l'avait créé du propre corps de Jean Levau dédoublé par sa force psychique, toute la pureté luisante de la Lune, dont il était venu sous forme de corps d'énergie, et même quelques traits dorés du Soleil et colorés d'autres étoiles, afin de le rendre plus ferme qu'aucun corps né de la Terre. Mais la puissance 00000000000 (3).jpgformidable du monstre annulait assurément ce bel effort.

    Afin d'éviter l'imminente fracture de son bras, il ferma les yeux, se concentra, et par la force de sa pensée conduisit l'énergie de son bâton jusque dans cet os, imprégnant la moelle de flamboyance, et faisant étinceler ce bras aux yeux de tous, l'entourant d'étincelles étonnantes, souvent colorées différemment. Ainsi son bras acquit une force à la mesure de celle du tentacule maudit, et put résister victorieusement à sa pression. Et le monstre sut que le Génie d'or avait ses propres ressources, venues d'une autre direction que les siennes, mais pas moins profondes, et susceptibles de faire du gardien de Paris son égal, aussi surprenant cela fût-il pour lui, qui se croyait d'une plus haute origine.

    Cependant le temps qu'avait pris cette opération permit à Bolityïn de mouvoir son tronc en direction du Génie d'or et, bien que l'éclat qu'il avait reçu – pur et étoilé – lui eût fait profondément mal et l'eût affaibli – bien qu'il eût encore peur, désormais, de l'éclat rouge qui rayonnait de l'agrafe pectorale du fils de la Lune, de l'éclat bleu qui émanait de ses yeux effrayants, de l'éclat jaune qui scintillait sur son armure dorée, voici, il s'avança d'un coup, pour saisir les autres membres de cet adversaire de ses autres tentacules, et tâcher de l'avaler en commençant par la tête: car ainsi espérait-il le manger, le détruire – et le vaincre à tout jamais, maudit soit-il!

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cet effroyable combat.

  • Un complot de Dame Nature contre l'humanité, ou les peurs supertitieuses des adorateurs de la Science

    00000000000000.jpgStéphane Foucart (journaliste au Monde) assure, dans son livre Les Gardiens de la Raison, que le philosophe Gérald Bronner est dans l'idée que l'important, au sein de la civilisation actuelle, est de développer les ressources techniques nécessaires à la protection de l'humanité contre les dangers naturels qui le guettent depuis le ciel – en particulier la chute d'une météorite. Je ne sais pas si c'est vrai, mais il est curieux qu'un sociologue qui a été chargé par le gouvernement français d'établir un rapport sur le complotisme s'adonne à son tour à la croyance en un complot du ciel contre l'humanité. 

    Je ne sais si Gérald Bronner évoque, comme c'est la mode, les dinosaures assassinés. Je pense que, inconsciemment, il est marqué par le récit de Sodome, dans la Bible: elle est réputée avoir été détruite aussi par le feu du ciel – à la suite d'une décision de Dieu homophobe.

    La figure en a été reprise par Corneille dans Horace, car une Romaine, amoureuse d'un Sabin tué par son frère, y appelle sur sa cité le même feu du ciel. Évidemment, c'est elle qui est punie, par la technologie du temps: le frère la transperce de son épée, efficacement forgée par la conjuration des efforts nationaux en vue de l'amélioration de l'armement public.

    Cette idée d'un cosmos hostile est, de fait, profondément ancrée dans l'inconscient de l'ancienne Rome. En toute conscience, de grands philosophes comme Cicéron vous disent que les lois romaines ont été calquées sur la sagesse des dieux, telle que les étoiles la transmettent et l'expriment. Il reprenait, en disant cela, Platon et Aristote. Mais, au-delà de cette pensée grecque noblement répandue, et que reprendront des philosophes chrétiens tels que Boèce, il y a, dans l'ancienne Rome, un courant proprement ahrimanien, comme aurait dit Rudolf Steiner: l'idée que la volonté humaine doit s'imposer aux dieux, qui sont mauvais, et bâtir une cité qui doit se protéger non seulement de la nature terrestre environnante – des fauves tueurs, des plantes invasives et des brigands meurtriers –, mais aussi du Ciel, d'où peuvent venir des punitions injustes, et impropres à laisser l'homme libre de faire ce dont il a envie!

    Cette forme de paranoïa cosmique s'est poursuivie à l'époque moderne, et elle s'exprime imaginativement avec beaucoup de force dans la culture américaine, notamment dans la science-fiction. Le sens profond de la mythologie démoniaque de H. P. Lovecraft 00000000000000.jpgn'avait pas d'autre source – lui-même le reconnaissait, en se réclamant constamment de l'ancienne Rome, et de sa civilisation fabuleuse. La mythologie futuriste du grand Isaac Asimov a encore la même origine – qu'il reconnaissait aussi, affirmant s'être inspiré de Gibbons, grand historien anglais de l'ancienne Rome: Asimov a transposé son histoire reprise des historiens antiques dans la galaxie, y imaginant un empire. La capitale, Trantor, a un dôme bien connu, destiné à la protéger des méfaits du ciel, et à s'assurer des conditions idéales par la technologie seule, par l'artifice pur: en quelque sorte, elle se crée un soleil et une lune propres, pour rendre l'être humain collectivement indestructible.

    Cette orientation générale de l'ancienne Rome a bien sûr été condamnée par le christianisme, qui y a vu un manque de foi – avant qu'il ne se rallie plus ou moins à elle, en faisant de la ville moderne le nouveau centre immortel où vit un Dieu animé jusque contre les étoiles (auxquelles cette religion ne croit plus). On en trouve un écho chez Pierre Teilhard de Chardin, qui liait l'esprit cosmique à la matière terrestre et le progrès à la technologie, de manière profonde. C'est intéressant. Je ne suis pas en train de maudire tous ces grands écrivains, de condamner une pensée. Mais je ne la partage pas. Comme l'ancien christianisme, je pense que c'est lié à un manque de foi. Les étoiles restent d'ailleurs la seule source de lumière naturelle, en ce monde, et leur éclat est infiniment plus pur et plus beau, plus émouvant que celui de l'électricité.

  • Hostilité de l'intellectualisme français à la culture allemande

    0000000000000.jpgOn se plaint du racisme des classes populaires, mais il existe aussi un racisme des élites – qui au fond en est la vraie source, quoi qu'on dise. Ce racisme ne se voit pas parce qu'il passe par des circonvolutions étranges, et des considérations intellectuelles abstraites – mais qui reviennent bien à condamner par essence des cultures entières, qui sont le pendant psychique de manifestations biologiques évidentes – s'exprimant par des langues, des peuples, des caractéristiques extérieures dont l'esprit ordinaire parle plus directement, ne pouvant passer par l'univers des livres – le ciel des idées.

    J'ai souvent parlé, à ce sujet, de la culture arabe, condamnée au fond à travers le Coran, si détesté des intellectuels il y a quelques années. Il l'est toujours, peut-être; mais ils n'osent plus en parler avec la même intensité – quelle qu'en soit la raison.

    Par bonheur (je me réjouis pour eux), les intellectuels français ont trouvé un autre ennemi public à vouer aux gémonies – en cachant à nouveau leur racisme larvé sous des considérations philosophiques abstraites: c'est l'anthroposophie – la philosophie de Rudolf Steiner –, si évidemment liée à la tradition allemande, comme cela a été remarqué. 

    Steiner ne cachait nullement, de fait, s'appuyer sur Goethe et Schelling, Fichte et Hegel, Novalis et les Schlegel, en plus de la théosophie de H. P. Blavatsky. 

    Et alors, on peut voir des auteurs distingués, adeptes de la philosophie des Lumières, nouveau paradigme obligatoire de la philosophie d'État – on peut voir ces auteurs incriminer la culture allemande, finalement presque plus que la théosophie.

    Stéphane François ose dire que c'est parce que l'Allemagne est passée trop brusquement du Moyen Âge à l'Aufklärung qu'elle a intégré, à sa science, des considérations ésotériques – c'est à dire, en réalité, qu'elle a créé le Romantisme! Elle n'a pas bien digéré le classicisme français, c'est pour ça. Résistant à Napoléon, folle qu'elle est, elle a voulu réintroduire dans la philosophie le monde des anges et des elfes – et il en est sorti la biodynamie. 

    Ces Allemands, tout de même, quels gens affreux! Et bientôt le peuple pourra se déchaîner contre les Alsaciens qui ont le malheur d'avoir une langue propre allemande, et d'être frontalière de l'Allemagne: région coupable, évidemment. La preuve: 0000000000000.jpgl'anthroposophie y a plus de succès qu'ailleurs.

    Ce racisme exercé à l'encontre des Allemands vient de loin, et justement du Moyen Âge mal digéré, car Goethe n'est pas le seul à avoir mal digéré Le Roman de Renart, qu'il adorait: au fond, Stéphane François aussi.

    Charlemagne combattait les Saxons – les combattait comme païens, et une différence est tôt apparue entre les Germains ayant adopté le latin, tels les Francs, et ceux continuant à parler l'allemand, païens coupables. Toute la littérature médiévale est traversée de telles pensées – qui accompagnaient, justement, celles sur les musulmans d'Espagne, également combattus par Charlemagne.

    Au dix-septième siècle, Nicolas Boileau assurait que l'allemand était aussi impropre à la poésie que le breton, et ce préjugé raciste a perduré parmi les conservateurs du dix-neuvième siècle, qui accusaient les romantiques français d'être trop allemands – notamment Victor Hugo, Gustave Flaubert, Edgar Quinet. 

    C'est ancien, et cela continue. À présent Rudolf Steiner en est la victime. Si Schelling était vénéré de gens ordinaires, il serait lui aussi dressé en épouvantail: diabolisé. C'est fatal.

  • Contestations laïques et colonialistes des programmes nationaux

    000000000000000.jpgJe me souviens que, tout jeune, j'ai découvert avec plaisir, grâce au programme de l'agrégation de lettres, que je commençais à passer, Les Aventures de Télémaque de Fénelon. Séduit par cet ouvrage, j'ai été rapidement surpris par les ricanements des professeurs de la Sorbonne, qui se plaignaient que cette œuvre profondément chrétienne ait pu être choisie. Pas tous, bien sûr. Il y avait un maître de conférences, nommé Alain Lanavère, qui ne cachait nullement son catholicisme foncier, et qui proclamait son amour de Fénelon – assez justifié, même si par certains aspects son roman est artificiel: comme le faisait remarquer, je pense, Philippe Sellier, le laps de temps dans lequel il situe les faits et gestes de Télémaque, fils d'Ulysse, dans son livre, est impossible chez Homère, et donc appartient à l'utopie. Mais Alain Lanavère maintenait que cela ressortissait au Mythe. 

    Fénelon a ajouté quelques figures fabuleuses à Homère, en particulier une charmante métamorphose de Mentor en Minerve, et un voyage pédagogique dans le ciel, annonçant la science-fiction. Sinon, le livre est essentiellement allégorique. Il est plein de morale. Mais d'une belle morale, courageuse et hostile à l'impérialisme de Louis XIV. Par la suite, Fénelon sera exilé. Il avait écrit ce livre pour la descendance du Roi, pour l'éduquer. Mais le Roi n'a pas aimé ses critiques: elles l'ont énervé.

    Le professeur Lanavère était un homme bon, mais naïf, qui ne voulait pas voir l'étendue du problème des études en France. J'ai eu un entretien privé avec lui, à la suite d'une leçon sur La Fontaine donnée dans son bureau, et qu'il avait aimée – ma seule 000000000000.jpgbonne leçon, à ce jour. Il aimait la littérature religieuse savoyarde et genevoise, la connaissait bien, était persuadé que François de Sales allait bientôt tomber à l'agrégation, et s'intéressait aussi à Jean Calvin et à Théodore de Bèze – regrettait que l'université française les marginalise. Il avait raison, mais je doutais que François de Sales tomberait un jour à l'agrégation – et c'est moi qui avais raison. La libéralité des inspecteurs généraux a ses limites.

    Plus grave: un jour, on a mis le Discours sur le colonialisme d'Aimé Césaire au bac, et des défenseurs de la République une et indivisible – ou de la France ethnique déguisée en république laïque – ont protesté parce que dedans Césaire les avait traités de nazis. Et le livre a été retiré du programme.

    Cette année, certains ont médit du Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand et des Contes des fées de Mme d'Aulnoy, doutant que ce fût de la grande littérature. Ils n'ont rien dit sur Le Mur de Sartre, alors qu'il est évident que, dans la carrière du philosophe, il ne s'agit pas d'une œuvre majeure. Partialité claire. Mais Sartre plaît à une certaine secte, je veux dire à un certain courant philosophique dominant (notamment parmi les fonctionnaires). Le merveilleux de Rostand et Aulnoy, attestant d'une forme de foi naïve en des forces élémentaires ou angéliques terrestres, insérées dans la tradition gauloise et populaire, déplaît souverainement à ce courant, en tout cas à certains de ses importants représentants. Mais pour le peuple, je pense bien qu'il préfère Cyrano de Bergerac au Mur de Sartre. Il n'est pas toujours facile, depuis les hauteurs, de combler le fossé avec le peuple.

  • Le mystère de Ramiel: une histoire énigmatique

    000000000000000000000.jpgNé le 31 mars 1929 à Genève, Ramiel de Saint-Génys est mort le 2 août 2003 à Chêne-Bougeries.

    C'est du moins ce qu'a pu établir la police: on l'a retrouvé mort plusieurs semaines après dans son appartement, au sein du complexe d'immeubles du quartier de Paumière. La médecine légale a indiqué le jour probable, en conjonction avec les témoignages des voisins, et la relève du courrier. Y compris électronique: son ordinateur a pu être ouvert.

    À côté de lui, une liasse de feuilles remplies de son écriture irrégulière, mais dont certaines courbes et lignes traînantes indiquaient une ambition esthétique qui sans doute était davantage un reste d'un passé plus optimiste que ne le permettait l'existence: Ramiel de Saint-Génys se rêvait amoureux, artiste et écrivain, mais est mort célibataire et n'a publié que quelques exemplaires, à son compte, d'un recueil de poésie abscons, dans lequel il s'efforçait de bâtir son propre mythe. De fait, la liasse de papiers qu'on a retrouvée près de sa dépouille contenait une généalogie le faisant remonter à Noé (celui de l'Arche) – et, au-delà, aux Géants maudits de Dieu, dans la Bible. Je ne sais où il avait trouvé les informations lui permettant d'établir un tel lignage personnel! Mais ce qui troubla le plus les policiers qui enfoncèrent la porte, alertés par la voisine dérangée par l'odeur, fut l'air de terreur mêlée de tristesse que son visage arborait, figé, et fixant pour l'avenir le souffle de sa peur obscure. Les pompes funèbres eurent beau tenter, après le médecin-légiste, de donner à ce visage un air plus amène, non seulement il conservait constamment en partie le reflet de ce souffle occulte, mais imperceptiblement la grimace arborée à la mort revenait, les yeux se rouvraient, effrayant tous les témoins. Quel était ce mystère?

    Il avait, donc, septante-quatre ans. Il était né à Genève d'une mère genevoise, mais son père était un Lorrain de religion protestante, et il ne l'avait guère connu: ses affaires le ramenaient constamment à Nancy, dont il avait été maire, et il est mort durant un voyage en voiture pour cette ville, alors que Ramiel était encore tout jeune. Élevé, comme Jean-Paul Sartre, par ses 00000000000000.jpeggrands-parents amateurs de livres – et, différemment de Sartre, d'occultisme en tout genre, de secrets d'histoire et de mysticisme biblique –, il avait très tôt mêlé la philosophie officielle à une trouble religion exaltée, dont les sentiments ardents étaient cependant limités au cercle familial dont il était devenu dorénavant le centre: à l'extérieur, même sa mère, pourtant visionnaire, était une dame polie, intelligente, rationnelle, posée, ne laissant rien paraître de ses agitations intimes, qu'elle conservait pour ses parents et son enfant, se pensant prophète et médium, mais s'étant convaincue que cela devait absolument demeurer dans la sphère privée, au sein de cette cité rationaliste devenue laïque à la manière anglaise, laissant les religions libres, mais faisant dominer la société par la mathématique des comptes, la rigueur des chiffres. Mme de Saint-Génys n'en évoquait pas moins, lors des veillées (la famille regardait peu la télévision), ses rêves visionnaires, qu'on trouvait très intéressants, tout à fait dignes d'attention, et le jeune Ramiel, au prénom d'emblée si étrange, les écoutait de même, les croyant normaux et les regardant comme faisant partie de la vie au sens le plus ordinaire.

    (À suivre.)

  • La mythologie germanique et les mots anglais. Apprentissages des langues par l'imagination fabuleuse

    00000000000000000.jpgUn certain Jean-Philippe Fons a écrit un jour un article contre la mythologie germanique et sa présence dans les programmes d'études des écoles Steiner; mais on peut découvrir que ce M. Fons est docteur d'Anglais et qu'il a enseigné cette langue à l'Université – et alors on est surpris, car en anglais les jours portent justement les noms des dieux germaniques. Mercredi est en français le jour de Mercure, mais en anglais c'est le jour de Wotan - ou Woden, comme on prononçait son nom en Angleterre, et c'est bien sûr le même que l'Odin islandais. Jeudi est pour nous le jour de Jupiter, pour eux le jour de Thor, et vendredi pour nous vient de Vénus, pour eux de Freya, déesse du printemps, et mardi pour nous est le jour de Mars, pour eux celui de Tiwaz, un dieu oublié, non présent dans l'Edda islandais. 

    Car la mythologie germanique n'était pas partout uniforme – si, pour l'acclimater à l'Allemagne, Richard Wagner a repris les récits de l'Edda en donnant aux dieux et héros leurs noms allemands. Au vingtième siècle, Jack Kirby a repris ceux de l'Edda, dans les comics Marvel qu'il a réalisés, ayant eu l'idée de raconter l'histoire d'un homme qui, retrouvant le tombeau de Thor, devenait Thor à son tour en frappant sur le sol un bâton là découvert. Le bâton devenait le fameux marteau. 

    Finalement, Jack Kirby a décidé que cet homme était réellement Thor, et que celui-ci n'était pas mort – seulement exilé sur Terre. En entrant dans le corps d'un mortel il avait oublié son origine divine – ce qui, beau et romantique, rappelle La Chute d'un ange de Lamartine. Odin l'avait exilé parce qu'il s'était rebellé contre lui. 

    Et un jour, le mortel, Donald Blake, se souvient de tout, de son origine divine – et voyage en pensée, sous la forme astrale de son double immortel, de Thor à la cape rouge, vers Asgard, et son père lui pardonne tout! C'est sublime, et Jack Kirby a ajouté de belles choses à cette mythologie, l'a rendue romantique et en même temps plausible, l'a insérée dans notre époque, 000000000000.jpgnotre monde. C'était un grand homme. 

    Et qui peut croire qu'il aurait ainsi travaillé sur cette mythologie par goût pour le nationalisme allemand, lui qui a combattu l'Allemagne de Hitler et a commencé sa carrière en créant le personnage de Captain America, célèbre pour avoir donné directement un coup de poing au dictateur nazi, avant de se consacrer à son suppôt le Crâne Rouge? Ridicule. Jean-Philippe Fons l'insinue pourtant bien. Jack Kirby, quoique d'origine allemande, était juif, et il a simplement rendu hommage à cette mythologie qui est belle en soi, et en soi ne porte aucunement les valeurs d'Adolf Hitler ou même de Richard Wagner.

    Mais surtout, lorsqu'on est professeur d'anglais, comment peut-on éluder cette mythologie? Pour le moins, elle permet aux enfants de se souvenir du nom des jours en les rendant moins abstraits – en les liant à des images belles et fortes, à des héros, à des figures puissantes, rayonnantes! La pédagogie qui ne s'appuie que sur l'intellect même pour les plus jeunes enfants est vraiment absurde. Si c'est ce que M. Fons appelle les valeurs éducatives de Condorcet, alors! 

    Le rationalisme peut faire beaucoup de mal aux enfants, naturellement portés vers l'imaginaire. On ne peut pas les faire entrer dans des cases, dans des structures mécaniques préétablies, sans nuire gravement à leur santé, tant physique que mentale. Non seulement la mythologie germanique est pleine d'une riche sagesse, mais elle est nécessaire à l'apprentissage de l'anglais d'une façon heureuse et saine – elle est nécessaire à la santé des enfants, puisque tous apprennent l'anglais.

  • La Sœur de Merlin dans le Dauphiné libéré: un article de Sylvain Poujois

    Le Dauphiné libéré, le 27 mai dernier, a publié dans sa page Région un article sur mon dernier livre, La Sœur de Merlin et autres songes de Bretagne. Sylvain Poujois l'a écrit, c'est un ami d'Annecy, je le connais depuis longtemps et l'aime beaucoup. Mais son article n'en est pas moins parfaitement objectif et juste, on peut le lire en capture d'écran ci-dessous:

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    C'est le parcours d'un Savoyard en Bretagne, c'est vrai, un voyage à la fois extérieur et intérieur, parmi les paysages bretons et les figures mystiques qui s'y meuvent. J'ai toujours aimé ces récits de double voyage, à la fois extérieur et intérieur, inventés à l'époque romantique. Mon cher compatriote Jacques Replat en a écrit deux excellents, liés à la Savoie, et Victor Hugo en a écrit aussi, et Théophile Gautier, et Gérard de Nerval. Ce serait mes modèles, si l'exemple de Blaise Cendrars et de H. P. Lovecraft (en anglais) ne m'avait pas peut-être impressionné encore davantage. Ils ont écrit des récits de voyage fabuleux. Mais je ne peux pas le dire, les précédents sont formidables aussi. J'espère n'avoir pas été indigne de leur art grandiose. J'avais pour projet d'autres récits de voyage, notamment un aux États-Unis, sur les pas, en partie, de Lovecraft, un autre au Canada, enfoui dans mes vieux papiers, un autre en Corse, un même en Savoie, mais cela devra attendre, car cela dépend du succès de celui-ci, je pense. Sait-on jamais! J'encourage les lecteurs de ce blog à se procurer au plus vite cet ouvrage à l'adresse suivante: https://www.livresdumonde.fr/livres/mogenet-songes-de-bretagne.

  • Paganisme et christianisme chez Charles Perrault: un certain refus de distinguer

    000000000000.jpgCette année, j'ai suivi un étrange cours sur les Contes de Charles Perrault, dans lequel pas un instant il n'a été question de merveilleux – sauf pour le minimiser, le marginaliser, le réduire. C'était dans une université que je ne nommerai pas, le professeur n'étant pas forcément plus responsable qu'un autre: la critique en général en agit de cette façon, et il préparait un concours dans lequel il faut avant tout récapituler l'état de la recherche. Une invention non validée par des articles scientifiques n'y a aucune place, même quand elle relève de l'évidence. Il faut que cela soit contrôlé – notamment, je pense, par le principe sacré de laïcité.

    C'est à croire, de fait, que Dieu même était présent lors de l'instauration de la loi française de 1905. Tout y est soumis, dorénavant. La déesse de la laïcité, qui a inspiré le vote de l'Assemblée constituée, est maîtresse 0000000000000000.jpgabsolument. Et ne veut pas, cependant, qu'on parle d'elle, nouvelle Isis voilée.

    Victor Hugo a assuré, dans La Fin de Satan, que l'ange de la liberté avait prévalu sur Isis. La liberté d'expression, même relativement aux anges et déesses, prévalant bien, en principe, sur toute loi seconde, je n'en voudrais pas moins évoquer dans ce blog relativement subversif une curieuse réflexion entendue pendant le cours universitaire évoqué – laquelle niait absolument une conception que Charles Perrault partageait en réalité avec tout le catholicisme. Car ce conteur, dans ses remarques critiques, rejette le merveilleux païen d'Apulée et Homère, qui pour lui ne signifie rien, n'a aucun sens. Et, à l'inverse, il défend le merveilleux gaulois et chrétien, médiéval, qui pour lui a du sens, et s'oriente moralement de façon convenable.

    Importe-t-il qu'il ait tort ou raison, à ce sujet, quand on l'étudie objectivement? Mais en cours j'ai réellement entendu énoncer qu'en réalité les fables païennes avaient aussi du sens, et qu'on ne pouvait pas entrer dans la logique de Perrault.

    Ah! Mais ne s'agissait-il pas d'étudier ses œuvres? Ou s'agit-il de les étudier contre ses sentiments, en les interprétant contre ce qu'il disait?

    La critique a beau jeu de prétendre qu'on ne doit jamais prendre au mot un auteur. Que ses paroles peuvent n'être que de convention. Ici, quelle preuve a-t-on? Mais vraiment aucune. Les écrits privés de Perrault confirment son catholicisme. Il admirait 000000000000000.jpgBlaise Pascal, qui distinguait profondément la sagesse chrétienne de la sagesse païenne. Et nous savons que dès le début le catholicisme s'est opposé au paganisme: ce n'est pas un mystère. On en trouve mille exemples chez saint Augustin. Ce n'est pas difficile à comprendre.

    On trouve même l'idée que le merveilleux est possible s'il est allégorique, comme le poète Prudence, au cinquième siècle, l'a illustré dans ses hymnes aux martyrs ou son poème de la Psychomachie – combat des Vertus et des Vices, dans lesquels les seconds sont appelés monstres, et les premiers sont clairement des sortes d'anges. Les miracles étaient regardés par le christianisme comme des interventions authentiques de la divinité, et les fables païennes comme retraçant soit des inventions pures et simples de poètes voulant séduire leurs lecteurs (sur le modèle de Harry Potter), soit des inspirations démoniaques faisant des démons eux-mêmes des dieux.

    On peut dire que c'était fallacieux, illusoire, qu'en réalité le merveilleux chrétien était fait sur le même patron que le merveilleux païen; on peut dire ce qu'on veut; il est évident que ce n'était pas l'opinion de Charles Perrault. 

    Et il n'était pas le seul à le penser, alors. Outre Blaise Pascal déjà cité, notre bon François de Sales a clairement rejeté le paganisme même philosophique des Stoïciens, tout en saluant la grâce constituée par le merveilleux chrétien. Et surtout, dans la littérature profane, Pierre Corneille, qui était croyant, a explicitement dit que les croyances païennes étaient fausses, tandis que le merveilleux biblique, avec ses anges et ses démons, était vrai. Que cela choque la sensibilité moderne ne doit pas amener à changer rétroactivement le passé.

    Prétendre que les grands écrivains officiels se sont exprimés de cette manière contraints par l'Église est être de mauvaise foi. C'est simplement faux, ou en tout cas on n'en a aucune preuve. On veut imposer le rationalisme philosophique au panthéon national pour en faire la promotion, voilà tout.

  • CXCI: une attaque de l'Intermonde

    00000000000000000.jpegDans le dernier épisode de cette effrayante histoire, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il faisait face à un monstre s'efforçant de sortir de l'Intermonde pour l'attaquer et envahir Paris.

    L'être se détendit, et sauta sur le Génie d'or, l'enveloppant tout entier sous son corps pesant. On ne savait s'il avait des bras ou des tentacules, tant il était informe, et flou de contours.

    Mais une vive flamme bleue surgit de sous le monstre.

    Elle émanait des yeux du Génie d'or. Il avait déchaîné brusquement sa puissance. Laissé partir les rayons étonnants de ses yeux, afin d'écarter de lui la présence noire. 

    Si les bords de cette clarté étaient bleus, son centre était blanc: si puissant était-il! 

    Plusieurs mortels en furent éblouis, se trouvant dans les parages. Ils ne virent plus rien, durant un certain temps, et des étoiles piquetaient l'intérieur de leur regard. Ils se prirent le visage dans les mains, effrayés de devoir rester à jamais aveugles.

    Mais l'épaisse et mouvante forme qui pesait sur cette lumière, ombre épaissie étreignant le Génie d'or, sembla repoussée, sous l'élan de cette clarté soudaine, et même basculer en arrière. Et on vit l'armure dorée du génie de Paris surgir de sous les 0000000000000.jpgténèbres, et ce fut un soulagement pour tous les Parisiens. Car leur cœur était, sans même qu'ils le sussent, liés à cet être lunaire, et ce qui lui arrivait était vécu par eux en rêve, ou en vision – et même quand leurs perceptions sensorielles dominaient assez ces images pour qu'ils n'en fussent pas conscients, elles parlaient à leur âme, assurément. Le Génie d'or était debout, droit, et un reste de lumière, ainsi qu'une étrange vapeur, s'élevait de ses yeux étoilés. 

    Son bras droit n'en restait pas moins tenu par un tentacule fort, enroulé plusieurs fois autour. Il était solide et dur comme un câble, et la bête à laquelle il appartenait n'avait pas reculé assez pour devoir desserrer toute son étreinte: elle n'avait pas été assez vaincue pour lâcher prise. Le génie de Paris ne put donc prendre aucun envol: il restait lié à son prodigieux ennemi. 

    Il essaya de se dématérialiser, comme il en avait le pouvoir et l'habitude, mais la fumée bleue qui sortit alors de lui, qui monta de ses épaules, ne fut nullement suivie d'une évaporation complète: il y eut un tremblement, autour du Génie d'or, mais celui-ci demeura bien solide, le bras entouré du tentacule. Cela lui était déjà arrivé: nous le savons. Ce tentacule était assez enchanté pour le maintenir dans cet espace, où il se trouvait à présent. Le monstre l'avait délibérément maintenu ferme, pour cette raison.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette bataille terrible.

  • Le problème de l'enfer dans La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau

    00000000000000000000.jpgJ'ai suivi, cette année, un cours sur la Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau pour préparer l'agrégation de littérature, et le professeur qui en avait la charge et que je ne nommerai pas m'a surpris en affirmant qu'on ne pouvait pas comprendre l'idée de l'enfer éternel.

    Plus précisément, c'est apparu de la manière suivante. Julie, l'héroïne de Rousseau, se plaint que son mari est athée, et dit en craindre l'effet sur leurs enfants. Mon aimable professeur déclara à ce sujet qu'il ne comprenait pas la réaction de Julie, puisque le mari est un homme vertueux qui a des principes éducatifs sains. Moi, naïvement, j'ai cru qu'il ne comprenait vraiment pas, j'ai failli lui envoyer le passage où Julie s'en explique, avant de m'apercevoir que, dans un cours qu'il avait envoyé par Internet, il citait exactement le même passage. Étonnant. Car ce passage dit explicitement que M. de Wolmar, le mari, donc, ne peut, dans l'éternité, recevoir la bénédiction divine: après sa mort, il est forcément damné – soit qu'il vive dans l'enfer éternel, soit, plus probablement (dans l'esprit de Rousseau), qu'il soit détruit complètement, que son âme le soit à jamais, parce qu'ayant rejeté Dieu, Dieu choisit de l'anéantir. Cela fait à mon sens allusion au passage de l'Évangile évoquant le péché le plus grave de tous, et auquel il ne sera pas accordé de pardon: la blasphème contre l'Esprit-Saint.

    Julie a simplement peur que ce péché se transmette à ses enfants, et qu'ils soient damnés à leur tour, et qu'elle ne puisse plus jamais les fréquenter dans le monde divin – car elle dit clairement, par ailleurs, que les âmes qui s'aiment ont une relation directe, même sans corps, comme elles en ont une avec Dieu, si elles le reconnaissent comme leur père aimant. Tout cela est dit avec netteté dans La Nouvelle Héloïse. Rousseau y croyait. C'est évident. Et c'était relativement conforme à la doctrine de François de Sales, que Mme de Warens lui lisait à Chambéry, lorsqu'elle exécutait auprès de lui la mission qu'elle avait reçue du clergé. Mais, 000000000000000.jpgcurieusement (ou pas), les professeurs fonctionnaires de la République (française) semblent hermétiques à ces réalités philosophiques ressortissant assurément à la théologie.

    Me croyant malin, j'ai, dans la dissertation qualificative qui a suivi, rappelé ces faits tout bonnement: je pensais pouvoir me venger, en quelque sorte. Mais cela n'a pas marché, on pouvait le prévoir.

    Quand on aborde la question du paradis et de l'enfer, dans l'université française, on est facilement en dehors du sujet, quel que soit le sujet. Il est de mise de dire qu'on ne comprend pas ces mystères, qu'on ne doit pas parler de la vie après la mort, même si les auteurs étudiés en parlent et ont l'air de s'y intéresser fortement – comme c'était le cas de Rousseau. C'est la réalité des études en France. Il faut bien l'admettre. L'hymne à l'amour que constitue La Nouvelle Héloïse est bien aussi un hymne aux âmes détachées des corps qui, en Dieu, se retrouvent dans le bonheur infini, auquel ne peuvent accéder les athées, au grand jamais, quelles qu'aient été leurs qualités en cette vie. C'est la pensée réelle de Rousseau, qu'on ne peut pas nier, même si elle fait mal aux agnostiques qui en France tiennent le haut du pavé – et qui, indûment, se réclament d'une république qui a bien mis Rousseau au Panthéon.

    Faisant de lui, avec d'autres, le guide immortel du Peuple!

  • Jean-Paul Sartre et l'aspiration au dur, ou l'affleurement de la science-fiction

    000000000000000.jpgDans une nouvelle de son recueil du Mur (1939) appelée La Chambre, Jean-Paul Sartre évoque un fou qui a des visions s'apparentant au fond à la science-fiction. Il est persuadé d'être épié par des entités étranges, des statues volantes qui acquièrent peu à peu une chair. Sa femme, par amour et volonté de partage, essaie de se les représenter, et il en sort la formulation suivante: Les statues volaient bas et doucement: elles bourdonnaient. Ève savait qu'elles avaient l'air malicieux et que des cils sortaient de la pierre autour de leurs yeux; mais elle se les représentait mal. Elle savait aussi qu'elles n'étaient pas encore tout à fait vivantes, mais que des plaques de chair, des écailles tièdes, apparaissaient sur leurs grands corps; au bout de leurs doigts, la pierre pelait, et leurs paumes les démangeaient.

    On reconnaît la thématique de Pinocchio: la fée bleue donne un corps de chair, finalement, au pantin de bois. Ici on passe de la pierre à la chair, c'est encore plus impressionnant. Mais c'est toute une thématique de la science-fiction.

    Il serait toutefois faux de dire que la science-fiction l'a inventée. Elle s'est simplement concentrée sur elle. On se souvient de la légende chypriote de Pygmalion, que raconte Ovide. Un sculpteur descendant des dieux y crée une forme parfaite, mais inerte et minérale. Il prie Vénus de lui donner vie et, fée bleue d'alors, elle donne vie à la statue, qui prend le nom de Galatée. Cela a un rapport avec le lait, car la pierre était blanche, et la femme l'est restée ensuite.

    Garde-t-elle quelque chose, donc, de la nature antérieure de la statue? La Fontaine racontait plaisamment l'histoire d'un homme amoureux d'une chatte qui, demandant à Jupiter de la changer en femme, se voit exaucé, avant de découvrir que sa nouvelle épouse se jette sur les souris dès qu'elle les voit trotter sur le parquet. 

    La chair de lait renvoie aussi au minéral pur. Et le robot rendu vivant de la science-fiction renvoie aussi à quelque chose de pur, une sorte de rêve devenu vrai.

    Asimov a créé, dans le même esprit, un robot immortel et vivant, gardien de la Civilisation au travers des éons, permettant constamment à l'être humain de retrouver la voie juste, même replongé dans la barbarie et l'ignorance par l'adversité des temps.

    Mais pour saisir le rapport avec l'imagination de Sartre, il faut aussi passer par sa philosophie, qui manifestait une obsession pour le mou, le liquide, le gluant. Pour lui, le monde était d'emblée ainsi, mou et gluant, informe, et la raison cherchait à le durcir, 00000000000000.jpgà l'immobiliser, à lui donner une forme stable. C'est la nature boueuse et chaotique soudain minéralisée et mathématisée dans les jardins de Versailles. L'obsession était française. Mais, curieusement, les statues de Sartre suivent un chemin exactement inverse. De minérales et dures, fermes et claires, elles deviennent vivantes et molles – horribles.

    On quitte, dès lors, l'optimiste d'Ovide et Asimov pour établir un lien avec H. P. Lovecraft, chez qui la civilisation ferme et rationnelle était constamment menacée de dissolution par le gluant, le liquide, l'informe, le mou! En un sens, les Grands Anciens de l'écrivain américain sont également des idoles qui prennent vie, et menacent l'ordre habituel, figé. Ils cherchent à l'engloutir, à le dévorer, à y placer ses tentacules mous et immondes. C'est Cthulhu! Et, dans la logique de Nietzsche, c'est le chaos dionysiaque s'en prenant à l'ordre apollinien.

    De même, les statues qui deviennent vivantes, chez Sartre, sont une menace pour la raison, et elles contiennent sourdement l'idée d'un complot de la nature elle-même pour faire disparaître l'humanité. La paranoïa devient alors mythologique. La tragédie antique avait de ces élans.

  • Un article de Jean-Paul Gavard-Perret sur la Sœur de Mer­lin

    Jean-Paul Gavard-PerretJean-Paul Gavard-Perret, poète, critique d'art, maître de conférences à l'université de Savoie, blogueur à 24 Heures, a bien voulu faire paraître un excellent article sur mon dernier livre, présenté précédemment. Il est paru au Littéraire.Com, dont j'ai l'impression que c'est une référence sur Internet. Je le restitue ici, en conservant la présentation originelle:

    Révi­sion des contes et légendes de Bretagne

    Rémi Moge­net pré­sente ici une ver­sion cor­ri­gée et aug­men­tée par l’auteur de Songes de Bre­tagne édité en 2013.
    Comme l’annonce l’incipit de H. P. Love­craft, il “ouvre de grandes portes à quelque année oubliée / D’antiques splen­deurs et de désirs divins. / Des mer­veilles à venir brûlent dans ces feux abondants, / Char­gées d’aventure et non dénuées d’effroi”.

    Ces ravis­se­ments par­ti­cu­liers prennent racine en 1988, lorsque — âgé de 19 ans — l’auteur entama un périple à vélo de la Bre­tagne. Des visions “effroyables” s’emparèrent de lui “gla­çant mes membres et me nouant l’estomac”.
    Mais rejoi­gnant Quim­per, “La lumière sur les eaux repoussa les ténèbres qui s’étaient ins­tal­lées en moi – qui y avaient pris demeure. Je crus voir des fées me sou­rire, en dan­sant sur les flots, en sur­gis­sant des vagues !”.

    Peu à peu, les visions se mul­ti­plient là où les étoiles se reflètent sur les flots où se déploient en cou­leurs dis­tinctes des figures, grâce à l’eau: “Celle-ci est telle qu’un miroir : de l’autre côté de la nappe lim­pide, les astres ont la figure d’anges, de fées !“
    D’où cette ver­sion nou­velle des contes et légendes bre­tonnes. Elles emportent le lecteur.

    Cela n’est pas sans rap­pe­ler les visions de La Légende Dorée “qui font, aux yeux de plus d’un saint, appa­raître dans le soleil l’image de l’Enfant-Jésus !“
    Et à la suite de Flau­bert aspi­rant à un autre monde, l’auteur nous tourne vers un ave­nir idéal nourri d’un passé — illu­soire peut-être — mais bai­gné de cha­toyantes clar­tés de lune comme de l’or du soleil dans cette traversée.

    jean-paul gavard-perret

    Rémi Moge­net, 
    La Sœur de Mer­lin et autres songes de Bre­tagne,
    Livres du monde,
    2022,
    122 p.

    Magnifique! Merci Jean-Paul.

    Mon ami Sylvain Leser a fait une vidéo Youtube non moins excellente, sur ce texte: 

  • Le retour à Genève (Perspectives, CI)

    00000000000.jpgCe texte fait suite à celui appelé La Mort de Radûmel, dans lequel je rapporte que, décapité, mon âme s'est dilatée et que je suis revenu voir ce qui était advenu sur les lieux de ma mort. Les monstres qui m'avaient tué l'entouraient toujours.

    Il advint alors quelque chose de complètement extraordinaire. Car de ce corps sans vie un feu surgit, qui les étonna, lorsqu'ils le virent. Ils tentèrent de le saisir, mais il leur brûla les membres, et ils s'écartèrent. Il avait la forme enroulée d'un serpent, jaillissant de la poitrine de mon corps défunt, de mon cœur expirant!

    Puis ce feu s'élança, se dirigea vers les trois parties de l'Homme Divisé, et le reforma!

    Il passa entre les trois parties, les souleva, les rassembla, les unit, les organisa, et l'être intègre resurgit, divin, dans le temple!

    Il était armé d'une épée flamboyante et son armure étincelait, et de lui se dégageait une puissance comme je n'en avais jamais vu. Les monstres le virent, pensèrent l'attaquer, mais il les détruisit sans peine de son arme incroyable. Elle vibrait de feu, et lançait des rayons qui les perçaient et les anéantissaient sans aucun problème.

    Et le nouvel être, l'être reformé appelé Rémi me regarda de son œil profond et clair, et me fit un signe de la main. Et je me tournai vers l'ange qui m'avait donné forme, et il me regarda aussi, et je me sentis tiré vers les hauteurs, à travers le temple, les nuages, les étoiles, et me retrouvai dans une prairie étincelante que peuplaient mille êtres grandioses – mais ce ne fut qu'une brève vision, car voici! l'instant d'après je redevins Rémi Mogenet dans le monde ordinaire, au volant de ma voiture, dans un embouteillage à Genève, le 19 novembre 2015. Le clignotant orange, devant, s'éloigna, et j'entendis klaxonner: on réclamait que j'appuie sur la pédale et fasse avancer ma machine. Je le fis, et oubliai tout ce que je viens de vous raconter. Je ne m'en suis souvenu que bien plus tard, de telle sorte que j'ai pu ensuite vous le dire, de sorte que j'ai pu écrire ce récit!

    Mais quant à savoir ce qu'exactement il signifie, je ne saurais vous répondre. Je puis seulement vous dire qu'à présent, aussi étrange que cela paraisse, il est fini, et que je n'ai plus rien à dire sur ce sujet, et sur cette surprenante histoire.

    (Fin.)

  • L'illusion du beau style à l'Université, ou le regret de la littérature

    000000000000.jpgBeaucoup de professeurs d'université, doués depuis leur tendre enfance du talent de la composition, n'ont jamais eu de difficultés excessives à avoir leurs postes, puisque c'est sur ce talent qu'on est jugé, lorsqu'on passe les principaux examens pour devenir professeur. Le style est secondaire, toutefois il permet de départager les professeurs entre eux, car il donne quelques points, ou en enlève. Donc, comme les professeurs se retrouvent en une petite communauté choisie, fièrement unie par la réussite aux concours et leur talent de la composition, ils se mesurent entre eux selon la capacité au style, et se piquent tous plus ou moins d'en avoir un meilleur que les autres, ou d'en savoir plus sur ce sujet. Il ne vient pas à beaucoup de s'occuper d'invention, comme le faisait la rhétorique classique, car cela ne permet pas vraiment d'avancement. C'est même plutôt dangereux, car trop d'originalité pourrait être assimilé à de la subversion. En France, notamment, relier la littérature et la philosophie à la religion ou à la théosophie semble contrevenir au sacré principe de laïcité, et l'originalité dirigée systématiquement vers les mystères de la sexualité est passée de mode.

    Il reste donc le style, pour se départager, et les professeurs se scrutent pour savoir qui a le plus beau, qui plaît le plus par sa diction ou son langage - et pourrait, le cas échéant, recevoir les plus purs éloges de Gustave Flaubert sous ce rapport.

    C'est évidemment le cas en particulier des professeurs de lettres voire de philosophie, puisque, lisant et étudiant de grands écrivains, on attend d'eux qu'ils aient des compétences en beau style. C'est dans leurs départements que l'on attribue deux ou trois points, dans les notes aux concours, au beau style. Et ils en dissertent en cours même, et j'ai entendu souvent, à cet égard, des affirmations assez absurdes, car certains en font pour se démarquer – bien que, en tout état de cause, le style des professeurs de lettres reste en moyenne inférieur à celui des écrivains authentiques. Beaucoup critiquent par exemple le style de Michel Houellebecq mais il est assez clair que Michel Houellebecq 0000000000000.jpgleur est sous ce rapport très supérieur – en général.

    Un spécialiste de J. R. R. Tolkien a un jour critiqué publiquement mon style, alors que, dénué d'invention, il passe son temps à cacher la dimension spirituelle et ésotérique de son auteur de prédilection, cela m'a fait un peu rire. Il n'a pas écrit lui-même un seul recueil de poésie ou un seul récit de fiction, on ne sait pas d'après quoi il peut bien juger, quelle compétence il a montré.

    Mais ce qui m'a fait rire plus récemment est la prétention d'un professeur que je ne nommerai pas et qui a affirmé, dans un cours auquel j'ai assisté, que le verbe apprêter ne pouvait s'entendre qu'ironiquement, depuis que Flaubert l'avait utilisé ainsi. Piqué par la curiosité je suis allé regarder le dictionnaire, qui n'admet absolument pas que l'ironie soit obligatoire dans ce mot, et je me demande vraiment quelle est la prétention de ceux qui pensent pouvoir créer une langue plus littéraire que la langue ordinaire, en se situant dans une sorte de secte flaubertienne indépendante du dictionnaire, qui pourtant a un caractère légal. À cet égard, Flaubert est souvent brandi par les professeurs de lettres: ils se croient vraiment dans sa lignée, de son génie. Cela peut réellement faire rire.

  • Évolution des animaux: obscurités et mystères. Un conte

    00000000000000.jpgOn dit souvent que les singes sont particulièrement proches des hommes, qu'ils sont nos cousins – notamment les grands singes, ceux qu'en anglais on appelle apes. Mais j'aime les êtres humains et pourtant je n'ai jamais beaucoup aimé ces grands singes. Justement peut-être parce qu'ils font penser aux êtres humains, et ont l'air d'être les mêmes en moins bien. Alors que les tigres, les loups, les chevreuils, les merles ont une complétude admirable qui donne l'impression qu'ils ont atteint le bout de leur évolution, et incarnent parfaitement une force qui existe dans la Nature, les grands singes ne semblent pas aboutis. Les petits (anglais: monkeys) peut-être, mais les grands, je ne suis pas sûr.

    On pourrait dire que c'est aussi le cas des êtres humains! Oui, mais on a l'impression que les évolutions possibles de l'être humain peuvent le faire tendre vers un idéal, vers l'Ange, un homme du futur parfait – tandis que le grand singe ne semble pas pouvoir faire autre chose que se tasser toujours davantage pour atteindre sa propre plénitude de forme.

    Un savant goethéen suisse que j'ai un peu connu, feu Pierre Feschotte, a montré dans son beau livre Les Mirages de la science que, contrairement à ce qu'on pourrait croire, les embryons des espèces sont tous à peu près les mêmes, et que celui de l'être humain n'est même pas seulement le dernier à se différencier, c'est 00000000000.jpgmême qu'il se différencie très peu. Les premiers à se différencier, à prendre une forme spécifique, sont les reptiles – ensuite les mammifères, et puis le singe, puis finalement l'Homme.

    L'embryon a une tendance à la rotondité, et Pierre Feschotte montre que cela se reflète dans le crâne humain, lui aussi rond. Le crâne des crocodiles à l'inverse prend très tôt une forme oblongue, mais les grands singes naissent bien avec un crâne rond. Ils ne le gardent cependant pas: le museau rapidement s'allonge, prenant le pli du chien. Tendant au canidé. Seule la tête humaine reste ronde: ce n'est pas qu'elle le devient. Or les évolutionnistes laissent entendre que l'intelligence humaine vient du cerveau et de la place qu'il a dans la tête, qui à ce dessein est ronde. Mais l'embryogenèse montre une réalité plus subtile.

    H. P. Blavatsky disait que les grands singes étaient plus issus de l'être humain que le contraire, et je ne sais pas si on a jamais osé explorer cette hypothèse pour expliquer les évolutions morphologiques, indépendamment de la datation des os qu'on a trouvés. Peut-être que cela n'est pas si déterminant, dans la mesure où l'embryon qui a un crâne rond dans toutes les espèces n'a pas encore d'os, ne s'est pas encore minéralisé, ossifié. Ce n'est qu'après la forme prise 00000000000000.jpgque l'os apparaît – que le calcaire durcit la forme molle de départ. Après, on peut demander pourquoi on n'a pas retrouvé de fossile d'un éventuel être mou. C'est une vraie question.

    J'ai écrit un conte, un jour, dans lequel les hommes étaient ailés – mais on leur demandait s'ils préféreraient désormais garder leurs ailes et voler dans les airs, ou garder leurs pensées qui traversaient l'univers, mais sans donner la même sensation de substance. Selon ce qui a été choisi, sont apparus, dans mon conte, les hommes, ou les oiseaux.

    Vivre dans les arbres ou se faire des maisons à terre, c'est peut-être ce qui a été proposé aux hommes-singes de l'ancien temps. Pourquoi il a fallu choisir, je ne sais pas. Peut-être que les hommes ailés avaient commencé à ajouter du feu à leurs ailes pour conquérir les étoiles, et que les dieux le leur ont interdit! Ensuite ils ont fait des arbres atteignant la lune, et de nouveau il a fallu agir, les démons de la lune les ont sommés de choisir, ils en ont eu assez d'être importunés!

  • Un livre sur l'âme de la Bretagne à travers ses paysages, ses histoires et ses légendes

    278128227_10159494681357420_7790875218099985687_n.jpgMon ouvrage La Sœur de Merlin et aux autres songes de Bretagne (aux éditions Livres du Monde) parait dans trois jours, et un article a été publié pour le présenter sur le site d’information participatif Agence Bretagne Presse.  C’est moi, en fait, qui l’ai écrit, sur la proposition de Philippe Argouarch, mais je pense qu’il présente objectivement la démarche du livre, en tout cas c’est ce qui m’a été rapporté par les lecteurs. Je le restitue donc ici en m’excusant de parler de moi à la troisième personne, dans la lignée de Jules César, Charles de Gaulle et Alain Delon:

    Plusieurs voyages en Bretagne, à différentes époques de sa vie, ont permis à Rémi Mogenet, poète savoyard, de mieux la connaître. En la parcourant notamment à vélo, il s’est interrogé sur l’atmosphère qui se dégageait du paysage parcouru et admiré, et s’est demandé si elle entretenait des rapports avec la littérature et les légendes bretonnes.

    Car, docteur en littérature, Rémi Mogenet est aussi un grand lecteur. Il a surtout lu et étudié, pour sa thèse, la littérature de l’ancienne Savoie, pour lui à portée de main. Mais il a pris l’habitude de lire des ouvrages en rapport avec les lieux qu’il parcourait et habitait: son tourisme était également littéraire. Son but, apparemment, était d’appréhender l’esprit des lieux. Or, la littérature relative à la Bretagne contient aussi une atmosphère, tendant à une forme de cohérence.

    Elle est constituée principalement de trois rubriques. La première est faite des auteurs qui ont parlé de la Bretagne à sa manière, en arrivant de l’extérieur. Gustave Flaubert et Victor Hugo ont évoqué la Bretagne dans des pages toujours impressionnantes, et plus ou moins laudatives. Le premier y est venu avec son ami Maxime du Camp, qui a aussi évoqué poétiquement la Bretagne. La seconde rubrique est faite des auteurs bretons mêmes, qui ont assurément du pays une connaissance plus intime. Théodore Hersart de La Villemarqué, Anatole Le Braz, Xavier Grall, et d’autres moins connus ont évoqué les légendes chrétiennes et les mythes païens entourant la Bretagne, ou leurs sentiments personnels à son égard, remplis de dévotion et de patriotisme. Enfin, la littérature médiévale, en latin et en français, ont évoqué le pays à travers sa mythologie arthurienne, mêlant paganisme et christianisme dans des ébauches d’épopées qui plaçaient Lancelot en particulier en terre armoricaine. Tout ce bagage culturel se joint dans l’esprit de l’auteur au paysage pour former un tout cohérent.

    Mais il en discute. Car la Bretagne de Merlin et Lancelot n’est pas celle de notre temps. Les années l’ont changée. La France aussi l’a changée, les rois de Versailles y ont placé leurs marques. Il s’agit d’évaluer la continuité et l’évolution.

    Et puis chaque génération est espérée pouvoir inventer à nouveau. La littérature, même savante, ne saurait se satisfaire d’une simple récapitulation ordonnée du connu. Il s’agit aussi de sonder l’inconnu, et d’en rendre compte. Or, cet inconnu, il s’exprime volontiers par le rêve, la vision. L’enjeu est alors de joindre par la raison le rêve au réel, de tisser un lien. Et ce lien crée de nouveaux chapitres mythologiques, ajoute à la mythologie déjà établie. C’est pourquoi Rémi Mogenet, docteur en littérature mais aussi poète, 000000000000000.jpgcherchant à sonder en lui-même les mystères de la Bretagne, fait part de ses propres visions. Il a rencontré, pense-t-il, d’anciens druides; a fait l’expérience des forces obscures de la mer; a aperçu la féerique dame d’une forêt; a conversé, oui, avec Merlin même, toujours vivant dans son cercueil de pierre. Il le raconte; en fait part!

    Il cite les auteurs qui, ayant en effet étendu l'espace mythologique humain à l'époque moderne, lui ont servi de modèles. Outre Victor Hugo, H. P. Lovecraft, J. R. R. Tolkien, et même Rudolf Steiner sont évoqués, comme références pour mieux sonder l’inconnu et le comprendre. Il s’agit en effet de suivre l’idée d’André Breton selon laquelle l’imagination prospective peut aussi servir de base à la connaissance – selon laquelle le poète aussi a sa science propre, parallèle à la science historique – ainsi que le disait déjà, en son temps, le philosophe romain Cicéron.

    Un ouvrage donc indispensable pour saisir l’âme de la Bretagne éternelle, mais aussi pour appréhender les nouveaux espaces de la pensée imaginative, sur laquelle se reflètent les vents de l’espace et du temps dans leur nudité. Disponible au premier jour du mois de mai 2022 aux éditions Livres du Monde (133 pages, 15 €).

    Nota Bene: mon ami Sylvain Leser, formidable photographe-vidéaste, a réalisé une excellente vidéo à partir de ce texte: loué soit-il! À voir, et à écouter!

  • CXC: le monstre du seuil sombre

    00000000000.jpgDans le dernier épisode de cette incroyable histoire, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il voyait passer, dans la tête cosmiquement vide d'un robot géant abattu, une fine lueur de droite à gauche, passant régulièrement et silencieusement.

    Un éclair surgit alors.

    Il fut suivi de la vision d'une grosse bouche – si grosse qu'elle dépassait par ses limites le visage pivoté du robot. Puis la bouche disparut, glissant vers le bas – et à sa place apparut un œil, énorme et grand-ouvert, rouge et flamboyant, et rempli d'une malignité cosmique. Un scintillement dans l'iris noir menaçait clairement le Génie d'or.

    Cet œil glissa vers le haut, la bouche revint, et s'ouvrit – et ses dents étaient énormes, larges et se terminant en pointes, et voici! elle affichait un sourire sardonique, épouvantable et noir.

    Or elle se tendit hors du trou, comme élastique, et, s'allongeant vers l'avant, parvint à en sortir, s'approchant du Génie d'or de ses lèvres gercées; et le Génie d'or sauta en arrière, dégoûté et inquiet.

    Entre ses dents il murmura: Bolityïn! Bolityïn libéré!

    Une tremblante colère était sensible, en sa voix. Il connaissait cet être, assurément. Une peur obscure était en lui, aussi.

    L'être de l'autre côté du visage continua de sortir de l'orifice étroit, malgré sa taille visiblement énorme, et le Génie d'or, comme fasciné, ne put faire qu'il ne le laissât sortir. Il recula encore – moins soudainement toutefois, tentant de retrouver sa force et son aplomb, son assurance. Car s'il était clairement effrayé, il voulait que de son tremblement une force nouvelle vînt.

    Le monstre fatidique se glissait sous ses yeux par une ouverture plus petite que lui, et cependant cela ne l'étonnait pas. Il était bien davantage surpris par son retour, car il l'avait vu plongé dans les profondeurs, enchaîné à l'abîme par les anges, et il ne pensait pas qu'il pourrait jamais ressortir un jour de son obscure prison.

    Soudain un tentacule se lança vers l'avant, surgi d'on ne sait où, et se saisit du bras du Génie d'or qui tenait son bâton doré. Il l'entoura comme un lasso, le ceignit comme un fouet – car il était fin, mais dur 000000000000000000 (2).jpgcomme l'acier.

    Le Génie d'or n'avait eu aucunement le temps de réagir.

    Craignant trop l'action du monstre pour s'exposer, il avait surtout tâché de se mettre en garde. Mais cela n'avait point suffi: sans qu'il eût pu l'éviter, le monstre l'avait saisi.

    Électrisé par ce contact froid et obscur, il n'en réagit pas moins.

    De sa poitrine gemmée s'étira un feu vers la gueule énorme de l'être immonde, maintenant dégagée complètement de la tête pivotée de la machine humaine. La gueule ouverte aspira ce feu, et vibra un instant. Mais la poussée de sa tête continuait, et bientôt les yeux, d'abord étirés, apparurent à leur tour.

    Cette bête était à volonté molle comme une pieuvre ou dure comme l'acier, et cela la rendait plus dangereuse qu'aucune chose au monde!

    Ses yeux énormes étaient épouvantables. Le mal s'y voyait déployé complètement. La cruauté et la haine, l'orgueil et le mépris s'y affichaient en clair; rien n'était plus affreux.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

  • George Lucas, Star Wars et la substance morale cosmique

    00000000000000000.jpgSi on y réfléchit bien, il y a quelque chose de profondément fantaisiste dans l'univers de la science-fiction, car on ne voit pas comment un corps humain pourrait vivre détaché de la matière terrestre dont il est fait, ni quels légumes il peut bien faire pousser dans les vaisseaux spatiaux, quelles vaches il peut y garder pour ses biftecks! Les sociologues qui, assimilant l'être humain à des fonctions abstraites, prétendent que son corps est libre de l'espace terrestre, et qu'il pourra bientôt coloniser Mars et Vénus, nous font bien rire.

    Cela dit, il y a quelque chose dans l'univers de Star Wars, créé par George Lucas, qui semble donner corps à cet imaginaire improbable, au-delà de la croyance naïve aux machines extraordinaires: car nous ne sommes pas convaincus par les autres films qui en présentent, mais ici une substance existe, donnant l'illusion du réel! Et cette 00000000000000.jpgsubstance, qui sous-tend l'ensemble de ce cosmos fictif, est le réseau de forces morales émanant de la grande nappe psychique que son concepteur a nommé la Force, et qui a aussi son expression physique et magique.

    Ce qui donne corps surtout à ce monde, ce sont les chevaliers Jedi et Sith et les implications morales, sociales et familiales que ces deux émanations polarisées et incarnées de la Force portent en elles. C'est assez fascinant, et cela montre qu'un monde qu'on invente, avec le respect des lois naturelles ou non, a toujours plus en lui de ces forces morales et spirituelles que l'on sent derrière le visible. D'une certaine façon, c'est ce que permet l'imaginaire: saisir plus clairement la substance spirituelle que le monde physique. La réfléchir plus nettement, plus explicitement – et tendant donc à l'allégorie, au symbole.

    La liberté obtenue face à la matière, et le rêve ou le cauchemar dont on charge l'univers créé, se teignent inéluctablement de moralité cosmique – de divinités, d'anges et de démons, de chevaliers purs ou impurs! Et George 000000000000.jpgLucas a su aussi attribuer à ses chevaliers enchantés des armes spécifiques, évoquant les épées flamboyantes des anges de la Bible. Il a bien créé une mythologie, dans un univers de fiction. C'est ce qui fait son génie.

    Le personnage qui exprime le mieux cette dimension mythologique, c'est peut-être Obi-Wan Kenobi, tel qu'il est devenu après sa mort. Il l'annonce lui-même à Darth Vader son ennemi: je serai plus fort quand tu m'auras tué.

    Il devient alors, dans un premier temps, une voix providentielle aidant Luke Skywalker à trouver l'impossible solution pour détruire la gigantesque machine de mort de l'Empereur maléfique. Dans un second temps, on le voit se mouvoir dans l'espace de la Force, entouré d'un scintillement chatoyant – et on comprend que la Force est le Devachan de la théosophie – l'astral et l'éthérique de Rudolf Steiner –, par lequel transite la divinité lorsqu'elle veut agir dans le Siècle. Aristote le nommait simplement Éther, et disait que par lui les dieux des étoiles agissaient jusque sur la Terre. C'est une croyance, ou un principe universel.

    Aucune apparition ne reflète mieux le divin au cinéma, peut-être, que celle d'Obi-Wan Kenobi dans Le Retour du Jedi, lorsqu'il surgit de l'obscurité de la planète brumeuse, pour parler avec son disciple Luke. Il s'avance, précédé d'une lueur, et c'est bouleversant. Peut-être qu'ensuite la conversation manque de solennité, mais George Lucas n'en montre pas moins sa grandeur, dans cette scène, il faut lui rendre hommage.

    Sur ce texte, mon ami Sylvain Leser a réalisé l'excellente vidéo suivante:

  • De Félicité de Lamennais à Pierre Teilhard de Chardin, une science catholique confinant au romantisme allemand

    00000000000.pngAvant l'anthroposophie de Rudolf Steiner et après la Naturphilosophie du romantisme allemand, il y a eu, en France, une tentative de relier les sciences naturelles à la théologie. Cela s'est fait surtout sous l'impulsion du Breton Félicité de Lamennais (1782-1854). C'était alors le Romantisme, et il s'est d'abord caractérisé par un retour à la foi catholique, après les tristes débordements de la Révolution et de l'Empire. Chateaubriand, un autre Breton, avait donné le ton dès 1802 avec Le Génie du christianisme, puis Lamartine, Vigny, Victor Hugo avaient semblé soutenir le Trône et l'Autel, avant que leurs imaginations trop riches ne choquent les évêques. La rupture n'a pas tardé. Même Lamennais est bientôt condamné par le pape pour ses utopies sociales qui défient l'ordre séculaire!

    Mais, plus en profondeur, il a pu aussi choquer par sa volonté de lier, d'unir la science profane et la théologie traditionnelle.

    Plus tard, Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), qui eut la même ambition, devait stigmatiser une Église catholique enfermée dans sa bulle, et refusant toute recherche de lien avec les sciences. Lui aussi fut condamné: on lui interdit toute publication, toute conférence. L'essentiel de ses œuvres ne fut publié qu'après sa mort.

    Plusieurs prêtres savants animèrent en France et en Savoie cet esprit unissant la théologie aux sciences, dans un esprit encyclopédique chrétien qui était aussi, 000000000000 (2).jpegen Allemagne, celui de Schelling et de Schlegel. Un des plus remarquables écrivains de ce courant fut Louis Rendu (1789-1859), évêque d'Annecy qui tenta de montrer que les cycles et les rythmes (notamment celui de l'eau) reflétaient la providence divine. Il est resté célèbre par son Traité sur les glaciers: un glacier d'Alaska et une montagne de l'Antarctique portent son nom.

    Mais le plus connu et le plus grand des écrivains ecclésiastiques à avoir procédé ainsi est évidemment Pierre Teilhard de Chardin: il plaça, au centre de l'univers en mouvement, un point Oméga qui faisait aussi monter l'univers vers toujours plus de conscience. Même s'il n'osa jamais détailler l'action divine dans les petites choses, le lien global avec l'anthroposophie de Rudolf Steiner est évident. Teilhard s'intéressait d'ailleurs à la théosophie, sans oser trop le dire – il pensait qu'on pouvait, imaginativement, retracer l'histoire psychique du vivant, qui selon lui était à l'origine des formes: la férocité a créé la forme du tigre, non le contraire, affirmait-il! Les deux en tout cas étaient bien liés.

    Cependant, nous l'avons dit, l'Église l'a privé de parole publique. Et la doxa universitaire est toujours de faire croire qu'il est impossible de relier la théologie aux données scientifiques!

    Le physicien Olivier Costa de Beauregard (1911-2007) n'en assurait pas moins qu'il le fallait, que c'était la tâche majeure de l'Église, et que le Christ le voulait. Rudolf Steiner pourrait beaucoup l'y aider, puisque c'est exactement ce qu'il a fait! Costa de 00000000000000.jpgBeauregard disait aussi que pour y arriver, il fallait sonder les mythologies asiatiques. On reproche assez à Steiner de l'avoir fait pour signaler qu'on a ainsi grand tort de le lui reprocher.

    En tout cas, la pensée de catholicisme social de Lamennais a créé la constitution belge, selon la tradition: c'est bien plus fécond qu'on ne veut le croire.

    Et quant aux certitudes de la doxa universitaire, rappelons-nous ce que, évoquant les rapports entre les constellations et la Terre, Victor Hugo a énoncé, dans Les Travailleurs de la mer (ou, plus exactement, dans L'Archipel de la Manche, texte qu'il a ajouté au roman): la science est myope. Un jour, peut-être, elle mettra ses lunettes.

    Sur ce sujet, et d'après ce texte, mon ami Sylvain Leser a réalisé une excellente vidéo, sur sa chaîne Youtube: à consulter!  

  • Art du discours et études françaises, ou l'obsession de la composition

    000000000.jpgLes professeurs de lettres, notamment à l'université, ont une curieuse propension à prétendre savoir ce qu'est un beau style alors qu'ils ne sont pas recrutés sur cela, ou très secondairement. Rappelons que la rhétorique antique avait trois critères majeurs pour évaluer un beau discours: l'élocution, la composition, l'invention. À l'écrit, l'élocution correspond au style. Or, le premier critère du recrutement des professeurs, au concours de l'agrégation notamment, est simplement la composition. Il s'agit avant tout de savoir ranger et ordonner, selon une démarche rationnelle, les idées et les faits établis, sans chercher à rien apporter de nouveau.

    Peut-être que le style à l'écrit et l'élocution, aux épreuves orales, comptent; mais peu. J'ai constamment eu des éloges sur mon style, même quand j'étais tout jeune, lorsque je faisais des dissertations d'agrégation. Mais les notes pouvaient quand même être mauvaises, car ce qui comptait était la composition.

    Même le contenu ne demande pas d'invention, car il s'agit avant tout d'intégrer les données officielles relativement aux sujets et auteurs étudiés. Pas forcément dans un sens déterminé à l'avance, en théorie, mais tout ce qui a pu être dit. S'il y a orientation idéologique ou philosophique, elle émane du contenu critique général, non du sujet même. Ni, en principe, du correcteur, qui doit respecter la logique de la chose.

    Je ne sais pas si le style est important ailleurs dans les études académiques: je n'en suis pas persuadé. Les Français se piquent d'y accorder plus d'importance que les autres, d'aimer le sens de la formule, mais qu'on me l'ait concédé ne m'a jamais mis à l'abri de critiques acerbes relativement à la composition ou au respect des présupposés universitaires. Car je ne prétends pas que cela ait jamais été mon fort.

    Tout le monde admet que Pierre Bourdieu avait un style horrible; mais cela ne l'a jamais empêché de réussir dans les milieux académiques.

    Là où l'université française pèche dangereusement, c'est dans le peu de considération qu'on y a pour l'invention. Elle est au fond interdite à l'agrégation – et les doctorats n'ont qu'une importance secondaire dans l'évolution de carrière. Aux États-Unis, ils sont au contraire d'importance primordiale, et cela en dit long sur les différences entre les deux pays – explique sans doute le 0000000.jpgdéclin ou la stagnation mortifère de la France et de ses études, et les progrès constants réalisés ailleurs. Pensons que le grand professeur aux États-Unis propose un cours spécifique, qui est son domaine de recherche; en France, on se sent honoré quand on donne des cours pour préparer l'agrégation, le grand concours national! N'est-ce pas profondément ridicule, et contraire aux principes les plus sains et les plus sages de la rhétorique antique?

    C'est bien, qu'en France, on ait l'art très intellectuel de la composition: en soi ce n'est pas mauvais. Mais la qualité est dans le bon équilibre des trois critères, non dans le fanatisme voué à un seul!

    Et puis, socialement, empêcher les inventifs de réussir en exigeant d'eux essentiellement une soumission à la tradition universitaire est simplement une catastrophe.

    Et, quoi qu'il en soit, les professeurs de lettres ne sont pas même bien placés pour parler du style, puisque le leur ne leur a jamais réellement permis d'être là où ils sont.