Savoyard de la Tribune

  • Réédition du Voyage au long cours sur le lac d'Annecy de Jacques Replat

    Replat-Voyage-lac-Annecy-Livresdumonde-pdf-spresse-page-001.jpgLes éditions Livres du Monde, que dirige depuis Annecy Lionel Bedin, rééditent l'édition scientifique de 2016 du Voyage au long cours sur le lac d'Annecy de Jacques Replat, publié pour la première fois en 1850, et évoquant une promenade sur le lac cristallin où se reflètent la Tournette et le Beaufortain, réalisée avec des amis, mais surtout traversant le reflet des montagnes et faisant comme si elles étaient ainsi visitées en imagination. Cela donne l'occasion d'un voyage dans le monde des reflets, justement, et donc des images intérieures se superposant et se mêlant aux images extérieures. L'écrivain savoyard se souvient de ce qu'il a vu durant son enfance autour du lac, des jeux qu'il effectuait dans le château de Menthon, de la dame qu'il apercevait à la fenêtre du château de Duingt, des écharpes blanches qui disparaissaient dans les bois et emportaient ses songes. Il médite sur la valeur du souvenir, le personnifie et l'anime, en fait un souffle doué d'existence autonome.

    Dès lors, il rêve également aux êtres fabuleux d'un lointain passé, aux fées qui dansent au clair de lune dans les ruines des châteaux abandonnés, aux héros dont les ombres défilent en théorie dans les bois, aux vaches et aux bergères qui semblent incarner des nymphes et tracer des cercles enchantés. Il évoque Merlin et les dames enchanteresses, et surtout, il évoque la reine Mab, dont Victor Hugo avait chanté les vertus.

    Elle venait de Shakespeare, et, au-delà, de la mythologie irlandaise, où elle était une reine immortelle d'Ulster. Chez les Romantiques, elle était la muse au sens antique. Car les muses antiques avaient été trop invoquées: elles n'étaient plus qu'une forme vide. La reine Mab dorénavant les remplaçait avantageusement, déesse de l'imagination libre des poètes. Percy Shelley l'avait invoquée, George Sand en avait produit un magnifique poème reprenant à son compte la mythologie païenne qui l'entourait en même temps que son pouvoir d'inspiratrice occulte, et, dans leur foulée, Jacques Replat en faisait son entité conductrice, le long de son voyage évidemment000000000000000.jpg imité de celui de Xavier de Maistre autour de sa chambre.

    Il la voyait briller, aussi, dans les yeux d'une bergère rencontrée dans les montagnes, et faisant naître en lui le mystère de ce qui lie le désir au mysticisme, l'aspiration à la beauté au rêve d'un autre monde, plus beau et plus divin, perceptible fantomatiquement dans les brumes du lac. Le destin de la Savoie, peu avant le rattachement à la France, se dévoile aussi prophétiquement, et le conte d'un traîneau enchanté suppléant au chemin de fer rejeté et conduit par la même Mab féerique sur la neige brillante à l'éclat de la lune termine un récit parti au-delà du perceptible physiquement. Un chef-d'œuvre.

    Cette nouvelle édition accompagne le texte d'un autre du même auteur, consacré à la maison supposée de Jean-Jacques Rousseau à Annecy, et de la rêverie que fait naître en ce grand poète méconnu le souvenir de la rencontre et de la vie, là, avec la plantureuse madame de Warens dont les charmes, selon le philosophe genevois, revêtait de volupté la religion catholique à laquelle elle était chargée de le convertir. L'édition améliore aussi la postface scientifique, dont je suis l'auteur, en tant que docteur en littérature spécialiste du romantisme savoyard, et en tant que membre associé de l'Académie de Savoie. Elle a changé enfin la couverture, et propose de se vendre à 15 € chez l'éditeur, c'est l'idéal. À lire!

  • Histoire collective du merveilleux scientifique: vers une nouvelle mythologie commune?

    000000000000.jpgJ'ai déjà parlé plusieurs fois du passionnant livre de Claude Millet sur Le Légendaire au dix-neuvième siècle, qui se terminait sur l'idée d'une orientation mythologique qui s'intériorisait et s'individualisait. J'ai montré qu'au vingtième siècle, Charles de Gaulle, au fond secondé par les Surréalistes, avait recréé l'idée d'un mythe national. Et qu'il l'avait fait avec le soutien armé des Américains.

    Sans doute, beaucoup de surréalistes préféraient les Russes. Beaucoup de philosophes ont même ensuite préféré les Chinois. Mais ce n'est qu'anecdotique: lorsque Louis Aragon chantait la Résistance communiste, il l'entendait au sens de la France universelle, que De Gaulle entendait aussi incarner. Il s'était d'ailleurs d'abord lui aussi allié aux Communistes, concédant l'utile couverture sociale prétendue universelle. Cela lui plaisait, au fond. Quand on lui demandait pourquoi il laissait s'exprimer librement le maoïste Sartre, il répondait qu'on ne devait pas priver de liberté Voltaire. Il essayait davantage d'englober le socialisme dans l'identité française que de le combattre. En ce sens, il était réellement universel. Il avait d'ailleurs lu Pierre Teilhard de Chardin, rempli de velléités semblables.

    Mais l'exil de Teilhard à New York nous renvoie bien à la présence sourde, derrière la France libre, de la puissance et de la culture américaines: le jésuite cosmique, comme on pourrait l'appeler, est précisément plus respecté aux États-Unis qu'en France, où la pensée se doit de s'uniformiser autour de ce que les Américains appellent le mainstream. Il s'agit, de fait, d'assurer une unité à un pays qui se sent continuellement assiégé.

    L'est-il? Ce serait une question vraiment intéressante. Nous la traiterons peut-être quelque jour prochain. Mais pour en revenir à notre sujet, il y a bien un coin qui a été enfoncé dans cette uniformité culturelle par l'alliance avec les États-Unis dominateurs: c'est ce qu'on pourrait appeler le culte de la machine, de la technologie, et que manifeste culturellement la science-fiction.

    Nous retrouvons à cet égard le merveilleux scientifique, dont parle Claude Millet, d'une manière vraiment intéressante. Au début, comme l'ont remarqué certains commentateurs, il pouvait être très français, animé par un mélange typique de romantisme et de scientisme. Millet en parle à propos de Charles Nodier, qui a inventé la théorie des Êtres Compréhensifs – sortes d'êtres invisibles 000000000000000.jpgveillant sur les hommes et vivant dans les airs. Le lien avec les fées et les anges n'est pas difficile à saisir, et la théorie va en réalité persister dans la littérature, à travers le Horla de Maupassant – certes, peu compréhensif –, mais aussi avec les Grands Transparents d'André Breton. Et nous retrouvons jusqu'à la mythologie personnelle de De Gaulle – sa madone des églises et sa princesse des contes.

    Claude Millet parle aussi, bien sûr, de Jules Verne. Mais le lien que celui-ci établit entre le progrès technique et les Anglo-Amériicains (dans Le Tour du monde en quatre-vingts jours et De La Terre à la Lune, notamment) installe d'emblée la technologie moderne dans l'orbite américaine. Car dès, en réalité, qu'on a eu quitté les théories sur le monde invisible inspirées de Swedenborg et Louis-Claude de Saint-Martin (chez Nodier, Balzac, Hugo) – dès qu'on est entré dans l'univers des machines, les peuples anglophones sont apparus comme dominateurs. 

    C'est encore le cas dans L'Ève future de Villiers de l'Isle-Adam (dont Millet ne parle pas): l'automate cosmique désigné par le titre y est créé par l'Anglais Thomas Edison. Il n'est pas vrai que les Français se soient jamais vus comme à la pointe du progrès technologique au dix-neuvième siècle. Or, cette emprise des Anglophones s'est naturellement accrue après 1945 – et j'y reviendrai une fois prochaine.

  • Mythologie collective et individualisation: le légendaire français est-il toujours plus allé vers l'intériorisation?

    0000000000000.jpgÀ la fin de son passionnant livre d'érudition sur le Légendaire au dix-neuvième siècle paru en 1997, le docteur Claude Millet propose comme perspective le morcellement à l'infini du légendaire – et son intériorisation: ce qu'on pourrait nommer sa psychologisation. Et de s'appuyer surtout à cet égard sur Émile Zola, parfois ambigu d'une manière réellement intéressante.

    Mais j'ai été surpris qu'elle n'ait pas projeté une autre possibilité pour le vingtième siècle, comme si cette ligne de Zola était devenue la seule possible ensuite, ce que je ne crois absolument pas. André Breton a clairement dit qu'il voulait créer des mythes nouveaux – en s'appuyant sur le peuple, donc ayant une valeur collective. Et rebondissant sur le thème de la sorcière chère à Jules Michelet – de la femme comme contenant en elle l'âme nationale, l'âme du peuple au sens élémentaire –, il a donné corps, en quelque sorte, à l'allégorie de Marianne en brodant sur Mélusine – et en la liant à l'âme de Paris, et de son peuple ouvrier. Mieux encore, il s'est lié à De Gaulle à l'époque où il vivait à New York – je veux dire qu'il s'est rallié aux gaullistes pendant la Seconde Guerre mondiale. Or, Arcane 17, où il évoque Mélusine, a précisément été écrit en Amérique du Nord.

    C'est à New York, encore, qu'il a rencontré son futur disciple Charles Duits, effectivement citoyen américain, quoique francophone: il avait passé son enfance à Neuilly-sur-Seine. Or, Duits a prolongé la réflexion de Breton sur la France comme Maison Animique, et a justement glorifié De Gaulle, qui selon lui en était l'émanation, et l'incarnation. Il y a bien eu retour de l'idée nationale fondée dans le monde spirituel divin, et dans ses mémoires De Gaulle l'a confirmé, en invoquant la 000000000000000.jpgmadone des églises et la princesse des contes – finalement autres mélusines, quoique plus classiques – comme signifiant pour lui la personne de la France.

    Pourquoi insister sur le lien avec l'Amérique du Nord, demandera-t-on? Soyons réalistes. L'idée nationale, De Gaulle l'a suscitée, sans doute, contre un mouvement d'uniformisation venu des États-Unis. Mais il l'a suscitée grâce à la puissance américaine, qu'il a invoquée dès le lendemain de l'Armistice pour reprocher à Pétain de l'avoir signé: dans un discours diffusé depuis Londres, il a annoncé l'entrée en guerre des États-Unis, qui grâce à leurs ressources mécaniques, disait-il, vaincraient bientôt l'Allemagne. Seuls les Français obstinés dans leur idée de prééminence face aux Anglais ont pu se soumettre à Hitler. De Gaulle était pragmatique, et il ne faut pas, naïvement, surévaluer l'importance de son indépendance d'esprit face aux Américains (qui l'acceptent aussi du Texas), ou face aux Anglais (qui l'acceptent aussi de l'Écosse). La France fait bien partie de l'ensemble occidental, et De Gaulle même rappelait constamment que les Américains étaient ses alliés.

    Je reviendrai ultérieurement sur ce que cela signifie culturellement – et, au-delà du surréalisme d'André Breton, encore très marqué par la Troisième République, comment, après la Seconde Guerre mondiale, la science-fiction, en France, s'est durablement américanisée.

  • CXCIII: le secours de l'Astre

    0000000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette histoire épouvantable, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'un monstre abominable cherchait à se jeter sur lui dans le but de l'immobiliser, et de le dévorer.

    Le Génie d'or le vit bouger et, laissant son bras au premier tentacule qui brusquement détendu l'avait saisi, le regarda droit dans les yeux – que le monstre avait énormes et gluants, larmoyants et sombres – et lança un nouveau rayon bleu de son propre œil étincelant. Mais le monstre ouvrit sa grosse bouche et avala le rayon, le fit disparaître dans son énorme gosier, apparemment sans mal aucun. Car l'instant d'après il referma cette bouche et esquissa un hideux sourire, laissant paraître ses dents affreuses de requin géant.

    Sans se laisser effrayer inutilement, le Génie d'or suivit alors une autre idée. À un mouvement de sa pensée, l'émeraude fabuleuse de son bâton cosmique se mit à luire d'un éclat éblouissant, et lança brusquement une rafale de rayons sur le monstre, véritable feu nourri de flèches de lumière, de traits de clarté solidifiée. Frappé au buste, au visage, aux membres, le monstre cligna des yeux et s'arrêta, et il s'étonna d'avoir oublié la puissance de cette gemme étoilée. Car il l'avait connue, autrefois. Mais 0000000000000.jpgil ne se souvenait pas qu'elle fût munie d'une telle puissance. Cependant, rassemblant sa propre force, il reprit son avancée, sans se laisser éloigner et repoussé par ce feu nourri, qui le frappait sans l'entamer, si dure et si épaisse était sa peau naturelle. Pour lui, il n'était fait que de coups rebondissant sur son cuir, et ne lui faisant pas de mal véritable.

    Il en fut ainsi, du moins, jusqu'à ce qu'un trait vert, plus fin, plus acéré et plus chanceux que les autres, l'atteignît juste sous la poitrine gauche, près du cœur – s'il en avait un. Et le rayon entra dans la chair, et un sang noir se déversa. Mais il ne dut pas aller profondément dans son corps, en tout cas n'atteignit certainement pas le cœur, car le monstre restait bien vivant et en pleine vigueur, et continuait à avancer. Sa plaie, juste, fumait, et laissait couler sur son ventre ce sang noir, aux reflets rouges, que ses membres abhorrés contenaient. Voyant cela, le Génie d'or redoubla d'ardeur, et le feu de sa gemme fut plus nourri encore, tout coruscant et nimbé d'étincelles. Dans le ciel, curieusement, l'étoile de Vénus semblait plus brillante que jamais elle ne l'avait été, et singulièrement proche. Mais cela n'a rien d'étonnant, car cette gemme était nourri de sa flamme, de son âme, et elle en tirait sa force. Il apparaît que l'être céleste commandant à cet astre s'intéressait désormais de tout près au Génie d'or et à ce qu'il 0000000000000000.jpgtentait d'accomplir, et le soutenait complètement dans son action. Ce qui n'a pas toujours été le cas, car cet être céleste a souvent méprisé les hommes et les gens de sa propre race qui ont voulu les aider, pensant et estimant qu'ils ne le valaient pas, et qu'ils déversaient dans l'univers plus de mauvaises choses que de bonnes. Mais depuis le sacrifice de celui qu'on nomme le Christ, venu sur Terre pour sauver ces êtres humains, il était passé, bon gré mal gré, du bon côté, et désormais défendait les hommes, Dieu soit loué. Et le Génie d'or en bénéficiait: sans cela, il serait lui-même resté du côté de ceux qu'on nomme les démons, parmi lesquels il s'était longtemps trouvé, en vérité. Mais c'est une autre histoire, et la rédemption des génies est un sujet vaste et complexe, que nous ne saurions traiter ici plus en détails. Revenons à notre combat de la place de la Bastille, à Paris.

    Du moins le ferons-nous la prochaine fois, car pour aujourd’hui, il nous faut laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette affreuse histoire.

  • Jules Michelet et Louis XVI dans le légendaire de la Révolution, selon Claude Millet

    0000000000000000.pngClaude Millet est une professeure de littérature dont j'ai déjà parlé, connue pour avoir publié une histoire du style mythologique dans la littérature parisienne du dix-neuvième siècle – justifiée dans ses limites locales par son idée (fausse) que la littérature était alors aussi centralisée que le sont les études. Mais ce qui m'a également surpris et étonné, malgré la qualité des informations contenues – et malgré le refus de Claude Millet de dissimuler en rien les conceptions étranges de certains grands romantiques, tels que Victor Hugo ou Charles Nodier –, ce qui m'a également surpris est la place qu'elle concède à Jules Michelet (1798-1874), le grand historien de la Révolution française que plus personne ne lit mais qu'on cite encore beaucoup – notamment parce qu'il a essayé de créer un légendaire républicain politiquement avantageux, même s'il est difficile d'établir qu'à cet égard il se soit montré totalement convaincant.

    Son problème, de fait, était qu'il mêlait images exaltées et conceptions prosaïques, banales, souvent fausses, inspirées de ses préjugés seuls. Par exemple, venu en Savoie après l'Annexion, il prétend que la religion savoyarde était authentiquement chrétienne tandis que celle des Basques et des Languedociens, dans les Pyrénées, était profondément païenne, et je pense qu'il manquait de perspective historique et prenait seulement ce qui dominait culturellement en 1860 pour vérité séculaire. Après la Restauration, les Français ne s'étaient christianisés que superficiellement et brièvement, n'avaient renoué avec le catholicisme de Chateaubriand que théoriquement: la ligne néopaïenne du dix-huitième siècle était rapidement revenue à l'honneur, comme l'indique l'évolution de poètes comme Hugo ou Lamartine. Or, en Savoie, ce mouvement de retour a été durable et solide, quelle qu'en soit la raison, qui ne vient quand même pas du Moyen-Âge.

    Il vient plutôt de François de Sales, de la proximité de l'Italie, de l'indépendance du Duché – de l'influence, même, de l'Allemagne. Mais cela introduit à une autre question posée par l'œuvre de Michelet. Mécontent en effet de voir que le peuple éprouvait une pitié profonde pour Louis XVI et regrettait sa mort – le sanctifiait et en faisait le martyr de la Révolution –, il a 0000000000000.jpgcommencé à essayer de le rabaisser et de le noircir, pour changer le sentiment populaire. Il en a fait un être minable, ordinaire et lamentable, ainsi que le rapporte Claude Millet. 

    Michelet voulait, bien sûr, légitimer la république qui avait voté la mort du Roi. Mais le sentiment populaire restait nostalgique de la figure royale. Et finalement, la seule vraie épopée, la seule épopée réussie sur la Révolution, sous ce rapport, pourrait bien être les Considérations sur la France de Joseph de Maistre, qui justement puisait dans l'énergie de l'exécution du Roi pour annoncer le retour prochain de la Monarchie – conformément au sentiment populaire, ainsi que l'avènement même de De Gaulle plus tard l'a montré. Et c'est là qu'est ma surprise, en lisant le livre de Millet, car elle parle du désir de Michelet de supprimer la légende de Louis XVI; or, ce n'est pas conforme à l'orientation de son livre. Et elle n'évoque pas, en revanche, le livre de Joseph de Maistre, qui a réellement institué une légende royale ou monarchique en France – sur laquelle s'est plus tard appuyé De Gaulle.

    Millet dit même que l'élan mythologique s'est, au fil du temps, de plus en morcelé et individualisé, ce que la légende de De Gaulle selon moi justement montre faux. J'y reviendrai.

  • Claude Millet, l'Université et la francophonie

    0000000000000000.jpgClaude Millet est une professeure de littérature qui s'est fait connaître par un assez beau livre académique appelé Le Légendaire du dix-neuvième siècle, paru aux Presses Universitaires de France en 1997, et qui retraçait l'évolution de l'ambition du Romantisme à créer une nouvelle mythologie. Ce n'était pas dit, c'était implicite, mais on pouvait comprendre que l'autrice étant membre de l'université française, elle se cantonnait à la littérature française! Cependant, elle reprenait l'idée fausse de Georges Gusdorf selon laquelle la littérature était tellement centralisée, même à l'époque romantique, que les romantismes régionaux ne s'étaient pas développés. Et là, je dois m'insurger, pour trois raisons.

    La première est que la centralisation des études étend beaucoup trop son fonctionnement à la littérature. Le plus caractéristique, à cet égard, est la remarque de Claude Millet sur la littérature bretonne. Pour ne pas avoir à se dédire, elle affirme qu'au fond la littérature bretonne n'est pas vraiment française dans l'âme. C'est relativement grave, car de deux choses l'une. Soit l'université est soumise à l'État et ce qu'on appelle littérature française est la littérature qui s'est faite sur le territoire contrôlé par cet État, Bretagne comprise; soit il s'agit de la littérature de langue française et en réalité certains écrivains bretons qui ont nourri le légendaire au dix-neuvième siècle se sont exprimés en un français très beau, très noble – tel Anatole Le Braz. Claude Millet a juste cherché à restreindre son étude à Paris, pour ne pas avoir à trop s'éreinter, et le problème est que les études centralisées ne peuvent pas ne pas se retreindre à Paris, sinon le champ d'étude est trop vaste; pour le justifier, elles inventent que les romantismes régionaux ont été faibles, ce qui est faux. En dehors de l'excellente Bretagne, la Franche-Comté a montré des trésors de mythologie romantique, et aussi la Savoie, et c'est le second point.

    Car la Savoie n'était pas française, mais elle l'est devenue, et donc, l'université nourrie des impôts aussi des Savoyards est censée intégrer la littérature savoyarde dans ses études. Mais Claude Millet a à peine dit un mot sur Joseph de Maistre – qui s'est fait connaître de toute façon à Paris en consacrant l'essentiel de ses œuvres à la France.

    Et finalement, il reste consternant, pour un amateur de littérature désintéressé, qu'on sépare la littérature francophone de la littérature française, car si un fonctionnaire peut, sans doute, se sentir tributaire d'un État, l'amateur de poésie s'en moque, et, s'il est francophone, a envie, s'il n'est pas ethniciste au point d'imaginer que Paris seule a pu créer une belle et vraie littérature, de connaître les œuvres mythologiques et épiques des autres pays francophones. Et pour le dix-neuvième siècle, il est important, 00000000000000.jpgoutre donc la Savoie, de parler de la Belgique et de Charles de Coster, l'auteur de La Légende de Thyl Ulenspiegel, un chef-d'œuvre. Du Québec et de la construction d'une mythologie nationale dont attestent François-Xavier Garneau, Octave Crémazie, Louis-Honoré Fréchette, Émile Nelligan. Et de la Suisse dont l'effort mythologique est également présent au dix-neuvième siècle avec James Fazy et son Jean d'Yvoire au Bras de Fer, et Juste Olivier. C'est grand, c'est beau, et on n'a aucunement besoin de se retreindre à Paris pour apprécier la poésie en ce monde, même en français.

    Qu'on ne vienne pas dire que la question est celle de la qualité. Claude Millet évoque les auteurs mythologiques parisiens oubliés, verbeux, qu'étaient Edgar Quinet et Ballanche. Elle en fait des tonnes sur Jules Michelet, à la qualité en fait très moyenne, mais que la France ethnique adore pour des motifs relativement égoïstes: il a tenté de créer un légendaire républicain bien utile. (Mais qui ne marchait guère, comme je le montrerai une prochaine fois.)

    Il faut que l'université française s'universalise. Elle est excessivement provinciale – ne s'universalisant que fictivement, en prétendant que la littérature parisienne est universelle en essence. Mais Paris a des limites dans l'espace. Et si l'université française veut être réellement universelle, elle doit s'intéresser aux romantismes régionaux et francophones.

  • Claude Millet et les Êtres Compréhensifs de Charles Nodier

    0000000000000000.jpgDans l'agrégation de lettres dont j'ai passé les épreuves orales en juin, il y en avait une qui devait porter sur ma thèse de doctorat – et la question posée par le jury m'a étonné, n'ayant pas grand-chose à voir avec le contenu de mon travail. J'ai été déstabilisé, mais cela ne m'a pas empêché d'être admis, grâce à la réussite d'une dissertation sur les contes de fées de Charles Perrault et Mme d'Aulnoy.

    Je m'étais pourtant sérieusement préparé, à cette question sur ma recherche, car j'avais lu qu'il fallait montrer qu'on se tenait au courant des travaux scientifiques sur son sujet, et comme j'ai traité la dimension mythologique du romantisme, j'ai lu plusieurs articles et ouvrages spécialisés sur la question, notamment l'excellent Légendaire du dix-neuvième siècle de Claude Millet, professeuse à l'université de Paris – je crois.

    Excellent, mais curieux, à certains égards. Notamment à celui de Charles Nodier, l'écrivain romantique d'origine comtoise, sur lequel l'autrice m'a appris qu'il avait élaboré une théorie des Êtres Compréhensifs poursuivant l'échelle des êtres au-delà du sensible – au-dessus de l'être humain. Appartenaient à cette espèce les anges, les fées, les elfes, les lutins dont parlait Nodier dans ses contes, et la vérité est que cette théorie a des rapports avec plusieurs auteurs célèbres et ce qu'ils ont dit dans leurs œuvres, à cette époque et postérieurement. 

    D'abord, évidemment, Victor Hugo, qui dans Les Contemplations exprime la même idée, ce qui n'a rien d'étonnant: il était très proche de Nodier, avec qui il partageait une origine comtoise commune. Ensuite, Guy de Maupassant qui, dans Le Horla, met aux prises un de ces êtres avec un Normand ordinaire – mais le montre plus vampire qu'ange, et peu compréhensif, plutôt égoïste: cela prépare le fantastique à fond démoniaque de H. P. Lovecraft, de Gustave Le Rouge et de Maurice Magre. Enfin, avec ses Grands Transparents, André Breton a eu clairement le même genre d'idées. Son camarade André Pieyre de Mandiargues les a mis en scène, ainsi que le singulier Henri Michaux, de façon très 00000000000.jpgparlante. Nodier, d'ailleurs comme Hugo, était encore dans l'optimisme et l'angélisme médiévaux, relativement au monde invisible; leurs successeurs ont clairement dérivé vers le satanisme, même si Breton a aussi célébré l'ange de la Liberté, tel que Hugo l'avait conçu.

    Ce qui m'a surtout étonné, toutefois, est que Claude Millet affirme que la théorie est évidemment totalement fausse – impossible à prendre au sérieux: elle a réellement mis les deux adverbes côte à côte, ce qui n'est pas du très bon français, alors que le reste du temps l'autrice essaie de montrer son style élégant. Mais cela ne marche pas toujours, car elle commet des fautes, de langue ou de goût – comme ci-dessus. L'étrangeté de cette maladresse trahit peut-être l'absurdité de la pensée qu'elle exprime, car personne ne peut savoir si ces Êtres Compréhensifs du génial Charles Nodier sont effectivement impossibles, et il faut quand même montrer du respect, face aux génies du temps passé, quand on est un professeur – quand on n'est, si j'ose dire, que cela. Les poètes et écrivains du panthéon littéraire sont des prodiges d'invention et d'imagination, et ils nous guident vers des mystères que la science banale ne peut sonder de la même façon.

    Toutefois, je sais gré à Claude Millet de m'avoir appris cela, sur Nodier, que de toute manière j'aimais beaucoup, estimant qu'il était l'un des rares écrivains français à avoir donné corps d'une façon convaincante à des êtres fantastiques. Beaucoup de critiques attachent tellement d'importance à leurs opinions personnelles que, dans un respect paradoxal pour les grands noms du panthéon littéraire français, ils tendent à masquer les vraies idées, les vraies croyances de ceux-ci, et à les ramener vers leur propre philosophie banale marquée au coin du matérialisme vulgaire – c'est à dire à mentir pour les rendre plus sympathiques. Claude Millet a au moins été parfaitement honnête, et bien renseignée, même si elle n'évoque pas suffisamment les auteurs francophones non français – même si sa démarche est trop liée à la France politique: j'y reviendrai.

  • Le mystère de Ramiel: une histoire énigmatique (2)

    00000000000000000.jpg(Je disais, la dernière fois, que le défunt Ramiel avait vécu dans une ambiance mystique et pieuse, au sein de son enfance genevoise.)

     Et de fait, dans sa famille, on aimait établir des liens entre la Bible et la vie quotidienne, comme si le temps qui séparait l'écriture de ce texte sacré et notre époque pouvait s'annuler d'un coup, et la vie se hisser à une forme d'éternité. On pensait que les coutumes actuelles étaient les mêmes que celles des anciens Juifs, et on s'étonnait parfois des différences manifestes, mais sans leur donner de sens véritable. Encore à Genève les anges et Dieu étaient présents – et les musées locaux le confirmaient, notamment lorsqu'ils présentaient le fameux épisode de l'Escalade: la Maison Tavel arborait un tableau peignant les anges volant au secours des Genevois contre leurs ennemis savoyards, par exemple. Et puis chaque année dans l'hymne national en langue locale on entendait évoquer Dieu qui aimait les Genevois, qui les aimait d'un amour tout particulier, comme s'il avait déposé dans leur cité sa lumière – soit de toute 00000000000000000 (2).jpgéternité, soit au moins depuis la même Escalade, qui avait suscité ce chant. Les chroniques de Genève faisaient naturellement et souplement suite à celles de l'Ancien Testament, et l'univers psychique de l'un s'accordait parfaitement à l'univers psychique de l'autre. C'est dans cette sainte atmosphère spirituelle qu'avait grandi Ramiel de Saint-Génys, dans les décennies qui avaient divisé le vingtième siècle sans heurts majeurs, les guerres mondiales n'ayant pas emmené de bataille sur le sol genevois.

     Et pourtant, à son enterrement – où je me suis rendu –, le pasteur n'a pas été tendre. Il a eu des mots durs, pour le défunt. Dans les dernières années de sa vie, Ramiel de Saint-Génys, aigri par ses échecs, s'en prenait à des gens abstraits, des groupes qu'il accusait d'avoir fomenté ses insuccès, il se pensait victime de complots: on ne reconnaissait pas sa grandeur, parce que certains ne voulaient pas que la véritable noblesse socialement s'impose. On voulait seulement de la puissance marchande et financière, ce genre de choses. On connaît cela! Un autre puissant Genevois, Guy de Pourtalès, avait évoqué la dissolution de l'ancien ordre social, dans sa Pêche miraculeuse, et le sentiment de l'aristocratie que cela s'accompagnait d'une dissolution de l'ordre moral. Mais ce grand écrivain, dans son beau livre à la grandeur méconnue, avait vu plus loin: il avait compris que les temps nouveaux étaient christiques – d'où le titre, allusif à un tableau de Konrad Witz montrant le Christ marchant sur les eaux du lac Léman –, et qu'ils pouvaient réaliser la réconciliation du réel et de l'imaginaire chrétien, et en même temps du protestantisme et du catholicisme: il avait 000000000000000 (2).jpgchoisi l'optimisme. Chez Ramiel de Saint-Génys, la constatation de l'écart entre l'imaginaire biblique et légendaire propre à Genève, et la réalité genevoise de son temps, avait suscité incompréhension et colère, nostalgie et hostilité à l'égard des temps neufs – ou simplement du commerce réel, de ce qui anime au jour le jour les gens. Il n'avait pas su dépasser l'opposition, et cela s'était tourné en haine contre le monde, en rancœur contre Dieu, ou contre l'humanité au moins. Car par principe, il continuait à se dire croyant. Mais il ne croyait plus en un dieu agissant, puisque le monde était fait de gens agissant contre Dieu, selon lui. Son Dieu était une idée pure, figée et impersonnelle, statue cosmique aux yeux clos – si on me permet cette expression.

     Je l'avais quelque temps fréquenté, parce qu'il avait fait ce recueil de poésie dont j'ai parlé, et que, indépendamment de l'illusion personnelle qu'une mythologie de soi-même représente toujours plus ou moins, j'aime simplement le merveilleux, 0000000000000.jpgcroyant que l'imagination fabuleuse dévoile toujours quelque chose du monde spirituel, des forces morales émanées de la divinité que je crois aussi habiter l'univers. Mais naturellement, dans cet inconnu ordonnateur des choses, on peut aussi projeter son amour-propre, et s'inventer des titres spéciaux, des raisons glorieuses de s'encenser, et se donner dans le monde une importance démesurée! L'imagination, disait François de Sales, permet de se représenter les bienfaits de Dieu, la grâce divine, son action – mais elle est généralement contaminée par la projection de soi dans le néant, la confusion entre soi et Dieu. Elle doit donc être disciplinée, et les religions s'y sont, plus qu'on ne croit, efforcées, mais le romantisme et la laïcisation de la culture, on le sait bien, ont rompu les digues, à cet égard, et si l'imagination a ainsi pu sortir de travées déjà trop connues, redevenir active et projeter en avant des avenirs plus justes, plus beaux, plus larges qu'autrefois, il est aussi souvent arrivé qu'elle crée de vastes illusions collectives ou individuelles – mystiques ou utopiques –, et qu'elle lance, de cette manière, les âmes dans le néant, des impasses, des voies de garage dont les désordres et les conflits ont été des effets majeurs.

     (À suivre.)

  • Le mystère des choix des auteurs aux programmes, ou l'élaboration rituelle du panthéon littéraire national

    000000000000000.jpgOn ne remet jamais en cause (ou si peu) les choix des auteurs au programme de littérature des concours de recrutement de l'État, en France – comme si les personnes inconnues qui les effectuaient étaient douées d'une clairvoyance surnaturelle.

    Ce qui, aux particuliers, est relativement interdit. 

    Seuls les hauts fonctionnaires semblent parfois avoir le droit à la caractérisation de hauts initiés. La lutte contre les prétendues sectes, voire la défiance générale à l'égard des religions, n'ont même souvent que ce ressort: en laisser aux fonctionnaires le privilège.

    On ne sait pas comment ils entrent assez dans le mystère du Beau et de l'Esprit cristallisé dans la Forme pour juger sainement de la qualité des génies littéraires de la tradition nationale voire mondiale, mais il est bon que cela soit un acquis, qu'on le considère comme normal, ce don de profondeur magique comme un apanage des hauts fonctionnaires – qui pourtant ne sont pas recrutés sur cette capacité.

    Ils le sont seulement sur celle de pouvoir rationnellement présenter une tradition critique, de sorte que les auteurs au programme devraient toujours être les mêmes – ce qu'ils sont principalement, mais il y a quand même des nouveautés. Elles émanent de thèses à succès – et d'articles dans les revues spécialisées, bien sûr: quand un chercheur présente un auteur nouveau de façon convaincante, cet auteur, s'il entre aussi dans de mystérieux critères nationaux, peut être intégré à un programme d'État.

    Ces critères sont-ils la soumission du propos à l'idéologie laïque? Peut-être. En tout cas pour la tradition critique qui en parle, comme je m'en suis déjà plaint à propos de Charles Perrault et Jean-Jacques Rousseau. Il ne faut pas mettre en avant l'éventuelle religiosité des auteurs traités.

    Il y a aussi le critère de la nationalité. Un auteur de Savoie, de Belgique, du Québec, de Suisse ou du Sénégal ne peut quasiment pas tomber à l'agrégation de littérature, sauf s'il s'est mêlé intimement à la vie culturelle et politique parisienne (comme par exemple Jean-Jacques Rousseau). C'est même vrai des Bretons et des Alsaciens restés chez eux durant leur carrière. Il s'agit de la France au sens médiéval et ethnique, quoi qu'on dise: j'en ai déjà parlé.

    Il en résulte que le critère esthétique est peu de chose, il ne dépend que des chercheurs qui se sont assez intéressés à ces auteurs pour produire une littérature critique utilisable par les professeurs qui préparent au concours.

    Contrairement à ce qu'on croit, l'agrégation ne consacre en rien les auteurs de son programme, puisqu'ils n'émanent que des goûts personnels de chercheurs qui font un travail critique certes sérieux, mais n'intégrant pas vraiment la nécessité de prouver une qualité esthétique. De fait, comme celle-ci ressortit aux mystères de l'âme et de l'esprit, ce n'est pas demandé; on se garde même d'aborder le sujet: on se fie à l'autorité magique du chercheur qui a introduit cet auteur dans l'histoire de la littérature 000000000000000000000000.jpgcritique!

    On s'y fie... plus ou moins. Les professeurs se critiquent entre eux. Cette année, par exemple, Mme d'Aulnoy, pleine d'un merveilleux peu habituel, a été considérée comme indigne. Le Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand, avec sa fantaisie néoromantique, aussi. On dit même que les administrateurs l'ont imposée parce que, mise au programme des collèges, le peuple l'aime. Mais le vrai problème reste la littérature du vingtième siècle, pleine d'œuvres que le temps n'a pas consacrées. Là, dans cette portion, j'ai vu de belles œuvres, mais aussi d'assez médiocres, mises à la mode pour des raisons souvent obscures. Pour moi, André Malraux ou Jean Genet sont par exemple des auteurs largement secondaires. Mais ils intéressent des chercheurs qui ont leurs goûts propres, et donc ils tombent souvent. C'est subjectif mais c'est normal, c'est la vie.

    Ce qui est au fond étrange est que ces auteurs sont validés non par des chercheurs au goût subjectif mais compréhensible, mais par des administrateurs qui présentent comme objectif le jugement issu de ce goût, comme s'ils disposaient pour cela de lumières spéciales, propres à peupler un mystérieux panthéon national. C'est même absurde, si on y pense, car assez religieux, et pas vraiment neutre.

  • Les météorites ennemies de la sociologie contemporaine

    0000000000000000.jpgJ'ai, dans un précédent article, évoqué l'idée de Gérald Bronner, philosophe sociologue, telle qu'elle apparaît dans Les Gardiens de la Raison de Stéphane Foucart, selon laquelle le plus important, dans notre civilisation technicienne, est de préparer un danger majeur qui selon lui se profile: la chute d'une météorite sur Terre. Une chute pas vraiment scientifique, en soi, pas prouvée statistiquement; mais c'est quand même au nom de la Science que le péril est brandi, puisqu'il justifie l'effort vers une technologie toujours plus poussée – et la mise au ban de solutions différentes, fondées sur la connaissance de l'Esprit.

    Or, ce qui est remarquable, dans cette météorite paranoïaque, est qu'elle répond à un archétype profond, visible, explicite dans les vieux mythes. J'ai souvent cherché à montrer que la science-fiction était en réalité remplie de ces archétypes d'essence spirituelle – et même, mon premier article important, paru dans une revue littéraire belge, portait sur cette question. 

    J'étais tout jeune, alors, et j'ai cru que j'allais me faire des amis dans le milieu de la science-fiction. Mais il est dominé par des gens qui veulent faire croire que leurs imaginations sont scientifiquement établies, qu'elles n'émanent pas de l'âme humaine et 0000000000000000.jpgd'archétypes intimes. Cela n'a donc pas marché.

    Dans le Coran, de fait, les étoiles filantes – les météorites, donc – sont des anges déchus, des êtres célestes qui tombent sur Terre pour y apporter du mal, des tentations, toute sorte de choses. Dans le paganisme, ils apportaient des connaissances, aussi, des techniques. Et le fait est que Gérald Bronner semble diaboliser ces pauvres météorites, lui-même, il est presque prêt à leur attribuer une intention malveillante, à l'égard de l'humanité.

    Or, dans sa philosophie ésotérique, Rudolf Steiner assurait que l'obsession de la technologie était largement une résurgence de l'esprit scientifique arabe, tel qu'il s'était déployé par exemple dans l'Espagne médiévale. Et il est vrai que la mosquée de Cordoue était remarquablement mathématique, qu'elle annonçait en cela les villes modernes, notamment américaines. Cela dit, selon Marco Polo, cela existait aussi en Chine, dès le Moyen Âge.

    Il y a plus. La peur d'un corps céleste descendant sur la Terre et la détruisant a été cristallisée de façon remarquable par Lars von Triers, dans son film Melancholia: il y avait un incroyable effet de réel, en son sein, et plus d'un spectateur (dont moi) est ressorti de la salle persuadé que cela allait vraiment arriver. Tout se passait comme si une prescience était ici déployée. 

    Or, de nouveau, l'ésotérisme de Rudolf Steiner assure qu'il arrivera un jour où la Lune se précipitera sur la Terre et s'y dissoudra. Seulement cet ésotérisme? Je me souviens que, petit, j'ai lu un ouvrage de vulgarisation affirmant la même chose – mais 000000000000000.jpgannonçant que la Lune serait remplacée par un anneau, comme autour de Saturne, et qu'on ne risquait rien. Évidemment. Je pense que Gérald Bronner ne s'en souvient pas forcément, mais qu'il a lu le même livre que moi, et que le coup de l'anneau ne l'a pas convaincu – que, arrivé à l'âge adulte, l'image a resurgi en lui sous la forme d'un cauchemar, d'un cauchemar profondément prégnant, ayant l'allure de la réalité. Je pense que Lars von Trier est dans le même cas. C'était sans doute le même livre, quoiqu'au Danemark.

    Ainsi, les archétypes travaillent dans le subconscient, et finissent par devenir théorie scientifique, hypothèse probable. Dès lors, il faut l'assumer. Il faut regarder dans sa propre âme et voir quelles peurs mystiques inspire une image, et ce que l'on pressent, non pas physiquement, mais moralement, et spirituellement. L'image fait pression sur l'âme, attendant d'elle quelque chose. Il y a, dans la chute de la Lune sur la Terre, une dimension morale et spirituelle. Or, dès qu'on l'a saisie, on sait comment agir pour résoudre le problème, dissoudre cette peur. Et, certes, ce n'est pas en forgeant des machines qui y résisteront: c'est matériellement illusoire, et moralement, spirituellement ne résout rien.

  • Un article de Catherine Poncey sur la Sœur de Merlin

    Merlin-et-Viviane-dans-la-foret-de-legendes-du-Roi-Arthur.-A-la-main-gravure-sur-bois-dune-illustration-de-Gustave-Dore.pngDe mon dernier livre La Sœur de Merlin et autres songes de Bretagne, Catherine Poncey a, dans les Nouvelles anthroposophiques suisses de juin, publié aimablement un article que j'adore, bien qu'il soit court. Bien sûr, égoïstement, parce qu'il parle de ce livre que j'ai écrit, et qu'il le fait positivement, mais aussi parce que, en quelques lignes, il a tout saisi, tout dit. Je n'aurais pas pu faire mieux. Il y a tout formellement et physiquement, si on peut dire, mais aussi la démarche fondamentale, à la fin. Je le place ici, en copie (il est à la page 15, dans le journal).

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    Vraiment, on ne peut pas faire mieux, et je n'ai rien à ajouter.

  • CXCII: la réplique à l'Intermonde

    000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette effrayante histoire, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il faisait face à un monstre qu'il avait repoussé, mais qui tenait toujours son bras par l'un de ses tentacules noirs.

    Don Solcum Malodorn saisit le tentacule de la main gauche, mais il eut tôt fait de s'apercevoir que, tendu à l'extrême, et dur comme rien au monde ne l'est, il ne pouvait être ôté de son bras, même sous le poids de sa propre force prodigieuse: sa seule main gantée n'y suffisait pas. Aussi lâcha-t-il son sceptre et, le recevant avec le pied, le fit voler jusqu'à sa main gauche. Actionnant un mystérieux mécanisme (qui peut-être n'était que sa pensée transmise à l'esprit du bâton), il fit jaillir un feu vert d'énergie dense vers le monstre afin de le maintenir à distance – bien qu'il eût déjà jugé que cela ne suffirait pas non seulement à le vaincre, mais même à lui faire lâcher prise: il ne le faisait que pour le déséquilibrer, et l'éloigner brièvement, le temps de faire étinceler son bâton enchanté de sa force stellaire, et de l'abattre de toute la vigueur de son bras libre sur le tentacule oppresseur.

    Celui-ci alors ploya, et on entendit un soupir douloureux dans la gorge du monstre. Mais il ne rompit pas. Le Génie d'or réitéra son acte – et même plusieurs fois, et un éclair jaillissait à chaque coup de son bâton cosmique, dépositaire sur Terre de la puissance stellaire! 

    Et pourtant le bras du monstre restait ferme sur lui, et ne lâchait pas prise. Tout au contraire resserrant son étreinte, il pressait le bras du Génie d'or à un tel point que le double de Jean Levau le sentait se meurtrir, et l'os, que baignait son corps astral, tendu à l'extrême était sur le point de se briser. Il y avait pourtant mis, lorsqu'il l'avait créé du propre corps de Jean Levau dédoublé par sa force psychique, toute la pureté luisante de la Lune, dont il était venu sous forme de corps d'énergie, et même quelques traits dorés du Soleil et colorés d'autres étoiles, afin de le rendre plus ferme qu'aucun corps né de la Terre. Mais la puissance 00000000000 (3).jpgformidable du monstre annulait assurément ce bel effort.

    Afin d'éviter l'imminente fracture de son bras, il ferma les yeux, se concentra, et par la force de sa pensée conduisit l'énergie de son bâton jusque dans cet os, imprégnant la moelle de flamboyance, et faisant étinceler ce bras aux yeux de tous, l'entourant d'étincelles étonnantes, souvent colorées différemment. Ainsi son bras acquit une force à la mesure de celle du tentacule maudit, et put résister victorieusement à sa pression. Et le monstre sut que le Génie d'or avait ses propres ressources, venues d'une autre direction que les siennes, mais pas moins profondes, et susceptibles de faire du gardien de Paris son égal, aussi surprenant cela fût-il pour lui, qui se croyait d'une plus haute origine.

    Cependant le temps qu'avait pris cette opération permit à Bolityïn de mouvoir son tronc en direction du Génie d'or et, bien que l'éclat qu'il avait reçu – pur et étoilé – lui eût fait profondément mal et l'eût affaibli – bien qu'il eût encore peur, désormais, de l'éclat rouge qui rayonnait de l'agrafe pectorale du fils de la Lune, de l'éclat bleu qui émanait de ses yeux effrayants, de l'éclat jaune qui scintillait sur son armure dorée, voici, il s'avança d'un coup, pour saisir les autres membres de cet adversaire de ses autres tentacules, et tâcher de l'avaler en commençant par la tête: car ainsi espérait-il le manger, le détruire – et le vaincre à tout jamais, maudit soit-il!

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cet effroyable combat.

  • Un complot de Dame Nature contre l'humanité, ou les peurs supertitieuses des adorateurs de la Science

    00000000000000.jpgStéphane Foucart (journaliste au Monde) assure, dans son livre Les Gardiens de la Raison, que le philosophe Gérald Bronner est dans l'idée que l'important, au sein de la civilisation actuelle, est de développer les ressources techniques nécessaires à la protection de l'humanité contre les dangers naturels qui le guettent depuis le ciel – en particulier la chute d'une météorite. Je ne sais pas si c'est vrai, mais il est curieux qu'un sociologue qui a été chargé par le gouvernement français d'établir un rapport sur le complotisme s'adonne à son tour à la croyance en un complot du ciel contre l'humanité. 

    Je ne sais si Gérald Bronner évoque, comme c'est la mode, les dinosaures assassinés. Je pense que, inconsciemment, il est marqué par le récit de Sodome, dans la Bible: elle est réputée avoir été détruite aussi par le feu du ciel – à la suite d'une décision de Dieu homophobe.

    La figure en a été reprise par Corneille dans Horace, car une Romaine, amoureuse d'un Sabin tué par son frère, y appelle sur sa cité le même feu du ciel. Évidemment, c'est elle qui est punie, par la technologie du temps: le frère la transperce de son épée, efficacement forgée par la conjuration des efforts nationaux en vue de l'amélioration de l'armement public.

    Cette idée d'un cosmos hostile est, de fait, profondément ancrée dans l'inconscient de l'ancienne Rome. En toute conscience, de grands philosophes comme Cicéron vous disent que les lois romaines ont été calquées sur la sagesse des dieux, telle que les étoiles la transmettent et l'expriment. Il reprenait, en disant cela, Platon et Aristote. Mais, au-delà de cette pensée grecque noblement répandue, et que reprendront des philosophes chrétiens tels que Boèce, il y a, dans l'ancienne Rome, un courant proprement ahrimanien, comme aurait dit Rudolf Steiner: l'idée que la volonté humaine doit s'imposer aux dieux, qui sont mauvais, et bâtir une cité qui doit se protéger non seulement de la nature terrestre environnante – des fauves tueurs, des plantes invasives et des brigands meurtriers –, mais aussi du Ciel, d'où peuvent venir des punitions injustes, et impropres à laisser l'homme libre de faire ce dont il a envie!

    Cette forme de paranoïa cosmique s'est poursuivie à l'époque moderne, et elle s'exprime imaginativement avec beaucoup de force dans la culture américaine, notamment dans la science-fiction. Le sens profond de la mythologie démoniaque de H. P. Lovecraft 00000000000000.jpgn'avait pas d'autre source – lui-même le reconnaissait, en se réclamant constamment de l'ancienne Rome, et de sa civilisation fabuleuse. La mythologie futuriste du grand Isaac Asimov a encore la même origine – qu'il reconnaissait aussi, affirmant s'être inspiré de Gibbons, grand historien anglais de l'ancienne Rome: Asimov a transposé son histoire reprise des historiens antiques dans la galaxie, y imaginant un empire. La capitale, Trantor, a un dôme bien connu, destiné à la protéger des méfaits du ciel, et à s'assurer des conditions idéales par la technologie seule, par l'artifice pur: en quelque sorte, elle se crée un soleil et une lune propres, pour rendre l'être humain collectivement indestructible.

    Cette orientation générale de l'ancienne Rome a bien sûr été condamnée par le christianisme, qui y a vu un manque de foi – avant qu'il ne se rallie plus ou moins à elle, en faisant de la ville moderne le nouveau centre immortel où vit un Dieu animé jusque contre les étoiles (auxquelles cette religion ne croit plus). On en trouve un écho chez Pierre Teilhard de Chardin, qui liait l'esprit cosmique à la matière terrestre et le progrès à la technologie, de manière profonde. C'est intéressant. Je ne suis pas en train de maudire tous ces grands écrivains, de condamner une pensée. Mais je ne la partage pas. Comme l'ancien christianisme, je pense que c'est lié à un manque de foi. Les étoiles restent d'ailleurs la seule source de lumière naturelle, en ce monde, et leur éclat est infiniment plus pur et plus beau, plus émouvant que celui de l'électricité.

  • Hostilité de l'intellectualisme français à la culture allemande

    0000000000000.jpgOn se plaint du racisme des classes populaires, mais il existe aussi un racisme des élites – qui au fond en est la vraie source, quoi qu'on dise. Ce racisme ne se voit pas parce qu'il passe par des circonvolutions étranges, et des considérations intellectuelles abstraites – mais qui reviennent bien à condamner par essence des cultures entières, qui sont le pendant psychique de manifestations biologiques évidentes – s'exprimant par des langues, des peuples, des caractéristiques extérieures dont l'esprit ordinaire parle plus directement, ne pouvant passer par l'univers des livres – le ciel des idées.

    J'ai souvent parlé, à ce sujet, de la culture arabe, condamnée au fond à travers le Coran, si détesté des intellectuels il y a quelques années. Il l'est toujours, peut-être; mais ils n'osent plus en parler avec la même intensité – quelle qu'en soit la raison.

    Par bonheur (je me réjouis pour eux), les intellectuels français ont trouvé un autre ennemi public à vouer aux gémonies – en cachant à nouveau leur racisme larvé sous des considérations philosophiques abstraites: c'est l'anthroposophie – la philosophie de Rudolf Steiner –, si évidemment liée à la tradition allemande, comme cela a été remarqué. 

    Steiner ne cachait nullement, de fait, s'appuyer sur Goethe et Schelling, Fichte et Hegel, Novalis et les Schlegel, en plus de la théosophie de H. P. Blavatsky. 

    Et alors, on peut voir des auteurs distingués, adeptes de la philosophie des Lumières, nouveau paradigme obligatoire de la philosophie d'État – on peut voir ces auteurs incriminer la culture allemande, finalement presque plus que la théosophie.

    Stéphane François ose dire que c'est parce que l'Allemagne est passée trop brusquement du Moyen Âge à l'Aufklärung qu'elle a intégré, à sa science, des considérations ésotériques – c'est à dire, en réalité, qu'elle a créé le Romantisme! Elle n'a pas bien digéré le classicisme français, c'est pour ça. Résistant à Napoléon, folle qu'elle est, elle a voulu réintroduire dans la philosophie le monde des anges et des elfes – et il en est sorti la biodynamie. 

    Ces Allemands, tout de même, quels gens affreux! Et bientôt le peuple pourra se déchaîner contre les Alsaciens qui ont le malheur d'avoir une langue propre allemande, et d'être frontalière de l'Allemagne: région coupable, évidemment. La preuve: 0000000000000.jpgl'anthroposophie y a plus de succès qu'ailleurs.

    Ce racisme exercé à l'encontre des Allemands vient de loin, et justement du Moyen Âge mal digéré, car Goethe n'est pas le seul à avoir mal digéré Le Roman de Renart, qu'il adorait: au fond, Stéphane François aussi.

    Charlemagne combattait les Saxons – les combattait comme païens, et une différence est tôt apparue entre les Germains ayant adopté le latin, tels les Francs, et ceux continuant à parler l'allemand, païens coupables. Toute la littérature médiévale est traversée de telles pensées – qui accompagnaient, justement, celles sur les musulmans d'Espagne, également combattus par Charlemagne.

    Au dix-septième siècle, Nicolas Boileau assurait que l'allemand était aussi impropre à la poésie que le breton, et ce préjugé raciste a perduré parmi les conservateurs du dix-neuvième siècle, qui accusaient les romantiques français d'être trop allemands – notamment Victor Hugo, Gustave Flaubert, Edgar Quinet. 

    C'est ancien, et cela continue. À présent Rudolf Steiner en est la victime. Si Schelling était vénéré de gens ordinaires, il serait lui aussi dressé en épouvantail: diabolisé. C'est fatal.

  • Contestations laïques et colonialistes des programmes nationaux

    000000000000000.jpgJe me souviens que, tout jeune, j'ai découvert avec plaisir, grâce au programme de l'agrégation de lettres, que je commençais à passer, Les Aventures de Télémaque de Fénelon. Séduit par cet ouvrage, j'ai été rapidement surpris par les ricanements des professeurs de la Sorbonne, qui se plaignaient que cette œuvre profondément chrétienne ait pu être choisie. Pas tous, bien sûr. Il y avait un maître de conférences, nommé Alain Lanavère, qui ne cachait nullement son catholicisme foncier, et qui proclamait son amour de Fénelon – assez justifié, même si par certains aspects son roman est artificiel: comme le faisait remarquer, je pense, Philippe Sellier, le laps de temps dans lequel il situe les faits et gestes de Télémaque, fils d'Ulysse, dans son livre, est impossible chez Homère, et donc appartient à l'utopie. Mais Alain Lanavère maintenait que cela ressortissait au Mythe. 

    Fénelon a ajouté quelques figures fabuleuses à Homère, en particulier une charmante métamorphose de Mentor en Minerve, et un voyage pédagogique dans le ciel, annonçant la science-fiction. Sinon, le livre est essentiellement allégorique. Il est plein de morale. Mais d'une belle morale, courageuse et hostile à l'impérialisme de Louis XIV. Par la suite, Fénelon sera exilé. Il avait écrit ce livre pour la descendance du Roi, pour l'éduquer. Mais le Roi n'a pas aimé ses critiques: elles l'ont énervé.

    Le professeur Lanavère était un homme bon, mais naïf, qui ne voulait pas voir l'étendue du problème des études en France. J'ai eu un entretien privé avec lui, à la suite d'une leçon sur La Fontaine donnée dans son bureau, et qu'il avait aimée – ma seule 000000000000.jpgbonne leçon, à ce jour. Il aimait la littérature religieuse savoyarde et genevoise, la connaissait bien, était persuadé que François de Sales allait bientôt tomber à l'agrégation, et s'intéressait aussi à Jean Calvin et à Théodore de Bèze – regrettait que l'université française les marginalise. Il avait raison, mais je doutais que François de Sales tomberait un jour à l'agrégation – et c'est moi qui avais raison. La libéralité des inspecteurs généraux a ses limites.

    Plus grave: un jour, on a mis le Discours sur le colonialisme d'Aimé Césaire au bac, et des défenseurs de la République une et indivisible – ou de la France ethnique déguisée en république laïque – ont protesté parce que dedans Césaire les avait traités de nazis. Et le livre a été retiré du programme.

    Cette année, certains ont médit du Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand et des Contes des fées de Mme d'Aulnoy, doutant que ce fût de la grande littérature. Ils n'ont rien dit sur Le Mur de Sartre, alors qu'il est évident que, dans la carrière du philosophe, il ne s'agit pas d'une œuvre majeure. Partialité claire. Mais Sartre plaît à une certaine secte, je veux dire à un certain courant philosophique dominant (notamment parmi les fonctionnaires). Le merveilleux de Rostand et Aulnoy, attestant d'une forme de foi naïve en des forces élémentaires ou angéliques terrestres, insérées dans la tradition gauloise et populaire, déplaît souverainement à ce courant, en tout cas à certains de ses importants représentants. Mais pour le peuple, je pense bien qu'il préfère Cyrano de Bergerac au Mur de Sartre. Il n'est pas toujours facile, depuis les hauteurs, de combler le fossé avec le peuple.

  • Le mystère de Ramiel: une histoire énigmatique

    000000000000000000000.jpgNé le 31 mars 1929 à Genève, Ramiel de Saint-Génys est mort le 2 août 2003 à Chêne-Bougeries.

    C'est du moins ce qu'a pu établir la police: on l'a retrouvé mort plusieurs semaines après dans son appartement, au sein du complexe d'immeubles du quartier de Paumière. La médecine légale a indiqué le jour probable, en conjonction avec les témoignages des voisins, et la relève du courrier. Y compris électronique: son ordinateur a pu être ouvert.

    À côté de lui, une liasse de feuilles remplies de son écriture irrégulière, mais dont certaines courbes et lignes traînantes indiquaient une ambition esthétique qui sans doute était davantage un reste d'un passé plus optimiste que ne le permettait l'existence: Ramiel de Saint-Génys se rêvait amoureux, artiste et écrivain, mais est mort célibataire et n'a publié que quelques exemplaires, à son compte, d'un recueil de poésie abscons, dans lequel il s'efforçait de bâtir son propre mythe. De fait, la liasse de papiers qu'on a retrouvée près de sa dépouille contenait une généalogie le faisant remonter à Noé (celui de l'Arche) – et, au-delà, aux Géants maudits de Dieu, dans la Bible. Je ne sais où il avait trouvé les informations lui permettant d'établir un tel lignage personnel! Mais ce qui troubla le plus les policiers qui enfoncèrent la porte, alertés par la voisine dérangée par l'odeur, fut l'air de terreur mêlée de tristesse que son visage arborait, figé, et fixant pour l'avenir le souffle de sa peur obscure. Les pompes funèbres eurent beau tenter, après le médecin-légiste, de donner à ce visage un air plus amène, non seulement il conservait constamment en partie le reflet de ce souffle occulte, mais imperceptiblement la grimace arborée à la mort revenait, les yeux se rouvraient, effrayant tous les témoins. Quel était ce mystère?

    Il avait, donc, septante-quatre ans. Il était né à Genève d'une mère genevoise, mais son père était un Lorrain de religion protestante, et il ne l'avait guère connu: ses affaires le ramenaient constamment à Nancy, dont il avait été maire, et il est mort durant un voyage en voiture pour cette ville, alors que Ramiel était encore tout jeune. Élevé, comme Jean-Paul Sartre, par ses 00000000000000.jpeggrands-parents amateurs de livres – et, différemment de Sartre, d'occultisme en tout genre, de secrets d'histoire et de mysticisme biblique –, il avait très tôt mêlé la philosophie officielle à une trouble religion exaltée, dont les sentiments ardents étaient cependant limités au cercle familial dont il était devenu dorénavant le centre: à l'extérieur, même sa mère, pourtant visionnaire, était une dame polie, intelligente, rationnelle, posée, ne laissant rien paraître de ses agitations intimes, qu'elle conservait pour ses parents et son enfant, se pensant prophète et médium, mais s'étant convaincue que cela devait absolument demeurer dans la sphère privée, au sein de cette cité rationaliste devenue laïque à la manière anglaise, laissant les religions libres, mais faisant dominer la société par la mathématique des comptes, la rigueur des chiffres. Mme de Saint-Génys n'en évoquait pas moins, lors des veillées (la famille regardait peu la télévision), ses rêves visionnaires, qu'on trouvait très intéressants, tout à fait dignes d'attention, et le jeune Ramiel, au prénom d'emblée si étrange, les écoutait de même, les croyant normaux et les regardant comme faisant partie de la vie au sens le plus ordinaire.

    (À suivre.)

  • La mythologie germanique et les mots anglais. Apprentissages des langues par l'imagination fabuleuse

    00000000000000000.jpgUn certain Jean-Philippe Fons a écrit un jour un article contre la mythologie germanique et sa présence dans les programmes d'études des écoles Steiner; mais on peut découvrir que ce M. Fons est docteur d'Anglais et qu'il a enseigné cette langue à l'Université – et alors on est surpris, car en anglais les jours portent justement les noms des dieux germaniques. Mercredi est en français le jour de Mercure, mais en anglais c'est le jour de Wotan - ou Woden, comme on prononçait son nom en Angleterre, et c'est bien sûr le même que l'Odin islandais. Jeudi est pour nous le jour de Jupiter, pour eux le jour de Thor, et vendredi pour nous vient de Vénus, pour eux de Freya, déesse du printemps, et mardi pour nous est le jour de Mars, pour eux celui de Tiwaz, un dieu oublié, non présent dans l'Edda islandais. 

    Car la mythologie germanique n'était pas partout uniforme – si, pour l'acclimater à l'Allemagne, Richard Wagner a repris les récits de l'Edda en donnant aux dieux et héros leurs noms allemands. Au vingtième siècle, Jack Kirby a repris ceux de l'Edda, dans les comics Marvel qu'il a réalisés, ayant eu l'idée de raconter l'histoire d'un homme qui, retrouvant le tombeau de Thor, devenait Thor à son tour en frappant sur le sol un bâton là découvert. Le bâton devenait le fameux marteau. 

    Finalement, Jack Kirby a décidé que cet homme était réellement Thor, et que celui-ci n'était pas mort – seulement exilé sur Terre. En entrant dans le corps d'un mortel il avait oublié son origine divine – ce qui, beau et romantique, rappelle La Chute d'un ange de Lamartine. Odin l'avait exilé parce qu'il s'était rebellé contre lui. 

    Et un jour, le mortel, Donald Blake, se souvient de tout, de son origine divine – et voyage en pensée, sous la forme astrale de son double immortel, de Thor à la cape rouge, vers Asgard, et son père lui pardonne tout! C'est sublime, et Jack Kirby a ajouté de belles choses à cette mythologie, l'a rendue romantique et en même temps plausible, l'a insérée dans notre époque, 000000000000.jpgnotre monde. C'était un grand homme. 

    Et qui peut croire qu'il aurait ainsi travaillé sur cette mythologie par goût pour le nationalisme allemand, lui qui a combattu l'Allemagne de Hitler et a commencé sa carrière en créant le personnage de Captain America, célèbre pour avoir donné directement un coup de poing au dictateur nazi, avant de se consacrer à son suppôt le Crâne Rouge? Ridicule. Jean-Philippe Fons l'insinue pourtant bien. Jack Kirby, quoique d'origine allemande, était juif, et il a simplement rendu hommage à cette mythologie qui est belle en soi, et en soi ne porte aucunement les valeurs d'Adolf Hitler ou même de Richard Wagner.

    Mais surtout, lorsqu'on est professeur d'anglais, comment peut-on éluder cette mythologie? Pour le moins, elle permet aux enfants de se souvenir du nom des jours en les rendant moins abstraits – en les liant à des images belles et fortes, à des héros, à des figures puissantes, rayonnantes! La pédagogie qui ne s'appuie que sur l'intellect même pour les plus jeunes enfants est vraiment absurde. Si c'est ce que M. Fons appelle les valeurs éducatives de Condorcet, alors! 

    Le rationalisme peut faire beaucoup de mal aux enfants, naturellement portés vers l'imaginaire. On ne peut pas les faire entrer dans des cases, dans des structures mécaniques préétablies, sans nuire gravement à leur santé, tant physique que mentale. Non seulement la mythologie germanique est pleine d'une riche sagesse, mais elle est nécessaire à l'apprentissage de l'anglais d'une façon heureuse et saine – elle est nécessaire à la santé des enfants, puisque tous apprennent l'anglais.

  • La Sœur de Merlin dans le Dauphiné libéré: un article de Sylvain Poujois

    Le Dauphiné libéré, le 27 mai dernier, a publié dans sa page Région un article sur mon dernier livre, La Sœur de Merlin et autres songes de Bretagne. Sylvain Poujois l'a écrit, c'est un ami d'Annecy, je le connais depuis longtemps et l'aime beaucoup. Mais son article n'en est pas moins parfaitement objectif et juste, on peut le lire en capture d'écran ci-dessous:

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    C'est le parcours d'un Savoyard en Bretagne, c'est vrai, un voyage à la fois extérieur et intérieur, parmi les paysages bretons et les figures mystiques qui s'y meuvent. J'ai toujours aimé ces récits de double voyage, à la fois extérieur et intérieur, inventés à l'époque romantique. Mon cher compatriote Jacques Replat en a écrit deux excellents, liés à la Savoie, et Victor Hugo en a écrit aussi, et Théophile Gautier, et Gérard de Nerval. Ce serait mes modèles, si l'exemple de Blaise Cendrars et de H. P. Lovecraft (en anglais) ne m'avait pas peut-être impressionné encore davantage. Ils ont écrit des récits de voyage fabuleux. Mais je ne peux pas le dire, les précédents sont formidables aussi. J'espère n'avoir pas été indigne de leur art grandiose. J'avais pour projet d'autres récits de voyage, notamment un aux États-Unis, sur les pas, en partie, de Lovecraft, un autre au Canada, enfoui dans mes vieux papiers, un autre en Corse, un même en Savoie, mais cela devra attendre, car cela dépend du succès de celui-ci, je pense. Sait-on jamais! J'encourage les lecteurs de ce blog à se procurer au plus vite cet ouvrage à l'adresse suivante: https://www.livresdumonde.fr/livres/mogenet-songes-de-bretagne.

  • Paganisme et christianisme chez Charles Perrault: un certain refus de distinguer

    000000000000.jpgCette année, j'ai suivi un étrange cours sur les Contes de Charles Perrault, dans lequel pas un instant il n'a été question de merveilleux – sauf pour le minimiser, le marginaliser, le réduire. C'était dans une université que je ne nommerai pas, le professeur n'étant pas forcément plus responsable qu'un autre: la critique en général en agit de cette façon, et il préparait un concours dans lequel il faut avant tout récapituler l'état de la recherche. Une invention non validée par des articles scientifiques n'y a aucune place, même quand elle relève de l'évidence. Il faut que cela soit contrôlé – notamment, je pense, par le principe sacré de laïcité.

    C'est à croire, de fait, que Dieu même était présent lors de l'instauration de la loi française de 1905. Tout y est soumis, dorénavant. La déesse de la laïcité, qui a inspiré le vote de l'Assemblée constituée, est maîtresse 0000000000000000.jpgabsolument. Et ne veut pas, cependant, qu'on parle d'elle, nouvelle Isis voilée.

    Victor Hugo a assuré, dans La Fin de Satan, que l'ange de la liberté avait prévalu sur Isis. La liberté d'expression, même relativement aux anges et déesses, prévalant bien, en principe, sur toute loi seconde, je n'en voudrais pas moins évoquer dans ce blog relativement subversif une curieuse réflexion entendue pendant le cours universitaire évoqué – laquelle niait absolument une conception que Charles Perrault partageait en réalité avec tout le catholicisme. Car ce conteur, dans ses remarques critiques, rejette le merveilleux païen d'Apulée et Homère, qui pour lui ne signifie rien, n'a aucun sens. Et, à l'inverse, il défend le merveilleux gaulois et chrétien, médiéval, qui pour lui a du sens, et s'oriente moralement de façon convenable.

    Importe-t-il qu'il ait tort ou raison, à ce sujet, quand on l'étudie objectivement? Mais en cours j'ai réellement entendu énoncer qu'en réalité les fables païennes avaient aussi du sens, et qu'on ne pouvait pas entrer dans la logique de Perrault.

    Ah! Mais ne s'agissait-il pas d'étudier ses œuvres? Ou s'agit-il de les étudier contre ses sentiments, en les interprétant contre ce qu'il disait?

    La critique a beau jeu de prétendre qu'on ne doit jamais prendre au mot un auteur. Que ses paroles peuvent n'être que de convention. Ici, quelle preuve a-t-on? Mais vraiment aucune. Les écrits privés de Perrault confirment son catholicisme. Il admirait 000000000000000.jpgBlaise Pascal, qui distinguait profondément la sagesse chrétienne de la sagesse païenne. Et nous savons que dès le début le catholicisme s'est opposé au paganisme: ce n'est pas un mystère. On en trouve mille exemples chez saint Augustin. Ce n'est pas difficile à comprendre.

    On trouve même l'idée que le merveilleux est possible s'il est allégorique, comme le poète Prudence, au cinquième siècle, l'a illustré dans ses hymnes aux martyrs ou son poème de la Psychomachie – combat des Vertus et des Vices, dans lesquels les seconds sont appelés monstres, et les premiers sont clairement des sortes d'anges. Les miracles étaient regardés par le christianisme comme des interventions authentiques de la divinité, et les fables païennes comme retraçant soit des inventions pures et simples de poètes voulant séduire leurs lecteurs (sur le modèle de Harry Potter), soit des inspirations démoniaques faisant des démons eux-mêmes des dieux.

    On peut dire que c'était fallacieux, illusoire, qu'en réalité le merveilleux chrétien était fait sur le même patron que le merveilleux païen; on peut dire ce qu'on veut; il est évident que ce n'était pas l'opinion de Charles Perrault. 

    Et il n'était pas le seul à le penser, alors. Outre Blaise Pascal déjà cité, notre bon François de Sales a clairement rejeté le paganisme même philosophique des Stoïciens, tout en saluant la grâce constituée par le merveilleux chrétien. Et surtout, dans la littérature profane, Pierre Corneille, qui était croyant, a explicitement dit que les croyances païennes étaient fausses, tandis que le merveilleux biblique, avec ses anges et ses démons, était vrai. Que cela choque la sensibilité moderne ne doit pas amener à changer rétroactivement le passé.

    Prétendre que les grands écrivains officiels se sont exprimés de cette manière contraints par l'Église est être de mauvaise foi. C'est simplement faux, ou en tout cas on n'en a aucune preuve. On veut imposer le rationalisme philosophique au panthéon national pour en faire la promotion, voilà tout.

  • CXCI: une attaque de l'Intermonde

    00000000000000000.jpegDans le dernier épisode de cette effrayante histoire, nous avons laissé le Génie d'or, gardien secret de Paris, alors qu'il faisait face à un monstre s'efforçant de sortir de l'Intermonde pour l'attaquer et envahir Paris.

    L'être se détendit, et sauta sur le Génie d'or, l'enveloppant tout entier sous son corps pesant. On ne savait s'il avait des bras ou des tentacules, tant il était informe, et flou de contours.

    Mais une vive flamme bleue surgit de sous le monstre.

    Elle émanait des yeux du Génie d'or. Il avait déchaîné brusquement sa puissance. Laissé partir les rayons étonnants de ses yeux, afin d'écarter de lui la présence noire. 

    Si les bords de cette clarté étaient bleus, son centre était blanc: si puissant était-il! 

    Plusieurs mortels en furent éblouis, se trouvant dans les parages. Ils ne virent plus rien, durant un certain temps, et des étoiles piquetaient l'intérieur de leur regard. Ils se prirent le visage dans les mains, effrayés de devoir rester à jamais aveugles.

    Mais l'épaisse et mouvante forme qui pesait sur cette lumière, ombre épaissie étreignant le Génie d'or, sembla repoussée, sous l'élan de cette clarté soudaine, et même basculer en arrière. Et on vit l'armure dorée du génie de Paris surgir de sous les 0000000000000.jpgténèbres, et ce fut un soulagement pour tous les Parisiens. Car leur cœur était, sans même qu'ils le sussent, liés à cet être lunaire, et ce qui lui arrivait était vécu par eux en rêve, ou en vision – et même quand leurs perceptions sensorielles dominaient assez ces images pour qu'ils n'en fussent pas conscients, elles parlaient à leur âme, assurément. Le Génie d'or était debout, droit, et un reste de lumière, ainsi qu'une étrange vapeur, s'élevait de ses yeux étoilés. 

    Son bras droit n'en restait pas moins tenu par un tentacule fort, enroulé plusieurs fois autour. Il était solide et dur comme un câble, et la bête à laquelle il appartenait n'avait pas reculé assez pour devoir desserrer toute son étreinte: elle n'avait pas été assez vaincue pour lâcher prise. Le génie de Paris ne put donc prendre aucun envol: il restait lié à son prodigieux ennemi. 

    Il essaya de se dématérialiser, comme il en avait le pouvoir et l'habitude, mais la fumée bleue qui sortit alors de lui, qui monta de ses épaules, ne fut nullement suivie d'une évaporation complète: il y eut un tremblement, autour du Génie d'or, mais celui-ci demeura bien solide, le bras entouré du tentacule. Cela lui était déjà arrivé: nous le savons. Ce tentacule était assez enchanté pour le maintenir dans cet espace, où il se trouvait à présent. Le monstre l'avait délibérément maintenu ferme, pour cette raison.

    Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette bataille terrible.