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  • Contes de Dame Hiver au château de Ripaille

    Spectacle de contes de Savoie et d'ailleurs au château de Ripaille.jpg

    Après Avully et Confignon, Rachel Salter produira un spectacle au château de Ripaille (à Thonon) pour deux dates. Il sera différent des précédents. Elle s’intéressera cette fois aux traditions de ce château, évoquant les Amédée – le Comte Vert et ses chasses, le Comte Rouge et sa mort, Bonne de Berry et ses grâces, Amédée VIII et ses prières, et les époux Engel-Gros qui ont racheté l’édifice à la Belle Époque, et y ont mis de l’art renaissant, ou de l’Art Nouveau - mais aussi des motifs Art & Crafts de William Morris.

    Comme cela tombe bien! Car, fille d’un professeur de littérature à l’université de Glasgow – spécialiste notamment de Thomas Hardy –, Rachel Salter a grandi parmi les motifs de William Morris, installés par son père dans sa sorte de manoir. On sait que, imités des tapis persans, réguliers comme les figures qu'on y tisse, quoique pas abstraits comme elles, ces motifs suggèrent beaucoup, donnent profondément à songer sur les mystères du monde végétal - qui est aussi le monde éthérique où les fées prennent forme. Rachel Salter a mesuré cette suggestivité - et que toute contemplation appuyée des fleurs placées sur un mur ou des rideaux par l’illustre décorateur – toute méditation sur ces figures fraîches, fait apparaître, dans la conscience, des visages étranges, détachés soudain de la tenture ou du papier-peint. Et leurs yeux s’allument - et voici qu’ils sourient puis parlent, rappelant l’histoire du lieu où ils se trouvent, faisant surgir dans l’âme l’image des gens qui ont vécu dans la demeure. Ils la font même bouger, la rendant sonore comme une hallucination complète, ou un film!

    Périlleuse vision! Mais chatoyante et belle.

    Les contes de Rachel Salter, cristallisant les couleurs de l’âme, emmèneront ainsi vers des passés qui débouchent sur des infinis mystérieux, donnant voix à l’esprit du lieu. S’organisant selon des pensées claires, ils rappelleront les histoires que chuchotent ceux qui savent, et mêleront au passé les symboles vrais par lesquels cOMTE ROUGE.jpgl’histoire prend sens.

    Car la forme de son spectacle sera cette fois une visite contée, emmenant le public par étapes dans les énigmes du Temps, et l’initiant aux secrets des nuits hivernales!

    Belle occasion de se réjouir tout en s’instruisant! La lumière de Noël ramènera les couleurs de la Savoie ancienne, et, dans l’esprit de Jacques Replat et de son Sanglier de la forêt de Lonnes (qui, publié en 1840, se déroule essentiellement à Ripaille au temps du Comte Rouge), cela débouchera sur le merveilleux – et l’appréhension des profondeurs du monde et de l’âme.

    Rendez-vous, donc, les mardi 24 vendredi 27 décembre prochains à 15 h, à l’entrée du Château.

     

  • Jean du Pré face aux femmes-biches

    20190628_215033.jpgComme prévu, je suis allé au spectacle de Rachel Salter à Villelongue-d'Aude, et elle a ému son public par trois contes et deux chansons, dont un des aspects remarquables est que l'une d'elles était en occitan: il s'agit d'une création originale d'artistes de ses amis, évoquant le mystère d'une rivière à passer. Ce qui est remarquable est que Rachel Salter est écossaise et qu'on aurait pu penser absurde de parler occitan avec l'accent anglais, mais en réalité, elle le prononce mieux que la plupart des francophones, étant douée en langues et parlant aussi très bien espagnol - et comprenant mieux, comme souvent les étrangers, la variété linguistique des régions que les Français eux-mêmes, qui s'imaginent bizarrement qu'il existe une fusion totale du territoire français et de la langue de Paris.

    Rachel Salter a aussi conté un conte traditionnel du Quercorb, la seigneurie verdoyante qu'elle habite au pied des Pyrénées, et la fin était émouvante: une fée a quitté son mari mortel qui l'avait traitée de folle et de dame d'eau, mais elle revient voir ses enfants; or quand ceux-ci l'annoncent au père, il n'y croit pas, il dit qu'elle est morte. Ils lui tendent un piège en l'attachant et en la recouvrant de tissus, mais quand on les ouvre, il n'y a plus rien - qu'une larme. C'est triste et tragique, la fuite des fées. Le monde doit survivre sans elles. Mais peut-être que les mortels peuvent devenir des hommes-fées, des elfes, comme les super-héros dont je me plais à raconter les histoires ici-même?

    Rachel Salter m'a surtout impressionné par le conte qu'elle a créé, écrit de sa propre plume - ou élaboré de sa propre imagination. Il s'agit de l'histoire d'un certain Jean du Pré qui tombe amoureux d'une femme aux yeux étranges et profonds, et qui lui rétorque qu'il doit la laisser fuir et disparaître un jour par semaine s'il veut l'épouser. Il donne son accord mais dès que le moment vient de la laisser, il est torturé de jalousie et d'inquiétude, il a des sueurs froides, il a des sueurs chaudes, se retourne sans fin sur son lit. La seconde fois qu'elle disparaît, il n'en peut plus, il se lève, et voit le vieux fusil que son père lui a légué; et l'arme lui parle, l'invitant à la saisir pour aller tuer dans la forêt.

    Il le fait, et s'enfonce dans les ténèbres. Il voit les habits de sa femme accrochés à une branche et son sang ne fait qu'un tour, qu'est-ce que cela? Mille pensées horribles le traversent. 

    Soudain, il voit une biche exquise au pelage argenté. Il épaule son fusil, vise, mais la bête se retourne et le regarde. Et au-delà de sa fureur, il distingue les doux yeux de sa femme, qu'il aime toujours. Elle lui parle et cernunnos.jpgl'invite à la suivre. Il s'exécute et, d'expérience en expérience intime, il se change lui-même en cerf aux bois dorés, disparaissant avec elle dans le bleu - comme disent les Américains.

    Ce qui est beau, dans ce conte, c'est la fusion entre les motifs symboliques et la psychologie: non la réduction des premiers à la seconde, mais leur alimentation par elle, leur revitalisation. Les figures traditionnelles parlaient directement aux peuples anciens, sans passer par l'exploration intérieure, parce qu'elles étaient ressenties d'emblée comme intérieures autant qu'extérieures. Mais pour l'auditeur moderne, il est nécessaire de les relier à la vie intime telle qu'il la reconnaît, par exemple par l'appréhension de la jalousie, ou du goût du meurtre - mais aussi, dans un sens plus mystique, par le sentiment d'unité entre l'homme et la nature: car le jeune chasseur se sent dilaté, dans son âme, jusqu'à ne plus reconnaître la frontière entre sa peau et la forêt - juste avant de se métamorphoser. Or, cela passe par le féminin en lui-même, l'intuition, l'oubli du masculin conquérant et rationaliste, qui ne fantasme que des choses physiques et donc négatives, au lieu d'imaginer, lorsqu'il est ignorant, un miracle, un épanouissement spirituel - une union entre l'homme et les animaux.

    Un jour, peut-être, Rachel Salter publiera ses contes en volume et, à la manière de William Beckford et de Charles Duits, eux aussi anglophones, elle apportera à la littérature française ce qui lui manque de profondeur et de mystère, de merveilleux. Les étrangers le font souvent, le français tendant à se scléroser. La Renaissance venait des Italiens, le Romantisme des Allemands et des Anglais, le Surréalisme de l'Europe entière...

  • Contes des mystères d'hiver à la Communauté des Chrétiens

    rachel 1.jpgAprès les Contes de Dame Hiver au château d'Avully, Rachel Salter se produira à Confignon, dans le canton de Genève, à la chapelle de la Communauté des Chrétiens (Chemin de Sur-Beauvent, 4). Ce sera le dimanche 22 décembre, à 17 h.

    La Communauté des Chrétiens a été fondée en 1922 par des pasteurs protestants qui voulaient rénover leur culte selon les indications de Rudolf Steiner. Or, les Contes de Dame Hiver de Rachel Salter sont parfaitement adaptés aux choses inattendues que Rudolf Steiner disait de l’hiver – que c’était en cette saison que la terre se réveillait, que les forces de cristallisation étaient les plus fortes! Alors, disait-il, la terre ne reçoit plus du cosmos que des reflets affaiblis de ce qu’elle reçoit en été, et elle s’éveille pleinement. Dans ses profondeurs pures, la lumière déposée en été agit, se déploie, et un germe apparaît à la surface – isolé, mais réel. D’un point de vue théologique, c’est l’apparition justifiée de l’enfant-esprit, d’un corps terrestre encore en croissance manifestant les forces divines dans l’obscurité générale.

    L’originalité de cette pensée est dans le rythme entre les forces d’en bas et les forces d’en haut: elles ne sont pas simultanées, comme on se l’imagine généralement dans un élan moniste – de telle sorte qu’on croit qu’en hiver il n’y a rien, en été il y a tout. Ce n’est pas le cas! dit Rudolf Steiner, car entre la terre et le cosmos a lieu un échange – et il faut qu’il ait lieu, non seulement pour la vie de la terre – et donc de l’être humain –, mais aussi pour son âme, sa vie spirituelle, intérieure. Des profondeurs du globe comme du sein de la vierge, du ventre de la terre glacée et neigeuse comme de celui de la femme sans tache surgit la lumière, et dans cette lumière déjà le conte apparaît, parce qu’il est la cristallisation, dans les mots terrestres, du souffle céleste, qui s’exprime justement en bouffées lumineuses.

    La dame de l’hiver est donc la reine des contes, et en même temps la protectrice de l’enfant-esprit – ses anges chantent sa naissance, ou ses elfes, et c’est en son sein que la graine des temps futurs commence à luire.

    C’est dans cet esprit que Rachel Salter narrera plusieurs contes inspirés de Duncan Williamson, conteur écossais de la communauté des gens du voyage, et comme tel soumis aux cycles des saisons: en leur âme, les nomades rachel 2.jpgtrouvaient l’espoir, quand autour d’eux tout était mort, blanc, gelé. Ils étaient d’ailleurs chrétiens, et à Noël la Providence leur fournissait des moyens de subsistance inattendus!

    Duncan Williamson a vu ses contes purement oraux être enregistrés, transcrits et publiés dans des livres par sa veuve Linda, et la maison d’édition anthroposophique britannique Floris en a publié un recueil. Steiner était particulièrement attaché aux contes, soit dans leur dimension artistique, pour remplir de joie les âmes enfantines, soit dans leur dimension philosophique, pour orienter moralement les cœurs, soit dans leur dimension symbolique, pour éclairer en profondeur, éveiller en l’âme des forces inconnues. Il en a parlé dans son petit livre l'Éducation de l’enfant à la lumière de la science spirituelle.

    Mais tout cela ne se réalisait bien, disait-il, que si le conte était fait oralement, et incarné pleinement par le conteur, qui devait adhérer et même participer à son récit, vivre pleinement sa joie, ses couleurs, ses idées, ses figures – être au fond un officiant passant par le conte pour élever, édifier intérieurement. Ce sera donc très approprié, que Rachel Salter vienne à la Communauté des Chrétiens narrer ses légendaires histoires!

  • Nuit blanche au pays des fées à Villelongue-d'Aude

    64315861_10219072430063647_629164411956756480_n.jpgL'association Noyau. Au cœur du conte, que je préside, est co-organisatrice, avec Le Petit Théâtre de contes de fées, d'un spectacle de contes avec musique appelé Nuit blanche au pays des fées. Trois contes splendides et mystérieux seront dits au Verre à Soif, café de Villelongue-d'Aude, en Occitanie, le vendredi 28 juin à 20 h. Je sais bien que c'est loin de Genève. Mais de nos jours, il suffit de prendre l'avion: il y a une très bonne ligne Genève-Toulouse - je l'ai utilisée, une fois, pour assister au spectacle de Renata la renne et la nuit de Noël, à Narbonne. Vous aurez peut-être compris qu'il s'agit de la même belle artiste Rachel Salter. Cette fois elle sera seule, et il n'y aura pas de marionnettes; mais il y aura la musique de sa légendaire tempura, instrument indien superbement décoré par John Slavin, et ses beaux chants.

    Et je vous conseille vivement d'y aller, car je connais les contes qu'elle dira, et ils sont sublimes. Mêlant son génie propre à des contes traditionnels occitans, indiens ou écossais, Rachel Salter répondra aux questions fatidiques que se posent réellement les gens au fond d'eux-mêmes - par-delà les problèmes ordinaires auxquels ils feignent de s'intéresser: pourquoi les fées lavandières lavent et sèchent-elles leurs vêtements la nuit? pourquoi n'entend-on jamais d'histoires d'homme-sirènes? pourquoi le trésor des fées devient-il poussière dans les mains de certains, et fait la fortune d'autres? Oui, ces énigmes brûlantes et passionnantes - et d'autres encore! - seront abordées dans cette soirée envoûtante de Villelongue (près de Limoux, dans le département de l'Aude, bien sûr). Les grands-mères peuvent venir, les enfants ne doivent pas être oubliés.Venez nombreux!

    (Merci à l'artiste Anna Steane de Anna Steane Art pour l'affiche si poignante ci-dessus.)

  • Contes d'hiver au château d'Avully

    3-5754856.jpgDu 21 au 27 décembre prochains, l'association Noyau. Au cœur du conte, que je préside, organisera, en Haute-Savoie et à Genève, une tournée de l'artiste Rachel Salter, conteuse écossaise de langue française dont j'ai déjà parlé. La première étape publique sera le château d'Avully, à Brenthonne, au pied des Voirons, en face du lac Léman, le samedi 21 décembre à 20 h 30. (L'entrée sera de 10 €.) Vous savez que ce château a été magnifiquement restauré par un amoureux de la tradition savoisienne, et qu'il y a fait illustrer les hauts faits de la Savoie et des anciens Bourguignons (entendez: les Burgondes installés en Gaule, dans l'ancien royaume de Bourgogne). Des peintures jolies ont été placées en fresques sur les murs des salles, représentant les comtes et ducs de Savoie ou l'épopée de Girart de Vienne, et des écussons partout, les armoiries de toutes les familles importantes de Savoie.

    Le propriétaire de ce château, passionné et fils d'un passionné qui le racheta pour s'y livrer à sa passion, y effectue nombre de manifestations culturelles généreuses et réussies, et j'ai pu y réciter des poèmes avec affiche avully.jpgmes amis poètes savoisiens, notamment Marcel Maillet et Michel Dunand.

    Nous avons eu l'idée de proposer, pour Noël prochain, des Contes de Dame Hiver, communiqués à Rachel Salter et prononcés par elle par la voie d'une forme de théurgie: l'esprit de l'hiver parle par sa bouche!

    Elle mêlera des contes savoyards, allemands et écossais, puisque la thématique émane des frères Grimm et de leur Frau Holle. On y verra passer de vaillants chevaliers, de nobles petites filles, des chiens enchantés – et Dame Hiver fera pleuvoir de douces paroles pareilles à des flocons de neige, non pas en parlant mais en balançant mollement ses ailes lunaires sur les spectateurs.

    Il y aura aussi de la musique et des chants, et le moment sera magique, j'en suis persuadé. L'esprit de la Savoie le portera, car s'il y a bien une région en France qui ressemble à Noël aux pensées de Dame Hiver, c'est celle-ci – la neige y tombe réellement à Noël. La Savoie pour ainsi dire offre une transparence, pour les rayons de Dame Hiver, et semble plus près de leur source que toute autre contrée de la vieille Gaule. Je suis donc heureux que ce spectacle y ait lieu, et j'espère que le public sera nombreux. N'hésitez pas à venir, chers amis!

  • Magie de Noël à Narbonne

    39154844_10216609084801555_7016068337759158272_n.jpgÀ Narbonne, en Occitanie, j'assistais à un spectacle de contes et de marionnettes destiné aux enfants, appelé Renata la Renne et la Magie de Noël, écrit par mon amie Rachel Salter secondée par Johan Brauns, et un élément m'a frappé par sa beauté. Car les personnages joués par des acteurs étaient soudain placés sur une petite scène au pied d'un rideau vert, sous la forme de marionnettes. Un autre espace s'ouvrait - plus intime, plus mystérieux, plus hiératique.

    Or, en son sein, une discussion s'élevait entre Renata la femme-renne et un certain Jean Gingembre, garde-forestier farouche et sans pitié, sur la Magie de Noël: le second affirmait qu'elle n'existait pas, et que l'important était de piéger les loups - pas de les apprivoiser. Le problème de Renata était en effet que le grand Caribou lui avait demandé d'inviter Louis le Loup au banquet de Noël, et qu'elle craignait de se faire dévorer...

    Jean Gingembre, tout à son matérialisme froid, essayait même de capturer le Père Noël. Finalement, des hauteurs de cette fenêtre du monde des marionnettes une poudre dorée tombait, recueillie par la belle Renata: elle matérialisait la magie de Noël, et j'adore, justement, qu'une force spirituelle soit manifestée - rendue visible par un objet devenu dès lors talisman, grigri.

    Or, dans la scène suivante, Renata, jouée par Rachel Salter, apparaissait en chair et en os devant le décor, et elle avait un sac rouge contenant la poudre jaune. À son appel, les enfants, levés de leurs 48383392_263330030983931_2639078509414187008_n.jpgchaises, venaient la chercher, et elle la leur versait dans les mains, afin qu'ils l'aident à résoudre son problème.

    Soudain, noir, grand, marchant sur deux jambes, vêtu d'une salopette bleue et joué par Johan Brauns, Louis le Loup apparaît, et s'en prend à Renata, affirmant adorer la chair de renne. À son cri, les enfants accourent pour jeter la poudre: le loup s'écroule, abattu par leur pouvoir d'anges.

    Le passage entre le monde secret, ou semi-secret des marionnettes, et les acteurs humains qui à leur tour se liaient aux enfants du public, avait quelque chose de magique en soi, qui aussi était la féerie de Noël. Comme si le monde avait plusieurs plans, et que, de plan en plan, on pouvait matérialiser la magie jusqu'à la faire venir dans le monde ordinaire. D'ailleurs, d'où tombait cette poudre d'or? Le plan, cette fois, était trop intime pour être montré. On ne pouvait que l'imaginer, ou le pressentir.

    Le loup finalement se relève et, converti au Bien, devient le bon ami de la Renne - dansant avec elle. Le retournement était sympathique, amusant. La magie ne doit pas seulement matérialiser des pouvoirs extraordinaires, comme dans la science-fiction américaine, mais aussi, et surtout, des puissances morales cachées. Ce qui agit dans le monde, et qui émane de l'amour. Cela existe plus qu'on ne croit.

  • Contes de Savoie et d'Écosse à Habère-Poche

    touanen.jpgEntre ses deux dates au château de Ripaille, Rachel Salter se produira à la salle communale d’Habère-Poche, le jeudi 26 décembre à 18 h 30, événement organisé par la Bibliothèque. Elle orientera cette fois sa prestation vers les Contes de montagne de Savoie et d’Écosse, établissant des rapports notamment entre deux formidables conteurs: Duncan Williamson pour son pays d’origine, Freddy Touanen pour le Chablais. Le second est en effet l’auteur de magnifiques contes, rassemblés dans le volume appelé Mystères de la montagne. Il s’est inspiré des contes de sa mère originaire du haut Chablais, et dans son style cristallin et pur, il les a narrés à son tour, avec leurs mystères et leurs images fabuleuses - en fait très proches de l’univers celtique (il est d’ailleurs breton par son père).

    D’étranges liens existent, entre les contes de Savoie et d’Écosse. Souvent, dans un paysage enneigé et montagneux, brumeux ou nocturne, de fidèles animaux morts viennent sauver leurs anciens maîtres de la perdition. Je n’en dis pas plus: il faut laisser l’occasion de découvrir par soi-même ces récits étranges.

    Je dirai seulement qu’Habère-Poche est située dans la Vallée Verte, où j’ai travaillé quinze ans, et est dirigée par mon ancien collègue et ami Marc Bron, qui a favorisé la création de ce spectacle – qu’il en soit remercié. Marc Bron, professeur de langue savoyarde, traducteur, musicien accordéoniste, chanteur, danseur, est une figure majeure de la région, de la Savoie entière, et je suis fier d’avoir édité avec lui le volume de poèmes de mon arrière-grand-oncle, Jean-Alfred Mogenet (dont j’ai déjà parlé). Ce fut une belle entreprise, couronnant des années de travail et de recherche. Et voici que maintenant, il accueille dans sa commune une manifestation qui m’est chère, prolongeant une ligne jadis tracée!

    Le spectacle de Rachel Salter comportera des évocations mystérieuses des montagnes, qu'en Savoie on personnifiait. Or, lorsqu’on développe la personnification en récit, on crée de la mythologie, comme au Tibet. Jam Affiche Habère-Poche-page-001.jpgfaisait du Criou, montagne tutélaire de Samoëns, une personne glorieuse, empanachée de joyaux. À Habère-Poche, il y a sûrement l’équivalent. En Écosse, de même. Ce sont des géants gracieux – souvent des dames.

    Le lien entre la Savoie et l’Écosse existe certainement, en dehors de cela, puisque, comme me l’a dit le propriétaire du château d’Avully Michel Guyon, le comte Pierre II, avant de régner en Savoie, était grand seigneur à Londres (y fondant le Savoy Hotel – d’où la chaîne prestigieuse) et architecte en Écosse de châteaux nouveaux. Arrivé en Savoie, celui qu’on nommait le petit Charlemagne a à son tour profité de l’initiation reçue en Grande-Bretagne pour conquérir bien des territoires (dont le Pays de Vaud). Grâce à lui, la Savoie unit longtemps les deux rives du Léman.

    Un jour, chez le coiffeur, à Annecy, j’ai entendu un client, approuvé par l’officiant des chevelures, assurer qu’entre l’Écosse, dont il revenait, et la Savoie, il y avait de forts liens. Les peuples étaient semblables, disait-il! Je pensais que cela devait être vrai: le premier voyage que j’aie fait seul, à dix-huit ans, je l’ai fait en Écosse, après être parti d’Annecy.

    Ces beaux liens seront manifestés à Habère-Poche le 26 décembre!

  • L'Écho de plumes n° 5 des Poètes de la Cité est sorti

    kim.jpgJ'ai la joie de vous annoncer que la société des Poètes de la Cité, que je préside encore pour quelques mois (j'ai annoncé que, ayant déménagé en Occitanie, je préférais laisser cette noble fonction à quelqu'un d'autre), viennent de publier un nouveau numéro de leur magazine en ligne, Écho de plumes: c'est le n° 5. On peut le télécharger depuis notre site, et on y trouve quatre sortes de choses - outre l'excellente introduction du trésorier et principal responsable, délégué à la confection de ce noble magazine, Giovanni Errichelli.

    La première est le magnifique discours d'Agnès Kim, veuve du poète coréen Sang-Tai Kim, donné le 24 mars dans le canton de Genève, lors d'un hommage rendu par notre société au grand homme. Il est retranscrit en entier, et éclaire magnifiquement sur la méthode et les pensées de feu son époux, concentré comme en général les poètes asiatiques sur la qualité spirituelle de l'image, métaphorique ou symbolique.

    La seconde sorte de choses est les poèmes du groupe des mardis, avec des contraintes amusantes et des improvisations de bon goût. On y trouve les excellents Cathy Cohen, Brigitte Frank, Yann Cherelle, Hyacinthe Reisch.

    La troisième sorte de choses mélange les poèmes qui ont été récités le 24 mars (soit dans le corps du spectacle, soit lors des tréteaux libres), les salter.jpgpoèmes composés à l'occasion des réunions à thèmes, et les inédits des poètes, qu'ils ont bien voulu donner. On trouve là les noms glorieux de l'exquise Rachel Salter, de l'élégante Linda Stroun, du subtil Hyacinthe Reisch, du profond Yann Cherelle, de l'ample Dominique Vallée, de l'abondante Aline Dedeyan, du superbe Giovanni Errichelli, du pompeux Rémi Mogenet, du gracieux Galliano Perut, de l'inspirée Émilie Bilman, de la glorieuse Brigitte Frank, de l'ardente Bluette Staeger et de l'inspiré Albert Anor.

    La quatrième et dernière catégorie de choses est constituée par les images offertes par les poètes, sous la forme de dessins, photographies, tableaux, que sais-je? C'est très beau.

    Bref, c'est un numéro particulièrement riche, que je vous recommande infiniment. Hâtez-vous de le télécharger: le succès s'annonce si grand que peut-être au bout du millième téléchargement nous ferons payer!

  • Collecte de contes dans le Quercorb

    dixmude.jpgL'association Noyau. Au cœur du conte, que je préside, a commencé sa collecte de contes du Quercorb dans le bourg poétique de Puivert. Notre rédactrice Rachel Salter a bien voulu rédiger le récit d'une première rencontre avec des acteurs culturels locaux par les belles lignes suivantes: La collecte de contes a commencé…… avec une surprise! Une collecte de contes a déjà été faite dans le Quercorb par André Lagarde, «grand militant de la cause occitane et collecteur infatigable de contes et d’histoires locales». Ah d’accord, tout d’un coup je me sens toute petite, comme si j’avais avalé une étrange potion magique [telle Alice, bien connue de tous les lecteurs anglophones, et de bien des francophones aussi]. Je suis sidérée par cette nouvelle – mais à la fois étrangement rassurée qu’il y ait déjà un corps de littérature orale sur cette région que moi aussi je trouve si riche en histoires.

    Samedi dernier, 30 mars, nous avons rencontré une femme fabuleuse à la Brasserie du Quercorb: Sophie Jacques de Dixmude, une musicienne/joueuse de cornemuse et gardienne de milliers d’histoires sur le Quercorb, la plupart en occitan. Elle nous raconte une petite histoire qui nous charme (Quequeriquet!) et allez hop, l’aventure commence……. Derrière ses yeux bleus je commence à voir les battements de queue de la Vouivre dans le ruisseau, et je ressens l’appel pour aller à la rencontre des autres êtres fantastiques enfouis dans ce pays rêvé…….

    Donc nous marchons avec précaution, soucieux de ne pas piétiner le territoire de ce grand homme, André Lagarde, qui est encore vivant et donne parfois des conférences à Belesta.

    Je regarde Sophie Jacques droit dans son œil de saphir et je lui demande: «Est-ce que ça vaut la peine que nous aussi faisions une collecte?»

    Et comme ça arrive parfois la réponse vient d’une autre source. Un homme s’assoit à notre table, Jean-Phillippe Desbordes, un air d’aventure l’entoure. Il a rendez-vous avec Bernard qui lui prête (ou lui donne?) une épée jean-philippes.jpgd’aïkido en bois. Jean-Phillippe fait quelques éclairs dans l’air pour nous montrer sa grande prouesse chevaleresque. Mon fils est très impressionné. Il nous raconte quelques histoires merveilleuses qui lui sont arrivées dans cette région. De vraies histoires. D’une épée samouraï cassée par magie, d’une nuit paisible passée à la belle étoile au pied de Montségur, et qui le lendemain l’a ouvert à une vieille légende révélatrice du destin de son âme. Mon stylo commence à vrombir dans ma poche. Beh oui, Rachel (dit mon stylo), c’est ce genre d’histoires qui t’intéresse, des histoires des gens ici et maintenant, des histoires merveilleuses et vraies à la fois, des histoires hautement symboliques qui ont lieu dans ces endroits si mystérieux!

    Donc, oui, nous décidons de continuer, chaque collecte sera différente selon le caractère des gens qui la font. Nous avons un très grand respect pour le travail d'André Lagarde et celui de Sophie sur l’Almanach occitan qu’elle publie chaque année, réunissant plusieurs éléments de la culture locale en Occitanie: contes, recettes, légendes, photos, blagues. Mais nous sommes sûrs que notre collecte sera différente...

    Une autre étape va justement avoir lieu très bientôt: dans quatre jours, mercredi 8 mai. Rachel tiendra un stand au vide-grenier de Puivert, pour dire et récolter de nouveaux contes, de nouvelles histoires, de nouveaux rêves. Une boîte sera préparée, pour en recueillir les versions écrites. N'hésitez pas à participer. N'hésitez pas à accourir!

  • Le peintre John Slavin

    JOHN SLAVIN web.jpgPendant un séjour en pays cathare, j'ai fait la connaissance d'un étrange peintre écossais, installé là l'été, et qui retourne dans son pays l'hiver. Il se nomme John Slavin et j'ai dû être guidé vers lui par la Providence, car j'ai pu, chez lui, découvrir une nouvelle série de tableaux qu'il avait produite et qui, pour la première fois de sa carrière, contenait des figures humaines. Cependant, inspirées par des contes de son compatriote Duncan Williamson, elles représentaient des esprits - des dieux -, étaient surtout des symboles. La vivacité des formes et des couleurs donnait aux œuvres une originalité profonde, et le peintre avait habité ce qu'il avait peint, il l'avait traversé de part en part de son cœur ardent.

    Il faut savoir que, pour figurer les paysages dénués d'êtres animés qui ont longtemps été ses sujets, John Slavin s'efforce d'y vivre pleinement - dormant dehors, errant dans les montagnes, disparaissant de la surface de la Terre, afin de s'immerger dans les formes, s'enfoncer dans l'éthérique, pénétrer le monde élémentaire de son âme. Alors seulement peut-il exprimer l'intériorité d'un pays.

    Mais si le résultat est splendide, je suis de ceux qui croient qu'on peut représenter les génies des lieux comme des êtres humains. On peut peindre les fées, en quelque sorte. Je crois au merveilleux, même en peinture. Or, j'arrive dans la bourgade où John Slavin vit l'été, au pied des Pyrénées, et voici qu'il vient d'achever une série qui place, dans le paysage, des esprits, des dieux-fleuves, des licornes, des sylphes - et un phare énigmatique.

    J'ai bondi quand, dans un tableau, complètement à gauche, j'ai vu une tour éclairée de l'intérieur, se dressant au-dessus de la mer, et dans laquelle semblait entrer une silhouette noire. L'image frappait. John Slavin me dit qu'elle n'était pas dans le conte qu'il voulait illustrer: elle est née slavin.jpgde ses profondeurs, alors qu'il peignait selon l'idée prévue. Soudain, dans un coin du tableau, est apparu cet objet.

    Le génie a de ces détours. On s'exerce sur des mythes préexistants, on les médite, et soudain on en crée soi-même, qui stupéfient. Cette tour semblait résumer une destinée, ouvrir à un monde étincelant, et faisait penser au meilleur Lovecraft, elle était effrayante et épouvantable, merveilleuse et miraculeuse, elle était la porte ultime.

    D'autres endroits singuliers de la peinture de John Slavin montraient que soudain il avait vu. Il créait des spirales de figures, et des couleurs créaient une faille dans l'espace. Des entrevisions du monde spirituel se trouvaient là.

    Mon enthousiasme a débordé quand j'ai vu, dans un de ses tableaux, le dieu Odin parcourir étrangement une banlieue industrielle; j'ai songé à David Lynch.

    Et puis l'artiste avait des lectures rares que je partageais, il lisait Lord Dunsany et E. R. Eddison. Notamment, du premier, un livre que j'avais acheté récemment. Or, nous en étions, à peu près, à la même page. Curieux.

    Je suis heureux, donc, d'avoir vu ses tableaux.

    (La photographie du tableau ci-dessus est de Rachel Salter.)

  • Contes & légendes en Quercorb

    quercorb 02.jpgL'idée première de l'association Noyau. Au cœur du conte - dont la direction artistique et rédactionnelle est assurée par la conteuse Rachel Salter, le secrétariat par le musicien Bernard Nouhet et la présidence par moi -, remonte à une époque où je n'allais pas encore régulièrement en Occitanie - temps fabuleux qui, par notre rédactrice, a été exprimé comme suit: Il était une fois, à Puivert, un festival Troubadours qui a semé une graine. Et cette graine a été caressée par le vent, chauffée par le soleil et aimée par la terre. Elle est devenue un arbre qui a porté un fruit. Au cœur de ce fruit, un noyau. Puivert est un village élégant du sud-ouest du département de l'Aude, comprise autrefois dans la seigneurie du Quercorb.

    Le premier projet de l'association, Contes et légendes en Quercorb, a justement pour but une collecte d'histoires dans le Quercorb, petite région historique de l’Aude limitée par trois rivières qui sont le Blau, l’Hers et la Sour. Le chef-lieu, Chalabre, centralise une petite vingtaine de communes, allant de Puivert au sud jusqu’à Seignalens au nord.

    L’objectif de ce projet est d'initier un fond commun de patrimoine immatériel en recueillant des témoignages personnels de la vie sociale locale.

    Contes, légendes, mais aussi les aspirations et rêves, événements insolites et phénomènes mystérieux, sont une façon de se connaître et de reconnaître en l’autre une humanité rachel.jpgqui n’apparaît souvent qu’au bout de nombreuses années de côtoiement.

    Rêves et légendes en Quercorb est un projet qui promet d’être convivial, avec des rencontres entre personnes de tous âges et de toutes origines.

    Le projet (qui se fera en partenariat avec diverses instances et personnes du Quercorb) aboutira à une restitution sous forme de soirées contées, une édition papier, et nous prévoyons de collaborer avec un réalisateur local pour une restitution filmée.

    J'ajouterai, féru d'événements antiques, que le Quercorb est apparu trois fois dans l'histoire. La première, lorsqu'il a servi de frontière entre l'extension franque (du temps de Clovis) et ce qui restait de la Septimanie, ou royaume des Wisigoths. La seconde, lorsqu'il a servi de tampon à l'avancée des croisés du nord contre les Cathares réfugiés au château de Montségur. La troisième, lorsqu'il a reçu des privilèges du roi de France en échange d'une protection assurée par ses habitants contre l'Espagne.

    C'est un pays dit de moyenne montagne, au pied des Pyrénées, et lié au comté de Foix. Il a été relativement autonome, dans sa cité étrange de Chalabre, grosse mais silencieuse et peu habitée, témoin d'une ancienne activité noble et belle. C'est en tout cas une région frontalière - entre le monde français et le monde espagnol, quercorb 01.jpgentre le monde catholique et le monde cathare, entre le monde languedocien et le monde catalan.

    Entre le réel et le rêve, peut-être aussi! Dans le tremblement propre aux frontières, souvent apparaissent les fées, gardiennes des bornes. Nous avons bon espoir que ce pays vert et mystérieux, comme conservé du passé - que son massif paisible et romantique ait gardé la trace du passage des êtres de songe qui, paraît-il, peuplaient autrefois le monde. Les personnes qui, d'une façon ou d'une autre, y ont senti la présence de vivants souffles - y ont perçu des voix chuchotantes, entre les arbres ou sur la surface des lacs -, sont invitées à se manifester auprès de l'association (par exemple en passant par ce blog, ou mon adresse électronique). À bientôt!

  • La faute d'André Breton

    delteil-joseph-jeanne-darc-1925-1-1417020721.JPGÉtudiant, avec mon amie Rachel Salter, la tradition littéraire de Limoux, en Occitanie, je tombe sur le nom de Joseph Delteil (1894-1978), qui ne m'est en rien inconnu. Élevé à Pieusse, près de la ville à la célèbre blanquette, il a donné son nom au collège local: la première fois que je suis passé dans la ville, je l'ai perçu comme un signe que celle-ci deviendrait importante pour moi - ou que, si elle devenait importante pour moi, il le rendrait intellectuellement légitime. Il me trottait dans l'esprit depuis plusieurs années, parce que je savais qu'il renvoyait à un homme qu'André Breton avait chassé du Surréalisme parce qu'il avait consacré un livre pourtant plein de fantaisie à Jeanne d'Arc, canonisée quelques années plus tôt par l'Église catholique. Le sectarisme de Breton allait jusque-là: il voulait tellement renouveler les figures mythiques qu'il devenait l'esclave du parti rationaliste, rejetant le merveilleux chrétien.

    Je pensais que les paroles théoriques du maître étaient belles, mais que ses réalisations n'étaient pas à la hauteur. À force de vouloir faire du nouveau et de rejeter l'ancien, au fond, il ne savait plus dans quelle direction aller. Ce n'est pas, comme on l'a prétendu, que toutes les figures mythiques ou symboliques aient déjà été ressassées, qu'on ne puisse pas en faire de nouvelles; mais que l'espace laissé à l'innovation n'est dans les faits jamais assez grand pour que, à lui seul, il puisse bâtir une œuvre importante. On est toujours amené à s'appuyer sur des figures antérieures un tant soit peu. Et s'il faut bien rejeter l'intellectualisme et le dogmatisme de l'Église romaine, il est stérile de s'en prendre en bloc, sans discernement, à son merveilleux, à ses figures. D'ailleurs, Delteil rejetait bien le dogmatisme catholique - et la critique qui lui était liée l'a combattu. Seuls Paul Claudel et Jacques Maritain, défendant l'imagination libre dans le catholicisme, l'ont soutenu.

    Les Cinq Grandes Odes du premier valent peut-être, en invention fabuleuse, les plus audacieux poèmes d'André Breton. Et j'ai déjà dit ma déception après la lecture du conventionnel Nadja. Le style était beau, mais l'invention pas si riche qu'il l'avait annoncé dans ses discours. Cela relevait pour ainsi dire d'un avant-gardisme néoclassique...

    Pourquoi le cacher? Breton était sans doute jaloux de Delteil, qui avait créé une épopée avec du jos.jpgmerveilleux populaire, avec de l'audace et de l'inventivité, mais sans s'opposer frontalement à la tradition religieuse locale. Il minait ses présupposés politiques, par lesquels en réalité il s'efforçait d'asseoir son pouvoir, son autorité. Il l'a exclu définitivement du mouvement surréaliste, comme il devait bientôt le faire avec un Robert Desnos avide de créer des figures mythologiques en vers classiques - ou d'autres artistes réalisant ses desseins affichés sans pour autant reprendre ses obsessions de table rase.

    Delteil s'est moqué des artifices de Paris: bientôt, il devait rentrer en Occitanie. Je reparlerai de lui, à l'occasion.

  • De Limoux à la Savoie

    limoux.jpgEffectuant des recherches avec mon amie Rachel Salter sur les traditions historiques et légendaires de Limoux, dans la vallée de l'Aude (Occitanie), pour préparer une promenade contée, je tombe sur la révélation qu'Alexandre Guiraud (1788-1847) est natif de la cité: il m'est connu pour avoir composé des Élégies savoyardes. Ce n'est pas qu'alors je les aie déjà lues, mais qu'elles m'ont été envoyées par une camarade engagée dans la culture du vieux duché alpin. J'en ai le fichier téléchargé, je l'ouvre, je lis.

    Les vers sont bien frappés, et le texte n'est pas long. C'est l'histoire d'un petit Savoyard que sa mère envoie à Paris pour y gagner son pain, et qui n'y trouve pas d'espoir de survie. Cependant une voix retentit dans les ténèbres: ce sont de nobles nonnes qui, recueillant le pauvre petit, le renvoient en Savoie chez sa mère. Celle-ci a, dans sa modeste demeure, un crucifix qu'elle vénère: la Providence s'explique.

    C'est un conte catholique, qui suggère que le Christ agit dans la vie; mais qu'il le fait par l'intermédiaire de ses symboles reconnus, et des religieux approuvés. Guiraud était royaliste: le conte a sans doute une portée politique. On pourrait croire que c'est du coup conforme à l'esprit savoyard. Mais il faut voir. Que la Providence s'incarne dans des objets ou des femmes officiellement consacrés renvoie davantage au formalisme et au fétichisme typiques du gallicanisme - ou classicisme catholique de Paris. En Savoie, on pratique un art baroque qui décale le symbole officiel vers le merveilleux - les anges. Ceux-ci peuvent toujours s'incarner dans des objets et ordres religieux consacrés; mais plus souvent ils se manifestent par des êtres et des choses qui n'ont pas consciemment agi dans un sens chrétien.

    Joseph de Maistre allait ainsi jusqu'à affirmer que la Révolution avait accompli les desseins de la Providence sans que ses acteurs l'aient jamais su. Antoine Jacquemoud attribuait aux tempêtes, comme dans les Alexandre_Guiraud.jpgmythologies antiques, une signification morale. Alfred Puget faisait de même pour les éboulements et les avalanches. Les Savoyards étaient moins rivés à la forme religieuse que les Français - à la structure externe.

    Cela explique à la fois le rejet par les Français d'esprit libre de la tradition catholique, et les accommodements que les Savoyards opéraient avec leur catholicisme propre, salésien et maistrien. Certains parlent franchement, pour la Providence, d'apparitions, de fantômes, de saints célestes. C'était la méthode médiévale, néopaïenne si on veut, en réalité moins politisée, moins liée aux institutions, moins dépendantes de l'ancienne tradition romaine, qui est à la véritable origine de cet état d'esprit: ce n'est pas spécifiquement chrétien, contrairement à ce qu'on a souvent dit.

    Mais Alexandre Guiraud n'en a pas moins fait des vers sympathiques, qui montrent sa conviction que les Savoyards étaient un peuple pauvre et pieux, qui disent son admiration pour eux. Et puis il concède à la nature une forme de sainteté qu'aurait mille fois approuvée François de Sales: c'est l'amour de la mère qui est à la source du salut de l'enfant. C'est elle qui prie, quel que soit le dieu qu'elle prie. Même dans le respect des formes extérieures, le catholicisme classique est contraint d'admettre la divinité de la mère naturelle: par la vierge Marie, il se lie à la Lune, comme disait l'auteur du Traité de l'amour de Dieu. C'est touchant.

  • La dame-fée de Guillaume IX d'Aquitaine

    0000000000000000000.jpgMon amie la conteuse Rachel Salter a mis ses enfants à l'école occitane de Limoux, appelée Calendrète, et j'ai une bonne opinion des écoles ancrées dans la culture régionale, car le lien intime créé par le lieu de vie rend vivante une culture, ce qui s'atteste par l'abondance des activités artistiques dans ces écoles, à comparer de ce qu'on trouve dans les écoles publiques.

    La preuve que les écoles occitanes sont pleines de vitalité est que mon amie Rachel en a gardé un livre distribué aux parents, une Petite Anthologie des littératures occitane et catalane, destinée à leur faire connaître les beaux et grands textes en langue locale, que rédigèrent d'authentiques poètes. Je retrouve, à la confection de cet ouvrage, des personnes de moi connues, liées à l'université de Montpellier, notamment Gérard Gouiran et Marie-Jeanne Verny. Mais les auteurs principaux de l'anthologie sont Robert Lafont, universitaire écrivain, et Christian Nique, ancien recteur académique.

    J'en commence la lecture, et le premier poème me frappe: il est de Guillaume IX d'Aquitaine, un des plus anciens troubadours dont les textes nous soient restés. Il y célèbre une dame qu'il confond avec sa propre joie – qu'il assimile à elle, au point de la nommer telle. Il lui attribue des pouvoirs immenses:

    Per son jòi pòt malaus sanar,
    E per sa ira sas morir
    E savis hòm enfolezir,
    E bèlhs hòm sa beutat mudar,
    E·l plus cortes vilanejar,
    E·l totz vilas encortezir.

    On en a bien sûr compris le sens: Par sa joie elle peut guérir les malades, et par sa colère tuer le sain et rendre fou le sage, et changer sa beauté à l'homme beau, et faire d'un vilain le plus courtois, et rendre courtois le tout vilain.

    Ce passage a été abondamment commenté, car ces pouvoirs magiques ont paru excessifs. Ils rappellent évidemment ceux qu'on attribuait aux déesses, aux fées, aux magiciennes. Circé par exemple change en cochons 0000000000000000.jpgdes hommes, ou à d'autres, comme Ulysse, elle fait des dons étranges. On s'est demandé si Guillaume était ironique, mais rien ne l'indique. Il semble réellement lier la joie donnée par la Dame à des vertus divines.

    En cela, son poème, en réalité, essentialise la femme, en tire une idée vivante – la vertu pure de la joie qu'elle donne. Ce n'est pas elle qui fait des miracles, mais la force qu'elle abrite. Or, en cela, il est incontestable qu'il s'agit d'une fée, mais dont il ne reste plus que les deux pôles qu'admettait la philosophie médiévale: la femme de chair, d'un côté – simple mortelle connue de tous; de l'autre, l'idée pure qu'elle véhicule, rendue abstraite par la tradition platonicienne.

    Que le poème soit issu des anciens bardes rendant hommage dans leurs chants aux divinités est pour moi évident. Guillaume étant grand seigneur lui-même, il ne cherche pas à séduire la femme d'un seigneur plus grand encore: la dimension sociale est absente de son propos. Or, elle a préoccupé, voire obsédé beaucoup de commentateurs marqués par les interprétations marxistes. Ici, Guillaume se contente d'adapter à la pensée occitane médiévale l'ode antique rendant hommage à la divinité en carnalisant son rapport à celle-ci – mais en l'intellectualisant, aussi, puisqu'il regarde ce qui habite cette dame, et non sa simple apparence. Il fait de la joie une force objective, une puissance morale traversant le monde, et c'est le fondement fabuleux, mystérieux et grandiose de son texte.

  • Workshop à Edimbourg: pensées de Rudolf Steiner sur la valeur éducative du conte

    87064616_1009883066071698_2525642405877645312_o.jpgLe 21 mars prochain, mon amie Rachel Salter, conteuse de son état, et moi animerons un workshop au Storytelling Center d’Edimbourg. Le thème en est Storytelling for Children in Rudolf Steiner's Thought: la valeur éducative des contes dans la pensée de Rudolf Steiner. Vous pouvez en découvrir, sur l’affiche ci-contre, la présentation avec le lieu, l’heure et le prix, pour ceux qui auraient, comme nous, le courage de se déplacer jusque-là!

    Les exemples seront essentiellement tirés des contes de Duncan Williamson (1928-2007), conteur de la communauté nomade qui conservait dans ses récits la tradition la plus ancienne et la plus sainte de la mythologie écossaise, évoquant des rois et des fées et ne tombant jamais dans le burlesque délirant auquel s’adonnent la plupart des conteurs francophones que j’ai vus: il gardait beaucoup de dignité, et se rapportait au monde spirituel avec fraîcheur et beauté, ne cherchait pas à en rajouter pour faire rire, même s’il avait beaucoup d’humour. Son lien avec Rudolf Steiner est donc patent, car c’est ce type de contes que le philosophe autrichien recommandait pour les enfants, sérieux et graves sans être lourds et pesants. Pour lui, en effet, les contes contenaient, sous forme allégorique ou symbolique, les vérités spirituelles et, comme je l’ai dit la semaine dernière, il rejoignait à cet égard J. R. R. Tolkien et le romantisme allemand, avec toute la tradition des Märchen que chercha à illustrer Novalis. Les êtres spirituels qui vivent sur Terre sont souvent le sujet des contes de Duncan Williamson, et ils s’y comportent comme Steiner a dit qu’ils se comportaient. C’est pour cette raison qu’un recueil de ses contes a été publié par la maison d’édition anthroposophique Floris, sise à Edimbourg et l’une des plus importantes du monde anglophone. C’est pour cette raison aussi que Rachel Salter a pu dire avec succès des contes de Duncan Williamson devant la Branche Henry Dunant, à Genève, de la Société anthroposophique suisse. Ils ont été très appréciés des personnes présentes, montrant comme l’amour des chiens subsiste au-delà de la mort, et de quelle manière les fées aiment rendre service aux pauvres gens et sont en contact permanent avec Dieu, qu’elles s’entendent très bien avec lui, contrairement à ce qu’ont dit certains. A Noël, en particulier, Dieu aime rendre visite aux fées!

    C’est sans doute à cause de cela que le poète savoyard Antoine Jacquemoud (1806-1887) a affirmé que Dieu visitait chaque soir le sommet des montagnes: là vivent des fées particulièrement nobles, c’est bien connu. Mais il ne sera pas question de la Savoie lors de ce workshop.

    Duncan Williamson ne sera pas notre seule référence, si elle sera la principale. Nous citerons également les frères Grimm (c’est plus ou moins obligatoire) et des ballades écossaises, ainsi que des comptines, car Steiner a également insisté sur la valeur formatrice de la musique.

    Son idée est que l’imagination libère l’âme et que l’imagination disciplinée, manifestant pour ainsi dire le monde spirituel, forme l’âme de la plus excellente des manières, donnant de bonnes habitudes et dispositions, qu’elle a une valeur thérapeutique et édificatrice majeure, en particulier pour les enfants de sept à quatorze ans. Alors, dit-il, le corps éthérique, fait de rythmes et d’images, domine l’être humain, et c’est par ce biais, par conséquent, qu’on doit éduquer.

    Pour moi Rudolf Steiner est le philosophe majeur du vingtième siècle, et il est marginalisé pour cette raison même, qu’il écrase la plupart des philosophes officiels, sortis des universités, de son génie. Ils ne savent pas quoi faire de ses idées, car elles ruinent leurs édifices théoriques en montrant d’emblée qu’ils spéculent sur un monde des causes qui, comme le disait Joseph de Maistre, est purement spirituel, jamais matériel, et sur lequel il ne sert à rien de spéculer: on a les moyens de le percevoir, ou pas. C’est particulièrement vrai de l’éducation, qui s’adresse à l’humain dans ses profondeurs les plus mystérieuses.

    J’ajoute que ce workshop est réalisé en relation avec des tableaux de John Slavin, peintre écossais dont j’ai plusieurs fois parlé ici, et qui a abondamment illustré les contes de Duncan 3427268154_336dccc9e2_b.jpgWilliamson. Il a aussi peint l’image qui a servi de base à l’affiche présentant notre workshop. Il met l’accent sur la licorne, symbole de l’esprit de pureté et de virginité, manifestation imaginative de l’esprit divin qui s’est incarné dans la sainte Vierge lors de l’Annonciation, selon plusieurs tableaux médiévaux d’inspiration allemande, mais, surtout, emblème de l’Ecosse. Celle-ci aime le virginal, cela se voit dans ses paysages, et aussi dans sa mythologie, ses traditions populaires qui, plus qu’aucune autre d’Europe, peut-être, restituent les vérités du monde spirituel. Duncan Williamson a montré  que les rois n’ont acquis une véritable légitimité que du jour où ils ont fait sculpter, à l’entrée de leur palais, deux magnifiques licornes. Alors l’Esprit-saint a pu descendre sur leur front, et ils ont été prêts à accueillir le christianisme. La Légende dorée montre que les rois écossais et irlandais l’ont accueilli avec une sincérité toute particulière: voyez la vie de saint Patrice par Jacques de Voragine.

    La principale organisatrice de notre workshop, celle qui a permis son existence, est Linda Williamson, la veuve du célèbre conteur, celle qui a transcrit, édité et préfacé ses contes. D’origine américaine, elle est tombée amoureuse de la tradition folklorique écossaise, et a participé à la fondation du Storytelling Center d’Edimbourg, une référence majeure. Son enthousiasme et l’élévation de son esprit ont fait des miracles, et je ne la remercierai jamais assez. D’autant plus que l’Ecosse est le premier pays où j’aie choisi d’aller en voyage, quand j’ai eu l’âge de choisir: j’y étais prédestiné, peut-être depuis une vie antérieure. Un pays magnifique et magique, fait pour les poètes. Comme en Savoie, voire davantage encore, on y est facilement aux portes du monde des elfes!

  • John Slavin de retour en Occitanie

    john 1.jpgL'année dernière, j'ai découvert, grâce à mon amie Rachel Salter, le formidable peintre John Slavin, qui met son art viscéral au service du monde spirituel, qui cherche à le représenter par des formes tirées de son être intime. Il avait illustré des contes de son compatriote l'Écossais Duncan Williamson, et j'avais été frappé par sa faculté à aller au-delà des concepts exprimés par lui - et à trouver ses propres révélations intimes, notamment à la faveur de créations nouvelles, d'objets mystérieux nés des profondeurs de son âme, et répondant à une voix qui chuchotait en lui, et lui ouvrait les portes du mystère. Il est revenu en Occitanie, et j'ai été frappé par la même chose.

    Il n'a pas cherché cette fois à représenter surtout les contes de Duncan Williamson, mais s'est attaqué à la mythologie classique, voire au merveilleux chrétien, donnant à voir Jésus dans les bras de Marie entouré d'un faune bienveillant et d'un ange souriant, ou l'archange Michael - superbe dans son armure, les pieds sur les trottoirs d'Edimbourg, géant, surmonté d'un ange ailé, et avec en arrière-fond les rues de la cité écossaise et ses visions insolites. J'ai adoré cela, la faculté de placer des êtres sublimes dans la ville moderne, grâce à un style non classique, presque populaire, et en même temps puisé au subconscient, refusant la ligne trop nette et se référant à El Greco, par exemple, ou Goya. Singulière rencontre, encore (l'an passé, c'était celle des lectures communes de Lord Dunsany et d'E. R. Eddison), car ce printemps, je ne suis pas allé en Irlande visiter le château de Lord Dunsany, mais à Madrid visiter le Prado et l'Escorial et admirer l'infinie beauté des étranges œuvres de Goya et El Greco, justement. C'est d'eux que j'ai surtout parlé, dans l'article qui en rend compte!

    En rénovant ainsi la tradition antique, John Slavin ravive les sentiments qu'elle a pu susciter, changeant peut-être leur sens, le rendant en tout cas imprécis, indistinct - entretenant le flou john 2.jpgparce que l'idée n'est plus ce qui s'impose, mais ce qui se vit, s'éprouve dans la réalité même de ce qui est exprimé - le phénomène occulte qui a été représenté dans les mythes anciens, et reste valable pour l'âme humaine. Ainsi, j'ai été particulièrement impressionné par le tableau de Promethée, Titan rougeoyant dans la pénombre et tenant une flamme d'une fabuleuse vivacité. Jupiter pleurant dans les rues d'Edimbourg avec son dernier petit éclair est sublime également, et rappelle Malpertuis, le roman fantastique de Jean Ray, qui évoquait un Olympe déchu, auquel plus personne ne sacrifiait plus. La curieuse trinité de Dionysos, Bacchus et Pan crée des figures de faunes que John Slavin semble avoir personnellement vues, tant elles sont vibrantes de vie propre. La scène d'Ulysse visitant Circé est étrange aussi, surtout parce que, en arrière-plan, une figure d'homme-oiseau semble être une clef de l'énigme, sans qu'on puisse la comprendre. Elle est née spontanément, comme une perspective s'ouvrant sur l'infini - le visage d'un ange, d'un messager!

    J'aime aussi Léda et ses quatre œufs éclos sur des êtres humains - et ses yeux immenses, qui percent le voile des mystères. John Slavin a un chic incroyable pour peindre le regard qui a vu. Krishna conseillant à Patrocle de se sacrifier en attaquant Hector est grandiose pareillement, et subtil par ses allusions. John Slavin emmène dans un monde obscur dont surgissent des éclairs de signification occulte qui ne laissent pas de donner le vertige...

    Ses dessins sont d'une grande beauté également, et un jour prochain, peut-être, ils illustreront des contes. Je le souhaite. En eux aussi il y a des seuils qui emmènent vers le lieu où l'homme se grandit par l'animalité sacrée qui est en lui, par l'énergie obscure qui le guide dans sa nuit sombre...

  • Une nouvelle association d'Occitanie

    NOYAU02.jpgMes voyages réguliers en Occitanie m'ont conduit à fonder, avec mes amis Rachel Salter et Bernard Nouhet, une nouvelle association dans le département de l'Aude, appelée Noyau. Au cœur du conte, et consacrée à la promotion de l'art du conte. J'en aime profondément les statuts, qui donnent aux contes et légendes la vertu de construire la personnalité, le lien social et les échanges intergénérationnels. Ils expliquent: Le conte, qui décrit des expériences de vie à un niveau émotionnel et moral est structurant pour la psyché, la personnalité et la structuration relationnelle de l'individu. Il place l'être, enfant ou adulte, et son imaginaire dans un relationnel à la fois archétypal et ordinaire, mais qui redonne au relationnel son énergie de contraste productif tout en désamorçant l'énergie conflictuelle destructrice. Parce que dans tout être, l'esprit est le moteur du physique, le conte forme la personnalité, harmonise corps et esprit par son aspect chanson de geste. Le conte est un des rares moteurs de transmission culturelle intergénérationnelle, c'est un outil de construction du lien harmonieux à la société et à la nature. C'est beau, je suis entièrement d'accord. J'ai toujours aimé les contes, pour moi un genre essentiel à la littérature, et nécessaire dans l'éducation de l'être humain. Il est formateur pour l'âme, et c'est par lui que naît de façon vivante et donc réelle la conscience morale - c'est par lui que le germe moral de l'être humain fleurit jusque dans sa conscience.

    Jean-Jacques Rousseau n'aimait pas le merveilleux, mais avait conscience que le récit était la voie par laquelle la conscience morale s'éveillait chez l'enfant. Il recommandait donc de raconter l'histoire des grands hommes de la république romaine, dans l'esprit de son cher Plutarque. Il ne voyait pas que cela ne pouvait fonctionner qu'avec des esprits déjà assez âgés, intellectualisés, qui sont dans l'adolescence, parce que les vertus romaines ne sont que dans la société, et non dans la nature. Les contes qui font appel au merveilleux, en effet, attribuent à l'univers même des forces morales - à commencer par l'amour.

    Bien sûr, si elles sont présentes dans l'univers, elles sont présentes dans l'humanité et la société, et les histoires des grands hommes de la république romaine sont racontées à bon droit à l'adolescent qui entre dans le tissu social, qui en devient un acteur. Mais cela ne suffit pas. C'est dans son rapport à l'univers entier que l'humanité doit être bâtie intérieurement dans son jeune âge. La société n'est pas une aberration, au jacques-stella-the-birth-of-the-virgin-with-adoring-angels.jpgregard de cet univers: elle n'est pas une bulle autonome. Qui suivra durablement des principes qui ne seraient pas appliqués par les bêtes, les plantes, les astres, et n'ont cours que dans des pays petits et privilégiés - Genève, ou la France? Même François de Sales, en recommandant de contempler la Nature et d'y déceler la sagesse divine, en savait plus que Rousseau - lui qui appréciait et conseillait les légendes fabuleuses sur les saints, et parlait, au fond, des vérités religieuses comme Charles Perrault parlait de la morale populaire - en utilisant le conte et son merveilleux.

    Comme notre association saisit le rêve dans son rapport avec la réalité et avec les mystérieux archétypes vivants qui peuplent l'invisible, elle allie même, en un sens, le surréalisme et le régionalisme, en s'insérant dans un paysage précis, ouvert aux phénomènes naturels et aux métiers de la terre. Elle est comme un nouveau départ, et je suis fier d'en avoir été élu premier président. Je lui souhaite longue vie. Et je dois annoncer que, pour bien m'occuper d'elle, et pour quelques autres raisons, je projette de déménager en Occitanie dans les mois à venir. Mais je reviendrai régulièrement en Savoie et à Genève: qu'on ne s'inquiète pas - ou qu'on ne se réjouisse pas (trop vite), peut-être!

    L'association a été enregistrée à la sous-préfecture de Limoux le 2 mars 2019. L'adhésion est de 10 €. N'hésitez pas!

  • Récital des Poètes de la Cité le 12 octobre

    01.jpgLes Poètes de la Cité cet automne encore présenteront un récital exceptionnel, en partenariat avec l’association Noyau. Au cœur du conte, que je préside aussi, et qui est occitane. Il aura lieu à la Maison de Quartier de Saint-Jean samedi 12 octobre 2019 à 15 h – et c’est le dernier que je présiderai, car j’ai donné ma démission, ne pouvant m’occuper de l’association genevoise alors que je vis à plus de six cents kilomètres. J’y serai avec ma double casquette néanmoins, et y viendrai depuis les environs de Limoux avec Rachel Salter, qui livrera un conte particulièrement poétique, Histoire de la fée lavandière, tandis que les Poètes livreront aussi soit des contes poétiques, soit des poèmes narratifs. C’est ce que je ferai moi, je dirai deux de mes poètes narratifs qui ont bien l’allure de contes, La Révolte du poète et Le Chant du ménestrel. Puis Dominique Valllée, l’excellente, dira aussi un poème de son cru. Linda Stroun à son tour fera élégamment part d’une Métamorphose. Brigitte Frank puissamment racontera l’histoire du Géant Galatio. Yann Cherelle, avec sa profondeur habituelle, fera dire un texte sur les Enfants perdus. Émilie Bilman, avec son imagination subtile, fera résonner le chant des fées et des oiseaux, et montrera le reflet pur des cygnes. Catherine Cohen, avec sa vivacité accoutumée, dira un émouvant Yoga du soir. Et l’épique Giovanni Errichelli plongera 71500902_10157268742452420_765629090752364544_o.jpgavec force dans les mystères de Nyx et Érèbe et de La Légende de Salimonde. Les artistes de la parole seront accompagnés d’un musicien renommé à juste titre, le joueur de korâ Sankoum Cissokho: il commencera et finira le spectacle, et le ponctuera de son instrument mélodieux.

    Mais avant le récital des poètes et conteurs de nos deux associations associées, il y aura une présentation du Président, et, après, des tréteaux libres, pour tous les poètes, inscrits ou non inscrits, membres ou non membres. Vous pouvez tous venir pour présenter vos contes et apologues ensorceleurs!

    Pour moi, je ne sais si je ferai le bilan de ces années de présidence que je ne compte plus, je suis content de les avoir faites, c’était un titre plein d’honneur, notamment, il faut le dire, à l’étranger, en France. On se doute que d’annoncer aux Savoyards et aux Languedociens que je suis président d’une société de poètes à Genève me donnait aussitôt du lustre. Même les Parisiens étaient charmés.

    Ce n’est pas pour autant bien sûr que j’aie été digne de ma fonction, je ne suis pas certain d’avoir été à la hauteur et que je fusse fait pour un tel poste, je pense qu’on m’y a élu parce que j’ai des facilités pour m’exprimer en public, pour communiquer. Quant aux capacités d’organisation et à l’autorité naturelle, je dirai que je n’ai pas ces qualités à un degré particulièrement élevé, étant tiré par l’élément de l’air et la volatilité. Je peux d’autant poetes.jpgmoins m’empêcher d’essayer d’amuser et de faire rire que même quand je ne m’y efforce pas, j'en crée le résultat: jusqu’à ma démarche, me dit-on, a quelque chose de comique. Je n’y peux rien, c’est ainsi.

    J’essaie bien à l’occasion de m’améliorer, mais je m’efforce surtout de travailler pour remplir les tâches concrètes sur lesquelles je me suis engagé, pensant que cela suffit bien, et que l’autorité minimale est acquise par cette activité, et la légitimité qu’elle possède. Bref, je ne prétends pas laisser l’association des Poètes de la Cité au pinacle, car sa situation objective n’est pas particulièrement glorieuse; mais je pense avoir animé l’association, tout de même, avoir créé des choses, et donné l’occasion à beaucoup de poètes de briller, d’être mieux connus et appréciés du public. Le présent blog, il faut l’avouer, y a participé.

    Ils le méritaient d’ailleurs tous, ils sont bons, ce sont des poètes talentueux, que je suis content d’avoir fréquentés. J'espère les revoir un jour.

  • Histoire de ma grand-tante

    000000000000000.pngMon amie Rachel Salter, qui est conteuse, me dit que mes histoires de famille sont comme des contes, et que je devrais les écrire. J'aurais plus de succès avec elles, peut-être, qu'avec mes récits fantastiques, car on m'a dit bon conteur, mais seulement quand je m'appuie sur mes souvenirs – sinon mon lecteur, me dit-on, est perdu, il ne me suit pas dans l'univers de mes songes.

    J'avais donc une grand-tante à l'histoire passionnante, dramatique ou tragique, et j'oublie toujours son prénom, mais son nom de jeune fille était Markel. Son père était juif, originaire de Lodz, et avait grandi à Tripoli de Syrie, comme on disait alors – car c'est aujourd'hui au Liban. Son propre père – mon arrière-arrière-grand-père – était médecin du port et, fonctionnaire du Grand Turc, ennobli à titre individuel – on l'appelait Markel-Bey. Cependant il aimait jouer, et un jour une grave dispute l'a amené à recevoir un coup de hache sur la tête – donné, pense-t-on, par un Arabe. Toute la famille, épouvantée, a fui à Paris.

    La culture française était naturelle, dans cette maison, et mon arrière-grand-père même avait été mis par son père à l'école des jésuites français. Néanmoins mon arrière-arrière-grand-mère avait gardé ses habitudes orientales, et ne sortait guère de son appartement parisien.

    Mais son mari, visiblement, n'était pas un juif de lignée très pure, car ma mère, son arrière-petite-fille, a fait un de ces tests génétiques dont les Américains ont lancé la mode, et il s'avère que le caractère juif n'est pas très grand en elle, que le caractère scandinave l'est plus. Je laisse au lecteur le soin de comprendre ce que cela signifie: mais en principe, c'est que des femmes de la communauté avaient été mises enceintes pour ainsi dire à 0000000000.jpgl'extérieur, et leurs enfants ensuite élevés selon les coutumes internes. Je suppose qu'elles étaient mariées, au moins au moment de l'accouchement. Mais pas avec leurs amants. Bref. Mon arrière-grand-père Markel était blond, de type slave, et ne jurait que par l'âme russe, ayant lu, et adoré, Dostoïevski et Tolstoï.

    Cela faisait rire mon grand-père son gendre, un Berrichon de souche paysanne au solide sens terrien. Car mon arrière-grand-père était du type exalté, il adorait notamment la musique, et il faut le savoir, pour comprendre l'histoire de ma grand-tante.

    Mais à Paris, il a dû d'abord divorcer d'une cousine qui ne voulait plus de lui, pour je ne sais quelle raison. Il se sentait rejeté de la communauté et, ayant fait comme son père des études de médecine (c'est une tradition juive antique, que les lignées de médecins), lorsqu'il a vu passer une annonce disant que Limoges attendait un médecin, il s'y est rendu. Il y a ouvert un cabinet, y a été bien reçu par une bourgeoisie locale ouverte d'esprit et peu marquée par l'intégrisme catholique (c'est le moins qu'on puisse dire, le Limousin étant réputé progressiste depuis bien longtemps), et s'y est marié avec une femme qui lui a fait néanmoins promettre de ne jamais faire allusion à son judaïsme. Et ils ont fait des enfants – deux filles, ma grand-mère et ma grand-tante.

    L'aînée, ma grand-mère, était une femme très sérieuse, vénérant son père et voulant toujours lui plaire; elle est devenue dentiste. C'était rare, à cette époque, qu'une femme devienne dentiste – mais à Limoges, comme je l'ai dit, on prônait l'Égalité.

    Cependant un drame habitait le cœur de ma grand-mère: c'est que son père était en adoration devant sa cadette, ma grand-tante, parce qu'elle jouait merveilleusement du violoncelle et, belle et fine, faisait l'admiration de la ville. Il organisait chez lui des concerts où elle montrait son talent, et son bonheur était au comble, quand on le félicitait pour ses filles, et surtout pour la seconde. Ma pauvre grand-mère n'était pas totalement satisfaite de son sort, et comme mon père assure que même mon grand-père s'est d'abord, sans succès, intéressé à sa sœur, on comprend que le nœud qui s'est fait alors dans son âme n'ait jamais vraiment été dénoué. Mais je continuerai cette histoire plus tard.

  • La visite de Montségur

    0000000.jpgMes enfants sont venus me visiter dans ma nouvelle région, et cela a été, pour eux comme pour moi, l'occasion de la découvrir. Car nous avons toujours aimé les visites naturelles et culturelles, les avons toujours pratiquées. Pas seulement en vacances, au loin: même en Savoie, en Suisse et aux alentours, nous avons parcouru les lieux.

    Et à présent nous les parcourions dans ce qu'on appelle le pays cathare, avec ses châteaux célèbres: Peyrepertuse, Montségur, Puilaurens, Quéribus, Puivert, Foix; avec ses cités: Carcassonne, Foix, Toulouse, Rennes-le-Château; et avec ses montagnes: le Cardou, le Bugarach, et celles qui entourent Ax-les-Thermes. Sans essayer de suivre la chronologie, puisque j'ai parfois visité deux fois de suite ces lieux, mes enfants n'étant pas venus me voir au même moment, j'évoquerai ici, porté par le souvenir et les idées qui m'en viennent, ce que ces visites m'ont inspiré.

    Et je commencerai par Montségur, qui était mythique, car mon amie Rachel Salter et ses amis propres, marqués par le souvenir cathare, en parlaient beaucoup. C'est là, en effet, qu'eut lieu un brûlement de cathares important, au treizième siècle, et c'est là, aussi, que les derniers cathares s'étaient réfugiés, vivant au sommet d'une montagne, sous les murailles d'un château perché sur une falaise, dans des maisons s'étageant sur les pentes comme les villages tibétains.

    Et de fait, l'atmosphère est véritablement tibétaine, car, depuis cette sommité, on peut admirer, tout autour, un paysage d'une grande beauté, dont les lointains se fondent dans le ciel bleu (en général), rempli de magnifiques montagnes et de vallées s'étendant à l'infini – car impossibles à distinguer du ciel dans l'éclat lumineux de l'air.

    Il est évident que, dans un tel lieu, la spiritualité sera spécifique. La force de la lumière est si grande qu'on peut y percevoir, sans passer par les textes, les présences divines, et de quelle manière elles ont formé les montagnes, qui leur servaient pour ainsi dire de coquilles. Certaines montagnes environnantes sont si hautes que même en juin, des plaques de neige s'y voient encore – et leurs rochers purs et brillants indiquent les astres, comme des doigts.

    On comprend que les catholiques romains (et français) n'aient pas compris la vie spirituelle d'un lieu semblable, qui laissait toute son importance à l'appréhension des forces de la nature reflétant la volonté divine. À Rome et à la Sorbonne, on raisonnait logiquement à partir des textes; à Montségur, on contemplait les cycles cosmiques et 0000000.jpghumains à partir des vagues de lumière roulant sur les Pyrénées.

    Il y eut une spiritualité pyrénéenne que ne comprirent ni les Français ni les Romains, et qui leur apparut comme opposée à la raison. Eux vivaient dans des cités où l'on discute, où l'on ergote, et cette liberté de l'âme dans la lumière au sommet des montagnes leur paraissait dangereuse et mauvaise.

    Une amie de mon amie, pianiste appelée Dévayani Canquouët, a créé une composition riche et sonore, romantique et belle, pour rappeler la clarté intérieure du lieu. J'ai eu l'occasion de l'écouter plusieurs fois. Elle ne fait pas état, dans ses notes musicales, de l'atmosphère propre à la combustion, au pied du pech, de deux cents cathares, une fois le château pris et soumis aux rois de France. Moment horrible, sinistre, qu'il est difficile de se représenter.

    Même l'installation, par la suite, d'un seigneur d'Île de France (Guy de Lévis) dans un lieu aussi austère étonne. Le contraste est grand.

    Le rationalisme ainsi imposé à l'Occitanie a-t-il donné de grands résultats? Il semble avoir plus coupé la dynamique propre à la région qu'apporté une dynamique nouvelle. J'y reviendrai, à l'occasion.