Le nom du Lac

Thonon.jpgOn sait que le lac Léman s’appelle parfois le lac de Genève, notamment dans la bouche des anglophones, mais en réalité, dans les vieux documents, à l’époque où les noms n’étaient pas fixés définitivement dans le marbre des dictionnaires officiels (marbre vain et éphémère, sans doute), on l’appelait aussi le lac de Lausanne, notamment dans le Pays de Vaud. Et c’est normal, car ce complément de nom ne signifie pas forcément la propriété exclusive. Ce n’est pas parce qu’on dit que Montmartre est le quartier des peintres que tout habitant de Montmartre est peintre.

Le lac Léman appartient de fait à toutes les cités qui sont sur ses bords, et on pourrait aussi bien l’appeler le lac de Thonon. Maurice-Marie Dantand, le grand griot de Thonon (une sorte d’auteur épique qui a chanté Thonon et ses légendes, à la fin du XIXe siècle), disait que le Léman était entouré de sept villes - et, bien sûr, que la plus belle, et la plus belle importante, était Thonon !

De fait, le Léman n’est pas simplement mare nostrum, mais aussi mare vestrum. Or, non est delenda Carthago ! Le Léman est une occasion de fraternel partage. Ramuz le sentait bien, quand il chantait les temps de Pierre II, à l’époque où de Chillon à Yvoire les nefs glissaient sur l’onde claire, et, sans interruption, transportaient, de l’une à l’autre rive, gens et marchandises ! Ô la Comtesse, cheveux blonds au vent, glissant sur le miroir de cristal telle une fée sur sa barge qui ne s’enfonce pas ! On eût vu, par le regard de l’âme, des sillons d’or traversant de toutes parts le lac : c’eût été les luisants élans d’âme que ces trajets accomplis manifestaient ! Et j’ose le dire, le lac en prenait une teinte plus belle, quoiqu’on n’eût su dire de quelle façon... Les poissons même s’en réjouissaient ! Et quand on les mangeait, ils en prenaient un meilleur goût...

Cela dit, Ramuz a aussi déclaré que les Chablaisiens donnaient du bois, tandis que les Vaudois donnaient vin et fromage. Cette opposition entre matière première et produits manufacturés paraît bien partiale. Plus récemment, un blogueur de la Tribune de Genève a opposé les vins vaudois à l’eau d’Evian. Mais un versant qui regarde vers le nord a ses vertus propres. Le Chablais, lui-même, a sa propre industrie. Fournir de l’eau pure au monde en la gardant pure est aussi une forme de transformation, car toute eau pure envoyée loin des montagnes enneigées devrait cesser d’être pure. Il y faut des secrets, de la magie, pour la conserver dans sa pureté ! C’est la magie des Savoyards, peut-être : garder pur, dans le monde moderne, ce qui semble couler des strates primitives et édéniques de la vie ! François de Sales a bien fait cela, n’est-ce pas : raviver la tradition, l’entretenir en l’arrosant du Saint-Esprit. C’est plus dur qu’on ne pense, d’être créativement conservateur !

Bref, il ne faut pas, a priori, juger défavorablement l’autre, si l’on veut renouer avec les échanges fraternels d’antan.

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