Lumières transfrontalières

CarloAlberto.jpgOn dit souvent que la Haute-Savoie est profondément liée à Genève. A mon avis, souvent aussi, c’est exagéré. Peut-être qu’on conserve vif le souvenir du département du Léman : on n’a pas pris pleinement conscience de l’essor d’Annecy, depuis ce temps. Le roi Charles-Albert, après la perte de Carouge, a, de fait, voulu faire de la capitale du Genevois un pôle économique important. Napoléon III a prorogé ce projet en faisant d’elle le chef-lieu du département de Haute-Savoie nouvellement créé. Son épouse Eugénie a fait l’essentiel de son succès touristique en tombant amoureuse de cette cité : pour elle fut construit l’Hôtel Impérial. Mais même auparavant, ce sont les Français qui ont popularisé cette ville, en particulier Eugène Sue. Or, celui-ci s’appuyait sur les écrits d’un Savoyard méconnu, Jacques Replat, qui avait participé à la refondation de l’Académie florimontane, sous couvert précisément du roi Charles-Albert, qui avait voulu rendre à Annecy aussi son lustre culturel. Ainsi, l’essor moderne d’Annecy, ville créée jadis par le comte de Genève puis développée par le prince-évêque de Genève, ne doit rien à Genève. Même les artistes français qui ont vanté les mérites de son lac l’ont avantageusement comparé aux lacs suisses (en général), auxquels ils reprochaient d’avoir des rives trop domestiquées : c’était la même comparaison que Stendhal faisait entre le lac de Côme, qu’il adorait, et le lac Léman, qu’il n’aimait pas.

Pour le mont Blanc, il est vrai que son altitude fut établie par le Genevois Horace-Bénédict de Saussure. Mais pour ainsi dire, il doit à son altitude même, plus qu’à son évaluation, son succès. Avant cette découverte, c’est François de Sales qui a nommé le premier cette montagne dans la littérature. Après, ce sont surtout les écrivains français, ou anglais, ou même allemands, qui ont célébré le mont Blanc et l’ont fait partout connaître.

Pour l’industrie de la vallée de l’Arve, elle peut remonter à l’emploi hivernal des paysans dans l’horlogerie genevoise. Mais en réalité, cet emploi a été effectué parce que les paysans passaient déjà l’hiver, auparavant, à forger leurs propres outils. Et l’emploi n’est devenu complet et professionnel que sous le roi Charles-Félix, qui a fait reconstruire Cluses et Sallanches incendiées dans ce sens ; même l’endiguement de l’Arve à Bonneville se comprend de cette façon : c’est bien le roi de Sardaigne qui a fait du décolletage une industrie au sens propre, qui l’a professionnalisé. Genève a représenté une étape importante, mais non fondamentale.

La rive gauche du Léman doit certainement davantage son succès à Genève, tout comme l’arrondissement de Saint-Julien, qui comprend Annemasse. Mais ce n’est pas forcément l’essentiel du département. D’ailleurs, Julien Gracq a salué dans cette rive gauche du Léman la simplicité, comme on l’avait déjà fait pour le lac d’Annecy : il déclara un jour avoir craint que cette rive gauche ne fût, comme la rive droite, semblable à la Côte d’azur, et avoir découvert qu’en réalité, elle était plutôt comme ses chers bords de Loire !

Les tendances aristocratiques de la Suisse ne sont pas nécessairement aussi universellement louées qu’on se l’imagine. La Savoie a toujours été appréciée, notamment des Français, pour son humilité, sa spontanéité : son naturel. Or, les échanges avec Lyon et Paris représentent l’essentiel de l’activité économique en Haute-Savoie. Pour bien l’apprécier, il faut en réalité sortir de l’arrondissement de Saint-Julien, et découvrir la Haute-Savoie telle qu’elle est. La Savoie a été globalement faite par ses princes et ses grands hommes, et ma foi, depuis qu’elle est française, il faut avouer que la France y a joué un rôle majeur.

Sans doute, elle a tendu à occulter sa spécificité. Mais est-ce que Genève s’en soucie beaucoup, de cette spécificité ? Je n’en suis pas persuadé. François de Sales n’y est toujours pas spécialement à la mode, je crois. Même l’origine savoyarde de Bonivard et Castellion n’est jamais rappelée. La Savoie n’est importante à Genève qu’au travers des récits qu’ont faits à son sujet les Genevois eux-mêmes.

Commentaires

  • Il se trouve que les vrais Genevois de souche, sont très liés à la Haute-Savoie, du fait que de très nombreuses familles genevoises ont des parents, cousins etc. même nom de famille, des deux côtés de la frontière. Par contre, étant donné que Genève est composée désormais de très nombreux étrangers, il se trouve que ceux-là ne comprennent pas l'attachement qu'il y a entre les VRAIS Genevois et la Haute-Savoie ! Les faux Genevois n'ont rien en commun avec la Haute-Savoie.

  • Je suis un peu sceptique, M. Café, ou, pour mieux dire, je crois que cela reste un peu théorique, et cela, pour deux raisons : politique, et économique. En fait, les Genevois de la Cité ne sont pas, pour la plupart, d'origine savoyarde : les grandes familles sont fréquemment issues de familles protestantes venues de France, voire d'Allemagne. Les grands écrivains genevois ont fréquemment des noms qui marquent cette origine étrangère : Calvin même était picard, mais Pourtalès et Amiel renvoient aux protestants du Languedoc, et Töpffer et Necker (Mme de Staël) aux Allemands. En fait, un des écrivains avec lesquels il y a un lien, c'est peut-être Cingria, qui pourtant était d'origine slave : mais son prénom marque l'attachement de sa famille à un prince catholique qui a régné dans les parages : Charles-Albert (qui passait pour être un roi juste et chevaleresque, quoique pas spécialement démocrate).

    Ensuite, on pourrait se dire qu'il existe un lien entre les communes catholiques rattachées en 1815 et la Savoie, et que ce lien est fort, parce que ces communes au bout du compte ont fourni une population aussi nombreuse que la bourgeoisie genevoise proprement dite. Mais même si les électeurs catholiques ont fait chanceler l'Etat de Genève à l'époque de James Fazy, en réalité, les capitaux et la maîtrise de l'Etat ont globalement continué d'être dans la cité même de Genève. Il existe bien sûr des agacements, dans les communes à l'entour, mais je crois que les dissensions sont au bout du compte neutralisées par un aspect économique fondamental : et c'est que l'économie des communes environnantes soit dépend de Genève, soit profite des décisions de l'Etat de Genève, qui en effet protège sa production agricole. Au bout du compte, quand il s'agit de décider si on va s'allier aux paysans savoyards ou avec l'Etat de Genève, eh bien, voyez-vous, je pense que les agriculteurs genevois ne suivent pas le sentiment un peu théorique de leur ancienne appartenance à la classe des paysans savoyards, mais plutôt la nécessité économique qui les favorise en tant qu'agriculteurs du canton de Genève.

    En fin de compte, le sentiment qui lie les uns et les autres existe, mais il reste périphérique, minoritaire, et il se matérialise peu, dans les faits. Ou alors, il sert d'ornement à des paroles, et en soi n'engage pas à grand-chose. C'est en tout cas le sentiment que j'ai.

    Franchement, M. Café, est-ce que les habitants des communes catholiques ont gardé en toute conscience que les attaques contre Genève dont Genève célèbre l'échec chaque année ont souvent été menées depuis leur sein ? Je ne pense pas. Le lien antique est passé dans le brouillard, je crois. La cité de Genève prévaut, sur le plan culturel, et déjà parce que les institutions d'envergure en émanent. Le lien antique a été plutôt oublié.

  • Je crois plutôt, que les communes catholiques, qui étaient Savoyardes et qui ont activement participé à l'attaque de la République de Genève dans la battaglie de l'Escalade, ont subi un lavage du cerveau et s'imaginent qu'elles faisaient partie de Genève !

    Votre commentaire est très juste, mais il faut savoir que je me réfèrais à une période beaucoup plus proche de nous. Mais, il est certain que dans les communes catholiques et en zone frontière les attaches sont très fortes. Qui ne connait pas de bonne familles genevoises qui n'ont pas des cousins à Saint-Julien, Annemasse, Gex etc... très souvent, d'ailleurs les Genevois ont pu faire construire des résidencres secondaires en France grâce à un héritage de terrain de famille.

  • Oui, mais cela ne me contredit pas, car j'ai admis que l'arrondissement de Saint-Julien (qui comprend Annemasse) était profondément lié à Genève. Mais en réalité, cela ne constitue qu'une partie réduite de la Haute-Savoie. Il faut savoir, déjà, que si on le nomme arrondissement de St-Julien, c'est parce qu'avant le développement de l'agglomération, Annemasse n'était qu'un petit bourg. Mais dans l'histoire savoyarde, St-Julien même n'a joué qu'un petit rôle. Les faits les plus connus sont le traité passé entre la Savoie et Genève peu après 1602 et l'iniative de la grande zone franche, aujourd'hui supprimée : elle revient en effet à la municipalité de St-Julien. Donc, dès le départ, l'activité intellectuelle de St-Julien est tournée vers Genève. D'ailleurs, bientôt, je devrais donner une conférence sur une dame qui a écrit des livres (pédagogiques ou mystiques), qui était originaire, précisément, des environs de St-Julien, et dont la famille avait été convertie au protestantisme par des pasteurs genevois. (Mais je ne suis pas persuadé que les intellectuels genevois, même traditionnels, s'intéresseront beaucoup à cet événement qui aura pourtant lieu près de St-Julien !)

    Ce lien très fort entre Genève et l'arrondissement de Saint-Julien me rappelle un fonctionnaire international de mes amis, vivant à Genève depuis de nombreuses années, et fréquentant les Genevois au sein de l'Eglise réformée dont il dépend aussi : un jour, je lui ai demandé s'il était déjà venu en Haute-Savoie. Il m'a répondu que si Annemasse et St-Julien en faisaient partie, oui, certes ! Mais il n'était jamais allé au-delà.

    C'est un peu caricatural. Mais en réalité, c'est quand même significatif. Les Genevois pensent qu'ils connaissent la Haute-Savoie parce qu'ils connaissent les environs de leur cité, même au-delà de la frontière. Ensuite, ils se laissent persuader que le reste de la Haute-Savoie est à l'image de St-Julien ou Annemasse. Ce n'est pas vraiment le cas. Or, les centres importants du département ne sont pas St-Julien et Annemasse. Annecy et Thonon sont déjà plus significatifs, je crois.

  • (Le 3e centre est Chamonix, en réalité.)

  • ... vous oubliez Megève, où le gratin huppé genevois aime se retrouver... car Verbier est devenu un peu trop russe...

  • Megève rassemble le gratin de nombreux pays. Le gratin est très international, à défaut d'avoir réellement le sens de l'universel : car il ne daigne pas assez regarder ce qui est au-dessous de lui pour embrasser le monde entier. Mais il ne se laissera pas arrêter par une frontière : ce n'est fait que pour le peuple ! Les Rothschild ont plutôt depuis Paris donné à Megève de la richesse, même s'ils ont aussi au même moment acheté des maisons à Genève. Mais les Rothschild sont-ils foncièrement genevois ? Les riches genevois se mêlent aux riches de tous les pays : c'est l'élite internationale. Même les riches savoyards vont à Megève.

  • Bonjour,
    Je me suis permis d'insérer un lien vers votre blog très intéressant car il existe peu de blogs sur la vie locale. Si cela vous posait le moindre problème, merci de m'en informer.

    Angélique Ballet-Baz


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  • Non, pas de problème. Votre parti ne m'est pas antipathique. Sous un pseudonyme, j'ai même écrit et publié sur son site un article sur son fondateur. Ici même, les interventions d'Antoine Vielliard m'ont semblé excellentes. Merci pour ce lien.

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