La poésie qu'on sait mauvaise

Baudelaire.jpgJean-Pierre Veyrat est un poète romantique savoyard que Lamartine aimait, et dont Sainte-Beuve a fait l’éloge. Je raconte dans mon livre sur la Savoie occulte que certains critiques français s’en sont pris à Sainte-Beuve parce qu’il avait loué Veyrat mais rejeté Baudelaire. Ces critiques français ont traité Veyrat lui-même de plusieurs noms d’oiseau, à cette occasion, bien qu’ils ne l’eussent évidemment pas lu. Mais ils savaient à l’avance qu’il ne valait rien. Et la raison en est que le public parisien ne le connaissait pas, même au sein de la classe intellectuelle : de fait, il n’était connu que dans les cercles intellectuels d’Annecy et de Chambéry.

On se doute qu’à cet égard, on n’a pas vraiment évolué. Car j’ai vu parler de Jean-Pierre Veyrat dans un blog littéraire parisien, exactement de la même façon qu’en parlaient, non pas Lamartine et Sainte-Beuve, mais les critiques admirateurs de Baudelaire cités ci-dessus.

En vérité, quelques individualités attirées par la littérature régionale pouvaient seules, à Paris, s’intéresser sincèrement à Veyrat. On sait que Lamartine et Sainte-Beuve étaient dans ce cas : tous deux aimaient Xavier de Maistre, le premier aima aussi Mistral et le défendit, le second édita Töpffer. De fait, Veyrat chanta surtout le duché de Savoie, en tant qu’il appartenait au royaume de Sardaigne : il pensa évoquer poétiquement sa petite patrie, en parlant bien sûr de sa famille, des montagnes, des cascades, sur le modèle lamartinien, mais en la faisant couronner, aussi, par la foi chrétienne, d’une part, les princes de Savoie, d’autre part. L’atmosphère de ses vers correspond sans doute bien à la Savoie du temps de Charles-Albert, mais pas vraiment à la France de 1848, qui s’industrialisait et s’urbanisait : ce dont Baudelaire porte la marque.

C’est qu’en fait, les jugements qu’on peut porter sur la poésie dépendent souvent plus qu’on ne croit des liens qu’on entretient avec la tradition nationale, ou avec un certain courant culturel, du moins. La poétique ne surgit qu’au travers d’un filtre, et c’est pour cela que l’histoire de la critique littéraire comporte en son sein autant d’incertitudes. Moi-même, par exemple, non seulement j’aime Veyrat, mais je trouve Baudelaire bien plus incomparable que René Char, bien que Jean-Noël Cuénod ait dit tout autre chose l’autre jour dans La Tribune de Genève...

Commentaires

  • Ce que je disais d'Onfray sur mon blog peut, en fait, s'appliquer aussi à la poésie et aux poètes. Sauf à préciser mieux ma conception : pourquoi faut-il chasser l'un pour couronner l'autre ? C'est qu'on en fait un objet de promotion politique ou de valorisation de son égo. On donne une valeur absolue à une chose là où elle n'a pas sa raison d'être. Autrement dit, si on prenait l'opposition courante ville/campagne : en quoi la prétention à dire la ville supérieure importerait-elle à qui n'aime pas y vivre ? Et inversement, de la campagne.

    Selon notre sensibilité, on préfèrera donc l'un ou l'autre poète. Encore que, selon les temps de notre vie ou le cours des événements qui la marqueront, la poésie d'un Char pourra être préférée à celle d'un Veyrat ou d'un Baudelaire. Tout le reste n'est pas de la littérature, mais que de l'esbrouffe. Encore qu'il faille apprécier le travail de la langue commis par les poètes, et les reflets de l'âme qui miroitent dans leurs vers : là s'établit la juste distinction, mais qui s'en soucie de bon aloi ? (et encore, si ça ne trouve aucun écho en soi, qu'importe la grandeur ?)

  • Dans le principe, vous avez complètement raison, Marie-Danielle, mais vous oubliez que ceux qui ont lu à la fois Veyrat, Baudelaire et Char se comptent certainement sur les doigts d’une seule main. Du coup, le principe, ici, ne s’applique guère. Peut-on juger d’une poésie sans l’avoir lue ? Au demeurant, j’avoue que j’ai lu Char avec moins d’attention que les deux autres : à son sujet, je me suis renseigné, j’ai accepté de lire ce qu’on me soumettait, y compris dans les anthologies de la poésie contemporaine que je me suis fait un devoir de lire en entier, mais je n’ai éprouvé aucun attrait particulier m’amenant à le lire davantage. Les raisons peuvent en être relatives à ma culture propre, comme je le suggère déjà dans l’article, ou elles peuvent avoir un fondement plus solide : pourquoi pas ? C’est peut-être ce que je m’efforcerai d’exposer dans un autre article. Car il faut remarquer que Jean-Noël Cuénod a déclaré ce poète “incomparable”, mais sans en donner de raison particulière. Il ne s’agit donc que de l’argument d’autorité (car Jean-Noël est un journaliste littéraire mais aussi un poète reconnu, à Genève). Or, à notre époque de pulvérisation des repères, comme qui dirait, cet argument n’apparaît pas désormais comme le plus recevable de tous.

  • Mais, au contraire, Rémi, le principe ne s'applique que mieux : si rares sont ceux qui ont vraiment lu ceux qui sont mis en question, c'est donc que leurs jugements découlent d'une préférence personnelle constituée de divers motifs qui ne sont pas du ressort de la poésie du poète elle-même. C'est de cela qu'il faudrait parler, qui est réellement l'objet de leur expression, à ceux qui émettent de soi-disant jugements de valeur d'une œuvre mais qui s'avère plutôt le jeu d'intérêts qui n'ont que peu à voir avec l"œuvre elle-même !

    C'est aussi primaire que de dire "Mon poète est plus fort que le tien, gnan gnan !". En tout cas, cela pour dire que je prends ces choses-là de cette manière et cherche plutôt à voir ce qui, véritablement, pourrait se révéler d'intéressant dans l'œuvre sans ces ébrouages de paon. Par contre, qu'on cherche à faire reconnaître ce qu'on croit qui doit être défendu, ça, oui, c 'est autre chose et ça m'intéresse, mais tant me paraît vain qu'il faut que les arguments soit de taille, et si je peux goûter le spectacle de l'habileté à débattre, ce n'est pas pour autant que ça emportera mon adhésion vis-à-vis de l'objet débattu.

  • De retour pour préciser que ce dont j'ai parlé ne s'applique pas absolument à vous, bien au contraire, même car vous savez parler de la poésie comme nul autre que je connaisse (j'entends dire : que je lis ou ai lu - ou alors aussi bien que Christian Bobin dans ses Chroniques sur RSR, et ce pourrait être là un grand compliment, cela en distinguant le style unique à chacun pour le faire). Aussi, c'est quand vous parlez d'elle que vous la défendez le mieux à MES yeux, mais je conçois qu'il faille parfois porter quelque bataille en d'autres champs...

  • Merci du compliment, Marie Danielle ! Car Bobin a beaucoup d'admiratrices, et à ce titre, je l'envie.

  • Que des femmes ? Vous voulez dire qu'en matière de poésie comme en matière de roman, ce sont là encore les femmes qui lisent le plus ?

    En tout cas, vous devriez prêter l'oreille à ses Chroniques : à certains moments il fend le mur des apparences jusqu'à en éprouver la foi d'un chrétien (je m'en réfère au souvenir encore bien clair que j'en ai de la foi), et à d'autres, offre l'enchantement du vivant tel qu'il peut se trouver à qui sait regarder. Tout cela ne vous étant pas étranger, n'est-ce pas.

  • On verra : peut-être que je le lirai.

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