L'inspiration du dimanche

resurrection.jpgLe dimanche est assimilé à l’absence totale d’originalité des artistes et poètes, et c’est étrange, car les autres jours de congé institués ne subissent pas forcément le même anathème. Ce n’est pas seulement que le dimanche est le jour où on fait les choses pour passer le temps, mais qu’il est celui de la vie intérieure réglementée et rationalisée, au fond, par les institutions issues du christianisme. On se pose alors comme ayant des inspirations, mais on ne fait que suivre un rituel tout extérieur, sans véritable dimension intérieure.

L’esprit du dimanche, à l’origine, c’est celui du Soleil ; dans la tradition chrétienne, le dimanche est le jour du Seigneur. L’Eglise a obligé les peuples à ne pas travailler ce jour-là, afin de pouvoir assister aux cérémonies sacrées et se remettre dans la voie de Dieu.

Mais de fait, ce culte indirect du Soleil renvoie aussi à celui de la Raison, à celui de ce qui dans le monde paraît clair, normal, rationnel, bien découpé dans ses formes par la clarté de l’astre du jour. La religion chrétienne a elle-même une dimension morale appuyée, et la relation avec Dieu ne s’y entend pas sans amélioration substantielle de l’âme. Or, cela passe par la clarification, la purification.

Quoi qu’il en soit, il peut réellement y avoir, à mes yeux, une forme d’inspiration propre au dimanche, en particulier celle de l’harmonie et de la régularité des rythmes et des formes. Je ne crois pas que l’irrégularité et l’arythmie déclenchent pour ainsi dire automatiquement l’inspiration : je ne rejette pas l’expérience qu’on peut en faire, mais je n’admets pas un présupposé dogmatique, à cet égard. Et la raison en est que l’harmonie et le rythme ne sont pas, autant qu’on croit, donnés à l’avance, mais que la véritable harmonie entre des éléments à première vue sans liens entre eux, est réellement une forme d’inspiration divine.

De fait, pour obtenir la régularité des rythmes, ou l’harmonie apparente, la plupart des artistes du dimanche, fonctionnant sur l’imitation de la nature, ont simplement saisi les choses dans leurs liens apparents, physiques, matériels, et, partant, mécaniques. Et je comprends, de ce point de vue, l’anathème d’un Jean-Noël Cuénod ou d’un Lionel Chiuch contre les poètes du dimanche. Mais en réalité, l’harmonie suprême est celle des contraires : il s’agit de créer un rythme entre des sons apparemment impossibles à rythmer, de présenter une forme de cohérence entre des éléments à première vue totalement disparates. Là est la divine inspiration du dimanche.

Un artiste qui l’a bien compris, et qui accumule à cet égard les plus sublimes paradoxes, c’est David Lynch, le cinéaste. Dans son livre, Catching the Big Fish, il dit que face à des éléments à première vue sans rapport, il cherche un lien mystérieux, parce qu’il a foi en ce qu’il appelle le champ unifié des choses, l’unicité de l’univers. Et lorsqu’il a saisi une cohérence globale, il peut faire son film. Or, face à ses œuvres, on peut précisément percevoir une cohérence globale et des liens qui semblent exister entre des éléments en principe dénués de rapports entre eux. La nature de ce lien reste du reste diffuse, cachée, mais la disposition ne laisse pas de doute sur sa réalité.

C’est ce qui est beau. Ici, l’harmonie générale surmonte le principe de dissolution propre à l’art contemporain, il le transcende. Or, Lynch ne cache plus qu’il croit en un Père tout-puissant et miséricordieux, ainsi qu’il l’a déclaré au Figaro : il se rattache lui aussi au dimanche, pour ainsi dire.

Commentaires

  • Ha ha ! Sans doute poussé par un de ces mystérieux tours que joue l'inspiration, que lis-je en ces lignes ? Le nom de David Lynch. Et de dévorer la chronique entière, toujours aussi pertinente, bien qu'étonnante dans son sujet. Merci.

  • Merci à toi, Vance ! C'est vrai qu'il m'a semblé bon de surprendre, car il ne faut pas se fier aux apparences : il y a plus de mystère qu'on ne croit dans l'inspiration classicisante, et plus de cohérence dans l'art moderne, que ne le croient même nombre de ses adeptes, qui croient n'y aimer que la forme désordonnée ou bizarre.

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