Annemasse aux antipodes

Cohen.jpgLe récent débat sur les gens qui viennent à Genève depuis Annemasse m’a rappelé un passage d’Albert Cohen évoquant les souvenirs d’enfance d’Ariane d’Auble, qui représente dans son livre l’aristocratie genevoise. Elle dit que quand elle était petite, un jour, on l’a emmenée voir des catholiques, à Annemasse, et que la perspective de ce spectacle l’émerveillait. C’était comme un voyage aux antipodes.

Le lien qui a été indirectement fait entre les minarets et les frontaliers change peut-être la couleur des antipodes, mais je ne suis pas persuadé que cela soit vraiment différent, dans le fond. Gilbert Salem a raconté que l’installation de clochers catholiques en terre protestante a elle aussi posé un gros problème, en son temps.

Carouge.jpgPour ma part, je suis fondamentalement favorable à la liberté en matière de clochers et de minarets (je suis de ceux qui trouvent les antennes-relais d’un rayonnement plus périlleux et d’une élégance formelle plus problématique). Je suis également favorable à la liberté de circuler à travers les frontières. Mais la peur de perdre son identité, au sein d’une mondialisation qui massifie et dépersonnalise, déshumanise, et en relativisant tout désoriente, est une réalité dont il faut tenir compte. Ne brandir, en guise de compensation, que les avantages matériels induits par ces échanges me paraît un peu court. Bertrand Buchs, en disant ironiquement qu’en passant l’Arve, il se sent contraint de prêter allégeance au capitalisme protestant, nous rappelle que l’assimilation culturelle à laquelle a forcément été soumise la cité de Carouge n’a pas toujours été facile, pour les Carougeois mêmes.

Il faut donc trouver le moyen de développer les échanges tout en accordant une large part à la culture, afin que les flux d’argent ne remplissent pas l’esprit complètement. Car plus que la culture étrangère, finalement, ce qu’on craint - plus ou moins consciemment -, c’est le dépérissement de la culture en général, dans le tourbillon actuel. Cela ne ressortit au nationalisme que parce qu’on assimile spontanément la culture en général à celle dans laquelle on a été personnellement élevé.

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