Scrooge

Dickens.jpgJ’ai vu le film sur Mr Scrooge, adapté d’un récit de Dickens, et je l’ai trouvé globalement bon: le début est impressionnant; les remords de Scrooge qui lui font avoir, la nuit de Noël, des visions hallucinantes, en même temps qu’effroyables, avaient médusé la salle: on n’entendait plus un bruit; le mystère du mal avait été saisi en profondeur, comme il l’est souvent par les Anglais et les Américains.

L’image animait des peintures du temps de Dickens, extérieurement réalistes, mais donnant en fait au monde une forme morale, comme les tableaux de Greuze ou de peintres genevois d'alors peuvent en donner de beaux exemples: ce mélange entre réalisme digne et intériorité subreptice donnait une grande noblesse à l’ensemble, ce qui est assez rare, dans le cinéma américain: on tombe souvent dans la bouffonnerie, dès qu’on entre dans le merveilleux.

Peut-être cette tendance s’est-elle vérifiée avec l’Esprit du Noël présent, mélange de Jésus, de Jupiter et du Père Noël. D’un côté, sa lampe rayonnait d’un sublime éclat, et sa haute taille le faisait vraiment ressembler à une statue de Zeus soudain vivante: on eût alors dit un être divin rendu enfin visible; de l’autre, il riait un peu trop, et cela agaçait, le décrédibilisait. C’est qu’il ressemblait encore trop à Jupiter, sans doute.

François de Sales.jpgDe fait, la fin est légèrement décevante, car l’horreur de l’avenir logique de Scrooge n’est pas montrée vraiment. On dit de lui qu’à sa mort, on ne le regrettera pas, en gros, mais la réflexion me paraît concéder beaucoup au jugement de la société: c’est un héritage de l’ancienne Rome et de son sens civique. François de Sales disait, lui, que quand on est mort, on est toujours vite oublié, et que ce n’est pas de reconnaissance sociale qu’il faut être avide. Car il s’agit, dit-il, de regarder la direction que prend l’âme après la mort, une fois que tout ce à quoi elle attachait jusque-là de l’importance est changé en fumée - seules les bonnes actions effectuées durant la vie apparaissant désormais comme solides. L’enfer est suggéré, dans l’histoire de Mr Scrooge, par un rougeoiement au fond d’une fosse, mais l’horreur eût pu être rendue de façon plus saisissante: comme le personnage avait été réduit à la taille d’une souris, je m’attendais, par exemple, à ce qu’un chat le dévore, ou du moins essaye. Son argent aurait également pu se liquéfier dans ses doigts et prendre des airs monstrueux et moqueurs, dans l’esprit de François de Sales.

Celui-ci, en effet, parlant de l'enfer, dit que ses monstres sont en réalité la conséquence, voire la création du mal qu'on a conçu, qu'on a placé notamment dans son regard.

Il y avait quelque chose de cela, à la fin de Mulholland Drive, de David Lynch, avec les gnomes ricaneurs qui poussent la pauvre héroïne au suicide.

Cela dit, c’est globalement un très bon film, un des meilleurs qu’on ait vus depuis longtemps.

Commentaires

  • Dis donc, c'est encourageant ! Merci pour ce billet toujours bien argumenté.

  • Merci à toi.

  • Vu et apprécié. Un peu gêné par cette incarnation dyonisiaque de Noël, dans la seconde partie (j'ai trouvé le trait forcé), mais séduit par un ensemble époustouflant. Zemeckis a toujours ce goût pour la flamboyance et la lumière. JE demeure réservé sur la destination du produit : le vocabulaire recherché empêchera les plus jeunes d'adhérer (rien que l'expression "ministre du culte" !) et certains épisodes sont très sombres. Je préfère tout de même l'enchanteur Polar Express.

  • Oui, c'était pas mal aussi; le Père Noël y avait une certaine noblesse, contrairement à ce qui arrive la plupart du temps.

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