Le sigle du parti majoritaire cambodgien

Logotype_PPC.pngQuand je suis entré sur le territoire du Cambodge, après avoir franchi la frontière avec la Thaïlande, arrivant en particulier dans le pays de Koh Kong, j'ai vu un panneau présentant le Parti du Peuple cambodgien, dont le chef est M. Hun Sen, Premier Ministre du Cambodge. Et j'ai aussitôt noté qu'au-dessus des médaillons contenant des photographies des membres les plus éminents du Gouvernement, il y avait une divinité qui semblait lâcher, de sa main, des étoiles, et les porter sur le front des Sages. J'ai cru que c'était une fée, mais j'ai lu quelque part qu'il s'agirait de Bouddha laissant tomber sur Terre des fleurs de riz, à la façon d'une manne, afin que le Peuple ait à manger.

Cela importe assez peu. Ce qui est remarquable, d'abord, c'est la disposition de ce panneau, qui place la divinité au-dessus des personnes ayant un corps de chair et de sang, comme dans l'art baroque: sur les panneaux des retables, les saints sont un étage au-dessous des anges ou des symboles relatifs à la divinité, les deux exceptions étant Jésus et Marie, qu'on regardait comme ayant reçu la nature divine, ce qui est exprimé par leur statut de roi et de reine du Ciel. A cet égard, Marie, en particulier, rappelle assez Bouddha Sâkyamuni, regardé comme le prince des anges et des apsaras dans le ciel d'Indra: car on l'a souvent dite, elle aussi, reine des anges, ayant été couronnée par son propre divin fils. Saint Amédée de Lausanne disait, également, qu'elle s'était mise sur le trône laissémedaille-miraculeuse-7.jpg vacant par la chute de Lucifer, ancien prince des anges. Or, nombre de pays l'ont prise pour patronne, et on la regardait comme laissant tomber de sa main, à la façon d'une neige, les trésors que Dieu voulait bien lui laisser donner aux hommes. Elle était miséricordieuse et douce: de ses doigts tombaient des morceaux d'étoiles.

M. Hun Sen est un ancien Khmer Rouge qui a rompu avec Pol Pot, peut-être parce qu'il ne croyait plus en l'intelligence supérieure de l'Angkar, et qu'il admettait que le génie venait du seul monde divin, ou alors au moins avait-il saisi que le peuple ne croyait spontanément jamais autre chose, quoi qu'il dît quand on l'interrogeait: car alors, l'individu ne dit pas ce qui est en lui profondément, mais cherche la réponse qu'il est séant de donner. Les idées diffusées par l'éducation d'État sont affirmées comme allant de soi, même quand on n'agit pas en fonction de leur contenu, au sein de sa propre existence!

En tout cas, en voyant le panneau, quelque peu délavé, je fus ému par ce témoignage de religiosité.

Commentaires

  • Bonjour Rémi,

    "Les idées diffusées par l'éducation d'État sont affirmées comme allant de soi, même quand on n'agit pas en fonction de leur contenu, au sein de sa propre existence!"

    Il me semble que c'est pareil dans l'éducation religieuse: les idées sont affirmées comme allant de soi. Qu'il y ait un dieu, un monde divin, des anges, une hiérarchie, un roi du ciel, une reine des anges, un diable, tout cela semble aller de soi. Et pourtant: rien ne va de soi.

  • Bonjour, John.

    Je ne saisis pas bien ce que vous dites, car je ne vois pas en quoi l'éducation d'Etat s'oppose forcément à l'éducation religieuse. Lorsque l'Etat a une religion officielle, c'est une seule et même chose. Le problème n'est donc pas là. Il s'agit seulement d'individualiser assez l'éducation, et non pas de savoir si on va parler des anges ou des atomes. Il s'agit en fait de parvenir à établir un lien vivant entre l'âme des élèves et ce dont on parle, afin que les élèves évitent de réciter comme une leçon creuse ce qu'ils ont appris, et que les gens puissent énoncer quelque chose qui parte vraiment de leur coeur, quand on leur demande ce qu'ils pensent. Or, moi, vous pensez bien, je crois tout à fait possible de saisir dans son propre coeur la présence des anges, et aussi des atomes. Mais quoi qu'il en soit, je reste persuadé qu'au fond d'eux, les gens, globalement, croient que l'histoire a un sens imprimé depuis l'extérieur, que le monde va quelque part, et qu'il existe une instance qui veille sur l'humanité de façon globale. Mais chacun représente cette instance à sa manière, beaucoup de gens un peu cultivés projettent cette idée sur des groupes de gens diffus voire cachés, d'autres la projettent sur des grands hommes, d'autres encore sur les extraterrestres, enfin, quoi qu'il en soit, il y a presque toujours une croyance non réellement prouvée qu'il existe des entités qui tirent les fils derrière les apparences. Si on est d'éducation religieuse, on dit que c'est Bouddha, ou alors la sainte Vierge, selon sa religion. En France, on aime mieux parler de groupes secrets, c'est un grand truc.

  • Rémi,

    L'éducation d'Etat, telle que dans les pays européens, enseigne des matières qui en général ne sont pas l'objet d'options philosophiques ou politiques. Les maths, la physique, les langues, etc, ont des contenus qui ne demandent pas d'y adhérer intérieurement. Dans ce sens, cela va de soi. 1 + 1 = 2. C'est le résultat d'une convention (la valeur attribuée aux chiffres) et d'un calcul. On peut bien sûr discuter certains aspects collatéraux tels que le conformisme d'une opération purement abstraite, et comment ce conformisme sert ou non la politique de l'Etat. Mais cela ne change pas le résultat du calcul.

    Dans les religions l'idée même de l'existence de Dieu va de soi. Forcément. On ne pose pas la question de la non-existence de Dieu, sauf pour la combattre. On est ici dans l'adhésion intérieure. Aucune logique, aucune démonstration n'apporte la preuve de l'existence de Dieu ni de sa non existence. Dieu? Cela va de soi. Les anges? Cela va de soi du moment où l'on a accepté le discours. Ressentir les anges? Et si ce ressenti n'était qu'une variation électromagnétique de l'atmosphère, ou une particule de très haute énergie traversant l'atmosphère, ou une émotion, ou une décharge neuronale électro-chimique?

    Je trouve que dans la religion il n'y a que des choses qui vont de soi - alors que justement elle ne vont pas du tout de soi: l'existence de Dieu, la filiation Jésus-Dieu, les anges, etc, rien que pour le christianisme. Dire de Jésus est le fils de Dieu semble aller de soi si l'on accepte cette croyance. Si l'on pouvait dire: 1 + 1 = dieu, alors cela irait de soi.

  • A mon avis, vous vous trompez, John, car en Grèce, le christianisme orthodoxe est religion officielle, de telle sorte que je suppose que le contenu de la religion peut aussi y être enseigné, comme on enseigne la philosophie de Sartre en France, au lycée. Il est complètement faux qu'on n'enseigne que des matières qui ne font pas l'objet d'options intérieures, puisque la philosophie de Sartre, c'est pareil, on y adhère ou pas. D'ailleurs, les langues ne sont en rien innocentes, elles transportent bien les philosophies propres aux peuples qui les parlent. Là n'est pas la question. Ce qu'il faut, c'est justement éviter d'étatiser ce contenu culturel pour que les gens ensuite ne débitent pas des vérités toutes faites en s'imaginant qu'elles sont obligatoires, puisqu'elles viennent de l'Etat. Par exemple, il est évident que république de Genève tendra à donner de l'Escalade une vision positive, et il est évident aussi que le duché de Savoie tendait à en donner une vision différente. Si l'éducation est liée à l'Etat, les gens croiront obligatoire d'aller sur ces faits dans le sens de l'Etat, surtout si on leur pose des questions en public.

    Pour les anges, on les voit derrière Genève ou derrière la Savoie, en 1602, selon le ressenti qu'on a, car ils sont justement ce qui donne une valeur morale aux faits. Valeur morale qui en soi n'existe pas, mécaniquement et matériellement. Victor Hugo en avait pleinement conscience, lorsqu'il disait qu'un ange avait permis que fût prise la Bastille, dans "La Fin de Satan". Or, j'aimerais bien qu'on parvienne à me démontrer que les historiens, à l'école, sont toujours parfaitement objectifs, et ne vont pas plutôt dans le sens de l'Etat! A mon avis, ce sera dur, et l'affirmer, même d'un ton élevé, ne suffira pas. Cet ange qui montre le bien dans telle ou telle orientation de l'histoire, on le ressent réellement, dès qu'on a un sentiment sur les faits: il est l'esprit de ces faits. Car on ne peut pas non plus prétendre que tout le monde est dans le vrai. On peut seulement dire que personne ne sait avec certitude si la prise de la Bastille ou l'Escalade sont bien des événements positifs, comme on le dit à Paris et à Genève, comme on le dit officiellement dans ces deux nobles villes.

    L'histoire n'a rien de neutre, ni la politique. Pour tout le monde, spontanément, les événements et les actions ont une valeur morale. Or, elle est donnée d'en haut, par dessus leur substance matérielle, et elle ne l'est pas arbitrairement. On ne le croit pas, en général, quoi que disent les philosophes, quoi qu'on dise en public quand on est questionné. Car il est possible de dire: "Non, les actions et les événements n'ont pas de valeur morale objective", et ensuite, de dire: "L'Escalade et la prise de la Bastille sont des événements et des actions qui vont dans le sens du bien, du progrès". Et si on a un peu de logique, on voit qu'on se contredit d'une phrase à l'autre.

    Ensuite, on peut réellement évoquer ce qu'il y a dans les textes religieux comme on évoque ce qu'il y a dans les livres de Sartre, il faut à mon avis être un peu borné pour le nier.

  • Par "esprit des faits" je peux mieux comprendre ce que vous voulez dire par "anges". L'esprit des faits peut être accessible à tous sans appartenir à une religion particulière.

    Je reviens rapidement sur l'école. Je ne sais pas ce qu'il en est sur l'enseignement du christianisme orthodoxe à l'école en Grèce, mais ici la philosophie de Sartre n'est pas proposée comme une une vérité allant de soi. Il est étudié avec d'autres philosophes, et les désaccords entre eux peuvent être abordés sans que cela mette en cause un dogme. Il est vrai que le langage contient des options, l'Histoire aussi, mais on peut aussi l'analyser et en faire émerger des sens parfois contradictoires. La controverse fait partie de la culture occidentale.

    Après cela dépend aussi du professeur, en effet.


    Je repense à l'esprit des faits. Il est aussi partisan, et ne va pas de soi, car tout dépend de quel bord on est. On peut se dire que la prise de la Bastille a amené à plus de liberté, à terme, et à plus de choix de son propre destin. Mais par le suffrage elle a aussi indirectement porté Hitler au pouvoir. L'esprit des faits au moment de la chute du mur de Berlin était peut-être un ange du bien: il mettait fin à des décennies de guerre froide, de division, de menace permanente sur le monde. Mais il n'a pas fallu 20 ans pour que cette Europe qui semblait porter tant d'espoirs devienne l'objet de tant de haine. L'esprit des faits tient peu sur la durée et je regrette, s'il s'agit de forces surnaturelles, qu'elles soient dotées de si peu de pouvoir sur la durée.

    Pour moi la prise de la Bastille est, ou n'est pas, un progrès. C'est surtout un changement vers plus de responsabilité individuelle et moins de soumission à une autorité absolue, ce que j'approuve. Pour moi un changement n'est pas moral en soi. Ce qui est moral est ce que l'on fait des changements et des données. Les données n'ont à mon avis pas de sens moral en elles-mêmes, sauf celui que les humains interprètent et leur attribuent. Renverser un dictateur n'est pas moral: c'est seulement une action pour diminuer la souffrance, c'est-à-dire changer les conditions. L'évolution n'est pas morale. Elle porte les outils de la conscience, la morale - ou sens du bien et du mal - en étant un aspect particulier et consistant en une organisation des relations en vue de réduire les souffrances et d'éviter les clashs.

    Finalement, je crois que je ne suis pas preneur des anges. C'est une mythologie, partie d'une cosmogonie. C'est utile dans les fictions.

  • Oui, mais dans la réalité, vous n'avez pas un Etat soi-disant laïque qui ne tende pas à enseigner que les faits vont soit dans le bon, soit dans le mauvais sens: l'Escalade est présentée par la république de Genève comme allant dans le bon sens. Mais maintenant, si vous voulez, dites que ce n'est qu'un fait indifférent. En Savoie, les écrivains ont tendu à dire que ce fut une mauvaise chose, parce que si Genève avait été vaincue, elle aurait fait partie d'un plus grand territoire, et qu'elle en aurait tiré du bénéfice. Or, je vais vous dire, soit on pense plutôt comme l'Etat de Genève, soit plutôt comme les Savoyards. Vous pouvez bien penser, vous, que les faits sont indifférents sur le plan moral, que l'Escalade ne porte ni ange ni démon dans son déroulement, la vérité est que la majorité des gens ont leur avis sur la question, et que l'enseignement de l'histoire ne sera pas comme vous le concevez, et cela n'est d'ailleurs pas possible, car si les faits sont indifférents sur le plan moral, ils deviennent complètement inintéressants, et indignes d'être étudiés! Mais vous ne le pensez pas, en réalité, puisque vous dites que la Révolution de 1789 portait à la fois son ange et son démon, vous ne dites pas réellement qu'elle n'avait ni l'un ni l'autre! Or, il n'y a pas un seul élément de l'univers qui ne porte pas à la fois son ange et son démon, mais il n'y a pas non plus un seul élément où l'ange et le démon soient de force parfaitement égale! Et la vérité est que l'Escalade fut plutôt un bien, en réalité, parce qu'elle faisait avancer l'idée de la liberté, et que cette idée était à l'époque moderne la plus importante. Le reste l'était moins.

    Quant à Sartre, cela me fait un peu rire, l'école de la République française préfère faire étudier Sartre que Teilhard de Chardin, c'est assez évident! Si vous croyez qu'elle est impartiale, je pense que vous êtes dans l'illusion. Sartre est discuté, si vous voulez, en relation avec d'autres philosophes de son école agnostique ou apparentée, mais l'agnosticisme est lui-même une quasi obligation, dans l'école de la République, vous pouvez vous passer de Teilhard de Chardin ou d'un autre philosophe mystique, mais pas d'un philosophe agnostique majeur, c'est interdit! Il n'y a pas d'impartialité dans l'école d'Etat, c'est faux. Je le sais d'autant mieux que je connais les programmes. Les programmes de littérature au Collège. Eh bien, les agnostiques et épicuriens Molière et La Fontaine sont obligatoires, mais les poètes à tendance chrétienne qu'étaient Racine et Corneille sont facultatifs. Quant à Bossuet et François de Sales, ils sont au fond plutôt déconseillés. C'est la simple vérité. Il y a des auteurs obligatoires, et ils ont une tendance qui va dans le sens de l'agnosticisme d'Etat. Ce qui est regardé comme angélique par l'école de l'Etat laïque, c'est l'agnosticisme! Il s'agit de sa doctrine révélée.

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