Alan Moore et Promethea

00.jpgJ'ai été frappé d'admiration, quand, tout jeune homme, j'ai découvert la série de comics Watchmen (1986-1987) écrite par Alan Moore et dessinée par Dave Gibbons. Tout à coup les super-héros prenaient corps, et devenaient des personnages crédibles; leurs problèmes, ancrés dans le monde réel, leur faisaient acquérir une véritable humanité.

Toutefois, lorsque j'ai lu, ici ou là, qu'Alan Moore aurait créé une somme au-delà de laquelle le super-héros traditionnel n'était plus possible, je suis demeuré sceptique. Il manquait à Watchmen une dimension du super-héros que Jack Kirby avec Thor, Gil Kane et Jim Starlin avec Captain Marvel et Steve Ditko avec Spider-Man avaient superbement illustrée: il s'agit aussi d'un personnage symbolique, qui dédouble l'être humain physique et figure en quelque sorte son véritable moi.

Le costume a à cet égard une importance énorme: de même que les masques du théâtre asiatique révèlent l'âme cachée de l'acteur et le font habiter par un esprit plus vrai que lui-même, de même le costume du super-héros révèle ce qu'est l'homme dans son rêve - c'est à dire dans son inconscient, ou son être spirituel. Il manifeste le double qui conduit ses actions, et avec lequel il doit se mettre consciemment en relation, s'il veut faire des miracles.

Et c'est possible, contrairement à ce que disent les déterministes tels que Spinoza, qui assurent qu'on n'est jamais que spectateur de ses actions.

Il y a dans Watchmen un personnage quasi divin, homme transformé par un accident radioactif; il est bleu, nu, tout-puissant. Mais explorant l'univers, il découvre sa vacuité. Le fond en est athée.

Pourtant, Alan Moore a montré qu'il partageait mes vues symbolistes sur le super-héros dans une bande dessinée que j'ai découverte tout récemment, mais qui date du début des années 2000: celle intitulée Promethea, 0000000.jpgdessinée par J. H. Williams III et dont j'ai lu un gros tiers. Le monde imaginaire y est substantiel et, en s'y projetant, une simple mortelle devient, dans le monde physique, une héroïne sublime aux pouvoirs grandioses, qui doit beaucoup aux divinités antiques.

On sent, je pense, l'influence de Thor, la bande dessinée de Jack Kirby dans laquelle un mortel voyage au pays des dieux sous une forme astrale qui est justement celle du fils d'Odin, et peut intervenir avec force dans l'espace physique sous cette même forme, une fois qu'elle s'est matérialisée.

Mais peut-être que l'héroïne d'Alan Moore en fait intellectuellement trop: après la candeur de Jack Kirby gardant cachées ses pensées ésotériques, Moore se perd dans la dissertation magique et mystique, en s'appuyant sur le tarot et Aleister Crowley, l'Eliphas Lévi anglophone.

Il y a tout de même de belles pages et de belles idées. L'héroïne est superbe. Son armure magnifique. On peut seulement regretter que le monde imaginaire apparaît comme peuplé surtout de fantasmes humains, sans lien avec une réalité spirituelle distincte. Je sais qu'il est difficile à la fois de prendre au sérieux les mythologies antiques et d'en créer une à notre époque, et Jack Kirby même, lassé par Asgard, a essayé de créer la série des New Gods, qui n'a abouti qu'à demi. Mais si le monde occulte n'est fait que de fantasmes humains, il manque de respiration, et ne se lie pas à l'infini. Or, c'est dommageable.

Mais c'est une série à lire, pour sa subtilité.

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