Laïcité culturelle et littératures régionales: la longueur d'avance de Paris

00000.jpgIl est une réalité qui est difficile à avaler pour ceux qui aiment les langues et cultures régionales et qui en même temps sont partisans de l'agnosticisme philosophique et de la suppression, dans la vie spirituelle, des allusions au christianisme et plus généralement à la Bible. Cette réalité toute simple, dont on ne doute pas à Paris, c'est que les cultures régionales sont plus enracinées, en moyenne, dans le catholicisme, que la culture parisienne.

Et il n'en est pas ainsi seulement depuis la Révolution. Le gallicanisme émanant de la Maison de France tendait déjà au rationalisme, tendait déjà à s'accorder avec la philosophie stoïcienne – avec Sénèque –, tendait déjà à faire de Dieu une abstraction, et des saints thaumaturges un fantasme. Déjà, au sein même du 0000000.jpgcatholicisme, Paris s'opposait aux provinces, plus marquées par le merveilleux et le culte des saints guérisseurs, par la tradition médiévale et ce qui émanait des Francs: car ceux-ci vénéraient saint Martin, saint visionnaire et thaumaturge dont le tombeau guérissait de mille maladies, mais les Romains classiques n'étaient pas dans cet horizon, ils restaient fidèles à l'ancienne tradition latine, et à l'empereur Auguste.

Avec l'essor de la philosophie agnostique, l'opposition entre Paris et les provinces a été encore plus nette et franche. Comme la République a consacré la philosophie des Lumières (prétextant à cette fin la laïcité), le conflit est apparu dès 1793 et les guerres de Vendée.

À presque tous cela semble un progrès: intellectuellement, on l'assume joyeusement. Mais beaucoup n'en restent pas moins attachés aux cultures locales et familiales, qui étaient généralement bien différentes – bien plus marquées, qu'on le veuille ou non, par le catholicisme populaire.

Pris dans une contradiction, leur effort est souvent de montrer que la littérature régionale n'est pas si traditionaliste qu'on croit: que Frédéric Mistral n'était pas un simple catholique chantre des vieux métiers et de la paysannerie, des saints provençaux et de la Vierge Marie. Il était plus nuancé, affirment-ils.

Oui, d'accord, personne n'est parfaitement assujetti à un modèle préconçu, cela s'entend. Mais si on compare Mistral avec la plupart des auteurs parisiens de son temps, il était réellement plus proche de l'Église catholique. Même si on le compare à Léon Bloy, on découvre chez lui un catholicisme plus tranquille et plus traditionnel, moins marqué par le gallicanisme et la théologie abstraite.

Et ce n'est pas tout de même un cas isolé: tout le Félibrige, fondé par Mistral et quelques amis, était parrainé par les évêques locaux, qui voyaient dans ce chant de la vieille Provence aussi un hommage rendu aux saints protecteurs du lieu, et de leur reine virginale à tous.

Même le félibre Jean-Henri Fabre, peu attiré par le catholicisme, a été rejeté par l'instruction laïque parce que son 000000.jpgspiritualisme, disait-on, le rendait complice de l'Église romaine. Son rejet des théories à la mode à Paris, son goût pour l'observation précise des insectes en action et son idée d'une intelligence de la nature choquaient et choquent toujours les partisans d'une culture laïque, c'est à dire agnostique. Qu'il ait été félibre et proche de Mistral n'arrange évidemment rien.

Il faut donc bien se rendre à l'évidence, même si l'exemple provençal peut paraître isolé. Il ne l'est pas. À la rigueur, en Provence, il y a eu plus de républicains qu'en Bretagne ou en Savoie. Il est donc inutile de chercher d'autres exemples. Et ma thèse de doctorat a montré que l'ancienne Savoie allait aussi dans ce sens.

Les historiens officiels s'en sont scandalisés. Mais c'est la vie.

Commentaires

  • Laïcité culturelle??? OUF!!!!! Impossible de dissocier la musique de Jean Sébastien Bach de la religion, alors que faire???

  • Séparer la culture de l'Etat.

  • En ne considérant de la religion que sa dimension historique et culturelle, on évite cet écueil. Le reste est optionnel.

  • Après il est difficile de ne pas tenir compte de l'idée qu'on avait, que la musique sacrée portait l'âme vers Dieu. Mais on peut toujours écouter des chants en allemand sur Jésus mort et penser que les chanteurs parlent d'autre chose, parce qu'on ne parle pas l'allemand.

  • De ce côté-ci du lac, on a appris l'allemand à défaut de le parler. De ce fait, la cantate BWV 82 «Ich habe genug», de J.S.B., peut se traduire aussi bien par : «J'ai assez» que par «J'en ai raz le bol».

  • La suite c'est: Seigneur splendide, emmène-moi près de toi loin de ce monde hideux?

  • Bonjour M. Rémi Mogenet,

    Vous dites séparer la culture de l Etat.

    Tout dépend de ce qu on entend par la Culture. Entendons-nous par cela que la culture est aussi une instruction ou pas? Si oui, je reprends ce qu a dit
    Victor Hugo au 19 ème siècle:" L'éducation, c'est la famille qui la donne ; l'instruction, c'est l'Etat qui la doit." Au jourd hui autant l Education que l Instruction sont si mélangées et il n y a plus de ligne ni rouge ni orange entre les deux donc elles incombent aux deux (Famille et Etat) . J ose dire qu hélas, le rôle des familles ne se fait plus autant qu avant et qui se met en retrait conscient ou inconscient ou par égoisme et individualisme à outrance et on laisse l Etat tout faire et de surcroît que chaque jeune n est pas seulement celui de sa Famille mais aussi le Fils de l Etat.

    Bien à Vous.
    Charles 05

  • L'Etat doit la bourse aux familles qui ne peuvent pas payer. Pas plus. Hugo était dans la tentation socialiste, il était encore dépendant de la philosophie de Rousseau, et de la rivalité avec l'Eglise qui instruisait gratuitement: l'Etat se demandait du coup comment faire pour arracher les enfants à l'Eglise, avec des fonctionnaires payés. C'est vrai que le problème était profond. Mais la république romaine ne payait pas l'instruction, et l'idée d'une culture officielle est une dérive. Une sorte de réponse à la façon dont les chrétiens ont naturellement imposé leurs écoles dans l'empire romain, à une époque où les professeurs étaient toujours payés par les familles.

  • MDRRRR PLAGIAT 05 a encore placé une citation LOL ! Et le blogueur marche!

  • Votre réponse M. Rémi Mogenet est intéressante quant à l histoire de l école romaine, par exemple, quand l Eglise instruisait gratuitement ....etc...

    Aujourd hui, l Ecole Publique est bien dominante à Genève et elle est payée par les contribuables chose normale et très souhaitable et qui a un niveau assez honorable généralement. Mais à ne pas oublier que des Ecoles soient privées soit confessionnelles existent aussi. Ces Ecoles sont surveillées d une manière soft et louable afin de rester dans les rangs et ne différent pas trop des Ecoles publiques sauf par leurs méthodes. A noter que ces Ecoles non publiques sont souvent présentes dans les cantons dits riches.

    In fine et "pour la route": Plus d Ecoles donc moins de prison et celui qui ouvre la porte d une école ferme 20 ans plus tard une prison ou évite d en ouvrir une (citation de Victor Hugo d après le Livre de Pierre Grelley) !

    Bien à Vous M. Rémi Mogenet et Merci.
    Charles 05

  • La citation vient de "Claude Gueux". Hugo y dit aussi qu'une instruction purement scientifique, dénuée de dimension morale, ferait pire encore que l'absence d'éducation. Le fait est que plus l'éducation se prétend dégagée de toute dimension spirituelle, moins les prisons se vident. Voyez la France.

  • Merci pour votre avis quant à l origine de la citation Ecole/Prison attribuée à Claude Gueux selon vous. D autres sources parlent de Louis-Charles Jourdain. Peu importe et ce n est pas bien grave et on se comprend :)

    « Ouvrir une école aujourd’hui, c’est fermer une prison dans vingt ans. » Larousse n’étant guère avare en citations hugoliennes, il semble bien que Louis-Charles Jourdan (1810-1881), rédacteur au Siècle, soit l’auteur véritable de la formule.

    https://prisons-cherche-midi-mauzac.com/varia/%C2%AB-ouvrir-une-ecole-cest-fermer-une-prison-%C2%BB-12529

    Bien à Vous M. R. Mogenet.
    Charles 05

  • "Claude Gueux" est un livre de Victor Hugo. Hugo y dit qu'il faut ouvrir des écoles et y faire lire la Bible, que sans ça on ne pourra pas fermer les prisons, et même on devra en ouvrir. Et le fait est qu'en France on fait une éducation sans Bible et que les prisons sont plus que pleines.

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