Gonzague de Reynold et le roi des Nuithons

000000.jpgIl y a, dans les Contes et légendes de la Suisse héroïque (1913) de Gonzague de Reynold (1880-1970), un récit étrange, qui évoque un trésor caché dans le lit de la Sarine et gardé par des Nains dont le roi se nomme Nuithon. Un rapport existe peut-être avec le peuple germanique des Nuithons, cité par Tacite, mais au Moyen Âge, on a parlé de Notons pour désigner des sortes de démons: Chrétien de Troyes y fait allusion dans Yvain. Les philologues établissent, eux, un lien avec Neptune, et le fait est que les êtres fabuleux dont le nom ressemble à celui-là sont généralement liés à l'eau: on connaît, à Genève, la Pierre à Niton, demeure du bon génie du lac – et peut-être de la cité!

En son temps, James Fazy (1794-1878) avait célébré cet esprit qu'on représente souvent comme un homme petit. Jeune, il avait composé un roman sur les barons d'Yvoire, dans lequel il assurait que Niton était un génie descendu des montagnes, et qu'il avait bâti le château d'Yvoire pour surveiller les passages sur le lac. Ensuite on l'avait canonisé sous la forme de saint Niton, quoiqu'il remontât à l'époque des Allobroges, et puis il avait disparu. Mais il continue à animer le lac, ses vagues, ses flots, et si on veut échapper aux tempêtes il faut lui rendre hommage!

Ce qui est quoi qu'il en soit remarquable, dans l'allégorie de Gonzague de Reynold, est que son Nuithon est clairement le génie de la Suisse profonde et pérenne contre les dieux venus d'ailleurs. Car, ayant entendu parler de son trésor, ceux de l'Olympe et ceux d'Asgard envoient des émissaires armés pour s'en emparer. Sur les bords de la Sarine se rencontrent les Centaures venus de Grèce et les Walkyries venues de Suède pour décider du sort du trésor. Ils se battent, et même si les Walkyries ne sont que trois, elles balaient aisément l'assaut des nombreux Centaures. Toutefois Nuithon parvient à garder le trésor.

Les dieux décident de s'unir et demandent à un certain Ogo, géant des montagnes né à l'époque où les montagnes sont nées, de s'emparer du trésor. Cet Ogo renvoie probablement aux Alpes primitives, antérieures à l'apparition de la vie en Suisse, et donc de l'humanité, de la société. Nuithon, rusé, se déguise, et demande à Ogo de l'aider à traverser une rivière. Il le tue alors d'un coup de couteau à la nuque. Ensuite, seul maître du trésor, il 0000.jpgle distribue aux hommes, pour qui au fond il le gardait, puisqu'il était bon et sage: c'était les dieux païens, qui ne l'étaient pas, et lui, mystérieusement, se liait au seul vrai Dieu.

C'est l'être le plus lié aux éléments qui est le plus christique, et Reynold s'emploie à réécrire divers mythes pour glorifier la Suisse: Sigurd par exemple vient attaquer Nuithon à son tour, mais il est pareillement tué. On se souvient que le Sigurd de la mythologie scandinave attaque un Nain ayant pris la forme d'un Dragon pour s'emparer de son trésor. Wagner l'a raconté. Mais on reconnaît aussi, avec Ogo sur la rivière, le mythe réécrit de saint Christophe. Au reste Ogo n'est pas méchant, et Nuithon apparaît comme impitoyable. Mais il a une mission. L'ambiguïté morale du récit le rend très moderne – curieux, fort, surprenant, bien plus original qu'on pourrait croire.

La figure du Nuithon restera avec Gonzague de Reynold jusqu'à la fin de sa vie: de même qu'en Norvège on représente le génie local sous les traits d'un troll au long nez et aux yeux entièrement noirs, on peut représenter le génie de la Suisse sous les traits de Nuithon. Plusieurs liens du reste existent, entre la Suisse et la Scandinavie, et Reynold s'emploie à les rappeler: une partie de la population suisse, montre-t-il, vient de Suède.

Le merveilleux y est en tout cas encore très vigoureux, à en croire l'écrivain fribourgeois!

Commentaires

  • Ce Nuithon n'est pas si mythique que ça.

    Nuithonie est le nom français d'un ancien comté carolingien: "Uechtland", dans lequel le duc Berthold de Zähringen a fondé sa ville de Freibourg in Uechtland, Fribourg en Nuithonie, qui s'ajoutait à son autre ville de Freiburg in Breisgau, Fribourg en Brisgau.

    La dénomination Nuithonie est officielle aujourd'hui encore dans le canton de Fribourg où il existe par exemple un "Espace Nuithonie", sorte de centre culturel où il y a un théâtre et où on peut organiser des expositions. Gonzague de Reynold a simplement imaginé une sorte de génie protecteur de la Nuithonie, qui existe bel et bien.

    De même l'Ogo ou Ogoz. C'était aussi une sorte de comté carolingien dont l'origine se perd dans la nuit des temps.

    Le Dictionnaire Historique Suisse le définit ainsi:

    "Pays d'empire dont le territoire correspond au comté de Gruyères, comprenant notamment le pays d'Enhaut vaudois et fribourgeois jusqu'à Gessenay. Pagus Ausicensis (929), Osgo (1040). L'explication étymologique hésite entre une racine celtique, latine ou germanique et reste obscure." Quelques villages fribourgeois comme Vuisternens-en-Ogoz et Pont-en-Ogoz rappellent cet ancien pays, qui a été en bonne partie rattaché aux terres sous la souveraineté de la ville de Fribourg.

    Le Dictionnaire Historique suisse parle aussi savamment de la Nuithonie ou Uechtland:

    ''Ancienne région située entre Arconciel et Berne. Franç. (plus rare) Nuithonie. 1001/1003 Otolanda, 1082 in pago Ohtlannden, 1374 Nuehtland, 1531 Nuithlandia. Nom d'origine celte, dont le premier élément (Uecht) désignait probablement la section de la Sarine entre Arconciel et l'embouchure de l'Aar. Il semble qu'au Moyen Age, l'U. ne fut jamais une entité politique ou juridique et ne servait déjà qu'à situer des lieux. Contrairement à ce qu'on a longtemps supposé, il n'y a pas de lien linguistique ou historique avec l'Ogoz, situé à la limite sud de l'U. Cette limite, en revanche, en constituait l'unique ligne de démarcation nette; au nord, à l'ouest et à l'est, il n'existait en effet pas d'entités territoriales limitrophes clairement définies. Au Moyen Age, l'U. s'étendait d'Arconciel jusqu'à Berne (souvent désigné comme Bern im Uechtland) et parfois jusqu'à Soleure (1348 zu Bern und Solotern in Oechtland), en passant par Fribourg et les vallées de la Singine et de la Sarine. A une époque plus rapprochée, la dénomination de U. accolée à Fribourg (Freiburg im Üchtland), est utilisée en allemand pour distinguer cette ville de Fribourg-en-Brisgau.''

    Je me demande si la Nuithonie ne correspondait pas à peu près au très ancien comté de Bargen, dont Aldiud la concubine du roi Conrad de Bourgogne était la souveraine et qui est parfois appelé Burgundia minor par certains historiens. L'Ogoz située au sud de la Nuithonie semble avoir été un pays assez important du royaume de Bourgogne à une époque ou les confins entre ces différents comtés étaient assez flous et où n'existaient pas encore ces territoires nettement délimités qui sont apparus ensuite: Savoie, Franche-Comté, etc.

    Le génie de Gonzague de Reynold était de sentir et d'être capable d'évoquer poétiquement, presque comme un médium, ces entités du passé très anciennes dont il était lui-même imprégné, vivant à Cressier-sur-Morat, quasiment sur le champ de la bataille de Morat où le duc Charles le Téméraire fût battu par les Suisses. Cressier est un village situé exactement sur la frontière des langues.

    L'univers de Gonzague de Reynold était celui de la Lotharingie. Il était également fasciné par la Scandinavie, pays d'origine des Burgondes. Il avait fait son voyage de noce dans ces pays, à une époque où l'on ne voyageait pas autant qu'aujourd'hui et ce voyage l'avait beaucoup marqué. Son oeuvre poétique porte très fortement l'empreinte de cette sensibilité "Art Nouveau" ou "Jugendstil" qui était à la mode avant la guerre de 14, et qui réunissait des artistes très divers allant du peintre Evard Munch, à Francis Jammes, le "Prince des Poètes", qu'il connaissait très bien.

    Gonzague de Reynold est un auteur très méconnu. Son aura d'historien et de penseur politique conservateur, qui ne plait pas à tout le monde, occulte ce qui était peut-être sa vraie vocation: celle d'un poète. Ca fait plaisir de voir que le poète Rémi Mogenet découvre cet aspect de son oeuvre.

  • Merci, Jean-Vital, pour toutes ces précieuses informations. Elles me montrent que sur la Suisse, j'ai encore à en apprendre! Il semble que j'aie erré, en liant Nuithon à Niton. Comme le génie protecteur de la Sarine ou du pays fribourgeois était un Nain, et qu'on représente Niton aussi comme un Nain, j'ai pensé qu'il existait peut-être un rapport inconscient. Mais on représente souvent les génies protecteurs comme des Nains. En Savoie, le bon génie du foyer était le Sarvant, et on le représentait petit, aussi. Ogo en revanche est un géant... Le rapport entre Fribourg et la Gruyère primitive que Gonzague de Reynold a voulu établir est ambigu et singulier. J'ai maintenant pour ambition de lire "Cités et pays suisses", j'en saurai plus sur la Suisse ancienne et pourrai en parler en meilleure connaissance de cause. Et j'aime, j'adore le style de Gonzague de Reynold, qui saisit le réel traditionnel et le plonge dans un rêve éveillé!

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