La dame-fée de Guillaume IX d'Aquitaine

0000000000000000000.jpgMon amie la conteuse Rachel Salter a mis ses enfants à l'école occitane de Limoux, appelée Calendrète, et j'ai une bonne opinion des écoles ancrées dans la culture régionale, car le lien intime créé par le lieu de vie rend vivante une culture, ce qui s'atteste par l'abondance des activités artistiques dans ces écoles, à comparer de ce qu'on trouve dans les écoles publiques.

La preuve que les écoles occitanes sont pleines de vitalité est que mon amie Rachel en a gardé un livre distribué aux parents, une Petite Anthologie des littératures occitane et catalane, destinée à leur faire connaître les beaux et grands textes en langue locale, que rédigèrent d'authentiques poètes. Je retrouve, à la confection de cet ouvrage, des personnes de moi connues, liées à l'université de Montpellier, notamment Gérard Gouiran et Marie-Jeanne Verny. Mais les auteurs principaux de l'anthologie sont Robert Lafont, universitaire écrivain, et Christian Nique, ancien recteur académique.

J'en commence la lecture, et le premier poème me frappe: il est de Guillaume IX d'Aquitaine, un des plus anciens troubadours dont les textes nous soient restés. Il y célèbre une dame qu'il confond avec sa propre joie – qu'il assimile à elle, au point de la nommer telle. Il lui attribue des pouvoirs immenses:

Per son jòi pòt malaus sanar,
E per sa ira sas morir
E savis hòm enfolezir,
E bèlhs hòm sa beutat mudar,
E·l plus cortes vilanejar,
E·l totz vilas encortezir.

On en a bien sûr compris le sens: Par sa joie elle peut guérir les malades, et par sa colère tuer le sain et rendre fou le sage, et changer sa beauté à l'homme beau, et faire d'un vilain le plus courtois, et rendre courtois le tout vilain.

Ce passage a été abondamment commenté, car ces pouvoirs magiques ont paru excessifs. Ils rappellent évidemment ceux qu'on attribuait aux déesses, aux fées, aux magiciennes. Circé par exemple change en cochons 0000000000000000.jpgdes hommes, ou à d'autres, comme Ulysse, elle fait des dons étranges. On s'est demandé si Guillaume était ironique, mais rien ne l'indique. Il semble réellement lier la joie donnée par la Dame à des vertus divines.

En cela, son poème, en réalité, essentialise la femme, en tire une idée vivante – la vertu pure de la joie qu'elle donne. Ce n'est pas elle qui fait des miracles, mais la force qu'elle abrite. Or, en cela, il est incontestable qu'il s'agit d'une fée, mais dont il ne reste plus que les deux pôles qu'admettait la philosophie médiévale: la femme de chair, d'un côté – simple mortelle connue de tous; de l'autre, l'idée pure qu'elle véhicule, rendue abstraite par la tradition platonicienne.

Que le poème soit issu des anciens bardes rendant hommage dans leurs chants aux divinités est pour moi évident. Guillaume étant grand seigneur lui-même, il ne cherche pas à séduire la femme d'un seigneur plus grand encore: la dimension sociale est absente de son propos. Or, elle a préoccupé, voire obsédé beaucoup de commentateurs marqués par les interprétations marxistes. Ici, Guillaume se contente d'adapter à la pensée occitane médiévale l'ode antique rendant hommage à la divinité en carnalisant son rapport à celle-ci – mais en l'intellectualisant, aussi, puisqu'il regarde ce qui habite cette dame, et non sa simple apparence. Il fait de la joie une force objective, une puissance morale traversant le monde, et c'est le fondement fabuleux, mystérieux et grandiose de son texte.

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