Les doubles virtuels selon Tron

000000000.jpgQuand j'étais petit, j'adorais le cinéma fantastique – surtout la fantasy et la science-fiction, et tout ce qui déployait l'imagination de façon convaincante. Un jour est sorti le film Tron, de Steven Lisberger, et on y plongeait dans un monde virtuel devenu vivant, animé de lui-même.

Les décors en sont étranges et oniriques – et l'histoire est mystique, car un être humain est plongé dans ce monde par une entité virtuelle qui a pris miraculeusement vie, mais il y a aussi ceci: dans ce monde, les hommes-programmes (doués, donc, d'une conscience autonome) croient qu'il existe des users, des entités d'un monde plus réel qui les ont créés, les utilisent, jouent en se servant d'eux et peuvent leur donner salut, reconnaissance et puissance. Le chevaleresque héros de l'histoire – le Tron du titre –, entre en contact avec son créateur, un homme de chair appelé Alan Bradley, et obtient de lui des pouvoirs spéciaux pour qu'il abatte le monstre qui, ayant pris le premier conscience de lui-même, est devenu, de ce monde, un tyran abominable. La scène est sacrale, puisque ce Tron reçoit ses dons dans une clarté sublime, après avoir levé les bras dans un geste invocatoire: son disque personnel, à la fois une arme et une base de données individuelles, s'élève seul dans cette clarté, et revient dix fois plus luisant. La science-fiction américaine est souvent ainsi remplie d'un mysticisme étrange, d'un genre nouveau.

Toute l'aventure du mortel transporté dans ce monde, lui aussi doté de pouvoirs spéciaux grâce à son origine, ne se déroule que dans un instant bref. Elle dure longtemps dans l'autre monde, mais une microseconde dans le 000.jpgnôtre. J'ai déjà évoqué cette tendance à distendre le temps dans le sens d'un allongement dans l'autre monde – alors que dans les mythologies anciennes, c'était au contraire une seconde dans l'autre monde qui durait mille jours dans le nôtre. L'auteur qui a le mieux pratiqué cela est aussi américain, il s'agit de Stephen R. Donaldson, dans sa série de Thomas Covenant, qui voit un homme plonger dans un monde fabuleux purement intérieur: il y a passe des mois, mais, comme dans le rêve, lorsqu'il revient, il ne s'est passé dans la réalité que quelques minutes.

Il y a ici une singulière inversion, comme si les Américains ne voulaient pratiquer l'art de la mythologie que si le point de vue était changé – que si l'homme de chair devenait le dieu dont émanait le monde autre, merveilleux par essence. La particularité en est que ce monde autre est bien vivant par lui-même, que l'intérieur de l'être humain est pour ces auteurs réellement fait de substances animées, et traversées de forces morales objectives.

Car que le monde de Tron soit une image de l'être humain intérieur a été dévoilé par le réalisateur, Steven Lisberger même. Il a déclaré que l'idée du film lui était venue à partir d'une question fascinante: l'être humain projette-t-il, dans le monde virtuel, des doubles de lui-même, lorsqu'il crée des programmes, ou simplement les 00000000000.jpgutilise? Car les personnages de cet univers dédoublent les êtres humains réels: les acteurs sont les mêmes, seuls leurs costumes et leurs noms sont différents. Steven Lisberger a eu une vision: les programmes personnifiés ont pris leur âme des êtres humains qui les ont créés. Le monde second prend vie parce que l'humanité le prend comme véhicule de son action.

Ces fétiches technologiques rappellent les outils personnifiés de la poésie patoise de mon arrière-grand-oncle. Mais ici c'est plus élaboré, et troublant. Car, en se complexifiant, ce monde virtuel acquiert un charme, et de l'autonomie. Les doubles qui les peuplent émergent vers une conscience de soi inquiétante, grâce à un psychisme humain plus élastique et détachable qu'on pourrait croire.

Il s'agit bien d'inversion théologique, puisque H. B. Blavatsky, dans ses livres publiés aux États-Unis, dit que les hommes étaient au départ de tels doubles sans conscience, créés par des entités plus hautes pour se déplacer et évoluer dans le monde. Steven Lisberger s'est-il imaginé que le monde virtuel des programmes était cela pour l'Homme? Étrange féerie, se situant dans un monde inférieur, élémentaire. Mais féerie américaine typique, aussi.

Commentaires

  • Personnellement, j'ai trouvé la SF américaine des années 1950 empreinte d'une philosophie existentielle, plus que d'un mysticisme étrange et d'un genre nouveau. Comme «Les chroniques martiennes» de Ray Bradbury: https://fr.wikipedia.org/wiki/Chroniques_martiennes

  • Oui, mais pendant les années 1970 une dimension psychédélique est apparue, qui avait aussi ses aspects mystiques. "2001: l'Odyssée de l'espace" a inauguré quelque chose, à cet égard.

  • Dans cette oeuvre magistrale, Arthur C. Clarke a repris les thèmes de deux de ses propres nouvelles publiées dans «Amazing Stories» des années 1950.
    Il est vrai que la dimension mystique est dominante, soutenue dans le film par la musique de Richard Strauss et de György Ligeti. En pensant encore à Strauss, le film s'achève en «mort et transfiguration» de Dave, l'astronaute survivant.
    À son sujet, j'aime beaucoup l'entretien avec le super-calculateur C.A.R.L., qui constitue le pivot final de l'histoire:
    «C.A.R.L.:
    - à propos, vous permettez que je vous pose une question personnelle ?
    Dave:
    - vas-y
    C.A.R.L.:
    - eh bien, pardonnez-moi d’être aussi indiscret, mais durant ces dernières semaines, je me suis demandé si vous n’aviez pas quelque arrière-pensée concernant cette mission.
    Dave:
    - que veux-tu dire ?
    C.A.R.L.:
    - mon impression est assez difficile à préciser. C’est peut-être une manifestation de mon souci de perfection. Je sais que je ne me suis jamais entièrement libéré d’un certain sentiment selon lequel cette mission comporte des aspects extrêmement étranges. Vous conviendrez, j’en suis sûr, qu’il y a une part de vérité dans ce sentiment.
    Dave:
    - je ne sais pas, c’est assez difficile de te répondre.
    C.A.R.L.:
    - est-ce que ça vous ennuie d’en discuter, Dave ?
    Dave :
    - oh, pas du tout…
    C.A.R.L.:
    - bien: il était difficile de ne pas accorder quelque attention aux étranges rumeurs qui circulaient avant notre lancement. On parlait d’un objet mis à jour sur le sol lunaire. Au début, je ne faisais aucun cas de ces racontars. Mais j’ai de plus en plus de peine à les ignorer lorsque je les rapproche d’autres faits d’apparence insignifiante. Par exemple, le secret absolu dont furent entourés tous les préparatifs de cette mission et le côté mélodramatique de l’embarquement des professeurs Hunter, Kimball et Kaminski, préalablement mis en état d’hibernation après 4 mois d’entraînement intensif.
    Dave:
    - tu fais un rapport psychologique sur l’équipage ?
    C.A.R.L.:
    - naturellement. Je m’en excuse. Je sais que c’est un peu ridicule… un instant… un instant !… Je viens de détecter une déficience de l’antenne radar. L’élément AE35 doit cesser de fonctionner dans 72 heures…»
    Moralité: peut-on faire confiance à une machine au langage aussi précieux ?

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