Histoire de ma grand-tante

000000000000000.pngMon amie Rachel Salter, qui est conteuse, me dit que mes histoires de famille sont comme des contes, et que je devrais les écrire. J'aurais plus de succès avec elles, peut-être, qu'avec mes récits fantastiques, car on m'a dit bon conteur, mais seulement quand je m'appuie sur mes souvenirs – sinon mon lecteur, me dit-on, est perdu, il ne me suit pas dans l'univers de mes songes.

J'avais donc une grand-tante à l'histoire passionnante, dramatique ou tragique, et j'oublie toujours son prénom, mais son nom de jeune fille était Markel. Son père était juif, originaire de Lodz, et avait grandi à Tripoli de Syrie, comme on disait alors – car c'est aujourd'hui au Liban. Son propre père – mon arrière-arrière-grand-père – était médecin du port et, fonctionnaire du Grand Turc, ennobli à titre individuel – on l'appelait Markel-Bey. Cependant il aimait jouer, et un jour une grave dispute l'a amené à recevoir un coup de hache sur la tête – donné, pense-t-on, par un Arabe. Toute la famille, épouvantée, a fui à Paris.

La culture française était naturelle, dans cette maison, et mon arrière-grand-père même avait été mis par son père à l'école des jésuites français. Néanmoins mon arrière-arrière-grand-mère avait gardé ses habitudes orientales, et ne sortait guère de son appartement parisien.

Mais son mari, visiblement, n'était pas un juif de lignée très pure, car ma mère, son arrière-petite-fille, a fait un de ces tests génétiques dont les Américains ont lancé la mode, et il s'avère que le caractère juif n'est pas très grand en elle, que le caractère scandinave l'est plus. Je laisse au lecteur le soin de comprendre ce que cela signifie: mais en principe, c'est que des femmes de la communauté avaient été mises enceintes pour ainsi dire à 0000000000.jpgl'extérieur, et leurs enfants ensuite élevés selon les coutumes internes. Je suppose qu'elles étaient mariées, au moins au moment de l'accouchement. Mais pas avec leurs amants. Bref. Mon arrière-grand-père Markel était blond, de type slave, et ne jurait que par l'âme russe, ayant lu, et adoré, Dostoïevski et Tolstoï.

Cela faisait rire mon grand-père son gendre, un Berrichon de souche paysanne au solide sens terrien. Car mon arrière-grand-père était du type exalté, il adorait notamment la musique, et il faut le savoir, pour comprendre l'histoire de ma grand-tante.

Mais à Paris, il a dû d'abord divorcer d'une cousine qui ne voulait plus de lui, pour je ne sais quelle raison. Il se sentait rejeté de la communauté et, ayant fait comme son père des études de médecine (c'est une tradition juive antique, que les lignées de médecins), lorsqu'il a vu passer une annonce disant que Limoges attendait un médecin, il s'y est rendu. Il y a ouvert un cabinet, y a été bien reçu par une bourgeoisie locale ouverte d'esprit et peu marquée par l'intégrisme catholique (c'est le moins qu'on puisse dire, le Limousin étant réputé progressiste depuis bien longtemps), et s'y est marié avec une femme qui lui a fait néanmoins promettre de ne jamais faire allusion à son judaïsme. Et ils ont fait des enfants – deux filles, ma grand-mère et ma grand-tante.

L'aînée, ma grand-mère, était une femme très sérieuse, vénérant son père et voulant toujours lui plaire; elle est devenue dentiste. C'était rare, à cette époque, qu'une femme devienne dentiste – mais à Limoges, comme je l'ai dit, on prônait l'Égalité.

Cependant un drame habitait le cœur de ma grand-mère: c'est que son père était en adoration devant sa cadette, ma grand-tante, parce qu'elle jouait merveilleusement du violoncelle et, belle et fine, faisait l'admiration de la ville. Il organisait chez lui des concerts où elle montrait son talent, et son bonheur était au comble, quand on le félicitait pour ses filles, et surtout pour la seconde. Ma pauvre grand-mère n'était pas totalement satisfaite de son sort, et comme mon père assure que même mon grand-père s'est d'abord, sans succès, intéressé à sa sœur, on comprend que le nœud qui s'est fait alors dans son âme n'ait jamais vraiment été dénoué. Mais je continuerai cette histoire plus tard.

Commentaires

  • Mme Rabbit et moi sommes en train d'établir votre arbre généalogique, pour vous suivre dans le développement de cette saga familiale. À l'avenir, nous pourrions vous recommander de numéroter les rameaux: c'est plus rationnel que d'appondre (comme on dit par chez nous) les «grand-mères».
    Et pour vous rassurer sur la présence de «scandinaves» dans votre patrimoine génétique, il faut savoir qu'une dynastie suédoise (Vasa) a régné sur la Pologne de 1587 à 1668, faisant suite à celle des Jagellon d'origine Lituanienne. Les maisons princières polonaises se font remonter à l'une ou l'autre de ces dynasties.

  • Merci M . Rabbit. Sûrement que mon ancêtre juif polonais descendait de ces seigneurs suédois, et que le shtetl était trop content d'élever dans les coutumes juives un fils de seigneur suédois, même conçu hors des formes. La mère a dû briller, dans la communauté!

  • La tension est devenue insoutenable.
    On sent venir le drame.
    Un nouveau coup de hache sur la tête?
    Une histoire d'héritage avec coups de feu à la clé?
    Un empoisonnement?
    Un adultère qui se termine à la morgue?
    Une défenestration?
    Quoi qu'il en soit, avec Rabbit dans le rôle du lieutenant Columbo, l'énigme sera vite résolue. Surtout si Mme Rabbit (dont l'aura n'a rien à envier à celle de la mystérieuse Mme Columbo) accompagne son mari dans ses investigations généalogico-criminologiques...

  • "Caractere juif" génétique ?

  • "un de ces tests génétiques dont les Américains ont lancé la mode, et il s'avère que le caractère juif n'est pas très grand en elle, que le caractère scandinave l'est plus." Aucun généticien sérieux n`a découvert de "caractere juif génétique" et c`est tres heureux car cela plairait beaucoup aux antisémites.

  • Mme Rabbit est spécialiste en chinoiseries, domaine dont on n'a pas encore atteint les limites à ce jour. Le peu d'espace restant est à disposition de pseudo-civilisations sans avenir. Raison pour laquelle l'énigme génétique proposée par notre ami Rémi est des plus prometteuses pour l'avenir de la planète... et de ceux qui l'habitent encore.

  • Les tests génétiques doivent être regardé avec l'Histoire.
    Ainsi, une femme s'étonnait de voir que son patrimoine génétique était anglais. Et aucun parents venaient de Grande-Bretagne.
    Elle habitait l'ouest de la France. Or pendant des siècles, cette région était hors des routes principales. La Normandie, isolée, a maintenu le patrimoine génétique d'origine.
    Comme le breton qui est plus proche de l'irlandais que du reste des français.

    Quant au caractère juif de l'ADN, il vient du fait d'un certain isolement à l'intérieur des sociétés arabes ou européennes. Il y a eu moins de mélanges génétiques, donc il y a des caractéristiques qui se sont perpétués, comme ceux des finlandais.

    L'Europe a vécu beaucoup de migration ces 2 derniers siècles, et finalement, peu de régions sont resté homogène : Seule la péninsule ibérique, l'Irlande, la Finlande, la Sardaigne, sont semble t'il caractéristique.

    Il y a aussi la variable des enfants "sans" père, parfois près de 10% en Suisse au 19ème siècle, ce pour les cas officiels.

    En résumé, la généalogie est la théorie, l'adn confirme ou infirme.
    L'origine "ethnique", lui, est à prendre avec un livre d'Histoire, et avec la connaissance des références : L'ADN de référence est tiré de vieux squelettes ou de statistiques d'ADN sur les populations actuelles ?

    J'ajoute, par exemple, pour des frères et soeurs qui ont un ancêtre juif, l'un peut avoir reçu les caractéristiques juifs via son père, l'autre pas, c'est la loterie génétique. Donc, ce genre de test pour l'origine ou la généalogie, il devrait se faire avec l'échantillon familial la plus large possible, pour obtenir au mieux, celui des parents éloignés. Le tout, croisé avec des personnes qui partagent en commun, un bout de l'ADN.

  • Motus c’est l’hérédité qui transmet les caractéristiques aux descendants.

  • Les premiers chrétiens sont juifs

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