René Guénon et les farfadets

000000.jpgUn adepte de René Guénon (1886-1951), sorte de philosophe mystique, m'a cité dans une vidéo qu'il a publiée sur Youtube, montrant aussi une photo que j'avais prise et diffusée sur Twitter – d'une statuette de troll posée sur une valise dans l'aéroport de Stavanger, où je venais de l'acheter. Il a le nez long, les yeux noirs, et un bonnet aux couleurs norvégiennes. J'en ai tiré l'idée qu'il était tel qu'un genius loci – et j'ai commenté en disant que sans les farfadets, aucun pays n'aurait de visage distinct.

Le genius loci en effet, était une entité spirituelle importante, dans l'ancienne Rome, on lui vouait un culte – et on attendait de lui la lumière des destins propices.

Mais ce n'était pas propre à l'ancienne Rome. Les cités gauloises étaient aussi vouées à des tutelles – comme on appelait encore les divinités protectrices. Et jusqu'à aujourd'hui, en Thaïlande, au Cambodge, ailleurs en Asie, on vénère les esprits de la maison, et ceux du pays.

On pensait qu'ils avaient guidé l'action des fondateurs de la cité, mais qu'ils étaient liés aussi au pays, à sa forme, qu'ils guidaient obscurément les règnes minéral, végétal et animal dans les limites spatiales de leur puissance. On pensait, même, que les limites spatiales de leur puissance créaient ce qu'on appelle les frontières naturelles..

La mode en est revenue avec le Romantisme, et plusieurs Savoyards ont parlé d'un esprit élémentaire qui donnait ou avait donné sa forme à leur pays, et orientait les goûts spontanés des gens – si leur conscience devait être liée à Dieu et à l'Intelligence, si leurs choix, même collectifs, devaient se fonder sur la Raison.

Ma boutade était la réponse à une critique, sur Twitter, de la croyance de Rudolf Steiner en les gnomes et autres esprits élémentaires. Je pensais qu'en me référant à la culture universelle et à l'idée du génie du lieu, je montrerais qu'il n'y avait pas de justification à s'en prendre à cette croyance, inexistante seulement dans l'Europe moderne.

Il faut dire que les chrétiens ont combattu le culte de ces génies du lieu – avant de les remplacer par les anges ou les saints protecteurs. Le Christ seul devait protéger tout – sans anges, sans entités subordonnées pour le servir. À 00000000.jpgla rigueur, le rationalisme français qui ne veut admettre que l'allégorie abstraite de Marianne, parmi les êtres fabuleux, est de leur lignée.

On pouvait attendre d'un adepte de René Guénon plus de compréhension de l'ancienne tradition, puisque ce philosophe disait la vénérer, mais son empressement à s'en prendre à Rudolf Steiner, que Guénon détestait, ne l'a pas tiré vers cette voie, et l'a d'autant moins fait que, en guise de Tradition, Guénon ne s'intéressait qu'à des concepts abstraits et rejetait la religion populaire – fondée sur des imaginations variées et particularisées du monde spirituel, non globalisantes. Il a lui-même déclaré que l'imagination était une simple illusion, qu'elle détournait des grandes idées qu'on peut appréhender grâce à un mystérieux intellect intuitif dont il se prévalait. Cela lui faisait, contre les faits, condamner l'évolutionnisme, et tout l'Occident. J'y reviendrai, une autre fois.

Commentaires

  • Cher Rémi, Merci pour cette défense de nos farfadets. Quant à Guénon, il n'avait pas conçu la notion d'imaginal, sas entre le sensible et le spirituel, que l'on doit à Henry Corbin. C'est dommage, Guénon aurait eu une vision mois dogmatique de la tradition. Bien à vous JNC

  • Merci Jean-Noël. Entièrement d'accord. Sans l'Imaginal impossible d'appréhender l'Esprit vivant. Il a manqué à Guénon une fibre artistique. Sans elle la lettre reste morte, et seule la passion semble, extérieurement, l'animer, c'est à dire l'arbitraire.

  • Rémi, vous êtes le Merleau-Ponty de l'Heroic Fantasy ! Vers l'an 1965, dans les cafés fréquentés par les étudiants, l'on évoquait Guénon, Papus, Saint-Martin, les Blavatsky, Krishnamurti, Steiner, Fulcanelli et Jacques Bergier. Mais ça s'est gâté trois ans plus tard, lorsqu'il n'était plus question que de Marx et du matérialisme dialectique : la superstition venait définitivement effacer le doute cartésien. En 1970, je trouvai refuge dans une business school, école philosophique que je n'ai plus quittée depuis.

  • C'était le bon temps! Oui, je m'efforce de donner un fondement philosophique à la fantasy. C'est mon école. Et je ne trouve pas que Guénon y arrive bien, il critique trop.

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