Spinoza et l'intellect divin

00000000000000000.jpgJ'ai déjà dit ailleurs que j'avais entrepris la lecture du volume de Baruch, ou Benoît de Spinoza appelé l'Éthique. Je lis le latin et aime le faire, et celui de ce livre est répétitif, les concepts étant toujours les mêmes, et restant assez abstraits pour ne pas être marqués par le monde extérieur – au fond plus varié. Même pour les qualités et les défauts dont il parle, Spinoza avoue que son vocabulaire n'est pas approprié: alors que les mots ont été inventés à partir de ressentis, lui élabore ses concepts à partir de principes mathématiques émanant de postulats.

Le premier d'entre eux est que le corps et l'esprit chercheraient d'abord à se conserver, à se perpétuer. Il en déduit ensuite les sentiments de joie et de tristesse, selon qu'on y parvient ou non. Comme le corps finit toujours par mourir, on devrait être toujours triste, selon cette logique, si l'esprit en son essence n'était pas éternel – surtout quand il raisonne selon les voies de la raison pure: il est alors en symbiose avec Dieu, et l'esprit qui raisonne logiquement aime Dieu, et Dieu l'aime, puisque le plaisir qu'on a à raisonner logiquement est divin.

Cet aspect du livre de Spinoza est sympathique, poétique et mystique, et donne à son tour de l'agrément au lecteur. J'aime moi aussi la logique pure.

Qu'il oppose le corps à l'esprit ne peut pas vraiment être critiqué en théorie, il est conforme en cela à la tradition philosophique – non seulement chrétienne, mais même antique, et universelle. Ce qui est inquiétant, dans sa pensée, est la place erronée qu'il accorde à l'imagination, rejetée du côté du corps alors que le genre seul de l'allégorie nous montre ce qu'elle a d'intermédiaire – et témoigne, en même temps, de l'aspiration du sentiment à aller non seulement plus loin que la matière extérieure, mais aussi qu'à ce que peut saisir l'entendement, jusque par la logique pure.

Car il est entendu que l'imagination répond à un désir. Mais elle le fait mieux, malgré son caractère évanescent, que les choses physiques ou les concepts abstraits, tout purs qu'ils soient. Spinoza prétend en effet que si on 0000000000000000.jpgcomprend parfaitement la source des désirs – si on les ramène clairement au besoin du corps de se perpétuer –, alors on vainc ses passions, parce qu'on est débarrassé des illusions, et qu'on est entré dans le champ rationnel. Mais c'est absurde, car aucune passion ne peut être définitivement expliquée par des raisons extérieures: elles dépassent toujours le cadre dans lequel on les tient.

Charles Duits par exemple dénonçait l'illusion matérialiste selon laquelle le désir sexuel était une production de la nature qui voulait se perpétuer grâce à l'acte génésique. Il y a là bien davantage, disait-il. Sa source véritable est l'amour cosmique, le sentiment d'amour qui traverse les mondes et s'exprime dans les corps. Il en est le reflet. Or, de cela, Spinoza ne peut pas prendre conscience, puisqu'il postule que Dieu n'a aucun sentiment – comme si un sentiment non émané de l'intellect ne pouvait pas avoir de légitimité, ne pouvait pas refléter une loi cosmique. Il part même du principe que Dieu n'a pas de corps, alors qu'on pourrait lui rétorquer que Dieu a pour corps l'univers entier, et qu'il est faux que, comme il le prétend, l'esprit et le corps soient séparés l'un de l'autre, et que Dieu ne soit que dans le premier.

Il postule que Dieu est intellect pur. Mais c'est simplement diviniser l'intellect pur. Or, Dieu ne serait pas Dieu s'il n'était pas partout – et, par conséquent, il est aussi dans le corps et les sentiments. Il n'y a pas le même visage – et c'est la véritable origine du dogme de la trinité: selon l'endroit où il se trouve, Dieu a un masque différent. Mais il est quand même partout, et ne le voir que dans l'activité intellectuelle relève de l'égocentrisme des philosophes, dont l'activité noble et belle les persuade aisément qu'ils participent de l'éternité et de la divinité, plus que les autres hommes. On reconnaît, là, leur orgueil ordinaire.

Spinoza s'étonne d'ailleurs de ce que soient si rares les âmes qui maîtrisent leurs passions, puisque c'est si facile. Oui, en théorie, tout est facile, mais cela aurait dû lui mettre la puce à l'oreille: sans l'imagination vive de Dieu, l'âme reste imperméable à toutes les belles raisons théoriques que les philosophes peuvent élaborer. Et au moment d'agir, quoi qu'elle ait appris en cours de spinozisme, elle retombe dans ses travers habituels. C'est fatal. Il faut la transformer, la raisonner ne suffit pas!

Commentaires

  • Génial que du bonheur ce Spinoza

  • "Comme le corps finit toujours par mourir, on devrait être toujours triste, selon cette logique"

    Absolument pas, les émotions reflètent l'état du corps à un instant "t". Et nous passons l'essentiel de notre vie à ne pas mourir...

    "Qu'il oppose le corps à l'esprit ne peut pas vraiment être critiqué en théorie"

    Non, la philosophie de Spinoza est un monisme.

    "Mais c'est absurde, car aucune passion ne peut être définitivement expliquée par des raisons extérieures: elles dépassent toujours le cadre dans lequel on les tient."

    A moins que ce soit simplement nous, humains, qui sommes incapables de poser le cadre correct. Le problème ne vient alors pas d'une "impossibilité d'expliquer par des raisons extérieures", mais de nos propres limites.

    "Il part même du principe que Dieu n'a pas de corps, alors qu'on pourrait lui rétorquer que Dieu a pour corps l'univers entier..."

    C'est exactement ce qu'il dit par le biais du concept d'attribut.

    "...et qu'il est faux que, comme il le prétend, l'esprit et le corps soient séparés l'un de l'autre"

    Une fois de plus, sa philosophie est un monisme, il ne dit pas du tout cela mais l'exact contraire.

    "Il postule que Dieu est intellect pur"

    Certainement pas.

    "Spinoza s'étonne d'ailleurs de ce que soient si rares les âmes qui maîtrisent leurs passions"

    Non seulement il ne s'en étonne pas, mais il explique précisément pourquoi il en est ainsi.

  • Spinoza doit être peu clair, alors, car je viens de le lire et tout ce que j'ai dit émane de ce que j'ai lu. Il n'utilise jamais le mot de "monisme". Peut-être qu'on projette sur lui des théories à la mode? Pratique, s'il est difficile à comprendre. Mais quoi qu'il en soit, ce qui m'importe est ceci: pour Spinoza, l'imagination se rattache au monde physique, moi je la dis intermédiaire. Vous admettez que Spinoza dit bien que les causes sont toujours placées dans les limites de l'entendement; moi je dis que la cause ultime est le mystère de l'amour divin, que seule l'imagination peut appréhender. C'est réellement ce qui compte, ce qui compte c'est que je m'oppose au matérialisme qui ramène les causes à des choses que l'entendement peut appréhender, et auquel mène la philosophie de Spinoza. Ce que j'ai compris ou non de Spinoza n'est que dans les détails ou vient de problèmes d'interprétation. Le monisme matérialiste est d'ailleurs typique de la philosophie d'aujourd'hui, tandis qu'à l'époque de Spinoza on passait son temps à opposer la raison et les passions, ce que faisait Descartes continuellement, et Spinoza s'est énormément appuyé sur Descartes. Cette conception relevait alors de l'évidence, et il n'est simplement pas vraisemblable que Spinoza ait devancé le monisme matérialiste contemporain.

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