La poésie de Yeats

000000000000000.jpgIl y a deux ans, à Dublin, durant un voyage, j'ai acheté un volume de Selected Poems de William Butler Yeats, dans une collection de Modern Classics – et j'ai enfin fini de le lire.

C'est ardu. Souvent le poète s'exprime allusivement, elliptiquement, créant une atmosphère mystérieuse, incertaine. J'en avais abandonné la lecture peu après mon retour en France, et puis je l'ai reprise car ce style mystérieux me semblait proche de celui de David Lynch, pour lequel je me suis repris de passion après avoir à nouveau regardé sa série Twin Peaks. Je cherchais à rester dans cette ambiance énigmatique et allégorique, souvent pratiquée par les artistes anglophones, quelquefois aussi par les germanophones: Goethe, avec son conte du Serpent vert, en a donné un magnifique exemple, plus tard également Gustav Meyrink, dans ses romans.

En France, Breton s'y est essayé, mais cela ne m'a pas convaincu. Je pense qu'André Pieyre de Mandiargues est à cet égard plus marquant. Robert Desnos aussi, peut-être.

On a souvent envie de se perdre, dans ces méandres mystérieux qui mêlent le personnel à l'éternel, le sens profane aux symboles mystiques. On se dit que par le personnel le symbole prend vie, et que l'âme dans ses profondeurs mène à quelque chose de grand et de pur – mais n'apparaissant que par fragments.

Yeats, dans ses premières années, s'appuyait sur la mythologie irlandaise, qu'il connaissait soit par des adaptations modernes de textes médiévaux, soit par les collectes de contes et de croyances glanés parmi les paysans – et lui-même, un peu voyant, a affirmé avoir aperçu, du coin de l'œil, une dame fée. Dans ses poèmes des jeunes années, il évoque Cuchulain, Oisin et les autres – les fées emportant des enfants –, ajoutant à la mythologie traditionnelle le cœur qu'il y met, et le sentiment dont il l'anime. Mais à vrai dire il ne crée pas lui-même de figures.

Plus tard il s'est détaché de cette mythologie pour présenter des thèmes plus personnels, volontiers tirés de ses obsessions – notamment de ses souvenirs de Maud Gonne, ou d'autres femmes qu'il n'a pas pu avoir – y compris la fille de la même Maud Gonne, partie selon lui avec un paltoquet, un écrivain français médiocre.

Il chante souvent ses ancêtres, tentant d'apparaître comme de noble lignée – et on dit que, à cause de cela, il était jaloux de son compatriote Lord Dunsany, écrivain fantastique appartenant à une illustre famille (et dont les figures étaient plus claires, parfois jusqu'à la légèreté).

Et puis il dit que le monde ne cesse de dégénérer et de s'abaisser – rappelant par là son amitié avec Ezra Pound, qui était un défenseur de Mussolini et, un peu comme l'Italien Julius Evola, chantait la distinction de l'initié et de 00000000000000000.jpgl'homme assez élevé spirituellement pour mépriser la politique. Ce n'est pas que Yeats n'ait pas milité pour l'indépendance de l'Irlande, à sa manière. Mais il trouvait que la république créée n'était pas à la mesure de ses rêves: il avait aspiré à bien davantage.

Il faut dire qu'il dirigeait la Golden Dawn, une société initiatique à laquelle appartenaient aussi Arthur Machen, Bram Stoker, Aleister Crowley, et d'autres écrivains fantastiques à mystères. Ses poèmes le réflètent par leur ton élevé et ouvert sur une brume chargée pour ainsi dire d'électricité, de présences sublimes. Mais celles-ci ne sont pas aisées à distinguer.

Je suis content d'avoir lu ce recueil. Peut-être qu'un jour je lirai plus en détail ses poèmes de jeunesse, souvent publiés à part: de s'être appuyé sur la mythologie irlandaise ne lui a pas nui. Son style pompeux pour évoquer ses problèmes personnels, avec ses formes raffinées et ses images subtiles, ne convainc pas toujours autant. Beau en soi, il laisse le lecteur à distance, un peu perdu dans l'occultisme qui lui était cher.

Les commentaires sont fermés.