Michel Houellebecq et sa plateforme

0000000000000.jpgOutre Soumission, j'avais encore un autre livre de Michel Houellebecq que je n'avais pas lu quand j'ai redécouvert son nom nimbé d'éloges dans l'autobiographie de Jean-Pierre Dionnet: c'était Plateforme, paru en 2001. Stimulé, je l'ai lu à son tour.

Il se lit agréablement, car le style en est pur, racinien, à la fois naturel et rythmé, aux mots subtilement choisis – et on attend toujours la scène de sexe qu'il présentera dans ce style, en prenant un air à la fois neutre, objectif, et charmé, avouant ouvertement, sans se départir de son calme, son extase profonde.

Il y a là une part de provocation, puisque l'auteur n'entrevoit même pas la possibilité d'un bonheur intérieur et purement spirituel, la joie qui émane du bien. Il s'exprime comme s'il était évident que le seul bonheur possible était physique et organique, et que l'amour consistait à prendre son plaisir en en donnant à l'autre. Car d'en donner à l'autre en donne aussi à soi, comme on dit.

Je pense, néanmoins, que cela existe plus chez la femme que chez l'homme, que la femme tressaille davantage à ce qui surgit en l'homme que le contraire. En un sens, la femme a toujours plus de bonté, moins d'égoïsme, ressent toujours plus en soi ce qui est partagé – qui traverse par exemple un couple, ou la communauté dont elle fait partie. Mais le plaisir qu'elle en tire est aussi égoïste, il n'émane pas d'une idée qu'elle aurait conçue, et à laquelle elle déciderait librement d'adhérer: la joie en est plus directe, au fond plus animale. Par sa nature, la femme est plus ouverte que l'homme aux sentiments d'autrui.

C'est important, puisque le narrateur du livre de Houellebecq a pensé trouver le bonheur en rencontrant une femme qui a du désir pour lui et cherche à lui donner du plaisir, éprouve du plaisir à lui en donner. Le couple n'a guère de frein et, dans sa recherche de jouissance, pratique l'échangisme – ou s'adjoint, au moins, une seconde femme.

Finalement, tout cela s'écroule car, pour avoir du plaisir lié aux organes sexuels, il faut en avoir, et la mort en prive. Le narrateur se résigne, après la disparition de son amie Valérie, à se laisser mourir à son tour, la vie n'ayant jamais eu de sens, et la possibilité du plaisir étant pour lui anéantie.

La provocation se veut involontaire: l'auteur fait comme si tout était normal et évident, et prend un style très sérieux pour parler de ses problèmes sexuels, ou de ses parties de plaisir. Et à un certain moment, je me suis demandé pourquoi il n'évoquait pas avec le même sérieux les fois où il allait aux toilettes, pour la petite commission ou la grosse, car après tout cela se fait, et c'est organique aussi. Cette focalisation sur la vie sexuelle a quelque chose de naïf. Mais c'est émoustillant, puisque le plaisir en est plus grand que le séjour aux toilettes – en moyenne.

Il est un peu difficile de ressentir le sens du tragique que l'auteur a voulu donner à la fin de son roman, car ce qui est surtout tragique est l'impossibilité d'entrevoir du bonheur par exemple dans l'imagination poétique pure – celle des anges, ou des saints du ciel, dont parle pourtant un Égyptien du livre nostalgique du polythéisme ancien. Houellebecq joue au réaliste, mais on ne sait pas s'il est même sincère, son plaisir à lui étant manifestement celui de 000000000000.jpgl'écriture – et des figures discrètes comme celles des oiseaux de l'Apocalypse, entrevus dans le ciel parisien, ou bien simplement la description détaillée de la belle nature thaïlandaise, ravivant un souvenir. Il y a dans ce réalisme affiché quelque chose qui relève de la pose – de la façade. La posture en est affectée, n'est-ce pas, par les gens intelligents. Houellebecq fait son blasé.

Mais comme je l'ai dit, c'est un roman agréable, qui concilie poésie et facilité de lecture, émotion de l'écriture et matérialisme ordinaire – et en ce sens il est l'œuvre littéraire d'une époque, adaptée à son temps, et à son public.

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