La visite de Montségur

0000000.jpgMes enfants sont venus me visiter dans ma nouvelle région, et cela a été, pour eux comme pour moi, l'occasion de la découvrir. Car nous avons toujours aimé les visites naturelles et culturelles, les avons toujours pratiquées. Pas seulement en vacances, au loin: même en Savoie, en Suisse et aux alentours, nous avons parcouru les lieux.

Et à présent nous les parcourions dans ce qu'on appelle le pays cathare, avec ses châteaux célèbres: Peyrepertuse, Montségur, Puilaurens, Quéribus, Puivert, Foix; avec ses cités: Carcassonne, Foix, Toulouse, Rennes-le-Château; et avec ses montagnes: le Cardou, le Bugarach, et celles qui entourent Ax-les-Thermes. Sans essayer de suivre la chronologie, puisque j'ai parfois visité deux fois de suite ces lieux, mes enfants n'étant pas venus me voir au même moment, j'évoquerai ici, porté par le souvenir et les idées qui m'en viennent, ce que ces visites m'ont inspiré.

Et je commencerai par Montségur, qui était mythique, car mon amie Rachel Salter et ses amis propres, marqués par le souvenir cathare, en parlaient beaucoup. C'est là, en effet, qu'eut lieu un brûlement de cathares important, au treizième siècle, et c'est là, aussi, que les derniers cathares s'étaient réfugiés, vivant au sommet d'une montagne, sous les murailles d'un château perché sur une falaise, dans des maisons s'étageant sur les pentes comme les villages tibétains.

Et de fait, l'atmosphère est véritablement tibétaine, car, depuis cette sommité, on peut admirer, tout autour, un paysage d'une grande beauté, dont les lointains se fondent dans le ciel bleu (en général), rempli de magnifiques montagnes et de vallées s'étendant à l'infini – car impossibles à distinguer du ciel dans l'éclat lumineux de l'air.

Il est évident que, dans un tel lieu, la spiritualité sera spécifique. La force de la lumière est si grande qu'on peut y percevoir, sans passer par les textes, les présences divines, et de quelle manière elles ont formé les montagnes, qui leur servaient pour ainsi dire de coquilles. Certaines montagnes environnantes sont si hautes que même en juin, des plaques de neige s'y voient encore – et leurs rochers purs et brillants indiquent les astres, comme des doigts.

On comprend que les catholiques romains (et français) n'aient pas compris la vie spirituelle d'un lieu semblable, qui laissait toute son importance à l'appréhension des forces de la nature reflétant la volonté divine. À Rome et à la Sorbonne, on raisonnait logiquement à partir des textes; à Montségur, on contemplait les cycles cosmiques et 0000000.jpghumains à partir des vagues de lumière roulant sur les Pyrénées.

Il y eut une spiritualité pyrénéenne que ne comprirent ni les Français ni les Romains, et qui leur apparut comme opposée à la raison. Eux vivaient dans des cités où l'on discute, où l'on ergote, et cette liberté de l'âme dans la lumière au sommet des montagnes leur paraissait dangereuse et mauvaise.

Une amie de mon amie, pianiste appelée Dévayani Canquouët, a créé une composition riche et sonore, romantique et belle, pour rappeler la clarté intérieure du lieu. J'ai eu l'occasion de l'écouter plusieurs fois. Elle ne fait pas état, dans ses notes musicales, de l'atmosphère propre à la combustion, au pied du pech, de deux cents cathares, une fois le château pris et soumis aux rois de France. Moment horrible, sinistre, qu'il est difficile de se représenter.

Même l'installation, par la suite, d'un seigneur d'Île de France (Guy de Lévis) dans un lieu aussi austère étonne. Le contraste est grand.

Le rationalisme ainsi imposé à l'Occitanie a-t-il donné de grands résultats? Il semble avoir plus coupé la dynamique propre à la région qu'apporté une dynamique nouvelle. J'y reviendrai, à l'occasion.

Commentaires

  • Précision de la Comtesse de Pujol-Murat :
    Montségur était la montagne du Graal et Esclarmonde en était la reine. Mais après sa mort, après la destruction de la forteresse et des cathares, le château du Graal et le Graal lui-même furent abandonnés. L’Église romaine, qui savait très bien qu’il ne s’agissait pas seulement pour elle de diriger la croisade contre les albigeois, mais aussi et surtout de gagner la guerre de la Croix contre le Graal, ne laissa passer aucune occasion de s’annexer ce symbole nouveau, absolument étranger à sa doctrine, et de l’utiliser au mieux de ses intérêts.
    Lien : https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.com/2017/07/lescathares.html

  • Bof. L'Eglise catholique n'a jamais reconnu une chose pareille. Et pour cause. Longtemps on ne s'est pas occupé de Montségur. C'est un des derniers châteaux pris. Et le comte de Foix était entouré de femmes cathares et son château n'a jamais été pris. Les cathares ont survécu à Foix. Le Graal doit y être aussi. Justement Montségur en dépendait plus ou moins, même si le comte n'en voulait pas la charge.

  • « Châtier pour Dieu ce n’est pas de la cruauté, c’est de la pitié » ( Dictionnaire des Inquisiteurs de Valence, 1494).

  • (Dans la foulée du commentaire de rabbit)
    “Je ne peux pas m'imaginer un Dieu qui récompense et punit l'objet de sa création”
    (Albert Einstein).

  • Oui, Rabbit, je trouverai bientôt. Mais grâce à une baguette orientée vers le haut. Car c'est là que l'a vu l'abbé Saunière.

  • Dieu châtie pour aider et purifier. On émonde les arbres par amour et pour les arracher au souffle de mort qui s'empare de certaines de leurs branches. On veut qu'ils soient beaux et aptes à capter la lumière astrale.

  • “On émonde les arbres”. C'est qui, “on” ?
    Voltaire avait bien raison: l'homme a créé Dieu à son image.

  • Chez Thomas De Quincey («De l'assassinat considéré comme un des beaux-arts», 1854), on peut retrouver l'origine de cette manie romaine d'occire les citoyens, puis les paroissiens, pour leur seul bien : «Quoi de si horrible, dit Lactance, de si triste et de si révoltant que le meurtre d'un homme ? C'est pourquoi notre vie est protégée par les lois les plus rigoureuses ; c'est pourquoi les guerres sont des objets d'exécration. Et pourtant l'usage traditionnel, à Rome, a imaginé une sorte de meurtre autorisé, en dehors de la guerre et au mépris de la loi, et les besoins de ce goût (voluptas) sont devenus désormais les mêmes que ceux du crime dépravé». Ce que l'on pourrait résumer, en paraphrasant De Quincey: «Des jeux du cirque considérés comme un moyen de rédemption». Bien que les Grands-Bretons ne soient pas en reste avec leurs William Shakespeare, Arthur Conan Doyle ou Agatha Christie ; mais ils se contentent de jouer avec des concepts.

  • Ce sont les bons anges, qui s'occupent de nous dans le bon sens, comme nous faisons avec les arbres. Ce qui dans notre âme nous fait tendre à la mort, ils l'émondent.

  • La crucifixion de Jésus, c'était pour son bien? Par pitié? Pour le purifier?
    Ce sont les bons anges qui se sont occupés de lui dans le bon sens?

  • Selon la tradition, c'était un sacrifice volontaire.

  • Les Évangiles l'attestent: le sacrifice de Jésus n'avait rien de volontaire.

    • Matthieu 26:39: “Puis il [Jésus] fit quelques pas, se laissa tomber la face contre terre, et pria ainsi: «O Père, s'il est possible, que cette coupe s'éloigne de moi! Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux.»”

    • Marc 14:36: “Abba [Père], toutes choses te sont possibles, éloigne de moi cette coupe ! Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux.”

    Volonté du Père, peut-être. Mais pas volonté de Jésus, qui implore son dieu de l'épargner (par “ce que moi je veux”, il fait comprendre: “je ne veux pas mourir”).

    Non, Jésus ne s'est pas sacrifié volontairement.

  • Oui, mais en disant "pas ce que je veux", il montrait que ce qu'il voulait à un niveau supérieur, vraiment, c'est "ce que tu veux". L'ombre du corps a peur, et ne veut pas mourir. Mais l'esprit est d'accord. La coupe, c'est la peur, et la tentation.

  • 1)
    Le lecteur du Nouveau Testament découvre avec stupeur un dieu “qui n’a point épargné son propre Fils, mais qui l’a livré” (Romains 8:32). Et le texte de préciser: “Celui qui était innocent de tout péché, Dieu l’a condamné” (II Corinthiens 5:21). Face à de telles révélations, on ne peut que s’indigner. Il faut être sérieusement perturbé dans sa santé mentale pour croire à l’amour d’un Dieu qui, ayant “établi [son propre Fils] comme victime expiatoire” (Romains 3:25), décide de le faire mourir à petit feu “en le clouant sur une croix” (Colossiens 2:14).

  • 2)
    Si Dieu a condamné Jésus à souffrir le martyre sur la croix, argumentera-t-on, c’est “pour donner à Israël la repentance et le pardon des péchés” (Actes 5:31; dans un sens analogue et du même auteur: Luc 1:77). Mais quand on se présente comme “le Dieu tout-puissant” (Genèse 17:1 et 35:11; Exode 6:3) et qu’on veut se réconcilier [*] avec son peuple en lui pardonnant ses écarts de conduite, cela doit-il nécessairement passer par la mise à mort d’un innocent? Et cette mort doit-elle survenir au terme d’un rituel aussi cruel que celui de la crucifixion?

  • 3) N'y aurait-il pas de manière plus digne et plus élégante de laisser éclater sa miséricorde et de prouver son amour à son peuple que de torturer publiquement l’un des siens et d’exposer sa dépouille à l’ignominie? Une mise en scène aussi répugnante est indigne d’un dieu qui se respecte. On comprend le peuple d’Israël d’avoir cherché à se mettre sous la protection de dieux moins pernicieux que celui-là.

  • 4)
    Le chapitre 5 de l’Évangile selon saint Matthieu s’achève sur la recommandation suivante: “Soyez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait”. L’être humain qui s’est brouillé avec Dieu mais qui souhaite se raccommoder avec lui doit-il commencer par sacrifier l’un de ses enfants sur l’autel de la réconciliation?

    La plupart des non-chrétiens qui ont essayé de s’intéresser au christianisme ont dû
    rapidement déchanter: un dieu qui se résout à humilier urbi et orbi son propre enfant
    jusqu’à ce que mort s’ensuive et qui prétend agir ainsi par amour pour l’espèce
    humaine ne doit pas s’attendre à inspirer la confiance. La perspective de se retrouver
    “aimé” par un être capable d’un comportement aussi paradoxal («j’aime, donc je
    tue») a de quoi inquiéter les esprits, même les mieux disposés.

    [*] Cf. Romains 5:10 (traduction Bible du Semeur): “Dieu nous a réconciliés avec lui par la mort de son Fils”. On comprend les non-chrétiens de s’étonner que des personnes supposées raisonnables puissent entrer dans une telle logique.

  • Je ne voudrais pas m'imposer dans la discussion, mais comme Leibniz a dit que l'écriture chinoise avait quelque analogie avec l’analyse des pensées, et que nous possédons une Bible dans cette langue, je peux tenter une approche cognitive différente de ces textes. D'abord, il faut trouver Matthieu et Marc ( 玛蒂厄 et 马克 ? ) et ensuite traduire. Si Mme Rabbit va se prêter au jeu est encore une autre question, mais on peut toujours essayer...

  • @ Mario Jelimini

    "Les Évangiles l'attestent: le sacrifice de Jésus n'avait rien de volontaire."

    Selon l'Evangile de Judas c'était bel et bien volontaire et je sais de quoi je parle mieux que quiconque.

  • Merci à tous pour vos commentaires. Saint Paul a déjà dit que le christianisme apparaissait comme une folie aux gens simplement raisonnables. La théologie a abondamment abordé cette question. Le peu de succès du christianisme en Chine, pays profondément raisonnable dans son administration, peut s'expliquer aussi de cette façon. Sans parler du refus de se soumettre aux Occidentaux, au roi de France, au Pape.

  • Bien au contraire, les Chinois étant des gens superstitieux, toute croyance est bonne pour les rassurer sur leur sort. Durant mes nombreux séjours en Chine, j'ai assisté à des cérémonies bouddhistes ou taoïstes, sans oublier la messe de Noël à la cathédrale Saint-Ignace de Shanghai. Les statistiques officielles recensent près de 30 millions de chrétiens dans le pays, dont un fort pourcentage lié à l'évangélisme protestant. En 2009, j'ai eu l'occasion d'évoquer la question du catholicisme avec des journalistes de la radio d'état. À leur connaissance, il n'existait aucune volonté politique d'en restreindre la propagation, seule l'intransigeance du Vatican était en cause. La reconnaissance de Taiwan comme entité indépendante fut longtemps un obstacle; ensuite, cela a été la nomination des évêques par Rome. Plusieurs papes plus tard, les difficultés se sont aplanies, bien que l'on relève ici ou là le cas d'évêques réfractaires. Comme par exemple à Shantou, dans le Guangdong, où le cousin de ma grand-mère fut évêque jusqu'en 1952.

  • @ Arthur

    Nous sommes heureux d'apprendre que, mieux que quiconque, vous savez de quoi vous parlez. C'est tellement rare de nos jours...

    L'Évangile de Judas, parlons-en. Cet apocryphe, composé dans la seconde moitié du IIe siècle, est attribué à la secte gnostique des Caïnites. "L'Evangile de Judas part du principe suivant: le seul disciple qui ait réellement compris Jésus était Judas Iscariote, le traître bien connu. [...] Selon cet Evangile, Jésus dit à Judas qu'il [Judas] a été choisi «pour offrir en sacrifice l'enveloppe humaine qui l'entoure [qui entoure Jésus]». En d'autres mots, en trahissant Jésus, Judas fait en sorte qu'il soit arrêté et crucifié, ce qui était précisément l'objectif de Dieu. [...] Judas devient ainsi un pion dans le grand dessein de Dieu" (Paul Verhoeven, Jésus de Nazareth, traduit par A.-L. Vignaux, p. 36-37, 2015).
    Cela confirme ce que j'ai écrit hier soir: le plan ourdi par Dieu avait pour objectif la souffrance et la mort de son propre fils. Et il voudrait qu'on le considère comme “un Dieu d'amour”?

    Ceux que cela intéresse peuvent lire la traduction en français de l'Évangile de Judas sur http://langoo.free.fr/ala/images/docs/Traduction_EvJudas.pdf

  • L'homme est un être doué de raison. S'il est vrai que Dieu a fait l'homme à son image, à sa ressemblance (Genèse 1:26-27), cela implique que Dieu est lui-même doué de raison. Cette raison, s'il nous en a fait don, n'est-ce pas pour que nous nous en servions? Et que nous arrêtions de croire à des contes à dormir debout?

  • La raison n'est pas faite pour nier les mystères, mais pour les comprendre; pas pour s'arrêter aux contradictions apparentes, mais pour les surmonter.

  • Définition du mot “mystère” (extrait de https://www.cnrtl.fr/definition/mystère):

    “B. − RELIGION CHRÉTIENNE. Dogme révélé comme objet de foi, et qui ne peut être expliqué par la raison. «Les mysteres de la religion chrétienne ont pour objet la lumiere, comme ceux des Perses ou de Mithra» (Charles-François Dupuis, L'Origine de tous les cultes, 1796, p. 410). «On dégrade les mystères de la foi en en faisant un objet d'affirmation ou de négation, alors qu'ils doivent être un objet de contemplation (Simone Weil, La Pesanteur et la Grâce, 1943, p. 131).»”

    Plus loin:

    “Par analogie.
    A. − Ce qui ne peut être expliqué par l'esprit humain dans la nature, ou dans les destinées humaines; ce qui est inconnaissable.”

  • Définition du mot “mystère” donnée sur le site catholique https://eglise.catholique.fr/glossaire/mystere/ :

    “Le mot mystère s’emploie couramment pour parler de ce qui est secret, ou caché. Les théologiens catholiques ont défini le mystère comme une vérité inaccessible à la raison, mais que Dieu donne à connaître en se révélant. Le mystère ne signifie pas que la foi et les vérités de foi soient contraires à l’intelligence et à la raison, mais qu’elles en dépassent les limites. La démarche de la raison ne suffit pas pour introduire dans la plénitude de sens des mystères, il faut une disposition intérieure d’accueil au don gratuit de Dieu.”

    Si les mystères sont inaccessibles à la raison, c'est que la raison - contrairement à ce que vous écrivez - n'est pas faite pour les comprendre. À moins qu'il s'agisse d'une de ces “contradictions apparentes” auxquelles vous faites allusion? Dans ce cas, comment la surmontez-vous?

  • Les mystères ne se dévoilent pas à partir du raisonnement. Mais la révélation spéciale est elle accessible à l'intelligence. Derrière le mystère se trouve un phénomène spirituel : un principe divin. Une fois qu'il est révélé, il l'est dans l'entendement. Comme disait François de Sales, la Trinité se saisit intuitivement, pas rationnellement. Mais c'est quand même bien l'esprit qui la saisit. Il peut énoncer : Dieu en trois personnes. C'est une forme de sagesse qui a trouvé ces mots. Mais la raison n'a pas suscité la compréhension intuitive qui a permis à la sagesse de les trouver. En général les révélations des mystères s'expriment en symboles. On entend le symbole. On le reconnaît. Mais c'est une révélation, pas le raisonnement, qui donne son vrai sens. On saisit intuitivement la réalité spirituelle qu'il exprime.

  • Le mystère est mon rayon Mario...

    Il en est ainsi

    Tout comme il est interdit de le comprendre

  • Le lecteur du Nouveau Testament découvre avec stupeur un dieu “qui n’a point épargné son propre Fils, mais qui l’a livré” (Romains 8:32). Et le texte de préciser: “Celui qui était innocent de tout péché, Dieu l’a condamné” (II Corinthiens 5:21). Face à de telles révélations, on ne peut que s’indigner. Il faut être sérieusement perturbé dans sa santé mentale pour croire à l’amour d’un Dieu qui, ayant “établi [son propre Fils] comme victime expiatoire” (Romains 3:25), décide de le faire mourir à petit feu “en le clouant sur une croix” (Colossiens 2:14).

    Si Dieu a condamné Jésus à souffrir le martyre sur la croix, argumentera-t-on, c’est “pour donner à Israël la repentance et le pardon des péchés” (Actes 5:31; dans un sens analogue et du même auteur: Luc 1:77). Mais quand on se présente comme “le Dieu tout-puissant” (Genèse 17:1 et 35:11; Exode 6:3) et qu’on veut se réconcilier [*] avec son peuple en lui pardonnant ses écarts de conduite, cela doit-il nécessairement passer par la mise à mort d’un innocent? Et cette mort doit-elle survenir au terme d’un rituel aussi cruel que celui de la crucifixion? N’y aurait-il pas de manière plus digne et plus élégante de laisser éclater sa miséricorde et de prouver son amour à son peuple que de torturer publiquement l’un des siens et d’exposer sa dépouille à l’ignominie? Une mise en scène aussi répugnante est indigne d’un dieu qui se respecte. On comprend le peuple d’Israël d’avoir cherché à se mettre sous la protection de dieux moins pernicieux que celui-là.

    Le chapitre 5 de l’Évangile selon saint Matthieu s’achève sur la recommandation suivante: “Soyez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait”. L’être humain qui s’est brouillé avec Dieu mais qui souhaite se raccommoder avec lui doit-il commencer par sacrifier l’un de ses enfants sur l’autel de la réconciliation?

    La plupart des non-chrétiens qui ont essayé de s’intéresser au christianisme ont dû
    rapidement déchanter: un dieu qui se résout à humilier urbi et orbi son propre enfant
    jusqu’à ce que mort s’ensuive et qui prétend agir ainsi par amour pour l’espèce
    humaine ne doit pas s’attendre à inspirer la confiance. La perspective de se retrouver
    “aimé” par un être capable d’un comportement aussi paradoxal («j’aime, donc je
    tue») a de quoi inquiéter les esprits, même les mieux disposés.

    [*] Cf. Romains 5:10 (traduction Bible du Semeur): “Dieu nous a réconciliés avec lui par la mort de son Fils”. On comprend les non-chrétiens de s’étonner que des personnes supposées raisonnables puissent entrer dans une telle logique.

  • Exemple de mystère: qui a créé Dieu ?

    Essayons de raisonner.

    1) Qui a créé le ciel et la terre ? Qui a créé l'homme et la femme?
    Réponse:
    - Dieu a créé le ciel et la terre (Genèse 1:1). Dieu a créé l'homme et la femme (Genèse 1:27).

    2) Qui a créé Dieu ?
    Réponse:
    - un autre Dieu, de niveau supérieur à Dieu.

    3) Qui a créé l’autre Dieu, de niveau supérieur à Dieu?
    Réponse:
    - encore un autre Dieu, de niveau supérieur à celui qui a créé Dieu.

    On vous le disait, tout s’explique! Il suffit d’un peu d’imagination. Une remarque s’impose, toutefois: dans le fond, ce Dieu qui a créé les cieux, la terre, l'homme et la femme, ce n’est qu’un tout petit Dieu de rien du tout (un sous-fifre d’opérette, en quelque sorte), puisqu’il est d'un niveau très inférieur. Ça, on nous l’avait caché... Et si - tragique méprise - nous n’adorions pas le bon? Si ce Dieu - présumé éternel, immuable, omnipotent, omniscient, omniprésent, toute sagesse, toute justice et tout amour - n’était en réalité qu’une grenouille qui voudrait se faire aussi grosse qu’un boeuf? Ou une vessie qu’on voudrait nous faire prendre pour une lanterne?

  • C'est théorique. L'homme n'a pas besoin du dieu qui a créé des univers auxquels il n'a pas accès, mais du dieu qui a créé l'univers dans lequel il vit. Or la connaissance de Dieu n'émane pas d'une curiosité gratuite et stérile, mais de l'aspiration à s'élever vers la divinité. Et cela ne peut se faire que depuis l'univers où l'homme vit, pas depuis un autre. Autrefois on s'élevait à la divinité simplement en se hissant à la hauteur de l'esprit de la communauté, de la communauté restreinte, juive ou gauloise. A présent se hisser jusqu'à la divinité est au moins s'unir intérieurement à l'esprit de l'humanité entière, si possible, comme disait Teilhard de Chardin, à l'esprit de l'univers tel qu'on le connaît, c'est à dire à son créateur. Pour le créateur du créateur de l'univers connu, s'il en est un (puisque les autres univers restent hypothétiques), on verra à ce moment-là, la tâche présente s'ouvre suffisamment à l'infini pour ne pas se soucier des autres qui suivront.

  • D'accord, Rabbit, le gouvernement chinois laisse se répandre les christianisme. Mais il y a déjà eu des cas historiques où il n'était pas dans ce cas, j'ai lu un volume de lettres de jésuites installés en Chine au dix-huitième siècle, alors les choses n'étaient pas toujours faciles.

  • Voici ce qu'en pensait Voltaire dans «Le siècle de Louis XIV»: il faut lui reconnaître un sens précoce de la neutralité axiologique chère à Max Weber:

    «Ce n’était pas assez, pour l’inquiétude de notre esprit, que nous disputassions au bout de dix-sept cents ans sur des points de notre religion, il fallut encore que celle des Chinois entrât dans nos querelles. Cette dispute ne produisit pas de grands mouvements, mais elle caractérisa plus qu’aucune autre cet esprit actif, contentieux et querelleur, qui règne dans nos climats.»

    «Malgré les ordres sages de l’empereur, quelques jésuites revinrent depuis secrètement dans les provinces sous le successeur du célèbre Young-tching; ils furent condamnés à la mort pour avoir violé manifestement les lois de l’empire. C’est ainsi que nous faisons exécuter en France les prédicants huguenots qui viennent faire des attroupements malgré les ordres du roi. Cette fureur des prosélytes est une maladie particulière à nos climats, ainsi qu’on l’a déjà remarqué; elle a toujours été inconnue dans la haute Asie. Jamais ces peuples n’ont envoyé de missionnaires en Europe, et nos nations sont les seules qui aient voulu porter leurs opinions, comme leur commerce, aux deux extrémités du globe.»

  • D'un autre côté, Rabbit, les autorités chinoises, ou les Chinois influents, se sont pris de passion pour Jean-Jacques Rousseau et Karl Marx, et ce ne sont pas franchement les penseurs les plus mystiques de la tradition occidentale, leur goût pour la froide logique, en matière de pensée politique, est patent. Le peuple est superstitieux, si vous voulez, mais en principe il cherche surtout à vivre mieux, et à capter des forces magiques en ce sens. Je ne suis pas sûr que les Chinois soient très préoccupés, en moyenne, par l'eschatologie chrétienne ou même bouddhiste, et que Maitreya, dans le bouddhisme chinois, soit communément représenté sous les traits d'un gros homme riche, montre ce que la tradition chinoise a spontanément compris de l'avenir radieux. Après on peut toujours dire que les sacs pleins d'or sont des symboles pour la richesse spirituelle, mais la représentation en dit quand même long, Maitreya en Thaïlande a une dimension esthétique plus évidente, le beau en soi n'y pas besoin de se matérialiser sous la forme de gros colliers de perles. Les Chinois sont connus comme des commerçants efficaces, et je suppose que c'est aussi parce qu'ils ont des prédispositions au réalisme et au rationalisme, car le commerce suppose qu'on s'intéresse aux objets et qu'on sache faire les comptes.

  • La Chine est un sujet où les biais cognitifs se reproduisent comme le coronavirus. Inutile de chercher à comprendre, donc. Il vaut mieux aller sur place, se laisser porter par le courant et ça finit par rentre par tous ses pores. C'est un très gros morceaux: il faut bien quelques années pour arriver à une compréhension sur un plan systémique. Ensuite, on peut en parler.

  • On peut toujours en parler, je pense.

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