Michel Houellebecq et les cathares

00000000.jpgJe ne sais plus dans quelle interview, j'ai lu que Michel Houellebecq adorait La Chanson de la croisade albigeoise. C'est surprenant, car ce texte du treizième siècle, écrit en occitan, passe pour être relativement long et répétitif – et moi-même, ayant commencé sa lecture dans une édition bilingue il y a bien trente ans, ne suis toujours pas arrivé au bout.

La traduction n'aide pas, à vrai dire: elle est d'Henri Gougaud, et est plus une adaptation selon la langue littéraire moderne, qu'une véritable traduction. Or je m'efforce surtout de lire la version occitane, et les deux textes ne correspondent pas suffisamment.

Cette Chanson a quand même le charme insigne de chanter les valeurs chevaleresques de la noblesse languedocienne – et Dieu la protège, selon le second auteur de la chanson. (Le premier, Guillaume de Tudèle, était favorable aux croisés français.)

Dieu la protège mais elle sera finalement vaincue. Et il y a là peut-être la source de la fascination exercée par ce texte sur Michel Houellebecq. Car dans son roman Plateforme (dont j'ai récemment parlé), il est justement question du bonheur sur terre, fait d'amour libre et de belle nature – mais d'un bonheur détruit par des fanatiques religieux. On peut dire que la croisade contre les Albigeois (comme on l'appelle) est l'archétype de cette idée dans l'histoire de France.

Je lis aussi une chronique latine d'un certain curé de Puylaurens qui vivait en Occitanie à cette époque et était originaire de Toulouse – et dont les liens avec Guillaume de Tudèle sont assez grands, puisque lui aussi est favorable aux croisés, même s'il admet qu'ils se sont en général mal conduits. C'est leur cupidité et leur mépris du peuple local qui dit-il les ont empêchés de vaincre l'hérésie.

Il raconte un fait frappant. Le roi d'Aragon, qui régnait à Barcelone et était l'allié du comte de Toulouse, a été tué dans une bataille contre Simon de Montfort, chef des croisés. Ce fut une énorme surprise, car il avait mené bien 000000.jpgdes batailles victorieuses en Espagne contre les Maures, et son prestige était immense. Avant la bataille qui lui fut fatale, un prêtre alla voir Simon de Montfort pour le prévenir que Pierre II était un grand chef de guerre. Simon alors sort de sa veste une lettre, peut-être en vers, adressée par ce roi à une dame mariée de Toulouse pour lui annoncer que c'est pour l'amour d'elle qu'il chassera les Français. Et Simon demande si un tel prince, amusé à de telles inepties, peut lui faire peur – à lui qui vient pour des motifs religieux? Car le catharisme s'accordait, sans doute, avec l'atmosphère courtoise et galante qui alors régnait en Occitanie et en Catalogne.

C'est peut-être cela que regrettait Houellebecq – à travers sa Thaïlande rêvée, faite d'amour et de beau temps, de plages de sable fin et de bungalows en teck. Ne donne-t-il pas l'impression, dans ses dépressions mêmes, d'avoir eu une vie douloureuse parmi les cathares ou les troubadours?

Une vie antérieure terminée brutalement, j'imagine.

Les commentaires sont fermés.